CHAPITRE XXVI

—Laissez-moi tranquille, reprenait la première, je ne veux pas accepter.J’ai vu ces beaux jeunes gens à la fenêtre, ils ont l’air doux comme des agneaux.

—Eh bien, est-ce qu’on ne tue pas tes agneaux et tes veaux? reprenait la femme Le Bon. Qu’il arrive donc du bonheur à une petite femme comme ça! Quelle pitié! quand c’est de la part du révérend capucin, encore!

—Que la gaieté du peuple est horrible! s’écria Olivier d’Entraigues étourdiment.

Toutes ces femmes l’entendirent et commencèrent à murmurer contre lui.

—Du peuple!disaient-elles; et d’où est donc ce petit maçon avec ce plâtre sur ses habits?

—Ah! interrompit une autre, tu ne vois pas que c’est quelque gentilhomme déguisé? Regarde ses mains blanches: ça n’a jamais travaillé.

—Oui, oui, c’est quelque petit conspirateur dameret; j’ai bien envie d’aller chercher M. le Chevalier du Guet pour le faire arrêter.

L’abbé Gondi sentit tout le danger de cette situation, et, se jetant d’un air decolère sur Olivier, avec toutes les manières d’un menuisier dont il avait pris le costume et le tablier, il s’écria en le saisissant au collet:

—Vous avez raison: c’est un petit drôle qui ne travaille jamais. Depuis deux ans que mon père l’a mis en apprentissage, il n’a fait que peigner ses cheveux blonds pour plaire aux petites filles. Allons, rentre à la maison!

Et, lui donnant des coups de latte, il lui fit percer la foule et revint se placer sur un autre point de la haie. Après avoir tancé le page étourdi il lui demanda la lettre qu’il disait avoir à remettre à M. de Cinq-Mars quand il serait évadé. Olivier l’avait depuis deux mois dans sa poche, et la lui donna.

—C’est d’un prisonnier à un autre, dit-il; car le chevalier de Jars, en sortant de la Bastille, me l’a envoyée de la part d’un de ses compagnons de captivité.

—Ma foi, dit Gondi, il peut y avoir quelque secret important pour notre ami;je la décachette, vous auriez dû y penser plus tôt.

—Ah! bah! c’est du vieux Bassompierre. Lisons.

«Mon cher enfant,

«J’apprends du fond de la Bastille, où je suis encore, que vous voulez conspirer contre ce tyran de Richelieu, qui ne cesse d’humilier notre bonne vieille Noblesse et les Parlements, et de saper dans ses fondements l’édifice sur lequel reposait l’Etat. J’apprends que les Nobles sont mis à la taille, et condamnés par de petits juges contre les privilèges de leur condition, forcés à l’arrière-ban contre les pratiques anciennes...»

—Ah! le vieux radoteur! interrompit le page en riant aux éclats.

—Pas si sot que vous croyez; seulement il est un peu reculé pour notre affaire.

«Je ne puis qu’approuver ce généreux projet, et je vous prie de me bailler advis de tout...»

—Ah! le vieux langage du dernier règne! dit Olivier; il ne savait pas écrire:me faire expert de toutes choses, comme on dit à présent.

—Laissez-moi lire, pour Dieu, dit l’abbé; dans cent ans on se moquera ainsi de nos phrases.

Il poursuivit:

«Je puis bien vous conseiller nonobstant mon grand âge, en vous racontant ce qui m’advint en 1560.»

—Ah! ma foi, je n’ai pas le temps de m’ennuyer à lire tout. Voyons la fin.

«Quand je me rappelle mon dîner chez madame la maréchale d’Effiat, votre mère, et que je me demande ce que sont devenus tous les convives, je m’afflige véritablement. Mon pauvre Puy-Laurens est mort à Vincennes, de chagrin d’être oublié parMonsieurdans cette prison; de Launay tué en duel, et j’en suis marri; car, malgré que je fusse mal satisfait de mon arrestation, il y mit de la courtoisie, et je l’ai toujours tenu pour un galant homme. Pour moi, me voilà sous clef jusqu’à la fin de la vie de M. leCardinal; aussi, mon enfant nous étions treize à table: il ne faut pas se moquer des vieilles croyances. Remerciez Dieu de ce que vous êtes le seul auquel il ne soit pas arrivé malencontre...»

—Encore un à-propos! dit Olivier en riant de tout son cœur; et, cette fois, l’abbé de Gondi ne put tenir son sérieux malgré ses efforts.

Ils déchirèrent la lettre inutile, pour ne pas prolonger encore la détention du pauvre maréchal si elle était trouvée, et se rapprochèrent de la place des Terreaux et de la haie des gardes qu’ils devaient attaquer lorsque le signal du chapeau serait donné par le jeune prisonnier.

