Chapter 6

§219. Toutes le[s] parolles et les devises et lecouvenant dou messagier, comment il avoit esté prisdevant Auberoce, et l’estat de la lettre, et le neccessitéde chiaus dou chastiel furent sceues et raportées à25Bourdiaus au conte Derbi et à monsigneur Gautierde Mauni, par une leur espie qu’il avoient envoiieten l’ost, et qui leur dist: «Mi signeur, à ce que j’aipout entendre, se vo chevalier ne sont conforté dedenstrois jours, il seront ou mort ou pris. Et volentiers30se renderoient, se on les voloit prendre à merci,mès il me samble que nennil.» De ces nouvelles ne[67]furent mies li contes Derbi et messires Gautiers deMauni bien joiant, et disent entre yaus: «Ce seroitlasqueté et villonnie, se nous [laissons[301]] perdre troissi bons chevaliers que cil sont, qui si franchement5se sont tenu dedens Auberoce. Nous irons ceste partet nous esmouverons tout premièrement, et manderonsau conte de Pennebruch, qui se tient à Bregerach,qu’il soit dalés nous à cèle heure, et ossi à monsigneurRichart de Stanfort et à monsigneur Estievene10de Tombi qui se tient à Liebrone.»[Adoncques ly contes Derby se hasta durement, etenvoia ses messages et ses lettres devers le conte dePennebruk. Et se parti de Bourdiaux à ce qu’il avoitde gens, et chevaucha tout couvertement devers Auberoche;15bien avoit qui le menoit et qui congnissoitle pais. Si vint ly contes Derby à Liebrone[302]] et làsejourna un jour, attendans le conte de Pennebruch,et point ne vint. Quant il vei qu’il ne venroit point,si fu tous courouciés et se mist au chemin, pour le20grant desir qu’il avoit de conforter ses chevaliers quien Auberoce se tenoient, car bien [sçavoit[303]] qu’il enavoient grant mestier.Si issirent de Liebrone li contes [Derbi[304]] li contesde Renfort, messires Gautiers de Mauni, messires25Richars de Stanfort, messires Hues de Hastinghes,messires Estievenes de Tombi, li sires de Ferrièreset li aultre compagnon. Et chevaucièrent toute[68]nuit, et vinrent à l’endemain à deux petites liewesd’Auberoce. Si se boutèrent en un bois, et descendirentde leurs chevaus; et les alloiièrent as arbreset as foellies, et les laissièrent pasturer en l’erbe,5toutdis attendans le conte de Pennebruch. Et furentlà toute la matinée, et jusques à nonne. Si s’esmervilloienttrop durement de ce qu’il n’ooient nullenouvelle dou dit conte. Quant ce vint sus l’eure deremontière, et il veirent que point ne venoit li10contes, si disent entre yaus: «Que ferons nous?Irons nous assallir nos ennemis, ou nous retourons?»Là furent en grant imagination quel cose ilen feroient, car ilz ne se veoient mies gens pourcombatre une tèle hoost qu’il y avoit devant Auberoce,15car il n’estoient non plus de trois cens lanceset de six cens arciers. Et li François pooient estreentre dix mille et onze mille hommes. A envis ossile la[i]ssoient, car bien savoient, se il se partoient sansle siège lever, il perd[r]oient le chastiel d’Auberoce et20les chevaliers leurs compagnons qui dedens estoient.Finablement, tout consideret, et peset le bien contrele mal, il s’acordèrent à ce que, ou nom de Dieu etde saint Jorge, il iroient combatre leurs ennemis.Or avisèrent il comment; et l’avis là où le plus il25s’arrestèrent, il leur vint de monsigneur Gautier deMauni, qui dist ensi: «Signeur, nous monteronstout à cheval, et costierons à le couverte ce bois oùnous sommes à present, tant que nous serons susl’autre cornée, au lés delà qui joint moult priès de30leur host. Et quant nous serons priès, nous feri[r]onschevaus des esporons et escrierons nos cris hautement;nous y enterons droit sus l’eure dou souper:[69]vous les verés si souspris et si esbahis de nous, qu’ilse desconfiront d’eulz meismes.» Adonc respondirentli chevalier qui furent appellet à ce conseil: «Nousle ferons ensi que vous l’ordonnés.» Si reprist cescuns5son cheval, et les recenglèrent estroitement; etfisent restraindre leurs armeures, et ordonnèrenttous leurs pages, leurs varlès et leurs malètes à làdemorer. Et puis chevaucièrent tout souef au loingdou bois, tant qu’il vinrent sus l’autre cornée où li10hos françoise estoit logie assés priès, en un grant val,sus une petite rivière. Lors qu’il furent là venu, ildesvolepèrent leurs banières et leurs pennons, et ferirentchevaus des esperons, et s’en vinrent tout defront sus le large planter et ferir en l’ost de ces signeurs15de Gascongne, qui furent bien souspris, etleurs gens ossi; car de celle embusche ne se donnoientil nulle garde, et se devoient tantos seoir ausouper. Et li pluiseur y estoient jà assis comme gentasseguret, car il ne cuidaissent jamais que li contes20Derbi deuist là venir ensi à tèle heure.

§219. Toutes le[s] parolles et les devises et le

couvenant dou messagier, comment il avoit esté pris

devant Auberoce, et l’estat de la lettre, et le neccessité

de chiaus dou chastiel furent sceues et raportées à

25Bourdiaus au conte Derbi et à monsigneur Gautier

de Mauni, par une leur espie qu’il avoient envoiiet

en l’ost, et qui leur dist: «Mi signeur, à ce que j’ai

pout entendre, se vo chevalier ne sont conforté dedens

trois jours, il seront ou mort ou pris. Et volentiers

30se renderoient, se on les voloit prendre à merci,

mès il me samble que nennil.» De ces nouvelles ne

[67]furent mies li contes Derbi et messires Gautiers de

Mauni bien joiant, et disent entre yaus: «Ce seroit

lasqueté et villonnie, se nous [laissons[301]] perdre trois

si bons chevaliers que cil sont, qui si franchement

5se sont tenu dedens Auberoce. Nous irons ceste part

et nous esmouverons tout premièrement, et manderons

au conte de Pennebruch, qui se tient à Bregerach,

qu’il soit dalés nous à cèle heure, et ossi à monsigneur

Richart de Stanfort et à monsigneur Estievene

10de Tombi qui se tient à Liebrone.»

[Adoncques ly contes Derby se hasta durement, et

envoia ses messages et ses lettres devers le conte de

Pennebruk. Et se parti de Bourdiaux à ce qu’il avoit

de gens, et chevaucha tout couvertement devers Auberoche;

15bien avoit qui le menoit et qui congnissoit

le pais. Si vint ly contes Derby à Liebrone[302]] et là

sejourna un jour, attendans le conte de Pennebruch,

et point ne vint. Quant il vei qu’il ne venroit point,

si fu tous courouciés et se mist au chemin, pour le

20grant desir qu’il avoit de conforter ses chevaliers qui

en Auberoce se tenoient, car bien [sçavoit[303]] qu’il en

avoient grant mestier.

Si issirent de Liebrone li contes [Derbi[304]] li contes

de Renfort, messires Gautiers de Mauni, messires

25Richars de Stanfort, messires Hues de Hastinghes,

messires Estievenes de Tombi, li sires de Ferrières

et li aultre compagnon. Et chevaucièrent toute

[68]nuit, et vinrent à l’endemain à deux petites liewes

d’Auberoce. Si se boutèrent en un bois, et descendirent

de leurs chevaus; et les alloiièrent as arbres

et as foellies, et les laissièrent pasturer en l’erbe,

5toutdis attendans le conte de Pennebruch. Et furent

là toute la matinée, et jusques à nonne. Si s’esmervilloient

trop durement de ce qu’il n’ooient nulle

nouvelle dou dit conte. Quant ce vint sus l’eure de

remontière, et il veirent que point ne venoit li

10contes, si disent entre yaus: «Que ferons nous?

Irons nous assallir nos ennemis, ou nous retourons?»

Là furent en grant imagination quel cose il

en feroient, car ilz ne se veoient mies gens pour

combatre une tèle hoost qu’il y avoit devant Auberoce,

15car il n’estoient non plus de trois cens lances

et de six cens arciers. Et li François pooient estre

entre dix mille et onze mille hommes. A envis ossi

le la[i]ssoient, car bien savoient, se il se partoient sans

le siège lever, il perd[r]oient le chastiel d’Auberoce et

20les chevaliers leurs compagnons qui dedens estoient.

Finablement, tout consideret, et peset le bien contre

le mal, il s’acordèrent à ce que, ou nom de Dieu et

de saint Jorge, il iroient combatre leurs ennemis.

