«Aimer à lire, disait Montesquieu, c'est faire un échange des heures d'ennui, que l'on doit avoir en sa vie, contre des heures délicieuses.»
Cette pensée de l'un des plus puissans génies du dernier siècle ne saurait rencontrer beaucoup de contradicteurs dans le nôtre. La lecture est devenue une des passions de notre époque. On en peut juger, non seulement par les feuilles sans nombre et de toute espèce qui alimentent périodiquement le public, mais encore par cette foule de livres nouveaux qui semblent se disputer une petite place sur les façades de nos cabinets littéraires, comme les tableaux de nos artistes au salon.
Toutefois, parmi toutes ces productions nouvelles, objets de l'empressement général, il est des genres privilégiés qui attirent plus particulièrement l'attention, et que l'on recherche avec une sorte de friandise. La lecture a ses modes changeantes, comme la toilette; du temps demadame de Sévigné, on se laissaitprendre comme à la glupar les romans de la Calprenède; on se plaisait aux sentimens exaltés et aux grands coups d'épée des héros de mademoiselle de Scudéry. Les mœurs de la licencieuse Régence firent éclore en foule des livres licencieux comme elle. Les ouvrages philosophiques leur succédèrent, et dès lors, l'instruction gagnant de proche en proche, les lectures instructives ramenèrent la nation aux choses sérieuses de la vie. Au commencement de ce siècle, les victoires de l'empire et son inexorable censure imposèrent un pénible régime à la classe des lecteurs: grâce aux bulletins de nos armées triomphantes, il fallait, à toute force, ne se repaître que de gloire.
Aujourd'hui, convenons-en, c'est toute autre chose; jamais revanche ne fut si complète; nous nous dédommageons largement de notre longue abstinence. Mais le goût du public a changé. Le genre qu'il aime, qu'il affectionne par-dessus tout, c'est l'horrible, genre à part, que d'Arnaud-Baculard, il y a soixante ans, voulait impatroniser sur la scène française, et qu'il regardait comme une source d'intérêt non moins féconde quela terreur et la pitié classiques. Que demande-t-on à présent à la lecture comme au théâtre? De fortes secousses nerveuses, des palpitations quasi-anévrismales, des émotions spasmodiques; on se plaît à passer par tous les effrayans prestiges du galvanisme; on veut des peintures sanglantes jusqu'à l'horreur, des caractères monstrueux jusqu'au dégoût; et, comme le disait dernièrement un journal: «Depuis quelques années, nous avons une soif croissante de connaître l'histoire des crimes et des calamités humaines.»
C'est dans le but de répondre à cette nécessité du moment, c'est dans l'espoir de plaire à la majorité des lecteurs, que nous publions laChronique du Crime et de l'Innocence. Il nous a paru curieux, intéressant, et même instructif, de présenter, comme dans un vaste panorama, les actions les plus criminelles dont la France fut le théâtre.
C'est un spectacle bien affreux sans doute, mais aussi bien digne de réflexion, que celui du crime dans toutes ses métamorphoses les plus hideuses, tour-à-tour et quelquefois en même temps assassin, empoisonneur, incendiaire, parricide; tantôt échappant, commeun Protée, à toutes les investigations de la justice; tantôt faisant tomber sur l'innocence le glaive de la loi levé sur lui; trop souvent même assez audacieux pour venir siéger parmi les juges.
Le titre détaillé de notre ouvrage fait suffisamment connaître la marche que nous avons suivie. C'est l'histoire à la main, que nous avons rédigé toute la portion de notre travail qui traite des temps reculés. Quelques vieilles chroniques, l'histoire générale de France, l'histoire particulière de chaque province, celle d'un grand nombre de villes, des mémoires historiques, telles sont les principales mines que nous avons exploitées. Ce n'est pas que nous ayons la prétention d'avoir tout mentionné. Plus d'une fois l'absence totale de détails nous a forcé de négliger des faits susceptibles d'être de notre domaine. Dans ces temps d'ignorance et de barbarie, on n'enregistrait pas, comme à présent, presque jour par jour, les actions des hommes; souvent dans les chroniques et autres monumens historiques de ces siècles de rouille, les événemens sont à peine indiqués sommairement; encore n'est-il jamais mention que des hommesdu plus noble lignage. L'histoire alors, essentiellement aristocratique, écrite par des moines, courtisans intéressés du pouvoir et de la richesse, privée d'ailleurs du secours de l'imprimerie, ne tenait note que des faits et gestes des nobles seigneurs, qui étaient tout dans la nation, et gardaient le silence sur ce qui concernait les gens du peuple, qui n'étaient rien. C'est pourquoi, ne pouvant avoir prise que sur ces hauts personnages, nous nous sommes attachés à eux, comme aux représentans de leur époque.
