XIII

Un petit fichu qu'elle portait au cou s'était détaché; Georges le renoua. Nadéje prit sa main qui tremblait, et, avec un geste de brusquerie tout à la fois charmante et sauvage, elle la baisa.... Puis elle le repoussa, rougit, et, comme vaincue par l'instinct de la sainte pudeur, cacha sa tête dans ses deux mains. Georges les écarta, non sans peine, et il vit son visage tout baigné de larmes.

Christine fut oubliée.

«Tu m'aimes donc? s'écria-t-il en la pressant dans ses bras.

—Il le demande!» murmura Nadéje avec une voix d'ange.

Ils échangèrent mille promesses et mille serments dans un seul baiser.

Cependant Nadéje la première se dégagea de l'étreinte avec plus de vivacité qu'on n'eût dû l'attendre de la langueur sentimentale dans laquelle on la voyait plongée.

Georges surpris releva les yeux.

L'œil de Nadéje était fixe, et sa main étendue se dirigeait vers Stockholm.

«Oh! cette femme, murmurait Nadéje, avec une sorte d'égarement, elle vient te prendre à moi. Je ne veux pas!» Et elle appuya sa tête sur la poitrine du jeune homme.

Georges se retourna: il aperçut au loin un petit point noir, immobile d'abord, qui grossit en se rapprochant lentement, puis enfin dévora l'espace en devenant de plus en plus distinct.

C'était le traîneau de Christine.

La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin peut-être, car elle venait la dernière, n'avait perdu aucune des péripéties de la course. De l'œil et de la pensée elle avait surveillé la fuite de Nadéje et la poursuite de Georges: tant qu'elle les avait vus courant et séparés, elle n'avait éprouvé qu'une inquiétude vague; quand elle s'aperçut qu'ils étaient arrêtés et réunis, l'inquiétude devint une crainte réelle et bientôt une poignante angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout celaexcita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle eût repoussés comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une idée.... les séparer, interrompre le tête-à-tête, les glacer par sa présence.... reprendre Georges! Nadéje avait raison.

Christine avait l'exécution prompte. Mais, malgré l'émotion vive, elle avait aussi cette possession de soi-même, du moins à l'extérieur, qui n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa course. Axel et le major l'imitèrent.

«J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dégagée, qu'il ne soit arrivé malheur à Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment,ilsétaient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils étaient à la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... là-bas, là-bas! une sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrêtés.... peut-être un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce froid une pauvre jeune fille blessée sur le lac.... Je ne connais pas Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je veux lui offrir une place dans mon traîneau. Allons, messieurs, en avant! et qui m'aime me suive!»

Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier cependant ne fut pas maître d'un peu d'étonnement, qui se trahit dans son regard. M. de Vendel avait déjà fait signe au cocher, et tous ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet donna des ailes à l'attelage ardent. C'est àpeine si, quoique bien montés tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.

En quelques minutes, qui semblèrent des siècles à l'impatience de Christine, on arriva tout près des fugitifs. La comtesse se pencha en dehors du traîneau; mais les deux chevaux, placés devant leurs maîtres, empêchaient de rien voir. Au-dessus de leurs têtes, avec des croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel. Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On eût dit qu'ils flairaient une proie.

«Y aurait-il vraiment un malheur?» pensa Christine, qui sentit la bonté entrer dans son âme, dès que l'inquiétude âpre, tyrannique et mortelle, en sortit pour lui faire place.

On fut bientôt en présence.

Georges s'avança, tenant en main les rênes des deux chevaux, qui piétinaient dans la neige et se cabraient à l'approche des autres.

«Et Mlle Borgiloff?» demanda Christine, qui cherchait à l'apercevoir derrière Georges.

Nadéje se leva et vint au-devant de Christine.

«Je vous rends mille grâces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un éblouissement.... mais le danger était grand. M. de Simiane m'a sauvé la vie.»

Ce dernier mot entra comme un poignard dans le cœur de Christine. Georges devina combien elle souffrait.

«Mademoiselle exagère, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mérite de l'arrêter, en prenant sa bride.

—Au moment où je l'abandonnais!» dit Nadéje en fermant les yeux comme si elle eût vu encore le péril devant elle.

Le regard de la comtesse allait de l'un à l'autre, sévère, plein d'interrogations muettes; Georges était très-pâle et son œil semblait fuir celui de Christine. Nadéje, au contraire, avait le teint animé par le vif incarnat du bonheur. Elle étalait ses vingt ans. Puis, le moment d'après, elle reprenait un air de gaucherie naïve: elle baissait les yeux comme si elle eût eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa poitrine, qui battait, soulevait son corsage.

On ne pouvait point songer à retrouver le chapeau, roulé par le vent dans la steppe, et il n'était guère possible de la laisser courir tête nue entre trois hommes.

Christine lui offrit dans son traîneau une place qu'elle accepta, la fit asseoir auprès d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses mains, à la créole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouvé dans une poche de sa pelisse. Elle était charmante ainsi. Seulement le mouchoir à la créole manque de majesté, de sorte qu'elle avait l'air d'une soubrette piquante à côté d'une grande dame qui avait bien voulu lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt ans.

On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme de vieux amis. Georges, en présence de Christine, sentit bientôt tomber son exaltation folle. Sa pensée redevenait grave et triste: elle était tout entière à cette grande douleur si peu méritée et dontil était la cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un livre dont maintes fois nous avons tourné les pages familières. Il connaissait l'énergie et la soudaineté de ses impressions, et il savait quels secrets mais violents contre-coups, étouffés dans son âme, altéraient tout à coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle bleuâtre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons nerveux. De temps en temps elle regardait Nadéje. «Si c'est elle qu'il aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!» Une ou deux fois elle jeta les yeux du côté de Georges. Georges était près d'Axel, qui le séparait du traîneau. Il tourmentait machinalement son cheval: tous ses mouvements étaient saccadés et nerveux. Mille pensées, qui se succédaient dans son esprit, se reflétaient sur sa physionomie mobile. Il était mécontent de lui: il se reprochait de s'être si vite engagé à Nadéje; il trouvait ridicule la position de Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le souvenir du passé lui revenait, et, se rappelant l'inépuisable bonté de Christine, son exquise délicatesse, sa tendresse profonde, son dévouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer tous ces trésors d'une âme qui s'était répandue à ses pieds. Christine le regarda par hasard dans un de ces moments où il redevenait lui-même; elle comprit ce qui se passait dans ce cœur troublé, elle devina la lutte, et, avec cette défiance sourde dont une année de bonheur n'avait pu la guérir: «Ainsi, dit-elle, il est entraîné vers elle invinciblement, et,comme il est bon, il s'attarde de mon côté, plein de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de pitié douce et de compassion; il se sacrifie peut-être. C'est ce que je ne veux pas!»

