CHAPITRE C

Les bourgeois de la Rochelle s’empressent de raser leur château[141], dont ils ne laissent pas pierre sur pierre et dont ils emploient les débris au pavage de leurs rues; cela fait, ils informentle duc de Berry qu’ils sont tout prêts à le recevoir au nom du roi de France. Par l’ordre du duc, Bertrand du Guesclin part de Poitiers avec une compagnie de cent lances et va prendre possession de la Rochelle[142]. Après cette prise de possession, Radigo le Roux, amiral de Castille, et ses marins, ayant reçu le payementde leurs gages[143], lèvent l’ancre et reprennent le chemin de l’Espagne. Quant à Owen de Galles, il se dirige vers Paris, où il amène au roi le captal de Buch[144]. Charles V fait le meilleur accueil à Jean de Grailly, qu’il espère attirer dans son parti; mais le captal reste insensible à ces avances; il offre seulement de se racheter en payant cinq ou six fois plus que son revenu annuel. Le roi de France, à son tour, repousse cette offre et tient son prisonnier enfermé au château du Louvre. P.83à85,309.

Les châteaux de Marans, de Surgères, de Fontenay-le-Comte sont toujours occupés par les Anglais, qui font des incursions jusqu’aux portes de la Rochelle. Après avoir réuni sous leurs ordres un corps d’armée de deux mille lances, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le connétable et les maréchaux de France, Béraud, dauphin d’Auvergne, et Louis, seigneur de Sully,quittent Poitiers[145]et vont mettre le siège devant le château de Benon[146]. Guillonet de Pau[147], écuyer d’honneur du comte de Foix, et un chevalier napolitain connu sous le nom de «messire Jacques» ont été mis par le captal à la tête de la garnison de cechâteau. Les Français livrent sans résultat deux ou trois assauts. Vers le milieu de la nuit, un détachement de la garnison anglaise de Surgères[148]tombe à l’improviste dans le camp des assiégeants et tue un écuyer d’honneur[149]du connétable de France. Furieux de la mort de cet écuyer, Bertrand du Guesclin emporte d’assaut le château de Benon, dont il fait passer la garnison au fil de l’épée. P.85à87,309.

Les Français assiègent ensuite le château de Marans[150], situé àquatre lieues de la Rochelle et où des Allemands tiennent garnison sous les ordres d’un certain Wisebare. Ces Allemands, craignant qu’on ne les traite comme les soudoyers de Benon, s’empressent de rendre leur forteresse et s’enrôlent au service du roi de France à la seule condition qu’ils seront payés de leurs gages. Arrivé devant Surgères[151], le connétable trouve ce château complètement vide; la garnison s’est enfuie à son approche. Il l’occupe et chevauche vers Fontenay-le-Comte[152], où la femme[153]de Jean Harpedenne dirige la résistance. P.87,88,309.

Les assiégés ont des vivres et des munitions en abondance, mais ils savent qu’aucun secours ne peut leur être porté avant trois ou quatre mois[154]; et comme en outre on les menace de ne leur faire aucun quartier s’ils prolongent la défense, ils prennent le parti de se rendre[155]. Le connétable leur permet d’emporter tout ce qu’ils possèdent et de se retirer avec leur dame à Thouars, où tous les chevaliers du Poitou, partisans des Anglais, ont cherché un refuge. Les Français confient la garde de la forteresse de Fontenay-le-Comte à Renaud «de Lazi»[156]et retournent à Poitiers. P.88,89,309.

Après s’être reposés quatre jours à Poitiers, les seigneurs de France vont mettre le siège devant Thouars[157]avec trois mille lances, chevaliers et écuyers, et quatre mille fantassins y compris les Génois. La place est trop forte et trop bien défendue pour être prise d’assaut; aussi, les assiégeants se contentent de la bloquer, espérant en avoir raison par la famine. Les principaux défenseurs de Thouars sont Louis de Harcourt[158], le seigneur de Parthenay[159], le seigneur de Thors[160], Hugues de Vivonne, Aimeri de Rochechouart, Perceval de Coulonges, Regnault de Thouars, le seigneur de Roussillon[161], Guillaume de «Crupegnach[162]», Geoffroi d’Argenton, Jacques de Surgères, Jean d’Angle, Guillaume de Montendre et Mauburni de Lignières. D’après le conseil de Perceval de Coulonges, les assiégés concluent, après quinze jours de pourparlers, une trêve avec les assiégeants. En vertu de cette trêve qui doit durer jusqu’au jour Saint-Michel[163]suivant, lesdéfenseurs de Thouars s’engagent à rendre cette place et à se mettre en l’obéissance du roi de France si Édouard III ou l’un de ses fils ne vient pas dans l’intervalle contraindre les Français à lever le siège. En prévision de cette éventualité, Charles V profite de la trêve pour envoyer des renforts considérables aux assiégeants. P.89à93,310.

Les seigneurs poitevins enfermés dans Thouars dépêchent desmessagers en Angleterre pour solliciter l’envoi d’une armée de secours. Édouard III s’empressede réunir cette armée[164]dont Édouard, prince de Galles, veut faire partie malgré le mauvais état de sa santé, et qui s’élève à quatre mille hommes d’armes et à dix mille archers. Le roi anglais, prévoyant le cas où il viendrait à mourir pendant le cours de l’expédition, institue son héritier Richard[165], fils aîné du prince de Galles, et fait jurer à ses trois fils, Jean, duc de Lancastre[166], Edmond[167]et Thomas[168], de le reconnaître comme tel. Il s’embarque à Southampton[169], où il a réuni une flotte de quatre cents vaisseaux pour le transport de ses troupes, et cingle vers les côtes de Poitou; mais des vents contraires le retiennent sur mer pendant neuf semaines[170]et soufflent avec une telle violence qu’il ne peut aborder ni en Poitou, ni en Rochellois[171], ni en Saintonge. Le terme de Saint-Michel fixé pour l’expiration de la trêve[172]vient à échoir sur ces entrefaites, et force est à Édouard III de regagner les côtes d’Angleterre sans avoirporté le moindre secours à ses gens d’armes assiégés dans Thouars[173]. A peine les Anglais sont-ils descendus de leurs vaisseaux qu’un vent favorable commence à souffler[174]et permet à deux cents navires qui vont charger des vins en Guyenne d’entrer dans le havre de Bordeaux, et l’on en conclut que Dieu favorise le roi de France. P.93à96,310.