Or avisèrent il comment; et l’avis là où le plus il

25s’arrestèrent, il leur vint de monsigneur Gautier de

Mauni, qui dist ensi: «Signeur, nous monterons

tout à cheval, et costierons à le couverte ce bois où

nous sommes à present, tant que nous serons sus

l’autre cornée, au lés delà qui joint moult priès de

30leur host. Et quant nous serons priès, nous feri[r]ons

chevaus des esporons et escrierons nos cris hautement;

nous y enterons droit sus l’eure dou souper:

[69]vous les verés si souspris et si esbahis de nous, qu’il

se desconfiront d’eulz meismes.» Adonc respondirent

li chevalier qui furent appellet à ce conseil: «Nous

le ferons ensi que vous l’ordonnés.» Si reprist cescuns

5son cheval, et les recenglèrent estroitement; et

fisent restraindre leurs armeures, et ordonnèrent

tous leurs pages, leurs varlès et leurs malètes à là

demorer. Et puis chevaucièrent tout souef au loing

dou bois, tant qu’il vinrent sus l’autre cornée où li

10hos françoise estoit logie assés priès, en un grant val,

sus une petite rivière. Lors qu’il furent là venu, il

desvolepèrent leurs banières et leurs pennons, et ferirent

chevaus des esperons, et s’en vinrent tout de

front sus le large planter et ferir en l’ost de ces signeurs

15de Gascongne, qui furent bien souspris, et

leurs gens ossi; car de celle embusche ne se donnoient

il nulle garde, et se devoient tantos seoir au

souper. Et li pluiseur y estoient jà assis comme gent

asseguret, car il ne cuidaissent jamais que li contes

20Derbi deuist là venir ensi à tèle heure.

§220. Evous les Englès venant frapant en cellehost, pourveus et avisés de ce qu’il devoient faire, enescriant: «[D]erbi[305], [D]erbi au conte!» et «Mauni,Mauni au signeur!» Puis commencièrent à coper et à25decoper tentes, trés et pavillons, et reverser l’un susl’autre, et abatre et occire et mehagnier gens, et mettreen grant meschief; ne [les François[306]] ne savoient auquelentendre, tant estoient il quoitiet et fort hastet. Et[70]quant il se traioient sus les camps pour yaus recueillieret assambler, il trouvoient arciers tous appareilliésqui les traioient et bersoient et occioient sansmerci et sans pité. Là avint soudainnement sus ces5chevaliers de Gascongne uns grans meschiés, car iln’eurent nul loisir d’yaus armer ne traire sus lescamps. Mais fu li contes de [Lille] pris en son pavillonet moult durement navrés, et li contes de Pieregorchossi dedens le sien, et messires Rogiers, ses oncles,10et occis li sires de Duras et messires Aymarsde Poitiers, et pris li contes de Valentinois ses frères.Briefment, on ne vit onques tant de bonnes gens,chevaliers et escuiers qui là estoient, perdu à si peude fait, car cescuns fuioit que mieulz mieulz. Bien15est verité que li contes de Commignes et li viscontesde Quarmaing et cil de Villemur et cils de Brunikielet li sires de la Barde et li sires de Taride, qui estoientlogiet d’autre part le chastiel, se recueillièrentet misent leurs banières hors, et se traisent vassaument20sus les camps. Mais li Englès, qui avoient jàdesconfis le plus grant partie de l’ost, s’en vinrenten escriant leurs cris celle part, et se boutèrent e[n]sde plains eslais, ensi que gens tous reconfortés etqui veoient bien, se fortune ne leur estoit trop contraire,25que li journée estoit pour yaus. Là eut faitmainte belle apertise d’armes, mainte prise et mainterescousse. Quant messires Franke de Halle et messiresAlains de Finefroide [et messires Jehans de Lindehalle[307]],qui estoient ens ou chastiel [de Auberoche[308]],[71]entendirent le noise et le hue, et recogneurent lesbanières et les pennons de leurs gens, si s’armèrentet fisent armer tous chiaus qui avoecques eulsestoient. Et puis montèrent à cheval, et issirent de le5forterèce d’Auberoce, et s’en vinrent sus les campset se boutèrent ou plus fort de le bataille: ce rafresciet resvigura grandement les Englès.

§220. Evous les Englès venant frapant en celle

host, pourveus et avisés de ce qu’il devoient faire, en

escriant: «[D]erbi[305], [D]erbi au conte!» et «Mauni,

Mauni au signeur!» Puis commencièrent à coper et à

25decoper tentes, trés et pavillons, et reverser l’un sus

l’autre, et abatre et occire et mehagnier gens, et mettre

en grant meschief; ne [les François[306]] ne savoient auquel

entendre, tant estoient il quoitiet et fort hastet. Et

[70]quant il se traioient sus les camps pour yaus recueillier

et assambler, il trouvoient arciers tous appareilliés

qui les traioient et bersoient et occioient sans

merci et sans pité. Là avint soudainnement sus ces

5chevaliers de Gascongne uns grans meschiés, car il

n’eurent nul loisir d’yaus armer ne traire sus les

camps. Mais fu li contes de [Lille] pris en son pavillon

et moult durement navrés, et li contes de Pieregorch

ossi dedens le sien, et messires Rogiers, ses oncles,

10et occis li sires de Duras et messires Aymars

de Poitiers, et pris li contes de Valentinois ses frères.

Briefment, on ne vit onques tant de bonnes gens,

chevaliers et escuiers qui là estoient, perdu à si peu

de fait, car cescuns fuioit que mieulz mieulz. Bien

15est verité que li contes de Commignes et li viscontes

de Quarmaing et cil de Villemur et cils de Brunikiel

et li sires de la Barde et li sires de Taride, qui estoient

logiet d’autre part le chastiel, se recueillièrent

et misent leurs banières hors, et se traisent vassaument

20sus les camps. Mais li Englès, qui avoient jà

desconfis le plus grant partie de l’ost, s’en vinrent

en escriant leurs cris celle part, et se boutèrent e[n]s

de plains eslais, ensi que gens tous reconfortés et

qui veoient bien, se fortune ne leur estoit trop contraire,

25que li journée estoit pour yaus. Là eut fait

mainte belle apertise d’armes, mainte prise et mainte

rescousse. Quant messires Franke de Halle et messires

Alains de Finefroide [et messires Jehans de Lindehalle[307]],

qui estoient ens ou chastiel [de Auberoche[308]],

[71]entendirent le noise et le hue, et recogneurent les

banières et les pennons de leurs gens, si s’armèrent

et fisent armer tous chiaus qui avoecques euls

estoient. Et puis montèrent à cheval, et issirent de le

5forterèce d’Auberoce, et s’en vinrent sus les camps

et se boutèrent ou plus fort de le bataille: ce rafresci

et resvigura grandement les Englès.

§221. Que vous feroi je lonch parlement? Childe le partie le conte de [Lille] furent là tout desconfi,10et priès que tout mort et tout pris. Jà ne s’en fustnulz escapés, se la nuis ne fust si tost venue. Là yot pris, que contes que viscontes, jusques à neuf, etdes barons et des chevaliers tel fuison qu’il n’i avoithomme d’armes des Englès qui n’en euist deux ou15trois dou mains, des quelz il eurent depuis grantpourfit. Ceste bataille fu desous Auberoce, le nuitSaint Laurens en aoust, l’an de grasce Nostre Signeurmil trois cens quarante quatre.

§221. Que vous feroi je lonch parlement? Chil

de le partie le conte de [Lille] furent là tout desconfi,

10et priès que tout mort et tout pris. Jà ne s’en fust

nulz escapés, se la nuis ne fust si tost venue. Là y

ot pris, que contes que viscontes, jusques à neuf, et

des barons et des chevaliers tel fuison qu’il n’i avoit

homme d’armes des Englès qui n’en euist deux ou

15trois dou mains, des quelz il eurent depuis grant

pourfit. Ceste bataille fu desous Auberoce, le nuit

Saint Laurens en aoust, l’an de grasce Nostre Signeur

mil trois cens quarante quatre.

