CHAPITRE XXII.

1385, 8 juillet.CHEVAUCHÉE EN NORTHUMBERLAND DES ARMÉES FRANÇAISE ET ÉCOSSAISE.—14 juillet.CONVOCATION DE L’ARMÉE ANGLAISE A NEWCASTLE.—6 août.LE ROI RICHARD ENTRE EN ÉCOSSE.—4-14 août.JEAN DE VIENNE ÉVITE LE COMBAT; SA CHEVAUCHÉE EN ANGLETERRE.—10-20 août.CHEVAUCHÉE DE L’ARMÉE ANGLAISE EN ÉCOSSE; SON RETOUR EN ANGLETERRE.—Septembre-novembre.DISSENTIMENTS ENTRE FRANÇAIS ET ÉCOSSAIS.—5 décembre.DE RETOUR EN FRANCE, JEAN DE VIENNE DISSOUT L’ARMÉE D’ÉCOSSE(§§467à488).

Le roi d’Écosse est enfin venu à Édimbourg et, poussé par ses fils, consent à chevaucher en pays anglais en compagnie de l’amiral Jean de Vienne et des chevaliers français. Il fait son mandement, auquel répondent plus de 3,000 hommes, tous à cheval[320]. P.253,254,431.

On équipe le mieux possible les chevaliers écossais avec des armures envoyées de Paris, et Jean de Vienne donne le signal du départ. L’armée entre en Northumberland, passe par Melros et par Roxburgh, qu’elle renonce à prendre; puis, descendant la Tweed, s’empare de deux châteaux. P.254à256,431,432.

Elle arrive devant un autre château, nommé Werk, qui appartient à Jean de Montagu[321]. Malgré la vigoureuse résistance du capitaine Guillaume de Leyburn[322], Werk est pris par les Français, qui le démantèlent[323]. P.256,257,432.

Cela fait, Jean de Vienne et ses compagnons s’acheminent vers Alnwick et brûlent et pillent un certain nombre de villages des alentours[324]; ils parviennent jusqu’à Bothal[325], qu’ils n’assiègent pas, et jusqu’à Morpeth, à mi-chemin entre Berwick et Newcastle. Là, ils apprennent que le duc de Lancastre, les comtes de Northumberland et de Nottingham, Jean de Nevill, accompagnés de nombreux barons et de l’archevêque d’York, Alexandre de Nevill, ainsi que de l’évêque de Durham, Jean de Fordham, marchent à leur rencontre.

Pour mieux soutenir le choc[326], l’armée française rentre dans le pays de Berwick et prend le chemin de Dunbar[327]. P.257,258,432,433.

Le roi d’Angleterre, connaissant la venue des Français en Écosse, a fait depuis longtemps ses préparatifs[328]et rassembléson armée[329]. Il s’avance le long des côtes anglaises, en compagnie de ses deux oncles, les comtes de Cambridge[330]et de Buckingham[331], et de ses deux frères, Thomas Holand, comte de Kent, et Jean Holand[332]. Avec eux sont les comtes de Salisbury, d’Arondel[333], d’Oxford, de Pembroke, de Stafford[334], de Devonshire, Thomas Le Despenser et autres barons et chevaliers[335], en tout 4,000 lances et 50,000 archers, sans compter les 2,000 lances et les 20,000 archers qui opèrent à la frontière d’Écosse sous les ordres du duc de Lancastre[336], du comte de Northumberland[337], du comte de Nottingham[338]et autres. P.258,259,433,434.

L’armée royale, pressentant qu’une action décisive va avoirlieu, arrive à marches forcées à Saint-Jean-de-Beverley, où elle loge. P.259,434.

Querelle entre Jean Holand et Raoul[339]de Stafford. Ce dernier est tué. P.260à263,434,435.

Plainte du comte de Stafford auprès du roi, qui lui promet justice[340]. P.263à265,435,436.

Poursuivant son chemin vers l’Écosse, le roi d’Angleterre, à la tête d’une armée de 7,000 hommes d’armes et de 60,000 archers, passe par Durham[341]et Newcastle[342], et s’arrête quelque temps à Berwick[343], où il est bien reçu par le capitaine Mathieu Redman. De là il traverse la Tweed[344], arrive à Roxburgh et à Melros, dont il brûle et détruit l’abbaye. Jean de Vienne fait tous ses efforts pour décider les Écossais à combattre. P.265,266,436.

