CHAPITRE XVI

LA CONFUSION

Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque, n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire appelle lesaffaires.Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler.La Bruyère.

Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque, n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire appelle lesaffaires.Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler.La Bruyère.

Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque, n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire appelle lesaffaires.

Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler.

La Bruyère.

Pendant cette même matinée dont nous avons vu les effets divers chez Gaston d’Orléans et chez la Reine, le calme et le silence de l’étude régnaient dans un cabinet modeste d’une grande maison voisine du Palais de Justice. Une lampe de cuivre d’une forme gothique y luttait avec le jour naissant, etjetait sa lumière rougeâtre sur un amas de papiers et de livres qui couvraient une grande table; elle éclairait le buste de L’Hospital, celui de Montaigne, du président de Thou l’historien, et du roi Louis XIII; une cheminée assez haute pour qu’un homme pût y entrer et même s’y asseoir, était remplie par un grand feu brûlant sur d’énormes chenets de fer. Sur l’un de ces chenets était appuyé le pied du studieux de Thou, qui, déjà levé, examinait avec attention les œuvres nouvelles de Descartes et de Grotius; il écrivait, sur son genou, ses notes sur ces livres de philosophie et de politique qui faisaient alors le sujet de toutes les conversations; mais en ce moment lesMéditations métaphysiquesabsorbaient toute son attention; le philosophe de la Touraine enchantait le jeune conseiller. Souvent, dans son enthousiasme, il frappait sur le livre en jetant des cris d’admiration; quelquefois il prenait une sphère placée près de lui, et, la tournant longtemps sous ses doigts, s’enfonçait dans les plus profondes rêveries dela science; puis, conduit par leur profondeur à une élévation plus grande, se jetait à genoux tout à coup devant le crucifix placé sur la cheminée, parce qu’aux bornes de l’esprit humain il avait rencontré Dieu. En d’autres instants, il s’enfonçait dans les bras de son grand fauteuil de manière à être presque assis sur le dos, et, mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait dans sa tête la trace des raisonnements de René Descartes, depuis cette idée de la première méditation:

«Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, savoir: que nous ouvrons les yeux, remuons la tête, étendons les bras, ne sont que de fausses illusions...»

Jusqu’à cette sublime conclusion de la troisième:

«Il ne reste à dire qu’une chose: c’est que, semblable à l’idée de moi-même, celle de Dieu est née et produite avec moi dès lors que j’ai été créé. Et, certes, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moicette idée pour être comme la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage.»

Ces pensées occupaient entièrement l’âme du jeune conseiller, lorsqu’un grand bruit se fit entendre sous ses fenêtres; il crut que le feu d’une maison excitait ces cris prolongés, et se hâta de regarder vers l’aile du bâtiment occupée par sa mère et ses sœurs; mais tout y paraissait dormir, et les cheminées ne laissaient même échapper aucune fumée qui attestât le réveil des habitants: il en bénit le ciel; et, courant à une autre fenêtre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits se presser vers les rues étroites qui mènent au quai. Après avoir examiné cette cohue de femmes et d’enfants, l’enseigne ridicule qui les guidait, et les grossiers travestissements des hommes: «C’est quelque fête populaire ou quelque comédie de carnaval», se dit-il; et s’étant placé de nouveau au coin de son feu, il prit un grand almanach sur la table et se mit à chercher avec beaucoup de soin quel saint on fêtait ce jour-là. Il regarda la colonne du moisde décembre, et, trouvant au quatrième jour de ce mois le nom desainte Barbe, il se rappela qu’il venait de voir passer des espèces de petits canons et caissons, et parfaitement satisfait de l’explication qu’il se donnait à lui-même, se hâta de chasser l’idée qui venait de le distraire, et se renfonça dans sa douce étude, se levant seulement quelquefois pour aller prendre un livre aux rayons de sa bibliothèque, et, après y avoir lu une phrase, une ligne ou seulement un mot, le jetait près de lui sur sa table ou sur le parquet, encombré ainsi de papiers qu’il se gardait bien de mettre à leur place, de crainte de rompre le fil de ses rêveries.

Tout à coup on annonça, en ouvrant brusquement la porte, un nom qu’il avait distingué parmi tous ceux du barreau, et un homme que ses relations dans la magistrature lui avaient fait connaître particulièrement.

—Eh! par quel hasard, à cinq heures du matin, vois-je entrer M. Fournier? s’écria-t-il; y a-t-il quelques malheureux à défendre, quelques familles à nourrirdes fruits de son talent? a-t-il quelque erreur à détruire parmi nous, quelques vertus à réveiller dans nos cœurs? car ce sont là de ses œuvres accoutumées. Vous venez peut-être m’apprendre quelque nouvelle humiliation de notre parlement; hélas! les chambres secrètes de l’Arsenal sont plus puissantes que l’antique magistrature contemporaine de Clovis; le parlement s’est mis à genoux, tout est perdu, à moins qu’il ne se remplisse tout à coup d’hommes semblables à vous.

—Monsieur, je ne mérite pas vos éloges, dit l’avocat en entrant accompagné d’un homme âgé, enveloppé comme lui d’un grand manteau: je mérite au contraire tout votre blâme, et j’en suis presque au repentir, ainsi que M. le comte du Lude, que voici. Nous venons vous demander asile pour la journée.

—Asile! et contre qui? dit de Thou en les faisant asseoir.

—Contre le plus bas peuple de Paris qui nous veut pour chefs, et que nousfuyons; il est odieux: la vue, l’odeur, l’ouïe et le contact surtout sont par trop blessés, dit M. du Lude avec une gravité comique: c’est trop fort.