§222. Apriès le desconfiture qui fu là si grande20et si grosse pour les Gascons et si adamagable, caril estoient là venu en grant arroi et en bonne ordenance,mais petite songne les fist perdre ensi qu’ilapparu, li Englès, qui estoient mestre et signeurdou camp, entendirent à leurs prisonniers, et, comme25gens qui leur ont toutdis estet courtois, leur fisenttrès bonne compagnie, et en recrurent assés sus leursfois à revenir dedens un certain jour à Bourdiaus ouà Bregerach; [et] il se retraisent dedens Auberoce. Etlà donna à souper li contes Derbi le plus grant partie30des contes, des viscontes, qui prisonnier estoient, et[72]ossi les chevaliers de se compagnie. Si devés croireet savoir qu’il furent celle nuit en grant reviel, et rendirentgrans grasces à Nostre Signeur de le belle journéequ’il avoient eu, quant une puignie de gens qu’il5estoient, environ mil combatans parmi les arciers,uns c’autres, en avoient desconfi dix mil et plus, etrescous le ville et le chastiel d’Auberoce, et les chevaliersleurs compagnons qui dedens estoient moultastraint, et qui dedens deux jours euissent esté pris10et en le volenté de leurs ennemis.Quant ce vint au matin, un peu apriès soleil levant,li contes de Pennebruch vint à bien trois cens lanceset quatre cens archiers, qui jà avoit esté enfourméssus son chemin de l’avenue de le bataille. Si estoit15durement courouciés de ce qu’il n’i avoit esté; et enparla par mautalent au conte Derbi, et dist: «Certes,cousins, il me samble que vous ne m’avés fait maintenantpoint d’onneur ne de courtoisie, quant vousavés combatus vos ennemis sans moy, qui m’aviés20mandé si acertes. Et bien poiés savoir que je ne mefuisse jamais souffers que je ne fuisse venus.» Doncrespondi li contes Derbi, et dist tout en riant: «Parma foy, cousins, nous desirions bien vostre venue.Et nous souffresi[o]ns toutdis, en vous sourattendant25dou matin jusques as vespres. Et quant nous veimesque vous ne veniés point, nous en estions toutesmervilliet. Si n’osames plus attendre que nostreanemi ne seuissent nostre venue. Car, se il le seuissent,il euissent eu l’avantage sur nous. Et, Dieu30merci, nous l’avons eu sur yaus; si les nous aiderésà garder et à conduire jusques à Bourdiaus.» Adoncse prisent par les mains, et entrèrent en une cambre,[73]et issirent de ce pourpos. Tantost fu heure de disner;si se misent à table; si mengièrent et burent,tout aise et à grant loisir, des pourveances des Françoisqu’il avoient amené devant le chastiel de Auberoce,5dont il estoient bien raempli. Tout ce jour et lenuit ensievant, se tinrent il en Auberoce, et se reposèrentet rafreschirent grandement. Et l’endemainau matin, il furent tout armé et tout monté. Si separtirent de Auberoce, et y laissièrent à chapitainne10et à gardiien un chevalier gascon, qui toutdis avoitestet de leur partie, qui s’appelloit messires Alixandresde Chaumont. Et chevaucièrent devers Bourdiaus,et emmenèrent le plus grant partie de leursprisonniers.

§222. Apriès le desconfiture qui fu là si grande

20et si grosse pour les Gascons et si adamagable, car

il estoient là venu en grant arroi et en bonne ordenance,

mais petite songne les fist perdre ensi qu’il

apparu, li Englès, qui estoient mestre et signeur

dou camp, entendirent à leurs prisonniers, et, comme

25gens qui leur ont toutdis estet courtois, leur fisent

très bonne compagnie, et en recrurent assés sus leurs

fois à revenir dedens un certain jour à Bourdiaus ou

à Bregerach; [et] il se retraisent dedens Auberoce. Et

là donna à souper li contes Derbi le plus grant partie

30des contes, des viscontes, qui prisonnier estoient, et

[72]ossi les chevaliers de se compagnie. Si devés croire

et savoir qu’il furent celle nuit en grant reviel, et rendirent

grans grasces à Nostre Signeur de le belle journée

qu’il avoient eu, quant une puignie de gens qu’il

5estoient, environ mil combatans parmi les arciers,

uns c’autres, en avoient desconfi dix mil et plus, et

rescous le ville et le chastiel d’Auberoce, et les chevaliers

leurs compagnons qui dedens estoient moult

astraint, et qui dedens deux jours euissent esté pris

10et en le volenté de leurs ennemis.

Quant ce vint au matin, un peu apriès soleil levant,

li contes de Pennebruch vint à bien trois cens lances

et quatre cens archiers, qui jà avoit esté enfourmés

sus son chemin de l’avenue de le bataille. Si estoit

15durement courouciés de ce qu’il n’i avoit esté; et en

parla par mautalent au conte Derbi, et dist: «Certes,

cousins, il me samble que vous ne m’avés fait maintenant

point d’onneur ne de courtoisie, quant vous

avés combatus vos ennemis sans moy, qui m’aviés

20mandé si acertes. Et bien poiés savoir que je ne me

fuisse jamais souffers que je ne fuisse venus.» Donc

respondi li contes Derbi, et dist tout en riant: «Par

ma foy, cousins, nous desirions bien vostre venue.

Et nous souffresi[o]ns toutdis, en vous sourattendant

25dou matin jusques as vespres. Et quant nous veimes

que vous ne veniés point, nous en estions tout

esmervilliet. Si n’osames plus attendre que nostre

anemi ne seuissent nostre venue. Car, se il le seuissent,

il euissent eu l’avantage sur nous. Et, Dieu

30merci, nous l’avons eu sur yaus; si les nous aiderés

à garder et à conduire jusques à Bourdiaus.» Adonc

se prisent par les mains, et entrèrent en une cambre,

[73]et issirent de ce pourpos. Tantost fu heure de disner;

si se misent à table; si mengièrent et burent,

tout aise et à grant loisir, des pourveances des François

qu’il avoient amené devant le chastiel de Auberoce,

5dont il estoient bien raempli. Tout ce jour et le

nuit ensievant, se tinrent il en Auberoce, et se reposèrent

et rafreschirent grandement. Et l’endemain

au matin, il furent tout armé et tout monté. Si se

partirent de Auberoce, et y laissièrent à chapitainne

10et à gardiien un chevalier gascon, qui toutdis avoit

estet de leur partie, qui s’appelloit messires Alixandres

de Chaumont. Et chevaucièrent devers Bourdiaus,

et emmenèrent le plus grant partie de leurs

prisonniers.

15§223. Tant chevaucièrent li dessus dit Englès etleurs routes qu’il vinrent en le cité de Bourdiaus oùil furent recheu à grant joie. Et ne savoient li Bourdeloiscomment bien festiier le conte Derbi et monsigneurGautier de Mauni, car li renommée aloit que20par leur emprise avoient esté devant Auberoce liGascon desconfi, et pris li contes de [Lille] et plusde deux cens chevaliers. Si leur faisoient grant joieet haute honneur. Ensi se passèrent il cel yvier qu’iln’i eut nulles besongnes ens ès marces par de delà25qui à recorder face. Si ooit souvent li rois d’Engleterrebonnes nouvelles dou conte Derbi, son cousin,qui se tenoit à Bourdiaus sus Gironde et là environ.Si en estoit tous liés et à bonne cause, car li contesDerbi faisoit tant qu’il estoit amés de tous ses amis30et ressongniés de tous ses ennemis.Quant ce vint apriès Paskes, que on compta l’an[74]mil trois cens quarante cinq, environ le moiiené demay, li contes Derbi, qui s’estoit tenus et yvrenéstout le temps à Bourdiaus ou là priès, fist une coeilloiteet un amas de gens d’armes et d’arciers, et dist5qu’il voloit faire une chevaucie devers le Riolle queli François tenoient, et le assegeroit, car elle estoitbien prendable. Quant toutes ses besongnes furentordenées et ses gens venus, il se partirent de Bourdiausen bon arroy et en grant couvenant, et vinrent10ce premier jour en le ville de Bregerach. Là trouvèrentil le conte de Pennebruch, qui avoit fait ossisen assamblée d’autre part.Si furent cil signeur et leurs gens dedens Bregerachtrois jours; au quatrime, il s’en partirent.15Quant il furent sus les camps, il esmèrent leurs genset considerèrent leur pooir, et se trouvèrent milcombatans et deux mil archiers. Si chevaucièrenttout ensi, et fisent tant qu’il vinrent devant un chastielque on claime Sainte Basille. Quant il furent20là venu, il le assegièrent de tous lés, et fisent grantapparant de l’assallir. Chil de Sainte Basille veirentles Englès et leur force, comment il tenoient lescamps, et que nulz ne lor aloit au devant. Mès encoresestoient prisonnier de le bataille de Auberoce25tout li plus grant de Gascongne, dont il deuissentestre aidié et conforté: si ques, tout consideret, ilse misent en l’obeissance dou conte Derbi qui representoitadonc là le personne dou roy d’Engleterre,et li jurèrent feaulté et hommage, et le recogneurent30à signeur.Par ensi il passa oultre bellement, et prist le cheminde Aiguillon; mais, ançois qu’il y parvenist, il[75]trouva en son chemin un chastiel que on appelle leRoce Millon, qui estoit bien pourveus de bons saudoiierset d’arteillerie. Non obstant ce, li contes commandaque li chastiaus fust assallis. Donc s’avancièrent5Englès et arcier, et le commencièrent à assallirfortement et durement, et chil de dedens à yausdeffendre vassaument. Et jettoient pières et baus etgrans barriaus de fier, et pos plains de cauch: dequoi il blechièrent pluiseurs assallans qui montoient10contremont et s’abandonnoient folement, pour leurscorps avancier.

15§223. Tant chevaucièrent li dessus dit Englès et

leurs routes qu’il vinrent en le cité de Bourdiaus où

il furent recheu à grant joie. Et ne savoient li Bourdelois

comment bien festiier le conte Derbi et monsigneur

Gautier de Mauni, car li renommée aloit que

20par leur emprise avoient esté devant Auberoce li

Gascon desconfi, et pris li contes de [Lille] et plus

de deux cens chevaliers. Si leur faisoient grant joie

et haute honneur. Ensi se passèrent il cel yvier qu’il

n’i eut nulles besongnes ens ès marces par de delà

25qui à recorder face. Si ooit souvent li rois d’Engleterre

bonnes nouvelles dou conte Derbi, son cousin,

qui se tenoit à Bourdiaus sus Gironde et là environ.