Mais, à partir du dix-septième siècle, l'abondance des matériaux, progressivement croissante, nous a mis plus à l'aise. Les divers recueils decauses célèbresnous ont ouvert une source féconde. La collection de Gayot de Pitaval, celle de Richer, celle de Dessessarts et plusieurs autres du même genre ont été fouillées avec soin. Rien de ce qu'elles offrent de curieux, d'extraordinaire, de monstrueux, n'a été omis. Plus occupés des faits que des procédures auxquelles ils ont donné lieu, nous les avons dégagés des plaidoiries et des dissertations juridiques qui les étouffaient et qui embarrassaient la marche du récit. Enfin nousavons fait tous nos efforts pour donner à nos analyses une forme piquante et dramatique, sans altérer la vérité.
L'ordre chronologique généralement adopté pour cet ouvrage, comme plus favorable au déroulement du tableau moral que nous voulions présenter, n'a pas toujours été scrupuleusement observé. On y a dérogé quelquefois, quand l'intérêt et la variété le demandaient, mais en veillant toujours à ce qu'il n'y eût jamais confusion entre les diverses périodes de la monarchie.
Quant aux nombreux emprunts que nous avons faits pour l'enrichissement de notreChronique du Crime, il ne nous serait nullement pénible de les signaler. C'est quelquefois un moyen sûr de se donner à bon marché un air tout poudreux d'érudition. Mais notre livre n'ayant d'autre ambition que d'offrir une lecture intéressante, nous n'avons pas cru devoir le hérisser de notes et de renvois. Unindexsommaire, placé à la fin de l'ouvrage, mentionnera les livres qui nous ont été le plus utiles, et décèlera par conséquent les sources de nos larcins.
Mais, dira-t-on peut-être, à quoi bon exhumertant de forfaits et tant d'horreurs? Pourquoi ne pas les laisser enfouis? Ne doit-on pas craindre que cette lecture n'exerce une funeste influence sur quelques esprits faibles ou enclins au mal?
A quoi bon, répondrons-nous, l'histoire du Bas-Empire, long et monotone récit d'assassinats, d'empoisonnemens, de strangulations? A quoi bon l'histoire de tous les peuples d'Europe, au moyen-âge, époque si riche en atrocités, si savante en barbaries? A quoi bon ce livre, première lecture de l'enfance,l'Ancien Testament, qui débute presque par le meurtre d'Abel; qui montre Joseph vendu par ses frères prêts à l'assassiner; qui narre les impudicités de plusieurs rois cruels, et les massacres de tant de nations innocentes?
Notre livre mériterait sans doute la réprobation universelle, si, par une inspiration satanique, nous cherchions, comme on ne le fait que trop souvent sur certains théâtres, à plaisanter cruellement avec les droits les plus sacrés de la nature, à badiner avec les violations faites aux lois de la société. Mais laChronique du Crimeest d'un bout à l'autre une protestation contre le crime. Le vernisodieux dont nous avons colorié tout forfait, le détail des punitions qui les accompagnent presque toujours, prouvent assez que nous avons pris à tâche d'inspirer de l'horreur pour tout ce qui est criminel. N'est-ce pas implicitement faire le plus bel éloge de la vertu?
En dire davantage sur ce sujet, ce serait prêcher de vieux convertis. Si, malgré nos bonnes intentions, nous sommes coupables en quelque point, nous avons le public pour complice et pour instigateur; c'est lui, c'est son goût dominant qui nous a fait concevoir l'idée de cet ouvrage; et, comme nous l'avons aussi pour juge, nous osons compter sur sa bienveillante indulgence.