CHAPITRE XXV

En parlant, il poussa avec colère la vaste table qui remplissait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des portefeuilles sans nombre.

Louis fut tiré de son apathique méditation par l’excès d’audace de ce discours; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d’en prendre une autre.

—Eh bien, monsieur, dit-il, je répondrai que je veux régner par moi seul.

—A la bonne heure, dit Richelieu,mais je dois vous prévenir que les affaires du moment sont difficiles. Voici l’heure où l’on m’apporte mon travail ordinaire.

—Je m’en charge, reprit Louis, j’ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.

—Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous arrête, vous m’appellerez.

Il sonna: à l’instant même et comme s’ils eussent attendu le signal, quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement; car, nous l’avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix:

—Qu’on prenne les ordres de Sa Majesté.

Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution et fier d’avoir une fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l’ouvrage politique. Il fit le tour de l’immense table, et vit autant de portefeuillesque l’on comptait alors d’Empires, de Royaumes et de Cercles dans l’Europe; il en ouvrit un et le trouva divisé en cases dont le nombre égalait celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout était en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que chaque note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l’on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. Là, tout était confusion: sur des édits de bannissements et d’expropriation des Huguenots de la Rochelle se trouvaient jetés les traités avec Gustave-Adolphe et les Huguenots du Nord contre l’Empire; des notes sur le général Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert, étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu’ils renfermaient et la double interprétation qu’on eût pu donnerà chaque phrase de ses billets. Sur la marge de l’un d’eux étaient ces mots: «Sur quatre lignes de l’écriture d’un homme, on peut lui faire un procès criminel». Plus loin étaient entassés les dénonciations contre les Huguenots, les plans de république qu’ils avaient arrêtés; la division de la France en Cercles, sous la dictature annuelle d’un chef; le sceau de cet Etat projeté y était joint représentant un ange appuyé sur une croix, et tenant à la main la Bible, qu’il élevait sur son front. A côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés autrefois le même jour que l’évêque de Luçon (Richelieu). Parmi eux se trouvait le marquis de Bédémar, ambassadeur et conspirateur à Venise.

Louis XIII épuisait en vain ses forces sur des détails d’une autre époque, cherchant inutilement les papiers relatifs à la conjuration, et propres à lui montrer son véritable nœud et ce que l’on avait tenté contre lui-même, lorsqu’un petit homme d’une figure olivâtre, d’une taille courbée, d’une démarche contrainte etdévote, entra dans le cabinet: c’était un secrétaire d’Etat, nommé Desnoyers; il s’avança en saluant:

—Puis-je parler à Sa Majesté des affaires du Portugal? dit-il.

—D’Espagne, par conséquent, dit Louis; le Portugal est une province d’Espagne.

—De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons à l’instant. Et il lut:

«Don Juan, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, des Algarves, royaumes deçà d’Afrique, seigneur de la Guinée, conqueste, navigation et commerce de l’Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes...»

—Qu’est-ce que tout cela? dit le Roi; qui parle donc ainsi?

—Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronné il y a déjà une... il y a quelque temps, Sire, par un homme appelé Pinto. A peine remonté sur le trône, il tend la main à la Catalogne révoltée.

—La Catalogne se révolte aussi? Le roi Philippe IV n’a donc plus pour premier ministre le Comte-Duc?

—Au contraire, Sire, c’est parce qu’il l’a encore. Voici la déclaration des Etats-généraux catalans à Sa Majesté Catholique, contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupessacrilègesetexcommuniées. Le roi de Portugal...

—Dites le duc de Bragance, reprit Louis; je ne reconnais pas un révolté.

—Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller d’Etat, envoie à laprincipautéde Catalogne son neveu, D. Ignace de Mascarenas, pour s’emparer de la protection de ce pays (et de sa souveraineté peut-être, qu’il voudrait ajouter à celle qu’il vient de reconquérir). Or, les troupes de Votre Majesté sont devant Perpignan.

—Eh bien, qu’importe? dit Louis.

—Les Catalans ont le cœur plus français que portugais, Sire, et il est encore temps d’enlever cette tutelle au roi de... au duc de Portugal.

—Moi, soutenir des rebelles! vous osez!

—C’était le projet de Son Eminence, poursuivit le secrétaire d’Etat; l’Espagneet la France sont en pleine guerre d’ailleurs, et M. d’Olivarès n’a pas hésité à tendre la main de Sa Majesté Catholique à nos Huguenots.

—C’est bon; j’y penserai, dit le Roi; laissez-moi.

—Sire, les Etats-généraux de Catalogne sont pressés, les troupes d’Aragon marchent contre eux...

—Nous verrons... Je me déciderai dans un quart d’heure, répondit Louis XIII.

Le petit secrétaire d’Etat sortit avec un air mécontent et découragé. A sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes britanniques.

—Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté des ordres pour les affaires d’Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte d’Essex, viennent de faire lever le siège de Glocester; le prince Rupert a livré à Newbury une bataille désastreuse et peu profitable à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne. Le roi Charles Ierdemandedes secours que la Reine ne trouve plus en Hollande.

—Il faut envoyer des troupes à mon frère d’Angleterre, dit Louis. Mais il voulut voir les papiers précédents, et, en parcourant les notes du Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d’Angleterre, il avait écrit de sa main:

«Faut réfléchir longtemps et attendre:—les Communes sont fortes;—le Roi Charles compte sur les Ecossais; ils le vendront.

«Faut prendre garde. Il y a là un homme de guerre qui est venu voir Vincennes, et a dit qu’on «ne devrait jamais frapper les princes qu’à la tête.Remarquable», ajoutait le Cardinal. Puis il avait rayé ce mot, y substituant: «Redoutable».

Et plus bas:

«Cet homme domine Fairfax;—il fait l’inspiré; ce sera un grand homme.—Secours refusé;—argent perdu.»

Le Roi dit alors:—Non, non, ne précipitez rien, j’attendrai.

—Mais, Sire, dit Chavigny, les événements sont rapides; si le courrier retarde d’une heure, la perte du roi d’Angleterre peut s’avancer d’un an.

—En sont-ils là? demanda Louis.

—Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la main; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l’on rit.

—Mais un moment de bonheur peut tout sauver!

—Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.

—Laissez-moi, dit le Roi d’un ton d’humeur.

Le secrétaire d’Etat sortit lentement.

Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s’effraya du néant qu’il trouvait en lui-même. Il promena d’abord sa vue sur l’amas de papiers qui l’entourait, passant de l’un à l’autre, trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu’il inventait. Il se levaet, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l’Europe; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides; sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l’appelaient, et les cris de fureur des peuples; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d’un vertige qui refoula le sang vers son cœur.

—Richelieu! cria-t-il d’une voix étouffée en agitant une sonnette; qu’on appelle le Cardinal!

Et il tomba évanoui dans un fauteuil.

Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu’on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu’il eut entr’ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L’impassible ministre avaitfait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siège d’un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu’il put l’entendre, il reprit d’une voix sombre son terrible dialogue:

—Vous m’avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous?

Louis, renversé sur l’oreiller, entr’ouvrit les yeux et le regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre; cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.

—Régnez, dit-il d’une voix faible.

—Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l’implacable ministre en s’approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d’un mourant.

—Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.

—Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte: «Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou vifs».

Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal, et signa.

—Laissez-moi, par pitié! je meurs! dit-il.

—Ce n’est pas tout encore, continua celui qu’on appelle le grand politique; je ne suis pas sûr de vous; il me faut dorénavant des garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.

«Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne quitteront pas les armes; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté[31].»

De plus:

«Sa Majesté s’engage à remettre les deux Princes ses fils en otage entre lesmains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son attachement[32].»

—Mes enfants! s’écria Louis relevant sa tête, vous osez...

—Aimez-vous mieux que je me retire? dit Richelieu.

Le roi signa.

—Est-ce donc fini? dit-il avec un profond gémissement.

Ce n’était pas fini: une autre douleur lui était réservée.

La porte s’ouvrit brusquement et l’on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.

—Que voulez-vous, monsieur? dit-il en saisissant la sonnette pour appeler.

Le Grand-Écuyer était d’une pâleur égale à celle du Roi; et, sans daigner répondre à Richelieu, il s’avança d’un air calme vers Louis XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir sa sentence de mort.

Jeanniot del.Héliogr. Dujardin.

Jeanniot del.Héliogr. Dujardin.

—Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j’aivingt mille hommes à moi, dit Henri d’Effiat avec la voix la plus douce.

—Hélas! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait de telles choses?

—Oui, Sire, et c’est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute de me livrer, dit-il en la détachant et la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.

Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu’il n’appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris:

—Je me rends parce que je veux mourir, dit-il; mais je ne suis pas vaincu.

Le Cardinal serra les poings par fureur; mais il se contraignit.

—Et quels sont vos complices? dit-il.

Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement et entr’ouvrit les lèvres pour parler... Le Roi baissa la tête et souffrit en cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.

—Je n’en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.

Et il sortit de l’appartement.

Il s’arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha à celui-ci et lui dit:

—Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m’arrêter.

Tous se regardèrent sans oser l’approcher.

—Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.

—Je ne sais ce que je vois, dit le général; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n’ai l’ordre d’arrêter personne.

—Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut être que M. de Thou; hélas! à ce dévouement je le devine.

—Eh! ne t’avais-je pas aussi deviné? s’écria celui-ci en se montrant et se jetant dans ses bras.

LES PRISONNIERS

J’ai trouvé dans mon cœur le dessein de mon frère.Pichald,Léonidas.Mourir sans vider mon carquois!Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fangeCes bourreaux barbouilleurs de lois!André Chénier.

J’ai trouvé dans mon cœur le dessein de mon frère.Pichald,Léonidas.Mourir sans vider mon carquois!Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fangeCes bourreaux barbouilleurs de lois!André Chénier.

J’ai trouvé dans mon cœur le dessein de mon frère.

Pichald,Léonidas.

Mourir sans vider mon carquois!Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fangeCes bourreaux barbouilleurs de lois!

André Chénier.

Parmi ces vieux châteaux dont la France se dépouille à regret chaque année, comme des fleurons de sa couronne, il y en avait un d’un aspect sombre et sauvage sur la rive gauche de la Saône. Il semblait une sentinelle formidable placée à l’une des portes de Lyon, et tenait son nom de l’énorme rocher de Pierre-Encise, qui s’élève à pic comme une sorte de pyramide naturelle, et dont la cime, recourbée sur laroute et penchée jusque sur le fleuve, se réunissait jadis, dit-on, à d’autres roches que l’on voit sur la rive opposée, formant comme l’arche naturelle d’un pont; mais le temps, les eaux et la main des hommes n’ont laissé debout que le vieux amas de granit qui servait de piédestal à la forteresse, détruite aujourd’hui. Les archevêques de Lyon l’avaient élevée autrefois, comme seigneurs temporels de la ville, et y faisaient leur résidence; depuis, elle devint place de guerre, et, sous Louis XIII, une prison d’État. Une seule tour colossale, où le jour ne pouvait pénétrer que par trois longues meurtrières, dominait l’édifice; et quelques bâtiments irréguliers l’entouraient de leurs épaisses murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes de la roche immense et perpendiculaire.

Ce fut là que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, voulut bientôt incarcérer et conduire lui-même ses jeunes ennemis. Laissant Louis le précéder à Paris, il les enleva de Narbonne, lestraînant à sa suite pour orner son dernier triomphe, et venant prendre le Rhône à Tarascon, presque à son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir de la vengeance que les hommes ont osé nommer celui des dieux; étalant aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le fleuve avec lenteur sur des barques à rames dorées et pavoisées de ses armoiries et de ses couleurs, couché dans la première et remorquant ses deux victimes dans la seconde, au bout d’une longue chaîne.

Souvent le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles étaient dépouillées de leur tente, et l’on voyait dans l’une Richelieu, pâle et décharné, assis sur la poupe; dans celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l’un sur l’autre, et regardant s’écouler les flots rapides du fleuve. Jadis les soldats de César, qui campèrent sur ces mêmes bords, eussent cru voir l’inflexible batelier des enfers conduisant les ombres amies de Castor et Pollux: des chrétiens n’eurentpas même l’audace de réfléchir et d’y voir un prêtre menant ses deux ennemis au bourreau: c’était le premier ministre qui passait.

En effet, il passa, les laissant en garde à cette ville même où les conjurés avaient proposé de le faire périr. Il aimait à se jouer ainsi, en face, de la destinée, et à planter un trophée où elle avait voulu mettre sa tombe.

«Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette année, contre-mont la rivière du Rhône, dans un bateau où l’on avait bâti une chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d’or. Dans le bateau, il y avait une antichambre de même façon; à la proue et à l’arrière du bateau, il y avait quantité de soldats de ses gardes portant la casaque écarlate, en broderie d’or, d’argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Éminence était dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le cardinal Bigny et messeigneurs les évêques de Nantes et de Chartres yétaient avec quantité d’abbés et de gentilshommes en d’autres bateaux. Au-devant du sien, une frégate faisait la découverte des passagers, et après montait un autre bateau chargé d’arquebusiers et d’officiers pour les commander. Lorsqu’on abordait en quelque île, on mettait des soldats en icelle, pour voir s’il y avait des gens suspects; et n’y en rencontrant point, ils en gardaient les bords, jusques à ce que deux bateaux qui suivaient eussent passé; ils étaient remplis de noblesse et de soldats bien armés.

«Et après venait le bateau de Son Eminence, à la queue duquel était attaché un petit bateau dans lequel étaient MM. de Thou et Cinq-Mars, gardés par un exempt des gardes du Roi et douze gardes de Son Eminence. Après les bateaux venaient trois barques où étaient les hardes et la vaisselle d’argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et soldats.

«Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchaient deux compagnies de chevau-légers,et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais; il y avait un très beau régiment de gens de pied qui entrait dans les villes où Son Eminence devait entrer ou coucher. Il y avait plaisir d’ouïr les trompettes qui jouaient en Dauphiné avec les réponses de celles du Vivarais, et les redits des échos de nos rochers; on eût dit que tout jouait à mieux faire.»

