Les étourneaux ont le vent bon,Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
... Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi, ou qu’il se fait des miracles dans l’an de grâce 1642; car M. de Bouillon n’est pas plus près d’être premier ministre que moi, quand le Roi l’embrasserait. Il a de grandes qualités, mais il ne parviendra pas, parce qu’il est tout d’une pièce; cependant j’en fais grand cas pour sa vaste et sotte ville de Sedan; c’est un foyer, c’est un bon foyer pour nous.
Montrésor et les autres étaient trop attentifs à tous les gestes du prince pour répondre, et ils continuèrent:
—Voilà M. le Grand qui prend les rênes des chevaux et qui conduit.
L’abbé reprit sur le même air:
Si vous conduisez ma brouette,Ne versez pas, beau postillon,Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
—Ah! l’abbé, vos chansons me rendront fou! dit Fontrailles; vous avez donc des airs pour tous les événements de la vie?
—Je vous fournirai aussi des événements qui iront sur tous les airs, reprit Gondi.
—Ma foi, l’air de ceux-ci me plaît, répondit Fontrailles plus bas; je ne serai pas obligé parMonsieurde porter à Madrid son diable de traité, et je n’en suis point fâché; c’est une commission assez scabreuse: les Pyrénées ne se passent point si facilement qu’il le croit, et le Cardinal est sur la route.
—Ah! ah! ah! s’écria Montrésor.
—Ah! ah! dit Olivier.
—Eh bien, quoi? ah! ah! dit Gondi; qu’avez-vous donc découvert de si beau?
—Ma foi, pour le coup, le Roi a touché la main deMonsieur; Dieu soit loué, messieurs! Nous voilà défaits du Cardinal: le vieux sanglier est forcé. Qui se chargera de l’expédier? Il faut le jeter dans la mer.
—C’est trop beau pour lui, dit Olivier; il faut le juger.
—Certainement, dit l’abbé; comment donc! nous ne manquerons pas de chefs d’accusation contre un insolent qui a osé congédier un page; n’est-il pas vrai?
Puis, arrêtant son cheval et laissant marcher Olivier et Montrésor, il se pencha du côté de M. du Lude, qui parlait à deux personnages plus sérieux, et dit:
—En vérité, je suis tenté de mettre mon valet de chambre aussi dans le secret; on n’a jamais vu traiter une conjuration aussi légèrement. Les grandes entreprises veulent du mystère; celle-ci serait admirable si l’on s’en donnait la peine. Notre partie est plus belle qu’aucune que j’aie lue dans l’histoire; il y aurait là de quoi renverser trois royaumes si l’on voulait, et les étourderies gâteront tout. C’est vraiment dommage; j’en aurais un regret mortel. Par goût, je suis porté à ces sortes d’affaires, et je suis attaché de cœur à celle-ci, qui a de la grandeur; vraiment, on ne peut pas lenier. N’est-ce pas, d’Aubijoux? n’est-il pas vrai, Montmort?
Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses, à six et quatre chevaux, suivaient la même allée à deux cents pas de ces messieurs; les rideaux étaient ouverts du côté gauche pour voir le Roi. Dans le premier était la Reine: elle était seule dans le fond, vêtue de noir et voilée. Sur le devant était la maréchale d’Effiat, et aux pieds de la Reine était placée la princesse Marie. Assise de côté, sur un tabouret, sa robe et ses pieds sortaient de la voiture et étaient appuyés sur un marchepied doré, car il n’y avait point de portières, comme nous l’avons déjà dit; elle cherchait à voir aussi, à travers les arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importunée du passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa suite.
Ce prince du Nord était envoyé par le roi de Pologne pour négocier de grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour préparer la duchesse de Mantoue à épouser le vieux roi Uladislas VI, et ildéployait à la cour de France tout le luxe de la sienne, appelée alorsbarbareetscytheà Paris, et justifiait ces noms par des costumes étranges et orientaux. Le Palatin de Posnanie était fort beau, et portait, ainsi que les gens de sa suite, une barbe longue, épaisse, la tête rasée à la turque, et couverte d’un bonnet fourré, une veste courte et enrichie de diamants et de rubis; son cheval était peint en rouge et chargé de plumes. Il avait à sa suite une compagnie de gardes polonais habillés de rouge et de jaune, portant de grands manteaux à manches longues qu’ils laissaient pendre négligemment sur l’épaule. Les seigneurs polonais qui l’escortaient étaient vêtus de brocart d’or et d’argent, et l’on voyait flotter derrière leur tête rasée une seule mèche de cheveux qui leur donnait un aspect asiatique et tartare aussi inconnu de la cour de Louis XIII que celui des Moscovites. Les femmes trouvaient tout cela un peu sauvage et assez effrayant.
Marie de Gonzague était importunée des saluts profonds et des grâces orientalesde cet étranger et de sa suite. Toutes les fois qu’il passait devant elle, il se croyait obligé de lui adresser un compliment à moitié français, où il mêlait gauchement quelques mots d’espérance et de royauté. Elle ne trouva d’autre moyen de s’en défaire que de porter plusieurs fois son mouchoir à son nez en disant assez haut à la Reine:
—En vérité, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal au cœur.
—Il faudra bien raffermir votre cœur, cependant, et vous accoutumer à eux, répondit Anne d’Autriche, un peu sèchement.
Puis tout à coup, craignant de l’avoir affligée:
—Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle avec gaieté; et vous savez qu’en fait d’odeurs je suis fort difficile. M. Mazarin m’a dit l’autre jour que ma punition en purgatoire serait d’en respirer de mauvaises et de coucher dans des draps de toile de Hollande.
Malgré quelques mots enjoués, la Reine fut cependant fort grave, et retomba dans le silence. S’enfonçant dans son carrosse, enveloppée de sa mante, et ne prenant en apparence aucun intérêt à tout ce qui se passait autour d’elle, elle se laissait aller au balancement de la voiture. Marie, toujours occupée du Roi, parlait à demi-voix à la maréchale d’Effiat; toutes deux cherchaient à se donner des espérances qu’elles n’avaient pas, et se trompaient par amitié.
—Madame, je vous félicite; M. le Grand est assis près du Roi; jamais on n’a été si loin, disait Marie.
Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement sur des feuilles mortes et desséchées.
—Oui, je le vois avec une grande joie; Le Roi est si bon! répondait la maréchale.
Et elle soupirait profondément.