Ils virent avec satisfaction tous leurs amis à leur poste, et prêts à jouer des couteaux, selon leur propre expression. Le peuple, en se pressant autour d’eux, les favorisait sans le vouloir. Il survint près de l’abbé une troupe de jeunes demoiselles vêtues de blanc et voilées; elles allaient à l’église pour communier, et les religieuses qui les conduisaient,croyant comme tout le peuple que ce cortège était destiné à rendre les honneurs à quelque grand personnage, leur permirent de monter sur de larges pierres de taille accumulées derrière les soldats. Là elles se groupèrent avec la grâce de cet âge, comme vingt belles statues sur un seul piédestal. On eût dit ces vestales que l’antiquité conviait aux sanglants spectacles des gladiateurs. Elles se parlaient à l’oreille en regardant autour d’elles, riaient et rougissaient ensemble, comme font les enfants.

L’abbé de Gondi vit avec humeur qu’Olivier allait encore oublier son rôle de conspirateur et son costume de maçon pour leur lancer des œillades et prendre un maintien trop élégant et des gestes trop civilisés pour l’état qu’on devait lui supposer: il commençait déjà à s’approcher d’elles en bouclant ses cheveux avec ses doigts, lorsque Fontrailles et Montrésor survinrent par bonheur sous un habit de soldats suisses; un groupe de gentilshommes, déguisés en mariniers, lessuivait avec des bâtons ferrés à la main; ils avaient sur le visage une pâleur qui n’annonçait rien de bon. On entendit une marche sonnée par des trompettes.

—Restons ici, dit l’un d’eux à sa suite; c’est ici.

L’air sombre et le silence de ces spectateurs contrastaient singulièrement avec les regards enjoués et curieux des jeunes filles et leurs propos enfantins.

—Ah! le beau cortège! criaient-elles: voilà au moins cinq cents hommes avec des cuirasses et des habits rouges, sur de beaux chevaux; ils ont des plumes jaunes sur leurs grands chapeaux.—Ce sont des étrangers, des Catalans, dit un garde-française.—Qui conduisent-ils donc?—Ah! voici un beau carrosse doré! mais il n’y a personne dedans.

—Ah! je vois trois hommes à pied: où vont-ils?

—A la mort! dit Fontrailles d’une voix sinistre qui fit taire toutes les voix. On n’entendit plus que les pas lents des chevaux qui s’arrêtèrent tout à coup parun de ces retards qui arrivent dans la marche de tout cortège. On vit alors un douloureux et singulier spectacle. Un vieillard à la tête tonsurée marchait avec peine en sanglotant, soutenu par deux jeunes gens d’une figure intéressante et charmante, qui se donnaient une main derrière ses épaules voûtées, tandis que de l’autre chacun d’eux tenait l’un de ses bras. Celui qui marchait à sa gauche était vêtu de noir; il était grave et baissait les yeux. L’autre beaucoup plus jeune, était revêtu d’une parure éclatante[35]: un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges dentelles d’or et portant des manches bouffantes et brodées, le couvrait du cou à la ceinture, habillement assez semblable au corset des femmes; le reste de ses vêtements en velours noir brodé de palmes d’argent, des bottines grisâtres à talons rouges, où s’attachaient des éperons d’or; un manteau d’écarlate chargé deboutons d’or, tout rehaussait la grâce de sa taille élégante et souple. Il saluait à droite et à gauche de la haie avec un sourire mélancolique.

Un vieux domestique, avec des moustaches et une barbe blanches, suivait, le front baissé, tenant en main deux chevaux de bataille caparaçonnés.

Les jeunes demoiselles se taisaient; mais elles ne purent retenir leurs sanglots en les voyant.

—C’est donc ce pauvre vieillard qu’on mène à la mort? s’écrièrent-elles; ses enfants le soutiennent.

—A genoux! mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.

—A genoux! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve.

Tous les conjurés répétèrent:—A genoux! à genoux! et donnèrent l’exemple au peuple qui les imita en silence.

—Nous pouvons mieux voir ses mouvements à présent, dit tout bas Gondi à Montrésor: levez-vous; que fait-il?

—Il est arrêté et parle de notre côtéen nous saluant; je crois qu’il nous reconnaît.

Toutes les maisons, les fenêtres, les murailles, les toits, les échafauds dressés, tout ce qui avait vue sur la place était chargé de personnes de toute condition et de tout âge.

Le silence le plus profond régnait sur la foule immense; on eût entendu les ailes du moucheron des fleuves, le souffle du moindre vent, le passage des grains de poussière qu’il soulève; mais l’air était calme, le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le peuple écoutait. On était proche de la place des Terreaux; on entendit des coups de marteau sur les planches, puis la voix de Cinq-Mars.

Un jeune chartreux avança sa tête pâle entre deux gardes; tous les conjurés se levèrent au-dessus du peuple à genoux, chacun d’eux portant la main à sa ceinture ou dans son sein et serrant de près le soldat qu’il devait poignarder.

—Que fait-il? dit le chartreux; a-t-il son chapeau sur la tête?

—Il jette son chapeau à terre loin de lui, dit paisiblement l’arquebusier qu’il interrogeait.

LA FÊTE

Mon Dieu! qu’est-ce que ce monde?(Dernières paroles de M. de Cinq-Mars.)