Si en estoit tous liés et à bonne cause, car li contes

Derbi faisoit tant qu’il estoit amés de tous ses amis

30et ressongniés de tous ses ennemis.

Quant ce vint apriès Paskes, que on compta l’an

[74]mil trois cens quarante cinq, environ le moiiené de

may, li contes Derbi, qui s’estoit tenus et yvrenés

tout le temps à Bourdiaus ou là priès, fist une coeilloite

et un amas de gens d’armes et d’arciers, et dist

5qu’il voloit faire une chevaucie devers le Riolle que

li François tenoient, et le assegeroit, car elle estoit

bien prendable. Quant toutes ses besongnes furent

ordenées et ses gens venus, il se partirent de Bourdiaus

en bon arroy et en grant couvenant, et vinrent

10ce premier jour en le ville de Bregerach. Là trouvèrent

il le conte de Pennebruch, qui avoit fait ossi

sen assamblée d’autre part.

Si furent cil signeur et leurs gens dedens Bregerach

trois jours; au quatrime, il s’en partirent.

15Quant il furent sus les camps, il esmèrent leurs gens

et considerèrent leur pooir, et se trouvèrent mil

combatans et deux mil archiers. Si chevaucièrent

tout ensi, et fisent tant qu’il vinrent devant un chastiel

que on claime Sainte Basille. Quant il furent

20là venu, il le assegièrent de tous lés, et fisent grant

apparant de l’assallir. Chil de Sainte Basille veirent

les Englès et leur force, comment il tenoient les

camps, et que nulz ne lor aloit au devant. Mès encores

estoient prisonnier de le bataille de Auberoce

25tout li plus grant de Gascongne, dont il deuissent

estre aidié et conforté: si ques, tout consideret, il

se misent en l’obeissance dou conte Derbi qui representoit

adonc là le personne dou roy d’Engleterre,

et li jurèrent feaulté et hommage, et le recogneurent

30à signeur.

Par ensi il passa oultre bellement, et prist le chemin

de Aiguillon; mais, ançois qu’il y parvenist, il

[75]trouva en son chemin un chastiel que on appelle le

Roce Millon, qui estoit bien pourveus de bons saudoiiers

et d’arteillerie. Non obstant ce, li contes commanda

que li chastiaus fust assallis. Donc s’avancièrent

5Englès et arcier, et le commencièrent à assallir

fortement et durement, et chil de dedens à yaus

deffendre vassaument. Et jettoient pières et baus et

grans barriaus de fier, et pos plains de cauch: de

quoi il blechièrent pluiseurs assallans qui montoient

10contremont et s’abandonnoient folement, pour leurs

corps avancier.

§224. Quant li contes Derbi vei que ses gens setravilloient et tuoient sans riens faire, si les fist retraireet revenir as logeis. A l’endemain, il fist par les15villains dou pays achariier et aporter grant fuison debusce et de velourdes et d’estrain, et tout jetter ettourner ens ès fossés, et mettre ossi grant plenté deterre. Quant une partie des fossés furent tout empli,que on pooit bien aler seurement jusques au piet20dou mur, il fist arouter bien trois cens arciers, et pardevant yaus passer bien deux cens brigans, touspaveschiés, qui tenoient grans pik et haviaus de fier. Ets’en vinrent chil hurter et piketer as murs. Entruesqu’il piketoient et havoient, li archier qui estoient25derrière yaus, traioient si ouniement à chiaus quiestoient as murs, que à painnes osoit nuls apparoir àle deffense. En cel estat furent il le plus grant partiedou jour, et si fort assalli que li piketeur qui as murs[estoient[309]] y fisent un grant trau et si plentiveus que[76]bien y pooient entrer dix hommes de fronth. Dontse commencièrent cil de le ville à esbahir et à retrairedevers l’eglise, et li aucun vuidièrent par derrière.Ensi fu [la forteresce de Roche Millon[310]] prise,5et toute courue et robée, et occis li plus grant partiede ceulz qui y furent trouvet, excepté chiaus etcelles qui s’estoient retrait en l’eglise. Mais tous ceulsfist sauver li contes Derbi, car il se rendirent simplementà se volenté. Si rafresci li contes Derbi le10garnison de nouvelle gent, et y establi deux escuiersà capitainnes, qui estoient d’Engleterre, Richart Willeet Robert l’Escot.Et puis s’en parti li dis contes, et chevauça deversle ville de Montsegur, sievant le rivière de Loth. Tant15fisent li Englès qu’il vinrent devant Montsegur. Quantil furent là venu, li contes commanda à logier toutesmanières de gens. Dont se logièrent il et establirentmansions et logeis pour yaus et pour leurs chevaus.Dedens le ville de Montsegur avoit un chevalier de20Gascongne à chapitainne, que li contes de [Lille] yavoit de jadis envoiiet, et l’appelloit on messireHughe de Batefol. Chilz entendi grandement et bellementà le ville deffendre et garder, et moult avoientli homme de le ville en li grant fiance.

§224. Quant li contes Derbi vei que ses gens se

travilloient et tuoient sans riens faire, si les fist retraire

et revenir as logeis. A l’endemain, il fist par les

15villains dou pays achariier et aporter grant fuison de

busce et de velourdes et d’estrain, et tout jetter et

tourner ens ès fossés, et mettre ossi grant plenté de

terre. Quant une partie des fossés furent tout empli,

que on pooit bien aler seurement jusques au piet

20dou mur, il fist arouter bien trois cens arciers, et par

devant yaus passer bien deux cens brigans, tous

paveschiés, qui tenoient grans pik et haviaus de fier. Et

s’en vinrent chil hurter et piketer as murs. Entrues

qu’il piketoient et havoient, li archier qui estoient

25derrière yaus, traioient si ouniement à chiaus qui

estoient as murs, que à painnes osoit nuls apparoir à

le deffense. En cel estat furent il le plus grant partie

dou jour, et si fort assalli que li piketeur qui as murs

[estoient[309]] y fisent un grant trau et si plentiveus que

[76]bien y pooient entrer dix hommes de fronth. Dont

se commencièrent cil de le ville à esbahir et à retraire

devers l’eglise, et li aucun vuidièrent par derrière.

Ensi fu [la forteresce de Roche Millon[310]] prise,

5et toute courue et robée, et occis li plus grant partie

de ceulz qui y furent trouvet, excepté chiaus et

celles qui s’estoient retrait en l’eglise. Mais tous ceuls

fist sauver li contes Derbi, car il se rendirent simplement

à se volenté. Si rafresci li contes Derbi le

10garnison de nouvelle gent, et y establi deux escuiers

à capitainnes, qui estoient d’Engleterre, Richart Wille

et Robert l’Escot.

Et puis s’en parti li dis contes, et chevauça devers

le ville de Montsegur, sievant le rivière de Loth. Tant

15fisent li Englès qu’il vinrent devant Montsegur. Quant

il furent là venu, li contes commanda à logier toutes

manières de gens. Dont se logièrent il et establirent

mansions et logeis pour yaus et pour leurs chevaus.

Dedens le ville de Montsegur avoit un chevalier de

20Gascongne à chapitainne, que li contes de [Lille] y

avoit de jadis envoiiet, et l’appelloit on messire

Hughe de Batefol. Chilz entendi grandement et bellement

à le ville deffendre et garder, et moult avoient

li homme de le ville en li grant fiance.