—Ah! ah! vous dites donc que c’est trop fort? dit de Thou très étonné, mais ne voulant pas en faire semblant.

—Oui, reprit l’avocat; vraiment, entre nous, M. le Grand va trop loin.

—Oui, il pousse trop vite les choses; il fera avorter nos projets, ajouta son compagnon.

—Ah! ah! vous dites donc qu’il va trop loin? répondit, en se frottant le menton, de Thou toujours plus surpris.

Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne l’était venu voir, et lui, sans s’inquiéter beaucoup, le sachant à Saint-Germain, fort en faveur et ne quittant pas le Roi, était très reculé pour les nouvelles de la cour. Livré à ses graves études, il ne savait jamais les événements publics que lorsqu’on l’y obligeait à force de bruit; il n’était au courant de la vie qu’à la dernière extrémité, et donnait souvent un spectacleassez divertissant à ses amis intimes par ses étonnements naïfs, d’autant plus que, par un petit amour-propre mondain, il voulait avoir l’air de s’entendre aux choses publiques, et tentait de cacher la surprise qu’il éprouvait à chaque nouvelle. Cette fois il était encore dans ce cas, et à cet amour-propre se joignait celui de l’amitié; il ne voulait pas laisser croire que Cinq-Mars y eût manqué à son égard, et, pour l’honneur même de son ami, voulait paraître instruit de ses projets.

—Vous savez bien où nous en sommes? continua l’avocat.

—Oui, sans doute; poursuivez.

—Lié comme vous l’êtes avec lui, vous n’ignorez pas que tout s’organise depuis un an...

—Certainement... tout s’organise... mais allez toujours...

—Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est dans son tort...

—Ah! ah! c’est selon; mais expliquez-vous, je verrai...

—Eh bien, vous savez de quoi on était convenu à la dernière conférence dont il vous a rendu compte?

—Ah! c’est-à-dire... pardonnez-moi, je vois bien à peu près; mais remettez-moi sur la voie...

—C’est inutile; vous n’avez pas oublié sans doute ce que lui-même nous recommanda chez Marion de Lorme?

—De n’ajouter personne à notre liste, dit M. du Lude.

—Ah! oui, oui, j’entends, dit de Thou, cela me semble raisonnable, fort raisonnable, en vérité.

—Eh bien, poursuivit Fournier, c’est lui-même qui a enfreint cette convention; car, ce matin, outre les drôles que ce furet de Gondi nous a amenés, on a vu je ne sais quel vagabondcapitanqui, pendant la nuit, frappait à coups d’épée et de poignard des gentilshommes des deux partis en criant à tue-tête. «A moi, d’Aubijoux! tu m’as gagné trois mille ducats, voilà trois coups d’épée. A moi, La Chapelle! j’aurai dix gouttes de ton sang en échange de mes dix pistoles»;et je l’ai vu de mes yeux attaquer ces messieurs et plusieurs autres encore des deux partis, assez loyalement, il est vrai, car il ne les frappait qu’en face et bien en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une impartialité révoltante.

—Oui, monsieur, et j’allais lui en dire mon avis, reprit du Lude, quand je l’ai vu s’évader dans la foule comme un écureuil; et riant beaucoup avec quelques inconnus à figures basanées. Je ne doute pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l’ait envoyé, car il donnait des ordres à cet Ambrosio, que vous devez connaître, ce prisonnier espagnol, ce vaurien qu’il a pris pour domestique. Ma foi, je suis dégoûté de cela, et je ne suis point fait pour être confondu avec cette canaille.

—Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort différent de l’affaire de Loudun. Le peuple ne fit que se soulever, sans se révolter réellement: dans ce pays, c’était la partie saine et estimable de la population, indignée d’un assassinat, et non animée par le vin et l’argent. C’étaitun cri jeté contre un bourreau, cri dont on pouvait être l’organe honorablement, et non pas ces hurlements de l’hypocrisie factieuse et d’un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par ses égouts. J’avoue que je suis très las de ce que je vois, et je suis venu aussi pour vous prier d’en parler à M. le Grand.

De Thou était fort embarrassé pendant ces deux discours, et cherchait en vain à comprendre ce que Cinq-Mars pouvait avoir à démêler avec le peuple, qui lui avait semblé se réjouir: d’un autre côté, il persistait à ne pas vouloir faire l’aveu de son ignorance; elle était totale cependant, car, la dernière fois qu’il avait vu son ami, il ne parlait que des chevaux et des écuries du Roi, de la chasse au faucon et de l’importance du grand veneur dans les affaires de l’État, ce qui ne semblait pas annoncer de vastes projets où le peuple pût entrer. Enfin il se hasarda timidement à leur dire:

—Messieurs, je vous promets defaire votre commission; en attendant, je vous offre ma table et des lits pour le temps que vous voudrez. Mais pour vous dire mon avis dans cette occasion, cela m’est difficile. Ah çà, dites-moi un peu, on n’a donc pas fêté la Sainte-Barbe?

—La Sainte-Barbe! dit Fournier.

—La Sainte-Barbe! dit du Lude.

—Oui, oui, on a brûlé de la poudre; c’est ce que veut dire M. de Thou, reprit le premier en riant. Ah! c’est fort drôle! fort drôle! Oui, effectivement, je crois que c’est aujourd’hui la Sainte-Barbe.

Cette fois de Thou fut confondu de leur étonnement et réduit au silence; pour eux, voyant qu’ils ne s’entendaient pas avec lui, ils prirent le parti de se taire de même.

