Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit, Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux, bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce qu'elle veut, c'est ce qui doit être.
Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre tour.
Veux-tu un détail?
Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté; elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire, sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise.
«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitresqui flambaient; et, comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.
«Personne, me répondit-il; madame est seule.»
Je montai.
Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et j'écoutai.
Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel charme profond! ce lied populaire:
Perdus tous deux dans la steppe infinie!
que nous avions entendu ensemble en traversant le lac Clara, le soir où, pour la première fois, je lui parlai d'amour.
Je n'eus pas le courage de la laisser finir et je m'élançai vers elle en lui disant: «Merci! chère âme, merci!» Elle se retourna tout émue et vint à moi la main ouverte et le sourire aux lèvres.
«Il y a longtemps, me dit-elle, que j'aurais voulu vous faire cette surprise; mais croiriez-vous qu'il n'y avait pas un orgue dans tout Stockholm? J'ai dû fairevenir celui-ci de Hambourg. Voilà pourquoi vous avez attendu.»
Que répondre à cela, Henri? j'ai pris sa main, je l'ai baisée, et je l'ai forcée de se remettre à jouer et à chanter.
Sa voix, sans être puissante, et je l'aime mieux ainsi, est d'un timbre pur; elle sonne comme l'argent, et, si je pouvais comparer les sons aux couleurs, je dirais qu'elle est limpide comme son regard: elle a des notes de cristal. Quant à l'expression, c'est une âme qui chante! l'extase me prend quand je l'écoute; la musique ouvre ses ailes blanches et nous emporte! Jamais Christine ne m'avait paru plus belle que ce soir-là: elle avait ce front radieux que les peintres mystiques donnent à la sainte Cécile de la Légende dorée; c'est le même œil, agrandi par l'extase; le même visage, un peu allongé vers le bas, et sur lequel, quand on sait lire, on retrouve si bien la rêverie et la passion; ses mains fluettes et ses doigts fins voltigeaient sur les touches émues, caressant l'instrument plutôt qu'elles ne le touchaient, et réveillant les notes endormies qui se levaient à son appel et montaient dans l'air, pareilles à un essaim d'oiseaux mélodieux, dont elle venait d'ouvrir la cage.
Comme elle achevait son chant, deux grosses larmes, qui tremblèrent un instant au bord de ses cils, ont coulé sur sa joue. Moi-même j'étais profondément ému.
«Christine, lui ai-je dit, il ne faut plus jouer ainsi: vous vous faites mal.
—Vous ai-je fait plaisir?» m'a-t-elle répondu avec un adorable sourire.
Elle est là tout entière, mon ami; c'est le même dévouement dans les petites choses et dans les grandes, le même oubli de soi et la même préoccupation de l'autre. Henri, tu vois maintenant quelle est Mme de Rudden; tu peux juger si je dois m'attacher à elle. Je ne sais pas encore comment nous arrangerons notre vie; mais ce que je sais, c'est que rien ne nous séparera l'un de l'autre.»
HENRI DE PIENNES À GEORGES DE SIMIANE.
«Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la même branche. Fais mettre les bans: je vais demander un congé; je veux être le premier à saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'écrire plus longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour rejoindre la légation russe. Mon billet te sera peut-être remis par Mlle Nadége, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici toutes les têtes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a regardé qu'elle. La douce Lola Montès a cassé trois cravaches le lendemain.»
CHRISTINE À MAÏA DE DJORN.
«Ila été retenu toute la matinée, etildîne ce soir chez son ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous sommes rencontréspar hasard(connais-tu ceshasards-là?) je ne l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi, ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là, c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a prise!
J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapablecomme d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu, c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines, bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue, et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge, qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans. J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence. Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule bien habilement,—mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme il a la mienne.
Hier, nous avons eu un entretien solennel.
«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente chez vous en cravate noire et en redingote.
—Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand nous sommes seuls.
—Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui sort un peu de mes habitudes.
—Parlez vite, vous m'effrayez!
—Déjà, comtesse?»
Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... j'étais si loin de m'attendre!...
«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous me faites peur avec vos airs mystérieux!»
Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée:
«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette petite main que vous voulez déjà me reprendre.»
J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir aimée ainsi!
«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas exiger....
—Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si triste!
—Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous plaira.... je veux tout ce que vous voudrez.Vous ne souffrirez jamais pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous comme pour moi.»
Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler. J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa, tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!—toujours, ce grand mot de l'éternité humaine,—marcher avec lui, la main dans la main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons, remplace jamais cela?
Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur.
Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses yeux,—mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la désillusion arrive. Croirais-tuqu'il y a telles de ses louanges les plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter moins?
Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne craignent pas.
Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni veille ni lendemain.»
MADAME DE BJORN À CHRISTINE.
«Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais que puis-je te dire? Je ne connais rien à tous ces grands sentiments. Ne m'écris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe ma vie à trembler. Je sens qu'un tel amour doit être tout toi; mais je ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mérite. J'aime beaucoup mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination,je me doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est un rêve: prends garde au réveil. A ta place j'aurais accepté. Tu seras belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me dit que ta mère a fait des passions à cinquante ans. Le mariage a du bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-être encore la meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, au point de vue même du bonheur, le mariage est encore la plus sûre des garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit ange rose et blond qui lui crie: «Papa!» Il s'arrête sur le seuil, se retourne, voit la mère qui sourit,—et reste. S'il s'en va, il revient. Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... et s'envolent. Réfléchis encore!
Aimée comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer à côté de ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voilà vraiment un homme bien à plaindre, parce que la plus aimable femme de Suède aura quelques années de plus que lui, c'est-à-dire plus d'âme, plus de dévouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu'à notre âge que l'on sache aimer, ma chère; à vingt ans une femme aime l'amour; à trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur que les deux n'en fassent qu'un.
Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas assez éloquente pour plaider lescauses perdues! en voilà un qui t'aimait! c'est toi qui l'as chargé d'une mission? C'est bien trouvé! Il est toujours heureux pour une femme d'être la cousine d'un ministre.
Si ta protection pouvait nous envoyer à Paris! Je porte Copenhague sur mes épaules. Adieu. Mon amitié t'attend. Tâche de n'en avoir pas besoin! C'est un capital dont tu ne touches pas les intérêts; mais tu es sûre de le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financière: on a parlé argent autour de moi toute la soirée. C'est la maladie du jour, et je crois qu'elle est contagieuse.»
