CHAPITRE XXIII

Moi qui suis contrebandier et qui n’ai peur de rien, me voilà. Je les défie tous, je veille sur moi-même, et on me respecte[19].Ai, ai, ai, jaleo!Jeunes filles, jeunes filles, qui veut m’acheter du fil noir?

La lueur d’un éclair entra par une petite lucarne, et remplit la chambre d’une odeur de soufre; une effroyabledétonation le suivit de près: la cabane trembla, et une poutre tomba en dehors.

—Oh! eh! la maison! s’écria le buveur; le diable est chez nous! les amis ne viennent donc pas?

—Chantons, dit Jacques en rapprochant le bât sur lequel il était assis de celui de Houmain.

Celui-ci but pour se raffermir, et reprit:

Jaleo! jaleo!mon cheval est fatigué! et moi je marche en courant près de lui.Aï! aï! aï! la ronde vient et la fusillade s’élève dans la montagne.Aï! aï! aï! mon petit cheval, tire-moi de ce danger.Vive! vive mon cheval! mon cheval qui a le chanfrein blanc!Jeunes filles,jaleo!jeunes filles, achetez-moi du fil noir[20]!

En achevant, il sentit son siège vaciller, et tomba à la renverse; Jacques, après s’en être débarrassé ainsi, s’élançait vers la porte, lorsqu’elle s’ouvrit, et son visage se heurta contre la figure pâle et glacée de la folle. Il recula.

—Le juge! dit-elle en entrant.

Et elle tomba étendue sur la terre froide.

Jacques avait déjà passé un pied par-dessus elle; mais une autre figure apparut, livide et surprise, celle d’un homme de grande taille, couvert d’un manteau ruisselant de neige. Il recula encore, et rit d’horreur et de rage. C’était Laubardemontsuivi d’hommes armés; ils se regardèrent.

—Eh! eh! ca...a...ma...ra...de coquin! dit Houmain, se relevant avec peine, serais-tu royaliste, par hasard?

Mais lorsqu’il vit ces deux hommes qui semblaient pétrifiés l’un par l’autre, il se tut comme eux, ayant la conscience de son ivresse, et s’approcha en trébuchant pour relever la folle, toujours étendue entre le juge et le capitaine. Le premier prit la parole.

—N’êtes-vous pas celui que nous poursuivions tout à l’heure?

—C’est lui, dirent les gens de sa suite tout d’une voix, l’autre est échappé.

Jacques recula jusqu’aux planches fendues qui formaient le mur chancelant de la case: s’enveloppant dans son manteau comme un ours acculé contre un arbre par une meute nombreuse, et voulant faire diversion et s’assurer un moment de réflexion, il répondit avec une voix forte et sombre:

—Le premier qui passera ce brasieret le corps de cette fille est un homme mort!

Et il tira un long poignard de son manteau. En ce moment, Houmain, agenouillé, retourna la tête de la jeune femme; les yeux en étaient fermés; il l’approcha du brasier, dont la lueur l’éclaira.

—Ah! grand Dieu! s’écria Laubardemont s’oubliant par effroi, Jeanne encore!

—Soyez tranquille, mon... on... seigneur, dit Houmain en essayant de soulever les longues paupières noires qui retombaient, et la tête qui se renversait comme un lin mouillé; soi...yez tranquille; ne...e...vou...ous fâchez pas, elle est bien morte, très morte.

Jacques posa le pied sur ce corps comme sur une barrière, et, se courbant avec un rire féroce sous le visage de Laubardemont, lui dit à demi-voix:

—Laisse-moi passer, et je ne te compromettrai pas, courtisan; je ne te dirai pas qu’elle fut ta nièce et que je suis ton fils.

Laubardemont se recueillit, regarda ses gens qui se pressaient autour de lui avec des carabines avancées, et leur faisant signe de se retirer à quelques pas, il répondit d’une voix très basse:

—Livre-moi le traité, et tu passeras.

—Le voilà dans ma ceinture; mais si l’on y touche, je t’appellerai mon père tout haut. Que dira ton maître?

—Donne-le-moi, et je te pardonnerai ta vie.

—Laisse-moi passer, et je te pardonnerai de me l’avoir donnée.

—Toujours le même, brigand?

—Oui, assassin!

—Que t’importe un enfant qui conspire? dit le juge.

—Que t’importe un vieillard qui règne? répondit l’autre.

—Donne-moi ce papier; j’ai fait serment de l’avoir.

—Laisse-le-moi, j’ai juré de le reporter.

—Quel peut être ton serment et ton Dieu? dit Laubardemont.

—Et le tien, reprit Jacques, est-ce le crucifix de fer rouge?

Mais, se levant entre eux, Houmain, riant et chancelant, dit au juge en lui frappant sur l’épaule:

—Vous êtes bien longtemps à vous expliquer, l’...ami; est-ce que vous le connaîtriez d’ancienne date? C’est... est un bon garçon.

—Moi! non! s’écria Laubardemont à haute voix, je ne l’ai jamais vu.

Pendant cet instant, Jacques, que protégeaient l’ivrogne et la petitesse de la chambre embarrassée, s’élança avec violence contre les faibles planches qui formaient le mur, d’un coup de talon en jeta deux dehors et passa par l’espace qu’elles avaient laissé. Tout ce côté de la cabane fut brisé, elle chancela tout entière: le vent y entra avec violence.

—Eh! eh! Demonio! santo Demonio! où vas-tu? s’écria le contrebandier; tu casses ma maison! et c’est le côté du Gave.

Tous s’approchèrent avec précaution, arrachèrent les planches qui restaient,et se penchèrent sur l’abîme. Ils contemplèrent un spectacle étrange: l’orage était dans toute sa force, et c’était un orage des Pyrénées; d’immenses éclairs partaient ensemble des quatre points de l’horizon, et leurs feux se succédaient si vite qu’on n’en voyait pas l’intervalle, et qu’ils paraissaient immobiles et durables: seulement la voûte flamboyante s’éteignait quelquefois tout à coup, puis reprenait ses lueurs constantes. Ce n’était plus la flamme qui semblait étrangère à cette nuit, c’était l’obscurité. L’on eût dit que, dans ce ciel naturellement lumineux, il se faisait des éclipses d’un moment: tant les éclairs étaient longs et tant leur absence était rapide! Les pics allongés et les rochers blanchis se détachaient sur ce fond rouge comme des blocs de marbre sur une coupole d’airain brûlant et simulant au milieu des frimas les prodiges du volcan; les eaux jaillissaient comme des flammes, les neiges s’écoulaient comme une lave éblouissante.

Dans leur amas mouvant se débattaitun homme, et ses efforts le faisaient entrer plus en avant dans le gouffre tournoyant et liquide; ses genoux ne se voyaient déjà plus; en vain il tenait embrassé un énorme glaçon pyramidal et transparent, que les éclairs faisaient briller comme un rocher de cristal; ce glaçon même fondait par sa base et glissait lentement sur la pente du rocher. On entendait sous la nappe de neige le bruit des quartiers de granit qui se heurtaient, en tombant, à des profondeurs immenses. Cependant on aurait pu le sauver encore; l’espace de quatre pieds à peine le séparait de Laubardemont.

—J’enfonce! s’écria-t-il; tends-moi quelque chose et tu auras le traité.

—Donne-le-moi, et je te tendrai ce mousquet, dit le juge.

—Le voilà, dit le spadassin, puisque le diable est pour Richelieu.

