CHAPITRE XIX

Et prononcés ensemble, à l’amitié fidèleNos deux noms fraternels serviront de modèle.A. Soumet,Clytemnestre.

Et prononcés ensemble, à l’amitié fidèleNos deux noms fraternels serviront de modèle.A. Soumet,Clytemnestre.

Et prononcés ensemble, à l’amitié fidèleNos deux noms fraternels serviront de modèle.

A. Soumet,Clytemnestre.

De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées avec soin, et l’ordre donné de ne recevoir personne et de l’excuser auprès des deux réfugiés s’il les laissait partir sans les revoir; et les deux amis ne s’étaient encore adressé aucune parole.

Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément. Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendaitd’un air sérieux et triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et croisant les bras, lui dit d’une voix sombre:

—Voilà donc où vous en êtes venu! voilà donc les conséquences de votre ambition! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme, et introduire en France une armée étrangère; je vais donc vous voir assassin et traître à votre patrie! Par quel chemin êtes-vous arrivé jusque-là? par quels degrés êtes-vous descendu si bas?

—Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement Cinq-Mars; mais je vous connais, et j’aime cette explication; je la voulais et je l’ai provoquée. Vous verrez aujourd’hui mon âme tout entière, je le veux. J’avais eu d’abord une autre pensée, une pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de l’amitié, l’amitié, qui est la seconde chose de la terre.

Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s’il y eût cherché cette divinité.

—Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulaisrien dire; c’était une tâche pénible, mais jusqu’ici j’y avais réussi. Je voulais tout conduire sans vous, et ne vous montrer cette œuvre qu’achevée; je voulais toujours vous tenir hors du cercle de mes dangers; mais, vous avouerai-je ma faiblesse? J’ai craint de mourir mal jugé par vous, si j’ai à mourir: à présent je supporte bien l’idée de la malédiction du monde, mais non celle de la vôtre: c’est ce qui m’a décidé à vous avouer tout.

—Quoi! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher toujours de moi! Ah! cher Henri, que vous ai-je fait pour prendre ce soin de mes jours? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre, si vous mouriez? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années entières; vous ne m’avez présenté de votre vie que ses fleurs; vous n’êtes entré dans ma solitude qu’avec un visage riant, et chaque fois paré d’une faveur nouvelle? ah! il fallait que ce fût bien coupable ou bien vertueux!

—Ne voyez dans mon âme que cequ’elle renferme. Oui, je vous ai trompé; mais c’était la seule joie paisible que j’eusse au monde. Pardonnez-moi d’avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas! si brillante. J’étais heureux du bonheur que vous me supposiez; je faisais le vôtre avec ce songe; et je ne suis coupable qu’aujourd’hui en venant le détruire et me montrer tel que j’étais. Écoutez-moi, je ne serai pas long: c’est toujours une histoire bien simple que celle d’un cœur passionné. Autrefois, je m’en souviens, c’était sous la tente, lorsque je fus blessé: mon secret fut près de m’échapper; c’eût été un bonheur peut-être. Cependant que m’auraient servi des conseils? je ne les aurais pas suivis; enfin, c’est Marie de Gonzague que j’aime.

—Quoi! celle qui va être reine de Pologne?

—Si elle est reine, ce ne peut être qu’après ma mort. Mais écoutez: pour elle je fus courtisan; pour elle j’ai presque régné en France, et c’est pour elle que je vais succomber et peut-être mourir.

—Mourir! succomber! quand je vous reprochais votre triomphe! quand je pleurais sur la tristesse de votre victoire!

—Ah! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe de la Fortune quand elle me sourit; si vous croyez que je n’aie pas vu jusqu’au fond de mon destin! Je lutte contre lui, mais il est le plus fort, je le sens; j’ai entrepris une tâche au-dessus des forces humaines, je succomberai.

—Eh! ne pouvez-vous vous arrêter? A quoi sert l’esprit dans les affaires du monde?

—A rien, si ce n’est pourtant à se perdre avec connaissance de cause, à tomber au jour qu’on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu’on a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup; ne m’y suis-je pas engagé devant vous tout à l’heure?

—Et c’est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle confianceavez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie? N’avez-vous pas lu leurs pensées secrètes?

—Je les connais toutes; j’ai lu leur espérance à travers leur feinte colère; je sais qu’ils tremblent en menaçant: je sais qu’ils sont déjà prêts à faire leur paix en me livrant comme gage; mais c’est à moi de les soutenir et de décider le Roi: il le faut, car Marie est ma fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.

C’est volontairement, c’est avec connaissance de tout mon sort que je me suis placé ainsi entre l’échafaud et le bonheur suprême. Il me faut l’arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce moment le plaisir d’avoir rompu toute incertitude. Eh quoi! vous ne rougissez pas de m’avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce Cardinal? ambitieux par le puéril désir d’un pouvoir qui n’est jamais satisfait? Je le suis, ambitieux, mais parce que j’aime. Oui, j’aime, et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort; vous avez embelli mes intentions secrètes, vous m’avezprêté de nobles desseins (je m’en souviens), de hautes conceptions politiques; elles sont belles, elles sont vastes, peut-être; mais, vous le dirai-je? ces vagues projets du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore bien loin au-dessous du dévouement de l’amour. Quand l’âme vibre tout entière, pleine de cette unique pensée, elle n’a plus de place à donner aux plus beaux calculs des intérêts généraux; car les hauteurs mêmes de la terre sont au-dessous du ciel.

De Thou baissa la tête.

—Que vous répondre? dit-il. Je ne vous comprends pas; vous raisonnez le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l’erreur.

—Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur les a développées; vous l’avez dit, j’ai tout calculé; une marche lente m’a conduit au but que je suis prêt d’atteindre. Marie me tenait par la main, aurais-je reculé? Devant un monde je ne l’aurais pas fait. Tout était bien jusqu’ici: maisune barrière invisible m’arrête: il faut la rompre, cette barrière; c’est Richelieu. Je l’ai entrepris tout à l’heure devant vous, mais peut-être me suis-je trop hâté: je le crois à présent. Qu’il se réjouisse; il m’attendait. Sans doute il a prévu que ce serait le plus jeune qui manquerait de patience; s’il en est ainsi, il a bien joué. Cependant, sans l’amour qui m’a précipité, j’aurais été plus fort que lui, quoique vertueux.

Ici, un changement presque subit se fît sur les traits de Cinq-Mars; il rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s’élevaient comme des lignes bleues tracées par une main invisible.

—Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force qui annonçait un violent désespoir concentré dans son cœur, tous les supplices dont l’amour peut torturer ses victimes, je les porte dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des empires, pour qui j’ai tout subi, jusqu’à la faveur d’un prince (et qui peut-être n’a pas senti tout ce que j’ai fait pourelle), ne peut encore être à moi. Elle m’appartient devant Dieu, et je lui parais étranger; que dis-je? il faut que j’entende discuter chaque jour, devant moi, lequel des trônes de l’Europe lui conviendra le mieux, dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquels on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à travers les grilles la voix de celle qui est ma femme; il faut qu’en public je m’incline devant elle! son amant et son mari dans l’ombre, son serviteur au grand jour! C’en est trop; je ne puis vivre ainsi; il faut faire le dernier pas, qu’il m’élève ou me précipite.

—Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État!

—Le bonheur de l’État s’accorde avec le mien. Je le fais en passant, si je détruis le tyran du Roi. L’horreur que m’inspire cet homme est passée dansmon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai sur mes pas son plus grand crime, l’assassinat et la torture d’Urbain Grandier; il est le génie du mal pour le malheureux Roi, je le conjurerai: j’aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII; c’était une des pensées de Marie, sa pensée la plus chère. Mais je crois que je ne triompherai pas dans l’âme tourmentée du Roi.

—Sur quoi comptez-vous donc? dit de Thou.

—Sur un coup de dés. Si sa volonté peut cette fois durer quelques heures, j’ai gagné; c’est un dernier calcul auquel est suspendue ma destinée.

—Et celle de votre Marie!

—L’avez-vous cru! dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non! s’il m’abandonne, je signe le traité d’Espagne et la guerre.

—Ah! quelle horreur! dit le conseiller; quelle guerre! une guerre civile! et l’alliance avec l’étranger!

—Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars; eh! vous ai-je prié d’y prendre part?

—Cruel! ingrat! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi? ne savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l’amitié tenait dans mon cœur la place de toutes les passions? Puis-je survivre non seulement à votre mort? mais même au moindre de vos malheurs! Cependant laissez-moi vous fléchir et vous empêcher de frapper la France. O mon ami! mon seul ami! je vous en conjure à genoux, ne soyons pas ainsi parricides, n’assassinons pas notre patrie! Je dis nous, car jamais je ne me séparerai de vos actions; conservez-moi l’estime de moi-même, pour laquelle j’ai tant travaillé; ne souillez pas ma vie et ma mort que je vous ai vouées.

De Thou était tombé aux genoux de son ami, et celui-ci, n’ayant plus la force de conserver sa froideur affectée, se jeta dans ses bras en le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d’une voix étouffée:

—Eh! pourquoi m’aimer autant, aussi? Qu’avez-vous fait, ami? Pourquoi m’aimer?vous qui êtes sage, pur et vertueux; vous que n’égarent pas une passion insensée et le désir de la vengeance; vous dont l’âme est nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m’aimer? Que vous a donné mon amitié? que des inquiétudes et des peines. Faut-il à présent qu’elle fasse peser des dangers sur vous? Séparez-vous de moi, nous ne sommes plus de la même nature; vous le voyez, les cours m’ont corrompu: je n’ai plus de candeur, je n’ai plus de bonté: je médite le malheur d’un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, dédaignez-moi; je ne vaux plus une de vos pensées, comment serai-je digne de vos périls?

—En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou. Savez-vous qu’il y va de partager votre patrie? savez-vous que si vous livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais? savez-vous que votre nom sera l’horreur de la postérité? savez-vous que les mères françaises le maudiront, quand elles seront forcées d’enseigner à leurs enfantsune langue étrangère? le savez-vous? Venez.

Et il l’entraîna devant le buste de Louis XIII.

—Jurez devant lui (et il est votre ami aussi!), jurez de ne jamais signer cet infâme traité.

Cinq-Mars ferma les yeux, et, avec une inébranlable ténacité, répondit, quoique en rougissant:

—Je vous l’ai dit: si l’on m’y force, je signerai.

De Thou pâlit et quitta sa main; il fit deux tours dans sa chambre, les bras croisés, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s’avança solennellement vers le buste de son père, et ouvrit un grand livre placé au pied; il chercha une page déjà marquée, et lut tout haut:

Je pense donc que M. de Lignebœuf fut justement condamné à mort par le parlement de Rouen pour n’avoir pas révélé la conjuration de Catteville contre l’Etat.

Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplantl’image du président de Thou, dont il tenait les Mémoires:

—Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé, je vais être criminel, je vais mériter la mort; mais puis-je faire autrement? Je ne dénoncerai pas le traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu’il est mon ami, et qu’il est malheureux.

Puis, s’avançant vers Cinq-Mars en lui prenant de nouveau la main:

—Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il; mais n’attendez rien de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce traité.