Le comte de Lovendall aimait les fêtes complètes.

Le soir, il réunit dans un bal tous ses invités du matin. L'animation était grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de Nadéje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu'à lui de se poser en héros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'état de son esprit ne lui permettait guère, d'ailleurs, de jouer un rôle, quel qu'il fût. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux événements, ballotté entre des craintes et des désirs, des espérances et des remords, le cœur troublé, l'âme incertaine, ne voyant plus le devoir et ne sachant pas où était le bonheur; fatalement condamné, quoi qu'il fît, à tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les trompant toutes deux, il abandonnait sa vie à l'aventure et laissait au hasard le soin de régler sa conduite. Les émotions de la journée, qui l'avaient si violemment surexcité, semblaient avoir détendu ses nerfs en s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y ferait. Christine n'y était point, et il fut tentéde s'en réjouir; ce qui était, comme on voit, une assez mauvaise pensée. Il est vrai que Nadéje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il craignait surtout, c'était de les voir toutes deux à la fois. Cependant, comme Nadéje était là, il ne lui fut guère possible de n'aller point lui demander de ses nouvelles. Elle était très-pâle et ne semblait pas encore remise: elle lui parut très-touchante. Elle n'avait point, ce soir-là, son air habituel, ce maintien glacé de sceptique indifférence, qui, plus d'une fois, avait froissé les susceptibilités de Georges et irrité son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rêveuse et comme recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reçut M. de Simiane avec un mélange de timidité amoureuse et de reconnaissance émue, et l'appela son sauveur. Georges s'assit auprès d'elle. Elle devina qu'il était triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pensée qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et l'égara dans les détours d'une causerie ingénieuse; puis, peu à peu, avec des transitions ménagées et par des allusions transparentes, elle le ramena vers des idées moins dangereuses pour elle. Georges l'écouta, peut-être avec distraction tout d'abord; puis, à son insu, entraîné bientôt par ce charme magnétique que possède toujours une créature jeune et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux passèrent des images confuses; les souvenirs brûlants du matin se rallumèrent dans son âme; il revit la jeune fille assise sur la neige, tout près de lui, presque dans ses bras, frémissante, les mains dans ses mains, et, pour ainsi dire, se ranimant à son souffle.... Il sentaitencore sur ses lèvres le baiser qu'ils avaient échangé avec leurs serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait son épaule nue à toutes les blancheurs qui fournissent des métaphores aux poëtes, à la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin et aux camélias, à l'albâtre et au marbre de Paros, au lis qui entr'ouvre son calice d'argent et à l'aubépine en fleur.... et il pensa que, quelques heures auparavant, ils étaient là-bas tous deux, seuls, presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine était venue interrompre ce rêve d'une matinée d'hiver.... Georges ne demandait pas mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadéje ne disaient pas non.

La porte s'ouvrit à deux battants, et on annonça Mme la comtesse de Rudden.

Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce soir-là: il y a des heures décisives dans la vie. Il se fit en elle, au dernier instant, une réaction subite: elle secoua ses langueurs; elle voulut voir sa rivale en face. Aussi, après avoir déclaré qu'elle n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda sa voiture.

Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le même mouvement d'admiration tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps plutôt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses épaules en sortaient et s'épanouissaient dans l'éclat blond et chaud de leur radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont la tête se dégageait, comme un astre sorten rayonnant d'un nuage d'argent; elle avait, pour la première fois, soulevé autour de son front ses cheveux,—d'ordinaire trop chastement plaqués à la tempe,—et légers, aériens, vivants, ils frissonnaient et éclairaient des riches reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veinée de réseaux bleus. En la voyant, on songeait à une belle reine qui venait de déposer sa couronne. Elle passa à côté de Nadéje, vit Georges et ne se détourna point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour d'elle, anima tout de sa présence, de sa parole et de son charme. Ses amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait de loin, avec un mélange d'étonnement et de curiosité, de plaisir et de vague inquiétude. Nadéje le comprit, et, comme ces sentiments-là pouvaient devenir dangereux: «Allez donc lui parler!» dit-elle avec le raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.

Il obéit sans répliquer et se mêla au groupe des louangeurs et des admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrète; mais Georges sut à peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. Elle lui répondit comme à tout le monde. Il ne put se tenir d'en éprouver du dépit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un an, n'avait vu que lui au monde; je crois même qu'il murmura tout bas le grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'âme douloureuse à travers le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadéje et lui parla d'amour avec colère. L'air n'était pas d'accord avec la chanson; maisMlle Borgiloff était l'indulgence même! Peu à peu il s'excita lui-même, sans qu'il fût besoin de l'y aider. Il trouva que Nadéje était simple et naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et que, pour son compte, il avait toujours mieux aimé le dialogue à deux que le discours public: il s'étourdit et s'exalta à froid, et, après avoir commencé par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser ce qu'il disait. Au moment où les invités passèrent dans la salle du souper, il s'engageait de plus en plus vis-à-vis de Nadéje. Christine, au bras du major, alla s'asseoir à une table. M. de Simiane conduisit Mlle Borgiloff à une autre. Deux ou trois douairières, qui n'avaient plus d'amoureux depuis vingt ans, se préparèrent à compter les coups.

En Suède on prolonge pendant tout janvier le règne pacifique des rois du gâteau, et chaque festin voit donner à ses favoris la couronne de la fève. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle donna la fève de la première table à Christine, qui couronna le baron de Vendel, et celle de la seconde à Georges, qui partagea son trône avec Nadéje.

On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment le plus heureux de la journée; on ne le remplacera jamais.

Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit pétillait avec la mousse du vin d'Aï: les toasts joyeux s'échangeaient d'un groupe à l'autre; on mêla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs;les propos malins voltigeaient sur toutes les lèvres; les traits légers s'entre-croisaient comme des flèches qui passent en sifflant dans l'air; on déclara que le sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient d'excellentes raisons pour ne pas finir.

Mme de Rudden entendait et ne répondait pas; le major faisait comme s'il n'entendait point; Nadéje rougissait, Georges buvait: mais quatre cœurs étaient troublés.

Après le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, mêlées de musique et de danses, si célèbres dans le Nord sous le nom dePolonaises. Nulle part la beauté de la femme ou l'élégance de l'homme ne se déploie avec plus de grâce et de majesté, dans une pompe plus grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une démarche cadencée sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulèvent et s'abaissent tour à tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, qu'ils descendent en nageant, le mouvement caché des vagues berce une blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la danse, avait donné la main à Mme de Rudden, les autres le suivaient par couples. Le cavalier offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre; parfois c'est à peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et parfois il les réunissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite à sa gauche, de sa gauche à sa droite; le même mouvement se répétait sur toute la ligne, qui, tour à tour,aux appels de l'orchestre, pressait ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle s'engageait dans des arabesques ingénieuses, serrées, compliquées, inextricables, mais correctes, comme les allées vivantes d'un labyrinthe qui se meut, de telle sorte que le ruban animé, contourné dans tous les sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les défaire. Puis, à un moment donné, toutes les mains se quittèrent, tous les couples se dispersèrent comme dans un tumulte réglé, et chaque danseur, à son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa main et tournant avec elle.

Quand le hasard de ces échanges amena Georges devant Christine, il y eut chez tous deux une émotion profonde: chez Georges une irritation nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion n'était point propice: le monde n'est pas favorable à l'expansion des cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mêmes. C'est la solitude qui les invite à s'épancher. Deux mains gantées se touchèrent; mais le fluide électrique n'en jaillit point; les regards ne se rencontrèrent pas—ces regards émus, qui tremblent et brillent au fond des larmes. Les âmes restèrent fermées.

Les explications en amour sont trop souvent inutiles: dès que la douce harmonie des cœurs est troublée, il est bien à craindre que rien ne puisse plus jamais la rétablir. Christine le savait. Elle savait que dans ces ruptures tristes, qui donnent un si éclatant démenti aux promesses d'éternité des sentiments humains, et qui nous rappellent si amèrement le néantet le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher d'où viennent les torts et à qui est la faute. Il est si rare que les forces soient égales chez les deux, et en même temps les volontés pareilles! Dès que l'on ne marche plus du même pas dans la voie que l'on suivait ensemble, chaque pas de plus nous sépare et nous éloigne davantage. Il faut prendre garde au premier!

Mais à quoi bon écrire l'histoire douloureuse de ces déchirements, blessures cachées, dont le sang, qui s'épanche en dedans, nous étouffe? Qui ne connaît, hélas! cet enchaînement fatal de petites choses qui deviennent grandes, ces coups d'épingle de la vie journalière, qui peu à peu s'enveniment; cette mésintelligence latente et sourde, qui, tout à coup, se montre et éclate en ruptures soudaines, alors peut-être que tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En amour, tout est si facilement irréparable, à moins que l'homme, par d'inattendus et brûlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces glaces naissantes; à moins que la femme, par le dévouement de sa tendresse, ne touche et ne désarme chez l'autre une irritabilité douloureuse!

Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui fallait le bonheur pour qu'elle osât: elle était désarmée par la douleur qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, désormais incurable en sa mélancolie, enfermée dans sa volonté muette, comme dans une tour, absorbée dans le regret de l'idéal évanoui, et repliée de plus en plus sur son amour et sur elle-même, elle ne fut plus capable de ces élans passionnés, souveraines inspirations del'amour en ses crises suprêmes, dont la violence qui sauve secoue deux âmes et les rend l'une à l'autre. Mais elle était du moins assez ardemment éprise pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait rebuter; après avoir traversé lentement et en s'attardant la phase de l'ivresse, elle entra résolument dans celle de la douleur. Son amour était devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dépendait plus d'elle de s'y soustraire.

Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui dit qu'elle était absente; il éprouva un mouvement d'impatiente humeur.... Ah! s'il eût pu la voir derrière son rideau, l'épiant et pleurant!

CHRISTINE À MAÏA.

«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre: l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits, qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi, pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu? Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais, vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir.... hélas! je n'apprendraique trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!... C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même cette dernière consolation de sa présence assurée.

«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur jeunesse!

Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde....

Et quand j'y serais allée?... Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien, et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme il m'avait aimée moi-même.... et voilà le danger et le châtiment de ces amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien après!

Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant, si je voulais.... Ah! chère amie,si je voulais! C'est ma dernière consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait, tout d'un coup, libre sans même un remords!... Je ne te trompais pas quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela toute de suite: je crois qu'elle n'a decœur que dans la tête. Le comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en récompensent-ils?... Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.»

MAÏA À CHRISTINE.

«Tête folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un congé. On traverse encore le Sund en traîneau; attends-moi: je t'arrive. Chère Christine, tu vois une baronne à tes pieds; j'y mets le baron, si tu veux; mais, par grâce, je t'en conjure, pas de précipitation inutile, rien d'irrévocable, d'irréparable!... Rien, entends-tu! rien avant de m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on t'aime!... Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson.... Tu le sais, mon amitié est inquiète et troublée comme l'amour.... Je crois que je suis née pour être une amie!...tonamie!... Si tu ne me promets pas d'être sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et sans mon baron....

Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que jene veux pas pleurer. Adieu, Christine chère, je t'aime tendrement!»

GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES.

«Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas! Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse de Rudden, cette Christine que j'ai tant aimée, qui m'aimait tant... je le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle se marie.... et pas avec moi!—Moi, elle m'a refusé.—Elle épouse un certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait la cour, c'est une justice à lui rendre, depuis dix ans à tout le moins! Tu vois que la vertu est toujours récompensée. Moi, cependant, je ne me doutais de rien; cela m'a frappé comme un coup de foudre dont on ne voit pas l'éclair.... Frappé! pas à mort, mais du moins assez étourdi, j'en conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle.... elle n'a pas daigné me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait tout; c'est par le public, qui répète tout, comme un écho sonore et stupide.

Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je disrien, si l'on cherchait, il y aurait peut-être un bout de coquetterie avec cette jeune Russe dont tu m'as parlé, Mlle Borgiloff. Un cotillon dansé jusqu'à une heure du matin: cela se voit tous lesjours; un cheval emporté que j'ai arrêté par la bride: le premier gendarme venu en aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher, un gâteau des rois dont je lui ai donné la fève.... Fallait-il la manger! Et voilà tout! Depuis ce temps, Christine est complètement changée. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens à querelles et à raccommodements; le premier mot devait être le dernier.... et il n'a pas même été prononcé! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de notre chère Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour! Et encore, il n'y a que le soupçon d'une tache!

J'ai été vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du cœur sans que le cœur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des craintes.... je l'ai aperçue un jour au fond de sa voiture, si pâle!... après cela, elle était souvent pâle.... Enfin je suis allé pour la voir; je le devais, Henri, et, ne l'eussé-je pas dû, je l'aurais fait encore! N'ai-je pas vécu de sa vie pendant une année,—une année si courte et si longue?—Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont réparées, tant de torts oubliés! Elle ne m'a pas reçu.... Je suis retourné; on m'a répondu qu'elle n'était plus à Stockholm.... Cela m'a mis un peu en colère. J'ai déliré un jour ou deux. Je crois même que j'ai été fort dur envers Nadéje. Mlle Borgiloff a tout supporté avec une résignation touchante.... elle semblait me demander pardon de ce que je souffrais.... C'est un bon cœur que cette fille; elle mérite vraiment ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit sansfausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner à ce qu'on aime?

Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait comprendre les tourments des âmes damnées! Je ne savais s'il fallait rompre avec Nadéje,... mais l'aurais-je pu? ou renouer avec Christine.... mais l'eût-elle voulu?

Je suis allé un soir dans un salon où j'ai vu que l'on me regardait d'un certain air. Les femmes semblaient avoir pitié de moi. Tu sais cette pitié moqueuse, plus intolérable que l'insulte des hommes!

Le chevalier de Valborg est venu à moi. Je l'ai regardé dans les yeux. Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherché querelle.

«Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous êtes philosophe?

—Comme Chamfort, lui ai-je répondu; j'avale une couleuvre tous les matins: cela m'aide à digérer le reste de la journée.

—Le moyen est héroïque: et aujourd'hui?

—J'en ai avalé deux.

—Cela se trouve bien!

—Achevez donc! De quoi s'agit-il?

—D'un mariage!»

Ce mot m'a fait froid.

«Et de quel mariage? Du mien?... On va bien vite!...»

Et à part moi je me sentis fort irrité contre Nadéje.

«Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.

—Ah! elle se marie.

—Vous ne le saviez pas?

—Parole d'honneur! et elle épouse?

—M. le baron de Vendel!

—Cela devait être,» ai-je répondu avec un assez mauvais rire.

Je n'ai rien à te cacher, Henri, même dans mes meilleurs jours, j'ai toujours été un peu jaloux de cet homme.... La nouvelle m'a bouleversé. Elle! Christine! déjà! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire aux femmes, à présent?

«Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste dans la gorge!»

J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes. J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais étranglé le chevalier avec délices. Il y a des moments dans la vie où l'homme civilisé disparaît chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-là j'ai du sang de tigre dans les veines.

Mais j'ai réfléchi qu'une scène de violence, ce serait trop scandaleux pour le corps diplomatique, et j'ai répondu avec mon plus beau sourire que les deux mariages se feraient en même temps.

«Quel est donc l'autre! m'a-t-il demandé avec un étonnement vrai ou feint.

—Le mien ne vous déplaise!

—Avec qui?

—Avec Mlle Borgiloff.

—Me chargez-vous de l'annoncer à la comtesse?

—Vous avait-elle chargé de m'apprendre le sien?

—Non, en vérité.

—Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.

—Comme tout le monde?

—Sans doute. Voulez-vous être mon témoin?

—Je serai celui de Mme de Rudden,» me répondit-il.

Nous nous saluâmes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.

Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle me fut accordée par M. son père avec un empressement flatteur. Depuis ce temps-là, je dois être le plus heureux des hommes. Nadéje est jeune, elle est belle.... elle m'aime.... je l'aime aussi, puisque Christine en a été jalouse! Je ne t'invite pas à la noce: ce sera très-simple; je n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous hâtons: il faut à tout prix sortir des positions fausses.

Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme.... ce mot me semble étrange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on l'écrit.... ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si jamais tu as envie de faire des romans en action; songe à mon dernier chapitre.»

A mesure que Georges s'était éloigné de Mme de Rudden, le major s'était rapproché d'elle: uniquement par bonté, tout d'abord, et pour ne la point laisser à sonisolement et à sa douleur; puis bientôt avec la secrète espérance de la consoler pour son propre compte. Avec un sourire, Christine le rendait heureux pour huit jours; elle lui sourit plusieurs fois dans la même semaine. Le malheur l'attendrissait au lieu de l'aigrir, elle y compatissait davantage chez les autres depuis qu'elle le comprenait mieux en l'éprouvant davantage.

Le baron rappela d'anciennes promesses.

«Je n'ai rien promis, répondit Christine.

—Vous ne m'avez pas défendu d'espérer.

—Le moyen de vous en empêcher?»

M. de Vendel crut voir dans les paroles de Christine un acquiescement à ses vœux: il crut, à force de désirer, et il entoura Christine de soins plus empressés. C'était l'homme le plus incapable d'une indiscrétion; mais, si sa bouche était muette, ses yeux étaient éloquents: ils parlaient de bonheur. Le monde traduisit, et, comme toujours, il fit un contre-sens; le chevalier de Valborg eut soin de le publier avec commentaires.

Il en revint quelque chose aux oreilles de la comtesse. Elle ne fit rien pour accréditer ces bruits; rien non plus pour les démentir. Elle ne se préoccupait que de l'effet qu'ils pourraient produire sur M. de Simiane. Elle se disait qu'ils mettraient fin de toute manière à une incertitude maintenant intolérable. Si Georges l'aimait encore, ce coup violent, qu'elle n'aurait pas porté, le ramènerait à elle; et, comme elle suivrait alors les conseils de Maïa! comme elle enlacerait d'indissolubles liens ce cœur inconstant par faiblesse, qu'il fallait rendre heureux malgré lui!