Et, lâchant d’une main son glissant appui, il jeta un rouleau de bois dans la cabane. Laubardemont y rentra, se précipitant sur le traité comme un loup sur sa proie. Jacques avait en vain étenduson bras; on le vit glisser lentement avec le bloc énorme et dégelé qui croulait sur lui, et s’enfoncer sans bruit dans les neiges.

—Ah! misérable! tu m’as trompé! s’écria-t-il; mais on ne m’a pas pris le traité... je te l’ai donné... entends-tu... mon père!

Il disparut sous la couche épaisse et blanche de la neige; on ne vit plus à sa place que cette nappe éblouissante que sillonnait la foudre en s’y éteignant; on n’entendit plus que les roulements du tonnerre et le sifflement des eaux qui tourbillonnaient contre les rochers, car les hommes groupés autour d’un cadavre et d’un scélérat, dans la chambre à demi-brisée, se taisaient glacés par l’horreur, et craignaient que Dieu ne vînt à diriger la foudre[21].

L’ABSENCE

L’absence est le plus grand des maux,Non pas pour vous, cruelle!La Fontaine.

L’absence est le plus grand des maux,Non pas pour vous, cruelle!La Fontaine.

L’absence est le plus grand des maux,Non pas pour vous, cruelle!

La Fontaine.

Qui de nous n’a trouvé du charme à suivre des yeux les nuages du ciel? Qui ne leur a envié la liberté de leurs voyages au milieu des airs, soit lorsque, roulés en masse par les vents et colorés par le soleil, ils s’avancent paisiblement comme une flotte de sombres navires dont la proue serait dorée; soit lorsque, parsemés en légers groupes, ils glissent avec vitesse, sveltes et allongés comme des oiseaux de passage, transparents comme de vastes opales détachées du trésor des cieux, ou bien éblouissants de blancheur comme les neiges des monts queles vents emportent sur leurs ailes? L’homme est un lent voyageur qui envie ces passagers rapides, rapides moins encore que son imagination; ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu’il aime par le souvenir ou l’espérance, ceux qui furent témoins de son bonheur ou de ses peines, et ces pays si beaux que l’on ne connaît pas, et où l’on croit tout rencontrer à la fois. Il n’est pas un endroit de la terre, sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec indifférence, qui n’ait été consacré dans la vie d’un homme et ne se peigne dans ses souvenirs; car, pareils à des vaisseaux délabrés, avant de trouver l’infaillible naufrage, nous laissons un débris de nous-mêmes sur tous les écueils.

Où vont-ils les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrénées? C’est le vent d’Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine enflammée; ils volent, ils roulent sur eux-mêmes en grondant, jettent des éclairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre àleur suite une longue traînée de pluie comme une robe vaporeuse. Dégagés avec efforts des défilés de rochers qui avaient un moment arrêté leur course, ils arrosent, dans le Béarn, le pittoresque patrimoine de Henri IV; en Guienne, les conquêtes de Charles VII; dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et de Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux domaine de Hugues Capet, s’arrêtèrent en murmurant sur les tours de Saint-Germain.

—Oh! madame, disait Marie de Mantoue à la Reine, voyez-vous quel orage vient du Midi?

—Vous regardez souvent de ce côté, ma chère, répondit Anne d’Autriche, appuyée sur le balcon.

—C’est le côté du soleil, madame.

—Et des tempêtes, dit la Reine, vous le voyez; croyez en mon amitié, mon enfant, ces nuages ne peuvent avoir rien vu d’heureux pour vous. J’aimerais mieux vous voir tourner les yeux vers le côté de la Pologne. Regardez à quelbeau peuple vous pourriez commander.

En ce moment, pour éviter la pluie qui commençait, le prince Palatin passait rapidement sous les fenêtres de la Reine avec une suite nombreuse de jeunes Polonais à cheval; leurs vestes turques, couvertes de boutons de diamants, d’émeraudes et de rubis, leurs manteaux verts et gris de lin, les hautes plumes de leurs chevaux et leur air d’aventure les faisaient briller d’un singulier éclat auquel la cour s’était habituée sans peine. Ils s’arrêtèrent un moment, et le prince salua deux fois, pendant que le léger animal qu’il montait marchait de côté, tournant toujours le front vers les princesses; se cabrant et hennissant, il agitait les crins de son cou et semblait saluer en mettant sa tête entre ses jambes; toute sa suite répéta cette même évolution en passant. La princesse Marie s’était d’abord jetée en arrière, de peur que l’on ne distinguât les larmes de ses yeux; mais ce spectacle brillant et flatteur la fit revenir sur le balcon, et elle ne put s’empêcher de s’écrier:

—Que le Palatin monte avec grâce ce joli cheval! Il semble n’y pas songer.

La Reine sourit:

—Il songe à celle qui serait sa reine demain si elle voulait faire un signe de tête et laisser tomber sur ce trône un regard de ses grands yeux noirs en amande, au lieu d’accueillir toujours ces pauvres étrangers avec ce petit air boudeur, et en faisant la moue comme à présent.

Anne d’Autriche donnait en parlant un petit coup d’éventail sur les lèvres de Marie, qui ne put s’empêcher de sourire aussi; mais à l’instant elle baissa la tête en se le reprochant, et se recueillit pour reprendre sa tristesse qui commençait à lui échapper. Elle eut même besoin de contempler encore les gros nuages qui planaient sur le château.

—Pauvre enfant, continua la Reine, tu fais tout ce que tu peux pour être bien fidèle et te bien maintenir dans la mélancolie de ton roman; tu te fais mal en ne dormant plus pour pleurer et en cessant de manger à table; tu passes lanuit à rêver ou à écrire; mais, je t’en avertis, tu ne réussiras à rien, si ce n’est à maigrir, à être moins belle et à n’être pas reine. Ton Cinq-Mars est un petit ambitieux qui s’est perdu.

Voyant Marie cacher sa tête dans son mouchoir pour pleurer encore, Anne d’Autriche rentra un moment dans sa chambre en la laissant au balcon, et feignit de s’occuper à chercher des bijoux dans sa toilette; elle revint bientôt lentement et gravement se remettre à la fenêtre; Marie était plus calme, et regardait tristement la campagne, les collines de l’horizon, et l’orage qui s’étendait peu à peu.

La Reine reprit avec un ton plus grave:

—Dieu a eu plus de bonté pour vous que vos imprudences ne le méritaient peut-être, Marie; il vous a sauvée d’un grand péril; vous aviez voulu faire de grands sacrifices, mais heureusement ils ne se sont pas accomplis comme vous l’aviez cru. L’innocence vous a sauvée de l’amour; vous êtes comme une personnequi, croyant se donner un poison mortel, n’aurait pris qu’une eau pure et sans danger.

—Hélas! madame, que voulez-vous me dire? Ne suis-je pas assez malheureuse?

—Ne m’interrompez pas, dit la Reine; vous allez voir avec d’autres yeux votre position présente. Je ne veux point vous accuser d’ingratitude envers le Cardinal; j’ai trop de raisons de ne pas l’aimer! j’ai moi-même vu naître la conjuration. Cependant vous pourriez, ma chère, vous rappeler qu’il fut le seul en France à vouloir, contre l’avis de la Reine-mère et de la cour, la guerre du duché de Mantoue, qu’il arracha à l’Empire et à l’Espagne et rendit au duc de Nevers votre père; ici, dans ce château même de Saint-Germain, fut signé le traité qui renversait le duc de Guastalla[22]. Vous étiez bien jeune alors... On a dû vous l’apprendre pourtant. Voici toutefois que, par amour uniquement (je veux lecroire comme vous), un jeune homme de vingt-deux ans est prêt à le faire assassiner...