Cinq-Mars était ému jusqu’au fond du cœur de cette scène, parce qu’il sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit cependant encore sur lui d’arrêter une larme qui s’échappait de ses yeux, et répondit en l’embrassant:

—Ah! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait; oui, vous me rendez service en vous éloignant de moi, car si votre sort eût été lié au mien, je n’aurais pas osé disposer de ma vie, etj’aurais hésité à la sacrifier s’il le faut; mais je le ferai assurément à présent; et, je vous le répète, si l’on m’y force, je signerai le traité avec l’Espagne.

LA PARTIE DE CHASSE

On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi.Ch. Nodier,Jean Sbogar.

On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi.Ch. Nodier,Jean Sbogar.

On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi.

Ch. Nodier,Jean Sbogar.

Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble que ressentent toujours les Etats mal affermis aux approches de la mort des princes. Quoique Richelieu fût le centre de la monarchie, il ne régnait pourtant qu’au nom de Louis XIII, et comme enveloppé de l’éclat de ce nom qu’il avait agrandi. Tout absolu qu’il était sur son maître,il le craignait néanmoins; et cette crainte rassurait la nation contre ses désirs ambitieux, dont le Roi même était l’immuable barrière. Mais, ce prince mort, que ferait l’impérieux ministre? où s’arrêterait cet homme qui avait tant osé? Accoutumé à manier le sceptre, qui l’empêcherait de le porter toujours, et d’inscrire son nom seul au bas des lois que seul il avait dictées? Ces terreurs agitaient tous les esprits. Le peuple cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l’abri dans les orages politiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux récents; les Parlements étaient muets, et l’on sentait que rien ne s’opposerait au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Personne n’était déçu complétement par les souffrances affectées du ministre: nul n’était touché de cette hypocrite agonie, qui avait trop souvent trompé l’espoir public, et l’éloignement n’empêchait pas de sentir partout le doigt de l’effrayant parvenu.

L’amour du peuple se réveillait aussi pour le fils d’Henri IV; on courait dans les églises, on priait, et même on pleurait beaucoup. Les princes malheureux sont toujours aimés. La mélancolie de Louis et sa douleur mystérieuse intéressaient toute la France, et, vivant encore, on le regrettait déjà, comme si chacun eût désiré de recevoir la confidence de ses peines avant qu’il n’emportât avec lui le grand secret de ce que souffrent ces hommes placés si haut, qu’ils ne voient dans leur avenir que leur tombe.

Le Roi, voulant rassurer la nation entière, fit annoncer le rétablissement momentané de sa santé, et voulut que la cour se préparât à une grande partie de chasse donnée à Chambord, domaine royal où son frère, le duc d’Orléans, le priait de revenir.

Ce beau séjour était la retraite favorite du Roi, sans doute parce que, en harmonie avec sa personne, il unissait comme elle la grandeur à la tristesse. Souvent il y passait des mois entierssans voir qui que ce fût, lisant et relisant sans cesse des papiers mystérieux, écrivant des choses inconnues, qu’il enfermait dans un coffre de fer dont lui seul avait le secret. Il se plaisait quelquefois à n’être servi que par un seul domestique, à s’oublier ainsi lui-même par l’absence de sa suite, et à vivre pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme un citoyen exilé, aimant à se figurer la misère ou la persécution pour respirer de la royauté. Un autre jour, changeant tout à coup de pensée, il voulait vivre dans une solitude plus absolue; et, lorsqu’il avait interdit son approche à tout être humain, revêtu de l’habit d’un moine, il courait s’enfermer dans la chapelle voûtée; là, relisant la vie de Charles-Quint, il se croyait à Saint-Just, et chantait sur lui-même cette messe de la mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur la tête de l’empereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de ces méditations mêmes, son faible esprit était poursuivi et distrait par des images contraires. Jamaisle monde et la vie ne lui avaient paru plus beaux que dans la solitude et près de la tombe. Entre ses yeux et les pages qu’il s’efforçait de lire, passaient de brillants cortèges, des armées victorieuses, des peuples transportés d’amour; il se voyait puissant, combattant, triomphateur, adoré; et, si un rayon du soleil, échappé des vitraux, venait à tomber sur lui, se levant tout à coup du pied de l’autel, il se sentait emporté par une soif du jour ou du grand air qui l’arrachait de ces lieux sombres et étouffés; mais, revenu à la vie, il y retrouvait le dégoût et l’ennui, car les premiers hommes qu’il rencontrait lui rappelaient sa puissance par leurs respects. C’était alors qu’il croyait à l’amitié et l’appelait à ses côtés; mais à peine était-il sûr de sa possession véritable, qu’un grand scrupule s’emparait tout à coup de son âme: c’était celui d’un attachement trop fort pour la créature qui le détournait de l’adoration divine, ou, plus souvent encore, le reproche secret de s’éloigner trop des affaires d’Etat; l’objet deson affection momentanée lui semblait alors un être despotique, dont la puissance l’arrachait à ses devoirs; il se créait une chaîne imaginaire et se plaignait intérieurement d’être opprimé; mais, pour le malheur de ses favoris, il n’avait pas la force de manifester contre eux ses ressentiments par une colère qui les eût avertis; et, continuant à les caresser, il attisait, par cette contrainte, le feu secret de son cœur, et le poussait jusqu’à la haine; il y avait des moments où il était capable de tout contre eux.

Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit, qui ne pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse de ce cœur, qui ne pouvait ni aimer ni haïr complètement; aussi la position du favori, enviée de la France entière, et l’objet de la jalousie même du grand ministre, était-elle si chancelante et si douloureuse, que, sans son amour pour Marie, il eût brisé sa chaîne d’or avec plus de joie qu’un forçat n’en ressent dans son cœur lorsqu’il voit tomber le dernier anneau qu’il a limé pendantdeux années avec un ressort d’acier caché dans sa bouche. Cette impatience d’en finir avec le sort qu’il voyait de si près hâta l’explosion de cette mine patiemment creusée, comme il l’avait avoué à son ami; mais sa situation était alors celle d’un homme qui, placé à côté du livre de vie, verrait tout le jour y passer la main qui doit tracer sa damnation ou son salut. Il partit avec Louis XIII pour Chambord, décidé à choisir la première occasion favorable à son dessein. Elle se présenta.