Mon Dieu! qu’est-ce que ce monde?(Dernières paroles de M. de Cinq-Mars.)

Mon Dieu! qu’est-ce que ce monde?

(Dernières paroles de M. de Cinq-Mars.)

Le jour même du cortège sinistre de Lyon, et durant les scènes que nous venons de voir, une fête magnifique se donnait à Paris, avec tout le luxe et le mauvais goût du temps. Le puissant Cardinal avait voulu remplir à la fois de ses pompes les deux premières villes de France.

Sous le nom d’ouverture du Palais-Cardinal, on annonça cette fête donnée au Roi et à toute la cour. Maître del’empire par la force, il voulut encore l’être des esprits par la séduction, et, las de dominer, il espéra plaire. La tragédie deMirameallait être représentée dans une salle construite exprès pour ce grand jour: ce qui éleva les frais de cette soirée, dit Pélisson, à trois cent mille écus.

La garde entière du premier ministre[36]était sous les armes; ses quatre compagnies de Mousquetaires et de Gens d’armes étaient rangées en haie sur les vastes escaliers et à l’entrée des longues galeries du Palais-Cardinal[37]. Ce brillantPandemonium, où les péchés mortels ont un temple à chaque étage, n’appartint ce jour-là qu’à l’orgueil, qui l’occupait de haut en bas. Sur chaque marche était posté l’un des arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche à la main et une longue carabine dans l’autre; la foule de ses gentilshommes circulait entre ces candélabres vivants, tandis que dans le grand jardin, entouré d’épais marronniers, remplacés aujourd’hui par les arcades, deux compagnies de Chevau-légers à cheval, le mousquet au poing, se tenaient prêtes au premier ordre et à la première crainte de leur maître.

Le Cardinal, porté et suivi par ses trente-huit pages, vint se placer dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle où le Roi était couché à demi derrière des rideaux verts qui le préservaient de l’éclat des flambeaux. Toute la cour était entassée dans les loges, et se leva lorsqu’il parut; la musique commença une ouverture brillante, et l’on ouvrit le parterre à tous les hommesde la ville et de l’armée qui se présentèrent. Trois flots impétueux de spectateurs s’y précipitèrent et le remplirent en un instant; ils étaient debout et tellement pressés, que le mouvement d’un bras suffisait pour causer sur toute la foule le balancement d’un champ de blé. On vit tel homme dont la tête décrivait ainsi un cercle assez étendu, comme celle d’un compas, sans que ses pieds eussent quitté le point où ils étaient fixés, et on emporta quelques jeunes gens évanouis. Le ministre, contre sa coutume, avança sa tête décharnée hors de sa tribune, et salua l’assemblée d’un air qui voulait être gracieux. Cette grimace n’obtint de réponse qu’aux loges, le parterre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu’il ne craignait pas le jugement public pour son ouvrage et avait permis que l’on introduisît sans choix tous ceux qui se présenteraient. Il commençait à s’en repentir, mais trop tard. En effet, cette impartiale assemblée fut aussi froide que latragédie-pastoralel’était elle-même;en vain lesbergèresdu théâtre, couvertes de pierreries, exhaussées sur des talons rouges, portant du bout des doigts des houlettes ornées de rubans et suspendant des guirlandes de fleurs sur leurs robes que soulevaient lesvertugadins, se mouraient d’amour en longues tirades de deux cents vers langoureux; en vain desamants parfaits(car c’était le beau idéal de l’époque) se laissaient dépérir de faim dans un antre solitaire, et déploraient leur mort avec emphase, en attachant à leurs cheveux des rubans de la couleur favorite de leur belle; en vain les femmes de la cour donnaient des signes de ravissement, penchées au bord de leurs loges, et tentaient même l’évanouissement le plus flatteur: le morne parterre ne donnait d’autre signe de vie que le balancement perpétuel des têtes noires à longs cheveux. Le Cardinal mordait ses lèvres et faisait le distrait pendant le premier acte et le second; le silence avec lequel s’écoulèrent le troisième et le quatrième fit une telle blessure àson cœur paternel, qu’il se fit soulever à demi hors de son balcon, et, dans cette immonde et ridicule attitude, faisait signe à ses amis de la cour de remarquer les plus beaux endroits, et donnait le signal des applaudissements; on y répondait de quelques loges, mais l’impassible parterre était plus silencieux que jamais; laissant la scène se passer entre le théâtre et les régions supérieures, il s’obstinait à demeurer neutre. Le maître de l’Europe et de la France, jetant alors un regard de feu sur ce petit amas d’hommes qui osaient ne pas admirer son œuvre, sentit dans son cœur le vœu de Néron, et pensa un moment combien il serait heureux qu’il n’y eût là qu’une tête.