—Oh! madame, il en est incapable. Je vous jure qu’il l’a refusé...

—Je vous ai priée, Marie, de me laisser parler. Je sais qu’il est généreux et loyal; je veux croire que, contre l’usage de notre temps, il ait assez de modération pour ne pas aller jusque-là, et le tuer froidement, comme le chevalier de Guise a tué le vieux baron de Luz, dans la rue. Mais sera-t-il le maître de l’empêcher s’il le fait prendre à force ouverte? c’est ce que nous ne pouvons savoir plus que lui! Dieu seul sait l’avenir. Du moins est-il sûr que pour vous il l’attaque, et, pour le renverser, prépare la guerre civile, qui éclate peut-être à l’heure même où nous parlons, une guerre sans succès! De quelque manière qu’elle tourne, il ne peut réussir qu’à faire du mal, carMonsieurva abandonner la conjuration.

—Quoi! madame...

—Ecoutez-moi, vous dis-je, j’en suiscertaine, je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage. Que fera le Grand-Ecuyer? Le Roi, il l’a bien jugé, est allé consulter le Cardinal. Le consulter, c’est lui céder; mais le traité d’Espagne a été signé: s’il est découvert, que fera seul M. de Cinq-Mars? Ne tremblez pas ainsi, nous le sauverons, nous sauverons ses jours, je vous le promets; il en est temps... j’espère...

—Ah! madame, vous espérez! je suis perdue! s’écria Marie affaiblie et s’évanouissant à moitié.

—Asseyons-nous, dit la Reine.

Et, se plaçant près de Marie, à l’entrée de la chambre, elle poursuivit:

—Sans douteMonsieurtraitera pour tous les conjurés en traitant pour lui, mais l’exil sera leur moindre peine, l’exil perpétuel. Voilà donc la duchesse de Nevers et de Mantoue, la princesse Marie de Gonzague, femme de M. Henri d’Effiat, marquis de Cinq-Mars, exilé!

—Eh bien, madame! je le suivrai dans l’exil: c’est mon devoir, je suis safemme!... s’écria Marie en sanglotant; je voudrais déjà l’y savoir en sûreté.

—Rêves de dix-huit ans! dit la Reine en soutenant Marie. Réveillez-vous, enfant, réveillez-vous, il le faut; je ne veux nier aucune des qualités de M. de Cinq-Mars. Il a un grand caractère, un esprit vaste, un grand courage; mais il ne peut plus être rien pour vous, et heureusement vous n’êtes ni sa femme ni même sa fiancée.

—Je suis à lui, madame, à lui seul...

—Mais sans bénédiction, reprit Anne d’Autriche, sans mariage enfin: aucun prêtre ne l’eût osé; le vôtre même ne l’a pas fait, et me l’a dit. Taisez-vous, ajouta-t-elle en posant ses deux belles mains sur la bouche de Marie, taisez-vous! Vous allez me dire que Dieu a entendu vos serments, que vous ne pouvez vivre sans lui, que vos destinées sont inséparables, que la mort seule peut briser votre union: propos de votre âge, délicieuses chimères d’un moment dont vous sourirez un jour, heureuse de ne pas avoir à les pleurer toute votrevie. De toutes ces jeunes femmes si brillantes que vous voyez autour de moi, à la cour, il n’en est pas une qui n’ait eu, à votre âge, quelque beau songe d’amour comme le vôtre, qui n’ait formé de ces liens que l’on croit indissolubles, et n’ait fait en secret d’éternels serments. Eh bien, ces songes sont évanouis, ces nœuds rompus, ces serments oubliés; et pourtant vous les voyez femmes et mères heureuses, entourées des honneurs de leur rang; elles viennent rire et danser tous les soirs... Je devine encore ce que vous voulez me dire... Elles n’aimaient pas autant que vous, n’est-ce pas? Eh bien, vous vous trompez, ma chère enfant; elles aimaient autant et ne pleuraient pas moins. Mais c’est ici que je dois vous apprendre à connaître ce grand mystère qui fait votre désespoir, parce que vous ignorez le mal qui vous dévore. Notre existence est double, mon amie: notre vie intérieure, celle de nos sentiments, nous travaille avec violence, tandis que la vie extérieure nous domine malgré nous. On n’est jamais indépendantedes hommes, et surtout dans une condition élevée. Seule, on se croit maîtresse de sa destinée; mais la vue de trois personnes qui surviennent nous rend toutes nos chaînes en nous rappelant notre rang et notre entourage. Que dis-je? soyez enfermée et livrée à tout ce que les passions vous feront naître de résolutions courageuses et extraordinaires, vous suggèreront de sacrifices merveilleux, il suffira d’un laquais qui viendra vous demander vos ordres pour rompre le charme et vous rappeler votre existence réelle. C’est ce combat entre vos projets et votre position qui vous tue; vous vous en voulez intérieurement, vous vous faites d’amers reproches.

Marie détourna la tête.

—Oui, vous vous croyez bien criminelle. Pardonnez-vous, Marie: tous les hommes sont des êtres tellement relatifs et dépendants les uns des autres, que je ne sais si les grandes retraites du monde, que nous voyons quelquefois, ne sont pas faites pour le monde même: le désespoir a sa recherche et la solitudesa coquetterie. On prétend que les plus sombres ermites n’ont pu se retenir de s’informer de ce qu’on disait d’eux. Ce besoin de l’opinion générale est un bien, en ce qu’il combat presque toujours victorieusement ce qu’il y a de déréglé dans notre imagination, et vient à l’aide des devoirs que l’on oublie trop aisément. On éprouve, vous le sentirez, j’espère, en reprenant son sort tel qu’il doit être, après le sacrifice de ce qui détournait de la raison, la satisfaction d’un exilé qui rentre dans sa famille, d’un malade qui revoit le jour et le soleil après une nuit troublée par le cauchemar. C’est ce sentiment d’un être revenu, pour ainsi dire, à son état naturel, qui donne le calme que vous voyez dans bien des yeux qui ont eu leurs larmes aussi; car il est peu de femmes qui n’aient connu les vôtres. Vous vous trouveriez parjure en renonçant à Cinq-Mars? Mais rien ne vous lie; vous vous êtes plus qu’acquittée envers lui en refusant, durant plus de deux années, les mains royales qui vous étaient présentées. Eh! qu’a-t-ilfait, après tout, cet amant si passionné? Il s’est élevé pour vous atteindre; mais l’ambition, qui vous semble ici avoir aidé l’amour, ne pourrait-elle pas s’être aidée de lui? Ce jeune homme me semble être bien profond, bien calme dans ses ruses politiques, bien indépendant dans ses vastes résolutions, dans ses monstrueuses entreprises, pour que je le croie uniquement occupé de sa tendresse. Si vous n’aviez été qu’un moyen au lieu d’un but, que diriez-vous?

—Je l’aimerais encore, répondit Marie. Tant qu’il vivra, je lui appartiendrai, madame.

—Mais tant que je vivrai, moi, dit la Reine avec fermeté, je m’y opposerai.

