Chapter 8

La nuit passa, li jours vint: Piètres dou Bos s’envint en une place où il avoit plus de trois mille hommes[84]de ceulx de sa sexte et des autres, qui là estoientasamblé pour oïr nouvelles et pour savoir commenton se ordonneroit et qui on feroit à cappitainne. Et làestoit li sires de Hersselles, par lequel en partie des5besongnes dedentrainnes de Gaind on usoit, mais dealer au dehors il ne s’en voloit de riens ensongniier netraitiier. Là nommoit on aucuns hommes de la ville,et Piètres dou Bos escoutoit tout. Quant il ot assés oïparler, il esleva sa vois et dist: «Signeur, je croi10bien que ce que vous dites est par grant afection etdeliberation de corage que vous avés à garder l’onneuret le pourfit de la bonne ville de Gaind, et que cil quevous nommés sont bien idone et merite d’avoir unepartie dou gouvrenement de la ville de Gaind, mais15j’en sai un qui point n’i vise ne ne pensse, que, se ils’en voloit ensongniier, il n’i poroit avoir plus propiscene de milleur non.» Dont fu Piètres dou Bos requisque il vosist celi nommer; il le nomma et dist: «C’estPhelippes d’Artevelle, qui fu tenus as fons en l’eglise20de Saint Pière de Gaind de la noble roïne d’Engletière,que on appella Phelippe, et qui fu sa marine, en chetamps que ses pères, Jaques d’Artevelle, seoit devantTournai avoecques le roi d’Engletière, le duc de Braibant,le duc de Guerlles et le conte de Hainnau, liquels25Jaques d’Artevelle, ses pères, gouvrena en son tampsla ville de Gaind et le païs de Flandres si très bienque onques puis ne fu si bien gouvrenés, à ce quej’en ai [oï] et oc encores recorder tous les joursles anchiens qui le connissance en eurent, ne ne fu30onques si bien tenus ne gardés en droit que il fu deson tamps, car Flandres estoit un tamps toute perdue,quant par son grant sens et l’eur de li il le recouvra.[85]Et sachiés que nous devons mieux amer les branqueset les membres qui viennent de si vaillant homme quifu que de nul autre.» Sitost que Piètres dou Bos otdist ceste parolle, Phelippes d’Artevelle entra en toutes5manières de gens si en corage que on dist tout de unevois: «On le voist, on le voist querre! Nous ne volonsautre.»—«Nenil, dist Piètres [dou Bos], nous nel’envoierons point querre. Il vault bien que on voistvers li; encores ne savons nous comment il se vaura10maintenir ne de nous soi ensonniier.»

La nuit passa, li jours vint: Piètres dou Bos s’en

vint en une place où il avoit plus de trois mille hommes

[84]de ceulx de sa sexte et des autres, qui là estoient

asamblé pour oïr nouvelles et pour savoir comment

on se ordonneroit et qui on feroit à cappitainne. Et là

estoit li sires de Hersselles, par lequel en partie des

5besongnes dedentrainnes de Gaind on usoit, mais de

aler au dehors il ne s’en voloit de riens ensongniier ne

traitiier. Là nommoit on aucuns hommes de la ville,

et Piètres dou Bos escoutoit tout. Quant il ot assés oï

parler, il esleva sa vois et dist: «Signeur, je croi

10bien que ce que vous dites est par grant afection et

deliberation de corage que vous avés à garder l’onneur

et le pourfit de la bonne ville de Gaind, et que cil que

vous nommés sont bien idone et merite d’avoir une

partie dou gouvrenement de la ville de Gaind, mais

15j’en sai un qui point n’i vise ne ne pensse, que, se il

s’en voloit ensongniier, il n’i poroit avoir plus propisce

ne de milleur non.» Dont fu Piètres dou Bos requis

que il vosist celi nommer; il le nomma et dist: «C’est

Phelippes d’Artevelle, qui fu tenus as fons en l’eglise

20de Saint Pière de Gaind de la noble roïne d’Engletière,

que on appella Phelippe, et qui fu sa marine, en che

tamps que ses pères, Jaques d’Artevelle, seoit devant

Tournai avoecques le roi d’Engletière, le duc de Braibant,

le duc de Guerlles et le conte de Hainnau, liquels

25Jaques d’Artevelle, ses pères, gouvrena en son tamps

la ville de Gaind et le païs de Flandres si très bien

que onques puis ne fu si bien gouvrenés, à ce que

j’en ai [oï] et oc encores recorder tous les jours

les anchiens qui le connissance en eurent, ne ne fu

30onques si bien tenus ne gardés en droit que il fu de

son tamps, car Flandres estoit un tamps toute perdue,

quant par son grant sens et l’eur de li il le recouvra.

[85]Et sachiés que nous devons mieux amer les branques

et les membres qui viennent de si vaillant homme qui

fu que de nul autre.» Sitost que Piètres dou Bos ot

dist ceste parolle, Phelippes d’Artevelle entra en toutes

5manières de gens si en corage que on dist tout de une

vois: «On le voist, on le voist querre! Nous ne volons

autre.»—«Nenil, dist Piètres [dou Bos], nous ne

l’envoierons point querre. Il vault bien que on voist

vers li; encores ne savons nous comment il se vaura

10maintenir ne de nous soi ensonniier.»

§ 208. A ces mos, se missent tout cil, qui là estoient,et encores plus assés, qui les sieuoient, au chemin, etvinrent vers le maison Phelippe, qui de leur venueestoit tous avissés. Li sires de Herselles, Piètres dou15Bos, Piètres le Wintre et environ dis ou douse desdoiiens des mestiers entrèrent en sa maisson et là [li]requesrent et li remonstrèrent comment la bonne villede Gaind estoit en grant dangier d’avoir un souveraincappitaine, auquel hors et ens on se peust raloiier, et20que toutes manières de gens demorant en Gaind lidonnoient leur vois et l’avoient avisset à estre leursouverains cappitains, car li recorps de son boin nom,et pour l’amour de son bon père, leur ceoit mieux enla bouce que de nul autre: pour quoi il li prioient25affectueusement que de bonne volenté il se vausistemprendre d’avoir le gouvrenement de la ville et lefais des besongnes ens et hors; et il li juroient foi etloiaulté [enterinement] comme à leur signeur, etferoient toutes gens, com grans qu’il fuissent en la30ville, venir à son obeïssance. Phelippes entendi bientoutes leurs requestes et parolles, et puis moult[86]sagement il respondi et dist enssi: «Signeur, vous merequerés de grant cose, et, espoir, vous ne penssésmie bien le fais tel comme il est, quant vous vollés queje aie le gouvrenement de la ville de Gaind. Vous dites5que l’amour que vostre predicesseur eurent à mon pèrevous i atrait: quant il eut fait tous les plus biaus servicescomme il peut, il l’ochirent. Se je emprendoie legouvrenement tel que vous dites, et j’en fuisse enfinochis, j’en aroie petit leuwier et povre guerredon.»10—«Phelippe, dist Piètres dou Bos, qui happa la parolle etqui estoit li plus doubtés, ce qui est passé ne poet onrecouvrer. Vous ouverés par conseil et vous seréstousjours si bien consilliés que toutes gens se loerontde vous.» Respondi Phelippes: «Je ne le vorroie15mie faire autrement.» Adont fu il là eslevés entre euset amenés ou marchiet et là sermentés; et il sermentaossi les maieurs et les eschievins et tous les doiens deGaind. Enssi fu Phelippes d’Artevelle souverains cappitainsde Gaind, et aquist en ce commenchement20grant grace, car il parloit à toutes gens, qui [à lui] àbesoingnier avoient, doucement et sagement, et fist tantque tout l’amoient, et, une partie des revenues que licontes de Flandres a en le ville de Gaind de sen hiretage,il les fist distribuer au signeur de Herselles, pour25cause de gentillèce et pour parmaintenir au chevalierson estat, car, tout ce qu’il avoit en Flandres hors dela ville de Gaind, il avoit tout perdu.

§ 208. A ces mos, se missent tout cil, qui là estoient,

et encores plus assés, qui les sieuoient, au chemin, et

vinrent vers le maison Phelippe, qui de leur venue

estoit tous avissés. Li sires de Herselles, Piètres dou

15Bos, Piètres le Wintre et environ dis ou douse des

doiiens des mestiers entrèrent en sa maisson et là [li]

requesrent et li remonstrèrent comment la bonne ville

de Gaind estoit en grant dangier d’avoir un souverain

cappitaine, auquel hors et ens on se peust raloiier, et

20que toutes manières de gens demorant en Gaind li

donnoient leur vois et l’avoient avisset à estre leur

souverains cappitains, car li recorps de son boin nom,

et pour l’amour de son bon père, leur ceoit mieux en

la bouce que de nul autre: pour quoi il li prioient

25affectueusement que de bonne volenté il se vausist

emprendre d’avoir le gouvrenement de la ville et le

fais des besongnes ens et hors; et il li juroient foi et

loiaulté [enterinement] comme à leur signeur, et

feroient toutes gens, com grans qu’il fuissent en la

30ville, venir à son obeïssance. Phelippes entendi bien

toutes leurs requestes et parolles, et puis moult

[86]sagement il respondi et dist enssi: «Signeur, vous me

requerés de grant cose, et, espoir, vous ne penssés

mie bien le fais tel comme il est, quant vous vollés que

je aie le gouvrenement de la ville de Gaind. Vous dites

5que l’amour que vostre predicesseur eurent à mon père

vous i atrait: quant il eut fait tous les plus biaus services

comme il peut, il l’ochirent. Se je emprendoie le

gouvrenement tel que vous dites, et j’en fuisse enfin

ochis, j’en aroie petit leuwier et povre guerredon.»