Tout à coup cette masse noire et immobile s’anima, et des salves interminables d’applaudissements éclatèrent, au grand étonnement des loges, et surtout du ministre. Il se pencha, saluant avec reconnaissance; mais il s’arrêta en remarquant que les battements de mains interrompaient les acteurs toutes lesfois qu’ils voulaient recommencer. Le Roi fit ouvrir les rideaux de sa loge fermés, jusque-là, pour voir ce qui excitait tant d’enthousiasme; toute la cour se pencha hors des colonnes: on aperçut alors dans la foule des spectateurs assis sur le théâtre, un jeune homme humblement vêtu, qui venait de se placer avec peine; tous les regards se portaient sur lui. Il en paraissait fort embarrassé, et cherchait à se couvrir de son petit manteau noir trop court.Le Cid! Le Cid!cria le parterre, ne cessant d’applaudir. Corneille, effrayé, se sauva dans les coulisses, et tout retomba dans le silence.

Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et se fit emporter dans ses galeries.

Ce fut là que s’exécuta une autre scène préparée dès longtemps par les soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctriné les gens de sa suite avant de quitter Paris. Le cardinal Mazarin, s’écriant qu’il était plus prompt de faire passer Son Éminence par une longuefenêtre vitrée qui ne s’élevait qu’à deux pieds de terre et conduisait de sa loge aux appartements, la fit ouvrir, et les pages y firent passer le fauteuil. Aussitôt cent voix s’élevèrent pour dire et proclamer l’accomplissement de la grande prophétie de Nostradamus. On se disait à demi-voix: «Lebonnet rouge, c’est Monseigneur;quarante onces, c’est Cinq-Mars;toutfinira, c’était de Thou: quel heureux coup du ciel! Son Éminence règne sur l’avenir comme sur le présent».

Il s’avançait ainsi sur son trône ambulant dans de longues et resplendissantes galeries, écoutant ce doux murmure d’une flatterie nouvelle; mais, insensible à ce bruit des voix qui divinisaient son génie, il eût donné tous leurs propos pour un seul mot, un seul geste de ce public immobile et inflexible, quand même ce mot eût été un cri de haine; car on étouffe les clameurs, mais comment se venger du silence? On empêche un peuple de frapper, mais qui l’empêchera d’attendre? Poursuivi par lefantôme importun de l’opinion publique, le sombre ministre ne se crut en sûreté qu’arrivé au fond de son palais, au milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les adorations lui firent bientôt oublier que quelques hommes avaient osé ne pas l’admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses vastes appartements, et, regardant autour de lui, se mit à compter attentivement les hommes puissants et soumis qui l’entouraient: il les compta et s’admira. Les chefs de toutes les grandes familles, les princes de l’Église, les présidents de tous les parlements, les gouverneurs des provinces, les maréchaux et les généraux en chef des armées, le nonce, les ambassadeurs de tous les royaumes, les députés et les sénateurs des républiques, étaient immobiles, soumis et rangés autour de lui, comme attendant ses ordres. Plus un regard qui osât soutenir son regard, plus une parole qui osât s’élever sans sa volonté, plus un projet qu’on osât former dans le repli le plus secret du cœur, plus unepensée qui ne procédât de la sienne. L’Europe muette l’écoutait par représentants. De loin en loin il élevait une voix impérieuse, et jetait une parole satisfaite au milieu de ce cercle pompeux, comme un denier dans la foule des pauvres. On pouvait alors reconnaître, à l’orgueil qui s’allumait dans ses regards et à la joie de sa contenance, celui des princes sur qui venait de tomber une telle faveur; celui-là se trouvait même transformé tout à coup en un autre homme, et semblait avoir fait un pas dans la hiérarchie des pouvoirs, tant on entourait d’adorations inespérées et de soudaines caresses ce fortuné courtisan, dont le Cardinal n’apercevait pas même le bonheur obscur. Le frère du Roi et le duc de Bouillon étaient debout dans la foule, d’où le ministre ne daigna pas les tirer; seulement il affecta de dire qu’il serait bon de démanteler quelques places fortes, parla longuement de la nécessité des pavés et des quais dans les rues de Paris, et dit en deux mots à Turenne qu’on pourraitl’envoyer à l’armée d’Italie, près du prince Thomas, pour chercher son bâton de maréchal.

Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puissantes les plus grandes et les moindres choses de l’Europe, au milieu d’une fête bruyante dans son magnifique palais, on avertissait la Reine au Louvre que l’heure était venue de se rendre chez le Cardinal, où le Roi l’attendait après la tragédie. La sérieuse Anne d’Autriche n’assistait à aucun spectacle; mais elle n’avait pu refuser la fête du premier ministre. Elle était dans son oratoire, prête à partir et couverte de perles, sa parure favorite; debout près d’une grande glace avec Marie de Mantoue, elle se plaisait à terminer la toilette de la jeune princesse, qui, vêtue d’une longue robe rose, contemplait elle-même avec attention, mais un peu d’ennui et d’un air boudeur, l’ensemble de sa toilette.