A ces derniers mots, la pluie et la grêle tombèrent sur le balcon avec violence; la Reine en profita pour quitter brusquement la porte et rentrer dans les appartements, où la duchesse de Chevreuse, Mazarin, Mmede Guémenée et le prince Palatin attendaient depuis un moment. La Reine marcha au-devant d’eux. Marie se plaça dans l’ombre prèsd’un rideau, afin qu’on ne vît pas la rougeur de ses yeux. Elle ne voulut point d’abord se mêler à la conversation trop enjouée; cependant quelques mots attirèrent son attention. La Reine montrait à la princesse de Guémenée des diamants qu’elle venait de recevoir de Paris.

—Quant à cette couronne, elle ne m’appartient pas, le Roi a voulu la faire préparer pour la future Reine de Pologne; on ne sait qui ce sera.

Puis, se tournant vers le prince Palatin:

—Nous vous avons vu passer, prince; chez qui donc alliez-vous?

—Chez Mllela duchesse de Rohan, répondit le Polonais.

L’insinuant Mazarin, qui profitait de tout pour chercher à deviner les secrets et à se rendre nécessaire par des confidences arrachées, dit en s’approchant de la Reine:

—Cela vient à propos quand nous parlions de la couronne de Pologne.

Marie, qui écoutait, ne put soutenir ce mot devant elle, et dit à Mmede Guémenée, qui était à ses côtés:

—Est-ce que M. de Chabot est roi de Pologne!

La Reine entendit ce mot, et se réjouit de ce léger mouvement d’orgueil. Pour en développer le germe, elle affecta une attention approbative pour la conversation qui suivit et qu’elle encourageait.

La princesse de Guémenée se récriait:

—Conçoit-on un semblable mariage? on ne peut le lui ôter de la tête. Enfin, cette même Mllede Rohan, que nous vîmes toutes si fière, après avoir refusé le comte de Soissons, le duc de Weymar et le duc de Nemours, n’épouser qu’un gentilhomme! cela fait pitié, en vérité! Où allons-nous? on ne sait ce que cela deviendra.

Mazarin ajoutait d’un ton équivoque:

—Eh quoi! est-ce bien vrai? aimer! à la cour! un amour véritable, profond! cela peut-il se croire?

Pendant ceci, la Reine continuait à fermer et rouvrir, en jouant, la nouvelle couronne.

—Les diamants ne vont bien qu’auxcheveux noirs, dit-elle; voyons, donnez votre front, Marie...

Mais elle va à ravir, continua-t-elle.

—On la croirait faite pour madame la princesse, dit le Cardinal.

—Je donnerais tout mon sang pour qu’elle demeurât sur ce front, dit le prince Palatin.

Marie laissa voir, à travers les larmes qu’elle avait encore sur les joues, un sourire enfantin et involontaire, comme un rayon de soleil à travers la pluie; puis, tout à coup, devenant d’une excessive rougeur, elle se sauva en courant dans les appartements.

On riait. La Reine la suivit des yeux, sourit, donna sa main à baiser à l’ambassadeur polonais, et se retira pour écrire une lettre.

LE TRAVAIL

Peu d’espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant trauaillé.Philippe de Comines.

Peu d’espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant trauaillé.Philippe de Comines.

Peu d’espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant trauaillé.

Philippe de Comines.

Un soir, devant Perpignan, il se passa une chose inaccoutumée. Il était dix heures et tout dormait. Les opérations lentes et presque suspendues du siège avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espagnols on s’occupait peu des Français, toutes les communications étant libres vers la Catalogne, comme en temps de paix; et dans l’armée française tous les esprits étaient travaillés par cette secrète inquiétude qui annonce les grands événements. Cependant tout était calme en apparence; on n’entendait que le bruit des pas mesurés dessentinelles. On ne voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumière rouge de la mèche toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout à coup les trompettes des Mousquetaires, des Chevau-légers et des Gens d’armes sonnèrent presque en même temps leboute selleetà cheval. Tous les factionnaires crièrent aux armes, et on vit les sergents de bataille, portant des flambeaux, aller de tente en tente, une longue pique à la main, pour réveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter. De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille; on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des escadrons, annonçant que la cavalerie faisait les mêmes dispositions. Après une demi-heure de mouvements, les bruits cessèrent, les flambeaux s’éteignirent et tout rentra dans le calme; seulement l’armée était debout.

Des flambeaux intérieurs faisaient briller comme une étoile l’une des dernières tentes du camp; on distinguait,en approchant, cette petite pyramide blanche et transparente; sur sa toile se dessinaient deux ombres qui allaient et venaient. Dehors plusieurs hommes à cheval attendaient; dedans étaient de Thou et Cinq-Mars.

A voir ainsi levé et armé à cette heure le pieux et sage de Thou, on l’aurait pris pour un des chefs de la révolte. Mais en examinant de plus près sa contenance sévère et ses regards mornes, on aurait compris bientôt qu’il la blâmait et s’y laissait conduire et compromettre par une résolution extraordinaire qui l’aidait à surmonter l’horreur qu’il avait de l’entreprise en elle-même. Depuis le jour où Henri d’Effiat lui avait ouvert son cœur et confié tout son secret, il avait vu clairement que toute remontrance était inutile auprès d’un jeune homme aussi fortement résolu. Il avait même compris plus que M. de Cinq-Mars ne lui avait dit, il avait vu dans l’union secrète de son ami avec la princesse Marie un de ces liens d’amour dont les fautes mystérieuses et fréquentes, lesabandons voluptueux et involontaires, ne peuvent être trop tôt épurés par les publiques bénédictions. Il avait compris ce supplice impossible à supporter plus longtemps d’un amant, maître adoré de cette jeune personne, et qui chaque jour était condamné à paraître devant elle en étranger et à recevoir les confidences politiques des mariages que l’on préparait pour elle. Le jour où il avait reçu son entière confession, il avait tout tenté pour empêcher Cinq-Mars d’aller dans ses projets jusqu’à l’alliance étrangère. Il avait évoqué les plus graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autre résultat que de rendre plus rude vis-à-vis de lui la résolution invincible de son ami. Cinq-Mars, on s’en souvient, lui avait dit durement: «Eh! vous ai-je prié de prendre part à la conjuration?» et lui, il n’avait voulu promettre que de ne pas le dénoncer, et il avait rassemblé toutes ses forces contre l’amitié pour dire: «N’attendez rien de plus de ma part si vous signez ce traité.» Cependant Cinq-Mars avait signé letraité, et de Thou était encore là, près de lui.

L’habitude de discuter familièrement les projets de son ami les lui avait peut-être rendus moins odieux; son mépris pour les vices du Cardinal-Duc, son indignation de l’asservissement des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice; les noms puissants et surtout les nobles caractères des personnages qui dirigeaient l’entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret à M. de Cinq-Mars, il se considérait comme pouvant accepter en détail toutes les confidences secondaires; et, depuis l’événement fortuit qui l’avait compromis chez Marion de Lorme parmi les conjurés, il se regardait comme lié par l’honneur avec eux, et engagé à un silence inviolable. Depuis ce temps il avait vu Monsieur, le duc de Bouillon et Fontrailles; ils s’étaient accoutumés à parler devant lui sans crainte, et lui à les entendre sans colère. A présent les dangers de sonami l’entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa conscience; mais il suivait Cinq-Mars partout où il allait, sans vouloir, par délicatesse excessive, hasarder désormais une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle. Il avait donné sa vie tacitement, et eût jugé indigne de tous deux de faire signe de la vouloir reprendre.

