Enguerrand de Marigny, ministre sous le règne de Philippe-le-Bel, était issu d'une famille ancienne et illustre. Il avait reçu de la nature tous les dons qui relèvent encore l'éclat de la naissance. Figure remarquable, esprit aimable, manières élégantes et gracieuses, connaissances vastes et profondes; il réunissait tout ce qui peut faire réussir dans les cours. Aussi sa fortune fut-elle rapide; Philippe-le-Bel le combla de bienfaits, le fit chambellan, comte de Longueville, châtelain du Louvre, surintendant des finances; enfinEnguerrand de Marigny, devint son principal ministre et son intime confident. Tant de faveurs ne manquèrent pas d'exciter l'envie des courtisans; et de l'envie à la haine, la transition est si facile!
A la tête de ces envieux était le comte de Valois, frère du monarque, prince orgueilleux, dissimulé, vindicatif. Valois s'indigna de l'ascendant que Marigny exerçait sur le monarque. Il conçut dès lors pour le ministre une aversion insurmontable. Plus tard, la contestation qui eut lieu entre les sires d'Harcourt et de Tancarville, vint augmenter encore son ressentiment. Marigny, n'écoutant que sa conscience, ne craignit pas de se déclarer contre le protégé de Valois; et une explication extrêmement violente éclata entre le frère du roi et le premier ministre.
Néanmoins l'animosité de Valois fut tempérée long-temps par l'immense crédit de Marigny. Mais Philippe-le-Bel étant mort, Louis-le-Hutin, son fils et son successeur, voulut prendre connaissance de l'état des finances du royaume. Valois jugea le moment favorable pour perdre Marigny.
Les malheureuses expéditions de Flandreavaient appauvri le gouvernement sous le règne précédent; on avait cru combler le deficit en altérant les monnaies et en chargeant le peuple d'impôts exorbitans. Mais ces ressources avaient été insuffisantes, de manière qu'à l'avénement du nouveau monarque, on n'avait pu trouver dans l'épargne royale de quoi subvenir aux frais du couronnement.
Le roi demanda, en plein conseil, quel usage on avait fait des impôts considérables qui avaient été levés sur le peuple et sur le clergé. Alors, Valois, inspiré par sa haine, s'écria: «Sire, Marigny eut l'administration des fonds que réclame avec raison votre Majesté, ordonnez que ce ministre vous en rende compte.»
Marigny qui n'avait rien à craindre d'une enquête sur sa conduite publique, offrit au roi de rendre ce compte quand il l'ordonnerait. «Que ce soit à l'instant même,» s'écria le comte de Valois, avec l'impatience de la vengeance. Le jeune roi n'osa réprimer les emportemens de son oncle, mais Enguerrand fut d'autant plus irrité, que son accusateur lui-même, s'était fait remettre une partie des deniers dont il voulait rendre le ministre responsable.Il répondit au comte: «Vous qui demandez que je rende compte sur l'heure, je vous ai donné une portion de ces fonds, le reste a libéré l'état.....—Vous en avez menti, répliqua le prince.—C'est vous-même, reprit Marigny,qui vous rendez coupable de mensonge, et j'en atteste le ciel.» Alors Valois n'écoutant plus que sa fureur, et foulant aux pieds toutes les convenances, tira son épée en présence du roi et s'élançant sur Marigny, il voulait le tuer sur la place. Tous les membres du conseil se précipitèrent entre eux, et le roi leva la séance. Le comte écumait de rage au milieu de ses nombreux partisans, tous ennemis déclarés de Marigny. Celui-ci sortit seul et tranquille.
Cependant le faible monarque est circonvenu par son oncle et par tous les envieux du ministre. On lui persuade que le peuple impute à Marigny les guerres qui avaient ruiné l'état, et l'altération des monnaies; qu'on accuse ce ministre de trahison et de concussion et que sa mort seule peut étouffer la sédition qui menace de toutes parts.
Marigny, au lieu de se tenir en garde contre ses accusateurs et contre leurs sourdesmanœuvres, conservait toute sa sécurité au milieu de l'orage qui s'amoncelait autour de lui. Sa longue habitude des cours aurait dû lui apprendre qu'il est des accusations sous lesquelles succombe l'innocence la mieux prouvée. Il n'hésite pas un instant à se rendre au conseil où l'appellent les devoirs de son ministère. Agitée par un pressentiment sinistre, Alix de Mons, son épouse, s'efforce de le détourner de son dessein et d'éveiller sa défiance. Trois fois elle s'enlace dans ses bras, il insiste, elle redouble de prières et de caresses. La sœur de Marigny vient aussi le conjurer avec larmes de rester. Marigny embrasse l'une et l'autre et se dérobant à leurs efforts pour l'arrêter, il se rend au palais du roi. Tandis qu'il en montait les degrés, des agens apostés par Valois, arrêtent Marigny au nom du roi, lui demandent son épée et le conduisent dans la tour du Louvre; de là ses persécuteurs le firent transporter à Vincennes dans un cachot où l'air et la lumière ne pénétraient qu'avec peine.
Enguerrand de Marigny avait un ami, un véritable ami; trésor bien rare, surtout dans les cours. C'était Raoul de Presle, l'un deshommes les plus doctes et les plus savans de son siècle. Valois et ses adhérens craignaient beaucoup qu'il ne lui fût permis de plaider la cause de son ami et qu'il ne leur arrachât la victime qu'ils convoitaient depuis si long-temps. Ils lui intentèrent à lui-même un procès, afin d'avoir un prétexte pour le faire mettre en prison. On l'accusa donc, au hasard, d'avoir conspiré contre la vie du feu roi; et sans autres formalités, on ordonna son arrestation et la confiscation de ses biens. Toutes les autres personnes recommandables, attachées à Marigny devinrent aussi, de la part du prince Valois, les objets des plus iniques et des plus arbitraires persécutions.