Ils se taisaient encore, lorsque la porte s’ouvrit à l’ancien gouverneur de Cinq-Mars, l’abbé Quillet, qui entra en boitant un peu. Il avait l’air soucieux, et n’avait rien conservé de son ancienne gaieté dans son air et ses propos; seulement son regardétait vif et sa parole très brusque.

—Pardon, pardon, mon cher de Thou, si je vous trouble si tôt dans vos occupations; c’est étonnant, n’est-ce pas, de la part d’un goutteux? Ah! c’est que le temps s’avance; il y a deux ans je ne boitais pas; j’étais, au contraire, fort ingambe lors de mon voyage en Italie; il est vrai que la peur donne des jambes.

En disant cela, il se jeta au fond d’une croisée, et, faisant signe à de Thou d’y venir lui parler, il continua tout bas:

—Que je vous dise, mon ami, à vous qui êtes dans leurs secrets; je les ai fiancés il y a quinze jours, comme ils vous l’ont raconté.

—Oui, vraiment! dit le pauvre de Thou, tombant de Charybde en Scylla dans un autre étonnement.

—Allons, faites donc le surpris! vous savez bien qui, continua l’abbé. Mais, ma foi, je crains d’avoir eu trop de complaisance pour eux, quoique ces deux enfants soient vraiment intéressants par leur amour. J’ai peur de lui plus que d’elle; je crois qu’il fait des sottises,d’après l’émeute de ce matin. Nous devrions nous consulter là-dessus.

—Mais, dit de Thou très gravement, je ne sais pas, d’honneur, ce que vous voulez dire. Qui donc fait des sottises?

—Allons donc, mon cher! voulez-vous faire encore le mystérieux avec moi? C’est injurieux, dit le bonhomme, commençant à se fâcher.

—Non, vraiment! Mais qui avez-vous fiancé?

—Encore! fi donc, monsieur!

—Mais quelle est donc cette émeute de ce matin?

—Vous vous jouez de moi. Je sors, dit l’abbé en se levant.

—Je vous jure que je ne comprends rien à tout ce qu’on me dit aujourd’hui. Est-ce M. de Cinq-Mars?

—A la bonne heure, monsieur, vous me traitez en Cardinaliste; eh bien, quittons-nous, dit l’abbé Quillet furieux.

Et il reprit sa canne à béquille et sortit très vite, sans écouter de Thou, qui le poursuivit jusqu’à sa voiture en cherchant à l’apaiser, mais sans y réussir,parce qu’il n’osait nommer son ami sur l’escalier devant ses gens et ne pouvait s’expliquer. Il eut le déplaisir de voir s’en aller son vieux abbé encore tout en colère, et lui cria:—A demain! pendant que le cocher partait, et sans qu’il y répondît.

Il lui fut utile, cependant, d’être descendu jusqu’au bas des degrés de sa maison, car il vit des groupes hideux de gens du peuple qui revenaient du Louvre, et fut à même alors de juger de l’importance de leur mouvement dans la matinée; il entendit des voix grossières crier comme en triomphe:

—Elle a paru tout de même, la petite Reine!—Vive le bon duc de Bouillon, qui nous arrive! Il a cent mille hommes avec lui, qui viennent en radeau sur la Seine. Le vieux Cardinal de La Rochelle est mort.—Vive le Roi! vive M. le Grand!

Les cris redoublèrent à l’arrivée d’une voiture à quatre chevaux dont les gens portaient la livrée du Roi, et qui s’arrêta devant la porte du conseiller. Il reconnutl’équipage de Cinq-Mars, à qui Ambrosio descendit ouvrir les grands rideaux, comme les avaient les carrosses de cette époque. Le peuple s’était jeté entre le marchepied et les premiers degrés de la porte, de sorte qu’il lui fallut de véritables efforts pour descendre et se débarrasser des femmes de la Halle, qui voulaient l’embrasser en criant:

—Te voilà donc, mon cœur, mon petit ami! Tu arrives donc, mon mignon! Voyez comme il est joli, c’t amour avec sa grande collerette! Ça ne vaut-il pas mieux que c’t autre avec sa moustache blanche? Viens, mon fils, apporte-nous du bon vin comme ce matin.

Henri d’Effiat serra en rougissant la main de son ami, qui se hâta de faire fermer ses portes.

—Cette faveur populaire est un calice qu’il faut boire, dit-il en entrant...

—Il me semble, répondit gravement de Thou, que vous le buvez jusqu’à la lie.

—Je vous expliquerai ce bruit, répondit Cinq-Mars un peu embarrassé. Aprésent, si vous m’aimez, habillez-vous pour m’accompagner à la toilette de la Reine.

—Je vous ai promis bien de l’aveuglement, dit le conseiller; cependant il ne peut se prolonger plus longtemps, en bonne foi...

—Encore une fois, je vous parlerai longuement en revenant de chez la Reine. Mais dépêchez-vous, il est dix heures bientôt.

—J’y vais avec vous, dit de Thou en le faisant entrer dans son cabinet, où se trouvaient le comte du Lude et Fournier.

Et il passa lui-même dans un autre appartement.

LA TOILETTE

Nous allons chercher, comme dans les abîmes, les anciennes prérogatives de cette Noblesse qui, depuis onze siècles, est couverte de poussière, de sang et de sueur.Montesquieu.

Nous allons chercher, comme dans les abîmes, les anciennes prérogatives de cette Noblesse qui, depuis onze siècles, est couverte de poussière, de sang et de sueur.Montesquieu.

Nous allons chercher, comme dans les abîmes, les anciennes prérogatives de cette Noblesse qui, depuis onze siècles, est couverte de poussière, de sang et de sueur.