10—«Phelippe, dist Piètres dou Bos, qui happa la parolle et

qui estoit li plus doubtés, ce qui est passé ne poet on

recouvrer. Vous ouverés par conseil et vous serés

tousjours si bien consilliés que toutes gens se loeront

de vous.» Respondi Phelippes: «Je ne le vorroie

15mie faire autrement.» Adont fu il là eslevés entre eus

et amenés ou marchiet et là sermentés; et il sermenta

ossi les maieurs et les eschievins et tous les doiens de

Gaind. Enssi fu Phelippes d’Artevelle souverains cappitains

de Gaind, et aquist en ce commenchement

20grant grace, car il parloit à toutes gens, qui [à lui] à

besoingnier avoient, doucement et sagement, et fist tant

que tout l’amoient, et, une partie des revenues que li

contes de Flandres a en le ville de Gaind de sen hiretage,

il les fist distribuer au signeur de Herselles, pour

25cause de gentillèce et pour parmaintenir au chevalier

son estat, car, tout ce qu’il avoit en Flandres hors de

la ville de Gaind, il avoit tout perdu.

Nous nos soufferons un petit à parler des matèresde Flandres, et parlerons des besongnes d’Engletière30et de Portingal.

Nous nos soufferons un petit à parler des matères

de Flandres, et parlerons des besongnes d’Engletière

30et de Portingal.

§ 209. Vous avés bien chi dessus oï recorder que,[87]quant li rois Henris de Castille fu trespassés de chesiècle et ses ainsnés fils dans Jehans couronnés à roiet sa moullier couronnée à roïne, laquelle estoit filledou roi Piètre d’Aragon, la guerre se resmut entre le5roi Ferrant de Portingal et le roi de Castille sus certainnesactions qui estoient entre eux deus, et princhipalmentpour le fait des deus dames, filles dou roidan Piètre, Constanse et Isabel, mariées en Engletière,la première au duc de Lancastre et la seconde au conte10de Cambruge. Et disoit cils rois de Portingal que onavoit à tort et sans cause deshireté ses deus cousinesde Castille, et que ce n’estoit pas cose à consentir quedeus si nobles et si hautes dames fuissent planées deleurs hiretages, et que les coses se poroient bien tant15enviesir et eslongier que on les meteroit en oubli, pourquoi les dames ne retourneroient jamais à leur droit,laquel cose il ne voloit pas veoir ne consentir, quiestoit li uns des plus prochains que elles euissent, tantpour l’amour de Dieu que pour aidier à garder raison20et justice, à quoi tout bon crestiien doivent entendreet estre enclin. Si deffia le jone roi dam Jehan de Castille,que toute Espagne, Galise et Sebille avoient couronnet,et li fist guerre sus le title des articles ci dessusdis. Li rois dans Jehans se deffendi grandement à25l’encontre de li et envoiia sus frontière en ses garnissonsgrant fuisson de gens d’armes et de geniteurs,pour resister contre ses ennemis, tant que à checommenchement il ne perdi riens, car il avoit de la sageet bonne chevalerie de France avoecques lui, qui le30confortoient en sa guerre et consilloient, tel que leBèghe de Vellainnes et messire Pierre, son fil, messireJehan de Berguettes, messire Guillaume de [Lingnac],[88]messire Gautier de Pasac, le signeur de Taride, messireJehan et messire Tristram de Roie et pluiseursautres qui i estoient alé depuis que li contes de Bouquighemfu venus en Bretaigne, car li rois de France,5qui grans aliances et grans confederations avoit au roide Castille, et ont eut longuement ensamble, les i avoitenvoiés, pour quoi li rois de Portingal s’avisa que ilenvoieroit certains messages en Engletière devers leroi et ses oncles, affin que il fust aidiés et confortés de10ses gens, par quoi il fust fors et poissans de faire unebonne guerre as Espagnos. Si appella un sien chevalier,sage homme et vaillant et grant treteur, qui s’appelloitJehan Frenando, et li dist toute se ent[ent]e:«Jehan, vous me porterés ces lettres de creance en15Engletière. Je n’i puis envoiier plus especial de vousne qui mieux sache mes besongnes, et me recommandésau roi avoecq les lettres, et li dirés que je soustiengle droit de mes cousines, les hiretières d’Espagneet de Castille, ses belles antes, et en fac guerre ouverte20à celi qui s’est boutés et mis par le poissancede France en leur hiretage, et je ne sui mies fors nepoissans de moi pour resister à l’encontre d’euls neconquerre tels hiretages comme Castille et Espagne,Galise et Sebille sont, sans sen aide: pour quoi je li25priie que il me voelle envoiier son bel oncle le duc deLancastre, sa femme et sa fille, mes cousines, et unequantité de gens d’armes et d’archiers; et nous ferons,eux venus par dechà, bonne guerre avoecq le poissancenostre, [tant] que nous recouverons, au plaisir de Dieu,30leur hiretage.»—«Monsigneur, dist li chevaliers, àvostre plaisir je ferai vostre message.» Depuis nedemora il gaires de tamps que il entra en un bon vaissiel[89]et fort, pour faire che voiage, et se parti douhavene de la chité de Lusebonne, et chemina tantpar mer que il vint à Pleumoude.

§ 209. Vous avés bien chi dessus oï recorder que,

[87]quant li rois Henris de Castille fu trespassés de che

siècle et ses ainsnés fils dans Jehans couronnés à roi

et sa moullier couronnée à roïne, laquelle estoit fille

dou roi Piètre d’Aragon, la guerre se resmut entre le

5roi Ferrant de Portingal et le roi de Castille sus certainnes

actions qui estoient entre eux deus, et princhipalment

pour le fait des deus dames, filles dou roi

dan Piètre, Constanse et Isabel, mariées en Engletière,

la première au duc de Lancastre et la seconde au conte

10de Cambruge. Et disoit cils rois de Portingal que on

avoit à tort et sans cause deshireté ses deus cousines

de Castille, et que ce n’estoit pas cose à consentir que

deus si nobles et si hautes dames fuissent planées de

leurs hiretages, et que les coses se poroient bien tant

15enviesir et eslongier que on les meteroit en oubli, pour

quoi les dames ne retourneroient jamais à leur droit,

laquel cose il ne voloit pas veoir ne consentir, qui

estoit li uns des plus prochains que elles euissent, tant

pour l’amour de Dieu que pour aidier à garder raison

20et justice, à quoi tout bon crestiien doivent entendre

et estre enclin. Si deffia le jone roi dam Jehan de Castille,

que toute Espagne, Galise et Sebille avoient couronnet,

et li fist guerre sus le title des articles ci dessus

dis. Li rois dans Jehans se deffendi grandement à

25l’encontre de li et envoiia sus frontière en ses garnissons

grant fuisson de gens d’armes et de geniteurs,

pour resister contre ses ennemis, tant que à che

commenchement il ne perdi riens, car il avoit de la sage

et bonne chevalerie de France avoecques lui, qui le

30confortoient en sa guerre et consilloient, tel que le

Bèghe de Vellainnes et messire Pierre, son fil, messire

Jehan de Berguettes, messire Guillaume de [Lingnac],

[88]messire Gautier de Pasac, le signeur de Taride, messire

Jehan et messire Tristram de Roie et pluiseurs

autres qui i estoient alé depuis que li contes de Bouquighem

fu venus en Bretaigne, car li rois de France,

5qui grans aliances et grans confederations avoit au roi

de Castille, et ont eut longuement ensamble, les i avoit

envoiés, pour quoi li rois de Portingal s’avisa que il

envoieroit certains messages en Engletière devers le

roi et ses oncles, affin que il fust aidiés et confortés de

10ses gens, par quoi il fust fors et poissans de faire une

bonne guerre as Espagnos. Si appella un sien chevalier,

sage homme et vaillant et grant treteur, qui s’appelloit

Jehan Frenando, et li dist toute se ent[ent]e:

«Jehan, vous me porterés ces lettres de creance en

15Engletière. Je n’i puis envoiier plus especial de vous

ne qui mieux sache mes besongnes, et me recommandés

au roi avoecq les lettres, et li dirés que je soustieng

le droit de mes cousines, les hiretières d’Espagne

et de Castille, ses belles antes, et en fac guerre ouverte

20à celi qui s’est boutés et mis par le poissance

de France en leur hiretage, et je ne sui mies fors ne

poissans de moi pour resister à l’encontre d’euls ne

conquerre tels hiretages comme Castille et Espagne,

Galise et Sebille sont, sans sen aide: pour quoi je li

25priie que il me voelle envoiier son bel oncle le duc de

Lancastre, sa femme et sa fille, mes cousines, et une

quantité de gens d’armes et d’archiers; et nous ferons,

eux venus par dechà, bonne guerre avoecq le poissance

nostre, [tant] que nous recouverons, au plaisir de Dieu,

30leur hiretage.»—«Monsigneur, dist li chevaliers, à

vostre plaisir je ferai vostre message.» Depuis ne

demora il gaires de tamps que il entra en un bon vaissiel

[89]et fort, pour faire che voiage, et se parti dou

havene de la chité de Lusebonne, et chemina tant

par mer que il vint à Pleumoude.