Au milieu d’une nuit du mois de septembre 1642, tandis que tout semblait sommeiller dans l’inexpugnable tour des prisonniers, la porte de leur première chambre tourna sans bruit sur ses gonds, et sur le seuil parut un homme vêtu d’une robe brune ceinte d’une corde, ses pieds chaussés de sandales, et un paquet de grosses clefs à la main: c’était Joseph. Il regarda avec précaution sans avancer, et contempla en silence l’appartement du Grand-Ecuyer. D’épais tapis, de larges et splendides tentures voilaient les murs de la prison; un lit de damasrouge était préparé, mais le captif n’y était pas; assis près d’une haute cheminée, dans un grand fauteuil, vêtu d’une longue robe grise de la forme de celle des prêtres, la tête baissée, les yeux fixés sur une petite croix d’or, à la lueur tremblante d’une lampe, il était absorbé par une méditation si profonde, que le capucin eut le loisir d’approcher jusqu’à lui et de se placer debout face à face du prisonnier avant qu’il s’en aperçût. Enfin il leva la tête et s’écria:

—Que viens-tu faire ici, misérable?

—Jeune homme, vous êtes emporté, répondit d’une voix très basse le mystérieux visiteur; deux mois de prison auraient pu vous calmer. Je viens pour vous dire d’importantes choses: écoutez-moi; j’ai beaucoup pensé à vous, et je ne vous hais pas tant que vous croyez. Les moments sont précieux: je vous dirai tout en peu de mots. Dans deux heures on va venir vous interroger, vous juger et vous mettre à mort avec votre ami: cela ne peut manquer parce qu’il faut que tout se termine le même jour.

—Je le sais, dit Cinq-Mars, et j’y compte.

—Eh bien! je puis encore vous tirer d’affaire, car j’ai beaucoup réfléchi, comme je vous l’ai dit, et je viens vous proposer des choses qui vous seront agréables. Le Cardinal n’a pas six mois à vivre; ne faisons pas les mystérieux, entre nous il faut être francs: vous voyez où je vous ai amené pour lui, et vous pouvez juger par là du point où je le conduirai pour vous si vous voulez; nous pouvons lui retrancher ces six mois qui lui restent. Le Roi vous aime et vous rappellera près de lui avec transport quand il vous saura vivant; vous êtes jeune, vous serez longtemps heureux et puissant; vous me protégerez, vous me ferez cardinal.

L’étonnement rendit muet le jeune prisonnier, qui ne pouvait comprendre un tel langage et semblait avoir de la peine à y descendre de la hauteur de ses méditations. Tout ce qu’il put dire fut:

—Votre bienfaiteur! Richelieu!

Le capucin sourit et poursuivit tout bas en se rapprochant de lui:

—Il n’y a point de bienfaits en politique, il y a des intérêts, voilà tout. Un homme employé par un ministre ne doit pas être plus reconnaissant qu’un cheval monté par un écuyer ne l’est d’être préféré aux autres. Mon allure lui a convenu, j’en suis bien aise. A présent il me convient de le jeter à terre.

«Oui, cet homme n’aime que lui-même; il m’a trompé, je le vois bien, en reculant toujours mon élévation; mais encore une fois, j’ai des moyens sûrs de vous faire évader sans bruit; je peux tout ici. Je ferai mettre à la place des hommes sur lesquels il compte, d’autres hommes qu’il destinait à la mort, et qui sont ici près, dans la tour du Nord, la tour des oubliettes, qui s’avance là-bas au-dessus de l’eau. Ses créatures iront remplacer ces gens-là. J’envoie un médecin, un empirique qui m’appartient, au glorieux Cardinal, que les plus savants de Paris ont abandonné; si vousvous entendez avec moi, il lui portera un remède universel et éternel.

—Retire-toi, dit Cinq-Mars, retire-toi, religieux infernal! aucun homme n’est semblable à toi; tu n’es pas un homme! tu marches d’un pas furtif et silencieux dans les ténèbres, tu traverses les murailles pour présider à des crimes secrets; tu te places entre les cœurs des amants pour les séparer éternellement. Qui es-tu? tu ressembles à l’âme tourmentée d’un damné.

—Romanesque enfant! dit Joseph; vous auriez eu de grandes qualités sans vos idées fausses. Il n’y a peut-être ni damnation ni âme. Si celles des morts revenaient se plaindre, j’en aurais mille autour de moi, et je n’en ai jamais vu, même en songe.

—Monstre! dit Cinq-Mars à demi-voix.

—Voilà encore des mots, reprit Joseph; il n’y a point de monstre ni d’homme vertueux. Vous et M. de Thou, qui vous piquez de ce que vous nommez vertu, vous avez manqué de causer lamort de cent mille hommes peut-être, en masse et au grand jour, pour rien, tandis que Richelieu et moi nous en avons fait périr beaucoup moins, en détail, et la nuit, pour fonder un grand pouvoir. Quand on veut rester pur, il ne faut point se mêler d’agir sur les hommes, ou plutôt ce qu’il y a de plus raisonnable est de voir ce qui est, et de se dire comme moi: Il est possible que l’âme n’existe pas: nous sommes les fils du hasard; mais, relativement aux autres hommes, nous avons des passions qu’il faut satisfaire.

—Je respire! s’écria Cinq-Mars, il ne croit pas en Dieu!

Joseph poursuivit:

—Or, Richelieu, vous et moi, sommes nés ambitieux; il fallait donc tout sacrifier à cette idée!

—Malheureux! ne me confondez pas avec vous!

—C’est la vérité pure cependant, reprit le capucin; et seulement vous voyez à présent que notre système valait mieux que le vôtre.

—Misérable! c’était par amour...

—Non! non! non! non!... Ce n’est point cela. Voici encore des mots; vous l’avez cru peut-être vous-même, mais c’était pour vous; je vous ai entendu parler à cette jeune fille, vous ne pensiez qu’à vous-mêmes tous les deux; vous ne vous aimiez ni l’un ni l’autre: elle ne songeait qu’à son rang, et vous à votre ambition. C’est pour s’entendre dire qu’on est parfait et se voir adorer qu’on veut être aimé, c’est encore et toujours là le saint égoïsme qui est mon Dieu.

—Cruel serpent! dit Cinq-Mars, n’était-ce pas assez de nous faire mourir? pourquoi viens-tu jeter tes venins sur la vie que tu nous ôtes; quel démon t’a enseigné ton horrible analyse des cœurs?

—La haine de tout ce qui m’est supérieur, dit Joseph avec un rire bas et faux, et le désir de fouler aux pieds tous ceux que je hais, m’ont rendu ambitieux et ingénieux à trouver le côté faible de vos rêves. Il y a un ver qui rampe au cœur de tous ces beaux fruits.

—Grand Dieu! l’entends-tu? s’écria Cinq-Mars, se levant et étendant ses bras vers le ciel.

La solitude de sa prison, les pieuses conversations de son ami, et surtout la présence de la mort, qui vient comme la lumière d’un astre inconnu donner d’autres couleurs à tous les objets accoutumés de nos regards; les méditations de l’éternité, et (le dirons-nous?) de grands efforts pour changer ses regrets déchirants en espérances immortelles et pour diriger vers Dieu toute cette force d’aimer qui l’avait égaré sur la terre; tout avait fait en lui-même une étrange révolution; et, semblable à ces épis que mûrit subitement un seul coup de soleil, son âme acquit de plus vives lumières, exaltée par l’influence mystérieuse de la mort.