25§225. Par devant le ville de Montsegur sist licontes Derbi quinze jours. Et sachiés que là en dedensil n’i eut onques jour qu’il n’i euist assaut. Ety fist on drecier grans engiens, que on avoit amenés[77]et achariiés de Bourdiaus et de Bregerach. Che grevaet foula durement le ville, car il jettoient pières defais qui rompoient tours et murs et thois de salles etde manandries. Avoech tous ces meschiés, li contes5Derbi leur mandoit tous les jours, se il estoient prisne conquis par force, il ne venroient à nulle merciqu’il ne fuissent tout mort et exilliet sans remède etsans merci; mès se il se voloient rendre bellement, etyaus mettre en l’obeissance dou roy d’Engleterre, et10lui recognoistre à signeur, il leur pardonroit sonmautalent et les tenroit pour ses bons amis. Cil deMontsegur ooient bien les promesses, que li contesDerbi lor offroit. Si en parlèrent pluiseurs fois ensamble,et se doubtoient grandement que de force il15ne fuissent pris et perdesissent corps et biens; et neveoient apparant de confort de nul costé. Si s’endescouvrirent à leur capitainne, par manière de conseil,à savoir qu’il leur en consilleroit. Messires Hugesles blasma durement, et dist qu’il s’effreoient pour20noient, car il estoient encores fort et bien pourveupour yaus tenir demi an, se mestier faisoit. Quant iloïrent ce, il ne le veurent mies desdire, et se partirentde lui, ensi que par bon gré. Mès au vespre ille prisent et l’emprisonnèrent bien et estroitement,25et puis li disent que jamais ne partiroit de là, se il nedescendoit à leur volenté. «Quèle est elle, ce distmessires Huges de Batefol?»—«Elle est telle quevous nous aidiés à acorder au conte Derbi et as Englès,afin que nous demorons en pais.»30Li chevaliers perçut bien l’affection qu’il avoientas Englès, et comment il le tenoient en dangier; sileur dist: «Metés moi hors, et j’en ferai mon pooir.»[78]Adonc li fisent il jurer qu’il le feroit ensi. Il le jura;si fu desprisonnés parmi ce couvent, et s’en vint asbarrières de le ville, et fist signe qu’il voloit parler auconte Derbi. Messires Gautiers de Mauni estoit là5presens qui se traist avant et vint parlementer au ditchevalier. Li chevaliers commença à trettier et dist:«Sire de Mauni, vous ne vos devés pas esmervillierse nous nos cloons contre vous, car nous avons juréfeaulté et hommage au roy de France. Or veons nous10maintenant que personne de par lui ne vous deffentpoint les camps, et creons assés que vous chevaucerésencores oultre. Pour quoi je, pour mi, et li hommede ceste ville pour eulz, vous vorroient priier quenous puissions demorer en composition que vous ne15nous feissiés point de guerre, ne nous vous, le termed’un mois. Et, se là en dedens li rois de France ouli dus de Normendie ses filz venoient en ce pays sifors que pour vous combatre, nous serions quitteset absolz de nos couvens. Et se il n’i viennent, u li uns20d’yaus, nous nos metterons en l’obeissance dou royd’Engleterre.» Messires Gautiers respondi et dist:«J’en irai volentiers parler à monsigneur le conteDerbi.»Lors se departi de là li sires de Mauni et vint devers25le dit conte, qui n’estoit pas loing; se li remoustratoutes les paroles que vous avés oyes. Li contesDerbi busia sus un petit, et puis en respondi: «MessireGautier, il me plaist bien que ceste ordenancevoist ensi. Mès prendés bons plèges qu’il ne se puissent30de riens enforcier, ce terme durant; et se il nousbesongne vivres pour nous rafrescir et nos gens,nous en aions sans dangier pour nos denierz.»[79]—«Sire, dist il, c’est bien li intention de mi.» Adoncse parti li sires de Mauni dou conte Derbi, et chevauçajusques as bailles de la ville où li chevaliersestoit qui l’attendoit; se li remoustra toutes les raisons5dessus dittes. Il les recorda arrière à chiaus dele ville, qui n’estoient mies present. Chil de Montsegury descendirent volentiers. Et se misent tantosdouze bourgois des plus souffissans en ostagerie, pouracomplir les couvens dessus dis et demorer la ville10en pais: chil furent envoiiet à Bourdiaus. Ensi demoraMontsegur en composition, et fu li hos rafreschiedes pourveances de le ville. Mès point n’entrèrentli Englès dedens, et passèrent oultre en courantet essillant le pays; si le trouvoient plain et drut et15grosses villes batiches où il recouvroient de tousvivres à grant fuison.

25§225. Par devant le ville de Montsegur sist li

contes Derbi quinze jours. Et sachiés que là en dedens

il n’i eut onques jour qu’il n’i euist assaut. Et

y fist on drecier grans engiens, que on avoit amenés

[77]et achariiés de Bourdiaus et de Bregerach. Che greva

et foula durement le ville, car il jettoient pières de

fais qui rompoient tours et murs et thois de salles et

de manandries. Avoech tous ces meschiés, li contes

5Derbi leur mandoit tous les jours, se il estoient pris

ne conquis par force, il ne venroient à nulle merci

qu’il ne fuissent tout mort et exilliet sans remède et

sans merci; mès se il se voloient rendre bellement, et

yaus mettre en l’obeissance dou roy d’Engleterre, et

10lui recognoistre à signeur, il leur pardonroit son

mautalent et les tenroit pour ses bons amis. Cil de

Montsegur ooient bien les promesses, que li contes

Derbi lor offroit. Si en parlèrent pluiseurs fois ensamble,

et se doubtoient grandement que de force il

15ne fuissent pris et perdesissent corps et biens; et ne

veoient apparant de confort de nul costé. Si s’en

descouvrirent à leur capitainne, par manière de conseil,

à savoir qu’il leur en consilleroit. Messires Huges

les blasma durement, et dist qu’il s’effreoient pour

20noient, car il estoient encores fort et bien pourveu

pour yaus tenir demi an, se mestier faisoit. Quant il

oïrent ce, il ne le veurent mies desdire, et se partirent

de lui, ensi que par bon gré. Mès au vespre il

le prisent et l’emprisonnèrent bien et estroitement,

25et puis li disent que jamais ne partiroit de là, se il ne

descendoit à leur volenté. «Quèle est elle, ce dist

messires Huges de Batefol?»—«Elle est telle que

vous nous aidiés à acorder au conte Derbi et as Englès,

afin que nous demorons en pais.»

30Li chevaliers perçut bien l’affection qu’il avoient

as Englès, et comment il le tenoient en dangier; si

leur dist: «Metés moi hors, et j’en ferai mon pooir.»

[78]Adonc li fisent il jurer qu’il le feroit ensi. Il le jura;

si fu desprisonnés parmi ce couvent, et s’en vint as

barrières de le ville, et fist signe qu’il voloit parler au

conte Derbi. Messires Gautiers de Mauni estoit là

5presens qui se traist avant et vint parlementer au dit

chevalier. Li chevaliers commença à trettier et dist:

«Sire de Mauni, vous ne vos devés pas esmervillier

se nous nos cloons contre vous, car nous avons juré

feaulté et hommage au roy de France. Or veons nous

10maintenant que personne de par lui ne vous deffent

point les camps, et creons assés que vous chevaucerés

encores oultre. Pour quoi je, pour mi, et li homme

de ceste ville pour eulz, vous vorroient priier que

nous puissions demorer en composition que vous ne

15nous feissiés point de guerre, ne nous vous, le terme

d’un mois. Et, se là en dedens li rois de France ou

li dus de Normendie ses filz venoient en ce pays si

fors que pour vous combatre, nous serions quittes

et absolz de nos couvens. Et se il n’i viennent, u li uns

20d’yaus, nous nos metterons en l’obeissance dou roy

d’Engleterre.» Messires Gautiers respondi et dist:

«J’en irai volentiers parler à monsigneur le conte

Derbi.»

Lors se departi de là li sires de Mauni et vint devers

25le dit conte, qui n’estoit pas loing; se li remoustra

toutes les paroles que vous avés oyes. Li contes

Derbi busia sus un petit, et puis en respondi: «Messire

Gautier, il me plaist bien que ceste ordenance

voist ensi. Mès prendés bons plèges qu’il ne se puissent

30de riens enforcier, ce terme durant; et se il nous

besongne vivres pour nous rafrescir et nos gens,

nous en aions sans dangier pour nos denierz.»

[79]—«Sire, dist il, c’est bien li intention de mi.» Adonc

se parti li sires de Mauni dou conte Derbi, et chevauça

jusques as bailles de la ville où li chevaliers

estoit qui l’attendoit; se li remoustra toutes les raisons

5dessus dittes. Il les recorda arrière à chiaus de

le ville, qui n’estoient mies present. Chil de Montsegur

y descendirent volentiers. Et se misent tantos

douze bourgois des plus souffissans en ostagerie, pour

acomplir les couvens dessus dis et demorer la ville

10en pais: chil furent envoiiet à Bourdiaus. Ensi demora

Montsegur en composition, et fu li hos rafreschie

des pourveances de le ville. Mès point n’entrèrent

li Englès dedens, et passèrent oultre en courant

et essillant le pays; si le trouvoient plain et drut et

15grosses villes batiches où il recouvroient de tous

vivres à grant fuison.

§226. Tant esploita li hos au conte Derbi que ilvinrent assés priès d’Aguillon. A ce donc y avoit unchastellain qui n’estoit mies trop vaillans homs d’armes,20si com il le moustra. Car si tretost qu’il seut leconte Derbi approchant, il fu si effraés et eut si grantdoubte de perdre corps et biens, que il ne se fistpoint assallir; mès vint au devant dou conte Derbiet se rendi, salve ses biens et chiaus de le ville et25dou chastiel, qui estoit adonc uns des fors dou mondeet le mains prendable. De quoi cil dou pays environfurent bien esmervilliet, quant il oïrent les nouvellesque li dis chastiaus estoit sitost rendus as Englès,especialment chil de le chité de Thoulouse, car c’est30à sept liewes priès. Et depuis, quant li escuiers quiAguillon avoit rendu vint à Thoulouse, li homme de[80]le ville le prisent, et le amisent de trahison, et le pendirentsans merci. Quant li contes Derbi eut le saisinede le ville et dou chastiel d’Aguillon, il en fusi resjoïs qu’il n’euist mies esté ossi liés se li rois5d’Engleterre euist d’autre part conquis cent mil florins,pour le cause de ce qu’il le veoit bien seant eten bonne marce, en le pointe de deux grosses rivièresportans navie. Et le rafreschi et rempara de tout cequ’il besongnoit, ensi que pour avoir y son retour10et faire ent son garde corps. Et quant il s’en parti,il le laissa en le garde d’un bon chevalier sage etvaillant, qui s’appelloit messires Jehans de Gombri.Puis chevauça oultre li dis contes à toute son host, etvint à un chastiel que on appelle Sograt; si le conquist15par assaut. Et furent mort tout li saudoiier estragnequi dedens estoient. Et de là endroit il s’envint devant le ville de le Riolle.