Si, au contraire, elle n'était plus aimée.... aimée comme elle voulait l'être.... si Georges n'avait plus pour elle qu'une reconnaissance tendre et les égards d'un cœur délicat, se préoccupant encore, alors même qu'il n'aime plus, du mal qu'il peut faire à ce qu'il a jadis aimé, il fallait l'affranchir et lui donner d'elle-même cette liberté qu'il était trop noble pour demander jamais, mais qu'elle était trop fière pour ne pas lui rendre.

Christine, en agissant ainsi, obéissait à une inspiration généreuse; mais elle comptait sans le dépit qui peut déranger les meilleurs calculs, sans la vanité, qui se trouve si souvent au fond de l'amour chez les hommes. Elle ne savait pas encore combien Georges était capable de partis violents, de résolutions soudaines et désespérées.... dussent-elles briser sa vie!

La nouvelle du mariage de la comtesse se répandit assez rapidement à travers la ville; on félicita le baron, qui s'en défendait mal, parce qu'il y croyait lui-même; on approuvait Christine, qui ne se montrait guère. Le matin, dans le cercle des ambassadrices, on faisait des mots piquants sur le malheur de Georges. Il crut mettre la galerie de son côté en devançant la comtesse par son mariage avec Nadéje, qui fut officiellement annoncé.

La nouvelle en fut portée à Christine par Valborg, dont la main étourdie la frappait mortellement au cœur. Elle demanda des détails et les écouta avec une fiévreuse avidité. Elle voulait savoir si l'on disait que les fiancés s'aimaient.

«Ils s'adorent! répondit le chevalier, et c'est un peuma faute. Imaginez que c'est moi qui ai présenté le comte à Mlle Borgiloff!»

M. de Valborg examinait en ce moment les feuilles dépliées d'un éventail chinois; il ne put pas voir le regard navrant que lui jetait Christine.

«Il n'a pas perdu de temps, reprit la comtesse, entraînée comme malgré elle à revenir sur ce douloureux sujet.

—C'est encore moi qui en suis cause, dit M. de Valborg.

—Et comment cela?

—En lui apprenant votre propre mariage.

—Ah! Et comment a-t-il pris la nouvelle?

—Très-bien.... c'est-à-dire très-mal!... Je crois qu'il avait envie de me sauter à la gorge. Mais je lui pardonne de grand cœur, à ce pauvre Simiane: car enfin, comtesse, je comprends qu'on ne perde pas sans regret une femme comme vous; pour moi, je ne m'y serais jamais résigné.»

Le chevalier attendit l'effet de ce compliment du dernier galant. Christine ne parut point y prendre garde.

«Ainsi, continua-t-elle, vous lui avez annoncé mon mariage comme une chose tout à fait arrêtée?

—Positivement! et c'est ce qui l'a décidé. Il a eu comme un éclair de rage dans les yeux.... Il n'y avait pas là de quoi flatter infiniment la belle Nadéje! Mais il s'est calmé bientôt, et je puis dire que je l'ai vu prendre sa résolution.

—Je trouve, chevalier, que vous avez mis à tout ceci un peu plus de zèle qu'on ne vous en demandait.Qui vous avait donc chargé de publier ainsi mes bans dans les salons?

—Et mais! comtesse, c'était la nouvelle du jour, et vous savez, les nouvelles, c'est toujours bon à raconter. Cela intéresse la conversation. Jamais je ne m'étais fait mieux écouter.»

La comtesse leva imperceptiblement les épaules.

«A quand le mariage? demanda-t-elle.

—On parle du 1ermars.

—Nous sommes au 20 février! c'est bien mener les choses!

—Et vous, comtesse, quand?

—Oh! moi.... il n'y a rien encore de certain.

—Comment? dit Valborg en reculant son fauteuil, rien de certain!... Mais alors....»

Il regarda la comtesse, sur le visage de qui la douleur était peinte; le jour se fit en lui; il entrevit une partie de la vérité, et, saisissant vivement la main de Christine:

«Comtesse, comtesse, pardonnez-moi! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?

—Le bonheur de votre ami, sans doute; il n'y a pas là de quoi vous affliger.

—Son bonheur!... Ah! on n'aime pas deux fois.

—Non! mais on aime cent fois.... les hommes du moins! Ne disiez-vous pas tout à l'heure qu'ils s'adoraient?

—Je ne sais pas ce que je dis! reprit Valborg en cherchant son chapeau.

—Peut-être alors faudrait-il moins parler,» reprit la comtesse avec douceur.

Elle ne lui fit point d'autre reproche; mais, quand il eut laissé retomber la portière du salon, elle cacha sa tête dans ses mains et dévora ses larmes.

Georges cependant brusquait les choses pour arriver à un prompt dénoûment: il était d'une activité inquiète. «En voilà un qui aime sa femme!» disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant eût aperçu plutôt les indices d'un cœur troublé qui voulait s'étourdir. Le vrai bonheur est plus calme.

Nadéje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne s'aperçut point des soucis de son fiancé. On ne peut pas tout voir à la fois: elle regardait des dentelles! Peut-être Georges ne venait-il point chez elle aussi souvent qu'il eût dû; mais n'auraient-ils point le temps d'être ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin d'envoyer une lettre de part à la comtesse, avec une adresse de sa main. Georges ne le sut pas, et il eût trouvé sans doute le procédé d'un goût douteux.

Toutes les échéances arrivent à leur jour. Georges regretta peut-être, le matin du 1ermars, que l'année ne fût pas bissextile; mais le temps des réflexions était passé: encore quelques heures, et le dernier mot de sa vie jeune et libre allait être dit pour jamais. Iln'avait pas un ami auprès de lui; ses pensées, qu'il ne pouvait confier à personne, lui retombaient sur le cœur.

Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux, paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie.

Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église. Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing, ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à Nadéje.

La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu trouver que, pour une jeune fille, elle montraittrop d'assurance; mais elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui garde ses pensées et cache ses impressions.

Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de sable de la mer.

Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant lui, au moment où le fiancé prononça leouifatal, on entendit comme une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux; deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis flottants du voile symbolique:le rideau de l'orgue s'agita; un prélude d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne, ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs, eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris; car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster, et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied dalécarlien:

Perdus tous deux dans la steppe infinie!

«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui l'entendre jamais en de telles circonstances!

L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur, visiblesdans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable! Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et, quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout répondait: «Il est trop tard!»

Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses mains et oublia le monde.

Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que lechant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement, chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime, qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure, abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air.... Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un baiser!

La cérémonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'émotions impossible à dépeindre. On avait presque oublié les époux. Quelques jeunes gens segroupèrent devant les portes de la chapelle pour attendre la sortie de l'artiste: «Il joue, disait-on, comme Jenny Lind aurait chanté.» On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer la porte, on l'interrogea. Il répondit qu'il ne savait rien, mais que la tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il était inutile de former des attroupements devant l'église!

Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? était rentrée chez elle par des rues détournées, qui longeaient les vastes jardins du couvent. Elle trouva Maïa établie dans son salon. La baronne de Bjorn était arrivée le matin même du mariage. Elle était accourue chez son amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie à une inquiétude pleine d'angoisses.

Mme de Rudden, que l'excitation fébrile de la crise ne soutenait plus, se jeta, ou plutôt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne. Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux étaient secs, mais ses mains tremblaient; son front brûlait l'épaule de Maïa, sur laquelle il s'était posé. Maïa lui prit la tête et la baisa tendrement, puis elle l'éloigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effrayée des changements rapides que la douleur avait produits sur cette beauté si radieuse. Il y a un âge où les femmes ne doiventplus souffrir: elles ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les effeuillent, comme les orages de l'atmosphère les dernières roses de l'automne.

«Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnaître.»

Maïa la fit asseoir près du feu, lui ôta son chapeau et sa pelisse; Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maïa se mit à genoux devant elle et prit ses deux mains, qu'elle réchauffa dans les siennes.

«Mais parle donc! lui dit-elle tout à coup, tu me fais peur!

—Je te fais peur! répéta Christine comme un écho.

—Eh! sans doute, reprit Maïa; voilà dix-huit mois que je ne t'ai vue, et tu ne veux pas même me regarder!

—Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai pitié.

—Tais-toi! dit Maïa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en suis sûre, quelque méchante pensée dans ta pauvre tête vide. Jure-moi que jamais....

—Quoi?» fit Christine.... Puis, comprenant tout à coup: «Me tuer!» dit-elle. Et elle ajouta avec un regard où l'on pouvait mesurer la profondeur de son désespoir: «Se tuer!... Il n'y a que les impatients qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?

—Ah! reprit Maïa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.

—Ceux que j'aimais ont été si bons pour moi! répondit-elle avec un sourire égaré.

—Allons! dit Maïa d'un ton de douce autorité, c'est assez! chasse ce souvenir; je le veux: oublie!

—Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.

—Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chère Christine, je ne puis même plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer avec toi!»

Christine était assise au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil; Maïa, toujours à ses pieds, posa la tête sur ses genoux. Bientôt Christine sentit ses mains toutes baignées d'une chaude rosée de pleurs. Peu à peu ses nerfs se détendirent, ses sanglots longtemps contenus éclatèrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmèrent un peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le trop-plein du cœur!

Maïa, cependant, sous l'ingénieux prétexte qu'une maison depuis longtemps inhabitée est froide et malsaine, ne voulut point aller demeurer chez elle, où ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari la permission de venir s'établir auprès de Christine, pour amortir au moins ces premières atteintes des grandes souffrances, qui frappent parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la folie. Elles vécurent ainsi, toujours ensemble, près de deux semaines, dans une intimité bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg, qui comprenait enfin l'étendue et l'intensité du mal qu'il avait fait, et le major, qui avait toutes les délicatesses comme il avait toutes les ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il avait quitté Stockholm; il n'y revint qu'une semaine après. Il observaitces secrètes convenances du cœur qu'aucune civilité n'inscrit dans son code puéril et honnête, mais que devinent si bien certaines natures.

La présence de Maïa rendait possibles de plus fréquentes assiduités chez Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assuré de l'appui de la baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il s'était trop hâté, et il résolut d'être plus patient à l'avenir; mais on devinait son silence.

Un matin, ils déjeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.

«Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grâce à vous demander.

—Parlez, chère Christine, vous savez qu'elle est accordée d'avance. Il me semble qu'en me la demandant c'est à moi que vous la faites.

—Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maïa.

—Oui, dit Maïa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne vient qu'après.

—Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui eût attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais vous faire.»

Une vive émotion se peignit sur les traits du major, mais il ne répondit rien.

«Que veux-tu dire? demanda Maïa non moins inquiète.

—Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps je souffre.

—Je le vois bien, dit le baron.

—Et vous ne m'en parlez pas!

—C'est que je ne saurais vous guérir, reprit-il en hochant tristement la tête; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.

—Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.

—Toujours tes folles idées, fit Maïa avec un mouvement d'épaules.

—Il ne faut donc pas songer aujourd'hui à un mariage que....

—Que vous ne désirez pas, interrompit le major.

—Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.

—Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est toujours bien.

—Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras amaigris et ses mains diaphanes.

—Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste; je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me plaindre.

—Ah! murmura Christine en cachant sa tête dans ses mains, la vie est un jeu cruel! Quels nobles cœurs on déchire! et pourtant, je ne l'ai pas voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est sur moi! Que faire, mon Dieu?

—Tout pour vous, Christine; rien pour moi!

—Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.

—Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!

—Oh non! dit-elle, comme en proie à une terreur soudaine. Non! restez, restez. Vous et Maïa, vous êtes maintenant mes seuls amis. Si vous partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un peu de patience! Maintenant je vous désire autour de moi. Vous voulez bien?»

Le baron se tourna vers Maïa, sans prononcer une parole.

«Chers amis, c'est que j'ai le droit d'être humble,» reprit la comtesse en leur tendant ses mains.

On n'est pas impunément le jeune mari d'une jolie femme. Les rapides semaines de la lune de miel s'écoulèrent pour Georges dans une sorte de fièvre de plaisir, au milieu des fêtes, au sein d'une dissipation étourdie. Nadéje l'entraînait; il n'avait pas le temps d'être malheureux.