Un long et morne silence succéda encore; toutes deux se regardèrent et se trouvèrent mutuellement les yeux en larmes. Elles n’osèrent plus se parler, etMarie, baissant la tête, ne vit plus que la terre brune et humide qui fuyait sous les roues. Une triste rêverie occupait son âme; et, quoiqu’elle eût sous les yeux le spectacle de la première cour de l’Europe aux pieds de celui qu’elle aimait, tout lui faisait peur, et de noirs pressentiments la troublaient involontairement.
Tout à coup un cheval passa devant elle comme le vent; elle leva les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il ne la regardait pas; il était pâle comme un cadavre, et ses yeux se cachaient sous ses sourcils froncés et l’ombre de son chapeau abaissé. Elle le suivit du regard en tremblant; elle le vit s’arrêter au milieu du groupe des cavaliers qui précédaient les voitures, et qui le reçurent le chapeau bas. Un moment après, il s’enfonça dans un taillis avec l’un d’entre eux, la regarda de loin, et la suivit des yeux jusqu’à ce que la voiture fût passée; puis il lui sembla qu’il donnait à cet homme un rouleau de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard qui tombait l’empêcha dele voir plus loin. C’était une de ces brumes si fréquentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d’abord comme une petite lune sanglante, enveloppée dans un linceul déchiré, et se cacha en une demi-heure sous un voile si épais, que Marie distinguait à peine les premiers chevaux du carrosse, et que les hommes qui passaient à quelques pas de lui semblaient des ombres grisâtres. Cette vapeur glacée devint une pluie pénétrante et en même temps un nuage d’une odeur fétide. La Reine fit asseoir la belle princesse près d’elle et voulut rentrer; on retourna vers Chambord en silence et au pas. Bientôt on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient les meutes égarées; des chasseurs passèrent rapidement près de la voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard et s’appelant à haute voix. Marie ne voyait souvent que la tête d’un cheval ou un corps sombre sortant de la triste vapeur des bois, et cherchait en vain à distinguer quelques paroles. Cependant son cœur battit; on appelaitM. de Cinq-Mars.Le Roi demande M. le Grand, répétait-on;où peut être allé M. le Grand-Écuyer?Une voix dit en passant près d’elle:Il s’est perdu tout à l’heure. Et ces paroles bien simples la firent frissonner, car son esprit affligé leur donnait un sens terrible. Cette pensée la suivit jusqu’au château et dans ses appartements, où elle courut s’enfermer. Bientôt elle entendit le bruit de la rentrée du Roi et deMonsieur, puis, dans la forêt, quelques coups de fusil dont on ne voyait pas la lumière. Elle regardait en vain aux étroits vitraux; ils semblaient tendus au dehors d’un drap blanc qui ôtait le jour.
Cependant à l’extrémité de la forêt, vers Montfrault, s’étaient égarés deux cavaliers; fatigués de chercher la route du château dans la monotone similitude des arbres et des sentiers, ils allaient s’arrêter près d’un étang, lorsque huit ou dix hommes environ, sortant des taillis, se jetèrent sur eux, et, avant qu’ils eussent le temps de s’armer, se pendirent à leurs jambes, à leurs bras et à la bride de leurs chevaux, de manière àles tenir immobiles. En même temps une voix rauque, partant du brouillard, s’écria:
—Etes-vous Royalistes ou Cardinalistes? Criez: Vive le Grand! ou vous êtes morts.
—Vils coquins! répondit le premier cavalier en cherchant à ouvrir les fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abuser de mon nom!
—Dios el Senor!cria la même voix.
Aussitôt tous ces hommes lâchèrent leur proie et s’enfuirent dans les bois; un éclat de rire sauvage retentit, et un homme seul s’approcha de Cinq-Mars.
—Amigo, ne me reconnaissez-vous pas? C’est une plaisanterie de Jacques, le capitaine espagnol.
Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au Grand-Écuyer:
—Monsieur, voilà un gaillard entreprenant; je vous conseille de l’employer; il ne faut rien négliger.
—Ecoutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons vite. Je ne suis pas un faiseur de phrases comme monpère, moi. Je me souviens que vous m’avez rendu quelques bons offices, et dernièrement encore vous m’avez été utile, comme vous l’êtes toujours, sans le savoir; car j’ai un peu réparé ma fortune dans vos petites émeutes. Si vous voulez, je puis vous rendre un important service: je commande quelques braves.
—Quel service? dit Cinq-Mars; nous verrons.
—Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous descendiez de chez le Roi par un côté de l’escalier, le père Joseph y montait par l’autre.
—O ciel! voilà donc le secret de son changement subit et inexplicable! Se peut-il? un Roi de France! et il nous a laissés lui confier tous nos projets!
—Eh bien! voilà tout! vous ne me dites rien? Vous savez que j’ai une vieille affaire à démêler avec le capucin.
—Que m’importe?
Et il baissa la tête, absorbé dans une rêverie profonde.
—Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot, je vous déferaide lui avant trente-six heures d’ici, quoiqu’il soit à présent bien près de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardinal, si l’on voulait.
—Laissez-moi: je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.
—Ah! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez raison: vous aimez mieux qu’on le dépêche à coups d’épée. C’est juste, il en vaut la peine, on doit cela au rang. Il convient mieux que ce soient des grands seigneurs qui s’en chargent, et que celui qui l’expédiera soit en passe d’être maréchal. Moi je suis sans prétention; il ne faut pas avoir trop d’orgueil, quelque mérite qu’on puisse avoir dans sa profession: je ne dois pas toucher au Cardinal, c’est un morceau de Roi.
—Ni à d’autres, dit le Grand-Écuyer.
—Ah! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine Jacques.
—Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles; on n’en fait pas d’autres tous les jours. Vitry a commencé sur Concini, et on l’a fait maréchal.Nous voyons des gens fort bien en cour qui ont tué leurs ennemis de leur propre main dans les rues de Paris, et vous hésitez à vous défaire d’un misérable? Richelieu a bien ses coquins, il faut que vous ayez les vôtres; je ne conçois pas vos scrupules.
—Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement; je connais cela, j’ai pensé comme lui étant enfant, avant de raisonner. Je n’aurais pas tué seulement un moine; mais je vais lui parler, moi.
Puis, se tournant du côté de Cinq-Mars:
—Écoutez: quand on conspire, c’est qu’on veut la mort ou tout au moins la perte de quelqu’un... Hein?
Et il fit une pause.
—Or, dans ce cas-là, on est brouillé avec le bon Dieu et d’accord avec le diable... Hein?
«Secundo, comme on dit à la Sorbonne, il n’en coûte pas plus, quand on est damné, de l’être pour beaucoup que pour peu... Hein?
«Ergo, il est indifférent d’en tuer milleou d’en tuer un. Je vous défie de répondre à cela.