Devant les mauvaises dispositions de ses alliés, l’amiral renonce à mettre en face de la nombreuse armée ennemie ses 2,000 lances et ses 30,000 autres combattants mal armés. Il laissera donc les Anglais faire leur chevauchée, et cedurant il ira ailleurs tenter même aventure[345]. P.266,267,436,437.

Les Écossais se dirigent vers le sud, détruisant tout sur leur passage et cachant dans les forêts leurs objets précieux; ils parcourent ainsi la terre de Mowbray[346], appartenant au comte de Nottingham, le comté de Stafford[347], les terres des seigneurs de Graystock et de Musgrave, et prennent le chemin de Carlisle[348]. P.267,268,437,438.

Pendant ce temps, le roi d’Angleterre occupe Édimbourg, où il reste cinq jours, et livre tout aux flammes[349]. Il prend ensuite et brûle la ville et l’abbaye de Dunfermlin. De là, l’armée royale vient mettre le siège devant Stirling, dont elle ne peut s’emparer, et ravage les domaines de Robert Erskine. P.268,269,438,439.

Après avoir passé la Tay, elle brûle les villes de Saint-Johnston[350]et de Dundee; ses éclaireurs s’avancent même jusqu’à Aberdeen, sans rien tenter contre la ville. P.269,270,439.

L’expédition de Jean de Vienne, portant la misère et la ruinedans des pays qui jamais, jusque-là, n’ont souffert de la guerre, est enfin arrivée devant Carlisle, défendu par Louis de Clifford[351], Guillaume[352]de Nevill, Thomas Musgrave et son fils, David Holegrave[353], Dagorisset[354]et autres chevaliers. Le siège commence. P.270,271,439,440.

Le roi Richard, après avoir ravitaillé son armée, se propose de passer les montagnes du Northumberland et d’aller au-devant de Jean de Vienne. Il est dissuadé de ce projet par le comte d’Oxford, qui lui fait entrevoir les dangers de l’entreprise[355]et le met en garde contre les desseins ambitieux du duc de Lancastre, son oncle. P.271à273,440,441.

Explications orageuses entre le roi et le duc de Lancastre, qui proteste de son dévouement[356]. Le retour en Angleterre est décidé[357]. P.273,274,441,442.

Apprenant cette nouvelle, l’amiral Jean de Vienne et ses compagnons renoncent, eux aussi, à continuer leur chevauchée. Ils rentrent donc en Écosse[358], où ils trouvent tout le pays détruit. De nouveaux dissentiments s’élèvent entre les Écossais et les Français, auxquels on reproche d’avoir ruiné la terre autant que l’ont fait les Anglais. P.274à276,442,443.

C’est à peine si les chevaliers français peuvent trouver à se nourrir, même en payant fort cher; en butte aux tracasseries multiples de leurs alliés[359], ils refusent de passer l’hiver en Écosse et demandent à partir.

L’amiral, qui aurait voulu hiverner[360], dans l’espoir de recevoir des renforts au commencement de l’été[361], consent à donner congé à ceux qui veulent le quitter. Nouvelles contestations avec les Écossais, qui laissent partir les chevaliers de peu d’importance et les écuyers, mais retiennent les autres, prétendant avant ce départ être indemnisés des préjudices qu’ils ont soufferts du fait des Français. P.276,277,443,444.

Malgré l’intervention des comtes de Douglas et de Moray, il faut satisfaire les Écossais. L’amiral, s’étant fait présenter un état des réclamations, s’engage à ne pas quitter le pays avant paiement intégral.

Cette promesse permet à un certain nombre de chevaliers et d’écuyers de retourner à l’Écluse[362]. P.277,278,444à446.

L’amiral fait alors connaître au roi de France et au duc de Bourgogne les exigences des Écossais, qui demandent non seulement à recevoir leurs gages comme ayant servi le roi de France, mais encore à être indemnisés de la perte de leurs récoltes.

Les paiements ont lieu à Bruges, et l’amiral peut partir[363]. De nombreux chevaliers l’accompagnent à l’Écluse[364], mais d’autres se dirigent sur le Danemark[365], la Suède, la Norvège, l’Irlande et même la Prusse. P.278à280,446,447.