—Grand Dieu! répéta-t-il, si celui-ci et son maître sont des hommes, suis-je un homme aussi? Contemple, contemple deux ambitions réunies, l’une égoïste et sanglante, l’autre dévouée et sans tache; la leur soufflée par la haine, la nôtreinspirée par l’amour. Regarde, Seigneur, regarde, juge et pardonne. Pardonne, car nous fûmes bien criminels de marcher un seul jour dans la même voie à laquelle on ne donne qu’un nom sur la terre, quel que soit le but où elle conduise.

Joseph l’interrompit durement en frappant du pied.

—Quand vous aurez fini votre prière, dit-il, vous m’apprendrez si vous voulez m’aider, et je vous sauverai à l’instant.

—Jamais, scélérat impur, jamais, dit Henri d’Effiat, je ne m’associerai à toi et à un assassinat! Je l’ai refusé quand j’étais puissant, et sur toi-même.

—Vous avez eu tort: vous seriez maître à présent.

—Eh! quel bonheur aurais-je de mon pouvoir, partagé qu’il serait avec une femme qui ne me comprit pas, m’aima faiblement et me préféra une couronne? Après son abandon je n’ai pas voulu devoir ce qu’on nomme l’Autorité à la victoire; juge si je la recevrai du crime!

—Inconcevable folie! dit le capucin en riant.

—Tout avec elle, rien sans elle: c’était là toute mon âme.

—C’est par entêtement et par vanité que vous persistez; c’est impossible! reprit Joseph: ce n’est pas dans la nature.

—Toi qui veux nier le dévouement, reprit Cinq-Mars, comprends-tu du moins celui de mon ami?

—Il n’existe pas davantage; il a voulu vous suivre parce que...

Ici le capucin, un peu embarrassé, chercha un instant.

—Parce que... parce que... il vous a formé, vous êtes son œuvre... il tient à vous par amour-propre d’auteur... Il était habitué à vous sermonner, et il sent qu’il ne trouverait plus d’élève si docile à l’écouter et à l’applaudir... La coutume constante lui a persuadé que sa vie tenait à la vôtre... c’est quelque chose comme cela... il vous accompagne par routine... D’ailleurs ce n’est pas fini... nous verrons la suite et l’interrogatoire; il niera sûrement qu’il ait su la conjuration.

—Il ne le niera pas! s’écria impétueusement Cinq-Mars.

—Il la savait donc? vous l’avouez, dit Joseph triomphant; vous n’en aviez pas encore dit si long.

—O ciel! qu’ai-je fait? soupira Cinq-Mars en se cachant la tête.

—Calmez-vous: il est sauvé malgré cet aveu, si vous acceptez mon offre.

D’Effiat fut quelque temps sans répondre... le capucin poursuivit:

—Sauvez votre ami... la faveur du Roi vous attend, et peut-être l’amour égaré un moment...

—Homme, ou qui que tu sois, si tu as quelque chose en toi de semblable à un cœur, répondit le prisonnier, sauve-le; c’est le plus pur des êtres créés. Mais fais le emporter loin d’ici pendant son sommeil, car, s’il s’éveille, tu ne le pourras pas.

—A quoi cela me serait-il bon? dit en riant le capucin; c’est vous et votre faveur qu’il me faut.

L’impétueux Cinq-Mars se leva, et,saisissant le bras de Joseph, qu’il regardait d’un air terrible:

—Je l’abaissais en te priant pour lui: viens, scélérat! dit-il en soulevant une tapisserie qui séparait l’appartement de son ami du sien; viens et doute du dévouement et de l’immortalité des âmes... Compare l’inquiétude de ton triomphe au calme de notre défaite, la bassesse de ton règne à la grandeur de notre captivité, et ta veille sanglante au sommeil du juste.

Une lampe solitaire éclairait de Thou. Ce jeune homme était à genoux encore devant un prie-Dieu surmonté d’un vaste crucifix d’ébène; il semblait s’être endormi en priant; sa tête, penchée en arrière, était élevée encore vers la croix; ses lèvres souriaient d’un sourire calme et divin, et son corps affaissé reposait sur les tapis et le coussin du siège.

—Jésus! comme il dort! dit le capucin stupéfait, mêlant par oubli à ses affreux propos le nom céleste qu’il prononçait habituellement chaque jour.

Puis tout à coup il se retira brusquement,en portant la main à ses yeux, comme ébloui par une vision du ciel...

—Brou... brr... brr... dit-il en secouant la tête et se passant la main sur le visage... Tout cela est un enfantillage: cela me gagnerait si j’y pensais... Ces idées-là peuvent être bonnes, comme l’opium pour calmer...

Mais il ne s’agit pas de cela: dites oui ou non.

—Non, dit Cinq-Mars, le jetant à la porte par l’épaule; je ne veux point de la vie et ne me repens pas d’avoir perdu une seconde fois de Thou, car il n’en aurait pas voulu au prix d’un assassinat: et quand il s’est livré à Narbonne, ce n’était pas pour reculer à Lyon.

—Réveillez-le donc car voici les juges, dit d’une voix aigre et riante le capucin furieux.

En ce moment entrèrent, à la lueur des flambeaux et précédés par un détachement de Gardes écossaises, quatorze juges vêtus de leurs longues robes, et dont on distinguait mal les traits. Ils se rangèrent et s’assirent en silence à droiteet à gauche de la vaste chambre; c’étaient les commissaires délégués par le Cardinal-Duc pour cette sombre et solennelle affaire.—Tous hommes sûrs et deconfiancepour le Cardinal de Richelieu, qui, de Tarascon, les avait choisis et inscrits. Il avait voulu que le chancelier Séguier vînt à Lyon lui-même,pour éviter, dit-il dans les instructions ou ordres qu’il envoie au Roi Louis XIII par Chavigny, «pour éviter toutes les accroches qui arriveront s’il n’y est point. M. Marillac, ajoutait-il,fut à Nantes au procès de Chalais. M. de Château-Neuf, à Toulouse, à la mort de M. de Montmorency; et M. de Bellièvre, à Paris, au procès de M. de Biron. L’autorité et l’intelligence qu’ont ces messieurs des formes de justice est tout à fait nécessaire.»

Le chancelier Séguier vint donc à la hâte; mais en ce moment on annonça qu’il avait ordre de ne point paraître, de peur d’être influencé par le souvenir de son ancienne amitié pour le prisonnier, qu’il ne vit que seul à seul. Les commissaires et lui avaient d’abord, et rapidement,reçu les lâches dépositions du duc d’Orléans, à Villefranche, en Beaujolais, puis àVivey[33], à deux lieues de Lyon, où ce triste prince avait eu ordre de se rendre, tout suppliant et tremblant au milieu de ses gens, qu’on lui laissait par pitié, bien surveillé par les Gardes françaises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter à Gaston son rôle et ses réponses mot pour mot; et, moyennant cette docilité, on l’avait exempté en forme des confrontations trop pénibles avec MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et les commissaires avaient préparé M. de Bouillon, et, forts de leur travail préliminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les jeunes coupables que l’on ne voulait pas sauver.—L’histoire ne nous a conservé que les noms des conseillers d’État qui accompagnèrent Pierre Séguier, mais non ceux des autres commissaires, dont il est seulement dit qu’ils étaient six du Parlementde Grenoble et deux présidents. Le rapporteur conseiller d’État Laubardemont, qui les avait dirigés en tout, était à leur tête. Joseph leur parla souvent à l’oreille avec une politesse révérencieuse, tout en regardant en dessous Laubardemont avec une ironie féroce.

Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l’on se tut pour écouter la réponse du prisonnier.

Il parla d’une voix douce et calme.

—Dites à M. le chancelier que j’aurais le droit d’en appeler au Parlement de Paris et de récuser mes juges, parce qu’il y a parmi eux deux de mes ennemis, et à leur tête un de mes amis, M. Séguier lui-même, que j’ai conservé dans sa charge; mais je vous épargnerai bien des peines, Messieurs, en me reconnaissant coupable de toute la conjuration, par moi seul conçue et ordonnée. Ma volonté est de mourir. Je n’ai donc rien à ajouter pour moi; mais, si vous voulez être justes, vous laisserez la vie à celui que le Roi même a nommé le plushonnête homme de France, et qui ne meurt que pour moi.

—Qu’on l’introduise, dit Laubardemont.

Deux gardes entrèrent chez M. de Thou, et l’amenèrent.

Il entra et salua gravement avec un sourire angélique sur les lèvres, et embrassant Cinq-Mars:

—Voici donc enfin le jour de notre gloire! dit-il; nous allons gagner le ciel et le bonheur éternel.

—Nous apprenons, monsieur, dit Laubardemont, nous apprenons par la bouche même de M. de Cinq-Mars, que vous avez su la conjuration.

De Thou répondit à l’instant et sans aucun trouble, toujours avec un demi-sourire et les yeux baissés:

—Messieurs, j’ai passé ma vie à étudier les lois humaines, et je sais que le témoignage d’un accusé ne peut condamner l’autre. Je pourrais répéter aussi ce que j’ai déjà dit, que l’on ne m’aurait pas cru si j’avais dénoncé sans preuve le frère du Roi. Vous voyez donc quema vie et ma mort sont entre vos mains. Pourtant, lorsque j’ai bien envisagé l’une et l’autre, j’ai connu clairement que, de quelque vie que je puisse jamais jouir, elle ne pourrait être que malheureuse après la perte de M. de Cinq-Mars; j’avoue donc et confesse que j’ai su sa conspiration; j’ai fait mon possible pour l’en détourner.—Il m’a cru son ami unique et fidèle, et je ne l’ai pas voulu trahir; c’est pourquoi je me condamne par les lois qu’a rapportées mon père lui-même, qui me pardonne, j’espère.

A ces mots, les deux amis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

Cinq-Mars s’écriait:

—Ami! ami! que je regrette ta mort que j’ai causée! Je t’ai trahi deux fois, mais tu sauras comment.

Mais de Thou l’embrassant et le consolant, répondait en levant les yeux en haut:

—Ah! que nous sommes heureux de finir de la sorte! Humainement parlant je pourrais me plaindre de vous, monsieur, mais Dieu sait combien je vousaime! Qu’avons-nous fait qui nous mérite la grâce du martyre et le bonheur de mourir ensemble?

Les juges n’étaient pas préparés à cette douceur, et se regardaient avec surprise.

—Ah! si l’on me donnait seulement une pertuisane, dit une voix enrouée (c’était le vieux Grandchamp, qui s’était glissé dans la chambre, et dont les yeux étaient rouges de fureur), je déferais bien monseigneur de tous ces hommes noirs! disait-il.

Deux hallebardiers vinrent se mettre auprès de lui en silence; il se tut, et, pour se consoler, se mit à une fenêtre du côté de la rivière où le soleil ne se montrait pas encore, et il sembla ne plus faire attention à ce qui se passait dans la chambre.

Cependant Laubardemont, craignant que les juges ne vinssent à s’attendrir, dit à haute voix:

—Actuellement, d’après l’ordre de monseigneur le Cardinal, on va mettre ces deux messieurs à la gêne, c’est-à-direla question ordinaire et extraordinaire.

Cinq-Mars rentra dans son caractère par indignation, et, croisant les bras, fit, vers Laubardemont et Joseph, deux pas qui les épouvantèrent. Le premier porta involontairement la main à son front.

—Sommes-nous ici à Loudun? s’écria le prisonnier.

Mais de Thou, s’approchant, lui prit la main et la serra; il se tut, et reprit d’un ton calme en regardant les juges:

—Messieurs, cela me semble bien rude; un homme de mon âge et de ma condition ne devrait pas être sujet à toutes ces formalités. J’ai tout dit et je dirai tout encore. Je prends la mort à gré et de grand cœur: la question n’est donc point nécessaire. Ce n’est point à des âmes comme les nôtres que l’on peut arracher des secrets par les souffrances du corps. Nous sommes devenus prisonniers par notre volonté et à l’heure marquée par nous-mêmes; nous avons dit seulement ce qu’il fallait pournous faire mourir, vous ne sauriez rien de plus; nous avons ce que nous voulons.

—Que faites-vous, ami? interrompit de Thou?... Il se trompe, messieurs; nous ne refusons pas le martyre que Dieu nous offre, nous le demandons.

—Mais, disait Cinq-Mars, qu’avez-vous besoin de ces tortures infâmes pour conquérir le ciel? vous, martyr déjà, martyr volontaire de l’amitié! Messieurs moi seul je puis avoir d’importants secrets: mettez-moi seul à la question, si nous devons être traités comme les plus vils malfaiteurs.

—Par charité, messieurs, reprenait de Thou, ne me privez pas des mêmes douleurs que lui; je ne l’ai pas suivi si loin pour l’abandonner à cette heure précieuse, et ne pas faire tous mes efforts pour l’accompagner jusque dans le ciel.

Pendant ce débat, il s’en était engagé un autre entre Laubardemont et Joseph; celui-ci, craignant que la douleur n’arrachât le récit de son entretien, n’était pas d’avis de donner la question; l’autre netrouvant pas son triomphe complété par la mort, l’exigeait impérieusement. Les juges entouraient et écoutaient ces deux ministres secrets du grand ministre; cependant, plusieurs choses leur ayant fait soupçonner que le crédit du capucin était plus puissant que celui du juge, ils penchaient pour lui, et se décidèrent à l’humanité quand il finit par ces paroles prononcées à voix basse:

—Je connais leurs secrets; nous n’avons pas besoin de les savoir, parce qu’ils sont inutiles et qu’ils visent trop haut. M. le Grand n’a à dénoncer que le Roi, et l’autre la Reine; c’est ce qu’il vaut mieux ignorer. D’ailleurs, ils ne parleraient pas; je les connais, ils se tairaient, l’un par orgueil, l’autre par piété. Laissons-les: la torture les blessera; ils seront défigurés et ne pourront plus marcher; cela gâtera toute la cérémonie; il faut les conserver pour paraître.