En celle propre heure et en che propre jour et de5celle marée i arivèrent li contes de Bouquighem etaucuns de ses vaissaulx qui retournoient de Bretaigne,et vous di que li Englès avoient eut si grant fortunesur mer que il avoient perdu trois de leurs vaissaulx,cargiés de gens et de pourveances, et estoient espars10par mauvais vent et arivet en grant peril en troishavenes en Engletière. De la venue dou chevalier dePortingal fu grandement resjoïs li contes de Bouquighemet li fist très bonne chière, et li demanda desnouvelles: il l’en dist assés, tant d’Espagne comme de15Portingal. Si chevauchièrent depuis ensamble jusquesà la bonne citté de Londres, où li rois d’Engletièreestoit.

En celle propre heure et en che propre jour et de

5celle marée i arivèrent li contes de Bouquighem et

aucuns de ses vaissaulx qui retournoient de Bretaigne,

et vous di que li Englès avoient eut si grant fortune

sur mer que il avoient perdu trois de leurs vaissaulx,

cargiés de gens et de pourveances, et estoient espars

10par mauvais vent et arivet en grant peril en trois

havenes en Engletière. De la venue dou chevalier de

Portingal fu grandement resjoïs li contes de Bouquighem

et li fist très bonne chière, et li demanda des

nouvelles: il l’en dist assés, tant d’Espagne comme de

15Portingal. Si chevauchièrent depuis ensamble jusques

à la bonne citté de Londres, où li rois d’Engletière

estoit.

§ 210. Quant li contes de Bouquighem fu venus àLondres, li Londriien li fissent bonne chière. Si s’en20ala deviers le roi, qui estoit à Westmoustier, et si doioncle dallés li, le duc de Lancastre et le conte de Cambruge,et avoit le chevalier de Portingal en sa compaignie,pour lequel il parla premierement au roi et à sesfrères. Quant li rois et li seigneur dessus nommé en25eurent la congnissance, si en fissent grant samblant dejoie et l’onnourèrent moult. Il presenta ses lettres auroi: li rois les lissi, present ses oncles. Or devés voussavoir que li rois ne faissoit riens fors par le conseilde ses oncles, car pour che tamps il estoit encores30moult jovenes. Si fu li chevaliers demandés et examinés,pour tant que il avoit aportés les lettres de creance,[90]sus quel estat il est[oit] issus hors de Portingal et venusen Engletière. Il en leur respondi bellement et sagementselonc le premisse que vous avés oï chi dessus;et, quant li signeur l’eurent bien entendu, si respondirent5liement et dissent: «Grant merchis à moncousin le roi de Portingal, quant si avant il se bouteen nos besongnes que il en fait guerre à nostre aversaire;et ce que il requiert, c’est requeste raisonnable;si sera aidiés hastéement, et ara li rois avis comment il10i ordonnera.» Adont n’i eut plus parolle. Li chevaliersestraingnes, pour l’amour des nouvelles que ilavoit aporté plaisans au duc de Lancastre et au contede Cambruge, fu festiiés et disgna dalés le roi, et puisdemora il là environ quinse jours as octavles de le Saint15Gorge, dont li rois d’Engletière et si oncle avoientfestiiet la feste ens ou chastiel de Windesore. Et là fumessires Robers de Namur, liquels estoit alés veoir leroi et relever ce que il tenoit de lui en Engletière, etlà furent li parlement et li conseil d’Engletière asignet20à estre à Londres, c’est à entendre au palais de Westmoustier.Je vous dirai pour quoi: tant pour lesbesongnes de Portingal qui estoient frescement venuesque pour les Escos, car les trieuwes falloient entreeuls et les Englès le premier jour de juing. Si eurent25là li prelat et li baron d’Engletière grans conssausensamble comment il poroient de ces deus coses ordonner,et estoient en estat de envoiier le duc de Lancastreen Portingal, et disoient que ce estoit uns trop longsvoiages pour lui et que, se il i aloit, on s’en poroit30bien repentir, car il entendoient que li Escot faissoientgrant aparant pour entrer en Engletière. Si fu consilliédeterminéement pour le milleur que li dus de Lancastre,[91]qui congnissoit le marce d’Escoce et les Escos,iroit sur les frontières d’Escoce et saroit comment liEscot se voroient maintenir, car mieux s’en saroitensongniier de traitiier que nuls hauls barons d’Engletière,5et feroient li Escot plus pour li que pour nulautre; et li contes de Cambruge, atout cinc cens lanceset otant d’archiers, feroit le voiage de Portingal, et,se li dus de Lancastre pooit tant exploitier as Escosque, à l’onneur dou roiaulme d’Engletière, unes10trieuwes fuissent prisses à durer trois ans, il i poroitbien aler, se li rois le trouvoit en consel, sour le moisd’aoust ou [sour] le septembre en Portingal et renforchierl’armée de son frère. Et encore i avoit unautre point pour quoi li dus de Lancastre besongnoit15à demorer en Engletière, che estoit pour ce que li roisd’Engletière avoit renvoiiet certains messages avoecqle duc de Tassem et l’arcevesque de Ravane deviers leroi d’Allemaigne, pour avoir sa sereur à moullier oupour savoir comment il en seroit, car on en estoit en20grans tretiés et avoit on estet plus d’un an. Si i estoientd’Engletière li evesques de Saint David et messiresSimons Burlé, pour toutes ces coses confremer aumieux que on poroit. A ce conseil s’acordèrent li roiset tout li signeur, et se departi li parlemens sour cel25estat, et furent nommet et escript li baron et li chevalierqui en Portingal iroient avoecques le conte deCambruge.

§ 210. Quant li contes de Bouquighem fu venus à

Londres, li Londriien li fissent bonne chière. Si s’en

20ala deviers le roi, qui estoit à Westmoustier, et si doi

oncle dallés li, le duc de Lancastre et le conte de Cambruge,

et avoit le chevalier de Portingal en sa compaignie,

pour lequel il parla premierement au roi et à ses

frères. Quant li rois et li seigneur dessus nommé en

25eurent la congnissance, si en fissent grant samblant de

joie et l’onnourèrent moult. Il presenta ses lettres au

roi: li rois les lissi, present ses oncles. Or devés vous

savoir que li rois ne faissoit riens fors par le conseil

de ses oncles, car pour che tamps il estoit encores

30moult jovenes. Si fu li chevaliers demandés et examinés,

pour tant que il avoit aportés les lettres de creance,

[90]sus quel estat il est[oit] issus hors de Portingal et venus

en Engletière. Il en leur respondi bellement et sagement

selonc le premisse que vous avés oï chi dessus;

et, quant li signeur l’eurent bien entendu, si respondirent

5liement et dissent: «Grant merchis à mon

cousin le roi de Portingal, quant si avant il se boute

en nos besongnes que il en fait guerre à nostre aversaire;

et ce que il requiert, c’est requeste raisonnable;

si sera aidiés hastéement, et ara li rois avis comment il

10i ordonnera.» Adont n’i eut plus parolle. Li chevaliers

estraingnes, pour l’amour des nouvelles que il

avoit aporté plaisans au duc de Lancastre et au conte

de Cambruge, fu festiiés et disgna dalés le roi, et puis

demora il là environ quinse jours as octavles de le Saint

15Gorge, dont li rois d’Engletière et si oncle avoient

festiiet la feste ens ou chastiel de Windesore. Et là fu

messires Robers de Namur, liquels estoit alés veoir le

roi et relever ce que il tenoit de lui en Engletière, et

là furent li parlement et li conseil d’Engletière asignet

20à estre à Londres, c’est à entendre au palais de Westmoustier.

Je vous dirai pour quoi: tant pour les

besongnes de Portingal qui estoient frescement venues

que pour les Escos, car les trieuwes falloient entre

euls et les Englès le premier jour de juing. Si eurent

25là li prelat et li baron d’Engletière grans conssaus

ensamble comment il poroient de ces deus coses ordonner,

et estoient en estat de envoiier le duc de Lancastre

en Portingal, et disoient que ce estoit uns trop longs

voiages pour lui et que, se il i aloit, on s’en poroit

30bien repentir, car il entendoient que li Escot faissoient

grant aparant pour entrer en Engletière. Si fu consillié

determinéement pour le milleur que li dus de Lancastre,

[91]qui congnissoit le marce d’Escoce et les Escos,

iroit sur les frontières d’Escoce et saroit comment li

Escot se voroient maintenir, car mieux s’en saroit

ensongniier de traitiier que nuls hauls barons d’Engletière,

5et feroient li Escot plus pour li que pour nul

autre; et li contes de Cambruge, atout cinc cens lances

et otant d’archiers, feroit le voiage de Portingal, et,

se li dus de Lancastre pooit tant exploitier as Escos

que, à l’onneur dou roiaulme d’Engletière, unes

10trieuwes fuissent prisses à durer trois ans, il i poroit

bien aler, se li rois le trouvoit en consel, sour le mois

d’aoust ou [sour] le septembre en Portingal et renforchier

l’armée de son frère. Et encore i avoit un

autre point pour quoi li dus de Lancastre besongnoit

15à demorer en Engletière, che estoit pour ce que li rois

d’Engletière avoit renvoiiet certains messages avoecq

le duc de Tassem et l’arcevesque de Ravane deviers le

roi d’Allemaigne, pour avoir sa sereur à moullier ou

pour savoir comment il en seroit, car on en estoit en

20grans tretiés et avoit on estet plus d’un an. Si i estoient

d’Engletière li evesques de Saint David et messires

Simons Burlé, pour toutes ces coses confremer au

mieux que on poroit. A ce conseil s’acordèrent li rois

et tout li signeur, et se departi li parlemens sour cel

25estat, et furent nommet et escript li baron et li chevalier

qui en Portingal iroient avoecques le conte de

Cambruge.