L'été, puis l'automne, s'écoulèrent au milieu des joies sans mélanges de l'amour partagé. Ceux-là auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont la vie a compté deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre. Christine se paraît pour Georges: c'était l'occupation de ses matinées; elle savait la coiffure qu'il préférait et la robe qui devait lui plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pensée constante et cette préoccupation de lui qui est pour les amants comme la douce flatterie du cœur: c'est à de tels signes qu'on reconnaît l'amour. Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre années, depuis la trentième, avaient glissé surChristine comme les siècles sur le marbre éternel de ces statues dont ils rendent la beauté plus éclatante encore et plus accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le réseau bleu des veines qui courent sur le front blanc, on eût dit, à l'heure du petit lever, qu'un rasoir avait promené sa lame mince: c'était tout. Et quand, pareille à la Vénus-Aphrodite, elle sortait du bain glacé, secouant les perles liquides de sa chevelure tordue, c'était un printemps de beauté. Elle avait gardé ses cheveux de quinze ans, si épais, qu'ils paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonçait jusqu'au bronze, ne cessait pas d'être de l'or. On le voyait bien quand sa tête, appuyée sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil qui les traversait, les pénétrait et les faisait rayonner autour de son front, comme une auréole de lumière vivante; sa bouche, dans le sourire, avait la fraîcheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser à une fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'était peu souciée de sa beauté; je croirais assez volontiers que cette beauté s'ignorait elle-même. Maintenant elle la connaissait, et elle en était fière, à force d'en être heureuse. L'émotion surtout la transfigurait: son âme, devenue visible, se répandait sur ses traits et les animait. Elle s'exaltait facilement: un souffle de vie la pénétrait alors, et une sorte de lumière intérieure faisait resplendir son visage, comme ces beaux vases aux fines sculptures, que l'on éclaire tout à coup par dedans; son œil un peu allongé,comme la feuille dépliée du pêcher, si calme et si doux dans le repos, dégageait des effluves magnétiques; la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme un charme qu'il fallait subir. Mais elle était de celles que l'on pouvait surprendre à toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien à cacher, parce qu'en elle tout était vrai, noble et grand, et c'était là le caractère particulier de sa beauté, qu'en la regardant on se sentait meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence: ce monde mystique des races septentrionales, où les femmes savent épurer l'amour en l'élevant. Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en sondait point la profondeur. Jamais deux âmes ne s'étaient ni mieux comprises ni plus pénétrées, et cet accord était si parfait, que, même éloignées, et par une sorte d'union mystérieuse dont le lien ne se rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui frappait l'autre,—ensemble, malgré la distance.
Cependant la Suède frissonnait déjà sous son manteau de neige. L'hiver ramenait la campagne à la ville; les châteaux se dépeuplaient; on abandonnait les parcs,les cottages perdus dans les bois et les villas semées au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.
Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neigé pendant la nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer leur promenade chaque jour. Le bassin était gelé; les sapins secouaient d'un air mélancolique leur tête poudrée à frimas; les oiseaux consternés voletaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges et Christine déjeunèrent tous deux au coin du feu, en regardant la campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son sourire pâle. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le jardin, tous ces lieux chers où s'étaient écoulés leurs plus beaux jours. Christine eut froid; ils rentrèrent, et passèrent leurs dernières heures à recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir le lendemain à Stockholm: ils se quittèrent pourtant avec un serrement de cœur. Georges s'arrêta, tout hésitant, sur le seuil qu'il avait franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles témoins de notre bonheur en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre âme: on s'en aperçoit à l'heure des adieux.
Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage; tous deux la ramenèrent à la ville. Le major était plus épris que jamais, et pas le moins du monde découragé; le voyage lui avait fait du bien; il gardait encore desdoutes consolants. «Ces Français ne savent pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et, s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je serai toujours près d'elle pour la défendre ou la consoler: c'est encore un assez beau rôle.»
La vie à Stockholm fut à peu près ce qu'elle avait été à Haga: la comtesse retrouva sa société habituelle. Georges, le baron de Vendel et le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dénotaient la meilleure intelligence; l'œil le plus exercé n'aurait jamais surpris entre eux la moindre apparence de rivalité. C'était comme un secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole: pour ne pas jeter sur elle l'ombre même d'une préoccupation ou d'une inquiétude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous deux lui présentaient un visage calme et riant. Vis-à-vis l'un de l'autre, ils gardaient en sa présence les formes courtoises et polies des gens du monde; passé le seuil du salon, ils ne se connaissaient plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier, quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel suivre.
La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques salons, et elle y brilla comme une belle étoile qui traverse la nuit et l'illumine. Elle s'aperçut bien que Georges l'aimait davantage après ces rapides éblouissements qu'elle lui donnait dans lemonde. D'autres auraient pu s'en réjouir; elle était plus disposée à s'en affliger. Sa nature trop délicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, même au profit de son amour: elle se disait que c'étaient là de mauvais triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son cœur. Elle ne voulait point que la vanité enlevât jamais la moindre part à la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position; elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abnégation qui se retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vît partout. Mais souvent il commençait et toujours il finissait la soirée chez elle. Les réunions du grand monde suédois sont dans tout leur éclat vers dix heures. Georges, après son apparition officielle, pouvait donc, sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de thé à la comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il était trop en retard, elle arrêtait la pendule.
Le monde avait bien quelque soupçon de leur liaison; mais le monde est meilleur enfant qu'on ne pense. S'il déchire sans pitié ceux qui l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence pour ceux qui lui montrent quelques égards en observant les convenances, qui sont sa loi suprême. Christine était adorée, même des femmes, et aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans quelque secrète envie, ce ciel azuré de leur amour, que ne voilait jamais aucun nuage. Quelques-uns s'étonnaient qu'un Français pût montrer tant de constance, et, dans l'attented'un abandon prochain, ils avaient la précaution de plaindre Christine par avance. En Suède comme en Norvége, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis badins du dix-huitième siècle. La mère de deux ou trois grandes filles, difficiles à marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer un si bon parti, devenu même inutile entre ses mains; mais elle ne faisait pas plus la majorité qu'une hirondelle ne fait le printemps.