§226. Tant esploita li hos au conte Derbi que il

vinrent assés priès d’Aguillon. A ce donc y avoit un

chastellain qui n’estoit mies trop vaillans homs d’armes,

20si com il le moustra. Car si tretost qu’il seut le

conte Derbi approchant, il fu si effraés et eut si grant

doubte de perdre corps et biens, que il ne se fist

point assallir; mès vint au devant dou conte Derbi

et se rendi, salve ses biens et chiaus de le ville et

25dou chastiel, qui estoit adonc uns des fors dou monde

et le mains prendable. De quoi cil dou pays environ

furent bien esmervilliet, quant il oïrent les nouvelles

que li dis chastiaus estoit sitost rendus as Englès,

especialment chil de le chité de Thoulouse, car c’est

30à sept liewes priès. Et depuis, quant li escuiers qui

Aguillon avoit rendu vint à Thoulouse, li homme de

[80]le ville le prisent, et le amisent de trahison, et le pendirent

sans merci. Quant li contes Derbi eut le saisine

de le ville et dou chastiel d’Aguillon, il en fu

si resjoïs qu’il n’euist mies esté ossi liés se li rois

5d’Engleterre euist d’autre part conquis cent mil florins,

pour le cause de ce qu’il le veoit bien seant et

en bonne marce, en le pointe de deux grosses rivières

portans navie. Et le rafreschi et rempara de tout ce

qu’il besongnoit, ensi que pour avoir y son retour

10et faire ent son garde corps. Et quant il s’en parti,

il le laissa en le garde d’un bon chevalier sage et

vaillant, qui s’appelloit messires Jehans de Gombri.

Puis chevauça oultre li dis contes à toute son host, et

vint à un chastiel que on appelle Sograt; si le conquist

15par assaut. Et furent mort tout li saudoiier estragne

qui dedens estoient. Et de là endroit il s’en

vint devant le ville de le Riolle.

§227. Or vint li contes Henris Derbi à tout sesgens devant le Riolle, et le assega fortement et20destroitement de tous costés. Et mist bastides sus leschemins en tel manière que nulles pourveances nepooient venir ne entrer dedens le ville. De le villeet dou chastiel de le Riolle estoit chapitainne pourle temps uns chevaliers de Prouvence, qui se nommoit25messires Agos des Baus. Et avoit desous lui eten se carge pluiseurs bons compagnons, qui le villetinrent souffisamment. Si vous di que il y eut faispluiseurs grans assaus, car priès que tous les jours yassalloit on. Et traioient et escarmuçoient li archier30à chiaus de dedens. Si en y avoit souvent des blechiésdes uns et des aultres. Tant y fu li sièges que[81]en le saison moult avant, car cil de le Riolle cuidoientestre conforté dou roy de France et dou duchde Normendie, mès non furent. Dont il couvintque cil de Montsegur se mesissent en l’obeissance5dou roy d’Engleterre, par le composition dessus ditte.Et y envoia li contes Derbi, seant devant le Riolle, lesigneur de Mauni, pour tant qu’il avoit fait le premiertrettié de le composition, et leur remoustra surquoi et comment il s’estoient composé, et que de ce10il avoient livrés ostages. Cil de Montsegur veirentbien qu’il ne pooient plus variier; si se rendirent etdevinrent homme par feaulté et hommage au conteDerbi, qui representoit en ces coses le roy d’Engleterre.Et meismement messires Huges de Batefol devint15homs ossi au dit conte avoecques chiaus deMontsegur, et jura feaulté et hommage. Et parmi tantil demora gardiiens et chapitainne de le ville deMontsegur, à certains gages qu’il avoit dou conteDerbi pour lui et pour ses compagnons.

§227. Or vint li contes Henris Derbi à tout ses

gens devant le Riolle, et le assega fortement et

20destroitement de tous costés. Et mist bastides sus les

chemins en tel manière que nulles pourveances ne

pooient venir ne entrer dedens le ville. De le ville

et dou chastiel de le Riolle estoit chapitainne pour

le temps uns chevaliers de Prouvence, qui se nommoit

25messires Agos des Baus. Et avoit desous lui et

en se carge pluiseurs bons compagnons, qui le ville

tinrent souffisamment. Si vous di que il y eut fais

pluiseurs grans assaus, car priès que tous les jours y

assalloit on. Et traioient et escarmuçoient li archier

30à chiaus de dedens. Si en y avoit souvent des blechiés

des uns et des aultres. Tant y fu li sièges que

[81]en le saison moult avant, car cil de le Riolle cuidoient

estre conforté dou roy de France et dou duch

de Normendie, mès non furent. Dont il couvint

que cil de Montsegur se mesissent en l’obeissance

5dou roy d’Engleterre, par le composition dessus ditte.

Et y envoia li contes Derbi, seant devant le Riolle, le

signeur de Mauni, pour tant qu’il avoit fait le premier

trettié de le composition, et leur remoustra sur

quoi et comment il s’estoient composé, et que de ce

10il avoient livrés ostages. Cil de Montsegur veirent

bien qu’il ne pooient plus variier; si se rendirent et

devinrent homme par feaulté et hommage au conte

Derbi, qui representoit en ces coses le roy d’Engleterre.

Et meismement messires Huges de Batefol devint

15homs ossi au dit conte avoecques chiaus de

Montsegur, et jura feaulté et hommage. Et parmi tant

il demora gardiiens et chapitainne de le ville de

Montsegur, à certains gages qu’il avoit dou conte

Derbi pour lui et pour ses compagnons.

20§228. Li Englès, qui seoient devant le Riolle etqui y furent plus de neuf sepmainnes, avoient faitouvrer et carpenter deux berefrois de gros mairiensà trois estages, et seant cescun berefroit sur quatrerues. Et estoient cil berefroit, au lés devers le ville,25tout couvert de cuir boulit, pour deffendre dou tretet dou feu, et avoit en çascun estage cent archiers.Si amenèrent li Englès à force de hommes ces deuxberefrois jusques as murs; car entrues que on lesavoit ouvrés et carpentés, il avoient fait remplir les30fossés si avant que pour tout aise conduire leursberefrois. Si commencièrent cil qui estoient en ces[82]estages à traire durement et fortement à chiaus quise tenoient as deffenses. Et traioient si roit et siouniement que à painnes ne s’osoit nulz apparoir neamoustrer, se il n’estoit trop fort armés et trop bien5paveschiés contre le tret. Entre ces deux berefrois,qui estoient arrestés devant les murs, avoit deux censcompagnons à tout hauiaus et grans pilz de fer etaultres instrumens pour effondrer le mur. Et jà enavoient des pières assés ostées et rompues, car li10arcier qui estoient hault ens ès estages reparoientdessus tous les murs, et traioient si fort que nulzn’osoit approcier pour deffendre. Par cel estat et assautet de force euist esté la ville de le Riolle priseet conquise sans nul remède, quant li bourgois de15le ville, qui tout effraet estoient, s’en vinrent à l’unedes portes, et demandèrent le signeur de Mauni ouaucun grant signeur de l’host à qui il peussent parler.Ces nouvelles vinrent au conte Derbi: si y envoiale signeur de Mauni et le baron de Stanfort, pour20savoir qu’il voloient dire ne mettre avant. Si trouvèrentque li homme de le ville se voloient rendre,salve leurs corps et leurs biens. Li chevalier, qui làavoient esté envoiiet, respondirent que riens il n’enaccepteroient, sans le sceu dou conte Derbi: «Si25irons parler à lui, et tantost nous retourrons deversvous; si vous responderons de se intention.»

20§228. Li Englès, qui seoient devant le Riolle et

qui y furent plus de neuf sepmainnes, avoient fait

ouvrer et carpenter deux berefrois de gros mairiens

à trois estages, et seant cescun berefroit sur quatre

rues. Et estoient cil berefroit, au lés devers le ville,

25tout couvert de cuir boulit, pour deffendre dou tret

et dou feu, et avoit en çascun estage cent archiers.

Si amenèrent li Englès à force de hommes ces deux

berefrois jusques as murs; car entrues que on les

avoit ouvrés et carpentés, il avoient fait remplir les

30fossés si avant que pour tout aise conduire leurs

berefrois. Si commencièrent cil qui estoient en ces

[82]estages à traire durement et fortement à chiaus qui

se tenoient as deffenses. Et traioient si roit et si

ouniement que à painnes ne s’osoit nulz apparoir ne

amoustrer, se il n’estoit trop fort armés et trop bien

5paveschiés contre le tret. Entre ces deux berefrois,

qui estoient arrestés devant les murs, avoit deux cens

compagnons à tout hauiaus et grans pilz de fer et

aultres instrumens pour effondrer le mur. Et jà en

avoient des pières assés ostées et rompues, car li

10arcier qui estoient hault ens ès estages reparoient

dessus tous les murs, et traioient si fort que nulz

n’osoit approcier pour deffendre. Par cel estat et assaut

et de force euist esté la ville de le Riolle prise

et conquise sans nul remède, quant li bourgois de

15le ville, qui tout effraet estoient, s’en vinrent à l’une

des portes, et demandèrent le signeur de Mauni ou

aucun grant signeur de l’host à qui il peussent parler.