§ 211. Li dus de Lancastre ordonna toutes sesbesongnes et se departi dou roi et de ses frères, et,30au congiet prendre au conte de Cambruge, son frère,il li jura par sa foi loiaulment que, li revenu d’Escoce,[92]il ordonneroit tellement ses besongnes que il le sieuroithastéement en Portingal, voire se plus gransempechemens, que il ne veoit encores, ne estoientapparant en Engletière n’i avenoient. Sus cel estat,5se departi li dus de Lancastre et prist le chemin d’Escoce,et chevaucoit tant seullement li et ses hostés.

§ 211. Li dus de Lancastre ordonna toutes ses

besongnes et se departi dou roi et de ses frères, et,

30au congiet prendre au conte de Cambruge, son frère,

il li jura par sa foi loiaulment que, li revenu d’Escoce,

[92]il ordonneroit tellement ses besongnes que il le sieuroit

hastéement en Portingal, voire se plus grans

empechemens, que il ne veoit encores, ne estoient

apparant en Engletière n’i avenoient. Sus cel estat,

5se departi li dus de Lancastre et prist le chemin d’Escoce,

et chevaucoit tant seullement li et ses hostés.

Encores en che parlement darrainement fait à Londres,fu ordonnés messires Henris de Persi, contes deNorthombrelande, à estre regars de toute la terre de10Northombrelande et de l’evesquiet de Durames, rentrantjusques en Galles et la rivière de Saverne. Si sedeparti de Londres pour aler celle part, mais che fuquinse jours apriès chou que li dus de Lancastre fupartis. Ossi se departi dou roi et dou conte de Bouquighem,15son frère, li contes de Cambruge, pour alerens ou voiage que il avoit empris. Si fist faire ses pourveancesà Pleumoude, un port sus mer en la conté deBarquesière, et s’en vint là tout premiers et enmenaavoecques lui sa femme, madame Isabel, et sen fil20Jehan, et estoit li intention de li telle, et il l’acompli,que il les menroit en Portingal. Avoec le conte de Cambrugeestoient de signeurs: premierement messiresMahieux de Gournai, connestables de l’ost, messires licanonnes de Robersart, messires [Raimons] de Castiel25Noef, messires Guillaume de Biaucamp, mareschaulxde l’ost, le soudich de l’Estrade, le signeur de la Barde,le signeur de Thaleboz, messires Guillaume Helmen,messires Thumas Simon, Milles de Windesore, messiresJehans de [Sandevich] et pluiseurs autres; et30estoient le somme de cinc cens hommes et otant d’archiers.Si vinrent cil signeur et leurs gens à Pleumoude,et là se logièrent ou ens es villages d’environ, pour[93]attendre vent et cargier leurs vaissaux petit à petit; etne devoient passer nuls chevaulx, car li chemins esttrop loing d’Engletière jusques à Lusebonne en Portingal.Et estoit li chevaliers portingallois, messires Jehans5[Frenando] en leur compaignie, qui s’en aloit avoecqeulx. Si sejournèrent plus de trois sepmaines sus lemer, en faissant leurs pourveances et en attendantvent, que il avoient contraire.

Encores en che parlement darrainement fait à Londres,

fu ordonnés messires Henris de Persi, contes de

Northombrelande, à estre regars de toute la terre de

10Northombrelande et de l’evesquiet de Durames, rentrant

jusques en Galles et la rivière de Saverne. Si se

departi de Londres pour aler celle part, mais che fu

quinse jours apriès chou que li dus de Lancastre fu

partis. Ossi se departi dou roi et dou conte de Bouquighem,

15son frère, li contes de Cambruge, pour aler

ens ou voiage que il avoit empris. Si fist faire ses pourveances

à Pleumoude, un port sus mer en la conté de

Barquesière, et s’en vint là tout premiers et enmena

avoecques lui sa femme, madame Isabel, et sen fil

20Jehan, et estoit li intention de li telle, et il l’acompli,

que il les menroit en Portingal. Avoec le conte de Cambruge

estoient de signeurs: premierement messires

Mahieux de Gournai, connestables de l’ost, messires li

canonnes de Robersart, messires [Raimons] de Castiel

25Noef, messires Guillaume de Biaucamp, mareschaulx

de l’ost, le soudich de l’Estrade, le signeur de la Barde,

le signeur de Thaleboz, messires Guillaume Helmen,

messires Thumas Simon, Milles de Windesore, messires

Jehans de [Sandevich] et pluiseurs autres; et

30estoient le somme de cinc cens hommes et otant d’archiers.

Si vinrent cil signeur et leurs gens à Pleumoude,

et là se logièrent ou ens es villages d’environ, pour

[93]attendre vent et cargier leurs vaissaux petit à petit; et

ne devoient passer nuls chevaulx, car li chemins est

trop loing d’Engletière jusques à Lusebonne en Portingal.

Et estoit li chevaliers portingallois, messires Jehans

5[Frenando] en leur compaignie, qui s’en aloit avoecq

eulx. Si sejournèrent plus de trois sepmaines sus le

mer, en faissant leurs pourveances et en attendant

vent, que il avoient contraire.

Et entrues s’en aloit li dus de Lancastre vers Escoce,10et fist tant par ses journées que il vint à le chitté deBeruich, c’est le darrainne ville à ce lés là de touteEngletière; et, quant il fut là venus, il s’i aresta etenvoia un hirault en Escoce deviers le roi et les barons,et leur mandoit que il estoit là venus pour traire sour15marce, enssi que d’usage avoient eu dou tamps passé,et, se il se voloient traire avant, il en fust segnefiiés:autrement il savoit bien qu’il en avoit à faire. Li hirausdou duc parti de Bervich et chevaucha vers Haindebourcq,où li rois Robers d’Escoce, li contes de Douglas,20li contes de le Mare, li contes de Mouret et libaron d’Escoce estoient tout asamblé, car il avoient jaentendu que li dus de Lancastre venoit celle part pourtraitier à euls, et pour che s’estoient il mis en la souverainneville d’Escoce, sus les frontières d’Engletière,25tout ensamble, et enssi les trouva li hiraus d’Engletièreenvoiés de par le duc de Lancastre, liquels fistson message bien et à point, et fu bien et volentiersoïs, et eut responsse de par les signeurs d’Escoce quili dissent enssi que volentiers il oroient le duc parler.30Si rapporta li hiraus sauf conduit pour le duc de Lancastreet toutes ses gens, à durer tant comme il seroientsur marce et que il parlementeroient ensamble. Et s’en[94]retourna li hiraus confortés et pourveus des asseurances,et retourna à Bervich, et monstra au duc toutce que fait avoit. Sur ce, li dus de Lancastre se departide Bervich, mais à son departement il laissa toutes ses5pourveances en la ville, et puis prist le chemin deRosebourc, et là se loga une nuit, et à l’endemain ils’en vint logier en l’abbeïe de Mauros sur la [Tuide](c’est une abbeïe qui depart les deus roiaulmes, Escoceet Engletière), et là se tint li dus et ses hostels tant10que li Escot furent venu à la [Morlane], à trois petitesliewes de là; et, quant il furent venu, li dus en fusegnefiiés. Si commenchièrent li traitiet et li parlemententre les Escos et les Englès, et durèrent plus de quinsejours.

Et entrues s’en aloit li dus de Lancastre vers Escoce,

10et fist tant par ses journées que il vint à le chitté de

Beruich, c’est le darrainne ville à ce lés là de toute

Engletière; et, quant il fut là venus, il s’i aresta et

envoia un hirault en Escoce deviers le roi et les barons,

et leur mandoit que il estoit là venus pour traire sour

15marce, enssi que d’usage avoient eu dou tamps passé,

et, se il se voloient traire avant, il en fust segnefiiés:

autrement il savoit bien qu’il en avoit à faire. Li hiraus

dou duc parti de Bervich et chevaucha vers Haindebourcq,

où li rois Robers d’Escoce, li contes de Douglas,

20li contes de le Mare, li contes de Mouret et li

baron d’Escoce estoient tout asamblé, car il avoient ja

entendu que li dus de Lancastre venoit celle part pour

traitier à euls, et pour che s’estoient il mis en la souverainne

ville d’Escoce, sus les frontières d’Engletière,

25tout ensamble, et enssi les trouva li hiraus d’Engletière

envoiés de par le duc de Lancastre, liquels fist

son message bien et à point, et fu bien et volentiers

oïs, et eut responsse de par les signeurs d’Escoce qui

li dissent enssi que volentiers il oroient le duc parler.