Le matin même du jour fixé pour la chasse, le Roi lui fit dire qu’il l’attendait à l’escalier du Lis; il ne sera peut-être pas inutile de parler de cette étonnante construction.

A quatre lieues de Blois, à une heure de la Loire, dans une petite vallée fort basse, entre des marais fangeux et un bois de grands chênes, loin de toutes les routes, on rencontre tout à coup un château royal, ou plutôt magique. On dirait que, contraint par quelque lampe merveilleuse, un génie de l’Orient l’aenlevé pendant une des mille nuits, et l’a dérobé aux pays du soleil pour le cacher dans ceux du brouillard avec les amours d’un beau prince. Ce palais est enfoui comme un trésor; mais à ses dômes bleus, à ses élégants minarets, arrondis sur de larges murs ou élancés dans l’air, à ses longues terrasses qui dominent les bois, à ses flèches légères que le vent balance, à ses croissants entrelacés partout sur les colonnades, on se croirait dans les royaumes de Bagdad ou de Cachemire, si les murs noircis, leur tapis de mousse et de lierre, et la couleur pâle et mélancolique du ciel, n’attestaient un pays pluvieux. Ce fut bien un génie qui éleva ces bâtiments; mais il vint d’Italie et se nomma le Primatice; ce fut bien un beau prince dont les amours s’y cachèrent; mais il était Roi, et se nommait François Ier. Sa salamandre y jette ses flammes partout; elle étincelle mille fois sur les voûtes, et y multiplie ses flammes comme les étoiles d’un ciel; elle soutient les chapiteaux avec sa couronne ardente; elle coloreles vitraux de ses feux; elle serpente avec les escaliers secrets, et partout semble dévorer de ses regards flamboyants les triples croissants d’une Diane mystérieuse, cette Diane de Poitiers, deux fois déesse et deux fois adorée dans ces bois voluptueux.

Mais la base de cet étrange monument est comme lui pleine d’élégance et de mystère: c’est un double escalier qui s’élève en deux spirales entrelacées depuis les fondements les plus lointains de l’édifice jusqu’au-dessus des plus hauts clochers et se termine par une lanterne ou cabinet à jour, couronnée d’une fleur de lis colossale, aperçue de bien loin; deux hommes peuvent y monter en même temps sans se voir.

Cet escalier seul lui semble un petit temple isolé; comme nos églises, il est soutenu et protégé par les arcades de ses ailes minces, transparentes, et, pour ainsi dire, brodées à jour. On croirait que la pierre docile s’est ployée sous le doigt de l’architecte; elle paraît, si l’on peut le dire, pétrie selon les caprices deson imagination. On conçoit à peine comment les plans en furent tracés, et dans quels termes les ordres furent expliqués aux ouvriers; cela semble une pensée fugitive, une rêverie brillante qui aurait pris tout à coup un corps durable; c’est un songe réalisé.

Cinq-Mars montait lentement les larges degrés qui devaient le conduire auprès du Roi, et s’arrêtait plus lentement sur chaque marche à mesure qu’il approchait, soit dégoût d’aborder ce prince, dont il avait à écouter les plaintes nouvelles tous les jours, soit pour rêver à ce qu’il allait faire, lorsque le son d’une guitare vint frapper son oreille. Il reconnut l’instrument chéri de Louis et sa voix triste, faible et tremblante, qui se prolongeait sous les voûtes; il semblait essayer l’une de ses romances qu’il composait lui-même, et répétait plusieurs fois d’une main hésitante un refrain imparfait. On distinguait mal les paroles, et il n’arrivait à l’oreille que quelques mots d’abandon, d’ennui du mondeet debelle flamme.

Le jeune favori haussa les épaules en écoutant:

—Quel nouveau chagrin te domine? dit-il; voyons, lisons encore une fois dans ce cœur glacé qui croit désirer quelque chose.

Il entra dans l’étroit cabinet.

Vêtu de noir, à demi couché sur une chaise longue, et les coudes appuyés sur des oreillers, le prince touchait languissamment les cordes de sa guitare; il cessa de fredonner en apercevant le Grand-Écuyer, et, levant ses grands yeux sur lui d’un air de reproche, balança longtemps sa tête avant de parler; puis, d’un ton larmoyant et un peu emphatique:

—Qu’ai-je appris, Cinq-Mars? lui dit-il; qu’ai-je appris de votre conduite? Que vous me faites de peine en oubliant tous mes conseils!! vous avez noué une coupable intrigue; était-ce de vous que je devais attendre de pareilles choses, vous dont la piété, la vertu, m’avaient tant attaché!

Plein de la pensée de ses projets politiques,Cinq-Mars se vit découvert et ne put se défendre d’un moment de trouble; mais, parfaitement maître de lui-même, il répondit sans hésiter:

—Oui, Sire, et j’allais vous le déclarer; je suis accoutumé à vous ouvrir mon âme.

—Me le déclarer! s’écria Louis XIII en rougissant et pâlissant comme sous les frissons de la fièvre, vous auriez osé souiller mes oreilles de ces affreuses confidences, monsieur! et vous êtes si calme en parlant de vos désordres! Allez, vous mériteriez d’être condamné aux galères comme un Rondin; c’est un crime de lèse-majesté que vous avez commis par votre manque de foi vis-à-vis de moi. J’aimerais mieux que vous fussiez faux-monnayeur comme le marquis de Coucy, ou à la tête des croquants, que de faire ce que vous avez fait; vous déshonorez votre famille et la mémoire du maréchal, votre père.