Un soir, à l'ambassade d'Autriche, Georges, après avoir fait le whist d'un général et de deux diplomates, demanda son traîneau. Comme il passait devant la dernière banquette du salon, il entendit un chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le regardant. L'une d'elles était une Suédoise assez coquette, à laquelle il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait jamais vu l'autre.
«Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix sèche et mordante à son amie, qui étouffait un méchant rire sous la nacre de l'éventail.
—Oh! reprit la Suédoise entre deux éclats, il est bien gardé.... mais il faut convenir qu'il est très-docile: c'est une justice à lui rendre.
Il faut être vraiment fort pour porter noblement le poids d'un amour vrai, les pieds sur la terre, mais la tête dans le ciel. Les femmes, en cela, sont plus vaillantes que nous; un grand sentiment les préserve toujours des petites passions; l'homme s'en défend moins bien. Georges devait mépriser une raillerie misérable. Il se sentit blessé au cœur par cette flèche barbelée du ridicule, qu'on n'arrache plus quand elle a pénétré. La vanité lui souffla dans l'âme toutes sortes de mauvais conseils.
Il ralentit le pas; et, au lieu de descendre, il entra dans une galerie qui longeait les trois salons de l'appartement.
«Pardieu! fit-il assez légèrement, Christine n'en mourra point pour m'avoir attendu une demi-heure de plus. Elle aime à se coucher tard. Comme elle me prend, cette femme, depuis un an!» Il jeta les yeux dans une glace pour se rajuster.... «Ah! dit-il en regardant sa cravate, c'est elle qui m'a refait ce nœud....» Un souvenir charmant lui arriva et changea ses pensées. «Je viens d'être injuste pour la première fois, se dit-il au fond du cœur; pauvre chère âme, comme elle vaut mieux à elle seule que tout ce monde ensemble! Serait-elle assez malheureuse! si elle m'avait entendu!» Il fit deux pas pour sortir. Le mauvais ange lui souffla tout bas: «Il y a dans ce salon deux femmes qui ont ri de toi!
—Ne les écoute pas, lui disait son cœur, Christine t'attend.
—Ne fût-ce que pour elle, reprenait la vanité maudite, tu dois leur prouver que tu es libre.... Christinete le demanderait si elle était là.... Fais-le pour elle!»
Il rentra dans le bal.
«Encore vous, cher comte! dit Axel en venant à sa rencontre. Que dira-t-on rue de la Reine?»
Georges fronça le sourcil.
«Rien, j'imagine, répondit-il avec un peu de sécheresse. Mais, vous, chevalier, dites-moi donc quelle est cette femme en robe vert pâle qui cause là-bas avec la petite baronne de Strom.
—Cette femme est une jeune fille.
—On ne s'en douterait pas! mais enfin qui est-elle?
—Vous ne le savez pas?
—Puisque je vous le demande!
—Ce ne serait pas une raison.
—Parole d'honneur!
—Eh mais, continua le chevalier, voilà qui flatterait singulièrement l'aimable comtesse. Comment! vous ne connaissez pas même de vue, depuis huit jours qu'elle est ici, la nouvelle reine de l'hiver, la belle des belles, l'incomparable Nadéje, Mlle Borgiloff?
—Non, en vérité, et voici la première fois que je la rencontre.
—Au fait, c'est possible, vous sortez peu!
—Moi? mais tous les soirs!
—Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh! il n'y a pas de mal à cela; vous y avez perdu les débuts d'une élégante dans nos salons: mais c'est un malheur facile à réparer.
—Vous m'y aiderez, chevalier.»
Et le comte, qui s'était rapproché de la porte, se mit à examiner Mlle Borgiloff avec une attention que peut-être Christine eût trouvée trop scrupuleuse.
Pour un juge fin de la beauté féminine, Nadéje était loin de mériter l'éloge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'éclat, et, dans un cercle de femmes, c'était toujours elle que l'on remarquait la première; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait la sympathie.
Il y avait de la dureté dans les plans trop nettement accusés de son front; malgré la rondeur ferme et veloutée des joues, on devinait la saillie des pommettes accentuées; sa main, petite, mais dure de paume, sèche dans l'étreinte, avec un pouce trop fort et des doigts légèrement renflés au nœud des phalanges et carrément coupés, indiquait l'esprit positif, la volonté tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut parvenir, son nez trop court (un peu plus il était écrasé) rappelait l'origine kalmouque de sa famille, plongée depuis trop peu de temps encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour être vrai, il fallait bien lui reconnaître une taille charmante, plus accomplie et mieux formée qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes filles, et une fleur de teint éblouissante:—des roses du Bengale écloses sur de la neige;—une bouche un peu grande, mais rouge comme la grenade mûre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait, l'éclair humide et nacré des dents blanches; ses beaux cheveux fièrement relevés, et dégageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une fleur, s'amoncelaient sur la nuque en massesombre, dont le noir sans reflet absorbait la lumière et semblait l'éteindre. Son œil allongé avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races félines: mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait à sa physionomie, quelque chose de singulièrement piquant. Elle en jouait comme d'un instrument perfectionné: son regard avait des gammes de rayons, tantôt perçants et vifs, tantôt adoucis en de si molles langueurs, qu'on eût cru l'apercevoir à travers un voile de larmes. Beaucoup de femmes étaient plus belles; on en rencontre rarement de plus séduisantes: mais ce n'était point l'âme qu'elle séduisait.
Nadéje n'était pas riche. C'était là le pied d'argile de la statue à tête d'or. Le plus clair de sa fortune était la protection du czar et les talents de son père, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver au premier rang dans une carrière où la noblesse est souvent le premier des mérites. Une disgrâce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant point l'indépendance que l'on trouve dans le patrimoine assuré de la famille, elle voulait donner par le mariage une base solide à son avenir. Cette préoccupation constante dominait chez elle tous les entraînements de la jeunesse. Si elle ne les étouffait point, Nadéje les ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. Élevée par son père au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les sociétés les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec cette facilité d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle mettait au service deses petits intérêts des moyens assez puissants, qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en jupons.