30Si rapporta li hiraus sauf conduit pour le duc de Lancastre

et toutes ses gens, à durer tant comme il seroient

sur marce et que il parlementeroient ensamble. Et s’en

[94]retourna li hiraus confortés et pourveus des asseurances,

et retourna à Bervich, et monstra au duc tout

ce que fait avoit. Sur ce, li dus de Lancastre se departi

de Bervich, mais à son departement il laissa toutes ses

5pourveances en la ville, et puis prist le chemin de

Rosebourc, et là se loga une nuit, et à l’endemain il

s’en vint logier en l’abbeïe de Mauros sur la [Tuide]

(c’est une abbeïe qui depart les deus roiaulmes, Escoce

et Engletière), et là se tint li dus et ses hostels tant

10que li Escot furent venu à la [Morlane], à trois petites

liewes de là; et, quant il furent venu, li dus en fu

segnefiiés. Si commenchièrent li traitiet et li parlement

entre les Escos et les Englès, et durèrent plus de quinse

jours.

15En ces tretiés durans et parlemens faissans, avinrenten Engletière très grans meschiés de rebellions et deesmouvement de menu peuple, par lequel fait Engletièreen fu sus le point que de estre toute perdue sansrecouvrier, ne onques roiaulmes ne païs n’en fu [en20si] grant peril ne aventure comme il le fu en cellesaisson; et, pour la grant aisse et craisse où li menuspeuples d’Engletière gratoit et vivoit, s’esmut et eslevaceste rebellion, enssi que jadis s’esmurent et eslevèrenten France li Jaque Bonhomme, qui i fissent moult de25maulx et par quels incidensses li nobles roiaulmes deFrance a esté moult grevés.

15En ces tretiés durans et parlemens faissans, avinrent

en Engletière très grans meschiés de rebellions et de

esmouvement de menu peuple, par lequel fait Engletière

en fu sus le point que de estre toute perdue sans

recouvrier, ne onques roiaulmes ne païs n’en fu [en

20si] grant peril ne aventure comme il le fu en celle

saisson; et, pour la grant aisse et craisse où li menus

peuples d’Engletière gratoit et vivoit, s’esmut et esleva

ceste rebellion, enssi que jadis s’esmurent et eslevèrent

en France li Jaque Bonhomme, qui i fissent moult de

25maulx et par quels incidensses li nobles roiaulmes de

France a esté moult grevés.

§ 212. Che fu une mervilleuse cose et de povre fondacion,dont ceste pestillensse commencha en Engletière;et, pour donner exemple à toutes manières de30bonnes gens, j’en parlerai et le remonstrerai selonc ceque dou fait et de le incidensse j’en fui adont infourmés.[95]Uns usages est en Engletière, et ossi est il enpluiseurs païs, que li noble ont grant francisse susleurs hommes et les tiennent en servage, c’est à entendreque il doivent de droit et par coustume labourer5les terres des gentils hommes, quellier les grainset amener à l’ostel, mettre en la grange, batre et vaner,et par servage les fains fener et amener à l’ostel, labusce copper et amener à l’ostel, et toutes telles oevres;et doient cil homme tout ce faire par servage as10signeurs, et trop plus grant fuisson de tels gens a enEngletière que ailleurs, et en sont li gentil homme etli prelat ou doient estre servi, et par especial en laconté de Kemt, d’Exsexs, de Sousexs et de [Beteforde]en i a plus que ens ou demorant de toute Engletière.

§ 212. Che fu une mervilleuse cose et de povre fondacion,

dont ceste pestillensse commencha en Engletière;

et, pour donner exemple à toutes manières de

30bonnes gens, j’en parlerai et le remonstrerai selonc ce

que dou fait et de le incidensse j’en fui adont infourmés.

[95]Uns usages est en Engletière, et ossi est il en

pluiseurs païs, que li noble ont grant francisse sus

leurs hommes et les tiennent en servage, c’est à entendre

que il doivent de droit et par coustume labourer

5les terres des gentils hommes, quellier les grains

et amener à l’ostel, mettre en la grange, batre et vaner,

et par servage les fains fener et amener à l’ostel, la

busce copper et amener à l’ostel, et toutes telles oevres;

et doient cil homme tout ce faire par servage as

10signeurs, et trop plus grant fuisson de tels gens a en

Engletière que ailleurs, et en sont li gentil homme et

li prelat ou doient estre servi, et par especial en la

conté de Kemt, d’Exsexs, de Sousexs et de [Beteforde]

en i a plus que ens ou demorant de toute Engletière.

15Ches meschans gens ens es contrées que j’ai nomméesse commenchièrent à eslever, pour che que ildissoient que on les tenoit en trop grande servitude,et que au commenchement dou monde il n’avoit esténuls sers ne nuls n’en pooit estre, se il ne faissoit traïson20envers son signeur, enssi comme Lucifer fist enversDieu; mais il n’avoient pas celle taille, car il ne estoientne engle ne esperit, mais homme fourmet à la samblancede leurs signeurs, et on les tenoit comme bestes,laquel cose il ne voloient ne pooient plus souffrir, mais25voloient estre tout un, et, se il labouroient ou faissoientaucuns labourages pour leurs signeurs, il envoloient avoir leur salaire.

15Ches meschans gens ens es contrées que j’ai nommées

se commenchièrent à eslever, pour che que il

dissoient que on les tenoit en trop grande servitude,

et que au commenchement dou monde il n’avoit esté

nuls sers ne nuls n’en pooit estre, se il ne faissoit traïson

20envers son signeur, enssi comme Lucifer fist envers

Dieu; mais il n’avoient pas celle taille, car il ne estoient

ne engle ne esperit, mais homme fourmet à la samblance

de leurs signeurs, et on les tenoit comme bestes,

laquel cose il ne voloient ne pooient plus souffrir, mais

25voloient estre tout un, et, se il labouroient ou faissoient

aucuns labourages pour leurs signeurs, il en

voloient avoir leur salaire.

En ces esrederies les avoit dou tamps passet grandementmis et boutés uns fols prestres d’Engletière,30de la conté de Kemt, qui s’appelloit Jehans Balle, et,pour ses folles parolles, il en avoit jeut en prisondevers l’arcevesque de Cantorbie par trop de fois, car[96]cils Jehans Balle avoit eut d’usage que, les jours doudiemence après messe, quant toutes les gens issoienthors dou moustier, il s’en venoit en [l’aitre] et là praiechoitet faissoit le peuple assambler autour de li, et5leur dissoit: «Bonnes gens, les coses ne poent bienaler en Engletière ne iront jusques à tant que li bieniront tout de commun et que il ne sera ne villains negentils homs, que nous ne soions tout ouni. A quoifaire sont cil, que nous nommons signeur, plus grant10maistre de nous? A quoi l’ont il deservi? Pour quoi noustiennent il en servitude? Et, se venons tout d’un pèreet d’une mère, Adam et Eve, en quoi poent il dire nemonstrer que il sont mieux signeur que nous, forsparce que il nous font gaaignier et labourer ce que il15despendent? Il sont vestu de velours et de camocasfourés de vair et de gris, et nous sommes vesti depovres draps. Il ont les vins, les espisses et les bonspains, et nous avons le soille, le retrait [et] le paille,et [buvons] l’aige. Ils ont le sejour et les biaux manoirs,20et nous avons le paine et le travail, et le pleueet le vent as camps, et faut que de nous viengne etde nostre labeur ce dont il tiennent les estas. Noussommes appelé serf et batu, se nous ne faissons presentementleur service; et [si] n’avons souverain à qui nous25nos puissons plaindre ne qui nous en vosist oïr ne droitfaire. Alons au roi, il est jovenes, et li remonstrons nostreservitude, et li dissons que nous vollons qu’il soit autrement,ou nous i pourverrons de remède. Se nous i alonsde fait et tout ensamble, toutes manières de gens qui30sont nonmé serf et tenu en servitude, pour estre afranchi,nous sieuront. Et, quant li rois nous vera ou [orra],ou bellement ou aultrement, de remède il i pourvera.»[97]Enssi dissoit cils Jehans Balle et parolles semblablesles diemences par usage, à l’issir hors des messes asvilages, de quoi trop de menues gens l’ooient. Li aucunqui ne tendoient à nul bien disoient: «Il dist voir!»5et murmuroient et recordoient l’un à l’autre as campsou alans leurs chemins ensamble de village à autre ouen leurs maisons: «Tels coses dist Jehans Balle, et [si]dist tout voir.» Li archevesques de Cantorbie, qui enestoit enfourmés, faissoit prendre che Jehan et le10mettre en prisson, et l’i tenoit deus ou trois mois pourli castiier; et mieux vausist que très la première foisil l’eust condempné à tousjours en prisson ou faitmorir que che que il en faissoit, car il le delivroit etn’avoit point consience de li faire morir; et, quant15Jehans estoit hors de le prisson de l’arcevesque, ilrentroit en sa russe comme en devant.