Cinq-Mars, se voyant perdu, fit la meilleure contenance qu’il put, et dit avec un air résigné:

—Eh bien, Sire, envoyez-moi donc juger et mettre à mort; mais épargnez-moi vos reproches.

—Vous moquez-vous de moi, petit hobereau de province? reprit Louis; je sais très bien que vous n’avez pas encouru la peine de mort devant les hommes, mais c’est au tribunal de Dieu, monsieur, que vous serez jugé.

—Ma foi, Sire, reprit l’impétueux jeune homme, que l’injure avait choqué, que ne me laissiez-vous retourner dans ma province que vous méprisez tant, comme j’en ai été tenté cent fois? je vais y aller, je ne puis supporter la vie que je mène près de vous; un ange n’y tiendrait pas. Encore une fois, faites-moi juger si je suis coupable, ou laissez-moi me cacher en Touraine. C’est vous qui m’avez perdu en m’attachant à votre personne; si vous m’avez fait concevoir des espérances trop grandes, que vous renversiez ensuite, est-ce ma faute à moi? Et pourquoi m’avez-vous fait Grand-Écuyer, si je ne devais pas aller plus loin? Enfin, suis-je votre ami ou non?et si je le suis, ne puis-je pas être duc, pair et même connétable, aussi bien que M. de Luynes, que vous avez tant aimé parce qu’il vous a dressé des faucons? Pourquoi ne suis-je pas admis au conseil? j’y parlerais aussi bien que toutes vos vieilles têtes à collerettes; j’ai des idées neuves et un meilleur bras pour vous servir. C’est votre Cardinal qui vous a empêché de m’y appeler, et c’est parce qu’il vous éloigne de moi que je le déteste, continua Cinq-Mars en montrant le poing comme si Richelieu eût été devant lui; oui, je le tuerais de ma main s’il le fallait!

D’Effiat avait les yeux enflammés de colère, frappait du pied en parlant, et tourna le dos au Roi comme un enfant qui boude, s’appuyant contre l’une des petites colonnes de la lanterne.

Louis, qui reculait devant toute résolution, et que l’irréparable épouvantait toujours, lui prit la main.

O faiblesse du pouvoir! caprice du cœur humain! c’était par ces emportements enfantins, par ces défauts de l’âge,que ce jeune homme gouvernait un roi de France à l’égal du premier politique du temps. Ce prince croyait, et avec quelque apparence de raison, qu’un caractère si emporté devait être sincère, et ses colères même ne le fâchaient pas. Celle-ci, d’ailleurs, ne portait pas sur ces reproches véritables, et il lui pardonnait de haïr le Cardinal. L’idée même de la jalousie de son favori contre le ministre lui plaisait, parce qu’elle supposait de l’attachement, et qu’il ne craignait que son indifférence. Cinq-Mars le savait et avait voulu s’échapper par là, préparant ainsi le Roi à considérer tout ce qu’il avait fait comme un jeu d’enfant, comme la conséquence de son amitié pour lui; mais le danger n’était pas si grand; il respira quand le prince lui dit:

—Il ne s’agit point du Cardinal, et je ne l’aime pas plus que vous; mais c’est votre conduite scandaleuse que je vous reproche et que j’aurai bien de la peine à vous pardonner. Quoi! monsieur, j’apprends qu’au lieu de vous livrer auxexercices de piété auxquels je vous ai habitué, quand je vous crois auSalutou à l’Angelus, vous partez de Saint-Germain et vous allez passer une partie de la nuit... chez qui? oserai-je le dire sans péché? chez une femme perdue de réputation, qui ne peut avoir avec vous que des relations pernicieuses au salut de votre âme, et qui reçoit chez elle des esprits forts; Marion de Lorme, enfin! Qu’avez-vous à répondre? Parlez!

Laissant sa main dans celle du Roi, mais toujours appuyé contre la colonne, Cinq-Mars répondit:

—Est-on donc si coupable de quitter des occupations graves pour d’autres plus graves encore? Si je vais chez Marion de Lorme, c’est pour entendre la conversation des savants qui s’y rassemblent. Rien n’est plus innocent que cette assemblée; on y fait des lectures qui se prolongent quelquefois dans la nuit, il est vrai, mais qui ne peuvent qu’élever l’âme, bien loin de la corrompre. D’ailleurs vous ne m’avez jamais ordonné de vous rendre compte de tout; il y a longtempsque je vous l’aurais dit si vous l’aviez voulu.

—Ah! Cinq-Mars, Cinq-Mars! où est la confiance? N’en sentez-vous pas le besoin? C’est la première condition d’une amitié parfaite, comme doit être la nôtre, comme celle qu’il faut à mon cœur.

La voix de Louis était plus affectueuse, et le favori, le regardant par-dessus l’épaule, prit un air moins irrité, mais seulement ennuyé et résigné à l’écouter.

—Que de fois vous m’avez trompé! poursuivit le Roi; puis-je me fier à vous? ne sont-ce pas des galants et des damerets que vous voyez chez cette femme? N’y a-t-il pas d’autres courtisanes?

—Eh! mon Dieu, non, Sire; j’y vais souvent avec un de mes amis, un gentilhomme de Touraine, nommé René Descartes.

—Descartes! je connais ce nom-là; oui, c’est un officier qui se distingua au siège de la Rochelle, et qui se mêle d’écrire; il a une bonne réputation de piété, mais il est lié avec des Barreaux,qui est un esprit fort. Je suis sûr que vous trouvez là beaucoup de gens qui ne sont point de bonne compagnie pour vous; beaucoup de jeunes gens sans famille, sans naissance. Voyons, dites-moi, qu’y avez-vous vu la dernière fois?