—On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, répondit Fontrailles en riant à demi, et je vois que vous serez un bon compagnon de voyage. Je vous mène avec moi en Espagne, si vous voulez.
—Je sais bien que vous y allez porter le traité, reprit Jacques, et je vous conduirai dans les Pyrénées par des chemins inconnus aux hommes; mais je n’en aurai pas moins un chagrin mortel de n’avoir pas tordu le cou, avant de partir, à ce vieux bouc que nous laissons en arrière, comme un cavalier au milieu d’un jeu d’échecs. Encore une fois, monseigneur, continua t-il d’un air de componction en s’adressant de nouveau à Cinq-Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez plus; et souvenez-vous des paroles de nos pères théologiens, Hurtado de Mendoza et Sanchez, qui ont prouvé qu’on peut tuer en cachette son ennemi, puisque l’on évite par ce moyen deux péchés: celui d’exposer sa vie, et celui de se battre en duel. C’est d’aprèsce grand principe consolateur que j’ai toujours agi.
—Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d’une voix étouffée par la fureur; je pense à d’autres choses.
—A quoi de plus important? dit Fontrailles; cela peut être d’un grand poids dans la balance de nos destins.
—Je cherche combien y pèse le cœur d’un Roi, reprit Cinq-Mars.
—Vous m’épouvantez moi-même, répondit le gentilhomme; nous n’en demandons pas tant.
—Je n’en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur, continua d’Effiat d’une voix sévère; ils se plaignent quand un sujet les trahit: c’est à quoi je songe. Eh bien, la guerre! la guerre! Guerres civiles, guerres étrangères, que vos fureurs s’allument! puisque je tiens la flamme, je vais l’attacher aux mines. Périsse l’État, périssent vingt royaumes s’il le faut! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires lorsque le Roi trahit le sujet. Écoutez-moi.
Et il emmena Fontrailles à quelques pas.
—Je ne vous avais chargé que de préparer notre retraite et nos secours en cas d’abandon de la part du Roi. Tout à l’heure je l’avais pressenti à cause de ses amitiés forcées, et je m’étais décidé à vous faire partir, parce qu’il a fini sa conversation par nous annoncer son départ pour Perpignan. Je craignais Narbonne; je vois à présent qu’il y va se rendre comme prisonnier au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ. J’ajoute aux lettres que je vous ai données le traité que voici; il est sous des noms supposés, mais voici la contre-lettre; elle est signée deMonsieur, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d’Olivarès ne désire que cela. Voici encore desblancsdu duc d’Orléans que vous remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans un mois je vous attends à Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis de Flandre.
Puis marchant vers l’aventurier qui l’attendait:
—Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire lecapitan, je vous charge d’escorter ce gentilhomme jusqu’à Madrid; vous en serez récompensé largement.
Jacques, frisant sa moustache, lui répondit:
—Vous n’êtes pas dégoûté en m’employant! vous faites preuve de tact et de bon goût. Savez-vous que la grande reine Christine de Suède m’a fait demander, et voulait m’avoir près d’elle en qualité d’homme de confiance! Elle a été élevée au son du canon par leLion du Nord, Gustave Adolphe, son père. Elle aime l’odeur de la poudre et les hommes courageux: mais je n’ai pas voulu la servir parce qu’elle est huguenote et que j’ai de certains principes, moi, dont je ne m’écarte pas. Ainsi, par exemple, je vous jure ici, par saint Jacques, de faire passer monsieur par les ports des Pyrénées à Oloron aussi sûrement que dans ces bois, et de le défendre contre le diable s’il le faut, ainsi que vos papiers, que nous vous rapporterons sans une tacheni une déchirure. Pour les récompenses, je n’en veux point; je les trouve toujours dans l’action même. D’ailleurs, je ne reçois jamais d’argent, car je suis gentilhomme. Les Laubardemont sont très anciens et très bons.
—Adieu donc, noble homme, dit Cinq-Mars, partez.
Après avoir serré la main à Fontrailles, il s’enfonça en gémissant dans les bois pour retourner au château de Chambord.
LA LECTURE
Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains... ces rois qui n’en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l’avenir des ordres qu’il exécutera fidèlement.F. de Lamennais.
Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains... ces rois qui n’en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l’avenir des ordres qu’il exécutera fidèlement.F. de Lamennais.
Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains... ces rois qui n’en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l’avenir des ordres qu’il exécutera fidèlement.
F. de Lamennais.
A peu de temps de là, un soir, au coin de la place Royale, près d’une petite maison assez jolie, on vit s’arrêter beaucoup de carrosses et s’ouvrir souvent une petite porte où l’on montait par trois degrés de pierre. Les voisins se mirent plusieurs fois à leurs fenêtres pour se plaindre du bruit qui se faisaitencore à cette heure de la nuit, malgré la crainte des voleurs, et les gens du guet s’étonnèrent et s’arrêtèrent souvent, ne se retirant que lorsqu’ils voyaient auprès de chaque voiture dix ou douze valets de pied, armés de bâtons et portant des torches. Un jeune gentilhomme, suivi de trois laquais, entra en demandant mademoiselle de Lorme; il portait une longue rapière ornée de rubans roses; d’énormes nœuds de la même couleur, placés sur ses souliers à talons hauts, cachaient presque entièrement ses pieds, qu’il tournait fort en dehors, selon la mode. Il retroussait souvent une petite moustache frisée, et peignait avant d’entrer, sa barbe légère et pointue. Ce ne fut qu’un cri lorsqu’on l’annonça.
—Enfin le voilà donc! s’écria une voix jeune et éclatante; il s’est bien fait attendre, cet aimable des Barreaux. Allons, vite un siège; placez-vous près de cette table, et lisez.
Celle qui parlait était une femme de vingt-quatre ans environ, grande, belle, malgré des cheveux noirs très crépus etun teint olivâtre. Elle avait dans les manières quelque chose de mâle qu’elle semblait tenir de son cercle, composé d’hommes uniquement; elle leur prenait le bras assez brusquement en parlant avec une liberté qu’elle leur communiquait. Ses propos étaient animés plutôt qu’enjoués; souvent ils excitaient le rire autour d’elle, mais c’était à force d’esprit qu’elle faisait de la gaieté (si l’on peut s’exprimer ainsi); car sa figure, toute passionnée qu’elle était, semblait incapable de se ployer au sourire; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui donnaient d’abord un aspect étrange.