De retour en France, Jean de Vienne démontre au roi le peu de fond qu’il faut faire sur l’alliance écossaise; il lui donne aussi des renseignements sur les forces de l’armée anglaise, contre laquelle le duc de Bourgogne voudrait organiser une grande expédition[366]. P.280à282,447à449.

1385, 12-29 octobre.PRÉLIMINAIRES DE PAIX.—18 décembre.TRAITÉ DE TOURNAI.—1386, 4 janvier.ENTRÉE DU DUC ET DE LA DUCHESSE DE BOURGOGNE A GAND(§§489à502).

Pour tenter sûrement une expédition contre l’Angleterre, que désirent le roi et le duc de Bourgogne et qu’approuvent leConnétable et l’amiral Jean de Vienne, il est de toute nécessité que la paix soit conclue avec les Gantois. Aussi le duc de Bourgogne se montre-t-il plus accueillant pour leurs propositions[367]. P.282,283,449à451.

Depuis sept ans que durent les hostilités, le commerce des Flandres est presque ruiné et les villes souffrent de l’arrêt des affaires[368]. P.283,284,451à453.

Les gens sages de la ville déplorent cet état de guerre, qu’ils redoutent de voir se renouveler et s’aggraver bientôt; mais ils n’osent en parler tout haut, par peur de Jean Bourchier, le gouverneur anglais, et de Pierre du Bois, soutenu par le parti des agitateurs. P.284à286,453à455.

Deux d’entre les notables cependant, Roger Everwyn[369], un batelier, et Jacques d’Eertbuer[370], un boucher, se décident à agir, après s’être assurés secrètement du concours de leurs métiers. P.286,287,455à457.

Ils envoient un chevalier de Gand, Jean de Heyle, auprès du duc de Bourgogne pour implorer son pardon et lui dire combien la majorité des Gantois désire la paix, ne demandant que le maintien de leurs franchises.

Le duc consent à le recevoir, mais encore veut-il être certain de pouvoir compter sur François Ackerman, qu’il suppose favorable à la paix. Jean de Heyle obtient l’adhésion d’Ackerman, alors capitaine de Gavre, et retourne à Gand, muni des lettres du duc confirmant les franchises et accordant le pardon[371]. Il fait part de la réussite de ses négociations à RogerEverwyn et à Jacques d’Eertbuer. P.288,289,457à460.

Rendez-vous est pris entre eux pour le jeudi suivant[372], neuf heures du matin. Jean de Heyle apportera les lettres du duc de Bourgogne; Roger Everwyn et Jacques d’Eertbuer, entourés de leurs amis et des doyens des métiers, qui, presque tous, sont de leur opinion, sauront bien décider le conseil communal à signer la paix.

Pierre du Bois et Jean Bourchier, informés de ce dessein, sont résolus à s’y opposer par la force et à ne pas laisser répudier ainsi par la ville de Gand l’alliance anglaise. P.290,291,460,461.

A leur tour, Roger Everwyn et Jacques d’Eertbuer ont connaissance des projets de Pierre du Bois, et, le jeudi arrivé, ils devancent l’heure du rendez-vous et se rassemblent avec tout leur monde sur la place du marché. Pierre du Bois et Jean Bourchier s’y présentent bientôt avec leurs partisans et la garnison anglaise; mais, en présence du nombre toujours grossissant de leurs adversaires, ils renoncent à la lutte[373]. P.291à293,461à463.

Pierre du Bois s’esquive, craignant d’être mis à mort. Jean Bourchier obtient la vie sauve; il est autorisé à sortir de la ville, lui et les siens. P.293à295,463,464.

Jean de Heyle paraît alors sur le marché porteur des lettres du duc de Bourgogne, qui sont bien accueillies des Gantois[374].François Ackerman, consulté, est d’avis de conclure la paix. Jean de Heyle retourne donc à Arras[375]pour rendre compte de ces événements au duc, qui signe tout d’abord une trêve valable jusqu’au 1erjanvier 1386[376].

Grâce à Ackerman, Pierre du Bois n’est pas inquiété et attend tranquillement la fin des négociations. P.295à297,464,465.