Arrivée à Stockholm depuis peu, elle n'avait encore été présentée que dans deux ou trois salons; mais un secrétaire de son ambassade l'avait merveilleusement renseignée sur la cour et la ville. Elle avait ses notes particulières. Décidée à ne pas coiffer plus longtemps le chef vénérable de sainte Catherine, elle s'avançait vers le mariage sans faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait plus qu'une petite chose: le mari.
En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadéje opéra un changement à vue trop soudain pour être bien sincère. Elle n'écouta plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable. Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin, son œil innocent, qui se voila d'un nuage de rêverie; bientôt elle s'approcha de la cheminée, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine une des roses de son bouquet. Elle tournait ses épaules vers Georges avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir qu'imparfaitement son visage. Nadéje, qui s'était trop regardée pour ne pas se bien connaître, se défiait un peu de son profil; mais elle montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de son cou.
Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.
«Nommez-moi donc à cette belle Mélancolie, dit-il au chevalier.
—Il paraît, reprit Axel, que j'ai le privilège de vos présentations; mais je vous préviens que je ne réponds pas des conséquences.»
Ils s'avancèrent vers la jeune fille, qui tout à coup se retourna, au moment où ils n'étaient plus qu'à deux pas d'elle, avec un geste de surprise d'un naturel admirable: ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses épaules de neige le frisson du réveil en sursaut. Aucun de ces détails n'échappa au jeune diplomate.
Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencèrent à causer debout, près de la cheminée, en ce moment déserte. Georges trouva que le chevalier aurait bien pu s'éloigner après la présentation. Il n'aimait pas les conversations à trois. Georges, sans même s'en apercevoir, commettait sa première infidélité. Quand un homme désire se trouver seul avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il aime.
L'orchestre jouait les premières mesures d'une polka. Georges s'inclina devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la sienne avec une grâce charmante, au moment où deux jeunes officiers s'élançaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, à un certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence toujours trop tôt et finit toujours trop tard, tandis que, pour lesautres, c'est précisément le contraire. M. de Simiane jeta un regard furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. «Et ma pauvre comtesse! pensa-t-il; à quelle heure arriverai-je chez elle?» Si diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit le visage du jeune homme, et Nadéje sentit comme un frémissement nerveux dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux qu'elle tenait baissés, et laissant passer son plus doux regard à travers de longs cils soyeux:
«Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je ne veux pas vous devoir à une surprise: vous m'avez demandé une polka; je ne vous condamnerai point à un cotillon.» Elle ajouta, en le regardant à la dérobée: «On sait quand le cotillon commence, on ne sait pas quand il finit.» Et elle voulut dégager sa main: Georges la retint avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.
Nadéje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut troublée comme une jeune pudeur à qui l'on parle d'amour pour la première fois. Georges l'enveloppa tout entière d'un long regard.
«Il est vrai, répondit-il, que je n'avais point tant espéré; mais, si j'ai demandé moins, je n'en suis que plus charmé d'avoir davantage.»
Nadéje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.
Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez élégant et suffisamment sot pour son emploi, avait donné le signal des premières évolutions:bientôt les figures se succédèrent dans leur ordre capricieux et galant. Tour à tour les couples se perdaient dans la foule ou se reformaient à leur gré. Tantôt les cavaliers choisissaient leurs dames, tantôt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadéje se donnèrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multipliées, de leur mutuelle préférence. Bientôt ils furent en coquetterie réglée. Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse, sans se permettre la distraction même la plus innocente auprès d'une autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu même le désir. Il n'en trouva pas moins sa conduite extraordinairement méritoire. Il se dit que peu d'hommes à sa place auraient poussé aussi loin le scrupule de la fidélité, et que, jusqu'à un certain point, c'était même donner à Christine une preuve de défiance que de ne pas oser s'occuper d'une autre femme, comme si elle avait à redouter la comparaison. La conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour à Nadéje. Il est vrai que la jeune fille déploya pour sa conquête tout un arsenal de séductions: elle fut tour à tour railleuse et mélancolique, étincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses. Elle était trop habile pour se permettre l'allusion même la plus indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'était point d'ailleurs homme à la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler fort délicatement de ces grands sentiments du cœur, si beaux, qu'il faut les admirer partout où on les rencontre, mais si rares, qu'en les voyant on est excusépresque de leur porter envie. Tout cela fut indiqué plutôt que dit, avec ce tact suprême du monde, qui sait ne jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadéje dansait à merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion à ses paroles. Le cotillon suédois a des pas de caractère qui développent la grâce de la femme et rehaussent l'élégance de sa beauté.
Nadéje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent l'émancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque liberté dans leurs choix, elle fit à Georges l'hommage de tous les siens: elle sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave qui attend le bon plaisir de son maître; elle lui offrait le bouquet avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs défilèrent devant elle comme une armée de prétendants; une main légère, rapidement passée sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image: c'était le signe du refus. Georges, à son tour, et le dernier vint plier le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-être, elle contempla dans le miroir le visage du jeune homme, où perçait une nuance d'inquiétude; puis, se penchant vers lui, elle étendit la main, comme pour le relever, et ils valsèrent ensemble. Elle emmêla les pas. Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaça dans une étreinte plus puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On eût dit qu'elle allait fléchir et incliner sa tête jusque sur l'épaule du danseur; mais tout à coup elle se dégagea, et s'arrêtant:
«Assez! dit-elle, je vous en prie!»
Georges la reconduisit à sa place, aussi troublé qu'elle paraissait l'être.
Tout finit en ce monde, même les cotillons. Georges regarda furtivement à sa montre; il était près d'une heure: il sortit en toute hâte. Il était comme enivré d'elle; véritable ivresse, en effet, car il y avait du trouble dans son bonheur. Ce n'était plus l'émotion sans mélange, si douce et si pure qu'il avait ressentie un an plus tôt en valsant avec Christine. Il éprouvait, au contraire, cette inquiétude vague qui précède, dit-on, le remords. L'air de la nuit, en frappant son front, sec et froid, calma l'exaltation malsaine de ses idées.
«Et Christine!» se demanda-t-il pour la première fois depuis deux heures.
Il ne lui avait jamais fait, même en pensée, une aussi longue infidélité. Il n'était pas possible d'aller maintenant chez elle; cependant il donna l'ordre au cocher de prendre par la rue de la Reine. Ce n'était pas son chemin.
