A CINQ-MARCS.CENTURIE DE NOSTRADAMUS.Quandbonnet rougepassera par la fenêtreAquarante onceson coupera la tête,Ettoutfinira[11].
A CINQ-MARCS.CENTURIE DE NOSTRADAMUS.Quandbonnet rougepassera par la fenêtreAquarante onceson coupera la tête,Ettoutfinira[11].
A CINQ-MARCS.
CENTURIE DE NOSTRADAMUS.
Quandbonnet rougepassera par la fenêtreAquarante onceson coupera la tête,Ettoutfinira[11].
Il y a un traître parmi nous, messieurs, ajouta-t-il en jetant ce papier. Mais que nous importe? Nous ne sommes pas gens à nous effrayer de ces sanglants jeux de mots.
—Il faut le chercher et le jeter par la fenêtre! dirent les jeunes gens.
Cependant l’assemblée avait éprouvé une sensation fâcheuse, on ne se parlait plus qu’à l’oreille, et chacun regardait son voisin avec méfiance. Quelques personnes se retirèrent: la réunion s’éclaircit. Marion de Lorme ne cessait de dire à chacun qu’elle chasserait ses gens, qui seuls devaient être soupçonnés. Malgréses efforts, il régna dans cet instant quelque froideur dans la salle. Les premières phrases du discours de Cinq-Mars laissaient aussi de l’incertitude sur les intentions du Roi, et cette franchise intempestive avait un peu ébranlé les caractères les moins fermes.
Gondi le fit remarquer à Cinq-Mars.
—Ecoutez, lui dit-il tout bas: croyez-moi, j’ai étudié avec soin les conspirations et les assemblées; il y a des choses purement mécaniques qu’il faut savoir; suivez mon avis ici. Je suis vraiment devenu assez fort dans cette partie. Il leur faut encore un petit mot, et employez l’esprit de contradiction; cela réussit toujours en France; vous les réchaufferez ainsi. Ayez l’air de ne pas vouloir les retenir malgré eux, ils resteront.
Le Grand-Ecuyer trouva la recette bonne, et s’avançant vers ceux qu’il savait les plus engagés, leur dit:
—Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne à me suivre; assez de braves nous attendent à Perpignan, et la France entière est de notre opinion. Si quelqu’unveut s’assurer une retraite, qu’il parle; nous lui donnerons les moyens de se mettre dès à présent en sûreté.
Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement qu’elle occasionna fit renouveler les serments de haine contre le Cardinal-Duc.
Cinq-Mars continua pourtant à interroger quelques personnes qu’il choisissait bien, car il finit par Montrésor qui cria qu’il se passerait son épée à travers le corps s’il en avait eu la seule pensée, et par Gondi, qui, se dressant fièrement sur les talons, dit:
—Monsieur le Grand-Ecuyer, ma retraite à moi, c’est l’archevêché de Paris et l’île Notre-Dame; j’en ferai une place assez forte pour qu’on ne m’enlève pas.
—La vôtre? dit-il à de Thou.
—A vos côtés, répondit celui-ci doucement en baissant les yeux, ne voulant pas même donner de l’importance à sa résolution par la fermeté du regard.
—Vous le voulez? eh bien, j’accepte, dit Cinq-Mars; mon sacrifice est plus grand que le vôtre en cela.
Puis, se retournant vers l’assemblée:
—Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la France; car, après les Montmorency et les Soissons, vous seuls osez encore lever une tête libre et digne de notre vieille franchise. Si Richelieu triomphe, les antiques monuments de la monarchie crouleront avec nous; la cour régnera seule à la place des Parlements, antiques barrières et en même temps puissants appuis de l’autorité royale; mais soyons vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes mœurs et de ses sûretés. Du reste, messieurs, il serait fâcheux de gâter un bal pour cela; vous entendez la musique; ces dames vous attendent; allons danser.
—Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi.
Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remontèrent vers la salle de danse comme ils auraient été se battre.
LE CONFESSIONNAL
C’est pour vous, beauté fatale, que je viens dans ce lieu terrible!Lewis,le Moine.
C’est pour vous, beauté fatale, que je viens dans ce lieu terrible!Lewis,le Moine.
C’est pour vous, beauté fatale, que je viens dans ce lieu terrible!
Lewis,le Moine.
C’était le lendemain de l’assemblée qui avait eu lieu chez Marion de Lorme. Une neige épaisse couvrait les toits de Paris, et fondait dans ses rues et dans ses larges ruisseaux, où elle s’élevait en monceaux grisâtres, sillonnés par les roues de quelques chariots.
Il était huit heures du soir et la nuit était sombre; la ville du tumulte était silencieuse à cause de l’épais tapis que l’hiver y avait jeté. Il empêchait d’entendre le bruit des roues sur la pierre, et celui des pas du cheval ou de l’homme. Dans une rue étroite qui serpente autourde la vieille église de Saint-Eustache, un homme, enveloppé dans son manteau, se promenait lentement, et cherchait à distinguer si rien ne paraissait au détour de la place; souvent il s’asseyait sur l’une des bornes de l’église, se mettant à l’abri de la fonte des neiges sous ces statues horizontales de saints qui sortent du toit de ce temple, et s’allongent presque de toute la largeur de la ruelle, comme des oiseaux de proie qui, prêts à s’abattre, ont reployé leurs ailes. Souvent ce vieillard, ouvrant son manteau, frappait ses bras contre sa poitrine en les croisant et les étendant rapidement pour se réchauffer, ou bien soufflait dans ses doigts, que garantissait mal du froid une paire de gants de buffle montant jusqu’au coude. Enfin, il aperçut une petite ombre qui se détachait sur la neige et glissait contre la muraille.