Informé des conditions de la trêve et du message transmis au roi son maître par les Poitevins assiégés dans Thouars, Thomas de Felton, sénéchal de Bordeaux[175], s’empresse de réunir, de son côté, un petit corps d’armée pour leur porter secours. En passant par Niort, ce corps d’armée se grossit d’une partie des hommes d’armes de la garnison de cette place et aussi de quelques seigneurs tels que Aimeri de Rochechouart, Geoffroi d’Argenton, Mauburni de Lignières et Guillaume de Montendre, qui ont mieux aimé quitter Thouars que de signer la trêve conclue avec les assiégeants. Thomas de Felton se trouve ainsi à la tête de douze cents lances et n’attend que l’arrivée d’Édouard III pour joindre ses forces à celles du roi d’Angleterre. Charles V, qui n’ignore pas les préparatifs des Anglais, a mis sur pied, pour tenir tête à ses adversaires, une armée considérable où l’on ne compte pas moins de quinze mille hommes d’armes et de trente mille fantassins[176]. Il n’en éprouve pas moins la joie la plus vive lorsqu’il apprend quele terme de la Saint-Michel est échu et la trêve expirée sans que l’on ait eu des nouvelles du roi d’Angleterre. P.96à98,310,311.

Les douze cents Anglais et Anglo-Gascons, rassemblés à Niort, voyant approcher le terme de Saint-Michel sans qu’il arrive aucun renfort du roi d’Angleterre ou de l’un de ses fils, proposent aux gentilshommes assiégés dans Thouars de faire une sortie pour se joindre à eux et offrir la bataille aux Français. Le seigneur de Parthenay est d’avis d’accepter cette proposition et déclare que son intention est de rester attaché, quoi qu’il arrive, au parti anglais; mais les seigneurs de Poyanne et de Tonnay-Boutonne parviennent à le convaincre que l’on ne peut accepter l’offre transmise par les messagers envoyés de Niort et que l’honneur commande aux assiégés de tenir les engagements pris avec les Français. C’est pourquoi, au terme fixé, les seigneurs poitevins de la garnison de Thouars invitent les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon ainsi que le connétable de France à venir prendre possession de la forteresse qu’ils occupent et se remettent sous l’obéissance du roi de France[177]. P.98à101,311.

Toutes les places du Poitou reconnaissent l’autorité du roi de France, sauf Niort, Chizé[178], Mortagne[179], Mortemer[180], Lusignan[181], Château-Larcher[182], la Roche-sur-Yon, Gençay[183], la Tour de Broue[184],Merpins[185], Dienné[186]. Après la prise de possession de Thouars, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon se dirigent vers Paris, et le connétable de France retourne à Poitiers[187]. Quant à Olivier, seigneur de Clisson, il va mettre le siège devant Mortagne[188]avec tous les hommes d’armes bretons de sa compagnie.Un écuyer anglais nommé Jacques Clerch, capitaine de la garnison de Mortagne, envoie demander du secours aux Anglais et aux Anglo-Gascons qui tiennent garnison à Niort. Ceux-ci répondent à l’appel de Jacques par l’envoi d’un détachement de cinq cents lances; mais Olivier, averti à temps par un de ses espions, lève précipitamment le siège et regagne Poitiers, laissant entre les mains de l’ennemi son matériel de campement et ses provisions qui servent à ravitailler la garnison de Mortagne. P.101à103,311.

Aux approches de l’hiver, les Anglais ou Anglo-Gascons qui étaient venus à Niort pour essayer de faire lever le siège de Thouars, prennent le parti de retourner à Bordeaux; chemin faisant, ils mettent au pillage les possessions du seigneur de Parthenay. Jean Devereux, chevalier anglais, Jean Cressewell et Daghori Seys continuent de tenir garnison à Niort,—Robert Grenacre, chevalier anglais, à la Roche-sur-Yon,—Thomas de Saint-Quentin, à Lusignan,—la dame de Mortemer, à Mortemer,—Jacques Taylor, écuyer anglais, à Gençay,—Robert Morton et Martin Scott à Chizé. Ces capitaines font des courses de côté et d’autre et rançonnent tellement le plat pays qu’ils font place nette partout où ils passent. Bertrand du Guesclin, qui se tient à Poitiers pendant tout cet hiver, n’attend que le retour de la belle saison pour faire rendre gorge aux Anglais et les expulser des places qui leur restent. P.104,311.

Jean de Montfort, duc de Bretagne, fait de vains efforts pour attirer les prélats, les barons et les bonnes villes de son duché dans le parti du roi d’Angleterre[189]; celui-ci envoie quatre centshommes d’armes et quatre cents archers tenir garnison à Saint-Mathieu[190]en Bretagne. P.104à107,311.

Au retour de la belle saison, Bertrand du Guesclin[191]met le siège devant Chizé[192]. Robert Morton et Martin Scott, chefs des assiégés, appellent à leur secours les Anglais de Niort. Devereux[193],Daghori Seys et Cressewell qui commandent ces Anglais, renforcés par les garnisons de Lusignan et de Gençay[194], réunissent sous leursordres sept cents hommes d’armes et marchent contre le connétable de France; mais au moment où les assiégés, qui ne sont que soixante armures de fer, vont recevoir ce secours, ils font une sortie et sont écrasés par les Français. P.107à110,311.

Robert Morton et Martin Scott sont faits prisonniers. Trois cents pillards, Bretons et Poitevins, que les Anglais ont lancés en avant pour attirer les Français hors de leurs retranchements, passent dans les rangs de ces derniers. Du Guesclin fait scier à ras de terre les palissades qui entourent son camp et attaque les Anglais après avoir formé trois corps de bataille; il commande celui du milieu et met ses deux ailes sous les ordres d’Alain de Beaumont et de Geoffroi de Kerimel; chacun des trois corps ne compte pas moins de trois cents hommes d’armes. Geoffroi Richou, Éven de Lacouet, Thibaud du Pont, Silvestre Budes et Alain de Saint-Pol font dans cette journée des prodiges de valeur. Les Anglais, de leur côté, déploient une grande bravoure et remportent quelque temps l’avantage; mais enfin la victoire reste aux Bretons, qui font trois cents prisonniers. P.111à114,312.