«Il faut qu'il ait le diable au corps! murmura celui-ci en relevant son collet de fourrure; me faire faire un détour par cette bise aiguë!...» Il déchargea sa colère sur les pauvres chevaux, qui partirent au galop.
La chambre à coucher de la comtesse donnait sur la rue: les fenêtres étaient encore éclairées, non pas de ces molles lueurs qui tombent du sein voilé de la lampe nocturne, comme pour garder le sommeil, mais de la vive clarté des bougies qui annonce l'insomnie et la veille. Christine n'était pas couchée.
«Pauvre âme! murmura Georges en cachant sa tête dans ses mains, elle veille et elle souffre!»
Quand l'égoïsme des mauvaises passions ne nous a pas encore pétrifié le cœur, nous ne pouvons subir de torture plus cruelle que la pensée d'une souffrance éprouvée pour nous et à cause de nous par une créature noble et dévouée. Ces douleurs-là sont poignantes entre toutes, et, si on mérite le nom d'homme, jusqu'à ce que le calme et la douce sérénité du bonheur soient revenus dans l'autre âme, rien ne peut ni les guérir ni les consoler.
Les chevaux, qui connaissaient les habitudes de leur maître, avaient d'eux-mêmes ralenti le pas. «Chez moi!» cria Georges au cocher, et, jetant un dernier regard vers la fenêtre éclairée: «Christine! Christine! dit-il tout bas, c'est toi que j'aime!»
La veille il n'aurait pas senti le besoin de le lui dire. On ne proteste jamais si fort que quand on commence à douter. Il rentra chez lui en maudissant Nadéje. C'était trop: il eût mieux valu n'y point penser.
Le lendemain, en s'éveillant, il retrouva, mais un peu confus, le souvenir de ce qui s'était passé le soir précédent, et il essaya de se justifier à ses propres yeux, pour mieux se justifier aux yeux de la comtesse. Après tout, ce n'était pas un grand mal de s'être un peu attardé dans un bal et d'avoir dansé le cotillon avec une Russe qu'il voyait pour la première fois. Il est vrai que Christine l'attendait. Mais ne l'avait-il pas vue quelques heures auparavant, et la comtesse ne lui avait-elle pas dit cent fois qu'elle ne voulait le priver d'aucun plaisir?... Sans doute! mais ne lui avait-il pas répondu qu'il n'y avait point pour lui de plaisir où ellen'était pas? Enfin, s'il y avait faute, la faute était bien légère!
Une voix secrète répondait qu'en amour il n'y a point de petites choses, et qu'on est très-coupable dès qu'on l'est un peu. C'était la première peine qu'il eût volontairement faite à la comtesse, et rien encore n'avait émoussé chez lui la pointe vive du remords.
Le valet de chambre de Christine vint dès huit heures chercher de ses nouvelles. Il fit répondre qu'il était bien et qu'il irait chez la comtesse vers midi. Il n'est guère permis de se présenter plus tôt chez une femme.
Christine l'accueillit avec cette grâce pénétrante qu'il n'avait retrouvée chez aucune autre, et qui, doucement lui prenait l'âme. Il vit bien qu'elle n'avait pas dormi; il crut voir qu'elle avait pleuré. Ces premières douleurs de l'amour, qui n'ont pas eu le temps de ravager l'âme, font plus beau le visage, sur lequel se répand une teinte douce de langueur et de mélancolie. Georges fut touché, et il voulut se défendre, alors qu'on ne l'attaquait pas.
«Je n'étais qu'inquiète, répondit Christine; ne me rendez pas triste!
—Si vous êtes triste, lui dit-il, j'ai tort; j'aurai tort, Christine, dès que vous ne serez plus heureuse.» Il se laissa glisser à ses genoux. «Je ne me relève que pardonné, ajouta-t-il en prenant sa main.
—Alors relevez-vous, mais ne péchez plus!» dit-elle en souriant.
Puis redevenant grave tout à coup:
«Si vous saviez, Georges, ce que j'ai souffert cette nuit.... si vous pouviez savoir toutes mes suppositions,toutes mes craintes! Mais vous voilà.... Vous m'aimez?»
Elle le regarda dans les yeux.
«De toute mon âme, Christine!
—C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant, causons.... C'était donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait m'oublier?
—C'était brillant comme tous les bals officiels: des épaulettes et des diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les pieds; laissons chercher le plaisir à ceux qui n'ont pas trouvé le bonheur.»
L'antithèse était vieille comme le monde et digne d'être rimée sur les papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins son effet. La comtesse se sentit toute rassérénée, et, avec cette confiance un peu aveugle des natures généreuses, ce fut elle la première qui parla des nécessités de la position officielle, des exigences du monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient à M. de Simiane. «Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai moi-même. Je ne passerai pas ainsi toute une soirée sans vous voir.»
La paix fut signée; le nom de Nadéje ne fut point prononcé, et la comtesse n'eut pas même un soupçon.
Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il aimait d'attentions plus délicates et de soins plus empressés: ce fut comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le premier. Christine en était tour à tour effrayée et charmée: tantôt elle s'abandonnait à l'impressionheureuse, comme une femme qui se sent bien aimée et qui a mis son bonheur dans son amour; tantôt elle éprouvait un trouble secret devant ces fiévreuses ardeurs, et se surprenait à regretter tout bas la tendresse plus égale des premiers jours. Celles-là seules qui ne connaissent pas le cœur des hommes peuvent préférer la passion à la tendresse.
Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla dans le monde plus que jamais. N'était-ce point Christine qui le voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta près d'un mois sans sortir. Georges, pendant ce mois-là, ne manqua pas un seul jour à venir terminer la soirée chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il rencontrait Nadéje.
Ils étaient en commerce réglé de galanterie mondaine: on le remarquait déjà. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient point son cœur; mais il s'en occupait quand elle était là, et s'en préoccupait quand elle n'y était pas: c'était trop. Il jouissait des grâces de son esprit avec une complaisance dangereuse déjà, sinon coupable encore.
Georges était bon; ses ennemis mêmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un peu de faiblesse dans le caractère et d'irrésolution. Mais la force, cette vertu virile, n'est-elle pas nécessaire à celui qui porte dans ses mains le bonheur d'une femme?