En ces esrederies les avoit dou tamps passet grandement

mis et boutés uns fols prestres d’Engletière,

30de la conté de Kemt, qui s’appelloit Jehans Balle, et,

pour ses folles parolles, il en avoit jeut en prison

devers l’arcevesque de Cantorbie par trop de fois, car

[96]cils Jehans Balle avoit eut d’usage que, les jours dou

diemence après messe, quant toutes les gens issoient

hors dou moustier, il s’en venoit en [l’aitre] et là praiechoit

et faissoit le peuple assambler autour de li, et

5leur dissoit: «Bonnes gens, les coses ne poent bien

aler en Engletière ne iront jusques à tant que li bien

iront tout de commun et que il ne sera ne villains ne

gentils homs, que nous ne soions tout ouni. A quoi

faire sont cil, que nous nommons signeur, plus grant

10maistre de nous? A quoi l’ont il deservi? Pour quoi nous

tiennent il en servitude? Et, se venons tout d’un père

et d’une mère, Adam et Eve, en quoi poent il dire ne

monstrer que il sont mieux signeur que nous, fors

parce que il nous font gaaignier et labourer ce que il

15despendent? Il sont vestu de velours et de camocas

fourés de vair et de gris, et nous sommes vesti de

povres draps. Il ont les vins, les espisses et les bons

pains, et nous avons le soille, le retrait [et] le paille,

et [buvons] l’aige. Ils ont le sejour et les biaux manoirs,

20et nous avons le paine et le travail, et le pleue

et le vent as camps, et faut que de nous viengne et

de nostre labeur ce dont il tiennent les estas. Nous

sommes appelé serf et batu, se nous ne faissons presentement

leur service; et [si] n’avons souverain à qui nous

25nos puissons plaindre ne qui nous en vosist oïr ne droit

faire. Alons au roi, il est jovenes, et li remonstrons nostre

servitude, et li dissons que nous vollons qu’il soit autrement,

ou nous i pourverrons de remède. Se nous i alons

de fait et tout ensamble, toutes manières de gens qui

30sont nonmé serf et tenu en servitude, pour estre afranchi,

nous sieuront. Et, quant li rois nous vera ou [orra],

ou bellement ou aultrement, de remède il i pourvera.»

[97]Enssi dissoit cils Jehans Balle et parolles semblables

les diemences par usage, à l’issir hors des messes as

vilages, de quoi trop de menues gens l’ooient. Li aucun

qui ne tendoient à nul bien disoient: «Il dist voir!»

5et murmuroient et recordoient l’un à l’autre as camps

ou alans leurs chemins ensamble de village à autre ou

en leurs maisons: «Tels coses dist Jehans Balle, et [si]

dist tout voir.» Li archevesques de Cantorbie, qui en

estoit enfourmés, faissoit prendre che Jehan et le

10mettre en prisson, et l’i tenoit deus ou trois mois pour

li castiier; et mieux vausist que très la première fois

il l’eust condempné à tousjours en prisson ou fait

morir que che que il en faissoit, car il le delivroit et

n’avoit point consience de li faire morir; et, quant

15Jehans estoit hors de le prisson de l’arcevesque, il

rentroit en sa russe comme en devant.

De sa parolle, de sa vie et de ses oevres furent avisetet enfourmet trop grant fuisson de menues gens enla citté de Londres, qui avoient envie sur les rices et20sour les nobles, et commenchièrent à dire entre eulsque li roiaulmes d’Engletière estoit trop mal gouvrenés,et que il estoit d’or et d’argent desroeubés parceulx qui se nommoient nobles: si commenchièrentces mescheans gens en Londres à faire le mauvais et à25iaulx reveler et segnefiier à ceulx des contrées dessusdites que il venissent hardiement à Londres et amenaissentleur peuple, il trouveroient Londres ouverteet le commun de leur acord, et feroient tant devers leroi que il n’i aroit nul serf en Engletière.

De sa parolle, de sa vie et de ses oevres furent aviset

et enfourmet trop grant fuisson de menues gens en

la citté de Londres, qui avoient envie sur les rices et

20sour les nobles, et commenchièrent à dire entre euls

que li roiaulmes d’Engletière estoit trop mal gouvrenés,

et que il estoit d’or et d’argent desroeubés par

ceulx qui se nommoient nobles: si commenchièrent

ces mescheans gens en Londres à faire le mauvais et à

25iaulx reveler et segnefiier à ceulx des contrées dessus

dites que il venissent hardiement à Londres et amenaissent

leur peuple, il trouveroient Londres ouverte

et le commun de leur acord, et feroient tant devers le

roi que il n’i aroit nul serf en Engletière.

30§ 213. A ces proumesses s’esmurent chil de la contéde Kemt, cil d’Exsexs, de Sousexses, de Beteforde et[98]des païs d’environ, et se missent au chemin et vinrentvers Londres; [et se assemblèrent de pluseurs contréeset de pluseurs villages au retour de Londres], et estoientbien soissante mille, et avoient un souverain cappitain,5qui s’appelloit Wautre Tillier; avoecques li estoient, etde sa compaignie, Jaque Strau et Jehan Balle. Cil troiestoient li souverain cappitainne de tous, et, le grigneurentre eulx, c’estoit Wautre Tillier; et cils Wautres estoituns couvrères de maisons de tieulle: mauvais gars et10envenimés estoit. Quant ces mescheans gens se commenchièrentà eslever, sachiés, li Londriien, excepté cil deleur sexte, en furent tout effraé, et eurent conseil limaires de Londres et li rice homme de la ville, quantil les sentirent enssi venir de tous costés, que il leur15fremeroient les portes et n’en lairoient nul entrer enla ville, enssi qu’il fissent. Mais, quant il [eurent] toutl’afaire bien imaginet, [il dissent] que non feroient etque il se metteroient en grant peril de tous leurs fourboursardoir. Si leur ouvrirent leur ville, et il i entrèrent20ens par [fous] d’un village cent ou deus cens ouvint ou trente, enssi que les villes estoient peuplées;et, enssi que il venoient en Londres, il se logoient. Etsachiés en verité que bien les troi pars de ces gens nesavoient que il se demandoient ne qu’il queroient, mais25sieuoient l’un l’autre, enssi que bestes et enssi que liPastouriel fissent jadis, qui dissoient que il aloientconquerre la Sainte Terre, et puis tout ala à noient.Enssi venoient ces povres gens et cil villain à Londresde cent lieues, de soissante lieues, de quarante lieues,30de vint lieues et de toutes les contrées environ Londres;mais la grigneur plenté en vint des terres dessusdittes de la conté de Kemt et d’Exsexs, et demandoient[99]en venant le roi. Li gentil homme dou païs,chevalier et escuier, se commenchièrent à doubter,quant il sentirent tel peuple reveler, et, se il furent endoubte, il i ot bien raison, car pour mains s’effrée on5bien. Si se commenchièrent à mettre ensamble aumieux et au plus bel qu’il peurent.

30§ 213. A ces proumesses s’esmurent chil de la conté

de Kemt, cil d’Exsexs, de Sousexses, de Beteforde et

[98]des païs d’environ, et se missent au chemin et vinrent

vers Londres; [et se assemblèrent de pluseurs contrées

et de pluseurs villages au retour de Londres], et estoient

bien soissante mille, et avoient un souverain cappitain,

5qui s’appelloit Wautre Tillier; avoecques li estoient, et

de sa compaignie, Jaque Strau et Jehan Balle. Cil troi

estoient li souverain cappitainne de tous, et, le grigneur

entre eulx, c’estoit Wautre Tillier; et cils Wautres estoit

uns couvrères de maisons de tieulle: mauvais gars et

10envenimés estoit. Quant ces mescheans gens se commenchièrent

à eslever, sachiés, li Londriien, excepté cil de

leur sexte, en furent tout effraé, et eurent conseil li

maires de Londres et li rice homme de la ville, quant

il les sentirent enssi venir de tous costés, que il leur

15fremeroient les portes et n’en lairoient nul entrer en

la ville, enssi qu’il fissent. Mais, quant il [eurent] tout

l’afaire bien imaginet, [il dissent] que non feroient et

que il se metteroient en grant peril de tous leurs fourbours

ardoir. Si leur ouvrirent leur ville, et il i entrèrent

20ens par [fous] d’un village cent ou deus cens ou

vint ou trente, enssi que les villes estoient peuplées;

et, enssi que il venoient en Londres, il se logoient. Et

sachiés en verité que bien les troi pars de ces gens ne

savoient que il se demandoient ne qu’il queroient, mais

25sieuoient l’un l’autre, enssi que bestes et enssi que li

Pastouriel fissent jadis, qui dissoient que il aloient

conquerre la Sainte Terre, et puis tout ala à noient.

Enssi venoient ces povres gens et cil villain à Londres

de cent lieues, de soissante lieues, de quarante lieues,

30de vint lieues et de toutes les contrées environ Londres;

mais la grigneur plenté en vint des terres dessus

dittes de la conté de Kemt et d’Exsexs, et demandoient

[99]en venant le roi. Li gentil homme dou païs,

chevalier et escuier, se commenchièrent à doubter,

quant il sentirent tel peuple reveler, et, se il furent en

doubte, il i ot bien raison, car pour mains s’effrée on

5bien. Si se commenchièrent à mettre ensamble au

mieux et au plus bel qu’il peurent.

En che jour que ces meschans gens de la conté deKemt venoient à Londres, retournoit de Cantorbie lamère dou roy d’Engletière, la princesse de Galles, et10venoit de pelerignage. Si en fu en trop grant aventurede estre perdue par eux, car ces mescans gens saloientsur son char en venant et li faissoient moult de desrois,de quoi la bonne dame fu en grant esmai de limeïsmes que par [aucune] cose il ne li fesissent violensse15ou à ses damoiselles. Toutesfois Dieux l’en garda,et vint en un jour de Cantorbie à Londres, ne onquesne s’osa anuitier sour le chemin.