Cette dernière considération prévalut; les juges se séparèrent pour aller délibéreravec le chancelier. En sortant, Joseph dit à Laubardemont:

—Je vous ai laissé assez de plaisir ici: maintenant vous allez encore avoir celui de délibérer, et vous irez interroger trois prévenus dans la tour du Nord.

C’étaient les trois juges d’Urbain Grandier.

Il dit, rit aux éclats, et sortit le dernier, poussant devant lui le maître des requêtes ébahi.

A peine le sombre tribunal eut-il défilé, que Grandchamp, délivré de ses deux estafiers, se précipita vers son maître, et, lui saisissant la main, lui dit:

—Au nom du ciel, venez sur la terrasse, monseigneur, je vous montrerai quelque chose; au nom de votre mère, venez...

Mais la porte s’ouvrit au vieil abbé Quillet presque dans le même instant.

—Mes enfants! mes pauvres enfants! criait le vieillard en pleurant; hélas! pourquoi ne m’a-t-on permis d’entrerqu’aujourd’hui? Cher Henri, votre mère, votre frère, votre sœur, sont ici cachés...

—Taisez-vous, monsieur l’abbé, disait Grandchamp; venez sur la terrasse, monseigneur.

Mais le vieux prêtre retenait son élève en l’embrassant.

—Nous espérons, nous espérons beaucoup la grâce.

—Je la refuserais, dit Cinq-Mars.

—Nous n’espérons que les grâces de Dieu, reprit de Thou.

—Taisez-vous, interrompit encore Grandchamp, les juges viennent.

En effet, la porte s’ouvrit encore à la sinistre procession, où Joseph et Laubardemont manquaient.

—Messieurs, s’écria le bon abbé s’adressant aux commissaires, je suis heureux de vous dire que je viens de Paris, que personne ne doute de la grâce de tous les conjurés. J’ai vu chez Sa Majesté,Monsieurlui-même. Et quant au duc de Bouillon, son interrogatoire n’est pas défav...

—Silence! dit M. de Ceton, lieutenant des Gardes écossaises.

Et les quatorze commissaires rentrèrent et se rangèrent de nouveau dans la chambre.

M. de Thou, entendant que l’on appelait le greffier criminel du présidial de Lyon pour prononcer l’arrêt, laissa éclater involontairement un de ces transports de joie religieuse qui ne se virent jamais que dans les martyrs et les saints aux approches de la mort; et s’avançant au devant de cet homme, il s’écria:

—Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!

Puis, prenant la main de Cinq-Mars il se mit à genoux et tête nue pour entendre l’arrêt, ainsi qu’il était ordonné. D’Effiat demeura debout, mais on n’osa le contraindre.

L’arrêt leur fut prononcé en ces mots:

«Entre le procureur général du Roi demandeur en cas de crime de lèse-majesté, d’une part;

«Et messire Henri d’Effiat de Cinq-Mars, Grand-Écuyer de France, âgé devingt-deux ans; et François-Auguste de Thou, âgé de trente-cinq ans, conseiller du Roi en ses conseils; prisonniers au château de Pierre-Encise de Lyon, défendeurs et accusés, d’autre part;

«Vu le procès extraordinairement fait à la requête dudit procureur général du Roi, à l’encontre desdits d’Effiat et de Thou, informations, interrogation, confessions, dénégations et confrontations, et copies reconnues du traité fait avec l’Espagne; considérant, la chambre déléguée:

«1oQue celui qui attente à la personne des ministres, des princes, est regardé par les lois anciennes et constitutions des Empereurs comme criminel de lèse-majesté;

«2oQue la troisième ordonnance du roi Louis XI porte peine de mort contre quiconque ne révèle pas une conjuration contre l’État;

«Les commissaires députés par Sa Majesté ont déclaré lesdits d’Effiat et de Thou atteints et convaincus de crime de lèse-majesté, savoir:

«Ledit d’Effiat de Cinq-Mars pour les conspirations et entreprises, ligues et traités faits par lui avec les étrangers contre l’Etat;

«Et ledit de Thou, pour avoir eu connaissance desdites entreprises;

«Pour réparation desquels crimes, les ont privés de tous honneurs et dignités, et les ont condamnés et condamnent à avoir la tête tranchée sur un échafaud, qui, pour cet effet, sera dressé en la place des Terreaux de cette ville;

«Ont déclaré et déclarent tous et un chacun de leur biens, meubles et immeubles, acquis et confisqués au Roi; et iceux par eux tenus immédiatement de la couronne, réunis au domaine d’icelle; sur iceux préalablement prise la somme de 60,000 livres applicables à œuvres pies.»

Après la prononciation de l’arrêt, M. de Thou dit à haute voix:

—Dieu soit béni! Dieu soit loué!

—La mort ne m’a jamais fait peur, dit froidement Cinq-Mars.

Ce fut alors que, suivant les formes,M. de Ceton, le lieutenant des Gardes écossaises, vieillard de soixante-six ans, déclara avec émotion qu’il remettait les prisonniers entre les mains du sieur Thomé, prévôt des marchands du Lyonnais, prit congé d’eux, et ensuite tous les gardes du corps, silencieux et les larmes aux yeux.

—Ne pleurez point, leur disait Cinq-Mars, les larmes sont inutiles; mais plutôt priez Dieu pour nous, et assurez-vous que je ne crains pas la mort.

Il leur serrait la main, et de Thou les embrassait. Après quoi ces gentilshommes sortirent les yeux humides de larmes et se couvrant le visage de leurs manteaux.

—Les cruels! dit l’abbé Quillet, pour trouver des armes contre eux, il leur a fallu fouiller dans l’arsenal des tyrans. Pourquoi me laisser entrer en ce moment?...

—Comme confesseur, monsieur, dit à voix basse un commissaire; car, depuis deux mois, aucun étranger n’a eu permission d’entrer ici...

Dès que les grandes portes furent refermées et les portières abaissées:

—Sur la terrasse, au nom du ciel! s’écria encore Grandchamp. Et il y entraîna son maître et de Thou. Le vieux gouverneur les suivit en boitant.

—Que nous veux-tu dans un moment semblable? dit Cinq-Mars avec une gravité pleine d’indulgence.

—Regardez les chaînes de la ville, dit le fidèle domestique.

Le soleil naissant colorait le ciel depuis un instant à peine. Il paraissait à l’horizon une ligne éclatante et jaune, sur laquelle les montagnes découpaient durement leurs formes d’un bleu foncé; les vagues de la Saône et les chaînes de la ville, tendues d’un bord à l’autre, étaient encore voilées par une légère vapeur qui s’élevait aussi de Lyon et dérobait à l’œil le toit des maisons. Les premiers jets de la lumière matinale ne coloraient encore que les points les plus élevés du magnifique paysage. Dans la cité, les clochers de l’hôtel de ville et de Saint-Nizier, sur les collines environnantes,les monastères des Carmes et de Sainte-Marie, et la forteresse entière de Pierre-Encise, étaient dorés de tous les feux de l’aurore. On entendait le bruit des carillons joyeux des villages. Les murs seuls de la prison étaient silencieux.