—Ah! santa Maria! quels vilains pays que ceux du Nord! dit une petite voix en tremblant. Ah! leduzé diMantoue, que ze voudrais y être encore, mon vieux Grandchamp.
—Allons! Allons! ne parlez pas si haut, répondit brusquement le vieux domestique; les murs de Paris ont des oreilles de cardinal, et surtout les églises. Votre maîtresse est-elle entrée? mon maître l’attendait à la porte.
—Oui, oui, elle est entrée dans l’église.
—Taisez-vous, dit Grandchamp, le son de l’horloge est fêlé, c’est mauvais signe.
—Cette horloge a sonné l’heure d’un rendez-vous.
—Pour moi elle sonne une agonie. Mais, taisez-vous, Laura, voici trois manteaux qui passent.
Ils laissèrent passer trois hommes. Grandchamp les suivit, s’assura du chemin qu’ils prenaient, et revint s’asseoir; il soupira profondément.
—La neige est froide, Laura, et je suis vieux. M. le Grand aurait bien pu choisir un autre de ses gens pour rester en sentinelle comme je fais pendant qu’il fait l’amour. C’est bon pour vous de porter des poulets et des petits rubans,et des portraits et autres fariboles pareilles; pour moi, on devrait me traiter avec plus de considération, et M. le maréchal n’aurait pas fait cela. Les vieux domestiques font respecter une maison.
—Votre maître est-il arrivé depuis longtemps,caro amico?
—Etcara! caro!laissez-moi tranquille. Il y avait une heure que nous gelions quand vous êtes arrivées toutes les deux; j’aurais eu le temps de fumer trois pipes turques. Faites votre affaire, et allez voir aux autres entrées de l’église s’il rôde quelqu’un de suspect; puisqu’il n’y a que deux vedettes, il faut qu’elles battent le champ.
—Ah?Signor Jesu!n’avoir personne à qui dire une parole amicale quand il fait si froid? Et ma pauvre maîtresse? venir à pied depuis l’hôtel de Nevers. Ah?Amore qui regna, amore!
—Allons? Italienne, fais volte-face, te dis-je; que je ne t’entende plus avec ta langue de musique.
—Ah! Jésus! la grosse voix, cher Grandchamp? vous étiez bien plus aimableà Chaumont, dans laTurena, quand vous me parliez demiei occhinoirs.
—Tais-toi, bavarde! encore une fois, ton italien n’est bon qu’aux baladins et aux danseurs de corde, pour amuser les chiens savants.
—Ah?Italia mia!Grandchamp, écoutez-moi, et vous entendrez le langage de la Divinité. Si vous étiez un galantuomo, comme celui qui a fait ceci pour une Laura comme moi...
Et elle se mit à chanter à demi-voix:
Lieti fiori e felici, e ben nate erbeChe Madona pensanda premer sole;Piagga ch’ascolti su dolci paroleE del bel piede alcun vestigio serbe[12].
Le vieux soldat était peu accoutumé à la voix d’une jeune fille; et, en général, lorsqu’une femme lui parlait, le tonqu’il prenait en lui répondant était toujours flottant entre une politesse gauche et la mauvaise humeur. Cependant cette fois, en faveur de la chanson italienne, il sembla s’attendrir, et retroussa sa moustache, ce qui était chez lui un signe d’embarras et de détresse; il fit entendre même un bruit rauque assez semblable au rire, et dit:
—C’est assez gentil, mordieu! cela me rappelle le siège de Casal; mais tais-toi, petite; je n’ai pas encore entendu venir l’abbé Quillet, cela m’inquiète; il faut qu’il soit arrivé avant nos deux jeunes gens, et depuis longtemps...
Laura, qui avait peur d’être envoyée seule sur la place Saint-Eustache, lui dit qu’elle était bien sûre que l’abbé était entré tout à l’heure et continua:
Ombrose selve, ove percote il soleChe vi fa co’ suoi reggi alte e superbe.
—Hon! dit en grommelant le bonhomme, j’ai les pieds dans la neige et une gouttière dans l’oreille; j’ai le froid sur la tête et la mort dans le cœur, ettu ne me chantes que des violettes, du soleil, des herbes et de l’amour: tais-toi!
Et, s’enfonçant davantage sous l’ogive du temple, il laissa tomber sa vieille tête et ses cheveux blanchis sur ses deux mains, pensif et immobile. Laura n’osa plus lui parler.
Mais, pendant que sa femme de chambre était allée trouver Grandchamp, la jeune et tremblante Marie avait poussé, d’une main timide, la porte battante de l’église; elle avait rencontré là Cinq-Mars, debout, déguisé, et attendant avec inquiétude. A peine l’eut-elle reconnu qu’elle marcha d’un pas précipité dans le temple, tenant son masque de velours sur son visage, et courut se réfugier dans un confessionnal, tandis qu’Henri refermait avec soin la porte de l’église qu’elle avait franchie. Il s’assura qu’on ne pouvait l’ouvrir du dehors et vint après elle s’agenouiller, comme d’habitude, dans le lieu de la pénitence. Arrivé une heure avant elle, avec son vieux valet, il avait trouvé cette porte ouverte,signe certain et convenu que l’abbé Quillet, son gouverneur, l’attendait à sa place accoutumée. Le soin qu’il avait d’empêcher toute surprise le fit rester lui-même à garder cette entrée jusqu’à l’arrivée de Marie: heureux de voir l’exactitude du bon abbé, il ne voulut pourtant pas quitter son poste pour l’en aller remercier. C’était un second père pour lui, à cela près de l’autorité, et il agissait avec ce bon prêtre sans beaucoup de cérémonie.