La Reine considérait son propre ouvrage dans Marie, et, plus troublée qu’elle, songeait avec crainte au momentoù cesserait cette éphémère tranquillité, malgré la profonde connaissance qu’elle avait du caractère sensible mais léger de Marie. Depuis la conversation de Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle n’avait pas quitté un seul instant la jeune princesse, et avait donné tous ses soins à conduire son esprit dans la voie qu’elle avait tracée d’avance; car le trait le plus prononcé du caractère d’Anne d’Autriche était une invincible obstination dans ses calculs, auxquels elle eût voulu soumettre tous les événements et toutes les passions avec une exactitude géométrique, et c’est sans doute à cet esprit positif et sans mobilité que l’on doit attribuer tous les malheurs de sa régence. La sinistre réponse de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait été caché à la princesse Marie, dont la faute première, il est vrai, avait été un mouvement d’amour-propre et un instant d’oubli. Cependant la Reine était bonne, et s’était amèrement repentie de sa précipitation à écrire de si décisives paroles, dont les conséquences avaient été sigraves, et tous ses efforts avaient tendu à en atténuer les suites. En envisageant son action dans ses rapports avec le bonheur de la France, elle s’applaudissait d’avoir étouffé ainsi tout à coup le germe d’une guerre civile qui eût ébranlé l’État jusque dans ses fondements; mais lorsqu’elle s’approchait de sa jeune amie et considérait cet être charmant qu’elle brisait dans sa fleur, et qu’un vieillard sur un trône ne dédommagerait pas de la perte qu’elle avait faite pour toujours; quand elle songeait à l’entier dévouement, à cette totale abnégation de soi-même qu’elle venait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans, d’un si grand caractère et presque maître du royaume, elle plaignait Marie, et admirait du fond de l’âme l’homme qu’elle avait si mal jugé.

Elle aurait voulu du moins faire connaître tout ce qu’il valait à celle qu’il avait tant aimée, et qui ne le savait pas; mais elle espérait encore en ce moment que tous les conjurés, réunis à Lyon, parviendraient à le sauver, et, unefois le sachant en pays étranger, elle pourrait alors tout dire à sa chère Marie.

Quant à celle-ci, elle avait d’abord redouté la guerre; mais, entourée de gens de la Reine, qui n’avaient laissé parvenir jusqu’à elle que des nouvelles dictées par cette princesse, elle avait su ou cru savoir que la conjuration n’avait pas eu d’exécution; que le Roi et le Cardinal étaient d’abord revenus à Paris presque ensemble: queMonsieur, éloigné quelque temps, avait reparu à la cour; que le duc de Bouillon, moyennant la cession de Sedan, était aussi rentré en grâce; et que, si le Grand-Écuyer ne paraissait pas encore, le motif en était la haine plus prononcée du Cardinal contre lui et la grande part qu’il avait dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le sentiment naturel de la justice disaient assez que, n’ayant agi que sous les ordres du frère du Roi, son pardon devait suivre celui du prince. Tout avait donc calmé l’inquiétude première de son cœur, tandis que rien n’avait adouci une sorte de ressentiment orgueilleux qu’elleavait contre Cinq-Mars, assez indifférent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa retraite, ignoré de la Reine même et de toute la cour, tandis qu’elle n’avait songé qu’à lui, disait-elle. Depuis deux mois, d’ailleurs, les bals et les carrousels s’étaient si rapidement succédé, et tant dedevoirsimpérieux l’avaient entraînée, qu’il lui restait à peine, pour s’attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, où elle était presque seule. Elle commençait bien chaque soir cette réflexion générale sur l’ingratitude et l’inconstance des hommes, pensée profonde et nouvelle, qui ne manque jamais d’occuper la tête d’une jeune personne à l’âge du premier amour; mais le sommeil ne lui permettait jamais de l’achever; et la fatigue de la danse fermait ses grands yeux noirs avant que ses idées eussent trouvé le temps de se classer dans sa mémoire et de lui présenter des images bien nettes du passé. Dès son réveil, elle se voyait entourée des jeunes princesses de la cour, et à peine en état de paraître, elle était forcée de passerchez la Reine, où l’attendaient les éternels, mais moins désagréables hommages du prince Palatin; les Polonais avaient eu le temps d’apprendre à la cour de France cette réserve mystérieuse et ce silence éloquent qui plaisent tant aux femmes, parce qu’ils accroissent l’importance des secrets toujours cachés, et rehaussent les êtres que l’on respecte assez pour ne pas oser même souffrir en leur présence. On regardait Marie comme accordée au roi Uladislas; et elle-même, il faut le confesser, s’était si bien faite à cette idée, que le trône de Pologne occupé par une autre reine lui eût paru une chose monstrueuse: elle ne voyait pas avec bonheur le moment d’y monter, mais avait cependant pris possession des hommages qu’on lui rendait d’avance. Aussi, sans se l’avouer à elle-même, exagérait-elle beaucoup les prétendus torts de Cinq-Mars que la Reine lui avait dévoilés à Saint-Germain.

—Vous êtes fraîche comme les roses de ce bouquet, dit la Reine; allons, ma chère enfant, êtes-vous prête? Quel estce petit air boudeur? Venez, que je referme cette boucle d’oreilles... N’aimez-vous pas ces topazes? Voulez-vous une autre parure?