Montesquieu.

La voiture du Grand-Écuyer roulait rapidement vers le Louvre, lorsque, fermant les rideaux dont elle était garnie, il prit la main de son ami, et lui dit avec émotion:

—Cher de Thou, j’ai gardé de grands secrets sur mon cœur, et croyez qu’ils y ont été bien pesants; mais deux craintes m’ont forcé au silence: celle de vos dangers, et, le dirai-je, celle de vos conseils.

—Vous savez cependant bien, dit deThou, que je méprise les premiers, et je pensais que vous ne méprisiez pas les autres.

—Non; mais je les redoutais, je les crains encore; je ne veux point être arrêté. Ne parlez pas, mon ami, pas un mot, je vous en conjure, avant d’avoir entendu et vu ce qui va se passer. Je vous ramène chez vous en sortant du Louvre; là, je vous écoute, et je pars pour continuer mon ouvrage, car rien ne m’ébranlera, je vous en avertis; je l’ai dit à ces messieurs chez vous tout à l’heure.

Cinq-Mars n’avait rien dans son accent de la rudesse que supposeraient ces paroles: sa voix était caressante, son regard doux, amical et affectueux, son air tranquille et déterminé dès longtemps; rien n’annonçait le moindre effort sur soi-même. De Thou le remarqua et en gémit.

—Hélas! dit-il en descendant de sa voiture avec lui.

Et il le suivit, en soupirant, dans le grand escalier du Louvre.

Lorsqu’ils entrèrent chez la Reine, annoncés par des huissiers vêtus de noir et portant une verge d’ébène, elle était assise à sa toilette. C’était une sorte de table d’un bois noir, plaquée d’écaille, de nacre et de cuivre incrustés, et formant une infinité de dessins d’assez mauvais goût, mais qui donnaient à tous les meubles un air de grandeur qu’on y admire encore; un miroir arrondi par le haut, et que les femmes du monde trouveraient aujourd’hui petit et mesquin, était seulement posé au milieu de la table; des bijoux et des colliers épars la couvraient. Anne d’Autriche, assise devant et placée sur un grand fauteuil de velours cramoisi à longues franges d’or, restait immobile et grave comme sur un trône, tandis que dona Stephania et Mmede Motteville donnaient de chaque côté quelques coups de peigne fort légers, comme pour achever la coiffure de la Reine, qui était cependant en fort bon état, et déjà entremêlée de perles tressées avec ses cheveux blonds. Sa longue chevelure avait des refletsd’une beauté singulière, qui annonçaient qu’elle devait avoir au toucher la finesse et la douceur de la soie. Le jour tombait sans voile sur son front; il ne devait point redouter cet éclat, et en jetait un presque égal par sa surprenante blancheur, qu’elle se plaisait à faire briller ainsi; ses yeux bleus mêlés de vert étaient grands et réguliers, et sa bouche, très fraîche, avait cette lèvre inférieure des princesses d’Autriche, un peu avancée et fendue légèrement en forme de cerise, que l’on peut remarquer encore dans tous les portraits de cette époque. Il semble que leurs peintres aient pris à tâche d’imiter la bouche de la Reine, pour plaire peut-être aux femmes de sa suite, dont la prétention devait être de lui ressembler. Les vêtements noirs, adoptés alors par la cour et dont la forme fut même fixée par un édit, relevaient encore l’ivoire de ses bras, découverts jusqu’au coude et ornés d’une profusion de dentelles qui sortaient de ses larges manches. De grosses perles pendaient à ses oreilles et un bouquetd’autres perles plus grandes se balançait sur sa poitrine et se rattachait à sa ceinture. Tel était l’aspect de la Reine en ce moment. A ses pieds, sur deux coussins de velours, un enfant de quatre ans jouait avec un petit canon qu’il brisait: c’était le Dauphin, depuis Louis XIV. La duchesse Marie de Mantoue était assise à sa droite sur un tabouret, la princesse de Guéménée, la duchesse de Chevreuse et Mllede Montbazon, Mllesde Guise, de Rohan et de Vendôme, toutes belles ou brillantes de jeunesse, étaient placées derrière la Reine, et debout. Dans l’embrasure d’une croisée,Monsieur, le chapeau sous le bras, causait à voix basse avec un homme d’une taille élevée, assez gros, rouge de visage et l’œil fixe et hardi: c’était le duc de Bouillon. Un officier, d’environ vingt-cinq ans, d’une tournure svelte et d’une figure agréable, venait de remettre plusieurs papiers au prince; le duc de Bouillon paraissait les lui expliquer.

M. de Thou, après avoir salué la Reine, qui lui dit quelques mots, aborda laprincesse de Guéménée et lui parla à demi-voix avec une intimité affectueuse; mais, pendant cet aparté, attentif à surveiller tout ce qui touchait son ami, et tremblant en secret que sa destinée ne fût confiée à un être moins digne qu’il ne l’eût désiré, il examina la princesse Marie avec cette attention scrupuleuse, cet œil scrutateur d’une mère sur la jeune personne qu’elle choisirait pour compagne de son fils; car il pensait qu’elle n’était pas étrangère aux entreprises de Cinq-Mars. Il vit avec mécontentement que sa parure, extrêmement brillante, semblait lui donner plus de vanité que cela n’eût dû être pour elle et dans un tel moment. Elle ne cessait de replacer sur son front et d’entre-mêler avec ses boucles de cheveux les rubis qui paraient sa tête, et n’égalaient pas l’éclat et les couleurs animées de son teint: elle regardait souvent Cinq-Mars, mais c’était plutôt le regard de la coquetterie que celui de l’amour, et souvent ses yeux étaient attirés vers les glaces de la toilette, où elle veillait à lasymétrie de sa beauté. Ces observations du conseiller commencèrent à lui persuader qu’il s’était trompé en faisant tomber ses soupçons sur elle, et surtout quand il vit qu’elle semblait éprouver quelque plaisir à s’asseoir près de la Reine, tandis que les duchesses étaient debout derrière elle, et qu’elle les regardait souvent avec hauteur.—Dans ce cœur de dix-neuf ans, se dit-il, l’amour serait seul, et aujourd’hui surtout: donc... ce n’est pas elle.