Mais, au premier relâche, et dans l'intervalle de deux plaisirs, la pensée de Christine lui revint, et, une fois venue, elle resta, assidue, obstinée: le remords troubla ses joies mondaines. Bientôt il s'aperçut que Nadéje n'était pas celle qu'il avait rêvée. Le châtiment commençait. Il croyait avoir épousé une femme; il ne trouvait qu'une poupée, qui passait sa vie à s'habiller et à se déshabiller. Stockholm fut ébloui de ses toilettes;mais les femmes qui ont de si belles robes font en général plus de plaisir aux autres qu'à leurs maris. A vrai dire, Georges n'avait plus d'intérieur depuis qu'il était marié. Il éprouva quelques moments d'ennui; sa pensée fit beaucoup de chemin en arrière. Il était certain maintenant d'avoir passé à côté de son bonheur. C'est ce qui arrive à beaucoup dans ce monde. Comme tous ceux qui sont malheureux, il devint injuste, et, intervertissant les rôles, il accusa Christine de l'avoir sacrifié. Quand il se trouvait seul, il songeait aux heures charmantes passées près d'elle, si rapides et tellement remplies.

Il s'aperçut bientôt que Nadéje ne l'aimait point, et il en souffrit; non point dans sa tendresse, qu'elle n'avait point éveillée, mais dans son orgueil si adroitement flatté d'abord, et maintenant si rudement déçu. Il vit clairement que l'ambition seule, avec l'intérêt, avait guidé son choix, et il en ressentait un mécontentement secret, que mille causes chaque jour venaient irriter encore.

Sur beaucoup de choses, Nadéje et lui n'avaient point la même façon de voir. Sur beaucoup d'autres, Nadéje n'avait même pas d'opinion. Quand une pointe d'aigreur envenimait entre eux quelque querelle, Georges se rappelait cette sympathie si profonde entre la comtesse et lui, que l'un achevait toujours la phrase que l'autre avait commencée, comme si tous les deux n'avaient eu qu'une pensée. Il se disait qu'au lieu d'être un obstacle dans sa vie, elle en eût été la force, le conseil et la raison. Bientôt il éprouva contre le baron des accès de jalousie âpre. La jalousie était la seulenuance de l'amour que Christine lui eût encore jamais fait connaître.

Il s'étonnait cependant que le mariage de la comtesse fit si peu de bruit à Stockholm; il se demandait si l'on ne voulait point avoir des ménagements pour lui. Christine était capable de tous les raffinements. Au lieu de lui en savoir gré, il s'en irritait. Enfin il interrogea le chevalier de Valborg, le seul des amis de la comtesse qu'il vît encore.

«Elle ne se marie pas! dit le chevalier; et, si j'en crois le baron de Vendel, si je m'en crois moi-même, elle ne se mariera jamais. Ah! mon cher comte! vous êtes un homme dangereux; mais, cette fois, je ne vous en fais pas mon compliment: vous avez brisé le cœur d'une pauvre femme qui méritait mieux.»

Cette parole de Valborg fut pour Georges le dernier trait de lumière. Il courut chez la comtesse, égaré, fou de douleur.

On lui dit que Mme de Rudden était sortie. Il revint trois fois en deux jours, et comme, à la dernière tentative, il voulait forcer la porte, qu'un groom n'osait pas trop défendre, le vieux valet de chambre accourut.

«Que veut monsieur? demanda-t-il en reconnaissant Georges.

—Ne puis-je voir Mme la comtesse?

—On ne la voit pas!

—Pas même moi?»

Le vieux serviteur le regarda sans répondre.

«Est-ce que Mme de Rudden ne reçoit pas?

—Non, monsieur.

—Quand recevra-t-elle?

—Mme la comtesse ne l'a pas dit.»

Georges rentra chez lui fort triste. C'était une de ces natures à la fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne pouvait plus obtenir était précisément celle qu'il était le plus près d'aimer. Les regrets se mêlèrent aux remords, et il entra dans une phase de tortures morales qui devint à ses propres yeux le commencement de l'expiation. Nadéje ne s'aperçut de la tristesse de son mari que pour s'en plaindre; elle laissa même échapper quelques mots de récrimination aigre, qui n'étaient guère propres à ramener le calme dans l'âme troublée du comte de Simiane.

A quelque temps de là, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un peu et savait qu'elle était l'amie intime de la comtesse. Il alla droit à elle. Maïa voulut l'éviter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle n'en eut pas le courage.

«Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.

—Vous ne faites que votre devoir,» riposta la baronne.

L'amie de la comtesse était à peu près de son âge: c'était une blonde piquante; un poëte de la cour avait comparé ses yeux à deux petits feux follets. Ils en avaient l'inquiétude et l'éclat et le mouvement. Mme de Bjorn n'était pas grande et méritait son surnom depetite baronne; sans être belle, elle était charmante: ses joues, ses mains, ses épaules, logeaient dans leurs fossettes de petites nichées d'amours. Aveccela, vive, pétulante, le cœur sur la main, et la main ouverte! Elle ne marchandait la vérité à personne, et se faisait assez craindre de ceux qu'elle n'aimait pas.

«Je n'ai pas l'honneur de vous comprendre, dit Georges, qui savait que tout mauvais cas est niable: de grâce, expliquez-vous.

—Non, ce serait trop long et c'est inutile. Si votre conscience ne vous a pas tout dit, je n'ai rien à vous apprendre.»

Maïa parlait d'un ton qui ne permettait guère de réplique. Georges baissa la tête sans répondre.

«Voilà comme vous êtes tous, reprit-elle en le regardant fixement; parce que vous savez vous faire aimer, vous croyez que tout est dit et que l'on n'a plus rien à vous demander; vous tuez une femme par votre inconstance et vos légèretés; vous en épousez une autre pendant qu'elle se meurt,... et il faut encore qu'on vous plaigne! ajouta-t-elle avec une ironie d'autant plus poignante qu'elle la contenait davantage. Eh bien, non! souffrez, monsieur, comme vous avez fait souffrir!... c'est maintenant ce qui peut vous arriver de mieux, s'il y a une justice là-haut!

—Mais regardez-moi donc! s'écria Georges en lui prenant la main, et dites si je ne suis pas assez puni!