La vieille paroisse de Saint-Eustache était obscure; seulement, avec la lampe perpétuelle, brûlaient quatre flambeaux de cire jaune, qui, attachés au-dessus des bénitiers, contre les principaux piliers, jetaient une lueur rouge sur les marbres bleus et noirs de la basilique déserte. La lumière pénétrait à peine dans les niches enfoncées des ailes du pieux bâtiment. Dans une de ces chapelles, et la plus sombre, était ce confessionnal, dont une grille de fer assez élevée, et doublée de planches épaisses, ne laissait apercevoir que le petit dômeet la croix de bois. Là, s’agenouillèrent, de chaque côté, Cinq-Mars et Marie de Mantoue; ils ne se voyaient qu’à peine, et trouvèrent que, selon son usage, l’abbé Quillet, assis entre eux, les avait entendus depuis longtemps. Ils pouvaient entrevoir, à travers les petits grillages, l’ombre de son camail. Henri d’Effiat s’était approché lentement; il venait arrêter et régler, pour ainsi dire, le reste de sa destinée. Ce n’était plus devant son Roi qu’il allait paraître, mais devant une souveraine plus puissante, devant celle pour laquelle il avait entrepris son immense ouvrage. Il allait éprouver sa foi et tremblait.
Il frémit surtout lorsque sa jeune fiancée fut agenouillée en face de lui; il frémit parce qu’il ne put s’empêcher, à l’aspect de cet ange, de sentir tout le bonheur qu’il pourrait perdre; il n’osa parler le premier, et demeura encore un instant à contempler sa tête dans l’ombre, cette jeune tête sur laquelle reposaient toutes ses espérances. Malgré son amour, toutes les fois qu’il la voyait,il ne pouvait se garantir de quelque effroi d’avoir tant entrepris pour une enfant dont la passion n’était qu’un faible reflet de la sienne, et qui n’avait peut-être pas apprécié tous les sacrifices qu’il avait faits, son caractère ployé pour elle aux complaisances d’un courtisan condamné aux intrigues et aux souffrances de l’ambition, livré aux combinaisons profondes, aux criminelles méditations, aux sombres et violents travaux d’un conspirateur. Jusque-là, dans leurs secrètes et chastes entrevues, elle avait toujours reçu chaque nouvelle de ses progrès dans sa carrière avec les transports de plaisir d’un enfant, mais sans apprécier la fatigue de chacun de ces pas si pesants que l’on fait vers les honneurs, et lui demandant toujours avec naïveté quand il serait Connétable enfin, et quand ils se marieraient, comme si elle eût demandé quand il viendrait au carrousel, et si le temps était serein. Jusque-là, il avait souri de ces questions et de cette ignorance, pardonnable à dix-huit ans dans unejeune fille née sur un trône et accoutumée à des grandeurs pour ainsi dire naturelles et trouvées autour d’elle en venant à la vie; mais à cette heure, il fit de plus sérieuses réflexions sur ce caractère, et lorsque, sortant presque de l’assemblée imposante des conspirateurs, représentants de tous les ordres du royaume, son oreille où résonnaient encore les voix mâles qui avaient juré d’entreprendre une vaste guerre, fut frappée des premières paroles de celle pour qui elle était commencée, il craignit, pour la première fois, que cette sorte d’innocence ne fût de la légèreté et ne s’étendît jusqu’au cœur: il résolut de l’approfondir.
—Dieu! que j’ai peur, Henri! dit-elle en entrant dans le confessionnal; vous me faites venir sans gardes, sans carrosses; je tremble toujours d’être vue de mes gens en sortant de l’hôtel de Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore longtemps comme une coupable? La Reine n’a pas été contente lorsque je le lui ai avoué; si elle m’en parle encore, cesera avec son air sévère que vous connaissez, et qui me fait toujours pleurer; j’ai bien peur.
Elle se tut, et Cinq-Mars ne répondit que par un profond soupir.
—Quoi! vous ne me parlez pas! dit-elle.
—Sont-ce bien là toutes vos terreurs! dit Cinq-Mars avec amertume.
—Dois-je en avoir de plus grandes? O mon ami! de quel ton, avec quelle voix me parlez-vous! êtes-vous fâché par ce que je suis venue trop tard?
—Trop tôt, madame, beaucoup trop tôt, pour les choses que vous devez entendre, car je vous en vois bien éloignée.
Marie, affligée de l’accent sombre et amer de sa voix, se prit à pleurer.
—Hélas! mon Dieu! qu’ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous m’appeliez madame et me traitiez si durement?
—Ah! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec ironie. En effet, vous n’êtes pas coupable; mais jele suis, je suis seul à l’être; ce n’est pas envers vous, mais pour vous.
—Avez-vous donc fait du mal? Avez-vous ordonné la mort de quelqu’un? Oh! non, j’en suis bien sûre, vous êtes si bon!
—Eh quoi! dit Cinq-Mars, n’êtes-vous pour rien dans mes projets? ai-je mal compris votre pensée lorsque vous me regardiez chez la Reine? ne sais-je plus lire dans vos yeux? le feu qui les animait était-ce un grand amour pour Richelieu? cette admiration que vous promettiez à celui qui oserait tout dire au Roi, qu’est-elle devenue? Est-ce un mensonge que tout cela?
Marie fondait en larmes.