La Reine fit un signe de tête presque imperceptible à Mmede Guéménée après que les deux amis eurent parlé à voix basse un moment avec chacun; et, à ce signe, toutes les femmes, excepté Marie de Gonzague, sortirent de l’appartement sans parler, avec de profondes révérences, comme si c’eût été convenu d’avance. Alors la Reine, retournant son fauteuil elle-même, dit àMonsieur:

—Mon frère, je vous prie de vouloir bien venir vous asseoir près de moi. Nous allons nous consulter sur ce que je vous ai dit. La princesse Marie nesera point de trop, je l’ai priée de rester. Nous n’aurons aucune interruption à redouter d’ailleurs.

La Reine semblait plus libre dans ses manières et dans son langage; et, ne gardant plus sa sévère et cérémonieuse immobilité, elle fit aux autres assistants un geste qui les invitait à s’approcher d’elle.

Gaston d’Orléans, un peu inquiet de ce début solennel, vint nonchalamment s’asseoir à sa droite, et dit avec un demi-sourire et un air négligent, jouant avec sa fraise et la chaîne du Saint-Esprit pendante à son cou:

—Je pense bien, madame, que nous ne fatiguerons pas les oreilles d’une si jeune personne par une longue conférence; elle aimerait mieux entendre parler de danse et de mariage, d’un électeur ou du roi de Pologne, par exemple.

Marie prit un air dédaigneux; Cinq-Mars fronça le sourcil.

—Pardonnez-moi, répondit la Reine en la regardant, je vous assure que lapolitique du moment l’intéresse beaucoup. Ne cherchez pas à nous échapper, mon frère, ajouta-t-elle en souriant, je vous tiens aujourd’hui! C’est bien la moindre chose que nous écoutions M. de Bouillon.

Celui-ci s’approcha, tenant par la main le jeune officier dont nous avons parlé.

—Je dois d’abord, dit-il, présenter à Votre Majesté le baron de Beauvau, qui arrive d’Espagne.

—D’Espagne? dit la Reine avec émotion; il y a du courage à cela. Vous avez vu ma famille?

—Il vous en parlera, ainsi que du comte-duc d’Olivarès. Quant au courage, ce n’est pas la première fois qu’il en montre; vous savez qu’il commandait les cuirassiers du comte de Soissons.

—Comment! si jeune, monsieur! vous aimez bien les guerres politiques!

—Au contraire, j’en demande pardon à Votre Majesté, répondit-il, car je servais avec lesprinces de la Paix.

Anne d’Autriche se rappela le nom qu’avaient pris les vainqueurs de la Marfée,et sourit. Le duc de Bouillon, saisissant le moment d’entamer la grande question qu’il avait en vue, quitta Cinq-Mars, auquel il venait de donner la main avec une effusion d’amitié, et, s’approchant avec lui de la Reine:—Il est miraculeux, madame, lui dit-il, que cette époque fasse encore jaillir de son sein quelques grands caractères comme ceux-ci (et il montra le Grand-Écuyer, le jeune Beauvau et M. de Thou): ce n’est qu’en eux que nous pouvons espérer désormais, ils sont à présent bien rares, car le grand niveleur a passé sur la France une longue faux.

—Est-ce du Temps que vous voulez parler, dit la Reine, ou d’un personnage réel?

—Trop réel, trop vivant, trop longtemps vivant, madame, répondit le duc plus animé; cette ambition démesurée, cet égoïsme colossal, ne peuvent plus se supporter. Tout ce qui porte un grand cœur s’indigne de ce joug, et dans ce moment, plus que jamais, on entrevoit toutes les infortunes de l’avenir. Il fautle dire, madame; oui, ce n’est plus le temps des ménagements: la maladie du Roi est très grave; le moment de penser et de résoudre est arrivé, car le temps d’agir n’est pas loin.

Le ton sévère et brusque de M. de Bouillon ne surprit pas Anne d’Autriche; mais elle l’avait toujours trouvé plus calme, et fut un peu émue de l’inquiétude qu’il témoignait: aussi, quittant le ton de la plaisanterie qu’elle avait d’abord voulu prendre:

—Eh bien, quoi? que craignez-vous, et que voulez-vous faire?

—Je ne crains rien pour moi, madame, car l’armée d’Italie ou Sedan me mettront toujours à l’abri; mais je crains pour vous-même, et peut-être pour les princes vos fils.

—Pour mes enfants, monsieur le duc, pour les fils de France? L’entendez-vous, mon frère, l’entendez-vous? et vous ne paraissez pas étonné?

La Reine était fort agitée en parlant.

—Non, madame, dit Gaston d’Orléans fort paisiblement; vous savez que je suisaccoutumé à toutes les persécutions; je m’attends à tout de la part de cet homme; il est le maître, il faut se résigner.