Georges, mécontent de lui, devint bientôt mécontent des autres. Il perdit peu à peu la sereine égalité de son humeur. Il devint nerveux et irritable et éprouva de temps en temps le besoin de se mettre en colère. Dans ces moments-là il en voulait à la comtessede cette désespérante perfection qui ne lui donnait pas même le prétexte de se fâcher un peu. Souvent, dans un intérieur, jadis si calme, il rapportait les orages couvés au dehors. Ils n'éclataient pas sans doute; mais on pouvait, à son trouble, reconnaître au prix de quels efforts il parvenait à les contenir. Cela seul suffisait à faire le désespoir de Christine; désespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine était une de ces belles âmes pour qui le dévouement semble être le premier des besoins, et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent. L'agitation inquiète de Georges ne pouvait lui échapper longtemps; elle était trop discrète pour songer à lui en demander la cause et trop délicate pour n'en souffrir point. Bientôt, à divers symptômes, elle sentit que la pensée d'une autre femme troublait l'âme de Georges. Elle n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une sorte de devination magnétique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur dit pas? Christine, d'ailleurs, entourée aujourd'hui d'hommages, inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutôt qu'une affection, avait été comprimée dans sa première jeunesse, froissée dans les dures épreuves du mariage, et elle s'était peu à peu repliée sur elle-même: elle avait vécu au milieu du monde dans une vraie solitude de cœur; elle y contracta une sorte de défiance que pendant longtemps, rien ne put guérir. Elle crut également qu'il lui était difficile d'aimer et impossible d'être aimée. Elle ne se trompait donc pas quand elle disait à M. de Simiane qu'il lui avait apporté une nouvelle vie.
Cette vie nouvelle et si complète avait eu pour eux toutes les grâces, toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientôt au passé. N'était-ce point lui qui faisait le présent si beau? Et quelle reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus généreux. Mais dès que le doute entra dans son âme il dut se changer en angoisse poignante. Elle avait bravement porté la douleur avant d'aimer; et maintenant, désarmée par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et sans force. Elle souffrit: sa santé s'altéra; elle se trouva moins belle. «Georges a raison, pensait-elle; je ne mérite plus qu'il m'aime, s'il m'aime pour ma beauté seulement.» Elle se trompait, elle était toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-être péril en la demeure, mais rien n'était perdu pour la défense; seulement Christine était trop fière pour se défendre! Elle ne connaissait pas le nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en eût une. Quand elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand elle le trouvait plus tendre: «Il fait ce qu'il peut!» disait-elle; et tout en lui sachant gré de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus rassurée.
Les cœurs les plus honnêtes ont d'étranges retours; l'inquiétude de Christine exagérait le mal à ses yeux, mais le mal existait. Nos sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises inévitables; lesnatures les plus impressionables sont aussi les plus changeantes. Georges ne s'était point repris; mais peut-être à son insu commençait-il à se détacher un peu. On ne sait pas comment l'amour vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine eût pu retenir celui qu'elle aimait; mais pour elle n'était-ce point déjà le plus grand des malheurs qu'il eût besoin d'être retenu!
Le baron s'était rapproché d'elle, comme s'il se fût douté qu'elle allait souffrir; mais sa sympathie était discrète autant que délicate. Aucun nom ne fut prononcé par lui. Il était homme à cacher la vérité; Christine n'était pas femme à la demander.
Georges, de son côté, n'était pas plus calme. En échange de ce bonheur jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dévouée, ne voulant et ne sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue à tous les artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadéje avait bien jugé le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y avait en lui d'indécision et de faiblesse; elle s'étudia donc à l'encourager et à le désespérer tour à tour. Elle était avec lui le caprice même: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir. Après quelques jours d'une intimité naissante, et pour lui pleine de charmes, elle le sevra tout à coup de ces menues faveurs, prodiguées le premier soir, et qui avaient si doucement chatouillé sa vanité d'homme à la mode. Elle était sans cesse entourée d'un escadron de jeunes beaux, qu'elle faisait manœuvrer contre Georges. Puis, au moment où ellele voyait à demi vaincu et prêt à fuir, elle lui en faisait une hécatombe, et paraissait n'avoir déjà plus d'attention que pour lui; une femme qui aime est incapable de tous ces calculs petits et misérables: mais la femme qui aime est-elle toujours la femme aimée?
Entre Georges et Christine, l'abîme chaque jour se creusait. Rien ne semblait changé au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il avait les mêmes soins pour elle; il était reçu par elle avec la même bonté. Il paraissait même plus attentif, et elle semblait plus touchée: mais il éprouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant, sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le désirant toujours, l'espérant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne voulant point le hâter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se trouvait embarrassé. Si jamais on lui eût parlé de quitter Christine, il se serait indigné sincèrement. Mais il comptait mener en même temps une affaire de tête et une affaire de cœur; ou plutôt, sans trop s'en rendre compte à lui-même, il cédait tour à tour à des attractions diverses. Ce n'était pas une nature mauvaise, et il avait même un peu moins d'égoïsme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes. Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractère. Il revenait parfois à de bons sentiments; alors il était mieux avec sa conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec quelle tendresse indulgente, inépuisable, la noble femme accueillerait ce retour de son cœur.Mais il se trouvait que, la veille, Nadéje avait été charmante; pour causer avec lui elle avait refusé une mazurka et deux valses. Un tel sacrifice méritait quelque reconnaissance! Et ainsi la vie à deux, si unie, si calme et si douce, était remplacée peu à peu par cette existence à trois, troublée de remords et agitée de tiraillements douloureux. Ces amères et rudes épreuves sont moins rares qu'on ne le pense, même dans les liaisons qui ont gardé toute la liberté de leur choix, et l'écharpe municipale, tant calomniée, n'a pas le privilége exclusif de former des nœuds mal assortis.
Christine résolut de se renfermer peu à peu davantage. Avec sa beauté, son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de Simiane, elle eût pu l'éblouir encore, le ramener et le captiver. Elle dédaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherché. Elle voulait ne devoir Georges qu'à lui-même. C'était un orgueil comme un autre—plus grand peut-être.
Le nom de Nadéje fut enfin prononcé devant Mme de Rudden par une amie, avec une intention charitable, et accompagné de toutes sortes de commentaires, sur lesquels il n'était point possible de se tromper.