—Mon Dieu! je me rappelle à peine leurs noms, dit Cinq-Mars en cherchant les yeux en l’air; quelquefois, je ne les demande pas... C’était d’abord un certain monsieur, monsieur Groot, ou Grotius, un Hollandais.

—Je sais cela, un ami de Barneveldt; je lui fais une pension. Je l’aimais assez, mais le Card... mais on m’a dit qu’il était religionnaire exalté...

—Je vis aussi un Anglais, nommé John Milton: c’est un jeune homme qui vient d’Italie et retourne à Londres; il ne parle presque pas.

—Inconnu, parfaitement inconnu; mais je suis sûr que c’est encore quelque religionnaire. Et les Français, qui étaient-ils?

—Ce jeune homme qui a fait leCinna, et qu’on a refusé trois fois à l’Académieéminente; il était fâché que du Ryer y fût à sa place. Il s’appelle Corneille...

—Eh bien, dit le Roi en croisant les bras et en le regardant d’un air de triomphe et de reproche, je vous le demande, quels sont ces gens-là? Est-ce dans un pareil cercle que l’on devrait vous voir?

Cinq-Mars fut interdit à cette observation dont souffrait son amour-propre, et dit en s’approchant du Roi:

—Vous avez bien raison, Sire; mais, pour passer une heure ou deux à entendre d’assez bonnes choses, cela ne peut pas faire de tort; d’ailleurs, il y va des hommes de la cour, tels que le duc de Bouillon, M. d’Aubijoux, le comte de Brion, le cardinal de La Valette, MM. de Montrésor, Fontrailles; et des hommes illustres dans les sciences, comme Mairet, Colletet, Desmarets, auteur de l’Ariane; Faret, Doujat, Charpentier, qui a écrit la belleCyropédie; Giry, Bessons et Baro, continuateur de l’Astrée, tous académiciens.

—Ah! à la bonne heure, voilà deshommes d’un vrai mérite, reprit Louis; à cela il n’y a rien à dire; on ne peut que gagner. Ce sont des réputations faites, des hommes de poids. Çà! raccommodons-nous, touchez là, enfant. Je vous permettrai d’y aller quelquefois, mais ne me trompez plus; vous voyez que je sais tout. Regardez ceci.

En disant ces mots, le Roi tira d’un coffre de fer, placé contre le mur, d’énormes cahiers de papier barbouillé d’une écriture très fine. Sur l’un était écritBaradas, sur l’autre,d’Hautefort, sur un troisième,La Fayette, et enfinCinq-Mars. Il s’arrêta à celui-là, et poursuivit:

—Voyez combien de fois vous m’avez trompé! Ce sont des fautes continuelles dont j’ai tenu registre moi-même depuis deux ans que je vous connais; j’ai écrit jour par jour toutes nos conversations. Asseyez-vous.

Cinq-Mars s’assit en soupirant, et eut la patience d’écouter pendant deux longues heures un abrégé de ce que son maître avait eu la patience d’écrire pendantdeux années. Il mit plusieurs fois sa main devant sa bouche durant la lecture; ce que nous ferions tous certainement s’il fallait rapporter ces dialogues, que l’on trouva parfaitement en ordre à la mort du Roi, à côté de son testament. Nous dirons seulement qu’il finit ainsi:

—Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 décembre, il y a trois jours: je vous parlais du vol de l’émerillon et des connaissances de vénerie qui vous manquent; je vous disais, d’après laChasse royale, ouvrage du roi Charles IX, qu’après que le veneur a accoutumé son chien à suivre une bête, il doit penser qu’il a envie de retourner au bois, et qu’il ne faut ni le lancer ni le frapper pour qu’il donne bien dans le trait; et que, pour apprendre à un chien à bien se rabattre, il ne faut laisser passer ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y mettre le nez.

Voilà ce que vous m’avez répondu (et d’un ton d’humeur, remarquez bien cela): «Ma foi, Sire, donnez-moi plutôt des régiments à conduire que des oiseaux et des chiens. Je suis sûr qu’on se moqueraitde vous et de moi si on savait de quoi nous nous occupons.» Et le 8... attendez, oui, le 8, tandis que nous chantions vêpres ensemble dans ma chambre, vous avez jeté votre livre dans le feu avec colère, ce qui était une impiété; et ensuite vous m’avez dit que vous l’aviez laissé tomber: péché, péché mortel; voyez, j’ai écrit dessous:Mensonge, souligné. On ne me trompe jamais, je vous le disais bien.

—Mais, Sire...

—Un moment, un moment. Le soir, vous avez dit du Cardinal qu’il avait fait brûler un homme injustement et par haine personnelle.

—Et je le répète, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire; c’est le plus grand crime de cet homme que vous hésitez à disgracier et qui vous rend malheureux. J’ai tout vu, tout entendu moi-même à Loudun: Urbain Grandier fut assassiné plutôt que jugé. Tenez, Sire, puisque vous avez là ces Mémoires de votre main, relisez toutes les preuves que je vous en donnai alors.

Louis, cherchant la page indiquée et remontant au voyage de Perpignan à Paris, lut tout ce récit avec attention en s’écriant:

—Quelles horreurs! comment avais-je oublié tout cela? Cet homme me fascine, c’est certain. Tu es mon véritable ami, Cinq-Mars. Quelles horreurs! mon règne en sera taché. Il a empêché toutes les lettres de la Noblesse et de tous les notables du pays d’arriver à moi. Brûler, brûler vivant! sans preuves! par vengeance! Un homme, un peuple ont invoqué mon nom inutilement, une famille me maudit à présent! Ah! que les rois sont malheureux!

Le prince en finissant jeta ses papiers et pleura.