—Eh bien, dit Cinq-Mars, que nous faut-il voir? est-ce la beauté des plaines ou la richesse des villes? est-ce la paix de ces villages? Ah! mes amis, il y a partout là des passions et des douleurs comme celles qui nous ont amenés ici!

Le vieil abbé et Grandchamp se penchèrent sur le parapet de la terrasse pour regarder du côté de la rivière.

—Le brouillard est trop épais: on ne voit rien encore, dit l’abbé.

—Que notre dernier soleil est lent à paraître! disait de Thou.

—N’apercevez-vous pas en bas, au pied des rochers, sur l’autre rive, une petite maison blanche entre la porte d’Halincourt et le boulevard Saint-Jean? dit l’abbé.

—Je ne vois rien, répondit Cinq-Mars, qu’un amas de murailles grisâtres.

—Ce maudit brouillard est épais! reprenait Grandchamp toujours penché en avant, comme un marin qui s’appuie sur la dernière planche d’une jetée pour apercevoir une voile à l’horizon.

—Chut! dit l’abbé, on parle près de nous.

En effet, un murmure confus, sourd et inexplicable, se faisait entendre dans une petite tourelle adossée à la plate-forme de la terrasse. Comme elle n’était guère plus grande qu’un colombier, les prisonniers l’avaient à peine remarquée jusque-là.

—Vient-on déjà nous chercher? dit Cinq-Mars.

—Bah! bah! répondit Grandchamp, ne vous occupez pas de cela; c’est la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je rôde autour du fort, et j’ai vu tomber du monde de là dans l’eau, au moins une fois par semaine. Pensons à notre affaire: je vois une lumière à la fenêtre là-bas.

Une invincible curiosité entraîna cependant les deux prisonniers à jeter un regard sur la tourelle, malgré l’horreur de leur situation. Elle s’avançait, en effet, en dehors du rocher à pic et au-dessus d’un gouffre rempli d’une eau verte bouillonnante, sorte de source inutile, qu’un bras égaré de la Saône formait entre les rocs à une profondeur effrayante. On y voyait tourner rapidement la roue d’un moulin abandonné depuis longtemps. On entendit trois fois un craquement semblable à celui d’un pont-levis qui s’abaisserait et se relèverait tout à coup comme par ressort en frappant contre la pierre des murs: et trois fois on vit quelque chose de noir tomber dans l’eau et la faire rejaillir en écume à une grande hauteur.

—Miséricorde! seraient-ce des hommes? s’écria l’abbé en se signant.

—J’ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l’air, dit Grandchamp; ce sont des amis du Cardinal.

Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.

La lourde trappe gémit une quatrième fois. L’eau verte reçut avec bruit un fardeau qui fit crier l’énorme roue du moulin, un de ses larges rayons fut brisé et un homme embarrassé dans les poutres vermoulues parut hors de l’écume, qu’il colorait d’un sang noir, tourna deux fois en criant, et s’engloutit. C’était Laubardemont.

Pénétré d’une profonde horreur, Cinq-Mars recula.

—Il y a une Providence, dit Grandchamp: Urbain Grandier l’avait ajourné à trois ans. Allons, allons, le temps est précieux; messieurs, ne restez pas là immobiles. Que ce soit lui ou non, je n’en serais pas étonné, car ces coquins-là se mangent eux-mêmes comme les rats. Mais tâchons de leur enlever leur meilleur morceau. Vive Dieu! je vois le signal! nous sommes sauvés; tout est prêt; accourez de ce côté-ci, monsieur l’abbé. Voilà le mouchoir blanc à la fenêtre; nos amis sont préparés.

L’abbé saisit aussitôt la main de chacun des deux amis, et les entraîna du côtéde la terrasse où ils avaient d’abord attaché leurs regards.

—Ecoutez-moi tous deux, leur dit-il: apprenez qu’aucun des conjurés n’a voulu de la retraite que vous leur assuriez; ils sont tous accourus à Lyon, travestis en grand nombre; ils ont versé dans la ville assez d’or pour n’être pas trahis; ils veulent tenter un coup de main pour vous délivrer. Le moment choisi est celui où l’on vous conduira au supplice; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tête quand il faudra commencer.

Le bon abbé, moitié pleurant, moitié souriant par espoir, raconta que, lors de l’arrestation de son élève, il était accouru à Paris; qu’un tel secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n’y savait le lieu de la détention du Grand-Ecuyer; beaucoup le disaient exilé; et, lorsque l’on avait su l’accommodement deMonsieuret du duc de Bouillon avec le Roi, on n’avait plus douté que la vie des autres ne fût assurée, et l’on avait cessé de parler decette affaire, qui compromettait peu de personnes, n’ayant pas eu d’exécution. On s’était même en quelque sorte réjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et son territoire ajoutés au royaume, en échange des lettres d’abolitionaccordées à M. de Bouillon reconnu innocent, commeMonsieur; que le résultat de tous les arrangements avait fait admirer l’habileté du Cardinal et sa clémence envers les conspirateurs, qui, disait-on, avaient voulu sa mort. On faisait même courir le bruit qu’il avait fait évader Cinq-Mars et de Thou, s’occupant généreusement de leur retraite en pays étranger, après les avoir fait arrêter courageusement au milieu du camp de Perpignan.

A cet endroit du récit, Cinq-Mars ne put s’empêcher d’oublier sa résignation; et, serrant la main de son ami:

—Arrêter!s’écria-t-il; faut-il renoncer même à l’honneur de nous être livrés volontairement? Faut-il tout sacrifier, jusqu’à l’opinion de la postérité?

—C’était encore là une vanité, reprit de Thou en mettant le doigt sur sa bouche; mais chut! écoutons l’abbé jusqu’au bout.

Le gouverneur, ne doutant pas que le calme des deux jeunes gens ne vînt de la joie qu’ils ressentaient de leur fuite assurée, et voyant que le soleil avait à peine encore dissipé les vapeurs du matin, se livra sans contrainte à ce plaisir involontaire qu’éprouvent les vieillards en racontant des événements nouveaux, ceux mêmes qui doivent affliger. Il leur dit toutes ses peines infructueuses pour découvrir la retraite de son élève, ignorée de la cour et de la ville, où l’on n’osait pas même prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n’avait appris l’emprisonnement à Pierre-Encise que par la Reine elle-même, qui avait daigné le faire venir et le charger d’en avertir la maréchale d’Effiat et tous les conjurés, afin qu’ils tentassent un effort désespéré pour délivrer leur jeune chef. Anne d’Autriche avait même osé envoyer beaucoup de gentilshommesd’Auvergne et de la Touraine à Lyon pour aider à ce dernier coup.

—La bonne Reine! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis, et disait qu’elle donnerait tout ce qu’elle possède pour vous sauver; elle se faisait beaucoup de reproches d’une lettre, je ne sais quelle lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s’expliquait pas. Elle me dit qu’elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver, ne fût-ce que par pitié pour elle, à qui vous laisseriez des remords éternels.

—N’a-t-elle rien dit de plus? interrompit de Thou, qui soutenait Cinq-Mars pâlissant.

—Rien de plus, dit le vieillard.

—Et personne ne vous a parlé de moi? répondit le Grand-Écuyer.

