Les histoires de presque tous les peuples font mention d'imposteurs qui, à l'aide d'une certaine ressemblance, ont quelquefois réussi à se faire passer momentanément pour de grands personnages et n'ont pas laissé de causer bien des troubles, non seulement dansles familles, mais même dans les états ou ils se présentaient.
En 1225, Bernard de Rains, ermite champenois, qui vivait dans les bois de Glançon, entreprit de se donner pour Baudouin, neuvième comte de Flandre et empereur de Constantinople. Ce prince avait été couronné le 16 mai 1204. Le 15 avril de l'année suivante, ayant été attaqué, devant Andrinople, par Joannice, roi des Bulgares, que les grecs avaient appelé à leurs secours, pour chasser les français de la capitale et du trône de l'empire d'Orient, Baudouin fut battu, et pendant plus d'une année, on ne sut pas positivement s'il avait été tué dans la bataille ou fait prisonnier.
Bernard de Rains s'était instruit, dans le plus grand détail, de tout ce qui concernait Baudouin; et à l'aide d'un peu de ressemblance avec ce prince et de l'incertitude où l'on était sur sa mort il réussit, par son effronterie, à tromper une partie de la noblesse et du peuple de Flandre qui lui donnaient déjà les titres de comte et d'empereur, et lui rendaient tous les hommages dûs à ces hautes dignités.
Jeanne, fille de Baudouin, et héritière de ses états de Flandre, refusa constamment de voir cet homme dont elle soupçonnait l'imposture. Elle envoya cependant sur les lieux Jean de Mutelan et Albert, tous deux bénédictins et Grecs d'origine, pour prendre des informations certaines sur la mort de son père.
Bientôt elle apprit que l'on ne doutait nullement que Baudouin n'eût été fait prisonnier et qu'il passait pour constant que Joannice, après l'avoir tenu près d'un an dans les fers, lui avait fait couper les bras et les jambes et jeter le tronc dans un précipice où il était mort au bout de trois jours, dévoré par les oiseaux de proie.
Jeanne, instruite de tous ces détails, s'adressa à Louis VIII, roi de France, et le pria d'intervenir dans cette affaire qui pouvait avoir des suites fâcheuses.
Louis VIII se rendit à Péronne, d'où il manda au prétendu Baudouin qu'il désirait le voir et l'entretenir. Bernard de Rains se présenta, vêtu de pourpre, devant le roi, et le salua d'un air fier et majestueux. Louis VIII lui adressa, sur la généalogie des comtes de Flandre, plusieurs questions auxquelles il réponditavec beaucoup de justesse, ainsi qu'à plusieurs autres demandes sur différens sujets.
Bernard de Rains était sur le point de sortir de cette épreuve à son avantage, mais l'évêque de Beauvais vint mettre à nu son imposture.
Ce prélat suggéra au roi de demander à cet homme: 1oEn quel lieu il avait rendu hommage à Philippe-Auguste pour le comté de Flandre? 2opar qui, et en quel lieu il avait été fait chevalier? 3oen quel lieu il avait épousé Marguerite de Champagne?
A ces trois questions auxquelles il n'était pas préparé, Bernard de Rains fut déconcerté et demanda du temps pour répondre.
A cette défaite, toute l'assemblée fut convaincue de l'imposture de l'ermite. Le roi lui fit une verte réprimande et le chassa de sa présence.
Bernard de Rains s'enfuit en Bourgogne où il se tint caché pendant quelque temps. Ayant été découvert par Errard de Cartinac, gentilhomme Bourguignon, celui-ci l'arrêta, le chargea de fers et le mena à Lille, où il fut battu de verges, après avoir été appliqué à la question, et promené, couvert de haillons, dans toutes les villes de la Flandre et du Hainaut.