—Il est le maître! reprit la Reine; et de qui tient-il son pouvoir, si ce n’est du Roi! et, après le Roi, quelle main le soutiendra, s’il vous plaît! qui l’empêchera de retomber dans le néant? sera-ce vous ou moi?

—Ce sera lui-même, interrompit M. de Bouillon, car il veut se faire nommer régent, et je sais qu’à l’heure qu’il est il médite de vous enlever vos enfants, et demande au Roi que leur garde lui soit confiée.

—Me les enlever! s’écria la mère, saisissant involontairement le Dauphin et le prenant dans ses bras.

L’enfant, debout entre les genoux de la Reine, regarda les hommes qui l’entouraient avec une gravité singulière à cet âge, et, voyant sa mère tout en larmes, mit la main sur la petite épée qu’il portait.

—Ah! monseigneur, dit le duc de Bouillon en se baissant à demi pour luiadresser ce qu’il voulait faire entendre à la princesse, ce n’est pas contre nous qu’il faut tirer votre épée, mais contre celui qui déracine votre trône; il vous prépare une grande puissance, sans doute; vous aurez un sceptre absolu; mais il a rompu le faisceau d’armes qui le soutenait. Ce faisceau-là, c’était votre vieille Noblesse, qu’il a décimée. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j’en ai le pressentiment; mais vous n’aurez que des sujets et point d’amis, car l’amitié n’est que dans l’indépendance et une sorte d’égalité qui naît de la force. Vos ancêtres avaient leurspairs, et vous n’aurez pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, monseigneur, car les hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand; mais surtout qu’après vous, grand homme, il en vienne toujours d’aussi forts; car, en cet état de choses, si l’un d’eux trébuche, toute la monarchie s’écroulera.

Le duc de Bouillon avait une chaleur d’expression et une assurance qui captivaient toujours ceux qui l’entendaient;sa valeur, son coup d’œil dans les combats, la profondeur de ses vues politiques, sa connaissance des affaires d’Europe, son caractère réfléchi et décidé tout à la fois le rendaient l’un des hommes les plus capables et les plus imposants de son temps, le seul même que redoutât réellement le Cardinal-Duc. La Reine l’écoutait toujours avec confiance, et lui laissait prendre une sorte d’empire sur elle. Cette fois elle fut plus fortement émue que jamais.

—Ah! plût à Dieu, s’écria-t-elle, que mon fils eût l’âme ouverte à vos discours et le bras assez fort pour en profiter! Jusque-là pourtant j’entendrai, j’agirai pour lui; c’est moi qui dois être et c’est moi qui serai régente, je n’abandonnerai ce droit qu’avec la vie: s’il faut faire une guerre, nous la ferons, car je veux tout, excepté la honte et l’effroi de livrer le futur Louis XIV à ce sujet couronné! Oui, dit-elle en rougissant et serrant fortement le bras du jeune Dauphin; oui, mon frère, et vous, messieurs, conseillez-moi: parlez, où en sommes-nous?Faut-il que je parte? dites-le ouvertement. Comme femme, comme épouse, j’étais prête à pleurer, tant ma situation était douloureuse; mais à présent, voyez, comme mère je ne pleure pas; je suis prête à vous donner des ordres s’il le faut!

Jamais Anne d’Autriche n’avait semblé si belle qu’en ce moment, et cet enthousiasme qui paraissait en elle électrisa tous les assistants, qui ne demandaient qu’un mot de sa bouche pour parler. Le duc de Bouillon jeta un regard rapide surMonsieur, qui se décida à prendre la parole.

—Ma foi, dit-il d’un air assez délibéré, si vous donnez des ordres, ma sœur, je veux être votre capitaine des gardes, sur mon honneur; car je suis las aussi des tourments que m’a causés ce misérable, qui ose encore me poursuivre pour rompre mon mariage, et tient toujours mes amis à la Bastille ou les fait assassiner de temps en temps; et d’ailleurs je suis indigné, dit-il en se reprenant et baissantles yeux d’un air solennel, je suis indigné de la misère du peuple.

—Mon frère, reprit vivement la princesse, je vous prends au mot, car il faut faire ainsi avec vous, et j’espère qu’à nous deux nous serons assez forts; faites seulement comme M. le comte de Soissons, et ensuite survivez à votre victoire; rangez-vous avec moi comme vous fîtes avec M. de Montmorency, mais sautez le fossé.

Gaston sentit l’épigramme; il se rappela son trait trop connu, lorsque l’infortuné révolté de Castelnaudary franchit presque seul un large fossé et trouva de l’autre côté dix-sept blessures, la prison et la mort, à la vue deMonsieur, immobile comme son armée. Dans la rapidité de la prononciation de la Reine, il n’eut pas le temps d’examiner si elle avait employé cette expression proverbialement ou avec intention; mais dans tous les cas, il prit le parti de ne pas le relever, et en fut empêché par elle-même, qui reprit en regardant Cinq-Mars:

—Mais, avant tout, pas de terreur panique: sachons bien où nous en sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi; avons-nous de telles craintes?