—Oh! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer, car personne ne sait mieux que vous combien je suis malheureuse. Les hommes sont bien cruels envers nous! Je réfléchis encore à tout ce que vous m’avez dit, et tout m’est bien prouvé actuellement. Oui, il est bien vrai qu’il ne m’aimait pas; car enfin, s’il m’avait aimée, d’abord il eût renoncé à une entreprise qui me faisait tant de peine, comme je le lui avais dit; je me rappelle même, ce qui est bien plus fort, ajouta-t-elle d’un air important et même solennel, que je lui dis qu’il serait rebelle; oui, madame,rebelle, je le lui dis à Saint-Eustache. Mais je vois que Votre Majesté avait bien raison: je suis bien malheureuse! il avait plus d’ambition que d’amour.

Ici une larme de dépit s’échappa de ses yeux et roula vite et seule sur sa joue, comme une perle sur une rose.

—Oui, c’est bien certain... continua-t-elle en attachant ses bracelets; et la plus grande preuve, c’est que depuis deux mois qu’il a renoncé à son entreprise (comme vous m’avez dit que vous l’aviez fait sauver), il aurait bien pu me faire savoir où il s’est retiré. Et moi, pendant ce temps-là, je pleurais, j’implorais toute votre puissance en sa faveur; je mendiais un mot qui m’apprît une de ses actions; je ne pensais qu’à lui; et encore à présent je refuse tous les jours le trône de Pologne, parce que je veux prouver jusqu’à la fin que je suis constante, que vous-même ne pouvez me faire manquer à mon attachement, bien plus sérieux que le sien, et que nous valons mieux que les hommes; mais du moins, je crois que je puis bien aller ce soir à cette fête, puisque ce n’est pas un bal.

—Oui, oui, ma chère enfant, venez vite, dit la Reine, voulant faire cesser ce langage enfantin qui l’affligeait, et dont elle avait causé les erreurs ingénues; venez, vous verrez l’union quirègne entre les princes et le Cardinal, et nous apprendrons peut-être quelques bonnes nouvelles.

Elles partirent.

Lorsque les deux princesses entrèrent dans les longues galeries du Palais-Cardinal, elles furent reçues et saluées froidement par le Roi et le ministre, qui, entourés et pressés par une foule de courtisans silencieux, jouaient aux échecs sur une table étroite et basse. Toutes les femmes qui entrèrent avec la Reine, ou après elle, se répandirent dans les appartements, et bientôt une musique fort douce s’éleva dans l’une des salles, comme un accompagnement à mille conversations particulières qui s’engagèrent autour des tables de jeu.

Auprès de la Reine passèrent, en saluant, deux jeunes et nouveaux mariés, l’heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan; ils semblaient éviter la foule et chercher à l’écart le moment de se parler d’eux-mêmes. Tout le monde les accueillait en souriant et les voyait avecenvie: leur félicité se lisait sur le visage des autres autant que sur le leur.

Marie les suivit des yeux:—Ils sont heureux pourtant, dit-elle à la Reine, se rappelant le blâme que l’on avait voulu jeter sur eux.

Mais, sans lui répondre, Anne d’Autriche craignant que, dans la foule, un mot inconsidéré ne vînt apprendre quelque funeste événement à sa jeune amie, se plaça derrière le Roi avec elle. BientôtMonsieur, le prince Palatin et le duc de Bouillon vinrent lui parler d’un air libre et enjoué. Cependant le second, jetant sur Marie un regard sévère et scrutateur, lui dit: «Madame la princesse, vous êtes ce soir d’une beauté et d’une gaietésurprenantes.»

Elle fut interdite de ces paroles, et de le voir s’éloigner d’un air sombre; elle parla au duc d’Orléans, qui ne répondit pas et sembla ne pas entendre. Marie regarda la Reine, et crut remarquer de la pâleur et de l’inquiétude sur ses traits. Cependant personne n’osait approcher leCardinal-Duc, qui méditait lentement ses coups d’échecs; Mazarin seul, appuyé sur le bras de son fauteuil et suivant les coups avec une attention servile, faisait des gestes d’admiration toutes les fois que le Cardinal avait joué. L’application sembla dissiper un moment le nuage qui couvrait le front du ministre: il venait d’avancer unetourqui mettait leroide Louis XIII dans cette fausse position qu’on nommePat, situation où ce roi d’ébène, sans être attaqué personnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans aucun sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adversaire, et se mit à sourire d’un côté des lèvres seulement, ne pouvant peut-être s’interdire un secret rapprochement. Puis, en voyant les yeux éteints et la figure mourante du prince, il se pencha à l’oreille de Mazarin, et lui dit:

—Je crois, ma foi, qu’il partira avant moi; il est bien changé.

En même temps, il lui prit une longue et violente toux; souvent il sentait enlui cette douleur aiguë et persévérante; à cet avertissement sinistre il porta à sa bouche un mouchoir qu’il en retira sanglant; mais, pour le cacher, il le jeta sous la table, et sourit en regardant sévèrement autour de lui, comme pour défendre l’inquiétude.

Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus léger mouvement et rangea ses pièces pour une autre partie avec une main décharnée et tremblante. Ces deux mourants semblaient tirer au sort leur dernière heure.

En cet instant une horloge sonna minuit. Le roi leva la tête:

—Ah! ah! dit-il froidement, ce matin, à la même heure, M. le Grand, notre cher ami, a passé un mauvais moment.

Un cri perçant partit auprès de lui; il frémit et se jeta de l’autre côté, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans connaissance, était dans les bras de la Reine; celle-ci, pleurant amèrement, dit à l’oreille du Roi:

—Ah! Sire, vous avez une hache à deux tranchants!

Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels à la jeune princesse, qui, entourée de toutes les femmes de la cour, ne revint de son évanouissement que pour verser des torrents de larmes. Sitôt qu’elle rouvrit les yeux:

—Hélas! oui, mon enfant, lui dit Anne d’Autriche, ma pauvre enfant, vous êtes reine de Pologne.

Il est arrivé souvent que le même événement qui faisait couler des larmes dans le palais des rois a répandu l’allégresse au dehors; car le peuple croit toujours que la joie habite avec les fêtes. Il y eut cinq jours de réjouissances pour le retour du ministre, et chaque soir, sous les fenêtres du Palais-Cardinal et sous celles du Louvre, se pressaient les habitants de Paris; les dernières émeutes les avaient, pour ainsi dire, mis en goût pour les mouvements publics; ils couraient d’une rue à l’autreavec une curiosité quelquefois insultante et hostile, tantôt marchant en processions silencieuses, tantôt poussant de longs éclats de rire ou des huées prolongées dont on ignorait le sens. Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester quelque espérance inconnue de plaisir et quelque joie insensée qui serrait le cœur. Il était remarquable que le silence le plus triste régnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient préparés pour les réjouissances, et que l’on passait avec dédain devant les façades illuminées de son palais. Si quelques voix s’élevaient, c’était pour lire et relire sans cesse avec ironie les légendes et les inscriptions dont l’idiote flatterie de quelques écrivains obscurs avait entouré le portrait du Cardinal-Duc. L’une de ces images était gardée par des arquebusiers qui ne la garantissaient pas des pierres que lui lançaient de loin des mains inconnues. Elle représentait le Cardinal généralissime portant un casqueentouré de lauriers. On lisait au-dessus:

Grand Duc! c’est justement que la France t’honore;Ainsi que le dieu Mars dans Paris on t’adore[38].

Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu’il fût heureux; et en effet il n’adorait pas plus le Cardinal que le dieu Mars, mais il acceptait ses fêtes à titre de désordre. Tout Paris était en rumeur, et des hommes à longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin et des verres d’étain qu’ils choquaient à grand bruit, se tenaient sous le bras et chantaient à l’unisson, avec des voix rudes et grossières, une ancienne ronde de la Ligue:

Reprenons la danse,Allons, c’est assez:Le printemps commence,Les Rois sont passés.Prenons quelque trève,Nous sommes lassés;Les Rois de la fèveNous ont harassés.Allons, Jean du Mayne,Les Rois sont passés[39].

Reprenons la danse,Allons, c’est assez:Le printemps commence,Les Rois sont passés.

Prenons quelque trève,Nous sommes lassés;Les Rois de la fèveNous ont harassés.

Allons, Jean du Mayne,Les Rois sont passés[39].

Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversèrent les quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés l’un contre l’autre et se reconnurent à la lueur d’une torche placée au pied de la statue de Henri IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient.

—Quoi! encore à Paris, monsieur? dit Corneille à Milton; je vous croyais à Londres.

—Entendez-vous ce peuple, monsieur? l’entendez-vous? quel est ce refrain terrible:

Les Rois sont passés?

—Ce n’est rien encore, monsieur; faites attention à leurs propos.

—Le Parlement est mort, disait l’un des hommes, les seigneurs sont morts: dansons, nous sommes les maîtres; le vieux Cardinal s’en va, il n’y a plus que le Roi et nous.

—Entendez-vous ce misérable, monsieur? reprit Corneille; tout est là, toute notre époque est dans ce mot.

—Eh quoi! est-ce là l’œuvre de ce ministre que l’on appellegrandparmi vous, et même chez les autres peuples? Je ne comprends pas cet homme.

—Je vous l’expliquerai tout à l’heure, lui répondit Corneille; mais, avant cela, écoutez la fin de cette lettre que j’ai reçue aujourd’hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi... Nous sommes seuls, la foule est passée, écoutez:

«...... C’est par une de ces imprévoyances qui empêchent l’accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n’avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dûpenser que, préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J’étais placé, pour mon malheur, près de l’échafaud, et je vis s’avancer jusqu’au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu’il avait vu naître. Il sanglotait et n’avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d’un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l’échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j’entendais pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l’échafaud, lut l’arrêt de mort que nil’un ni l’autre n’écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars:

—«Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais?

—«Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.»

«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:

—«Vous êtes le plus âgé.

—«Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s’adressant à M. le Grand, lui dit:—Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel?

—«Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.»