Durant la trêve, on choisit les plénipotentiaires chargés d’aller à Tournai signer l’accord entre les Gantois et le duc de Bourgogne. Le choix se porte en premier lieu sur François Ackerman, puis sur Roger Everwyn et Jacques d’Eertbuer[377]. Ils arrivent à Tournai à l’octave de la Saint-André[378]et se logent à l’hôtel du Saumon, rue Saint-Brice, avec 50 chevaux[379].

Le 5 décembre[380], le duc et la duchesse de Bourgogne, accompagnés de madame de Nevers, entrent à Tournai. Le traité négocié par Jean de Heyle[381]est bientôt signé et promulgué. P.297,298,465.

Par ce traité, signé le 18 décembre[382], le duc de Bourgogne pardonne aux Gantois, qui se reconnaissent ses loyaux sujets; il confirme les privilèges de Gand et des villes alliées, et restitue leurs biens aux bannis[383]. A l’accord interviennent la duchesse de Brabant, le duc Aubert, un certain nombre de barons et de nobles de Flandre[384], ainsi que les communes de Bruges, d’Ypres, du Franc, de Malines et d’Anvers. P.298à309,465à472.

Ces clauses fixées et arrêtées, on échange les ratifications de la paix, malgré l’opposition des gens de Bruges, qui s’en trouvent lésés[385]. Cela fait, Ackerman, Everwyn, Jacques d’Eertbuer et les bourgeois de Gand remercient la duchesse de Brabant de sa gracieuse intervention, et, prenant congé du duc de Bourgogne, s’en retournent à Gand, tandis que le duc se rend,en passant par Lille, à Arras, où il est au moment de Noël[386].

Pierre du Bois hésite à séjourner à Gand, où il craint les représailles de la famille du seigneur d’Herzeele, mis à mort par lui, et d’autres encore. Il s’en ouvre à François Ackerman, qui l’engage à rester et à se fier à la parole du duc de Bourgogne. Malgré cet avis, Pierre du Bois préfère accompagner en Angleterre Jean Bourchier et la garnison anglaise. P.309à311,472à474(autre rédaction, p.476à478)[387].

Peu de temps après, ils quittent, en effet, la ville de Gand, et Pierre du Bois emmène avec lui sa femme et ses enfants, ainsi que tous ses meubles. P.311à313,474,475(autre rédaction, p.478,479).

Ils s’embarquent à Calais et se rendent à Windsor, où Jean Bourchier présente Pierre du Bois au roi, qui l’accueille avec bienveillance et le gratifie d’une pension de 100 livres sterling par an.

Ackerman reste à Gand; il eût mieux fait d’imiter Pierre du Bois[388]. P.313,475,476(autre rédaction, p.479).

CHRONIQUESDE J. FROISSART.