—Ah! Sire, elles sont bien belles les larmes que vous versez, s’écria Cinq-Mars avec une sincère admiration: que toute la France n’est-elle ici avec moi! elle s’étonnerait à ce spectacle, qu’elle aurait peine à croire.

—S’étonnerait! la France ne me connaît donc pas?

—Non, Sire, dit d’Effiat avec franchise, personne ne vous connaît; et moi-même je vous accuse souvent de froideur et d’une indifférence générale contre tout le monde.

—De froideur! quand je meurs de chagrin; de froideur! quand je me suis immolé à leurs intérêts? Ingrate nation! je lui ai tout sacrifié, jusqu’à l’orgueil, jusqu’au bonheur de la guider moi-même, parce que j’ai craint pour elle ma vie chancelante; j’ai donné mon sceptre à porter à un homme que je hais, parce que j’ai cru sa main plus forte que la mienne; j’ai supporté le mal qu’il me faisait à moi-même, en songeant qu’il faisait du bien à mes peuples: j’ai dévoré mes larmes pour tarir les leurs; et je vois que mon sacrifice a été plus grand même que je ne le croyais, car ils ne l’ont pas aperçu; ils m’ont cru incapable parce que j’étais timide, et sans force parce que je me défiais des miennes; mais n’importe, Dieu me voit et me connaît.

—Ah! Sire, montrez-vous à la France tel que vous êtes: reprenez votre pouvoirusurpé; elle fera par amour pour vous ce que la crainte n’arrachait pas d’elle; revenez à la vie et remontez sur le trône.

—Non, non, ma vie s’achève, cher ami; je ne suis plus capable des travaux du pouvoir suprême.

—Ah! Sire, cette persuasion seule vous ôte vos forces. Il est temps enfin que l’on cesse de confondre le pouvoir avec le crime et d’appeler leur union génie. Que votre voix s’élève pour annoncer à la terre que le règne de la vertu va commencer avec votre règne; et dès lors ces ennemis que le vice a tant de peine à réduire tomberont devant un mot sorti de votre cœur. On n’a pas encore calculé tout ce que la bonne foi d’un roi de France peut faire de son peuple, ce peuple que l’imagination et la chaleur de l’âme entraînent si vite vers tout ce qui est beau, et que tous les genres de dévouement trouvent prêt. Le Roi votre père nous conduisait par un sourire; que ne ferait pas une de vos larmes! Il ne s’agit que de nous parler.

Pendant ce discours, le Roi, surpris, rougit souvent, toussa et donna des signes d’un grand embarras, comme toutes les fois qu’on voulait lui arracher une décision; il sentait aussi l’approche d’une conversation d’un ordre trop élevé, dans laquelle la timidité de son esprit l’empêchait de se hasarder; et, mettant souvent la main sur sa poitrine en fronçant le sourcil, comme ressentant une vive douleur, il essaya de se tirer par la maladie de la gêne de répondre; mais, soit emportement, soit résolution de jouer le dernier coup, Cinq-Mars poursuivit sans se troubler, avec une solennité qui en imposait à Louis. Celui-ci, forcé dans ses derniers retranchements, lui dit:

—Mais, Cinq-Mars, comment se défaire d’un ministre qui depuis dix-huit ans m’a entouré de ses créatures?

—Il n’est pas si puissant, reprit le Grand-Écuyer; et ses amis seront ses plus cruels adversaires si vous faites un signe de tête. Toute l’ancienne ligue desprinces de la Paixexiste encore, Sire, et ce n’est que le respect dû au choixde Votre Majesté qui l’empêche d’éclater.

—Ah! bon Dieu! tu peux leur dire qu’ils ne s’arrêtent pas pour moi; je ne les gêne point, ce n’est pas moi qu’on accusera d’être Cardinaliste. Si mon frère veut me donner le moyen de remplacer Richelieu, ce sera de tout mon cœur.

—Je crois, Sire, qu’il vous parlera aujourd’hui de M. le duc de Bouillon; tous les Royalistes le demandent.

—Je ne le hais point, dit le Roi en arrangeant l’oreiller de son fauteuil, je ne le hais point du tout, quoique un peu factieux. Nous sommes parents, sais-tu, cher ami (et il mit à cette expression favorite plus d’abandon qu’à l’ordinaire)? sais-tu qu’il descend de saint Louis de père en fils, par Charlotte de Bourbon, fille du duc de Montpensier? sais-tu que sept princesses du sang sont entrées dans sa maison, et que huit de la sienne, dont l’une a été reine, ont été mariées à des princes du sang? Oh! je ne le hais point du tout; je n’ai jamais dit cela, jamais.

—Eh bien, Sire, dit Cinq-Mars avec confiance,Monsieuret lui vous expliqueront, pendant la chasse, comment tout est préparé, quels sont les hommes que l’on pourra mettre à la place de ses créatures, quels sont les mestres-de-camp et les colonels sur lesquels on peut compter contre Fabert et tous les Cardinalistes de Perpignan. Vous verrez que le ministre a bien peu de monde à lui. La Reine,Monsieur, la Noblesse et les Parlements sont de notre parti, et c’est une affaire faite dès que Votre Majesté ne s’oppose plus. On a proposé de faire disparaître Richelieu comme le maréchal d’Ancre, qui le méritait moins que lui.

—Comme Concini! dit le Roi. Oh! non, il ne le faut pas.. je ne le veux vraiment pas... Il est prêtre et cardinal, nous serions excommuniés. Mais, s’il y a une autre manière, je le veux bien: tu peux en parler à tes amis, j’y songerai de mon côté.