«Après quoi il l’embrassa et monta l’échafaud avec une adresse et une légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l’échafaud, et considéra haut et bas toute cette grande assemblée, d’un visage assuré et qui ne témoignaitaucune peur, et d’un maintien grave et gracieux; puis il fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande au peuple. Puis il s’alla jeter de bonne grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur: «Mon père, serai-je bien ainsi?» Puis, tandis que l’on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant: «Mon Dieu, qu’est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes péchés.»

—«Qu’attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l’exécuteur qui était là et n’avait pas encore tiré son couperet d’unméchant sac qu’il avait apporté. Son confesseur, s’étant approché, lui donna une médaille; et lui, d’une tranquillité d’esprit incroyable, pria le père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu’il ne voulut point avoir bandés. J’aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet, qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme celle d’un ange entonna l’Ave, maris stella. Dans le silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l’échafaud; le peuple répéta le chant sacré, M. de Cinq-Mars embrassa plus étroitement le poteau, et je vis s’élever une hache faite à la façon des haches d’Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la place, des fenêtres et des tours, m’avertit qu’elle était retombée et que la tête avait roulé jusqu’à terre; j’eus encore la force, heureusement, de penser à son âme et de commencer une prière pour lui: je la mêlai avec celle que j’entendais prononcer à haute voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Jeme relevai, et le vis s’élancer sur l’échafaud avec tant de promptitude, qu’on eût dit qu’il volait. Le père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec une ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le ciel; puis, s’agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d’un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau, effrayé sans doute du premier coup qu’il avait porté, le frapper sur le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le peuple poussa un long gémissement, et s’avança contre le bourreau: ce misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore que l’écorcher et l’abattre sur le théâtre, où l’exécuteur se roula sur lui pour l’achever. Un événement étrange effrayait le peuple autant que l’horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s’était arrêté au pied de l’échafaud, et, semblable à un hommeparalysé, regarda son maître jusqu’à la fin, puis tout à coup, comme frappé de la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.

«Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord d’une galère de Gênes, où Fontrailles, Gondi, d’Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait délivré la France du tyran que nous n’avons pu détruire. J’abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a trahis.

«Montrésor.»

Telle vient d’être, poursuivit Corneille, la fin de ces deux jeunes gens que vous vîtes naguère si puissants. Leur dernier soupir a été celui de l’ancienne monarchie; il ne peut plus régner ici qu’une cour dorénavant; les Grands et les Sénats sont anéantis[40].

—Et voilà donc ce prétendu grand homme! reprit Milton. Qu’a-t-il voulu faire? Il veut donc créer des républiques dans l’avenir, puisqu’il détruit les bases de votre monarchie?

—Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille; il n’a voulu que régner jusqu’à la fin de sa vie. Il a travaillé pour le moment, et non pour l’avenir; il a continué l’œuvre de Louis XI, et ni l’un ni l’autre n’ont su ce qu’ils faisaient.

L’Anglais se prit à rire.

—Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai génie avait une autre marche. Cet homme a ébranlé ce qu’il devait soutenir, et on l’admire! Je plains votre nation.

—Ne la plaignez pas! s’écria vivement Corneille; un homme passe, mais un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est doué d’une immortelle énergie que rien ne peut éteindre: souvent son imagination l’égarera, mais une raison supérieure finira toujours par dominer ses désordres.

Les deux jeunes et déjà grands hommesse promenaient en parlant ainsi sur cet emplacement qui sépare la statue de Henri IV de la place Dauphine, au milieu de laquelle ils s’arrêtèrent un moment.

—Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs avec quelle vitesse une pensée généreuse retentit dans les cœurs français, et tous les soirs je me retire heureux de l’avoir vu. La reconnaissance prosterne les pauvres devant cette statue d’un bon roi; qui sait quel autre monument élèverait une autre passion auprès de celui-ci? qui sait jusqu’où l’amour de la gloire conduirait notre peuple? qui sait si, au lieu même où nous sommes, ne s’élèvera pas une pyramide arrachée à l’Orient?

—Ce sont les secrets de l’avenir, dit Milton; j’admire, comme vous, votre peuple passionné; mais je le crains pour lui-même; je le comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit, quand je le vois prodiguer son admiration à des hommes tels que celui qui vous gouverne. L’amour du pouvoir est bienpuéril, et cet homme en est dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible! il est tyran sous un maître. Ce colosse, toujours sans équilibre, vient d’être presque renversé sous le doigt d’un enfant. Est-ce là le génie? non, non! Lorsqu’il daigne quitter ses hautes régions pour une passion humaine du moins doit-il l’envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait que le pouvoir, que ne l’a-t-il donc pris par le sommet au lieu de l’emprunter à une faible tête de Roi qui tourne et qui fléchit? Je vais trouver un homme qui n’a pas encore paru, et que je vois dominé par cette misérable ambition; mais je crois qu’il ira plus loin. Il se nomme Cromwell.

Écrit en 1826.

FIN DE CINQ-MARS

PAGE 342.

Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc., etc.


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