—Personne, dit l’abbé.

—Encore, si elle m’eût écrit! dit Henri à demi-voix.

—Souvenez-vous donc, mon père, que vous êtes envoyé ici comme confesseur, reprit de Thou.

Cependant le vieux Grandchamp, auxgenoux de Cinq-Mars et le tirant par ses habits de l’autre côté de la terrasse, lui criait d’une voix entrecoupée:

—Monseigneur... mon maître... mon bon maître... les voyez-vous? les voilà... ce sont eux, ce sont elles... elles toutes...

—Eh! qui donc, mon vieil ami? disait son maître.

—Qui? grand Dieu! Regardez cette fenêtre, ne les reconnaissez-vous pas? Votre mère, vos sœurs, votre frère.

En effet, le jour entièrement venu lui fit voir dans l’éloignement des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs: l’une d’elles, vêtue de noir, étendait ses bras vers la prison, se retirait de la fenêtre comme pour reprendre des forces, puis, soutenue par les autres, reparaissait et ouvrait les bras, ou posait sa main sur son cœur.

Cinq-Mars reconnut sa mère et sa famille, et ses forces le quittèrent un moment. Il pencha la tête sur le sein de son ami, et pleura.

—Combien de fois me faudra-t-il donc mourir? dit-il.

Puis, répondant du haut de la tour par un geste de sa main à ceux de sa famille:

—Descendons vite, mon père, répondit-il au vieil abbé; vous allez me dire au tribunal de la pénitence, et devant Dieu, si le reste de ma vie vaut encore que je fasse verser du sang pour la conquérir.

Ce fut alors que Cinq-Mars dit à Dieu ce que lui seul et Marie de Mantoue ont connu de leurs secrètes et malheureuses amours. «Il remit à son confesseur, dit le P. Daniel, un portrait d’une grande dame tout entouré de diamants, lesquels durent être vendus, pour l’argent être employé en œuvres pieuses.»

Pour M. de Thou, après s’être aussi confessé, il écrivit une lettre[34]. «Après quoi (selon le récit de son confesseur) il me dit: «Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde: partons en paradis.» Et, se promenant dans lachambre à grands pas, il récitoit à haute voix le psaumeMiserere mei, Deus, etc., avec une ardeur d’esprit incroyable, et des tressaillements de tout son corps si violents qu’on eust dit qu’il ne touchoit pas la terre et qu’il alloit sortir de luy-mesme. Les gardes étoient muets à ce spectacle, qui les faisoit tous frémir de respect et d’horreur.»

Cependant tout était calme le 12 du même mois de septembre 1642 dans la ville de Lyon, lorsque, au grand étonnement de ses habitants, on vit arriver dès le point du jour, par toutes ses portes, des troupes d’infanterie et de cavalerie que l’on savait campées et cantonnées fort loin de là. Les Gardes françaises et suisses, les régiments de Pompadour, les Gens d’armes de Maurevert et les Carabins de La Roque, tous défilèrent en silence; la cavalerie, portant le mousquet appuyé sur le pommeau de la selle, vint se ranger autour du château de Pierre-Encise; l’infanterie forma la haiesur les bords de la Saône, depuis la porte du fort jusqu’à la place des Terreaux. C’était le lieu ordinaire des exécutions.

Quatre compagnies des bourgeois de Lyon, que l’on appellePennonnage, faisant environ onze ou douze cents hommes, «furent rangées, dit le journal de Montrésor, au milieu de la place des Terreaux, en sorte qu’elles enfermoient un espace d’environ quatre-vingts pas de chaque côté, dans lequel on ne laissoit entrer personne, sinon ceux qui étoient nécessaires.

«Au milieu de cet espace fut dressé un échafaud de sept pieds de haut et environ neuf pieds en quarré, au milieu duquel, un peu plus sur le devant, s’élevoit un poteau de la hauteur de trois pieds ou environ, devant lequel on coucha un bloc de la hauteur d’un demi-pied, si que la principale façade ou le devant de l’échafaud regardoit vers la boucherie des Terreaux, du côté de la Saône; contre lequel échafaud on dressa une petite échelle de huit échelons du côté des Dames de Saint-Pierre.»

Rien n’avait transpiré dans la ville sur le nom des prisonniers, les murs inaccessibles de la forteresse ne laissaient rien sortir ni rien pénétrer que dans la nuit, et les cachots profonds avaient quelquefois renfermé le père et le fils durant des années entières, à quatre pieds l’un de l’autre, sans qu’ils s’en doutassent. La surprise fut extrême à cet appareil éclatant, et la foule accourut, ne sachant s’il s’agissait d’une fête ou d’un supplice.

Ce même secret qu’avaient gardé les agents du ministre avait été aussi soigneusement caché par les conjurés, car leur tête en répondait.

Montrésor, Fontrailles, le baron de Beauvau, Olivier d’Entraigues, Gondi, le comte du Lude et l’avocat Fournier, déguisés en soldats, en ouvriers et en baladins, armés de poignards sous leurs habits, avaient jeté et partagé dans la foule plus de cinq cents gentilshommes et domestiques déguisés comme eux; des chevaux étaient préparés sur la route d’Italie, et des barques sur leRhône avaient été payées d’avance. Le jeune marquis d’Effiat, frère aîné de Cinq-Mars, habillé en chartreux, parcourait la foule, allait et venait sans cesse de la place des Terreaux à la petite maison où sa mère et sa sœur étaient enfermées avec la présidente de Pontac, sœur du malheureux de Thou. Il les rassurait, leur donnait un peu d’espérance, et revenait trouver les conjurés et s’assurer que chacun d’eux était disposé à l’action.

Chaque soldat formant la haie avait à ses côtés un homme prêt à le poignarder.

La foule innombrable entassée derrière la ligne des gardes les poussait en avant, débordait leur alignement, et leur faisait perdre du terrain. Ambrosio, domestique espagnol, qu’avait conservé Cinq-Mars, s’était chargé du capitaine des piquiers, et déguisé en musicien catalan, avait entamé une dispute avec lui, feignant de ne pas vouloir cesser de jouer de la vielle. Chacun était à son poste.

L’abbé de Gondi, Olivier d’Entraigueset le marquis d’Effiat étaient au milieu d’un groupe de poissardes et d’écaillères qui se disputaient et jetaient de grands cris. Elles disaient des injures à l’une d’elles, plus jeune et plus timide que ses mâles compagnes. Le frère de Cinq-Mars approcha pour écouter leur querelle.

—Eh! pourquoi, disait-elle aux autres, voulez-vous que Jean Le Roux, qui est un honnête homme, aille couper la tête à deux chrétiens, parce qu’il est boucher de son état? Tant que je serai sa femme, je ne le souffrirai pas, j’aimerais mieux...

—Eh bien! tu as tort, répondaient ses compagnes; qu’est-ce que cela te fait que la viande qu’il coupe se mange ou ne se mange pas? Il n’en est pas moins vrai que tu aurais cent écus pour faire habiller tes trois enfants à neuf. T’es trop heureuse d’êtrel’époused’un boucher. Profite donc, ma mignonne, de ce que Dieu t’envoie par la grâce de Son Éminence.


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