Des Barreaux lui baisa la main d’un air galant et cavalier; puis il fit avec elle, en lui parlant toujours, le tour d’un salon assez grand où étaient assemblés trente personnages à peu près; les uns assis sur de grands fauteuils, les autres debout sous la voûte de l’immense cheminée, d’autres causant dans l’embrasure des croisées, sous de larges tapisseries. Les uns étaient des hommes obscurs, fort illustresà présent; les autres, des hommes illustres, fort obscurs pour nous, postérité. Ainsi, parmi ces derniers, il salua profondément MM. d’Aubijoux, de Brion, de Montmort, et d’autres gentilshommes très brillants, qui se trouvaient là pour juger; serra la main tendrement et avec estime à MM. de Monteruel, de Sirmond, de Malleville, Baro, Gombauld, et d’autres savants, presque tous appelés grands hommes dans les annales de l’Académie, dont ils étaient fondateurs, et nommée elle-même alors tantôt l’Académie des beaux esprits, tantôt l’Académie éminente. Mais M. des Barreaux fit à peine un signe de tête protecteur au jeune Corneille, qui parlait dans un coin avec un étranger et un adolescent qu’il présentait à la maîtresse de la maison sous le nom de M. Poquelin, fils du valet de chambre tapissier du Roi. L’un était Molière, et l’autre Milton[7].
Avant la lecture que l’on attendait du jeune sybarite, une grande contestation s’éleva entre lui et d’autres poètes ou prosateurs du temps; ils parlaient entre eux avec beaucoup de facilité, échangeant de vives répliques, un langage inconcevable pour un honnête homme qui fût tombé tout à coup parmi eux sans être initié, se serrant vivement la main avec d’affectueux compliments et des allusions sans nombre à leurs ouvrages.
—Ah! vous voilà donc, illustre Baro! s’écria le nouveau venu; j’ai lu votre dernier sixain. Ah! quel sixain! comme il est poussé dans le galant et le tendre!
—Que dites-vous du Tendre? interrompit Marion de Lorme. Avez-vous jamais connu ce pays? Vous vous êtes arrêté au village de Grand-Esprit et à celui de Jolis-Vers, mais vous n’avez pas été plus loin. Si monsieur le gouverneur de Notre-Dame de la Garde veut nous montrer sa nouvelle carte, je vous dirai où vous en êtes.
Scudéry se leva d’un air fanfaron etpédantesque, et, déroulant sur la table une sorte de carte géographique ornée de rubans bleus, il démontra lui-même les lignes d’encre rose qu’il y avait tracées.
—Voici le plus beau morceau de laClélie, dit-il; on trouve généralement cette carte fort galante, mais ce n’est qu’un simple enjouement de l’esprit, pour plaire à notre petitecabalelittéraire. Cependant, comme il y a d’étranges personnes par le monde, j’appréhende que tous ceux qui la verront n’aient pas l’esprit assez bien tourné pour l’entendre. Ceci est le chemin que l’on doit suivre pour aller deNouvelle AmitiéàTendre; et remarquez, messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer d’Ionie, Cumes sur la mer Tyrrhène, on diraTendre-sur-Inclination,Tendre-sur-EstimeetTendre-sur-Reconnaissance. Il faudra commencer par habiter les villages deGrand-Cœur,Générosité,Exactitude,Petits-Soins,Billet-Galant, puisBillet-Doux!...
—Oh! c’est du dernier ingénieux!criaient Vaugelas, Colletet et tous les autres.
—Et remarquez, poursuivait l’auteur, enflé de ce succès, qu’il faut passer parComplaisanceetSensibilité, et que, si l’on ne prend cette route, on court le risque de s’égarer jusqu’àTiédeur,Oubli, et l’on tombe dans le lac d’Indifférence.
—Délicieux! délicieux! galantau suprême! s’écriaient tous les auditeurs. On n’a pas plus de génie!
—Eh bien, madame, reprenait Scudéry, je le déclare chez vous: cet ouvrage, imprimé sous mon nom, est de ma sœur; c’est elle qui a traduitSaphod’une manière si agréable. Et, sans en être prié, il déclama d’un ton emphatique des vers qui finissaient par ceux-ci:
L’amour est un mal agréable[8]Dont mon cœur ne saurait guérir;Mais quand il serait guérissable,Il est bien plus doux d’en mourir.
—Comment! cette Grecque avait tantd’esprit que cela? Je ne puis le croire! s’écria Marion de Lorme; combien Mllede Scudéry lui était supérieure! Cette idée lui appartient; qu’elle les mette dansClélie, je vous en prie, ces vers charmants; que cela figurera bien dans cette histoire romaine!
—A merveille! c’est parfait, dirent tous les savants: Horace, Arunce et l’aimable Porsenna sont des amants si galants!
Ils étaient tous penchés sur la carte de Tendre, et leurs doigts se croisaient et se heurtaient en suivant tous les détours des fleuves amoureux. Le jeune Poquelin osa élever une voix timide et son regard mélancolique et fin, et leur dit:
—A quoi cela sert-il? est-ce à donner du bonheur ou du plaisir? Monsieur ne me semble pas bien heureux, et je ne me sens pas bien gai.
Il n’obtint pour réponse que des regards de dédain, et se consola en méditantles Précieuses ridicules.
Des Barreaux se préparait à lire unsonnet pieux qu’il s’accusait d’avoir fait dans sa maladie; il paraissait honteux d’avoir songé un moment à Dieu en voyant le tonnerre, et rougissait de cette faiblesse; la maîtresse de la maison l’arrêta:
—Il n’est pas temps encore de dire vos beaux vers; vous seriez interrompu; nous attendons M. le Grand-Écuyer et d’autres gentilshommes; ce serait un meurtre que de laisser parler un grand esprit pendant ce bruit et ces dérangements. Mais voici un jeune Anglais qui vient de voyager en Italie et retourne à Londres. On m’a dit qu’il composait un poëme, je ne sais lequel; il va nous en dire quelques vers. Beaucoup de ces messieurs de la Compagnie Eminente savent l’anglais; et, pour les autres, il a fait traduire, par un ancien secrétaire du duc de Buckingham, les passages qu’il nous lira, et en voici des copies en français sur cette table.
En parlant ainsi, elle les prit et les distribua à tous ses érudits. On s’assit, et l’on fit silence. Il fallut quelque tempspour décider le jeune étranger à parler et à quitter l’embrasure de la croisée, où il semblait s’entendre fort bien avec Corneille. Il s’avança enfin jusqu’au fauteuil placé près de la table; il semblait d’une santé faible, et tomba sur ce siège plutôt qu’il ne s’y assit. Il appuya son coude sur la table, et de sa main couvrit ses yeux grands et beaux, mais à demi fermés et rougis par des veilles ou des larmes. Il dit ses fragments de mémoire; ses auditeurs défiants le regardaient d’un air de hauteur ou du moins de protection; d’autres parcouraient nonchalamment la traduction de ses vers.