D’Effiat n’avait pas cessé d’observer Marie de Mantoue, dont la physionomie expressive peignait pour lui toutes ses idées plus rapidement et aussi sûrement que la parole; il y lut le désir de l’entendre parler, l’intention de faire déciderMonsieuret la Reine; un mouvement d’impatience de son pied lui donna l’ordre d’en finir et de régler enfin toute la conjuration. Son front devint pâle et plus pensif; il se recueillit un moment, car il sentait que là étaient toutes ses destinées. De Thou le regarda et frémit, parce qu’il le connaissait; il eût voulu lui dire un mot, un seul mot; mais Cinq-Mars avait déjà relevé la tête et parla ainsi:

—Je ne crois point, madame, que le Roi soit aussi malade qu’on vous l’a pu dire; Dieu nous conservera longtemps encore ce prince, je l’espère, j’en suis certain même. Il souffre, il est vrai, ilsouffre beaucoup; mais son âme surtout est malade, et d’un mal que rien ne peut guérir, d’un mal que l’on ne souhaiterait pas à son plus grand ennemi et qui le ferait plaindre de tout l’univers si on le connaissait. Cependant la fin de ses malheurs, je veux dire de sa vie, ne lui sera pas donnée encore de longtemps. Sa langueur est toute morale; il se fait dans son cœur une grande révolution; il voudrait l’accomplir et ne le peut pas: il a senti depuis longues années s’amasser en lui les germes d’une juste haine contre un homme auquel il croit devoir de la reconnaissance, et c’est ce combat intérieur entre sa bonté et sa colère qui le dévore. Chaque année qui s’est écoulée a déposé à ses pieds, d’un côté les travaux de cet homme, et de l’autre ses crimes. Voici qu’aujourd’hui ceux-ci l’emportent dans la balance; le Roi voit et s’indigne: il veut punir; mais tout à coup il s’arrête et le pleure d’avance. Si vous pouviez le contempler ainsi, madame, il vous ferait pitié. Je l’ai vu saisir la plume qui devait tracer son exil, lanoircir d’une main hardie, et s’en servir pour quoi? Pour le féliciter par une lettre. Alors il s’applaudit de sa bonté comme chrétien; il se maudit comme juge souverain; il se méprise comme Roi; il cherche un refuge dans la prière et se plonge dans les méditations de l’avenir; mais il se lève épouvanté, parce qu’il a entrevu les flammes que mérite cet homme, et que personne ne sait aussi bien que lui les secrets de sa damnation. Il faut l’entendre en cet instant s’accuser d’une coupable faiblesse et s’écrier qu’il sera puni lui-même de n’avoir pas su le punir! On dirait quelquefois qu’il y a des ombres qui lui ordonnent de frapper, car son bras se lève en dormant. Enfin, madame, l’orage gronde dans son cœur, mais ne brûle que lui; la foudre n’en peut pas sortir.

—Eh bien, qu’on la fasse donc éclater! s’écria le duc de Bouillon.

—Celui qui la touchera peut en mourir, ditMonsieur.

—Mais quel beau dévoûment! dit la Reine.

—Que je l’admirerais! dit Marie à demi-voix.

—Ce sera moi, dit Cinq-Mars.

—Ce sera nous, dit M. de Thou à son oreille.

Le jeune Beauvau s’était rapproché du duc de Bouillon.

—Monsieur, lui dit-il, oubliez-vous la suite?

—Non, pardieu, je ne l’oublie pas! répondit tout bas celui-ci. Et s’adressant à la Reine:—Acceptez, madame, l’offre de M. le Grand, il est à portée de décider le Roi plus que vous et nous; mais tenez-vous prête à tout, car le Cardinal est trop habile pour s’endormir. Je ne crois pas à sa maladie, je ne crois point à son silence et à son immobilité, qu’il veut nous persuader depuis deux ans; je ne croirais point à sa mort même, que je n’eusse porté sa tête dans la mer, comme celle du géant de l’Arioste. Attendez-vous à tout, hâtons-nous sur toutes choses. J’ai fait montrer mes plans àMonsieurtout à l’heure; je vais vous en faire l’abrégé: je vous offre Sedan,madame, pour vous et messeigneurs vos fils. L’armée d’Italie est à moi; je la fais rentrer s’il le faut. M. le Grand-Écuyer est maître de la moitié du camp de Perpignan; tous les vieux huguenots de La Rochelle et du Midi sont prêts au premier signe à le venir trouver: tout est organisé depuis un an par mes soins en cas d’événements.

—Je n’hésite point, dit la Reine, à me mettre dans vos mains pour sauver mes enfants s’il arrivait quelque malheur au Roi. Mais dans ce plan général vous oubliez Paris.

—Il est à nous par tous les points: le peuple par l’archevêque, sans qu’il s’en doute, et par M. de Beaufort, qui est son roi; les troupes par vos gardes et ceux deMonsieur, qui commandera tout, s’il le veut bien.

—Moi! moi! oh! cela ne se peut pas absolument! je n’ai pas assez de monde et il me faut une retraite plus forte que Sedan, dit Gaston.

—Mais elle suffit à la Reine, reprit M. de Bouillon.

—Ah! cela peut bien être, mais ma sœur ne risque pas autant qu’un homme qui tire l’épée. Savez-vous que c’est très hardi ce que nous faisons là?

—Quoi! même ayant le Roi pour nous? dit Anne d’Autriche.

—Oui, madame, oui, on ne sait pas combien cela peut durer: il faut prendre ses sûretés, et je ne fais rien sans le traité avec l’Espagne.

—Ne faites donc rien, dit la Reine en rougissant; car certes je n’en entendrai jamais parler.

—Ah! madame, ce serait pourtant plus sage, etMonsieura raison, dit le duc de Bouillon; car le comte-duc de San-Lucar nous offre dix-sept mille hommes de vieilles troupes et cinq cent mille écus comptant.

—Quoi! dit la Reine étonnée, on a osé aller jusque-là sans mon consentement! déjà des accords avec l’étranger!

—L’étranger, ma sœur! devions-nous supposer qu’une princesse d’Espagne se servirait de ce mot? répondit Gaston.