Cette défaite achève de ruiner la domination anglaise en Poitou; elle est suivie de la reddition immédiate de la ville et du château de Chizé[195]. Bertrand du Guesclin se rend ensuite àNiort[196], dont il prend possession au nom du roi de France et où il fait reposer ses troupes pendant quatre jours. Puis, il chevauche versle beau château de Lusignan[197]d’où la garnison anglaise qui l’occupait a décampé aussitôt qu’elle a appris que son capitaineRobert Grenacre avait été fait prisonnier à Chizé. Le connétable de France confie la garde de ce château à un certain nombre de gens d’armes placés sous les ordres d’un châtelain et se dirige vers Château-Larcher[198], défendu par la dame de Pleumartin[199], mariée à Guichard d’Angle. Arrivé sur ces entrefaites à Poitiers, le duc de Berry y reçoit avec une grande joie la nouvelle de la victoire de Chizé. P.114,115,312.

La dame de Pleumartin sollicite et obtient de Bertrand du Guesclin un sauf-conduit pour se rendre à Poitiers auprès du duc deBerry. En l’absence de Guichard d’Angle son mari, prisonnier en Espagne de D. Enrique, roi de Castille, elle prie le duc de la considérer comme une veuve restée sans défense et de ne point lui faire la guerre, promettant que de son côté elle s’abstiendra de tout acte d’hostilité. Le duc accueille favorablement sa supplique et transmet au connétable des ordres en conséquence. Du Guesclin et ses gens vont ensuite assiéger le château de Mortemer[200]que rend la dame du lieu, ainsi que toute sa terre et le château de Dienné[201]. Il ne reste plus en Poitou de garnisons anglaises qu’à Mortagne[202], à Merpins[203]et à la Tour de Broue[204]; la Roche-sur-Yon, que les Anglais occupent encore, est sur les marches et du ressort d’Anjou. P.115à117,312.

1373, fin d’avril, mai et juin.EXPÉDITION DE LOUIS, DUC DE BOURBON, ET DE BERTRAND DU GUESCLIN EN BRETAGNE; DÉPART DE JEAN DE MONTFORT POUR L’ANGLETERRE; OCCUPATION DE RENNES, DE DINAN, DE SAINT-MALO, DE VANNES ET D’UN CERTAIN NOMBRE DE PLACES DE MOINDRE IMPORTANCE; PRISE D’HENNEBONT; SIÈGES DE LA ROCHE-SUR-YON, DE DERVAL ET DE BREST; OCCUPATION DE NANTES; GRANDS PRÉPARATIFS EN ANGLETERRE DES DUCS DE LANCASTRE ET DE BRETAGNE POUR ENVAHIR LA FRANCE A LA TÊTE D’UNE ARMÉE CONSIDÉRABLE; PRISE DE CONQ PAR L’ARMÉE FRANCO-BRETONNE.—6 juillet.TRAITÉ DE CAPITULATION DE BREST ET LEVÉE DU SIÈGE DE CETTE PLACE PAR LES FRANCO-BRETONS QUI VONT RENFORCER LES GENS D’ARMES CAMPÉS DEVANT DERVAL.—Fin de juillet.DÉBARQUEMENT A CALAIS DE L’ARMÉE RASSEMBLÉE PAR LES DUCS DE LANCASTRE ET DE BRETAGNE.—Du 4 août au 8 septembre.MARCHE ET OPÉRATIONS DE CETTE ARMÉE A TRAVERS L’ARTOIS, LAPICARDIE, LE VERMANDOIS ET LE SOISSONNAIS; COMBAT DE RIBEMONT.—9 septembre.COMBAT D’OULCHY.—29 septembre.EXÉCUTION DEVANT DERVAL PAR LE DUC D’ANJOU DES OTAGES LIVRÉS NAGUÈRE AUX FRANCO-BRETONS EN VERTU DU TRAITÉ DE CAPITULATION DE CETTE PLACE, AUQUEL ROBERT KNOLLES A REFUSÉ DE SOUSCRIRE.—10 septembre.ARRIVÉE A PARIS DU DUC D’ANJOU, DE DU GUESCLIN ET DE CLISSON, QUI ASSISTENT A UN GRAND CONSEIL DE GUERRE TENU PAR CHARLES V ET Y DONNENT LEUR AVIS.—(1375, 16 avril.MORT DU COMTE DE PEMBROKE, PRISONNIER DU ROI DE CASTILLE, LIVRÉ PAR LE DIT ROI A DU GUESCLIN EN PAYMENT D’UNE SOMME DE120 000FRANCS DUE POUR LE COMTÉ DE SORIA RACHETÉ PAR D. ENRIQUE DE TRASTAMAR; RACHAT PAR CE MÊME ROI DU COMTÉ D’AGREDA MOYENNANT LA CESSION D’UN AUTRE DE SES PRISONNIERS, GUICHARD D’ANGLE, A OLIVIER DE MAUNY.)—1373, du 11 au 26 septembre.LES ANGLAIS EN CHAMPAGNE; ARRIVÉE DES LÉGATS DU PAPE A TROYES; ÉCHEC SUBI SOUS LES MURS DE CETTE VILLE PAR LES ENVAHISSEURS.—Du 26 septembre au 25 décembre.MARCHE PÉNIBLE ET MEURTRIÈRE DE L’ARMÉE DU DUC DE LANCASTRE A TRAVERS LA BOURGOGNE, LE NIVERNAIS, LE BOURBONNAIS, L’AUVERGNE, LE LIMOUSIN ET LE PÉRIGORD; ARRIVÉE A BORDEAUX(§§723 à 748).