Sa voix, d’abord étouffée, s’épura par le cours même de son harmonieux récit; le souffle de l’inspiration poétique l’enleva bientôt à lui-même, et son regard, élevé au ciel, devint sublime comme celui du jeune évangéliste qu’inventa Raphaël, car la lumière s’y réfléchissait encore. Il annonça dans ses vers la première désobéissance de l’homme, et invoqua le Saint-Esprit, qui préfère à tous les temples un cœur simple et pur, qui saittout, et qui assistait à la naissance du Temps.
Un profond silence accueillit ce début, et un léger murmure s’éleva après la dernière pensée. Il n’entendait pas, il ne voyait qu’à travers un nuage, il était dans le monde de sa création; il poursuivit.
Il dit l’esprit infernal attaché dans un feu vengeur par des chaînes de diamants; le Temps partageant neuf fois le jour et la nuit aux mortels pendant sa chute; l’obscurité visible des prisons éternelles et l’océan flamboyant où flottaient les anges déchus; sa voix tonnante commença le discours du prince des démons: «Es-tu, disait-il, es-tu celui qu’entourait une lumière éblouissante dans les royaumes fortunés du jour? Oh! combien tu es déchu!... Viens avec moi... Et qu’importe ce champ de nos célestes batailles? tout est-il perdu? Une indomptable volonté, l’esprit immuable de la vengeance, une haine mortelle, un courage qui ne sera jamais ployé, conserver cela, n’est-ce pas une victoire?»
Ici un laquais annonça d’une voix éclatante MM. de Montrésor et d’Entraigues. Ils saluèrent, parlèrent, dérangèrent les fauteuils, et s’établirent enfin. Les auditeurs en profitèrent pour entamer dix conversations particulières; on n’y entendait guère que des paroles de blâme et des reproches de mauvais goût; quelques hommes d’esprit, engourdis par la routine, s’écriaient qu’ils ne comprenaient pas, que c’était au-dessus de leur intelligence (ne croyant pas dire si vrai), et par cette fausse humilité s’attiraient un compliment, et au poëte une injure: double avantage. Quelques voix prononcèrent même le mot deprofanation.
Le poëte, interrompu, mit sa tête dans ses deux mains et ses coudes sur la table pour ne pas entendre tout ce bruit de politesses et de critiques. Trois hommes seuls se rapprochèrent de lui: c’étaient un officier, Poquelin et Corneille; celui-ci dit à l’oreille de Milton:
—Changez de tableau, je vous le conseille; vos auditeurs ne sont pas à la hauteur de celui-ci.
L’officier serra la main du poëte anglais, et lui dit:
—Je vous admire de toute la puissance de mon âme.
L’Anglais, étonné, le regarda et vit un visage spirituel, passionné et malade.
Il lui fit un signe de tête, et chercha à se recueillir pour continuer. Sa voix reprit une expression très douce à l’oreille et un accent paisible; il parlait du bonheur chaste des deux plus belles créatures; il peignit leur majestueuse nudité, la candeur et l’autorité de leur regard, puis leur marche au milieu des tigres et des lions qui se jouaient encore à leurs pieds; il dit aussi la pureté de leur prière matinale, leurs sourires enchanteurs, les folâtres abandons de leur jeunesse et l’amour de leurs propos si douloureux au prince des démons.
De douces larmes bien involontaires coulaient des yeux de la belle Marion de Lorme: la nature avait saisi son cœur malgré son esprit; la poésie la remplit de pensées graves et religieuses dont l’enivrement des plaisirs l’avait toujoursdétournée, l’idée de l’amour dans la vertu lui apparut pour la première fois avec toute sa beauté, et elle demeura comme frappée d’une baguette magique et changée en une pâle et belle statue.
Corneille, son jeune ami et l’officier étaient pleins d’une silencieuse admiration qu’ils n’osaient exprimer, car des voix assez élevées couvrirent celle du poëte surpris.
—On n’y tient pas! s’écriait des Barreaux: c’est d’un fade à faire mal au cœur!
—Et quelle absence de gracieux, de galant et de belle flamme! disait froidement Scudéry.
—Ce n’est pas là notre immortel d’Urfé! disait Baro le continuateur.
—Où est l’Ariane? où est l’Astrée? s’écriait en gémissant Godeau l’annotateur.
Toute l’assemblée se soulevait ainsi avec d’obligeantes remarques, mais faites de manière à n’être entendues du poëte que comme un murmure dont le sens était incertain pour lui; il comprit pourtantqu’il ne produisait pas d’enthousiasme, et se recueillit avant de toucher une autre corde de sa lyre.
En ce moment on annonça le conseiller de Thou, qui, saluant modestement, se glissa en silence derrière l’auteur, près de Corneille, de Poquelin et du jeune officier. Milton reprit ses chants.
Il raconta l’arrivée d’un hôte céleste dans les jardins d’Éden, comme une seconde aurore au milieu du jour; secouant les plumes de ses ailes divines, il remplissait les airs d’une odeur ineffable, et venait révéler à l’homme l’histoire des cieux; la révolte de Lucifer revêtu d’une armure de diamant, élevé sur un char brillant comme le soleil, gardé par d’étincelants chérubins, et marchant contre l’Éternel. Mais Emmanuel paraît sur le char vivant du Seigneur, et les deux mille tonnerres de sa main droite roulent jusqu’à l’enfer, avec un bruit épouvantable, l’armée maudite confondue sous les immenses décombres du ciel démantelé.
Cette fois on se leva, et tout fut interrompu,car les scrupules religieux étaient venus se liguer avec le faux goût; on n’entendait que des exclamations qui obligèrent la maîtresse de la maison à se lever aussi pour s’efforcer de les cacher à l’auteur. Ce ne fut pas difficile, car il était tout entier absorbé par la hauteur de ses pensées; son génie n’avait plus rien de commun avec la terre dans ce moment; et, quand il rouvrit ses yeux sur ceux qui l’entouraient, il trouva près de lui quatre admirateurs dont la voix se fit mieux entendre que celle de l’assemblée.
Corneille lui dit cependant:
—Écoutez-moi. Si vous voulez la gloire présente, ne l’espérez pas d’un aussi bel ouvrage. La poésie pure est sentie par bien peu d’âmes; il faut, pour le vulgaire des hommes, qu’elle s’allie à l’intérêt presque physique du drame. J’avais été tenté de faire un poëme dePolyeucte; mais je couperai ce sujet: j’en retrancherai les cieux, et ce ne sera qu’une tragédie.