—Vous me parlez toujours d’un air contraint, dit-elle: je ne l’ai point mérité. Si je ne vous dis rien de cette conjuration effrayante, croyez-vous que je l’oublie? ne me trouvez-vous pas assez malheureuse? avez-vous besoin de voir mes pleurs? les voilà. J’en verse assez en secret, Henri; croyez que si j’ai évité, dans nos dernières entrevues, ce terriblesujet, c’était de crainte d’en trop apprendre: ai-je une autre pensée que celle de vos dangers? ne sais-je pas bien que c’est pour moi que vous les courez? Hélas! si vous combattez pour moi, n’ai-je pas aussi à soutenir des attaques non moins cruelles? Plus heureux que moi, vous n’avez à combattre que la haine, tandis que je lutte contre l’amitié: le Cardinal vous opposera des hommes et des armes; mais la Reine, la douce Anne d’Autriche, n’emploie que de tendres conseils, des caresses, et quelquefois des larmes.
—Touchante et invincible contrainte, dit Cinq-Mars avec amertume, pour vous faire accepter un trône. Je conçois que vous ayez besoin de quelques efforts contre de telles séductions; mais avant, madame, il importe de vous délier de vos serments.
—Hélas! grand Dieu? qu’y a-t-il contre nous?
—Il y a Dieu sur nous, et contre nous, reprit Henri d’une voix sévère; le Roi m’a trompé.
L’abbé s’agita dans le confessionnal. Marie s’écria:
—Voilà ce que je pressentais; voilà le malheur que j’entrevoyais. Est-ce moi qui l’ai causé?
—Il m’a trompé en me serrant la main, poursuivit Cinq-Mars; il m’a trahi par le vil Joseph qu’on m’offre de poignarder.
L’abbé fit un mouvement d’horreur qui ouvrit à demi la porte du confessionnal.
—Ah! mon père, ne craignez rien, continua Henri d’Effiat; votre élève ne frappera jamais de tels coups. Ils s’entendront de loin, ceux que je prépare, et le grand jour les éclairera; mais il me reste un devoir à remplir, un devoir sacré: voyez votre enfant s’immoler devant vous. Hélas! je n’ai pas vécu longtemps pour le bonheur: je viens le détruire peut-être, par votre main, la même qui l’avait consacré.
Il ouvrit, en parlant ainsi, le léger grillage qui le séparait de son vieux gouverneur; celui-ci, gardant toujoursun silence surprenant, avança le camail sur son front.
—Rendez, dit Cinq-Mars d’une voix moins ferme, rendez cet anneau nuptial à la duchesse de Mantoue; je ne puis le garder qu’elle ne me le donne une seconde fois, car je ne suis plus le même qu’elle promit d’épouser.
Le prêtre saisit brusquement la bague et la passa au travers des losanges du grillage opposé; cette marque d’indifférence étonna Cinq-Mars.
—Eh quoi! mon père, dit-il, êtes-vous aussi changé?
Cependant Marie ne pleurait plus; mais élevant sa voix angélique qui éveilla un faible écho le long des ogives du temple, comme le plus doux soupir de l’orgue, elle dit:
—O mon ami! ne soyez plus en colère, je ne vous comprends pas; pouvons-nous rompre ce que Dieu vient d’unir, et pourrais-je vous quitter quand je vous sais malheureux! Si le Roi ne vous aime plus, du moins vous êtes assuré qu’il ne viendra pas vous fairedu mal, puisqu’il n’en a pas fait au Cardinal, qu’il n’a jamais aimé. Vous croyez-vous perdu parce qu’il n’aura pas voulu peut-être se séparer de son vieux serviteur? Eh bien, attendons le retour de son amitié; oubliez ces conspirateurs qui m’effrayent. S’ils n’ont plus d’espoir, j’en remercie Dieu, je ne tremblerai plus pour vous. Qu’avez-vous donc, mon ami, et pourquoi nous affliger inutilement? La Reine nous aime, et nous sommes tous deux bien jeunes, attendons. L’avenir est beau, puisque nous sommes unis et sûrs de nous-mêmes. Racontez-moi ce que le Roi vous disait à Chambord. Je vous ai suivi longtemps des yeux. Dieu! que cette partie de chasse fut triste pour moi!
—Il m’a trahi! vous dis-je, répondit Cinq-Mars; et qui l’aurait pu croire lorsque vous l’avez vu nous serrant la main, passant de son frère à moi et au duc de Bouillon, qu’il se faisait instruire des moindres détails de la conjuration, du jour même où l’on arrêterait Richelieu à Lyon, fixait le lieu de sonexil (car ils voulaient sa mort; mais le souvenir de mon père me fit demander sa vie). Le Roi disait que lui-même dirigerait tout à Perpignan; et cependant Joseph, cet impur espion, sortait du cabinet des Lys! O Marie! vous l’avouerai-je? au moment où je l’ai appris, mon âme a été bouleversée; j’ai douté de tout, et il m’a semblé que le centre du monde chancelait en voyant la vérité quitter le cœur d’un roi. Je voyais s’écrouler tout notre édifice: une heure encore, et la conjuration s’évanouissait; je vous perdais pour toujours; un moyen me restait, je l’ai employé.
—Lequel? dit Marie.
—Le traité d’Espagne était dans ma main, je l’ai signé.
—O ciel! déchirez-le.
—Il est parti.
—Qui le porte?
—Fontrailles.
—Rappelez-le.
—Il doit avoir déjà dépassé les défilés d’Oloron, dit Cinq-Mars, se levant debout. Tout est prêt à Madrid; tout àSedan; des armées m’attendent, Marie; des armées! et Richelieu est au milieu d’elles! Il chancelle, il ne faut plus qu’un seul coup pour le renverser, et vous êtes à moi pour toujours, à Cinq-Mars triomphant!
—A Cinq-Mars rebelle, dit-elle en gémissant.
—Eh bien, oui, rebelle, mais non plus favori! Rebelle, criminel, digne de l’échafaud, je le sais! s’écria ce jeune homme passionné en retombant à genoux; mais rebelle par amour, rebelle pour vous, que mon épée va conquérir enfin tout entière.