En che jour que ces meschans gens de la conté de

Kemt venoient à Londres, retournoit de Cantorbie la

mère dou roy d’Engletière, la princesse de Galles, et

10venoit de pelerignage. Si en fu en trop grant aventure

de estre perdue par eux, car ces mescans gens saloient

sur son char en venant et li faissoient moult de desrois,

de quoi la bonne dame fu en grant esmai de li

meïsmes que par [aucune] cose il ne li fesissent violensse

15ou à ses damoiselles. Toutesfois Dieux l’en garda,

et vint en un jour de Cantorbie à Londres, ne onques

ne s’osa anuitier sour le chemin.

A ce jour estoit li rois Richars, ses fils, ens ou castielde Londres; si vint là le princesse et trouva le roi,20dalés li le conte de Sasleberi, l’arcevesque de Cantorbie,messire Robert de Namur, le signeur de Gommegnieset pluiseurs autres, qui se tenoient tout dalés lipour le doutance de ces gens qui se reveloient enssi,et ne savoient que il demandoient. Et cheste rebellion25estoit bien sceue en l’osteil dou roi avant que il lemonstraissent ne que cils peuples isist hors de leurslieux; et, se n’i metoit point li rois remède ne conseil,dont on se poeut moult esmervillier; et, afin que toutsigneur et bonnes gens qui ne voellent que bien i30prendent exemple pour corigier les mauvais et lesrebelles, je vous esclarcirai che fait tout plainement,enssi qu’il fu demenés.

A ce jour estoit li rois Richars, ses fils, ens ou castiel

de Londres; si vint là le princesse et trouva le roi,

20dalés li le conte de Sasleberi, l’arcevesque de Cantorbie,

messire Robert de Namur, le signeur de Gommegnies

et pluiseurs autres, qui se tenoient tout dalés li

pour le doutance de ces gens qui se reveloient enssi,

et ne savoient que il demandoient. Et cheste rebellion

25estoit bien sceue en l’osteil dou roi avant que il le

monstraissent ne que cils peuples isist hors de leurs

lieux; et, se n’i metoit point li rois remède ne conseil,

dont on se poeut moult esmervillier; et, afin que tout

signeur et bonnes gens qui ne voellent que bien i

30prendent exemple pour corigier les mauvais et les

rebelles, je vous esclarcirai che fait tout plainement,

enssi qu’il fu demenés.

[100]§ 214. Le lundi, le premier jour de la sepmainne, àbonne estrine, devant le jour dou Sacrement, en l’anmille trois cens quatre vins et un, se departirent ces genset issirent hors de leurs lieux pour venir vers Londres5et pour parler au roi et pour estre tout franc, car ilvoloient que il n’i eust nul serf en Engletière. Et s’envinrent à Saint Thomas de Cantorbie, et là estoient JehansBalle, qui quidoit trouver l’arcevesque dou dit leu (maisil estoit à Londres avoecques le roi), Wautre Tieullier et10Jaques Strau. Quant il entrèrent en Cantorbie, toutesgens leur firent feste, car toute li ville estoit de leursexte, et là eurent conseil et parlement ensamble queil venroient à Londres deviers le roi; et envoièrent deleurs gens et de leurs compaignons oultre le Tamisse15en Exsexs, en Sousexsexs, en la conté de Stafort et deBetefort parler au peuple, que tout venissent de l’autrecosté à Londres: si encloroient Londres. Enssi ne leurporoit li rois escaper, et estoit leur intention que, lejour dou Sacrement ou l’endemain, il se trouveroient20tout ensamble.

[100]§ 214. Le lundi, le premier jour de la sepmainne, à

bonne estrine, devant le jour dou Sacrement, en l’an

mille trois cens quatre vins et un, se departirent ces gens

et issirent hors de leurs lieux pour venir vers Londres

5et pour parler au roi et pour estre tout franc, car il

voloient que il n’i eust nul serf en Engletière. Et s’en

vinrent à Saint Thomas de Cantorbie, et là estoient Jehans

Balle, qui quidoit trouver l’arcevesque dou dit leu (mais

il estoit à Londres avoecques le roi), Wautre Tieullier et

10Jaques Strau. Quant il entrèrent en Cantorbie, toutes

gens leur firent feste, car toute li ville estoit de leur

sexte, et là eurent conseil et parlement ensamble que

il venroient à Londres deviers le roi; et envoièrent de

leurs gens et de leurs compaignons oultre le Tamisse

15en Exsexs, en Sousexsexs, en la conté de Stafort et de

Betefort parler au peuple, que tout venissent de l’autre

costé à Londres: si encloroient Londres. Enssi ne leur

poroit li rois escaper, et estoit leur intention que, le

jour dou Sacrement ou l’endemain, il se trouveroient

20tout ensamble.

Cil qui estoient en Cantorbie entrèrent en l’abbeïede SaintThomaset i firent moult de desrois, et pillèrentet fustèrent le cambre de l’arcevesque, et dissoient, enpillant et en portant hors: «Cils canceliers d’Engletière25a eu bon marchié de ce meuble: il nous renderaconte temprement des revenues d’Engletière et desgrans pourfis que il a levés puis le couronnement douroi.» Quant il eurent che lundi fusté l’abbeïe de SaintThomas et l’abeïe de Saint Vinchant, il se partirent30[l’endemain] au matin, et tous li peuples de Cantorbieavoecq eulx, et prissent le chemin de Roceste. Etenmenoient toutes gens des villages à destre et à[101]senestre, et, en cheminant et allant, il fondefloient etabatoient, enssi que uns tempestes, maisons d’avocaset de procureurs de le court dou roi et de l’arcevesque,et n’en avoient nulle merci.

Cil qui estoient en Cantorbie entrèrent en l’abbeïe

de SaintThomaset i firent moult de desrois, et pillèrent

et fustèrent le cambre de l’arcevesque, et dissoient, en

pillant et en portant hors: «Cils canceliers d’Engletière

25a eu bon marchié de ce meuble: il nous rendera

conte temprement des revenues d’Engletière et des

grans pourfis que il a levés puis le couronnement dou

roi.» Quant il eurent che lundi fusté l’abbeïe de Saint

Thomas et l’abeïe de Saint Vinchant, il se partirent

30[l’endemain] au matin, et tous li peuples de Cantorbie

avoecq eulx, et prissent le chemin de Roceste. Et

enmenoient toutes gens des villages à destre et à

[101]senestre, et, en cheminant et allant, il fondefloient et

abatoient, enssi que uns tempestes, maisons d’avocas

et de procureurs de le court dou roi et de l’arcevesque,

et n’en avoient nulle merci.

5Quant il furent venu à Rocestre, on leur fist grantchière, car les gens de la ville les attendoient, quiestoient de leur sexte, et alèrent ou castiel et prissentle chevalier qui gardiiens en estoit et cappitainne de laville, et se nommoit messires Jehans Meuton. [Si] li10dissent: «Il faut que vous en venés avec nous et quevous soiés nos souverains menères et cappitains, pourfaire che que nous voldrons.» Li chevaliers s’excusamoult bellement, et remonstra pluiseurs raisons d’escusances,se elles peussent riens valloir, mais nenil,15car on li dist: «Messire Jehan, messire Jehan, se vousne faites ce que nous vollons, vous estes mors!» Lichevaliers veoit che peuple tout foursené et aparillietde li ochire: si doubta le mort, et obeï à eux, et semist oultre son gré en leur route.

5Quant il furent venu à Rocestre, on leur fist grant

chière, car les gens de la ville les attendoient, qui

estoient de leur sexte, et alèrent ou castiel et prissent

le chevalier qui gardiiens en estoit et cappitainne de la

ville, et se nommoit messires Jehans Meuton. [Si] li

10dissent: «Il faut que vous en venés avec nous et que

vous soiés nos souverains menères et cappitains, pour

faire che que nous voldrons.» Li chevaliers s’excusa

moult bellement, et remonstra pluiseurs raisons d’escusances,

se elles peussent riens valloir, mais nenil,

15car on li dist: «Messire Jehan, messire Jehan, se vous

ne faites ce que nous vollons, vous estes mors!» Li

chevaliers veoit che peuple tout foursené et aparilliet

de li ochire: si doubta le mort, et obeï à eux, et se

mist oultre son gré en leur route.

20Tout en tel manière avoient fait cil des autres contréesd’Engletière, d’Exsexes, de Sousexses, de Kemt,de Stafort, de Betefort, de l’evesquiet de [Norduich],jusques à [Gernemue] et jusques à [Line], et mis leschevaliers et les gentils hommes en leur obeïssance, et25tels que le signeur de [Morlais], un grant baron, messireEstièvene de Halles et messire [Estienne] de [Cosington],et les faissoient venir avoec eux.

20Tout en tel manière avoient fait cil des autres contrées

d’Engletière, d’Exsexes, de Sousexses, de Kemt,

de Stafort, de Betefort, de l’evesquiet de [Norduich],

jusques à [Gernemue] et jusques à [Line], et mis les

chevaliers et les gentils hommes en leur obeïssance, et

25tels que le signeur de [Morlais], un grant baron, messire

Estièvene de Halles et messire [Estienne] de [Cosington],

et les faissoient venir avoec eux.