Ces nouvelles vinrent au conte Derbi: si y envoia

le signeur de Mauni et le baron de Stanfort, pour

20savoir qu’il voloient dire ne mettre avant. Si trouvèrent

que li homme de le ville se voloient rendre,

salve leurs corps et leurs biens. Li chevalier, qui là

avoient esté envoiiet, respondirent que riens il n’en

accepteroient, sans le sceu dou conte Derbi: «Si

25irons parler à lui, et tantost nous retourrons devers

vous; si vous responderons de se intention.»

§229. Quant messires Agos des Baus senti quecil de le ville se voloient rendre, il ne veult onquesestre à leur trettiet, mès se parti d’yaus et se bouta30dedens le chastiel de le Riolle, avoech che qu’il avoitde compagnons. Et y fist mettre et mener, entrues[83]que cil trettiet se faisoient, grant quantité de vins etde pourveances de le ville; et puis s’encloirent laiens,et disent qu’il ne se renderoient mies ensi. Or vinrentli dessus dit chevalier au conte Derbi, et li contèrent5comment li bourgois de le Riolle se voloientrendre, salve leurs corps et leurs biens. Li contesdemanda se li chapitainnes de laiens avoit estet àces trettiés. Il respondirent que nennil, fors tantseulement li homme de le ville. «Or alés, dist li10contes as chevaliers, veoir et savoir pour quoi il n’iest, et comment il se voelt maintenir.» Il disent:«Sire, volentiers.» Lors retournèrent arriere jusquesas barrières, et demandèrent à chiaus de leville: «Vostre chapitainne, où est il? Ne voelt il15point estre de vostre trettié?» Il respondirent: «Nousne parlons que de nous meismes: il face sa volenté.Jà s’est il boutés ou chastiel et moustre qu’il le vodratenir, quoi que nos devenons Englès.»Adonc retournèrent li chevalier devers le conte20Derbi, et li relatèrent la besongne ensi que elle aloit.Quant li contes oy ce, si n’en fu mies mains pensieus.Et quant il eut pensé une espasse, si dist:«Alés, alés, prendés les à merci! Par le ville prenderonsnous le chastiel.» Lors se departirent li dessus25dit dou dit conte, et vinrent de rechief à chiausde le Riolle et les rechurent à merci, parmi tantqu’il vinrent sus les camps aporter les clés de le villeau conte Derbi, et li presentèrent en disant: «Chierssires et honnerés, de che jour en avant nous recognissons30à estre vostre feal et soubget, et nousmetons dou tout en l’obeissance dou roy d’Engleterre.»Ensi devinrent homme cil de le Riolle en[84]ce temps par conquès au roy d’Engleterre. Avoechtout ce, li contes Derbi leur fist jurer sus le testequ’il ne conforteroient en riens chiaus dou chastielde le Riolle, mès leur seroient ennemit et les greveroient5de tout leur pooir. Il le jurèrent solennelment;par ensi vinrent il à pais. Et fist deffendre licontes Derbi sus le hart que nulz ne fesist mal àchiaus de le Riolle.

§229. Quant messires Agos des Baus senti que

cil de le ville se voloient rendre, il ne veult onques

estre à leur trettiet, mès se parti d’yaus et se bouta

30dedens le chastiel de le Riolle, avoech che qu’il avoit

de compagnons. Et y fist mettre et mener, entrues

[83]que cil trettiet se faisoient, grant quantité de vins et

de pourveances de le ville; et puis s’encloirent laiens,

et disent qu’il ne se renderoient mies ensi. Or vinrent

li dessus dit chevalier au conte Derbi, et li contèrent

5comment li bourgois de le Riolle se voloient

rendre, salve leurs corps et leurs biens. Li contes

demanda se li chapitainnes de laiens avoit estet à

ces trettiés. Il respondirent que nennil, fors tant

seulement li homme de le ville. «Or alés, dist li

10contes as chevaliers, veoir et savoir pour quoi il n’i

est, et comment il se voelt maintenir.» Il disent:

«Sire, volentiers.» Lors retournèrent arriere jusques

as barrières, et demandèrent à chiaus de le

ville: «Vostre chapitainne, où est il? Ne voelt il

15point estre de vostre trettié?» Il respondirent: «Nous

ne parlons que de nous meismes: il face sa volenté.

Jà s’est il boutés ou chastiel et moustre qu’il le vodra

tenir, quoi que nos devenons Englès.»

Adonc retournèrent li chevalier devers le conte

20Derbi, et li relatèrent la besongne ensi que elle aloit.

Quant li contes oy ce, si n’en fu mies mains pensieus.

Et quant il eut pensé une espasse, si dist:

«Alés, alés, prendés les à merci! Par le ville prenderons

nous le chastiel.» Lors se departirent li dessus

25dit dou dit conte, et vinrent de rechief à chiaus

de le Riolle et les rechurent à merci, parmi tant

qu’il vinrent sus les camps aporter les clés de le ville

au conte Derbi, et li presentèrent en disant: «Chiers

sires et honnerés, de che jour en avant nous recognissons

30à estre vostre feal et soubget, et nous

metons dou tout en l’obeissance dou roy d’Engleterre.»

Ensi devinrent homme cil de le Riolle en

[84]ce temps par conquès au roy d’Engleterre. Avoech

tout ce, li contes Derbi leur fist jurer sus le teste

qu’il ne conforteroient en riens chiaus dou chastiel

de le Riolle, mès leur seroient ennemit et les greveroient

5de tout leur pooir. Il le jurèrent solennelment;

par ensi vinrent il à pais. Et fist deffendre li

contes Derbi sus le hart que nulz ne fesist mal à

chiaus de le Riolle.

§230. Ensi eut li contes Derbi le ville de le10Riolle, mès li chastiaus se tenoit encores, qui bienestoit pourveus et garnis de bonnes gens, de bonchapitainne et segur, et de grant artillerie. Si se traistli dis contes dedens le ville de le Riolle, et y fisttraire toutes ses gens et environner le chastiel et15drechier par devant tous ses engiens, qui nuit et jourjettoient contre les murs dou dit chastiel; mès troppetit l’empiroient, car il estoient hault malement, etde pière dure et ouvrée de jadis par mains de Sarrasins,qui faisoient les saudures si fortes et les ouvrages si20estragnes que ce n’est point comparison à chiaus demaintenant. Quant li contes Derbi et messires Gautiersde Mauni veirent que il perdoient leur tempspar ces engiens, si les fisent cesser et s’avisèrent qu’ilouveroient d’un aultre mestier. Il avoient des mineurs,25car onques il n’en furent sevret tant qu’ilguerriassent, et leur demandèrent se on poroit minerle chastiel de le Riolle. Il respondirent que il s’iassaieroient vollentiers. Lors avisèrent il mine, etcommencièrent à ouvrer et à miner fort et roit, et à30aler par desous les fossés. Se ne fu mies si tost fait.Entrues que on seoit là et que cil mineur minoient,[85]messires Gautiers de Mauni s’avisa de son père, quijadis avoit esté occis ens ou voiage de Saint Jakeme;et avoit oy recorder en son enfance qu’il devoit estreensepelis en le Riolle ou là environ. Si fist à savoir5parmi le ville de le Riolle, se il estoit nulz qui seuistde verité à dire où il fu mis, on li menast, et il donroità celui cent escus. Ces nouvelles s’espardirentpar tout. Dont se traist avant uns anciiens homs durement,qui en cuidoit savoir aucune cose; et vint à10monsigneur Gautier de Mauni et li dist: «Certes,sire, je vous cuide bien mener au liu, ou assés priès,où vostre signeur de père fu jadis ensepelis.» De cesnouvelles fu messires Gautiers de Mauni tous joianset dist, se ses parolles estoient trouvées en vrai, qu’il15li tenroit son couvent et encores oultre. Or vous recorderaile matère dou père le signeur de Mauni, etpuis retourrai au fait.

§230. Ensi eut li contes Derbi le ville de le

10Riolle, mès li chastiaus se tenoit encores, qui bien

estoit pourveus et garnis de bonnes gens, de bon

chapitainne et segur, et de grant artillerie. Si se traist

li dis contes dedens le ville de le Riolle, et y fist

traire toutes ses gens et environner le chastiel et

15drechier par devant tous ses engiens, qui nuit et jour

jettoient contre les murs dou dit chastiel; mès trop

petit l’empiroient, car il estoient hault malement, et

de pière dure et ouvrée de jadis par mains de Sarrasins,

qui faisoient les saudures si fortes et les ouvrages si

20estragnes que ce n’est point comparison à chiaus de

maintenant. Quant li contes Derbi et messires Gautiers

de Mauni veirent que il perdoient leur temps

par ces engiens, si les fisent cesser et s’avisèrent qu’il

ouveroient d’un aultre mestier. Il avoient des mineurs,

25car onques il n’en furent sevret tant qu’il

guerriassent, et leur demandèrent se on poroit miner

le chastiel de le Riolle. Il respondirent que il s’i

assaieroient vollentiers. Lors avisèrent il mine, et

commencièrent à ouvrer et à miner fort et roit, et à

30aler par desous les fossés. Se ne fu mies si tost fait.