—Que m’importe la gloire du moment!répondit Milton; je ne songe point au succès: je chante parce que je me sens poëte; je vais où l’inspiration m’entraîne; ce qu’elle produit est toujours bien. Quand on ne devrait lire ces vers que cent ans après ma mort, je les ferais toujours.
—Ah! moi, je les admire avant qu’ils ne soient écrits, dit le jeune officier; j’y vois le Dieu dont j’ai trouvé l’image innée dans mon cœur.
—Qui me parle donc d’une manière si affable? dit le poëte.
—Je suis René Descartes, reprit doucement le militaire.
—Quoi! monsieur! s’écria de Thou, seriez-vous assez heureux pour appartenir à l’auteur desPrincipes?
—J’en suis l’auteur, dit-il.
—Vous, monsieur! mais... cependant... pardonnez-moi... mais... n’êtes-vous pas homme d’épée? dit le conseiller rempli d’étonnement.
—Eh! monsieur, qu’a de commun la pensée avec l’habit du corps? Oui, je porte l’épée, et j’étais au siège de LaRochelle; j’aime la profession des armes, parce qu’elle soutient l’âme dans une région d’idées nobles par le sentiment continuel du sacrifice de la vie; cependant elle n’occupe pas tout un homme; on ne peut pas y appliquer ses pensées continuellement: la paix les assoupit. D’ailleurs on a aussi à craindre de les voir interrompues par un coup obscur ou un accident ridicule et intempestif; et si l’homme est tué au milieu de l’exécution de son plan, la postérité conserve de lui l’idée qu’il n’en avait pas, ou en avait conçu un mauvais; et c’est désespérant.
De Thou sourit de plaisir en entendant ce langage simple de l’homme supérieur, celui qu’il aimait le mieux après le langage du cœur; il serra la main du jeune sage de la Touraine, et l’entraîna dans un cabinet voisin avec Corneille, Milton et Molière, et là ils eurent de ces conversations qui font regarder comme perdu le temps qui les précéda et le temps qui doit les suivre.
Il y avait deux heures qu’ils s’enchantaientde leurs discours, lorsque le bruit de la musique, des guitares et des flûtes, qui jouaient des menuets, des sarabandes, des allemandes et des danses espagnoles que la jeune Reine avait mises à la mode, le passage continuel des groupes de jeunes femmes et leurs éclats de rire, tout annonça qu’un bal commençait. Une très jeune et belle personne, tenant un grand éventail comme un sceptre, et entourée de dix jeunes gens, entra dans leur petit salon retiré, avec sa cour brillante, qu’elle dirigeait comme une reine, et acheva de mettre en déroute les studieux causeurs.
—Adieu, messieurs, dit de Thou: je cède la place à mademoiselle de Lenclos et à ses mousquetaires.
—Vraiment, messieurs, dit la jeune Ninon, vous faisons-nous peur? vous ai-je troublés? vous avez l’air de conspirateurs!
—Nous le sommes peut-être plus que ces messieurs tout en dansant! dit Olivier d’Entraigues qui lui donnait la main.
—Oh! votre conjuration est contre moi, monsieur le page, répondit Ninon, tout en regardant un autre chevau-léger et abandonnant à un troisième le bras qui lui restait, tandis que les autres cherchaient à se placer sur le chemin des œillades errantes; car elle promenait sur eux ses regards brillants comme la flamme légère que l’on voit courir sur l’extrémité des flambeaux qu’elle allume tour à tour.
De Thou s’esquiva sans que personne songeât à l’arrêter, et descendait le grand escalier, lorsqu’il y vit monter le petit abbé de Gondi, tout rouge, en sueur et essoufflé, qui l’arrêta brusquement avec un air animé et joyeux.
—Eh bien! Eh bien! où allez-vous donc? laissez aller les étrangers et les savants, vous êtes des nôtres. J’arrive un peu tard, mais notre belle Aspasie me pardonnera. Pourquoi donc vous en allez-vous? est-ce que tout est fini?
—Mais il paraît que oui; puisque l’on danse, la lecture est faite.
—La lecture, oui; mais les serments? dit tout bas l’abbé.
—Quels serments? dit de Thou.
—M. le Grand n’est-il pas venu?
—Je croyais le voir; mais je pense qu’il n’est pas venu ou qu’il est parti.
—Non, non, venez avec moi, dit l’étourdi, vous êtes des nôtres, parbleu! il est impossible que vous n’en soyez pas, venez.
De Thou, n’osant refuser et avoir l’air de renier ses amis, même pour des parties de plaisirs qui lui déplaisaient, le suivit, ouvrit deux cabinets et descendit un petit escalier dérobé. A chaque pas qu’il faisait, il entendait plus distinctement des voix d’hommes assemblés. Gondi ouvrit la porte. Un spectacle inattendu s’offrit à ses yeux.
La chambre où il entrait, éclairée par un demi-jour mystérieux, semblait l’asile des plus voluptueux rendez-vous; on voyait d’un côté un lit doré, chargé d’un dais de tapisseries, empanaché de plumes, couvert de dentelles et d’ornements; tous les meubles, ciselés et dorés,étaient d’une soie grisâtre richement brodée, des carreaux de velours s’étendaient aux pieds de chaque fauteuil sur d’épais tapis. De petits miroirs, unis l’un à l’autre par des ornements d’argent, simulaient une glace entière, perfection alors inconnue, et multipliaient partout leurs facettes étincelantes. Nul bruit extérieur ne pouvait parvenir dans ce lieu de délices; mais les gens qu’il rassemblait paraissaient bien éloignés des pensées qu’il pouvait donner. Une foule d’hommes, qu’il reconnut pour des personnages de la cour ou des armées, se pressaient à l’entrée de cette chambre et se répandaient dans un appartement voisin qui paraissait plus vaste; attentifs, ils dévoraient des yeux le spectacle qu’offrait le premier salon. Là dix jeunes gens debout et tenant à la main leurs épées nues, dont la pointe était baissée vers la terre, étaient rangés autour d’une table: leurs visages tournés du côté de Cinq-Mars annonçaient qu’ils venaient de lui adresser leur serment; le Grand-Écuyer était seul, devant la cheminée,les bras croisés et l’air profondément absorbé dans ses réflexions. Debout près de lui, Marion de Lorme, grave, recueillie, semblait lui avoir présenté ces gentilshommes.