[1]§ 313. Nous nos soufferons un petit à parler dePhelippe d’Artevelle, et parlerons dou jone roi Charlede France, qui sejournoit à Arras, liquels avoit trèsgrant volenté, et bien le monstroit, d’entrer en5Flandres pour abatre l’orgoel des Flamens. Tous lesjours li venoient gens d’armes de tous costés. Quantli rois ot sejourné en Arras vuit jours, il s’en parti ets’en vint à Lens en Artois, et là fut deus jours. Autierch jour de novembre, il s’en parti et s’en vint à10Seclin et là s’aresta; et furent li signeur, li connestablesde France et li mareschal de France, de Bourgongneet de Flandres, ensamble en conseil pour savoir commenton s’ordonneroit, car on dissoit communementen l’ost que ce estoit cose imposible d’entrer en15Flandres, ou cas que li passage de la rivière estoientsi fort gardé. Encores de rechief tous les jours il[2]plouvoit tant que il faisoit si fresc que on ne pooit aleravant, et disoient li aucun sage dou roiaulme de Franceque che estoit grans outrages par tel tamps de avoiramenet le roi si avant en tel païs, et que on deuist5bien avoir atendu jusques à l’esté pour guerriier enFlandres. [Si] dist li sires de Cliçon, connestables deFrance, en conseil: «Je ne congnois che païs deFlandres, car onques n’i fui en me vie. Ceste rivièredou Lis est telle et si malle à passer que on n’i puet10trouver passage fors que par les certains pas?»—Onli respondi: «Sire, oïl: ne il n’i a nul gué, et siettout son courant sus marescages, où on ne poroitchevauchier.» Dont demanda li connestables: «Et dontvient elle d’amont?» On li respondi qu’elle venoit de15devers Aire et Saint Omer. «Puisque elle a commenchement,dist li connestables, nous le paserons bien.Ordonnons nos gens et leur faissons prendre le cheminde Saint Omer, et là passerons nous la rivière à nostreaise, et enterons en Flandres et [irons ces Flamens20combatre] au lonc dou païs où qu’il soient, ou devantIppre ou ailleurs; il sont bien si orgilleux et sioutrequidiet que il venront contre nous.» A ce pourposdou connestable s’acordoient tout li mareschal. Etdemorèrent en cel estat celle nuit jusques à l’endemain25que li sires de Labreth, li sires de Couchi, messiresAmmenions de Poumiers, messires Jehans de Viane,amiraux de France, messires Guillaumes de Poitiers,bastars de Lengres, li Bèghes de Velaines, messiresRaouls de Couchi, li contes de Conversant, li viscontes30d’Aci, messires Raoulx de Rainneval, li sires de Sempi,messires Guillaumes des Bordes, li sires de Sulli,messires [Oliviers] de Claiequin, messires Meurisses[3][de Treseguidi], messires Guis li Baveux, messiresNicolles Penniel, li doi mareschal de France, messiresLoeïs de Sansoire, et le signeur de Blainville, et limareschal de Bourgongne et de Flandres, et messires5Enguerans d’Oedins, vinrent en la cambre dou connestablede France, pour avoir certain arest et aviscomment on s’ordonneroit: se on passeroit parmi Lillepour aler à Commines et à Warneston, où li pasestoient gardé, ou se on iroit amont, vers le Gorge,10le Ventie et Saint Venant et Estelles, passer là larivière dou Lis.Là ot entre ces signeurs pluiseurs parolles retournées,et dissoient chil qui cognissoient le païx: «Certes,ou tamps de maintenant, il ne fait [nul aler] en che15païx de Claremban, ne en la tere de Bailloel, ne en lacastelerie de Cassel, de Furgnes ne de Berghes.»—«Etquel chemin tenrons nous dont?» dist li connestables.Là dist li sires de Couchi une mout haute parolle:20«De men avis je conseilleroie que nous alissons àTournai là passer l’Escaut et cheminer devant Audenarde,che chemin là ferons nous bien aise, et là combatrenos ennemis; nous n’arons nul empechement.L’Escaut passet à Tournai, si venrons devant Audenarde25et cerons droit ou logeïs Phelippe d’Artevelle,et si serons tous les jours rafresqui de toutes pourveancesqui nous [venront] dou costé de Hainnau etqui nous sieuront de Tournai par la rivière.» Cesteparolle dou signeur de Couchi fu bien entendue et30volentiers oïe, et des aucuns longhement soustenue.Mais li connestables et li mareschal s’enclinoient tropplus à aler toudis de[vant] lui et querir et faire brief[4]passage à son loial pooir que de aler à destre ne àsenestre querre plus lontain chemin; et i metoientraisons raisonnables, car il dissoient: «Se nous queronsautres chemins que le droit, nous ne monsterons pas5que nous soions droites gens d’armes, à tout le mainsse nous n’en faissons nostre devoir de aler taster seaucunement à ce pas à Commines qui est gardés, sedesous ou desus ne poons passer la rivière. Encoresoultre, se nous eslongons nos ennemis, nous les resjoïrons10et rafresquirons de nouviaulx consaulx, etdiront que nous les fuions. Et [si] i a encores un pointqui fait grandement à doubter: nous ne savons susquel estat cil qui sont alé en Engletère sont, car, separ aucune incidense confors leur venoit de ce costé,15il nous donroit grant empechement. Si vault trop mieuxque nous nos delivrons de entrer au plus brief quenous poons en Flandres, que longhement determiner,et enprendons de fait et de bon corage le chemin deCommines; Dieux nous aidera. Nous avons par tant de20fois passé et rappassé grosses rivières que ceste rivièredou Lis ne nous devera pas tenir trop longhement.Comment que soit, quant nous serons sus les rives,arons nous avis, et cil qui seront en nostre compaignieen l’avant garde, qui ont veut puis vint ans ou25trente tamaint passage plus perilleus que cils chi nesoit, que nous passerons la rivière; et quant nousserons oultre, nostre ennemi et li païs de Flandresseront plus esbahi cent fois que dont que à nostre aisenous aillons querir à senestre ou à destre hors de nostre30droit chemin passage, et nous porons adont nommeret compter signeur de Flandres.» Tout s’acordèrentà che darrain pourpos, ne onques depuis il ne[5]fu brisiés, ne nuls autres remis sus, et pour che quechil vaillant signeur se trouvoient là tout ensamble, ildisent: «C’est bon que nous avisons et regardons asordonnances des batailles, et liquel iront en l’avant5garde avoec le connestable, et liquel ordonneront deschemins pour passer et chevauchier tout à l’ouni,et liquel menront les gens de piet, et liquel serontordonné pour courir et descouvrir les ennemis, etliquel seront en la bataille dou roi, et comment et de10quoi il le serviront, et liquels portera l’oriflambe deFrance et liquel l’aideront à garder, et liquel serontsus ele et liquel seront en l’arière garde.» De toutesces coses eurent il là avis et ordenance.