Un corps d’armée d’environ dix mille hommes à la solde du roi de France met le siège devant la forteresse de Bécherel[205]où les Anglais tiennent garnison. Noms des principaux seigneurs de Normandie et de Bretagne qui composent ce corps d’armée. Du Guesclin ayant reconquis presque entièrement le Poitou, va rejoindre à Poitiers les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon; il donne congé à ses gens d’armes dont la plupart, surtoutles Bretons et les Normands, vont renforcer le siège de Bécherel. La garnison de cette place a pour capitaines deux chevaliers anglais, Jean Appert et Jean de Cornouaille. Les Anglais tiennent également la forteresse de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie, dont le capitaine est, depuis la mort de Jean Chandos[206], Alain de Buxhull. Celui-ci a pour lieutenant Thomas de Catterton. Les trois ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, Bertrand du Guesclin et Olivier, seigneur de Clisson, quittent le Poitou et retournent à Paris, où le roi Charles V et le duc d’Anjou son frère les accueillent avec de grandes démonstrations de joie. Par l’entremise de Guillaume de Dormans et du comte de Saarbruck, une paix[207]est conclue entre Charles V et Charles, roi de Navarre, qui se tient alors à Cherbourg. Le connétable de France se rend à Caen au-devant du roi de Navarre et lui fait escorte jusqu’à Paris; Louis, duc d’Anjou, qui ne veut pas se rencontrer avec le Navarrais, va visiter sa terre de Guise en Thiérache. Charles le Mauvais passe une douzaine de jours à la cour du roi de France, qui comble son beau-frère d’attentions et de cadeaux. Le roi de Navarre consent à laisser auprès de Charles V ses deux filsCharles et Pierre[208], qui doivent partager l’éducation du dauphin Charles, fils aîné du roi de France, et de Charles d’Albret, et l’on verra qu’il eut lieu de se repentir par la suite de cette résolution. P.117à120,312.

Le roi de Navarre, après avoir visité le château, les tours et les hautes murailles que Charles V fait construire au bois de Vincennes, prend congé du roi de France et se dirige vers Montpellier[209]dont la baronnie lui appartient.—Sur ces entrefaites, David Bruce, roi d’Écosse, meurt dans une abbaye située près d’Édimbourg, et on l’enterre auprès du roi Robert son père à l’abbaye de Dunfermline[210]; il a pour successeur son neveu Robert Bruce, auparavant sénéchal d’Écosse. Robert manque de bravoure personnelle, mais il a onze beaux-fils, tous bons hommes d’armes; Guillaume, comte de Douglas, et Archibald Douglas, que David Bruce avait poursuivis de sa haine, rentrent en grâce auprès du nouveau roi. Les trêves, conclues entre les deux royaumes d’Angleterre et d’Écosse, doivent encore durer quatre ans; les chevaliers et les écuyers des deux pays observent ces trêves, mais les vilains de la frontière se font un jeu de les violer et ne cessent de se combattre, de se piller les uns les autres. P.120à121,312.

Édouard ne tarde pas à apprendre que le Poitou, la Saintonge et le pays de la Rochelle sont perdus pour lui; il sait en outre que les Français sont maîtres de la mer et que leur flotte, composée de cent vingt gros vaisseaux[211]et placée sous les ordresd’Owen de Galles[212], de Radigo le Roux[213]amiral de D. Enrique, roi de Castille, de Jean de Rye[214]et de Jean de Vienne[215], menace les côtes d’Angleterre. Il se décide alors à envoyer en France un corps d’armée de deux mille hommes d’armes et de deux mille archers, dont il donne le commandement au comte de Salisbury[216],à Guillaume de Nevill[217]et à Philippe de Courtenay[218]. Ce corps d’armée s’embarque en Cornouaille et se dirige vers la Bretagne, dont le roi d’Angleterre veut attirer les barons dans son alliance. Les Anglais débarquent à Saint-Malo de l’Ile, où ils trouvent à l’ancre sept navires marchands de Castille[219]; ils brûlent ces navires, massacrent les équipages et prennent possession de la ville de Saint-Malo, dont ils ravagent et pillent les environs. Le bruit se répand aussitôt en Bretagne que ces Anglais ont été attirés par le duc et par Robert Knolles, et puisque Jean V livre ainsi son pays à des étrangers, beaucoup d’habitants du duché estiment qu’il a encouru la peine de déchéance. Aussi, chacun se met-il de lui-même en bon état de défense, et l’on garnit d’artillerie ainsi que de provisions les cités, les villes et les châteaux. Le duc de Bretagne se tient alors à Vannes, où sa présence inquiète plus qu’elle ne rassure les habitants de la cité et du bourg. Quant à Robert Knolles, après avoir entassé dans son château de Derval toute sorte de provisions et d’artillerie, il en confie la garde à Hue Browe et va renforcer la garnison du château de Brest, un des plus forts du monde, que commande le seigneur de Nevill[220], d’Angleterre, débarqué à Saint-Mathieu l’année précédente. P.121à123,312,313.

Les barons et les seigneurs de Bretagne invitent Charles V àenvoyer un corps d’armée prendre possession du duché et à le confisquer pour crime de forfaiture avant que les Anglais aient eu le temps d’établir partout des garnisons. Le roi de France s’empresse de répondre à l’appel de ses partisans et charge Bertrand du Guesclin de diriger l’expédition. Le connétable réunit à Angers[221]un corps d’armée de quatre mille lances et de dix mille gens de pied[222]et chevauche vers la Bretagne. Louis, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon, Robert d’Alençon, comte du Perche, Béraud, comte dauphin d’Auvergne, Jean, comte de Boulogne, Bernard, comte de Ventadour, Bouchard, comte de Vendôme, Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Jean, seigneur de Beaumanoir, Gui, seigneur de Rochefort, tous les barons de Bretagne en général font partie de ce corps d’armée. A la nouvelle de l’approche des Français, le duc de Bretagne, se voyant abandonné par ses propres sujets, quitte précipitamment Vannes et se rend au château d’Auray, où il passe six jours. Puis, laissant dans ce château la duchesse sa femme sous la garde d’un chevalier nommé Jean Austin[223], il gagne la forteresse de Saint-Mathieu dont la garnison refuse l’entrée au duc fugitif. Jean V, ne trouvant plus dans son duché un seul asile sûr, s’embarque à Conq[224]et cingle vers l’Angleterre. Débarqué en Cornouaille, il se rend à Windsor à la cour d’Édouard III. Il reçoit le meilleur accueil de ce prince, qui s’engage à ne conclure aucune paix avec son adversaire de France tant que Jean V n’aura point été réintégré dans son duché. Pendant son séjour en Angleterre, le ducinstitue Robert Knolles son lieutenant en Bretagne. P.123à126,313.