—Hélas! l’épée que l’on trempe dans le sang des siens n’est-elle pas un poignard?
—Arrêtez, par pitié, Marie! Que des rois m’abandonnent, que des guerriers me délaissent, j’en serai plus ferme encore: mais je serai vaincu par un mot de vous, et encore une fois le temps de réfléchir est passé pour moi; oui, je suis criminel, c’est pourquoi j’hésite à me croire encore digne de vous. Abandonnez-moi,Marie, reprenez cet anneau.
—Je ne le puis, dit-elle, car je suis votre femme, quel que vous soyez.
—Vous l’entendez, mon père, dit Cinq-Mars, transporté de bonheur; bénissez cette seconde union, c’est celle du dévouement, plus belle encore que celle de l’amour. Qu’elle soit à moi tant que je vivrai!
Sans répondre, l’abbé ouvrit la porte du confessionnal, sortit brusquement, et fut hors de l’église avant que Cinq-Mars eût le temps de se lever pour le suivre.
—Où allez-vous? qu’avez-vous? s’écria-t-il.
Mais personne ne paraissait et ne se faisait entendre.
—Ne criez pas, au nom du ciel! dit Marie, ou je suis perdue! il a sans doute entendu quelqu’un dans l’église.
Mais troublé et sans lui répondre, d’Effiat, s’élançant sous les arcades et cherchant en vain son gouverneur, courut à une porte qu’il trouva fermée; tirant son épée, il fit le tour de l’égliseet, arrivant à l’entrée que devait garder Grandchamp, il l’appela et écouta.
—Lâchez-le à présent, dit une voix au coin de la rue.
Et des chevaux partirent au galop.
—Grandchamp, répondras-tu? cria Cinq-Mars.
—A mon secours, Henri, mon cher enfant! répondit la voix de l’abbé Quillet.
—Eh! d’où venez-vous donc? Vous m’exposez! dit le Grand-Écuyer s’approchant de lui.
Mais il s’aperçut que son pauvre gouverneur, sans chapeau, sous la neige qui tombait, n’était pas en état de lui répondre.
—Ils m’ont arrêté, dépouillé, criait-il, les scélérats! les assassins! ils m’ont empêché d’appeler, ils m’ont serré les lèvres avec un mouchoir!
A ce bruit Grandchamp survint enfin, se frottant les yeux comme un homme qui se réveille. Laura, épouvantée, courut dans l’église près de sa maîtresse; tous rentrèrent précipitamment pour rassurer Marie, et entourèrent le vieil abbé.
—Les scélérats! ils m’ont attaché les mains comme vous voyez, ils étaient plus de vingt; ils m’ont pris la clef de cette porte de l’église.
—Quoi! tout à l’heure? dit Cinq-Mars; et pourquoi nous quittiez-vous?
—Vous quitter! Il y a plus de deux heures qu’ils me tiennent.
—Deux heures! s’écria Henri effrayé.
—Ah! malheureux vieillard que je suis! cria Grandchamp, j’ai dormi pendant le danger de mon maître! c’est la première fois!
—Vous n’étiez donc pas avec nous dans le confessionnal? poursuivit Cinq-Mars avec anxiété, tandis que Marie tremblante se pressait contre son bras.
—Eh quoi! dit l’abbé, n’avez-vous pas vu le scélérat à qui ils ont donné ma clef?
—Non! qui? dirent-ils tous à la fois.
—Le père Joseph! répondit le bon prêtre.
—Fuyez! vous êtes perdu! s’écria Marie.
L’ORAGE
Blow, blow, thou winter windThou art not so unkindAs man’s ingratitude:Thy touth is not so keen,Because thou art not seenAltho thy breath be rude.Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly,Most friendship is feigning; most loving mere folly.Shakspeare.Souffle, souffle, vent d’hiver:Tu n’es pas si cruelQue l’ingratitude de l’homme;Ta dent n’est pas si pénétrante,Car tu es invisible,Quoique ton souffle soit rude.Hé, ho, hé! chante; hé, ho, hé! dans le houx vert.La plupart des amis sont faux, les amants fous.
Blow, blow, thou winter windThou art not so unkindAs man’s ingratitude:Thy touth is not so keen,Because thou art not seenAltho thy breath be rude.Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly,Most friendship is feigning; most loving mere folly.Shakspeare.Souffle, souffle, vent d’hiver:Tu n’es pas si cruelQue l’ingratitude de l’homme;Ta dent n’est pas si pénétrante,Car tu es invisible,Quoique ton souffle soit rude.Hé, ho, hé! chante; hé, ho, hé! dans le houx vert.La plupart des amis sont faux, les amants fous.
Blow, blow, thou winter windThou art not so unkindAs man’s ingratitude:Thy touth is not so keen,Because thou art not seenAltho thy breath be rude.Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly,Most friendship is feigning; most loving mere folly.
Shakspeare.
Souffle, souffle, vent d’hiver:Tu n’es pas si cruelQue l’ingratitude de l’homme;Ta dent n’est pas si pénétrante,Car tu es invisible,Quoique ton souffle soit rude.Hé, ho, hé! chante; hé, ho, hé! dans le houx vert.La plupart des amis sont faux, les amants fous.