Dès que Cinq-Mars aperçut son ami, il se précipita vers la porte qu’il ouvrait, en jetant un regard irrité à Gondi, et saisit de Thou par les deux bras en l’arrêtant sur le dernier degré:
—Que faites-vous ici? lui dit-il d’une voix étouffée, qui vous amène? que me voulez-vous? vous êtes perdu si vous entrez.
—Que faites-vous vous-même? que vois-je dans cette maison?
—Les conséquences de ce que vous savez; retirez-vous, vous dis-je; cet air est empoisonné pour tous ceux qui sont ici.
—Il n’est plus temps, on m’a déjà vu; que dirait-on si je me retirais? je les découragerais, vous seriez perdu.
Tout ce dialogue s’était dit à demi-voix et précipitamment; au dernier mot, de Thou, poussant son ami, entra, et d’unpas ferme traversa l’appartement pour aller vers la cheminée.
Cinq-Mars, profondément blessé, vint reprendre sa place, baissa la tête, se recueillit, et, relevant bientôt un visage plus calme, continua un discours que l’entrée de son ami avait interrompu:
—Soyez donc des nôtres, messieurs; mais il n’est plus besoin de tant de mystères; souvenez-vous que lorsqu’un esprit ferme embrasse une idée, il doit la suivre dans toutes ses conséquences. Vos courages vont avoir un plus vaste champ que celui d’une intrigue de cour. Remerciez-moi: en échange d’une conjuration, je vous donne une guerre. M. de Bouillon est parti pour se mettre à la tête de son armée d’Italie; dans deux jours, et avant le Roi, je quitte Paris pour Perpignan; venez-y tous, les Royalistes de l’armée nous y attendent.
Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes; il vit des éclairs de joie et d’enthousiasme dans tous les yeux de ceux qui l’entouraient. Avantde laisser gagner son propre cœur par la contagieuse émotion qui précède les grandes entreprises, il voulut s’assurer d’eux encore, et répéta d’un air grave:
—Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La Rochelle et la Navarre se préparent au grand réveil de leurs religionnaires, l’armée d’Italie entrera d’un côté, le frère du Roi viendra nous joindre de l’autre: l’homme sera entouré, vaincu, écrasé. Les Parlements marcheront à notre arrière-garde, apportant leur supplique au Roi, arme aussi forte que nos épées; et, après la victoire, nous nous jetterons aux pieds de Louis XIII, notre maître, pour qu’il nous fasse grâce et nous pardonne de l’avoir délivré d’un ambitieux sanguinaire et de hâter sa résolution.
Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance croissante dans les regards et l’attitude de ses complices.
—Quoi! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec effort sa propre émotion, vous ne reculez pas devant cetterésolution qui paraîtrait une révolte à d’autres hommes qu’à vous? Ne pensez-vous pas que j’aie abusé des pouvoirs que vous m’aviez remis? J’ai porté loin les choses; mais il est des temps où les rois veulent être servis comme malgré eux. Tout est prévu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses portes, et nous sommes assurés de l’Espagne.
Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous jusqu’à Paris. Aucune place pourtant ne sera livrée à l’étranger; elles auront toutes garnison française, et seront prises au nom du Roi.
—Vive le Roi! vive l’Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue! s’écrièrent tous les jeunes gens de l’assemblée.
—Le voici venu, s’écria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voici, le plus beau jour de ma vie! O jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante et légère de siècle en siècle! de quoi t’accuse-t-on aujourd’hui? Avec un chef de vingt-deux ans s’est conçue, mûrie, et va s’exécuter la plus vaste, la plus juste, la plussalutaire des entreprises. Amis, qu’est-ce qu’une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l’âge mûr? La jeunesse regarde fixement l’avenir de son œil d’aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale; et tout ce que peut faire notre existence entière, c’est d’approcher de ce premier dessein. Ah! quand pourraient naître les grands projets, sinon lorsque le cœur bat fortement dans la poitrine? L’esprit n’y suffirait pas, il n’est rien qu’un instrument.
Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu’un vieillard à barbe blanche sortit de la foule.
—Allons, dit Gondi à demi-voix, voilà le vieux chevalier de Guise qui va radoter et nous refroidir.
En effet, le vieillard, serrant la main de Cinq-Mars, dit lentement et péniblement, après s’être placé près de lui:
—Oui, mon enfant, et vous, mes enfants, je vois avec joie que mon vieil ami Bassompierre sera délivré par vous, et que vous allez venger le comte deSoissons et le jeune Montmorency... Mais il convient à la jeunesse, tout ardente qu’elle est, d’écouter ceux qui ont beaucoup vu. J’ai vu la Ligue, mes enfants, et je vous dis que vous ne pourrez pas prendre cette fois, comme on fit alors, le titre desainte Ligue,sainte Union, deProtecteurs de saint PierreetPiliers de l’Église, parce que je vois que vous comptez sur l’appui deshuguenots; vous ne pourrez pas non plus mettre sur votre grand sceau de cire verte un trône vide, puisqu’il est occupé par un roi.
—Vous pouvez dire par deux, interrompit Gondi en riant.
—Il est pourtant d’une grande importance, poursuivit le vieux Guise au milieu de ces jeunes gens en tumulte, il est pourtant d’une grande importance de prendre un nom auquel s’attache le peuple; celui deGuerre du bien publica été pris autrefois,Princes de la paixdernièrement; il faudrait en trouver un...
—Eh bien, laGuerre du Roi, dit Cinq-Mars...
—Oui, c’est cela!Guerre du Roi, dirent Gondi et tous les jeunes gens.
—Mais, reprit encore le vieux ligueur, il serait essentiel aussi de se faire approuver par la Faculté théologique de Sorbonne, qui sanctionna autrefois même leshaut-gourdierset lessorgueurs[9], et remettre en vigueur sa deuxième proposition: qu’il est permis au peuple de désobéir aux magistrats et de les pendre.
—Hé! chevalier, s’écria Gondi, il ne s’agit plus de cela; laissez parler M. le Grand; nous ne pensons pas plus à la Sorbonne à présent qu’à votre saint Jacques Clément.