Le Grand-Écuyer était couvert de sa cuirasse, armé, et chaussé de larges bottes. Un énorme pistolet était posé sur sa table, entre deux flambeaux, avec sa mèche allumée; une montre pesante dans sa boîte de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d’un manteau noir, se tenait immobile, les bras croisés; Cinq-Mars se promenait, les bras derrière le dos, regardant de temps à autre l’aiguille trop lente à son gré; il entr’ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint:

—Je ne vois pas mon étoile en haut, dit-il, mais n’importe! elle est là, dans mon cœur.

—Le temps est sombre, dit de Thou.

—Dites que le temps s’avance. Il marche, mon ami, il marche; encore vingt minutes, et tout sera fait. L’armée attend le coup de pistolet pour commencer.

De Thou tenait à la main un crucifix d’ivoire, et portait ses regards tantôt sur la croix, tantôt au ciel.

—Voici l’heure, disait-il, d’accomplir le sacrifice; je ne me repens pas, mais que la coupe du péché a d’amertume pour mes lèvres! J’avais voué mes jours à l’innocence et aux travaux de l’esprit, et me voici prêt à commettre le crime et à saisir l’épée.

Mais, prenant avec force la main de Cinq-Mars:

—C’est pour vous, c’est pour vous, ajouta-t-il avec l’élan d’un cœur aveuglément dévoué; je m’applaudis de mes erreurs si elles tournent à votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans ma faute. Pardonnez-moi un moment de retour vers les idées habituelles de toute ma vie.

Cinq-Mars le regardait fixement, etune larme coulait lentement sur sa joue.

—Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur ma tête! Mais espérons que Dieu, qui pardonne à ceux qui aiment, sera pour nous; car nous sommes criminels: moi par amour, et vous par amitié.

Mais tout à coup, regardant la montre, il prit le long pistolet dans ses mains, et considéra la mèche fumante d’un air farouche. Ses longs cheveux tombaient sur son visage comme la crinière d’un jeune lion.

—Ne te consume pas, s’écria-t-il, brûle lentement! Tu vas allumer un incendie que toutes les vagues de l’Océan ne sauraient éteindre; la flamme va bientôt éclairer la moitié d’un monde, et il se peut qu’on aille jusqu’au bois des trônes. Brûle lentement, flamme précieuse, les vents qui t’agiteront sont violents et redoutables: l’amour et la haine. Conserve-toi, ton explosion va retentir au loin, et trouvera des échos dans la chaumière du pauvre et dans lepalais du Roi. Brûle, brûle, flamme chétive, tu es pour moi le sceptre et la foudre.

De Thou, tenant toujours la petite croix d’ivoire, disait à voix basse:

—Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera versé; nous combattrons le méchant et l’impie!

Puis, élevant la voix:

—Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triomphera seule. C’est Dieu qui a permis que le traité coupable ne nous parvînt pas: ce qui faisait le crime est anéanti, sans doute; nous combattrons sans l’étranger, et peut-être même ne combattrons-nous pas; Dieu changera le cœur du roi.

—Voici l’heure, voici l’heure! dit Cinq-Mars les yeux attachés sur la montre avec une sorte de rage joyeuse: encore quelques minutes, et les Cardinalistes du camp seront écrasés; nous marcherons sur Narbonne, il est là... Donnez ce pistolet.

A ces mots, il ouvrit brusquement sa tente et prit la mèche du pistolet.

—Courrier de Paris! courrier de la cour! cria une voix au dehors.

Et un homme couvert de sueur, haletant de fatigue, se jeta en bas de son cheval, entra, et remit une petite lettre à Cinq-Mars.

—De la Reine, monseigneur, dit-il.

Cinq-Mars pâlit, et lut:

«Monsieur le marquis de Cinq-Mars,

«Je vous fais cette lettre pour vous conjurer et prier de rendre à ses devoirs notre bien-aimée fille adoptive et amie, la princesse Marie de Gonzague, que votre affection détourne seule du royaume de Pologne à elle offert. J’ai sondé son âme; elle est bien jeune encore, etj’ai lieu de croirequ’elle accepterait la couronne avecmoins d’efforts et de douleur que vous ne le pensez peut-être.

«C’est pour elle que vous avez entrepris une guerre qui va mettre à feu et à sang mon beau et cher pays de France; je vous conjure et supplie d’agir engentilhomme, et de délier noblement la duchesse de Mantoue des promesses qu’elle aura pu vous faire. Rendez ainsi le repos à son âme et la paix à notre cher pays.

«La Reine, qui se jette à vos pieds, s’il le faut.

«Anne.»

Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table; son premier mouvement avait fait tourner le canon contre lui-même; cependant il le remit, et, saisissant vite un crayon, il écrivit sur le revers de la même lettre:

«Madame,

«Marie de Gonzague étant ma femme, ne peut être reine de Pologne qu’après ma mort; je meurs.

«Cinq-Mars.»

Et comme s’il n’eût pas voulu se donner un instant de réflexion, la mettant de force dans la main du courrier:

—A cheval! à cheval! lui dit-il d’un ton furieux: si tu demeures un instant de plus, tu es mort.

Il le vit partir et rentra.

Seul avec son ami, il resta un instant debout mais pâle, mais l’œil fixe et regardant la terre comme un insensé. Il se sentit chanceler.

—De Thou! s’écria-t-il.

—Que voulez-vous, ami, cher ami? je suis près de vous. Vous venez d’être grand, bien grand! sublime!

—De Thou! cria-t-il encore d’une voix étouffée.

Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre déraciné.

Les vastes tempêtes prennent différents aspects, selon les climats où elles passent; celles qui avaient une étendue terrible dans les pays du nord se rassemblent, dit-on, en un seul nuage sous la zone torride, d’autant plus redoutables qu’elles laissent à l’horizon toute sa pureté, et que les vagues en fureur réfléchissent encore l’azur du ciel en se teignant du sang de l’homme. Il en estde même des grandes passions: elles prennent d’étranges aspects, selon nos caractères; mais qu’elles sont terribles dans les cœurs vigoureux qui ont conservé leur force sous le voile des formes sociales! Quand la jeunesse et le désespoir viennent à se réunir, on ne peut dire à quelles fureurs ils se porteront, ou quelle sera leur résignation subite; on ne sait si le volcan va faire éclater la montagne, ou s’il s’éteindra tout à coup dans ses entrailles.

De Thou épouvanté releva son ami, le sang ruisselait par ses narines et ses oreilles; il l’aurait cru mort si des torrents de larmes n’eussent coulé de ses yeux; c’était le seul signe de sa vie: mais tout à coup il rouvrit ses paupières, regarda autour de lui, et, avec une force de tête extraordinaire, reprit toutes ses pensées et la puissance de sa volonté.

—Je suis en présence des hommes, dit-il, il faut en finir avec eux. Mon ami, il est onze heures et demie; l’heure du signal est passée; donnez pour moi l’ordre de rentrer dans les quartiers;c’était une fausse alerte que j’expliquerai ce soir même.

De Thou avait déjà senti l’importance de cet ordre: il sortit et revint sur-le-champ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme, et cherchant à faire disparaître le sang de son visage.

—De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirez-vous, vous me gênez.

—Je ne vous quitte pas, répondit celui-ci.

—Fuyez, vous dis-je, les Pyrénées ne sont pas loin. Je ne sais plus parler longtemps, même pour vous; mais si vous restez avec moi vous mourrez, je vous en avertis.

—Je reste, dit encore de Thou.