Au milieu de cette longue et superbe chaîne des Pyrénées qui forme l’isthme crénelé de la Péninsule au centre de ces pyramides bleues chargées de neige, de forêts et de gazons, s’ouvre un étroitdéfilé, un sentier taillé dans le lit desséché d’un torrent perpendiculaire; il circule parmi les rocs, se glisse sous les ponts de neige épaissie, serpente au bord des précipices inondés, pour escalader les montagnes voisines d’Urdoz et d’Oloron, et, s’élevant enfin sur leur dos inégal, laboure leur cime nébuleuse; pays nouveau qui a encore ses monts et ses profondeurs, tourne à droite, quitte la France et descend en Espagne. Jamais le fer relevé de la mule n’a laissé sa trace dans ses détours; l’homme peut à peine s’y tenir debout; il lui faut la chaussure de corde qui ne peut pas glisser, et le trèfle du bâton ferré qui s’enfonce dans les fentes des rochers.
Dans les beaux mois de l’été, lepastour, vêtu de sa cape brune, et le bélier noir à la longue barbe, y conduisent des troupeaux dont la laine tombante balaye le gazon. On n’entend plus dans ces lieux escarpés que le bruit des grosses clochettes que portent les moutons, et dont les tintements inégaux produisent des accords imprévus, des gammes fortuites,qui étonnent le voyageur et réjouissent leur berger sauvage et silencieux. Mais, lorsque vient le long mois de septembre, un linceul de neige se déroule de la cime des monts jusqu’à leur base, et ne respecte que ce sentier profondément creusé, quelques gorges ouvertes par les torrents, et quelques rocs de granit qui allongent leur forme bizarre comme les ossements d’un monde enseveli.
C’est alors qu’on voit accourir de légers troupeaux d’isards qui, renversant sur leur dos leurs cornes recourbées, s’élancent de rocher en rocher, comme si le vent les faisait bondir devant lui, et prennent possession de leur désert aérien; des volées de corbeaux et de corneilles tournent sans cesse dans les gouffres et les puits naturels, qu’elles transforment en ténébreux colombiers, tandis que l’ours brun, suivi de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur la neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les frimas. Mais ce ne sont là ni les plus sauvages ni les pluscruels habitants que ramène l’hiver dans ces montagnes; le contrebandier rassuré se hasarde jusqu’à se construire une demeure de bois sur la barrière même de la nature et de la politique; là des traités inconnus, des échanges occultes, se font entre les deux Navarres, au milieu des brouillards et des vents.
Ce fut dans cet étroit sentier, sur leversantde la France, qu’environ deux mois après les scènes que nous avons vues se passer à Paris, deux voyageurs venant d’Espagne s’arrêtèrent à minuit, fatigués et pleins d’épouvante. On entendait des coups de fusil dans la montagne.
—Les coquins! comme ils nous ont poursuivis! dit l’un d’eux; je n’en puis plus! sans vous j’étais pris.
—Et vous le serez encore, ainsi que ce damné papier, si vous perdez votre temps en paroles; voilà un second coup de feu sur le roc de Saint-Pierre-de-l’Aigle; ils nous croient partis par la côte du Limaçon; mais, en bas, ils s’apercevront du contraire. Descendez.C’est une ronde, sans doute, qui chasse les contrebandiers. Descendez!
—Eh! comment? je n’y vois pas.
—Descendez toujours, et prenez-moi le bras.
—Soutenez-moi; je glisse avec mes bottes, dit le premier voyageur, s’accrochant aux pointes du roc pour s’assurer de la solidité du terrain avant d’y poser le pied.
—Allez donc, allez donc! lui dit l’autre en le poussant; voilà un de ces drôles qui passe sur notre tête.
En effet, l’ombre d’un homme armé d’un long fusil se dessina sur la neige. Les deux aventuriers se tinrent immobiles. Il passa; ils continuèrent à descendre.
—Ils nous prendront! dit celui qui soutenait l’autre, nous sommes tournés. Donnez-moi votre diable de parchemin; je porte l’habit des contrebandiers, et je me ferai passer pour tel en cherchant asile chez eux; mais vous n’auriez pas de ressource avec votre habit galonné.
—Vous avez raison, dit son compagnonen s’arrêtant sur une pointe de roc.
Et, restant suspendu au milieu de la pente, il lui donna un rouleau de bois creux.
Un coup de fusil partit, et une balle vint s’enterrer en sifflant et en frissonnant dans la neige à leurs pieds.
—Averti! dit le premier. Roulez en bas; si vous n’êtes pas mort, vous suivrez la route. A gauche du Gave est Sainte-Marie; mais tournez à droite, traversez Oloron, et vous êtes sur le chemin de Pau et sauvé. Allons, roulez.
En parlant, il poussa son camarade, et, sans daigner le regarder, ne voulant ni monter ni descendre, se mit à suivre horizontalement le front du mont, en s’accrochant aux pierres, aux branches, aux plantes même, avec une adresse de chat sauvage, et bientôt se trouva sur un tertre solide, devant une petite case de planches à jour, à travers lesquelles on voyait une lumière. L’aventurier tourna tout autour comme un loup affamé autour d’un parc, et, appliquantson œil à l’une des ouvertures, vit des choses qui le décidèrent apparemment, car, sans hésiter, il poussa la porte chancelante que ne fermait pas même un faible loquet. La case entière s’ébranla au coup de poing qu’il avait donné; il vit alors qu’elle était divisée en deux cellules par une cloison. Un grand flambeau de cire jaune éclairait la première; là, une jeune fille, pâle et d’une effroyable maigreur, était accroupie dans un coin sur la terre humide où coulait la neige fondue sous les planches de la chaumière. Des cheveux noirs, mêlés et couverts de poussière, mais très longs, tombaient en désordre sur son vêtement de bure brune; le capuchon rouge des Pyrénées couvrait sa tête et ses épaules; elle baissait les yeux et filait une petite quenouille attachée à sa ceinture. L’entrée d’un homme ne la troubla pas.
—Eh! eh! lamoza[13], lève-toi et donne-moi à boire; je suis las et j’ai soif.