Il fallait donner à ce procès une forme juridique. L'implacable Valois voulait non seulement immoler son ennemi, mais encore le diffamer par une sentence ignominieuse, le flétrir par un supplice infamant et rendre sa mémoire à jamais odieuse.
La seule chose qui embarrassa le dénonciateur; c'est qu'une instruction et une procédure légale étaient indispensables. Il fit publier dans toutes les provinces de France que tous les individus qui avaient à se plaindredu ministre et qui savaient quelque chose contre lui, étaient engagés à se présenter devant le tribunal chargé de le juger. On promettait bon accueil et protection à ceux qui voudraient déposer dans ce sens. Mais l'espoir de Valois fut déçu; il ne se présenta personne; et ce silence, en une telle conjoncture, était, ce semble, une éclatante justification.
Valois ne pouvait produire ni témoins, ni preuves; cependant il fit poursuivre le procès de son ennemi, et siégea lui-même sans pudeur parmi les juges. Il avait choisi pour accusateur public un homme entièrement dévoué à sa vengeance.
Cet orateur mercenaire, à travers un déluge de comparaisons bizarres et ridicules dont nous faisons grâce aux lecteurs, énuméra les prétendus crimes imputés à Marigny. Il l'accusa d'abord d'avoir altéré les monnaies, accusation inique et absurde, puisque l'on savait que cette fraude avait été conseillée au roi par deux intrigans florentins.
On lui reprocha ensuite d'avoir excité des soulèvemens parmi le peuple, d'avoir détourné à son profit des sommes que l'État réservaità la cour de Rome; d'avoir eu des intelligences secrètes avec les ennemis de la patrie; d'avoir extorqué au chancelier plusieurs lettres scellées en blanc. Toutes ces imputations étaient calomnieuses, et l'accusé avait entre les mains des pièces authentiques capables de confondre ses calomniateurs.
On lui fit ensuite un crime d'avoir reçu des bienfaits du roi, comme si les récompenses du souverain n'étaient point honorables pour celui qui en est l'objet; on le taxa d'orgueil et de témérité, parce qu'il avait érigé sa propre statue dans le palais du roi. La statue d'Enguerrand de Marigny était en effet placée sur l'escalier du palais, mais aux pieds de celle de son souverain.
Marigny eut pu, d'un seul mot, réduire au néant tous ces différens chefs d'accusation, mais quand il se leva pour parler, on lui commanda le silence, et, chose inouïe, on lui refusa tout moyen de justification.
Des hommes recommandables par le rang qu'ils occupaient, par leur mérite, par leur caractère, vinrent se jeter aux pieds du roi et lui demander justice pour un infortuné que l'on privait d'un droit dont jouissent les plusinsignes scélérats, le droit de se défendre. Louis accueillit ces plaintes avec bienveillance; mais, trop faible pour oser s'opposer aux vengeances de son oncle, il proposa de commuer en un exil temporaire, dans l'île de Chypre, la peine capitale qui menaçait Marigny.
Mais cette sentence était loin de pouvoir satisfaire Valois; il frémit en apprenant les intentions du roi. Ne pouvant toutefois combattre ouvertement le dessein de son royal neveu, il eut recours à la dissimulation, et, sous prétexte de rassembler des preuves, il demanda que le jugement fut différé de quelques jours, espérant trouver jusque-là un stratagème propre à assurer sa vengeance.
Valois, le lâche Valois, sut profiter du délai qui lui était accordé. Les idées de magie, qui prenaient racine en France à cette époque, furent une ressource dont il usa largement.
Sous le règne de Louis X, on croyait faire dépérir de langueur et lentement trépasser ceux dont on imitait les traits en cire, et sur les images desquels on faisait certaines conjurations enseignées par l'art cabalistique.
Valois accusa la femme et la sœur de Marigny d'avoir fait faire la figure du roi et des princes du sang, pour attirer sur eux la maigreur, la maladie et la mort. L'état de faiblesse où se trouvait alors Louis, donnait quelqu'apparence de vérité à cette ridicule assertion. Le roi en fut frappé. Il crut que la famille de Marigny attentait à sa vie, et voulant la punir dans la personne de son chef, il donna libre carrière au sanguinaire Valois.
Celui-ci maître enfin de son ennemi, fit accélérer le procès, dicta la sentence de mort, ordonna le supplice et fit dresser l'infâme gibet ou fut attaché Enguerrand de Marigny, comte de Longueville, premier ministre de France.
Après cette exécution, le royaume ayant été désolé par des épidémies, la guerre, la disette, le peuple attribua ces malheurs à la condamnation d'un ministre innocent, et la cour, partageant cette opinion, en ordonna dans toutes les provinces des prières expiatoires pour l'âme d'Enguerrand de Marigny.
Dix ans après, le comte de Valois, aussi malade d'esprit que de corps, fit faire des aumônes publiques; et ceux qui les distribuaient,disaient de sa part à chaque pauvre,Priez Dieu pour M. de Marigny et pour M. de Valois. Le confesseur de ce prince, sollicité secrètement par l'évêque de Beauvais et l'archevêque de Sens, frères de Marigny, avait alarmé sa conscience sur la condamnation de ce ministre.
Des écrivains ont affirmé que ce ministre avait été un des plus ardens promoteurs de la proscription des templiers. Cette assertion n'est pas prouvée. Quoiqu'il en soit, il fut, comme ces illustres chevaliers, victime de l'iniquité des hommes.