—Que Dieu vous préserve donc! reprit Cinq-Mars, car je n’y pourrai rien, ce moment passé. Je vous laisse ici. Appelez Fontrailles et tous les conjurés, distribuez-leur ces passeports, qu’ils s’enfuient sur-le-champ; dites-leur que tout est manqué et que je les remercie. Pour vous, encore une fois, partez avec eux, je vous le demande; mais, quoi quevous fassiez, sur votre vie, ne me suivez pas. Je vous jure de ne point me frapper moi-même.

A ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il s’élança brusquement hors de sa tente.

Cependant à quelques lieues de là se tenaient d’autres discours. A Narbonne, dans le même cabinet où nous vîmes autrefois Richelieu régler avec Joseph les intérêts de l’État, étaient encore assis ces deux hommes, à peu près les mêmes; le ministre, cependant fort vieilli par trois ans de souffrances, et le capucin aussi effrayé du résultat de ses voyages que son maître était tranquille.

Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes liées et entourées d’étoffes chaudes et fourrées, tenait sur ses genoux trois jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa robe rouge; de temps en temps il en prenait un, et le plaçait sur les autres pour perpétuer leurs jeux; il riait en les regardant; sur ses pieds était couchée leur mère, commeun énorme manchon et une fourrure vivante.

Joseph, assis près de lui, renouvelait le récit de tout ce qu’il avait entendu dans le confessionnal; pâlissant encore du danger qu’il avait couru d’être découvert ou tué par Jacques, il finit par ces paroles:

—Enfin, monseigneur, je ne puis m’empêcher d’être troublé jusqu’au fond du cœur lorsque je me rappelle les périls qui menaçaient et menacent encore Votre Eminence. Des spadassins s’offraient pour vous poignarder; je vois en France toute la cour soulevée contre vous, la moitié de l’armée et deux provinces; à l’étranger, l’Espagne et l’Autriche prêtes à fournir des troupes; partout des pièges ou des combats, des poignards ou des canons!...

Le Cardinal bâilla trois fois sans cesser son jeu, et dit:

—C’est un bien joli animal qu’un chat! c’est un tigre de salon: quelle souplesse! quelle finesse extraordinaire! Voyez ce petit jaune qui fait semblant de dormirpour que l’autre rayé ne prenne pas garde à lui, et tombe sur son frère; et celui-là, comme il le déchire! voyez comme il lui enfonce ses griffes dans le côté! Il le tuerait, je crois, il le mangerait, s’il était plus fort! C’est très plaisant! quels jolis animaux!

Il toussa, éternua assez longtemps, puis reprit:

—Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d’affaires qu’après mon souper; j’ai faim maintenant et ce n’est pas mon heure; mon médecin Chicot m’a recommandé la régularité, et j’ai ma douleur au côté. Voici quelle sera ma soirée, ajouta-t-il en regardant l’horloge: à neuf heures, nous règlerons les affaires de M. le Grand; à dix, je me ferai porter autour du jardin pour prendre l’air au clair de la lune; ensuite je dormirai une heure ou deux; à minuit, le Roi viendra, et à quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers ordres d’arrestations, condamnations ou autres que j’aurai à vous donner pour les provinces, Paris ou les armées de Sa Majesté.

Richelieu dit tout ceci avec le même son de voix et une prononciation uniforme, altérée seulement par l’affaiblissement de sa poitrine et la perte de plusieurs dents.

Il était sept heures du soir; le capucin se retira. Le Cardinal soupa avec la plus grande tranquillité, et quand l’horloge frappa huit heures et demie, il fit appeler Joseph, et lui dit lorsqu’il fut assis près de la table:

—Voilà donc tout ce qu’ils ont pu faire contre moi pendant plus de deux années! Ce sont de pauvres gens, en vérité! Le duc de Bouillon même, que je croyais assez capable, se perd tout à fait dans mon esprit par ce trait; je l’ai suivi des yeux, et, je te le demande, a-t-il fait un pas digne d’un véritable homme d’Etat? Le Roi,Monsieur, et tous les autres, n’ont fait que se monter la tête ensemble contre moi, et ne m’ont seulement pas enlevé un homme. Il n’y a que ce petit Cinq-Mars qui ait de la suite dans les idées; tout ce qu’il a fait était conduit d’une manière surprenante:il faut lui rendre justice, il avait des dispositions; j’en aurais fait mon élève sans la roideur de son caractère; mais il m’a rompu en visière, j’en suis bien fâché pour lui. Je les ai tous laissés nager plus de deux ans en pleine eau; à présent tirons le filet.

—Il en est temps, monseigneur, dit Joseph, qui souvent frémissait involontairement en parlant: savez-vous que de Perpignan à Narbonne le trajet est court? savez-vous que, si vous avez ici une forte armée, vos troupes du camp sont faibles et incertaines? que cette jeune noblesse est furieuse, et que le Roi n’est pas sûr?

Le Cardinal regarda l’horloge.

—Il n’est encore que huit heures et demie, mons Joseph; je vous ai déjà dit que je ne m’occuperais de cette affaire qu’à neuf heures. En attendant, comme il faut que justice se fasse, vous allez écrire ce que j’ai à vous dicter, car j’ai la mémoire fort bonne. Il reste encore au monde, je le vois sur mes notes, quatre des juges d’Urbain Grandier; c’était unhomme d’un vrai génie que cet Urbain Grandier, ajouta-t-il avec méchanceté (Joseph mordit ses lèvres); tous ses autres juges sont morts misérablement; il reste Houmain, qui sera pendu comme contrebandier; nous pouvons le laisser tranquille: mais voici cet horrible Lactance, qui vit en paix avec Barré et Mignon. Prenez une plume et écrivez à M. l’évêque de Poitiers:

«Monseigneur,

«Le bon plaisir de Sa Majesté est que les pères Barré et Mignon soient remplacés dans leurs cures, et envoyés dans le plus court délai dans la ville de Lyon, ainsi que le père Lactance, capucin, pour y être traduits devant un tribunal spécial, comme prévenus de quelques criminelles intentions envers l’Etat.»

Joseph écrivait aussi froidement qu’un Turc fait tomber une tête au geste de son maître.

Le Cardinal lui dit en signant la lettre:

—Je vous ferai savoir comment je veux qu’ils disparaissent; car il est important d’effacer toutes les traces de cet ancien procès. La Providence m’a bien servi en enlevant tous ces hommes; j’achève son ouvrage. Voici tout ce qu’en saura la postérité.

Et il lut au capucin cette page de ses Mémoires où il raconte la possession et les sortilèges du magicien[23].

Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s’empêcher de regarder l’horloge.

—Il te tarde d’en venir à M. le Grand, dit enfin le Cardinal; eh bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je n’ai pas mes raisons pour être tranquille? Tu crois que j’ai laissé aller ces pauvres conspirateurs trop loin? Non. Voici de petits papiers qui te rassureraient si tu les connaissais. D’abord, dans ce rouleau de bois creux, est le traité avec l’Espagne, saisi à Oloron. Jesuis très satisfait de Laubardemont: c’est un habile homme!

Le feu d’une féroce jalousie brilla sous les épais sourcils de Joseph.

—Ah! monseigneur, dit-il, ignore à quel homme il l’a arraché; il est vrai qu’il l’a laissé mourir, et sous ce rapport on n’a pas à se plaindre; mais enfin il était l’agent de la conjuration: c’était son fils.