Le connétable de France et ses gens d’armes ne prennent point le chemin de Nantes, mais celui de la bonne cité de Rennes[225]et de la Bretagne bretonnante qui a toujours été plus attachée au parti du comte de Montfort que la douce Bretagne. Ils occupent successivement Rennes, Dinan[226]et Vannes, qui ouvrent leurs portes sans résistance. Après s’être reposé quatre jours dans cette dernière ville, Du Guesclin va assiéger le château de Sucinio[227], défendu par des Anglais à la solde du duc de Bretagne. Ce château est emporté d’assaut après quatre jours de siège. Le connétable fait passer la garnison au fil de l’épée et confie la garde de Sucinio àl’un de ses écuyers nommé Éven de Mailly. Il soumet à l’obéissance du roi de France Jugon[228], Coët-la-Forêt[229], la Roche-Derrien[230], Ploërmel, Josselin[231], le Faouet[232], Guingamp, Saint-Mathieu[233], Guérande[234], Quimperlé et Quimper-Corentin. Effrayés par ces succès et craignant que les flottes réunies de France et d’Espagne ne les attaquent par mer, le comte de Salisbury, Guillaume de Nevill et Philippe de Courtenay, qui se tiennent à Saint-Malo, abandonnent cette place après l’avoir brûlée et livrée au pillage, pour aller se mettre en sûreté dans le château de Brest, défendu par le seigneurde Nevill et Robert Knolles. Dans le trajet de Saint-Malo à Brest, ils mouillent pendant un jour à Hennebont[235]et jettent l’ancre dans le havre de Brest au moment où Bertrand du Guesclin, qui croit les surprendre, arrive devant Saint-Malo dont il prend possession au nom du roi de France. Furieux d’avoir ainsi laissé échapper ses adversaires, le connétable va mettre le siège devant les château et ville d’Hennebont, où le comte de Salisbury vient de laisser en passant une garnison de cent vingt Anglais sous les ordres d’un écuyer nommé Thomelin West[236]. P.126à129,313.

L’armée assiégeante est forte de vingt mille combattants. Avant de monter à l’assaut, Du Guesclin s’avance jusqu’aux barrières et prévient les habitants d’Hennebont qu’ils seront tous massacrés jusqu’au dernier si un seul d’entre eux est trouvé les armes à la main dans les rangs des combattants. Se voyant réduits à eux-mêmes et se jugeant incapables de résister à des forces aussi considérables, les Anglais de la garnison sollicitent un sauf-conduit pour venir jusqu’aux barrières parlementer avec les assiégeants. A la faveur de ce sauf-conduit, Thomelin West et quatre de ses compagnons ont une entrevue avec les chefs de l’armée assiégeante et s’engagent à livrer la ville et le château d’Hennebont moyennant qu’ils auront la vie sauve et pourront se retirer à Brest avec armes et bagages. Ce fut ainsi que, sans recourir à la force des armes, le connétable réussit à s’emparer par ruse d’uneplace dont il n’aurait pas échangé la possession contre une somme de cent mille francs. P.129à131,313.

Du Guesclin met une garnison dans le château d’Hennebont et se dirige vers Nantes et les bords de la Loire, réduisant sous l’obéissance du roi de France tous les endroits par où il passe. En même temps, Louis, duc d’Anjou[237], rassemble toutes ses forces en vue d’une expédition projetée contre la forteresse de la Roche-sur-Yon[238], située sur les marches de son duché et occupée par les Anglais. En apprenant ces nouvelles, le comte de Salisbury et les autres Anglais qui ont quitté Saint-Malo pour venir s’enfermer dans le château de Brest, laissant ce château sous la garde de Robert Knolles, se rembarquent sur leur flotte et cinglent vers Redon et Guérande. Dans le trajet d’Hennebont à Nantes, le connétable de France met le siège devant le château de Derval[239], appartenant à Robert Knolles, qui en a confié la garde à deux frères, ses cousins, Hue et Renier Browe[240]. A ce moment, millehommes d’armes et quatre mille archers, sous les ordres de Jean de Beuil, de Guillaume des Bordes, de Louis de Saint-Julien et d’Éven Charuel, se détachent du corps d’armée de Du Guesclin pour aller rejoindre le duc d’Anjou devant la Roche-sur-Yon. Un autre détachement, composé de mille lances et commandé par Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, les seigneurs de Léon, de Beaumanoir, de Rais, de Rieux, d’Avaugour, de Malestroit, du Pont et de Rochefort, va mettre le siège devant Brest[241]afin d’empêcher Robert Knolles de venir au secours de sa forteresse de Derval. C’est ainsi que les partisans du roi de France assiègent à la fois quatre places, les Normands Bécherel, les Bretons Brest et Derval, les Poitevins et les Angevins la Roche-sur-Yon. P.131à134,313.

Après avoir repoussé plusieurs assauts, les frères Browe, capitaines de Derval, voyant qu’ils ne peuvent informer Robert Knolles de l’extrémité où ils sont réduits, proposent à Du Guesclin un arrangement en vertu duquel ils s’engagent à rendre la place s’ilsne sont pas secourus dans un délai de quarante jours. Le connétable de France prend l’avis du duc d’Anjou, qui lui conseille d’accepter cette proposition, à la condition que les assiégés livreront des otages; les frères Browe livrent donc deux chevaliers et deux écuyers que Bertrand envoie à la Roche-sur-Yon vers le duc d’Anjou. En attendant l’expiration de la trêve de quarante jours, Du Guesclin laisse devant Derval quatre mille combattants de Bretagne, de Limousin, d’Auvergne et de Bourgogne, et chevauche vers Nantes avec cinq cents lances. P.134,135,313.

A la nouvelle de l’approche du connétable de France, les bourgeois de Nantes ferment devant lui les portes de leur ville et ne consentent à le recevoir qu’à des conditions déterminées. S’ils veulent rester Français et sont bien décidés à ne laisser pénétrer aucun Anglais dans leur cité, ils ne tiennent pas moins à garder le serment de fidélité qu’ils ont prêté à Jean V, duc de Bretagne, leur seigneur immédiat. Sous ces réserves dont il reconnaît la légitimité, Du Guesclin fait son entrée dans Nantes, où il passe huit jours; le neuvième jour, il quitte cette ville et va habiter un manoir du duc de Bretagne situé dans les environs, sur le bord de la Loire, où il se tient en communication constante avec le roi de France, ainsi qu’avec les chefs des divers corps d’armée qui prennent part aux opérations, et notamment avec le duc d’Anjou qui assiège la Roche-sur-Yon. P.135,136,313.