—Oui, reprit Maïa en s'adoucissant, je vois que vous êtes malheureux, et cela m'aiderait à vous rendre quelque estime, si je pouvais oublier ce que je vois chaque jour.... Ah! si vous assistiez comme moi à ces tortures d'une âme brisée...

—C'est plus que je ne puis supporter! dit Georges en se levant d'un bond. Chez elle! allons chez elle! je vous en supplie!

—Non, non! je vous le défends: elle n'est point préparée à vous revoir.

—Comme vous voudrez!» murmura-t-il en baissant la tête.

Maïa n'était point encore désarmée; elle profita, elle abusa peut-être du silence et de l'abattement du jeune homme, et, sans pitié, avec cette éloquence particulière aux femmes, et qu'elles ont parfois à un si haut degré, quand la passion parle en elles, elle lui peignit l'amour de Christine, si ardent, que, n'ayant plus d'autre aliment, il se dévorait lui-même; si profondément dévoué, que, pour assurer le bonheur de l'autre, aucun sacrifice ne lui avait coûté, pas même le sacrifice de soi; un amour tel, en un mot, qu'un homme ne le rencontre pas deux fois dans sa vie. Quant à son mariage avec le baron, ce n'était qu'une fable. L'idée ne venait pas d'elle; car jamais elle n'eût consenti à contrister un homme digne de son estime et qui souffrait pour elle; et, cependant, elle ne l'avait point repoussé tout d'abord, parce qu'elle ne voulait point devoir l'amour de Georges à un scrupule ou à un remords.

«Et pourtant je l'aimais! s'écria Georges, et de toute mon âme!

—Vous voyez bien que non, reprit Maïa, puisque vous en avez épousé une autre. Est-ce qu'elle n'était pas aussi jalouse que vous? est-ce qu'elle n'a pas souffert autant que vous? Cependant Mlle Borgiloff ne l'a pas jetée dans les bras du major.»

Georges ne trouvait pas une réponse; il éprouvait ce vertige qui nous prend quelquefois quand nous nous penchons sur les abîmes.

«Quittez-moi maintenant, dit la baronne; il est deux heures; il faut que je rentre chez elle.»

Georges baisa la main qu'elle lui tendait; elle y sentit tomber une larme.

«Portez-lui mes respects, mes regrets,» murmura-t-il d'une voix suppliante: il allait ajouter.... et mon amour! il n'osa point.

«Ah! dit Maïa en regardant la goutte amère qui tremblait encore sur sa main, c'est cette larme qu'il faudrait lui porter!»

Quelques instants après, elle entra chez la comtesse.

Christine était étendue sur la chaise longue; elle se leva, et, aussi vite que ses forces le lui permirent, courant au-devant de son amie:

«Tu l'as vu! dit-elle en remarquant son trouble; ce visage a vu Georges!»

Maïa lui passa un bras autour des épaules, et, la baisant au front, doucement, elle la contraignit à se rasseoir.

«Si tu n'es pas calme, lui dit-elle, tu ne sauras rien.

—Mais tu vois bien que je suis calme, dit Christine en cachant ses mains qui tremblaient. Je suis très-calme: mais parle, parle donc!»

Maïa fut obligée d'avouer son entrevue avec M. de Simiane; et, comme elle prenait toutes sortes de précautions et de ménagements, choisissant ce qu'elle voulait dire et taisant ce qu'elle devait cacher:

«Non, tout! dis-moi tout!» s'écria la comtesse avec une exaltation mal contenue.

Maïa lui raconta leur entretien avec la plus scrupuleuse exactitude. Une fois ou deux, il lui arriva de se servir des expressions mêmes de Georges.

«Oui! je reconnais ce mot-là, dit Christine, c'est ainsi qu'il a dû parler; il me semble l'entendre! je distingue son accent et sa voix: une voix charmante dont le timbre caresse....»

Maïa vit bien qu'elle ne réussirait pas à la calmer; elle laissa la crise suivre son cours, espérant quelque adoucissement de sa violence même. C'était la première fois, depuis le mariage de Georges, qu'elle parlait avec tant d'abandon.

«Ainsi, disait-elle quand Maïa eut terminé son récit, il n'est pas même heureux, et je me suis perdue inutilement!»

On l'entendit à plusieurs reprises répéter encore, comme en se parlant à elle-même: «Il n'est pas heureux!»

Peut-être ceux qui ont étudié beaucoup le cœur humain.... des femmes, prétendront-ils qu'au milieu de ses regrets, si vifs d'ailleurs et si sincères, il se glissait à son insu une secrète joie de voir que Georges n'avait pas trouvé auprès d'une autre le bonheur qu'il avait goûté près d'elle, que rien n'avait chassé son image, et qu'il l'aimait encore.

Maïa suivait attentivement sur son visage tout ce travail de la pensée rapide. «Veux-tu, dit-elle en prenant sa main brûlante en la regardant fixement dans les yeux, veux-tu le revoir?»Un éclair passa sur le visage ranimé de la comtesse. Elle se jeta au cou de Maïa.

«Oui!» lui dit-elle tout bas. Puis elle releva la tête, pâlit, mit sa main sur sa poitrine, et, au bout d'un instant de réflexion: «Non; reprit-elle, non, cela ne se peut pas, car cela ne se doit pas!... Pas maintenant, du moins, pas encore.... mais bientôt!» ajouta-t-elle avec un sourire qui eût rendu Georges fou d'amour et de douleur.

Georges, cependant, avait repris, bon gré, mal gré, la vie du monde: il le fallait; ne fût-ce que pour éviter un éclat inutile. A travers les raouts et les soirées, il traînait le boulet conjugal, comme un forçat du mariage. Les femmes qui ne voyaient pas Christine commençaient à la plaindre tout bas.

La comtesse ne sortait point; elle cachait le deuil de son cœur. Maïa la soignait comme une sœur. Le mois de mars eut deux ou trois belles matinées. Un jour, le soleil frappait aux fenêtres avec la pointe d'or de ses rayons; Maïa jeta une pelisse de fourrures sur les épaules de Christine.

«Viens-tu boire un peu d'air? lui dit-elle; cela te fera du bien!»

La voiture attendait tout attelée dans la cour.

«Où allons-nous?

—Je ne sais; où tu voudras, n'importe! nous allons pour aller! à Djurgaard, par exemple?


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