Or, regardés le grant derverie. Se il fuissent venu àleur entente, il eussent destruit tous les nobles en30Engletière; et après en autres nations tous menuspeuples se fust revelés, et prendoient piet et examplesour cheux de Gaind et de Flandres, qui se rebelloient[102]contre leur signeur. Et en celle propre anée li Parisiienle fissent ossi et trouvèrent à faire les maillès de fier,dont il fissent plus de vint mille, sicom je vous recorderaiquant je serai venus jusques à là, mais nous5poursieurons à parler premierement de ceulx d’Engletière.

Or, regardés le grant derverie. Se il fuissent venu à

leur entente, il eussent destruit tous les nobles en

30Engletière; et après en autres nations tous menus

peuples se fust revelés, et prendoient piet et example

sour cheux de Gaind et de Flandres, qui se rebelloient

[102]contre leur signeur. Et en celle propre anée li Parisiien

le fissent ossi et trouvèrent à faire les maillès de fier,

dont il fissent plus de vint mille, sicom je vous recorderai

quant je serai venus jusques à là, mais nous

5poursieurons à parler premierement de ceulx d’Engletière.

§ 215. Quant cils peuples, qui estoit logiés à Rocestre,eurent fait che pour quoi il estoient là venu, il se departirentet passèrent la rivière et vinrent à Brainforde,10et toudis tenant leur oppinion d’abatre à destre et àsenestre devant eux hostels et mansions d’avocas etde procureurs. Ne nul n’en deportoient, et copèrenten venant à pluiseurs hommes les testes et cheminèrenttant qu’il vinrent à quatre lieues de Londres, et se15logièrent sour une montaigne que on appelle ou païsBlaquehède, c’est à dire en françois la Noire Bruière,et dissoient en venant que il estoient au roi et au noblecommun d’Engletière.

§ 215. Quant cils peuples, qui estoit logiés à Rocestre,

eurent fait che pour quoi il estoient là venu, il se departirent

et passèrent la rivière et vinrent à Brainforde,

10et toudis tenant leur oppinion d’abatre à destre et à

senestre devant eux hostels et mansions d’avocas et

de procureurs. Ne nul n’en deportoient, et copèrent

en venant à pluiseurs hommes les testes et cheminèrent

tant qu’il vinrent à quatre lieues de Londres, et se

15logièrent sour une montaigne que on appelle ou païs

Blaquehède, c’est à dire en françois la Noire Bruière,

et dissoient en venant que il estoient au roi et au noble

commun d’Engletière.

Quant cil de Londres seurent que il estoient si priès20d’eux logiés, il fremèrent le porte dou pont de laTamise et i missent gardes; et ceste ordonnance fistfaire li maires de Londres, sire Jehans Walourde, etpluiseurs rices bourgois de Londres qui n’estoient pasde leur sexte, mais il en i avoit en Londres de menues25gens plus de trente mille.

Quant cil de Londres seurent que il estoient si priès

20d’eux logiés, il fremèrent le porte dou pont de la

Tamise et i missent gardes; et ceste ordonnance fist

faire li maires de Londres, sire Jehans Walourde, et

pluiseurs rices bourgois de Londres qui n’estoient pas

de leur sexte, mais il en i avoit en Londres de menues

25gens plus de trente mille.

Adont eurent avis chils peuples, qui estoit logiés sourla montaigne de Blaquehède, que il envoieroient leurchevalier devers le roi parler à li qui estoit en la Tour,et li manderoient que il venist parler à eux, et que30tout ce que il faisoient, c’estoit pour li, car li roiaulmesd’Engletière un[e] grant fuison d’ennées avoit esté mal[103]gouvrenés à l’honneur dou roiaulme et au pourfit dumenu peuple, et par ses oncles et par son clergiet etprinchipaument par l’arcevesque de Cantorbie, soncancelier, dont il voloient ravoir compte.

Adont eurent avis chils peuples, qui estoit logiés sour

la montaigne de Blaquehède, que il envoieroient leur

chevalier devers le roi parler à li qui estoit en la Tour,

et li manderoient que il venist parler à eux, et que

30tout ce que il faisoient, c’estoit pour li, car li roiaulmes

d’Engletière un[e] grant fuison d’ennées avoit esté mal

[103]gouvrenés à l’honneur dou roiaulme et au pourfit du

menu peuple, et par ses oncles et par son clergiet et

princhipaument par l’arcevesque de Cantorbie, son

cancelier, dont il voloient ravoir compte.

5Li chevaliers n’osa dire ne faire dou contraire, queil ne venist sus le Tamisse à l’encontre de la Tour, etse fist naviier oultre l’aighe. Li rois et cil qui estoientou castiel de Londres, qui desiroient à oïr des nouvelles,quant il veïrent le batelet venir fendant la10Tamisse, si dissent: «Vechi aucune ame qui nousaporte nouvelles!» Et estoient, je vous di, en grantdoubtance là dedens. Evous venir au rivage le chevalier:on li fist voie; on le mena devant le roi qui estoiten une cambre, le princesse sa mère dallés li et ses15deus frères, messire Thumas le conte de Kemt, messireJehans de Hollandes, le conte de Sasebry, le conte deWaruich, le conte d’Asquesuffort, l’archevesque deCantorbie, le grant prieux d’Engletière dou Temple,messire Robert de Namur, le signeur de Vertaing, le20signeur de Gommegnies, messire Henri de Senselles,le maire de Londres et aucuns bourgois notables deLondres, qui tout se tenoient dalés le roi. Li chevaliersmessires Jehans Meuton, qui bien fu cogneus entreiaulx, car il estoit officiers dou roi, se mist en genous25devant le roi, et li dist: «Mon très redoubté signeur,ne voelliés mies prendre en desplaissance le mesageque il me convient faire, car, chiers sires, c’est deforce que je sui venus si avant.»—«Nenil, dist lirois, messire Jehan, dites che dont vous estes cargiés:30je vous tieng pour excusé.»—«Très redoubtéssires, li communs de vostre roiaulme m’envoiedevers vous pour traitiier, et vous prient que vous[104]voelliés venir parler à eux sus la montaigne de laBlaquehède, car il ne desirent nullui à avoir que vous;et n’aiés nulle doubtance de vostre personne, car ilne vous feront ja mal, et vous tiennent et tenront tousjours5à roi; mais il vous monsteront, che dient, pluiseurscoses qui vous sont necessaires à oïr, quant ilparleront à vous, desquels coses je ne sui pas cargiésde vous dire. Mais, très chiers sires, voelliés moi donnerresponse telle qui les apaisse et que il sachent de10verité que j’aie esté [devers] vous, car il ont mesenffans en ostages pour moi vers euls et les feroientmorir, se je ne retournoie.» Respondi li rois: «Vousarés response, et tantos.»

5Li chevaliers n’osa dire ne faire dou contraire, que

il ne venist sus le Tamisse à l’encontre de la Tour, et

se fist naviier oultre l’aighe. Li rois et cil qui estoient

ou castiel de Londres, qui desiroient à oïr des nouvelles,

quant il veïrent le batelet venir fendant la

10Tamisse, si dissent: «Vechi aucune ame qui nous

aporte nouvelles!» Et estoient, je vous di, en grant

doubtance là dedens. Evous venir au rivage le chevalier:

on li fist voie; on le mena devant le roi qui estoit

en une cambre, le princesse sa mère dallés li et ses

15deus frères, messire Thumas le conte de Kemt, messire

Jehans de Hollandes, le conte de Sasebry, le conte de

Waruich, le conte d’Asquesuffort, l’archevesque de

Cantorbie, le grant prieux d’Engletière dou Temple,

messire Robert de Namur, le signeur de Vertaing, le

20signeur de Gommegnies, messire Henri de Senselles,

le maire de Londres et aucuns bourgois notables de

Londres, qui tout se tenoient dalés le roi. Li chevaliers

messires Jehans Meuton, qui bien fu cogneus entre

iaulx, car il estoit officiers dou roi, se mist en genous

25devant le roi, et li dist: «Mon très redoubté signeur,

ne voelliés mies prendre en desplaissance le mesage

que il me convient faire, car, chiers sires, c’est de

force que je sui venus si avant.»—«Nenil, dist li

rois, messire Jehan, dites che dont vous estes cargiés:

30je vous tieng pour excusé.»—«Très redoubtés

sires, li communs de vostre roiaulme m’envoie

devers vous pour traitiier, et vous prient que vous

[104]voelliés venir parler à eux sus la montaigne de la

Blaquehède, car il ne desirent nullui à avoir que vous;

et n’aiés nulle doubtance de vostre personne, car il

ne vous feront ja mal, et vous tiennent et tenront tousjours

5à roi; mais il vous monsteront, che dient, pluiseurs

coses qui vous sont necessaires à oïr, quant il

parleront à vous, desquels coses je ne sui pas cargiés

de vous dire. Mais, très chiers sires, voelliés moi donner

response telle qui les apaisse et que il sachent de

10verité que j’aie esté [devers] vous, car il ont mes

enffans en ostages pour moi vers euls et les feroient

morir, se je ne retournoie.» Respondi li rois: «Vous

arés response, et tantos.»


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