Sur les instances du duc de Bretagne réfugié à la cour d’Angleterre, Édouard III met sur pied un corps d’armée de deux mille armures de fer et de quatre mille archers. Sous les ordres de Jean, duc de Lancastre, fils du roi anglais, et du duc Jean V, ce corps d’armée doit passer la mer, débarquer au havre de Calais, envahir la France par la Picardie, s’avancer entre Seine et Loire et finalement pénétrer en Normandie et en Bretagne afin de faire lever les sièges de Bécherel, de Saint-Sauveur-le-Vicomte, de Brest et de Derval. On a préparé longtemps à l’avance le matériel de l’expédition, les voitures de transport, les moulins à main pour moudre le blé et autres grains, ainsi que les fours portatifs pour cuire le pain[242]. Trois ans auparavant, le duc deLancastre avait déjà projeté une expédition du même genre pour laquelle les ducs de Gueldre et de Juliers avaient promis de lui fournir douze cents lances l’année même où ils livrèrent bataille au duc de Brabant; mais la mort d’Édouard, duc de Gueldre, et des embarras de tout genre survenus au duc de Juliers avaient fait obstacle à l’accomplissement de ce projet. Le roi d’Angleterre et le duc de Lancastre n’en avaient pas moins continué leurs préparatifs. Édouard III offrit alors de prendre à sa solde tous les chevaliers de Flandre, de Brabant, de Hainaut et d’Allemagne qui voudraient bien entrer à son service moyennant finance; le duc de Lancastre, de son côté, avait réussi par ce moyen à enrôler bien trois cents hommes d’armes écossais. Le rendez-vous général avait été fixé à Calais, où tous les hommes d’armes étrangers, après avoir été payés de leurs gages pour six mois, devaient attendre l’arrivée des ducs de Lancastre et de Bretagne; et cette attente fut longue, parce qu’il fallut beaucoup de temps pour transporter de Douvres à Calais les provisions et le matériel de l’expédition[243]. A la nouvelle de ces préparatifs, Charles V fait presser les opérations en Bretagne et mettre en bon état de défense les places de Picardie qu’il sait devoir être exposées les premières aux attaques de l’ennemi; en même temps, il donne des ordres pour que les habitants du plat pays transportent dans les villes fermées ce qu’ils possèdent de plus précieux et pour que l’on détruise tout ce qui pourrait tomber entre les mains des envahisseurs.—Les gens de Louis, duc d’Anjou, continuent d’assiéger la Roche-sur-Yon en l’absence de leur duc retourné àAngers. Un chevalier anglais, nommé Robert Grenacre, capitaine de la garnison de cette forteresse, s’engage à la livrer à ces gens d’armes s’il n’est pas secouru dans le délai d’un mois, à la condition que lui et ses soudoyers auront la vie sauve et pourront, moyennant un sauf-conduit, se retirer à Bordeaux avec tout ce qui leur appartient. A l’expiration du terme fixé, Grenacre n’ayant reçu aucun secours, ouvre les portes de la Roche-sur-Yon aux gens du duc d’Anjou et s’achemine en compagnie de tous les siens vers Bordeaux. P.137à139,314.

Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Gui, seigneur de Rochefort, et Jean, seigneur de Beaumanoir, se détachent un jour avec cinq cents lances du corps d’armée qui assiège Brest et vont attaquer Conq[244], petite forteresse située sur le bord de la mer, dont la garnison a pour capitaine un chevalier anglais de l’hôtel du duc de Bretagne nommé Jean Lakyngeth[245]. Ils emportent d’assaut cette forteresse et tuent tous les Anglais qu’ils y trouvent, à l’exception du capitaine et de six hommes d’armes qu’ils retiennent prisonniers[246]; et après avoir remis en état les fortifications de Conq et y avoir établi garnison, ils retournent au siège de Brest. P.139,140,314.

L’expédition contre Conq ayant amené une diversion et rendu moins étroit le blocus de Brest, un messager envoyé par les frères Browe pour informer Robert Knolles de la situation critique où se trouvent réduits les défenseurs de son château deDerval, réussit à s’introduire un soir dans la place assiégée. Knolles imagine alors de proposer aux assiégeants de leur rendre Brest s’il ne reçoit pas de secours dans le délai d’un mois. Avant de rien décider, Clisson et les autres grands seigneurs bretons veulent avoir l’avis du connétable qui se tient alors près de Nantes[247], et chargent le chevalier et les deux écuyers, porteurs de la proposition du capitaine de Brest, d’aller moyennant un sauf-conduit la soumettre à Bertrand du Guesclin. Celui-ci conseille de l’accepter, à la condition toutefois que Robert Knolles livrera de bons otages[248]. Les otages une fois livrés, Clisson et les autres barons lèvent le siège de Brest et vont rejoindre le connétable près de Nantes, en attendant le moment fixé pour la reddition de Derval et de Brest. Quant à Knolles, il s’empresse de profiter de la levée du siège pour se bouter dans son château de Derval[249], cequi éveille à juste titre la défiance de Du Guesclin, puisqu’il était convenu avec Hue Browe, capitaine de cette forteresse, que les Anglais ne pourraient lui porter secours qu’après avoir offert la bataille aux Français et les avoir vaincus. P.140à142,314.