Anne d’Autriche se leva en prenantle Dauphin par la main, et, s’appuyant sur Marie:

—Oui,Monsieur, dit-elle, je suis Espagnole; mais je suis petite-fille de Charles-Quint, et je sais que la patrie d’une reine est autour de son trône. Je vous quitte, messieurs; poursuivez sans moi; je ne sais plus rien désormais.

Elle fit quelques pas pour sortir, et, voyant Marie tremblante et inondée de larmes, elle revint.

—Je vous promets cependant solennellement un inviolable secret, mais rien de plus.

Tous furent un peu déconcertés, hormis le duc de Bouillon, qui, ne voulant rien perdre de ses avantages, lui dit en s’inclinant avec respect:

—Nous sommes reconnaissants de cette promesse, madame, et nous n’en voulons pas plus, persuadés qu’après le succès vous serez tout à fait des nôtres.

Ne voulant plus s’engager dans une guerre de mots, la Reine salua un peu sèchement, et sortit avec Marie, qui laissa tomber sur Cinq-Mars un de ces regardsqui renferment à la fois toutes les émotions de l’âme. Il crut lire dans ses beaux yeux le dévouement éternel et malheureux d’une femme donnée pour toujours, et il sentit que, s’il avait jamais eu la pensée de reculer dans son entreprise, il se serait regardé comme le dernier des hommes. Sitôt qu’on quitta les deux princesses:

—Là, là, là, je vous l’avais bien dit, Bouillon, vous fâchez la Reine, ditMonsieur; vous avez été trop loin aussi. On ne m’accusera pas certainement d’avoir faibli ce matin; j’ai montré, au contraire, plus de résolution que je n’aurais dû.

—Je suis plein de joie et de reconnaissance pour Sa Majesté, répondit M. de Bouillon d’un air triomphant; nous voilà sûrs de l’avenir. Qu’allez vous faire à présent, monsieur de Cinq-Mars?

—Je vous l’ai dit, monsieur, je ne recule jamais; quelles qu’en puissent être les suites pour moi, je verrai le Roi; je m’exposerai à tout pour arracher ses ordres.

—Et le traité d’Espagne!

—Oui, je le...

De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s’avançant tout à coup, dit d’un air solennel:

—Nous avons décidé que ce serait après l’entrevue avec le Roi qu’on le signerait; car, si la juste sévérité de Sa Majesté envers le Cardinal vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous pensé, ne pas s’exposer à la découverte d’un si dangereux traité.

M. de Bouillon fronça le sourcil.

—Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci pour une défaite; mais de sa part...

—Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m’engager sur l’honneur à faire ce que fera M. le Grand; nous sommes inséparables.

Cinq-Mars regarda son ami, et s’étonna de voir sur sa figure douce l’expression d’un sombre désespoir; il en fut si frappé qu’il n’eut pas la force de le contredire.

—Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire froid, mais gracieux,le Roi nous épargnera peut-être bien des choses; on est très fort avec lui. Du reste, monseigneur, et vous, monsieur le duc, ajouta-t-il avec une inébranlable fermeté, ne craignez pas que jamais je recule; j’ai brûlé tous les ponts derrière moi: il faut que je marche en avant; la puissance du Cardinal tombera ou ce sera ma tête.

—C’est singulier! fort singulier! ditMonsieur; je remarque que tout le monde ici est plus avancé que je ne le croyais dans la conjuration.

—Point du tout,Monsieur, dit le duc de Bouillon; on n’a préparé que ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu’il n’y a rien d’écrit, et que vous n’avez qu’à parler pour que rien n’existe et n’ait existé; selon votre ordre, tout ceci sera un rêve ou un volcan.

—Allons, allons, je suis content, puisqu’il en est ainsi, dit Gaston; occupons-nous de choses plus agréables. Grâce à Dieu, nous avons un peu de temps devant nous: moi j’avoue que je voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis pointné pour les émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il, s’emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant. Tudieu! je suis sûr qu’on a parlé de vous là-bas. On dit que les femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n’en suis pas ennemi du tout. En vérité cela fait paraître le pied plus petit et plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n’est pas plus belle que Mmede Guéménée, n’est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on m’a dit qu’elle avait l’air d’une religieuse. Ah!... vous ne répondez pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans l’œil... ou bien vous craignez d’offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant, n’est-ce pas? on le met dans un pâté. Qu’il est heureux, le roi d’Espagne! je n’en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n’est-il pas vrai? oh! c’est un bon usage; nous l’avonsperdu; c’est malheureux, plus malheureux qu’on ne croit.

Gaston d’Orléans eut le courage de parler sur ce ton près d’une demi-heure de suite à ce jeune homme, dont le caractère sérieux ne s’accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore de l’importance de la scène dont il venait d’être témoin et des grands intérêts qu’on avait traités, ne répondit rien à ce flux de paroles oiseuses: il regardait le duc de Bouillon d’un air étonné, comme pour lui demander si c’était bien là cet homme que l’on allait mettre à la tête de la plus audacieuse entreprise conçue depuis longtemps, tandis que le prince, sans vouloir s’apercevoir qu’il restait sans réponses, les faisait lui-même souvent, et parlait avec volubilité en se promenant et l’entraînant avec lui dans la chambre. Il craignait que l’un des assistants ne s’avisât de renouer la conversation terrible du traité; mais aucun n’en était tenté, sinon le duc de Bouillon qui, cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. PourCinq-Mars il fut entraîné par de Thou, qui lui fit faire sa retraite à l’abri de ce bavardage, sans queMonsieureût l’air de l’avoir vu sortir.

LE SECRET


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