Christine ne voulut pas même voir sa rivale: non point qu'au fond de l'âme elle n'éprouvât un âpre et ardent désir de connaître la femme qui lui enlevait son bonheur; mais elle eût cru, en se rencontrant avec elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges et d'elle-même. Il y avait dans une telle conduite une incontestable noblesse de cœur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane lacomtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-être avait-elle tort avec Georges, dont elle pouvait maintenant soupçonner les involontaires faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-même, en le sauvant pour elle.
Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands sportmen de la Suède, fit venir du Nord ses équipages à Stockholm, et annonça qu'il donnerait une chasse sur le Mélar. Le froid était rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs à leur secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent acceptées avec enthousiasme. La société oisive est partout la même, et elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu de gens qui puissent se suffire, que tout est prétexte à se répandre hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les hommes. On organisa des parties de traîneau; on arrangea des cavalcades: Stockholm prit un air de fête à la fois galante et guerrière. Les Suédoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du corps et montent très-bravement à cheval. On pourrait aisément, sans sortir du grand monde, lever chez elles un escadrond'amazones. Aussi, quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, débouchant par la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gelé, le Mélar présenta tout à coup la scène la plus brillante et la plus animée. Les piqueurs du comte, en grande livrée de gala, conduisaient la petite troupe vers les îles couronnées de grands bois, où les rabatteurs avaient laissé leurs brisées. Les officiers, en uniformes chamarrés, escortaient les femmes en traîneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et parfois, soulevée par le vent, enveloppait la chasse tout entière de ses blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse éclatait, puis tout à coup se taisait, comme si les notes s'étaient gelées dans les pavillons de cuivre. Le chœur des rires sonores et des joyeux propos reprenait à son tour. Les loups étaient bien avertis. Par bonheur un détachement de piqueurs les gardait dans leurs îles. Cependant, quand on approcha des fourrés, le comte de Lovendall dut commander le silence dans les rangs.
Christine avait voulu suivre la chasse: elle était restée trop longtemps enfermée; ses amis lui persuadèrent que le mouvement et l'exercice lui feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter à cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journée, et elle se résigna au traîneau. Son attelage islandais était toujours merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses petits chevaux à grandes guides. Le comte de Lovendall, passant près d'elle, lui dit tout bas qu'elle était la reine de sa fêteet que les autres ne semblaient être que les dames de sa suite. Georges, le chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois écuyers consommés, entouraient son traîneau. Nadéje, sur un beau cheval noir paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle Russe montait avec plus d'audace que de véritable élégance: elle exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'écume son poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est possible de les connaître, assurait qu'il n'aimait point les amazones. Il prétendait que l'habitude du cheval leur donnait une décision hardie, dont les suites étaient presque toujours fâcheuses; qu'elles contractent vite, dans ces exercices trop violents, un goût dangereux de domination, et que l'usage de la cravache compromet singulièrement l'aimable douceur qui est leur plus grand charme. Il y a peut-être un peu d'exagération dans cette idée, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la façon dont une femme monte à cheval peut être une révélation de son caractère pour l'observateur attentif.
Christine, en voyant passer Nadéje (elle connaissait maintenant sa rivale), la jugea sèche, impérieuse et hautaine. «Mon pauvre cher Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que je n'avais pas sans doute!»
Nadéje passait devant le traîneau.
Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de sa petite escorte. Christine jeta un coup d'œil rapide sur M. de Simiane. Ce n'était point Nadéje qu'il regardait; c'était elle-même. Elle vit dans ses yeux une expression de mélancolie rêveuse et de profonde tendresse. «Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait encore?» Et elle se sentit toute consolée.
«Au galop!» cria-t-elle à son cocher.
Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il avait peine à maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine. Christine respira l'air vif à pleins poumons.
C'était une journée froide et un peu triste, car elle était sans soleil, et le soleil est la dernière gaieté de l'hiver. De temps en temps la rafale passait dans les arbres en gémissant et secouait la neige, qui tombait sur les traîneaux en flocons légers, pareils à de larges gouttes de pluie blanche.
Les loups s'étaient réfugiés dans une sorte d'archipel, dont les îlots n'étaient séparés que par de courts intervalles de neige et de glace. Traqués dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces grands froids et dans la neige, le loup se décide moins facilement à prendre un parti et à risquer une pointe: il craint de se faire battre en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient d'abord cerné l'ensemble des îlots, lançant en avant leurs grands chiens découplés, dont on entendait au loin les voixsonores. Puis, à mesure que les loups, forcés dans leur retraite, s'étaient retirés vers le centre, le cercle s'était peu à peu rétréci. On arriva enfin au dernier îlot, dont l'épais fourré abritait la troupe sauvage. Une attaque bien sonnée y poussa les chiens, qui s'y jetèrent bravement, appuyés des piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrépides. Coupés de toutes parts, et forcés dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tête aux chiens; mais après quelques minutes d'énergique défense, voyant, avec ce coup d'œil d'instinct que la nature donne aux bêtes sauvages, la partie inégale et la lutte impossible, ils ne songèrent plus qu'à la fuite, et débouquèrent tous à la fois, les crocs étincelants, le poil hérissé, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcelés par les limiers, décimés par une décharge à bout portant, rougissant la neige de leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une volée de boulets, à travers la foule étonnée. Ce fut un moment d'inexprimable désordre: les voitures, trop rapprochées, reculaient les unes sur les autres, les femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, éventrés et traînant leurs entrailles, soulevaient leurs têtes mourantes avec des aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande, vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des hurlements féroces. Les deux poneys de volée tremblent sur leurs jarrets, frémissent et reculent, s'embarrassent eux-mêmes dans les traits emmêlés, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus maître de rien. Cependant, le traîneau, acculé contre une souche cachée dans la neige, se soulève et sembleprêt à se renverser. Christine, pâle d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lèvres pour étouffer le nom de Georges qui lui échappe.
Ce ne fut pas Georges qui répondit.
Le baron de Vendel avait déjà mis pied à terre, et, jetant les rênes à son groom, il avait saisi, ramené et calmé l'attelage furieux.
Où donc était Georges?