La jeune fille ne répondit pas, et, sanslever les yeux, continua de filer avec application.
—Entends-tu? dit l’étranger la poussant avec le pied; va dire au patron, que j’ai vu là, qu’un ami vient le voir, et donne-moi à boire avant. Je coucherai ici.
Elle répondit d’une voix enrouée en filant toujours:
—Je bois la neige qui fond sur le rocher, ou l’écume verte qui nage sur l’eau des marais; mais, quand j’ai bien filé, on me donne l’eau de la source de fer.
Quand je dors, le lézard froid passe sur mon visage; mais lorsque j’ai bien lavé une mule, on jette le foin; le foin est chaud; le foin est bon et chaud; je le mets sur mes pieds de marbre.
—Quelle histoire me fais-tu là? dit Jacques; je ne parle pas de toi.
Elle poursuivit:
—On me fait tenir un homme pendant qu’on le tue. Oh! que j’ai eu du sang sur les mains! Que Dieu leur pardonne si cela se peut. Ils m’ont fait tenirsa tête et le baquet rempli d’une eau rouge. O ciel! moi qui étais l’épouse de Dieu! on jette leurs corps dans l’abîme de neige; mais le vautour les trouve; il tapisse son nid avec leurs cheveux. Je te vois à présent plein de vie, je te verrai sanglant, pâle et mort.
L’aventurier, haussant les épaules, se mit à siffler en entrant, et poussa la seconde porte; il trouva l’homme qu’il avait vu par les fentes de la cabane: il portait leberret[14]bleu des Basques sur l’oreille, et, couvert d’un ample manteau, assis sur un bât de mulet, courbé sur un large brasier de fonte, fumait un cigare et vidait une outre placée à son côté. La lueur de la braise éclairait son visage gras et jaune, ainsi que la chambre où étaient rangées des selles de mulet autour dubraserocomme des sièges. Il souleva la tête sans se déranger.
—Ah! ah! c’est toi, Jacques? dit-il, c’est bien toi? Quoiqu’il y ait quatre ans que je ne t’ai vu, je te reconnais, tun’es pas changé, brigand; c’est toujours ta grande face de vaurien. Mets-toi là et buvons un coup.
—Oui, me voilà encore ici; mais comment diable y es-tu, toi? Je te croyais juge, Houmain!
—Et moi, donc, je te croyais bien capitaine espagnol, Jacques!
—Ah! je l’ai été quelque temps, c’est vrai, et puis prisonnier; mais je m’en suis tiré assez joliment, et j’ai repris l’ancien état, l’état libre, la bonne vieille contrebande.
—Viva! viva!jaleo!s’écria Houmain; nous autres braves, nous sommes bons à tout. Ah ça! mais... tu as donc toujours passé par les autresports[15]? car je ne t’ai pas revu depuis que j’ai repris le métier.
—Oui, oui, j’ai passé par où tu ne passeras pas, va! dit Jacques.
—Et qu’apportes-tu?
—Une marchandise inconnue; mes mules viendront demain.
—Sont-ce les ceintures de soie, les cigares ou la laine?
—Tu le sauras plus tard, amigo, dit le spadassin; donne-moi l’outre, j’ai soif.
—Tiens, bois, c’est du vrai valdepenas!... Nous sommes si heureux ici, nous autres bandoleros! Ai!jaleo! jaleo[16]!bois donc, les amis vont venir.
—Quels amis? dit Jacques laissant retomber l’outre.
—Ne t’inquiète pas, bois toujours; je vais te conter ça, et puis nous chanterons la Tirana[17]andalouse!
L’aventurier prit l’outre et fit semblant de boire tranquillement.
—Quelle est donc cette grande diablesse que j’ai vue à ta porte? reprit-il; elle a l’air à moitié morte.
—Non, non; elle n’est que folle; bois toujours, je te conterai ça.
Et, prenant à sa ceinture rouge le long poignard dentelé de chaque côté en manière de scie, Houmain s’en servit pour retourner et enflammer la braise, et dit d’un air grave:
—Tu sauras d’abord, si tu ne le sais pas, que là-bas (il montrait le côté de la France) ce vieux loup de Richelieu les mène tambour battant.
—Ah! ah! dit Jacques.
—Oui; on l’appelle leroi du Roi. Tu sais? Cependant il y a un petit jeune homme qui est à peu près aussi fort que lui, et qu’on appelle M. le Grand. Ce petit bonhomme commande presque toute l’armée de Perpignan dans ce moment-ci, et il est arrivé il y a un mois; mais le vieux est toujours à Narbonne, et il est bien fin. Pour le Roi, il est tantôt comme ci, tantôt comme çà (en parlant, Houmain retournait sa main sur le dos et du côté de la paume); oui, entre le zist et le zest. Mais en attendant qu’il se décide, moi je suis pour le zist,c’est à dire Cardinaliste, et j’ai toujours fait les affaires de monseigneur, depuis la première qu’il me donna il y a bientôt trois ans. Je vais te la conter.
Il avait besoin de gens de caractère et d’esprit pour une petite expédition, et me fit chercher pour être lieutenant criminel.
—Ah! ah! c’est un joli poste, on me l’a dit.
—Oui, c’est un trafic comme le nôtre, où l’on vend la corde au lieu du fil; c’est moins honnête, car on tue plus souvent, mais aussi c’est plus solide: chaque chose a son prix.
—C’est juste, dit Jacques.
—Me voilà donc en robe rouge; je servis à en donner une jaune en soufre à un grand beau garçon qui était curé à Loudun, et qui était dans un couvent de nonnes comme un loup dans la bergerie: aussi il lui en cuisit.