Avant de quitter Brest, Robert Knolles fait savoir au comte de Salisbury[250], capitaine de la flotte anglaise alors ancrée dans le port de Guérande, la teneur du traité de capitulation; aux termes de ce traité, il faut se mettre en mesure d’offrir la bataille auxFrançais dans le délai d’un mois si l’on ne veut être réduit, dès que ce délai sera expiré, à leur livrer la place de Brest. Le comte de Salisbury lève aussitôt l’ancre et vient mouiller en face des remparts de cette place. Ayant fait débarquer et mettre en ligne deux mille hommes d’armes et autant d’archers, il envoie prévenir Du Guesclin et Clisson qu’il les attend pour leur livrer bataille sous les murs de Brest, afin de dégager cette forteresse et de recouvrer les otages qui ont été livrés. Le connétable de France fait répondre au commandant de la flotte anglaise qu’il l’invite à marcher à sa rencontre. Le comte de Salisbury renvoie un héraut dire à Du Guesclin que lui et les siens sont des marins dépourvus de cavalerie, mais qu’ils ne demandent pas mieux que d’aller au-devant des Français si ceux-ci veulent leur prêter des chevaux. Le connétable, Clisson et les autres barons de France et de Bretagne, ayant réuni un corps d’armée de quatre mille lances et de quinze mille gens de pied, se décident à venir camper à la distance d’une journée de la forteresse de Brest, à la place même qu’occupaient les assiégeants au moment où le traité de capitulation avait été conclu; et sur le refus des Français de faire encore la moitié du chemin qui les sépare du corps d’armée anglais, le comte de Salisbury prétend qu’il leur a offert en vain la bataille et les somme[251]en conséquence de renvoyer les otages livrés par Robert Knolles. P.142à146,314.

Cela fait, les Anglais, après avoir ravitaillé le château de Brest et renforcé la garnison, se rembarquent, lèvent l’ancre et cinglent vers Saint-Mathieu; le défaut de cavalerie ne leur permet pas de marcher au secours de Derval et d’ailleurs Knolles leur a mandé qu’il n’a besoin de l’assistance de personne et se charge bien tout seul de tenir tête à ses adversaires. Le départ des Anglais rend inutile la prolongation de séjour des Français et des Bretons, qui se retirent emmenant avec eux les otages de Brest. Le connétable et les siens vont alors camper devant Derval pour tenir leur journée; mais Robert Knolles leur fait dire qu’ils n’ont que faire d’attendre la reddition du château, car il tient le traité de capitulationpour nul et non avenu, et la raison en est qu’il ne reconnaît pas à ses gens le droit de conclure un arrangement quelconque sans son assentiment. Grand est l’étonnement du connétable, du seigneur de Clisson, des barons de France et de Bretagne en recevant cette notification qu’ils se hâtent de transmettre au duc d’Anjou; celui-ci part aussitôt d’Angers et arrive devant Derval. P.146,147,314.

Sur ces entrefaites, Jean, duc de Lancastre, et Jean V, duc de Bretagne, débarquent à Calais[252]avec une armée composée de trois mille hommes d’armes, de six mille archers et de deux mille autres combattants. Le connétable de cette armée est Édouard Spencer, et les maréchaux sont Thomas, comte de Warwick, et Guillaume, comte de Suffolk. Noms des principaux barons d’Angleterre qui prennent part à cette expédition. Nicolas de Tamworth est alors capitaine de la garnison de Calais. Les ducs de Lancastre et de Bretagne quittent cette ville un mercredi matin, passent devant Guines[253]où commande Jean de Harleston, devant Ardres[254]dont Jean, seigneur de Gommegnies, est capitaine, devant la Montoire[255]dont la garnison est placée sous les ordres d’un chevalier picard nommé Honnecourt; et, sans livrer assaut à cette dernière forteresse, ils se viennent loger sur les bords de la belle rivièrequi court à Ausques[256]et leurs lignes se développent sur une telle largeur qu’elles s’étendent depuis Balinghem[257]jusqu’à l’abbaye de Licques[258]. Le second jour, ils contournent la ville de Saint-Omer, bien défendue par le vicomte de Meaux[259], et campent le soir sur les hauteurs de Helfaut[260]. Le troisième jour, ils passent à côté de Thérouanne[261]où les seigneurs de Sempy[262], de Brimeux[263], de Poix[264],et Lionel d’Airaines[265]commandent une garnison de deux cents lances. Ils chevauchent en trois batailles, ne faisant pas plus de trois ou quatre lieues par jour, se logeant de haut jour, se retrouvant ensemble tous les soirs et chaque corps ou bataille ayant toujours soin de rester en contact avec les deux autres. Les maréchaux commandent le premier corps; les deux ducs de Lancastre et de Bretagne, le second; puis vient le charroi contenant les approvisionnements; enfin, le connétable fait l’arrière-garde. Ces trois corps se rejoignent et aucun ne s’écarte de la voie qui lui a été assignée, de même qu’aucun chevalier ni écuyer ne se permet de rompre les rangs et de se séparer de sa compagnie sans en avoir reçu l’ordre des maréchaux. Aussitôt que le roi de France est informé de la marche en avant de cette armée d’invasion, il rappelle en France quelques-uns des chevaliers qui guerroient en Bretagne, notamment Olivier, seigneur de Clisson[266], Jean, vicomte de Rohan, Jean de Beuil, Guillaume des Bordes et Louis de Saint-Julien, car il veut faire poursuivre les Anglais. Le connétable Du Guesclin[267], Louis, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon,restent seuls auprès du duc d’Anjou jusqu’à ce que l’on en ait fini avec ceux de Derval. Pendant que les seigneurs mandés par Charles V font leurs préparatifs et se rendent de Bretagne en France, les ducs de Lancastre et de Bretagne mettent au pillage le pays qu’ils traversent sur une largeur de six lieues, faisant main basse sur tout ce qu’ils trouvent et ne recourant à leursapprovisionnements qu’à défaut de vivres pris sur le pays. P.147à151,314,315.