Après le tumulte et le désordre du premier moment, toute la troupe, dirigée par le comte de Lovendall, qui sonnait à pleins poumons lebien-lancer, s'était mise à la queue des chiens, et donnait la chasse aux loups, poussés vers la ville.
Nadéje montait un cheval de l'Ukraine, appartenant à l'ambassade, assez bien dressé, mais jeune encore et irritable. Depuis le commencement de la chasse, elle l'avait tourmenté comme à plaisir. Il se contint assez, tant qu'il fut au milieu des rangs, et pour ainsi dire emprisonné dans les autres; mais au moment du sauve-qui-peut général, affolé par le bruit et le mouvement, malmené par sa folle maîtresse, excité par les fanfares, effrayé par le hurlement des loups, il essaya de profiter du désordre pour se débarrasser de l'incommode fardeau. Nadéje résista bien aux deux premières pointes: c'était une nature assez vaillante, et d'ailleurs elle était soutenue par son amour-propre de femme vaniteuse qui se sent regardée. Mais comme le cheval se défendait de plus belle: «Rendez donc la main!» lui cria Georges.
Elle obéit instinctivement; mais, en rendant la main, elle cingla d'un coup de cravache, comme par une dernièrebravade, l'épaule du fougueux animal. Celui-ci bondit de colère et de douleur à travers les broussailles, et, libre enfin de toute entrave, mal contenu par une main trop faible, il s'élança au galop dans la plaine, emportant Nadéje éperdue sur ses reins puissants, comme Nessus le centaure emporta jadis Déjanire, belle et tremblante.
La jeune fille n'eut que le temps de jeter à Georges un regard où l'angoisse se mêlait à la prière. C'était au même moment que Christine, non moins effrayée, criait à l'aide vers lui. Sans doute il vit l'une et n'entendit pas l'autre, car il enfonça l'éperon dans le ventre de son cheval et se précipita sur les traces de la belle Russe.
Cependant Nadéje peu à peu se raffermit en selle et se laissa bravement emporter. Le fils des steppes buvait l'air libre, et, voyant se dérouler sous ses pieds la blanche étendue et le vaste espace, il oublia la chasse et se donna carrière pour son compte, s'enivrant de sa vitesse, et comme pris du vertige de sa course. Elle, penchée en avant, immobile sur l'étrier, fixe sur la selle et tenant assez courtes les rênes dans ses deux mains, essayait du moins de diriger l'ardeur qu'elle ne pouvait maîtriser tout à fait.
Le cheval de Georges n'avait ni le même sang ni la même race; et, bien qu'il fût impitoyablement roulé par son maître, il perdait du terrain de minute en minute.
Personne n'y prenait trop garde: le monde est une foule où chacun tire à soi! la chasse tournait toutes les têtes, et l'on s'occupait en ce moment des loups plusque des femmes. Les traîneaux eux-mêmes volaient sur la neige à la suite des cavaliers.
Seule une pauvre créature oubliait tout autour d'elle.
Presque debout dans son traîneau, la narine frémissante et gonflée, le mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'œil pétrifié, la pâleur au front, la mort dans l'âme, Christine regardait de loin la course éperdue de Georges et de Nadéje. Elle n'en perdait pas un seul incident. Sa prunelle, contractée comme celle de l'aigle, perçait la distance: elle se rendait compte du moindre détail avec une merveilleuse lucidité; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa course, et les efforts de l'autre pour précipiter la sienne. Elle ne pouvait prévoir quel serait enfin le résultat de cette folle vitesse. Une anxiété terrible oppressait son sein.
Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pénétrante et fine dans les yeux du cheval noir. Il s'arrêta une seconde, et, voyant venir à lui le tourbillon épaissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et, changeant de direction brusquement, tourna sur lui-même, comme s'il eût voulu décrire un grand cercle, dont Georges eût été le centre. Le cavalier, attentif à tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne tarda point à l'atteindre. Nadéje alors rassembla toute son énergie, et, se renversant violemment en arrière, sciant la bouche, puis lâchant une rêne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de côté. Celui-ci, voyant auprès de lui un autre cheval immobile, s'arrêta enfin.
Tant que le danger dura, Nadéje avait courageusementlutté. Mais ses forces étaient à bout; elles l'abandonnèrent tout à coup: ses mains défaillantes laissèrent tomber les rênes. Georges n'eut que le temps de courir à elle; il la reçut presque évanouie dans ses bras. L'animation de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais dès qu'elle fut arrêtée, le sang reflua vivement au cœur, et elle devint pâle comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lèvres décolorées n'avaient plus de paroles, ses yeux éteints plus de regards. Mais, aperçue ainsi et comme à travers la poésie du danger, elle était peut-être plus séduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses longs cheveux s'étaient dénoués: ils frémissaient sur son cou comme les ailes d'un cygne noir; ils inondèrent la tête et les épaules du jeune homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait mollement à ses étreintes son corps souple et charmant. Il la garda quelques secondes dans ses bras, jusqu'à ce qu'il sentît battre son cœur ranimé; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien pour la réchauffer: il se mit à genoux devant elle, ouvrit son habit, prit les deux mains glacées de la jeune fille, et les posa sur sa poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadéje au visage; il les écartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mêmes, et semblaient voler au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu à peu la pénétrait; une teinte rose nuança délicatement ses joues; ses lèvres remuèrent comme si elles eussent parlé, mais on n'entendait point les paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il eût craint de la réveiller d'un beau rêve:
«Nadéje! Nadéje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez à vous! Nadéje! chère Nadéje!»
Nadéje, lentement, doucement, avec la grâce et la langueur d'une gazelle mourante, releva ses longues paupières. Au lieu d'un regard, ce fut une larme qui s'en échappa.
«Oh! j'étais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!»
Georges ne répondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadéje vit ses cheveux dénoués et répandus; elle essaya de les relever.
«Je ne puis pas!» murmura-t-elle avec un sourire pâle, en laissant retomber ses bras.
Georges restait à genoux devant elle; il avait tiré ses gants et tenait toujours dans les siennes ses deux mains glacées.
«Sauvée! sauvée par vous! dit Nadéje tout à coup, en le regardant avec un accent de reconnaissance passionnée. Oh! j'aimerai la vie, maintenant que je vous la dois.»