Entrues que on seoit là et que cil mineur minoient,

[85]messires Gautiers de Mauni s’avisa de son père, qui

jadis avoit esté occis ens ou voiage de Saint Jakeme;

et avoit oy recorder en son enfance qu’il devoit estre

ensepelis en le Riolle ou là environ. Si fist à savoir

5parmi le ville de le Riolle, se il estoit nulz qui seuist

de verité à dire où il fu mis, on li menast, et il donroit

à celui cent escus. Ces nouvelles s’espardirent

par tout. Dont se traist avant uns anciiens homs durement,

qui en cuidoit savoir aucune cose; et vint à

10monsigneur Gautier de Mauni et li dist: «Certes,

sire, je vous cuide bien mener au liu, ou assés priès,

où vostre signeur de père fu jadis ensepelis.» De ces

nouvelles fu messires Gautiers de Mauni tous joians

et dist, se ses parolles estoient trouvées en vrai, qu’il

15li tenroit son couvent et encores oultre. Or vous recorderai

le matère dou père le signeur de Mauni, et

puis retourrai au fait.

§231. Il y eut jadis un evesque en Cambresisqui fu gascons, de chiaus de Beu et de Mirepois, qui20furent grant linage et fort pour le temps de lors enGascongne. Or avint que, dou temps cesti evesque,uns très grans tournois se fist dehors Cambray. Et yeut bien à ce tournoy cinq cens chevaliers tournians.Et là eut li dis evesques de Cambray un sien neveut,25jone chevalier richement armet et montet. Chilzs’adreça à monsigneur le Borgne de Mauni, père audit monsigneur Gautier et à ses frères, qui estoitdurs chevaliers, rades et fors et bien tournians. Sifu telement li jones chevaliers gascons maniiés et30batus que onques depuis ce tournoy il n’eut santéet morut. De le mort de lui fu encoupés li sires de[86]Mauni, et demora en le hayne et mautalent dou ditevesque de Cambray et de son linage. Environ deuxans ou trois apriès, bonnes gens s’en ensonniièrent,et en fu pais faite. Et, en nom d’amende et de pais,5cilz sires de Mauni en deubt aler, ensi qu’il fist, àSaint Jakeme de Galisse.En ce temps qu’il fu en ce voiage, seoit devant leville de le Riolle messires Charles, contes de Vallois,frères dou biau roy Phelippe, et avoit sis un grant10temps; car elle se tenoit englesce avoech pluiseursaultres villes et chités qui estoient au roy d’Engleterre,père à celui qui assega Tournay: si ques li dissires de Mauni, à son retour, s’en vint veoir le contede Vallois, car li contes Guillaumes de Haynau avoit15à femme sa fille, et li moustra ses lettres, car il estoitlà comme rois de France. Avint que ce soir li siresde Mauni s’en revenoit à son hostel. Si fu espiiés etattendus dou linage de celui pour qui il avoit fait levoiage; et droit au dehors des logeis dou conte de20Vallois, il fu pris, occis et mourdris. Et ne peut ononques savoir de verité qui occis l’avoit, fors tantque li dessus dit en furent retet. Mais il estoientadonc là si fort qu’il s’en passèrent et escusèrent;ne nulz n’en fist partie pour le signeur de Mauni.25Si le fist li contes de Vallois ensepelir en ce tempsen une petite capelle, qui estoit pour le temps de lorsdehors le Riolle. Et quant li contes de Vallois l’eutconquis, ceste capelle fu mise ou clos de le ville. Etbien souvenoit le viel homme dessus dit de toutes30ces coses, car il avoit estet presens au dit signeurde Mauni mettre en terre: pour ce, en parloit il siavant.[87]Ensi li sires [de] Mauni, avoech le preudomme, s’envint au propre lieu où ses pères avoit estet jadis ensepelis;et avoit un petit tombiel de marbre desus luique si varlet y avoient fait mettre. Quant il furent5venu sus le tombiel, li vielles homs dist au signeurde Mauni: «Certes, sires, chi desous gist et fu ensepelismessires vos pères. Encores y a escript lettressur le tombiel, qui tesmongneront que je di verité.»Adonc s’abaissa messires Gautiers et regarda sus le10tombiel, et y perchut voirement lettres escriptes enlatin, les quèles il fist [lire[311]] par un sien clerch. Sitrouvèrent que li preudons avoit voir dit. De cesnouvelles fu li sires de Mauni moult liés, et fist osteret lever le tombiel dedens trois jours apriès, et prendre15les os de son père et mettre en un sarcu. Depuisles envoia il à Valenciennes en Haynau, et de rechiefil les fist ensepelir dedens l’eglise des Frères Meneursmoult honnourablement, assés priès dou coer doumoustier, et li fist faire depuis son obsèque moult20reveramment. Et encores li fait on tous les ans, carli frère de laiens en sont bien renté.

§231. Il y eut jadis un evesque en Cambresis

qui fu gascons, de chiaus de Beu et de Mirepois, qui

20furent grant linage et fort pour le temps de lors en

Gascongne. Or avint que, dou temps cesti evesque,

uns très grans tournois se fist dehors Cambray. Et y

eut bien à ce tournoy cinq cens chevaliers tournians.

Et là eut li dis evesques de Cambray un sien neveut,

25jone chevalier richement armet et montet. Chilz

s’adreça à monsigneur le Borgne de Mauni, père au

dit monsigneur Gautier et à ses frères, qui estoit

durs chevaliers, rades et fors et bien tournians. Si

fu telement li jones chevaliers gascons maniiés et

30batus que onques depuis ce tournoy il n’eut santé

et morut. De le mort de lui fu encoupés li sires de

[86]Mauni, et demora en le hayne et mautalent dou dit

evesque de Cambray et de son linage. Environ deux

ans ou trois apriès, bonnes gens s’en ensonniièrent,

et en fu pais faite. Et, en nom d’amende et de pais,

5cilz sires de Mauni en deubt aler, ensi qu’il fist, à

Saint Jakeme de Galisse.

En ce temps qu’il fu en ce voiage, seoit devant le

ville de le Riolle messires Charles, contes de Vallois,

frères dou biau roy Phelippe, et avoit sis un grant

10temps; car elle se tenoit englesce avoech pluiseurs

aultres villes et chités qui estoient au roy d’Engleterre,

père à celui qui assega Tournay: si ques li dis

sires de Mauni, à son retour, s’en vint veoir le conte

de Vallois, car li contes Guillaumes de Haynau avoit

15à femme sa fille, et li moustra ses lettres, car il estoit

là comme rois de France. Avint que ce soir li sires

de Mauni s’en revenoit à son hostel. Si fu espiiés et

attendus dou linage de celui pour qui il avoit fait le

voiage; et droit au dehors des logeis dou conte de

20Vallois, il fu pris, occis et mourdris. Et ne peut on

onques savoir de verité qui occis l’avoit, fors tant

que li dessus dit en furent retet. Mais il estoient

adonc là si fort qu’il s’en passèrent et escusèrent;

ne nulz n’en fist partie pour le signeur de Mauni.

25Si le fist li contes de Vallois ensepelir en ce temps

en une petite capelle, qui estoit pour le temps de lors

dehors le Riolle. Et quant li contes de Vallois l’eut

conquis, ceste capelle fu mise ou clos de le ville. Et

bien souvenoit le viel homme dessus dit de toutes

30ces coses, car il avoit estet presens au dit signeur

de Mauni mettre en terre: pour ce, en parloit il si

avant.

[87]Ensi li sires [de] Mauni, avoech le preudomme, s’en

vint au propre lieu où ses pères avoit estet jadis ensepelis;

et avoit un petit tombiel de marbre desus lui

que si varlet y avoient fait mettre. Quant il furent

5venu sus le tombiel, li vielles homs dist au signeur

de Mauni: «Certes, sires, chi desous gist et fu ensepelis

messires vos pères. Encores y a escript lettres

sur le tombiel, qui tesmongneront que je di verité.»

Adonc s’abaissa messires Gautiers et regarda sus le

10tombiel, et y perchut voirement lettres escriptes en

latin, les quèles il fist [lire[311]] par un sien clerch. Si

trouvèrent que li preudons avoit voir dit. De ces

nouvelles fu li sires de Mauni moult liés, et fist oster

et lever le tombiel dedens trois jours apriès, et prendre

15les os de son père et mettre en un sarcu. Depuis

les envoia il à Valenciennes en Haynau, et de rechief

il les fist ensepelir dedens l’eglise des Frères Meneurs

moult honnourablement, assés priès dou coer dou

moustier, et li fist faire depuis son obsèque moult

20reveramment. Et encores li fait on tous les ans, car

li frère de laiens en sont bien renté.


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