[1]§ 313. Nous nos soufferons un petit à parler de

Phelippe d’Artevelle, et parlerons dou jone roi Charle

de France, qui sejournoit à Arras, liquels avoit très

grant volenté, et bien le monstroit, d’entrer en

5Flandres pour abatre l’orgoel des Flamens. Tous les

jours li venoient gens d’armes de tous costés. Quant

li rois ot sejourné en Arras vuit jours, il s’en parti et

s’en vint à Lens en Artois, et là fut deus jours. Au

tierch jour de novembre, il s’en parti et s’en vint à

10Seclin et là s’aresta; et furent li signeur, li connestables

de France et li mareschal de France, de Bourgongne

et de Flandres, ensamble en conseil pour savoir comment

on s’ordonneroit, car on dissoit communement

en l’ost que ce estoit cose imposible d’entrer en

15Flandres, ou cas que li passage de la rivière estoient

si fort gardé. Encores de rechief tous les jours il

[2]plouvoit tant que il faisoit si fresc que on ne pooit aler

avant, et disoient li aucun sage dou roiaulme de France

que che estoit grans outrages par tel tamps de avoir

amenet le roi si avant en tel païs, et que on deuist

5bien avoir atendu jusques à l’esté pour guerriier en

Flandres. [Si] dist li sires de Cliçon, connestables de

France, en conseil: «Je ne congnois che païs de

Flandres, car onques n’i fui en me vie. Ceste rivière

dou Lis est telle et si malle à passer que on n’i puet

10trouver passage fors que par les certains pas?»—On

li respondi: «Sire, oïl: ne il n’i a nul gué, et siet

tout son courant sus marescages, où on ne poroit

chevauchier.» Dont demanda li connestables: «Et dont

vient elle d’amont?» On li respondi qu’elle venoit de

15devers Aire et Saint Omer. «Puisque elle a commenchement,

dist li connestables, nous le paserons bien.

Ordonnons nos gens et leur faissons prendre le chemin

de Saint Omer, et là passerons nous la rivière à nostre

aise, et enterons en Flandres et [irons ces Flamens

20combatre] au lonc dou païs où qu’il soient, ou devant

Ippre ou ailleurs; il sont bien si orgilleux et si

outrequidiet que il venront contre nous.» A ce pourpos

dou connestable s’acordoient tout li mareschal. Et

demorèrent en cel estat celle nuit jusques à l’endemain

25que li sires de Labreth, li sires de Couchi, messires

Ammenions de Poumiers, messires Jehans de Viane,

amiraux de France, messires Guillaumes de Poitiers,

bastars de Lengres, li Bèghes de Velaines, messires

Raouls de Couchi, li contes de Conversant, li viscontes

30d’Aci, messires Raoulx de Rainneval, li sires de Sempi,

messires Guillaumes des Bordes, li sires de Sulli,

messires [Oliviers] de Claiequin, messires Meurisses

[3][de Treseguidi], messires Guis li Baveux, messires

Nicolles Penniel, li doi mareschal de France, messires

Loeïs de Sansoire, et le signeur de Blainville, et li

mareschal de Bourgongne et de Flandres, et messires

5Enguerans d’Oedins, vinrent en la cambre dou connestable

de France, pour avoir certain arest et avis

comment on s’ordonneroit: se on passeroit parmi Lille

pour aler à Commines et à Warneston, où li pas

estoient gardé, ou se on iroit amont, vers le Gorge,

10le Ventie et Saint Venant et Estelles, passer là la

rivière dou Lis.