—Dites-vous la vérité? dit le Cardinal d’un air sévère; oui, car vous n’oseriez pas mentir avec moi. Comment l’avez-vous su?

—Par les gens de sa suite, monseigneur: voici leurs rapports; ils comparaîtront.

Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta:

—Donc nous allons l’employer encore à juger nos conjurés, et ensuite vous en ferez ce que vous voudrez; je vous le donne.

Joseph, joyeux, reprit ses précieuses dénonciations et continua:

—Son Éminence parle de juger des hommes encore armés et à cheval?

—Ils n’y sont pas tous. Lis cette lettre deMonsieurà Chavigny; il demande grâce, il en a assez. Il n’osait même pas s’adresser à moi le premier jour, et n’élevait pas sa prière plus haut que les genoux d’un de mes serviteurs[24].

Mais le lendemain il a repris courage et m’a envoyé celle-ci à moi-même[25], et une troisième pour le Roi.

Son projet l’étouffait, il n’a pas pu le garder. Mais on ne m’apaise pas à si peu de frais, il me faut une confession détaillée, ou bien je le chasserai duroyaume. Je lui ai fait écrire ce matin[26].

Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, seigneur souverain de Sedan et général en chef des armées d’Italie, il vient d’être saisi par ses officiers au milieu de ses soldats, et s’était caché dans une botte de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins. Ils s’imaginèrent avoir le camp tout entier à leurs ordres, et il ne leur demeure attaché que les Compagnies rouges; tout le reste, étant àMonsieur, n’agira pas, et mes régiments les arrêteront. Cependant j’ai permis qu’on eût l’air de leur obéir. S’ils donnent le signal à onze heures et demie, ils seront arrêtés aux premiers pas, sinon le Roi meles livrera ce soir... N’ouvre pas tes yeux étonnés; il va me les livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s’est fait sans vous, Joseph; nous nous en passons fort bien, et, pendant ce temps-là, je ne vois pas que nous ayons reçu de grands services de vous; vous vous négligez.

—Ah! monseigneur, si vous saviez ce qu’il m’a fallu de peines pour découvrir le chemin des messagers du traité! Je ne l’ai su qu’en risquant ma vie entre ces deux jeunes gens...

Ici le Cardinal se mit à rire d’un air moqueur du fond de son fauteuil.

—Tu devais être bien ridicule et avoir bien peur dans cette boîte, Joseph, et je pense que c’est la première fois de ta vie que tu aies entendu parler d’amour. Aimes-tu ce langage-là, père Joseph? et, dis-moi, le comprends-tu bien clairement? Je ne crois pas que tu t’en fasses une idée très belle.

Richelieu, les bras croisés, regardait avec plaisir son capucin interdit, et poursuivit du ton persifleur d’un grandseigneur qu’il prenait quelquefois, se plaisant à faire passer les plus nobles expressions par les lèvres les plus impures:

—Voyons, Joseph, fais-moi une définition de l’amour selon tes idées. Qu’est-ce que cela peut être? car enfin, tu vois que cela existe ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n’a fait toutes ces petites conjurations que par amour. Tu l’as entendu toi-même de tes oreilles indignes. Voyons, qu’est-ce que l’amour? Moi, d’abord, je n’en sais rien.

Cet homme fut anéanti et regarda le parquet avec l’œil stupide de quelque animal ignoble. Après avoir cherché longtemps, il répondit enfin d’une voix traînante et nasillarde:

—Ce doit être quelque fièvre maligne qui égare le cerveau; mais, en vérité, monseigneur, je vous avoue que je n’y avais jamais réfléchi jusqu’ici, et j’ai toujours été embarrassé pour parler à une femme; je voudrais qu’on pût les retrancher de la société, car je ne vois pas à quoi elles servent, si ce n’est à faire découvrirdes secrets, comme la petite duchesse ou comme Marion de Lorme, que je ne puis trop recommander à Votre Éminence. Elle a pensé à tout, et a jeté avec beaucoup d’adresse notre petite prophétie au milieu de ces conspirateurs. Nous n’avons pas manqué lemerveilleux[27], cette fois, comme pour le siège d’Hesdin; il ne s’agira plus que de trouver une fenêtre par laquelle vous passerez le jour de l’exécution.

—Voilà encore de vos sottises, monsieur! dit le Cardinal; vous me rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je suis trop fort pour me servir du ciel, que cela ne vous arrive plus. Ne vous occupez que des gens que je vous donne: je vous ai fait votre part tout àl’heure. Quand le Grand-Écuyer sera pris, vous le ferez juger et exécuter à Lyon. Je ne veux plus m’en mêler, cette affaire est trop petite pour moi: c’est un caillou sous mes pieds, auquel je n’aurais pas dû penser si longtemps.

Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme qui, entouré d’ennemis armés, parlait de l’avenir comme d’un présent à sa disposition, et du présent comme d’un passé qu’il ne craignait plus. Il ne savait s’il devait le croire fou ou prophète, inférieur ou supérieur à l’humanité.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment, et, heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manière à courir les risques de tomber, s’écria d’un air fort troublé:

—Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan, et il a vu le camp en rumeur et vos ennemis à cheval...

—Ils mettront pied à terre, monsieur, répondit Richelieu en replaçant son tabouret; vous me paraissez manquer de calme.

—Mais... mais... monseigneur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert?

—Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-même, ainsi que Joseph.

—Monseigneur, une autre chose extraordinaire: le Roi vient.

—En effet, c’est extraordinaire, dit le ministre en regardant l’horloge; je ne l’attendais que dans deux heures. Sortez tous deux.

Bientôt on entendit un bruit de bottes et d’armes qui annonçait l’arrivée du prince. On ouvrit les deux battants; les gardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi parut.

Il marchait en s’appuyant sur une canne de jonc d’un côté, et de l’autre sur l’épaule de son confesseur, le père Sirmond, qui se retira et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci s’était levé avec la plus grande peine et ne put faire un pas au devant du Roi, parce que ses jambes malades étaient enveloppées. Il fit le geste d’aider le prince à s’asseoir près du feu, en face de lui. Louis XIII tombadans un grand fauteuil garni d’oreillers, demanda et but un verre d’élixir préparé pour le fortifier contre les évanouissements fréquents que lui causait sa maladie de langueur, fit un geste pour éloigner tout le monde, et seul avec Richelieu, lui parla d’une voix languissante:

—Je m’en vais, mon cher Cardinal; je sens que je m’en vais à Dieu: je m’affaiblis de jour en jour; ni l’été ni l’air du Midi ne m’ont rendu mes forces.

—Je précèderai Votre Majesté, répondit le ministre; la mort a déjà conquis mes jambes, vous le voyez; mais tant qu’il me restera la tête pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.

—Et je suis sûr que votre intention était d’ajouter: le cœur pour m’aimer, dit le Roi.

—Votre Majesté en peut-elle douter? répondit le Cardinal en fronçant le sourcil et se mordant les lèvres par l’impatience que lui donnait ce début.

—Quelquefois j’en doute, répondit le prince; tenez, j’ai besoin de vous parlerà cœur ouvert, et de me plaindre de vous à vous-même. Il y a deux choses que j’ai sur la conscience depuis trois ans: jamais je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret, et même, si quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions contraires à vos intérêts, c’eût été ce souvenir.

C’était là de cette sorte de franchise propre aux caractères faibles, qui se dédommagent ainsi, en inquiétant leur dominateur, du mal qu’ils n’osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu’il avait couru un grand danger; mais il vit en même temps le besoin de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune; et, pour faciliter l’explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations qu’il croyait les plus propres à impatienter le Roi.