Une fois ce mot jeté, Louis s’abandonna à son ressentiment, comme s’ilvenait de le satisfaire et comme si le coup eût déjà été porté. Cinq-Mars en fut fâché, parce qu’il craignait que sa colère, se répandant ainsi, ne fût pas de longue durée. Cependant il crut à ses dernières paroles, surtout lorsque après des plaintes interminables Louis ajouta:

—Enfin, croirais-tu que depuis deux ans que je pleure ma mère, depuis ce jour où il me joua si cruellement devant toute ma cour en me demandant son rappel quand il savait sa mort, depuis ce jour, je ne puis obtenir qu’on la fasse inhumer en France avec mes pères? Il a exilé jusqu’à sa cendre.

En ce moment Cinq-Mars crut entendre du bruit sur l’escalier: le Roi rougit un peu.

—Va-t-en, dit-il, va vite te préparer pour la chasse; tu seras à cheval près de mon carrosse; va vite, je le veux, va.

Et il poussa lui-même Cinq-Mars vers l’escalier et vers l’entrée qui l’avait introduit.

Le favori sortit; mais le trouble de son maître ne lui était point échappé.

Il descendait lentement et en cherchait la cause en lui-même, lorsqu’il crut entendre le bruit de deux pieds qui montaient la double partie de l’escalier à vis, tandis qu’il descendait l’autre; il s’arrêta, on s’arrêta; il remonta, il lui semblait qu’on descendait; il savait qu’on ne pouvait rien voir entre les jours de l’architecture, et se décida à sortir, impatienté de ce jeu, mais très inquiet. Il eût voulu pouvoir se tenir à la porte d’entrée pour voir qui paraîtrait. Mais à peine eut-il soulevé la tapisserie qui donnait sur la salle des gardes, qu’une foule de courtisans qui l’attendait l’entoura, et l’obligea de s’éloigner pour donner les ordres de sa charge, ou de recevoir des respects, des confidences, des sollicitations, des présentations, des recommandations, des embrassades, et ce torrent de relations graduelles qui entourent un favori, et pour lesquelles il faut une attention présente et toujours soutenue, car une distraction peut causer de grands malheurs.Il oublia ainsi à peu près cette petite circonstance qui pouvait n’être qu’imaginaire, et, se livrant aux douceurs d’une sorte d’apothéose continuelle, monta à cheval dans la grande cour, servi par de nobles pages, et entouré des plus brillants gentilshommes.

BientôtMonsieurarriva suivi des siens, et une heure ne s’était pas écoulée, que le Roi parut, pâle, languissant et appuyé sur quatre hommes. Cinq-Mars, mettant pied à terre, l’aida à monter dans une sorte de petite voiture fort basse, que l’on appelaitbrouette, et dont Louis XIII conduisait lui-même les chevaux très dociles et très paisibles. Les piqueurs à pied, aux portières, tenaient les chiens en laisse; au bruit du cor, des centaines de jeunes gens montèrent à cheval, et tout partit pour le rendez-vous de la chasse.

C’était à une ferme nommée l’Ormage que le Roi l’avait fixé, et toute la cour, accoutumée à ses usages, se répandit dans les allées du parc, tandis que le Roi suivait lentement un sentier isoléayant à sa portière le Grand-Écuyer et quatre personnages auxquels il avait fait signe de s’approcher.

L’aspect de cette partie de plaisir était sinistre: l’approche de l’hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des grands chênes du parc, et les branches noires se détachaient sur un ciel gris comme les branches de candélabres funèbres; un léger brouillard semblait annoncer une pluie prochaine; à travers le bois éclairci et les tristes rameaux, on voyait passer lentement les pesants carrosses de la cour, remplis de femmes vêtues de noir uniformément[6], et condamnées à attendre le résultat d’une chasse qu’elles ne voyaient pas; les meutes donnaient desvoixéloignées, et le cor se faisait entendre quelquefois comme un soupir; un vent froid et piquant obligeait chacun à se couvrir; et quelques femmes, mettant sur leur visage un voile ou un masque de velours noirpour se préserver de l’air que n’arrêtaient pas les rideaux de leurs carrosses (car ils n’avaient point de glaces encore), semblaient porter le costume que nous appelonsdomino.

Tout était languissant et triste. Seulement quelques groupes de jeunes gens, emportés par la chasse, traversaient comme le vent l’extrémité d’une allée en jetant des cris ou donnant du cor; puis tout retombait dans le silence, comme, après la fusée du feu d’artifice, le ciel paraît plus sombre.

Dans un sentier parallèle à celui que suivait lentement le Roi, s’étaient réunis quelques courtisans enveloppés dans leur manteau. Paraissant s’occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient à cheval à la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient pas de vue. Ils parlaient à demi-voix.

—C’est bien, Fontrailles, c’est bien; victoire! Le Roi lui prend le bras à tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit? Voilà M. le Grand qui descend de cheval et monte sur le siége à côté de lui.Allons, allons, le vieux matois est perdu cette fois!

—Ah! ce n’est rien encore que cela! n’avez-vous pas vu comme le Roi a touché la main àMonsieur? Il vous a fait signe, Montrésor; Gondi, regardez donc.

—Eh! regardez! c’est bien aisé à dire; mais je n’y vois pas avec mes yeux, moi; je n’ai que ceux de la foi et les vôtres. Eh bien, qu’est-ce qu’ils font? Je voudrais bien ne pas avoir la vue si basse. Racontez-moi cela, qu’est-ce qu’ils font?

Montrésor reprit:

—Voici le Roi qui se penche à l’oreille du duc de Bouillon et qui lui parle... Il parle encore; il gesticule, il ne cesse pas. Oh! il va être ministre.

—Il sera ministre, dit Fontrailles.

—Il sera ministre, dit le comte du Lude.

—Ah! ce n’est pas douteux, reprit Montrésor.

—J’espère que celui-là me donnera un régiment, et j’épouserai ma cousine! s’écria Olivier d’Entraigues d’un ton de page.

L’abbé de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit à chanter un air de chasse:


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