On rit, et Cinq-Mars reprit:
—J’ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets deMonsieur, de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce qu’il est juste qu’un homme qui joue sa vie sache à quel jeu; mais je vous ai mis sous les yeux les chances les plus malheureuses, et je ne vous ai pas détaillénos forces, parce qu’il n’est pas un de vous qui n’en sache le secret. Est-ce à vous, messieurs de Montrésor et de Saint-Thibal, que j’apprendrai les richesses queMonsieurmet à notre disposition? Est-ce à vous, monsieur d’Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai combien de jeunes gentilshommes ont voulu s’adjoindre à vos compagnies de gens d’armes et de chevau-légers, pour combattre les Cardinalistes? combien en Touraine et dans l’Auvergne, où sont les terres de la maison d’Effiat, et d’où vont sortir deux mille seigneurs avec leurs vassaux? Baron de Beauvau, vous ferai-je redire le zèle et la valeur des cuirassiers que vous donnâtes au malheureux comte de Soissons, dont la cause était la nôtre, et que vous vîtes assassiner au milieu de son triomphe par celui qu’il avait vaincu avec vous? Dirai-je à ces messieurs la joie du Comte-Duc[10]à la nouvelle de nos dispositions, et les lettres du Cardinal-Infant au duc deBouillon? Parlerai-je de Paris à l’abbé de Gondi, à d’Entraigues, et à vous, messieurs, qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son besoin d’éclater? Tandis que tous les royaumes étrangers demandent la paix, que le cardinal de Richelieu détruit toujours par sa mauvaise foi (comme il l’a fait en rompant le traité de Ratisbonne), tous les ordres de l’État gémissent de ses violences et redoutent cette colossale ambition, qui ne tend pas moins qu’au trône temporel et même spirituel de la France.
Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et l’on entendit le son des instruments à vent et le trépignement mesuré du pied des danseurs.
Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les plus jeunes gens de l’assemblée.
Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:
—Plaisirs de la jeunesse, s’écria-t-il,amours, musique, danses joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n’êtes-vous nos seules ambitions! Qu’il nous faut de ressentiments pour que nous venions faire entendre nos cris d’indignation à travers les éclats de joie, nos redoutables confidences dans l’asile des entretiens du cœur, et nos serments de guerre et de mort au milieu de l’enivrement des fêtes de la vie!
Malheur à celui qui attriste la jeunesse d’un peuple! Quand les rides sillonnent le front de l’adolescent, on peut dire hardiment que le doigt d’un tyran les a creusées. Les autres peines du jeune âge lui donnent le désespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence, chaque matin, ces étudiants tristes et mornes, dont le front est jauni, dont la démarche est lente et la voix basse; on croirait qu’ils craignent de vivre et de faire un pas vers l’avenir. Qu’y a-t-il donc en France? Un homme de trop.
Oui, continua-t-il, j’ai suivi pendant deux années la marche insidieuse et profonde de son ambition. Ses étrangesprocédures, ses commissions secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus: princes, pairs, maréchaux, tout a été écrasé par lui; il n’y a pas une famille de France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage. S’il nous regarde tous comme ennemis de son autorité, c’est qu’il ne veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans, qu’un des plus petits fiefs du Poitou.
Les Parlements humiliés n’ont plus de voix; les présidents de Mesmes, de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette?
Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés, chassés, interdits, chose inouïe! lorsqu’ils ont parlé pour le Roi ou pour le public.
Les premières charges de justice, qui les remplit? des hommes infâmes et corrompus qui sucent le sang et l’or du pays. Paris et les villes maritimes taxées;les campagnes ruinées et désolées par les soldats, sergents et gardes du scel; les paysans réduits à la nourriture et à la litière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays étranger: tel est l’ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que ces dignes agents ont fait battre monnaie à l’effigie du Cardinal-Duc. Voici de ses pièces royales.
Ici le grand écuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en or où Richelieu était représenté. Un nouveau murmure de haine pour le Cardinal s’éleva dans la salle.
—Et croyez-vous le clergé moins avili et moins mécontent? Non. Les évêques ont été jugés contre les lois de l’État et le respect dû à leurs personnes sacrées. On a vu des corsaires d’Alger commandés par un archevêque. Des gens de néant ont été élevés au cardinalat. Le ministre même, dévorant les choses les plus saintes, s’est fait élire général des ordres de Cîteaux, Cluny, Prémontré, jetant dans les prisons les religieux quilui refusaient leurs voix. Jésuites, Carmes, Cordeliers, Augustins, Jacobins ont été forcés d’élire en France des vicaires généraux pour ne plus communiquer à Rome avec leurs propres supérieurs, parce qu’il veut être patriarche en France et chef de l’Église gallicane.
—C’est un schismatique, un monstre! s’écrièrent plusieurs voix.
—Sa marche est donc visible, messieurs; il est prêt à saisir le pouvoir temporel et spirituel; il s’est cantonné, peu à peu, contre le Roi même, dans les plus fortes places de la France; saisi des embouchures des principales rivières, des meilleurs ports de l’Océan, des salines et de toutes les sûretés du royaume; c’est donc le Roi qu’il faut délivrer de cette oppression.Le Roi et la Paixsera notre cri. Le reste à la Providence.
Cinq-Mars étonna beaucoup toute l’assemblée et de Thou lui-même par ce discours. Personne ne l’avait entendu jusque-là parler longtemps de suite, même dans les conversations familières;et jamais il n’avait laissé entrevoir par un seul mot la moindre aptitude à connaître les affaires publiques; il avait, au contraire, affecté une insouciance très grande aux yeux même de ceux qu’il disposait à servir ses projets, ne leur montrant qu’une indignation vertueuse contre les violences du ministre, mais affectant de ne mettre en avant aucune de ses propres idées, pour ne pas faire voir son ambition personnelle comme but de ses travaux. La confiance qu’on lui témoignait reposait sur sa faveur et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez grande pour causer un moment de silence; ce silence fut bientôt rompu par tous ces transports communs aux Français, jeunes ou vieux, lorsqu’on leur présente un avenir de combats, quel qu’il soit.
Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de parti, l’abbé de Gondi bondissait comme un chevreau.
—J’ai déjà enrôlé mon régiment! cria-t-il, j’ai des hommes superbes!
Puis, s’adressant à Marion de Lorme:
—Parbleu, mademoiselle, je veux porter vos couleurs: votre ruban gris de lin et votre ordre de l’Allumette. La devise en est charmante:
Nous ne brûlons que pour brûler les autres,
et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons de beau, si par bonheur on en vient aux mains.
La belle Marion, qui l’aimait peu, se mit à parler par dessus sa tête à M. de Thou, mortification qui exaspérait toujours le petit abbé; aussi la quitta-t-il brusquement en se redressant et relevant dédaigneusement sa moustache.
Tout à coup un mouvement de silence subit se fit dans l’assemblée: un papier roulé avait frappé le plafond et était venu tomber aux pieds de Cinq-Mars. Il le ramassa et le déplia, après avoir regardé vivement autour de lui; on chercha en vain d’où il pouvait être venu; tous ceux qui s’avancèrent n’avaient sur le visage que l’expression de l’étonnement et d’une grande curiosité.
—Voici mon nom mal écrit, dit-il froidement.