—Ah! ah! ah! c’est fort drôle! s’écria Jacques en riant.
—Bois toujours, continua Houmain. Oui, je t’assure, Jago, que je l’ai vu,après l’affaire, réduit en petits tas noirs comme ce charbon, tiens, ce charbon-là au bout de mon poignard. Ce que c’est que de nous! voilà comme nous serons chez le diable.
—Oh! pas de ces plaisanteries-là! dit l’autre très gravement; vous savez bien que moi j’ai de la religion.
—Ah! je ne dis pas non: cela peut être, reprit Houmain du même ton. Richelieu est bien cardinal! mais, enfin, n’importe. Tu sauras que, comme j’étais rapporteur, cela me rapporta...
—Ah! de l’esprit, coquin!
—Oui, toujours un peu! Je dis donc que cela me rapporta cinq cents piastres; car Armand Duplessis paye bien son monde; il n’y a rien à dire, si ce n’est que l’argent n’est pas à lui; mais nous faisons tous comme cela. Alors, ma foi, j’ai voulu placer cet argent dans notre ancien négoce; je suis revenu ici. Le métier va bien, heureusement: il y a peine de mort contre nous, et la marchandise renchérit.
—Qu’est-ce que je vois là? s’écria Jacques; un éclair dans ce mois-ci!
—Oui, les orages vont commencer: il y en a déjà eu deux. Nous sommes dans le nuage; entends-tu les roulements? Mais ce n’est rien; va, bois toujours. Il est une heure du matin à peu près, nous achèverons l’outre et la nuit ensemble. Je te disais donc que je fis connaissance avec notre président, un grand drôle nommé Laubardemont. Je ne sais pas si tu le connais.
—Oui, oui, un peu, dit Jacques; c’est un fier avare; mais c’est égal, parle.
—Eh bien, comme nous n’avions rien de caché l’un pour l’autre, je lui dis mes petits projets de commerce, et lui recommandai, quand l’occasion des bonnes affaires se présenterait, de penser à son camarade du tribunal. Il n’y a pas manqué, je n’ai pas à me plaindre.
—Ah! ah! dit Jacques. Et qu’a-t-il fait?
—D’abord il y a deux ans qu’il m’a amené lui-même, en croupe, sa nièce, que tu as vue à la porte.
—Sa nièce! dit Jacques en se levant, et tu la traites comme une esclave!Demonio!
—Bois toujours, continua Houmain en attisant doucement la braise avec son poignard; c’est lui-même qui l’a désiré. Rassieds-toi.
Jacques se rassit.
—Je crois, poursuivit le contrebandier, qu’il n’aurait pas même été fâché de la savoir... tu m’entends. Il aurait mieux aimé la savoir sous la neige que dessus, mais il ne voulait pas l’y mettre lui-même, parce qu’il est bon parent, comme il le dit.
—Et comme je le sais, dit le nouveau venu, mais va...
—On conçoit qu’un homme comme lui, qui vit à la cour, n’aime pas avoir une nièce folle chez lui. C’est tout simple. Si j’avais continué aussi mon rôle d’homme de robe, j’en aurais fait autant en pareil cas. Mais ici nous ne représentons pas, comme tu vois, et jel’ai prise pourcriada[18]: elle a montré plus de bon sens que je n’aurais cru, quoiqu’elle n’ait presque jamais dit qu’un seul mot, et qu’elle ait fait la délicate d’abord. A présent, elle brosse un mulet comme un garçon. Elle a un peu de fièvre depuis quelques jours cependant; mais ça finira de manière ou d’autre. Ah ça! ne va pas dire à Laubardemont qu’elle vit encore: il croirait que c’est par économie que je l’ai gardée pour servante.
—Comment! est-ce qu’il est ici? s’écria Jacques.
—Bois toujours, reprit le flegmatique Houmain, qui donnait lui-même un grand exemple de cette leçon, sa phrase favorite, et commençait à fermer à demi les yeux d’un air tendre. C’est, vois-tu, la seconde affaire que j’ai avec ce petit bon Lombard dimon, démon, des monts, comme tu voudras. Je l’aime comme mes yeux, et je veux que nous buvions à sa santé ce petit vin de Jurançon quevoici; c’est le vin d’un luron, du feu roi Henri. Que nous sommes heureux ici! L’Espagne dans la main droite, la France dans la gauche, entre l’outre et la bouteille! La bouteille! j’ai quitté tout pour elle!
Et il fit sauter le goulot d’une bouteille de vin blanc. Après en avoir pris des longues gorgées, il continua, tandis que l’étranger le dévorait des yeux:
—Oui, il est ici, et il doit avoir froid aux pieds, car il court la montagne depuis la fin du jour avec des gardes à lui et nos camarades, tu sais, nosbandoleros, les vraiscontrabandistas.
—Et pourquoi courent-ils? dit Jacques.
—Ah! voilà le plaisant de l’affaire! dit l’ivrogne. C’est pour arrêter deux coquins qui veulent apporter ici soixante mille soldats espagnols en papier dans leur poche. Tu ne comprends pas peut-être à demi-mot, croquant! hein! eh bien, c’est pourtant comme je te dis, dans leur propre poche!
—Si, si, je comprends! dit Jacquesen tâtant son poignard dans sa ceinture et regardant la porte.
—Eh bien, enfant du diable, chantons la Tirana; prends ta bouteille, jette ton cigare, et chante.
A ces mots l’hôte, chancelant, se mit à chanter en espagnol, entrecoupant ses chants de rasades qu’il jetait dans son gosier en se renversant, tandis que Jacques, toujours assis, le regardait d’un œil sombre à la lueur du brasier, et méditait ce qu’il allait faire.