Les Anglais passent devant Aire[268], allument partout l’incendie en traversant le comté de Saint-Pol[269]et livrent un assaut infructueux à la ville de Doullens[270]. Ils font halte à l’abbaye du Mont-Saint-Éloi[271], située à deux petites lieues d’Arras, et s’y reposent un jour et deux nuits; puis ils se dirigent vers Bray-sur-Somme[272],dont la garnison, composée de chevaliers et d’écuyers du pays[273], repousse victorieusement toutes leurs attaques; à l’assaut de l’une des portes de cette forteresse, le Chanoine de Robersart[274]fait merveille d’armes et sauve la vie à l’un de ses écuyers. En quittant Bray, les envahisseurs se dirigent vers Saint-Quentin et entrent dans le beau et riche pays de Vermandois[275]. Guillaume des Bordes, envoyé par le roi de France à Saint-Quentin en qualité de capitaine, prête dix arbalétriers à Baudouin, seigneur de Bousies, qui se rend à Ribemont[276]pour aider Gilles, seigneur deChin[277], dont il a épousé la fille, à garder cette forteresse. Arrivé à deux lieues de Saint-Quentin sur la route de Laon, Baudouin fait la rencontre de Jean de Beuil, qui va de la part de Charles V se mettre à la tête de la garnison de Laon. Ces deux chevaliers surprennent à une demi-lieue de Ribemont le charroi ainsi que les bagages de Hugh de Calverly; et après avoir tué les valets qui les conduisent, ils s’emparent de ces bagages et les emportent dans Ribemont en guise de butin. Peu de temps avant leur arrivée, Gilles, seigneur de Chin, avait amené un renfort de soixante lances, et parmi les seigneurs de cette marche et de la vallée de l’Oise qui sont venus s’enfermer dans Ribemont, on distingue Jean de Fosseux[278], les seigneurs de Soize[279]et de Clary[280]. P.151à153,315.

Gilles, seigneur de Chin, capitaine de la garnison de Ribemont[281], apercevant dans un terrain défriché et nouvellement mis en labour un détachement d’une centaine d’hommes d’armes anglais, fait une sortie contre eux et les taille en pièces; jeté deux fois à bas de son cheval dans la mêlée, il est relevé par un de sesbâtards. Les Français vainqueurs rentrent dans Ribemont avec de nombreux prisonniers. Le soir même du jour où ce combat s’était livré, le gros de l’armée anglaise vient camper en vue de Ribemont. Le lendemain matin, les ducs de Lancastre et de Bretagne, sans rien tenter contre cette place, prennent le chemin de Laon. Dès qu’ils ont levé leur camp, quelques-uns des défenseurs de Ribemont qui ont pris part au combat de la veille, notamment Jean de Beuil, Gérard de Lor et le seigneur de Soize, sortent par une des poternes de la place, s’engagent dans un chemin détourné et vont renforcer la garnison de la montagne de Laon. P.153à155,315.

Les ducs de Lancastre et de Bretagne se reposent trois jours à Vaux-sous-Laon[282], dans un pays plantureux et où l’on trouve toute espèce de denrées, car on est à l’époque des vendanges, et les habitants des villages, pour se racheter de l’incendie, apportent à l’ennemi bœufs et moutons, barriques de vin et sacs de pain en abondance. Les Anglais n’ont qu’un désir, c’est d’en venir aux mains avec les Français; mais Charles V, qui ne veut point s’exposer aux chances d’une bataille, se contente de faire harceler les envahisseurs par un corps d’armée de cinq ou six cents lances qui les serre de très près et ne leur permet pas de se déployer. Aussi, les trois cents hommes d’armes bretons et français qui tiennent garnison à Laon[283]laissent les Anglais camper tranquillement au-dessous d’eux à Vaux sans faire aucune sortie ni de jour ni de nuit pour les réveiller. Ce que voyant, les ducs et leurs gens s’acheminent vers Soissons[284]en suivant le cours desrivières et en s’avançant toujours à travers les vallées les plus plantureuses. Les quatre cents hommes d’armes français qui ne cessent de surveiller et d’inquiéter les Anglais les serrent[285]parfois de si près que des conversations s’établissent entre les uns et les autres. Dialogue échangé entre Henri de Percy[286], l’un des plus grands barons de l’armée anglaise, et Aimeri, dit le bâtard de Namur, fils de Guillaume, comte de Namur[287], l’un des hommes d’armes à la solde du roi de France. Des deux côtés on épargne d’un commun accord la terre du seigneur de Coucy[288], alors absent de son pays et qui avait voulu rester neutre dans cette guerre à cause de son mariage avec Isabelle, l’une des filles du roi d’Angleterre. P.155à157,315.

Dans une escamourche qui a pour théâtre le village d’Oulchy[289], dans la marche de Soissons, cent vingt hommes d’armes français commandés par Jean de Vienne, Jean de Beuil[290]et Robert deBéthune, vicomte de Meaux, surprennent à la pointe du jour les sentinelles de l’armée anglaise, et Gautier Hewet, l’un des plus illustres vétérans de cette armée, se fait tuer en s’efforçant, quoiqu’il fût à moitié désarmé, de repousser une attaque aussi inopinée. Les Français vainqueurs dans cette rencontre ramènent dans leur camp un certain nombre de prisonniers, tandis que les Anglais, affligés de la perte d’un de leurs plus vaillants chevaliers, se mettent en marche dans la direction de Reims en suivant le cours de la Marne. P.157,158,315,316.

Pendant ce temps, Louis, duc d’Anjou, et Bertrand du Guesclin, connétable de France, se tiennent devant le château de Derval[291], et somment à plusieurs reprises Robert Knolles de leurrendre ce château conformément au traité de capitulation conclu avec les frères Browe, lieutenants du dit Robert et naguère capitaines de la dite place. Knolles refuse obstinément d’obtempérer à ces sommations; il prétend que les frères Browe ont agi sans son autorisation et qu’en conséquence l’arrangement dont ils ont pris l’initiative doit être considéré comme nul et non avenu. Irrité de ces refus, le duc d’Anjou menace de mettre à mort les quatre otages livrés par les Browe en garantie de l’accomplissement des engagements stipulés dans le traité de capitulation[292]. Robert Knolles répond que, dans ce cas, il fera périr un égal nombre de chevaliers français qui sont ses prisonniers. Le duc d’Anjou est tellement exaspéré par cette réponse, qu’il se décide à mettre sa menace à exécution. Il fait amener les quatre otages de Derval, deux chevaliers et deux écuyers, et les fait mettre à mort séance tenante. Robert Knolles, qui a vu l’exécution de ces otages des fenêtres de son château, donne aussitôt l’ordre d’attacher au sommet et à l’extérieur des remparts une longue table; puis, il fait amener successivement sur cette table trois chevaliers et un écuyer, ses prisonniers, dont il avait refusé dix mille francs, et là un bourreau, après leur avoir tranché la tête, précipite ces cadavres mutilés et ces têtes coupées au fond des fossés de Derval. P.138à160,316.


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