Là ot entre ces signeurs pluiseurs parolles retournées,

et dissoient chil qui cognissoient le païx: «Certes,

ou tamps de maintenant, il ne fait [nul aler] en che

15païx de Claremban, ne en la tere de Bailloel, ne en la

castelerie de Cassel, de Furgnes ne de Berghes.»—«Et

quel chemin tenrons nous dont?» dist li connestables.

Là dist li sires de Couchi une mout haute parolle:

20«De men avis je conseilleroie que nous alissons à

Tournai là passer l’Escaut et cheminer devant Audenarde,

che chemin là ferons nous bien aise, et là combatre

nos ennemis; nous n’arons nul empechement.

L’Escaut passet à Tournai, si venrons devant Audenarde

25et cerons droit ou logeïs Phelippe d’Artevelle,

et si serons tous les jours rafresqui de toutes pourveances

qui nous [venront] dou costé de Hainnau et

qui nous sieuront de Tournai par la rivière.» Ceste

parolle dou signeur de Couchi fu bien entendue et

30volentiers oïe, et des aucuns longhement soustenue.

Mais li connestables et li mareschal s’enclinoient trop

plus à aler toudis de[vant] lui et querir et faire brief

[4]passage à son loial pooir que de aler à destre ne à

senestre querre plus lontain chemin; et i metoient

raisons raisonnables, car il dissoient: «Se nous querons

autres chemins que le droit, nous ne monsterons pas

5que nous soions droites gens d’armes, à tout le mains

se nous n’en faissons nostre devoir de aler taster se

aucunement à ce pas à Commines qui est gardés, se

desous ou desus ne poons passer la rivière. Encores

oultre, se nous eslongons nos ennemis, nous les resjoïrons

10et rafresquirons de nouviaulx consaulx, et

diront que nous les fuions. Et [si] i a encores un point

qui fait grandement à doubter: nous ne savons sus

quel estat cil qui sont alé en Engletère sont, car, se

par aucune incidense confors leur venoit de ce costé,

15il nous donroit grant empechement. Si vault trop mieux

que nous nos delivrons de entrer au plus brief que

nous poons en Flandres, que longhement determiner,

et enprendons de fait et de bon corage le chemin de

Commines; Dieux nous aidera. Nous avons par tant de

20fois passé et rappassé grosses rivières que ceste rivière

dou Lis ne nous devera pas tenir trop longhement.

Comment que soit, quant nous serons sus les rives,

arons nous avis, et cil qui seront en nostre compaignie

en l’avant garde, qui ont veut puis vint ans ou

25trente tamaint passage plus perilleus que cils chi ne

soit, que nous passerons la rivière; et quant nous

serons oultre, nostre ennemi et li païs de Flandres

seront plus esbahi cent fois que dont que à nostre aise

nous aillons querir à senestre ou à destre hors de nostre

30droit chemin passage, et nous porons adont nommer

et compter signeur de Flandres.» Tout s’acordèrent

à che darrain pourpos, ne onques depuis il ne

[5]fu brisiés, ne nuls autres remis sus, et pour che que

chil vaillant signeur se trouvoient là tout ensamble, il

disent: «C’est bon que nous avisons et regardons as

ordonnances des batailles, et liquel iront en l’avant

5garde avoec le connestable, et liquel ordonneront des

chemins pour passer et chevauchier tout à l’ouni,

et liquel menront les gens de piet, et liquel seront

ordonné pour courir et descouvrir les ennemis, et

liquel seront en la bataille dou roi, et comment et de

10quoi il le serviront, et liquels portera l’oriflambe de

France et liquel l’aideront à garder, et liquel seront

sus ele et liquel seront en l’arière garde.» De toutes

ces coses eurent il là avis et ordenance.


Back to IndexNext