—Non, non, s’écria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous ne m’aurez pas expliqué ces deux choses qui mereviennent toujours à l’esprit, et dont on me parlait dernièrement encore, et que je ne puis justifier par aucun raisonnement: je veux dire le procès d’Urbain Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse mère et même contre sa cendre.

—N’est-ce que cela, Sire? dit Richelieu. Sont-ce là mes seules fautes? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait être soustraite aux regards de Votre Majesté par ses détails horribles et dégoûtants de scandale. Il y eut, certes, un art, qui ne peut être regardé comme coupable, à nommermagiedes crimes dont le nom révolte la pudeur, dont le récit eût révélé à l’innocence de dangereux mystères; ce fut une sainte ruse, pour dérober aux yeux des peuples ces impuretés...

—Assez, c’en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, détournant la tête et baissant les yeux en rougissant; je ne puis en entendre davantage; je vous conçois, ces tableaux m’offenseraient; j’approuvevos motifs, c’est bon. On ne m’avait pas dit cela; on m’avait caché ces vices affreux. Vous êtes-vous assuré des preuves de ces crimes?

—Je les eus toutes entre les mains, Sire; et quant à la glorieuse Reine Marie de Médicis, je suis étonné que Votre Majesté oublie combien je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l’avouer, c’est à elle que je dus toute mon élévation; elle daigna la première jeter les yeux sur l’évêque de Luçon, qui n’avait alors que vingt-deux ans, pour l’approcher d’elle. Combien j’ai souffert lorsqu’elle me força de la combattre dans l’intérêt de Votre Majesté! Mais, comme ce sacrifice fut fait pour vous, je n’en eus et n’en aurai jamais aucun scrupule.

—Vous, à la bonne heure; mais moi! dit le prince avec amertume.

—Eh! Sire, s’écria le Cardinal, le Fils de Dieu[28]lui-même vous en donnal’exemple; c’est sur le modèle de toutes les perfections que nous réglâmes nos avis; et si les monuments dus aux précieux restes de votre mère ne sont pas encore élevés, Dieu m’est témoin que ce fut dans la crainte d’affliger votre cœur et de vous rappeler sa mort, que nous en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m’est permis de vous en parler! je dirai moi-même la première messe à Saint-Denis, quand nous l’y verrons déposée, si la Providence m’en laisse la force.

Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours froid, et le Cardinal, jugeant qu’il n’irait pas plus loin pour ce soir dans la persuasion, serésolut tout à coup à faire la plus puissante des diversions et à attaquer l’ennemi en face. Continuant donc à regarder fixement le Roi, il dit froidement:

—Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort?

—Moi? dit le Roi: on vous a trompé; j’ai bien entendu parler de conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose; mais je n’ai rien ordonné contre vous.

—Ce n’est pas ce que disent les conjurés, Sire; cependant j’en dois croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle que l’on se soit trompé. Mais quel avis daignez-vous me donner?

—Je... voulais vous dire franchement entre nous que vous feriez bien de prendre garde àMonsieur...

—Ah! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu’il vient de m’envoyer pour vous, et il semblerait avoir été coupable envers Votre Majesté même.

Le Roi, étonné, lut:

«Monseigneur,

«Je suis au désespoir d’avoir encore manqué à la fidélité que je dois à Votre Majesté; je la supplie très humblement d’agréer que je lui en demande un million de pardons, avec un compliment de soumission et de repentance.

«Votre très humble sujet,«Gaston.»

—Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria Louis; osaient-ils s’armer contre moi-même aussi?

—Aussi!dit tout bas le Cardinal, se mordant les lèvres; puis il reprit:—Oui, Sire, aussi; c’est ce que me ferait croire jusqu’à un certain point ce petit rouleau de papiers.

Et il tirait, en parlant, un parchemin roulé d’un morceau de bois de sureau creux, et le déployait sous les yeux du Roi.

—C’est tout simplement un traité avec l’Espagne, auquel, par exemple, jene crois pas que Votre Majesté ait souscrit. Vous pouvez en voir les vingt articles bien en règle[29]. Tout est prévu, la place de sûreté, le nombre des troupes, les secours d’hommes et d’argent.

—Les traîtres! s’écria Louis agité. Il faut les faire saisir: mon frère renonce et se repent; mais faites arrêter le duc de Bouillon...

—Oui, Sire.

—Ce sera difficile au milieu de son armée d’Italie.

—Je réponds de son arrestation sur ma tête, Sire: mais ne reste-t-il pas un autre nom?

—Lequel?... quoi?... Cinq-Mars! dit le Roi en balbutiant.

—Précisément, Sire, dit le Cardinal.

—Je le vois bien... Mais je crois que l’on pourrait...

—Écoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d’une voix tonnante, il faut que tout finisse aujourd’hui. Votre favoriest à cheval à la tête de son parti; choisissez entre lui et moi. Livrez l’enfant à l’homme ou l’homme à l’enfant, il n’y a pas de milieu.

—Eh! que voulez-vous donc si je vous favorise? dit le Roi.

—Sa tête et celle de son confident.

—Jamais... c’est impossible! reprit le Roi avec horreur et tombant dans la même irrésolution où il était avec Cinq-Mars contre Richelieu. Il est mon ami aussi bien que vous; mon cœur souffre de l’idée de sa mort. Pourquoi aussi n’étiez-vous pas d’accord tous les deux? pourquoi cette division? C’est ce qui l’a amené jusque-là. Vous avez fait mon désespoir: vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes!

Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant et peut-être versait-il des larmes; mais l’inflexible ministre le suivait des yeux comme on regarde sa proie, et sans pitié, sans lui accorder un moment pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus longtemps.

—Est-ce ainsi, disait-il, avec une parole dure et froide, que vous vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la bouche de votre confesseur? Vous me dites un jour que l’Église vous ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je n’ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent m’apprendre la conjuration, que les coupables eux-mêmes, par un coup de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l’aveu de leurs fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore; et c’est lui qui a tout conduit, c’est lui qui livre la France à l’étranger, qui renverse en un jour l’ouvrage de mes vingt années, soulève les Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de l’État, ressuscite des prétentions écrasées, et rallume enfin la Ligue éteinte par votre père; car c’est elle, ne vous y trompez pas, c’est elle qui relève toutes ses têtes contrevous. Êtes-vous prêt au combat? où donc est votre massue?

Le Roi, anéanti, ne répondait pas et cachait toujours sa tête dans ses mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit:

—Je crains qu’il ne vous vienne à l’esprit que c’est pour moi que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu’un tel adversaire m’importe beaucoup? En vérité, je ne sais à quoi il tient que je vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l’État dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que depuis vingt ans que je connais votre cour je ne suis pas sans m’être assuré quelque retraite où, malgré vous-même, je pourrais aller, de ce pas, achever les six mois peut-être qu’il me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que celui d’un tel règne! Que répondrez-vous, par exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant dès que je ne pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire, comme ils l’osèrentà Henri IV sur son trône: «Partagez-nous tous les grands gouvernements à titres héréditaires et de souveraineté, nous serons contents[30]!» Vous le ferez, je n’en doute pas, et c’est la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront délivré de Richelieu; et ce sera plus heureux peut-être, car pour gouverner l’Ile-de-France, qu’ils vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre nouveau ministre n’aura pas besoin de tant de papiers.


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