Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville, où quantité de noblesse l’attendoit, entre autres M. le comte de Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu’il fust au logis qu’on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière; après qu’on avoit vu s’il s’estoit bien assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché, car il estoit malade d’une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres; et les liens où les hommesmettoient les mains estoient rembourrés et garnis de buffleteries. Ils portoient sur les épaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main couverte de buffle; si bien que les sangles ou surfaix qu’ils mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit étonné, c’est qu’il entroit dans les maisons par les fenêtres; car auparavant qu’il arrivât, les maçons qu’il menoit abattoient les croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger, et en après on faisait un pont de bois qui venoit de la rue jusqu’aux fenêtres ou ouvertures de son logis: ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublements très-riches. Il logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à l’université de notre église. On abattit la croisée de la chambre, qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d’Ales, du côté nord, jusques à l’ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu’ès côtés et sur le dessus des logements où il couchoit.Sa cour ou suite était composée de gens d’importance;la civilité, affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit très-grande; car les soldats, qui sont ordinairement indévôts et impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée, qui estoit un dimanche, plusieurs d’iceux se confessèrent et communièrent avec démonstration de grande piété; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes dévotions. Quand on estoit sur le Rhône, quoiqu’il y eust quantité de bateliers, tant dans les barques qu’après les chevaux, on n’osait jamais blasphémer, qu’est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle rétention; on ne leur voyait proférer que les mots qui leur estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement, que tout le monde en estoit ravi.Monseigneur le cardinal Bigni logea à l’archidiaconé. On avoit préparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. (Extrait du journal manuscrit de J. de Banne.)
Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville, où quantité de noblesse l’attendoit, entre autres M. le comte de Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu’il fust au logis qu’on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière; après qu’on avoit vu s’il s’estoit bien assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché, car il estoit malade d’une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres; et les liens où les hommesmettoient les mains estoient rembourrés et garnis de buffleteries. Ils portoient sur les épaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main couverte de buffle; si bien que les sangles ou surfaix qu’ils mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit étonné, c’est qu’il entroit dans les maisons par les fenêtres; car auparavant qu’il arrivât, les maçons qu’il menoit abattoient les croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger, et en après on faisait un pont de bois qui venoit de la rue jusqu’aux fenêtres ou ouvertures de son logis: ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublements très-riches. Il logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à l’université de notre église. On abattit la croisée de la chambre, qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d’Ales, du côté nord, jusques à l’ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu’ès côtés et sur le dessus des logements où il couchoit.
Sa cour ou suite était composée de gens d’importance;la civilité, affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit très-grande; car les soldats, qui sont ordinairement indévôts et impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée, qui estoit un dimanche, plusieurs d’iceux se confessèrent et communièrent avec démonstration de grande piété; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes dévotions. Quand on estoit sur le Rhône, quoiqu’il y eust quantité de bateliers, tant dans les barques qu’après les chevaux, on n’osait jamais blasphémer, qu’est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle rétention; on ne leur voyait proférer que les mots qui leur estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement, que tout le monde en estoit ravi.
Monseigneur le cardinal Bigni logea à l’archidiaconé. On avoit préparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. (Extrait du journal manuscrit de J. de Banne.)
Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs actes de dévotion.
La bravoure de M. de Cinq-Mars était froide, noble et élégante. Il n’y en a pasde mieux attestée. Si, après tant de détails historiques résumés dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves, j’ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des fragments du rapport qui les suit, où l’on pourra remarquer ce passage:
«C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, etc.»
Le recueil intitulé:Journal de M. le Cardinal-Duc de Richelieu, qu’il a faict durant le grand orage de la court, en l’an 1642, tirés de ses Mémoires qu’il a écrits de sa main, porte ces paroles à la relation de l’instruction du procès:
M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole; toujours les mêmes douceur, modération et assurance.
M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole; toujours les mêmes douceur, modération et assurance.
Tallemant des Réaux dit dans sesMémoires, tome I, page 418, etc., etc.:
M. le Grand fut ferme, et le combat qu’il souffroit en luy-même ne parut point au dehors.—Il mourut avec une grandeur de courageétonnante, et ne s’amusa point à haranguer. Il ne voulut point de bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme, qu’on eut de la peine à en retirer ses bras. Il estoit plein de cœur et mourut en galant homme. Quoiqu’on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint quand on lui fit lever la main seul.
M. le Grand fut ferme, et le combat qu’il souffroit en luy-même ne parut point au dehors.—Il mourut avec une grandeur de courageétonnante, et ne s’amusa point à haranguer. Il ne voulut point de bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme, qu’on eut de la peine à en retirer ses bras. Il estoit plein de cœur et mourut en galant homme. Quoiqu’on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint quand on lui fit lever la main seul.
Plusieurs rapports ajoutent que, conduit à la chambre de la torture, il s’écria:—Où me menez-vous?—Qu’il sent mauvais ici!en portant son mouchoir à son nez. Ce dédain me semble un de ces traits debravoure moqueusedont notre histoire fourmille.
Il rappelle le mot d’un gentilhomme qui, conduit à l’échafaud de 1793, dit au charretier du tombereau: «Postillon, mène-nous bien, tu auraspour boire.» Les Français se vengent de la mort en se moquant d’elle.
Fragment d’une lettre de Monsieur de Marca, conseiller d’Estat, à Monsieur de Brienne, secrétaire d’Estat, laquelle fait mention de tout ce qui s’est passé à l’instruction du procez de Messieurs de Cinq-Mars et de Thou.
Monsieur,J’ay creu que vous auriez pour agréable d’estre informé des choses principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre Messieurs le Grand et de Thou; c’est pourquoi j’ay pris la liberté de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier commença par la déposition de Monsieur le duc d’Orléans, laquelle il receut en forme judiciaire à Ville-Franche en Beau-Jolois, ou estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette action il déclara que Monsieur le Grand l’avoit sollicité de faire une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter avec l’Espagne; ce qu’ils auroient résolu eux trois dans l’hostel de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois dernière.Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le traité avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d’Espagne promettoit de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux devieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire nouvelles levées, etc., etc. . . . . .La confession du traité, sans l’avoir révélé, jointe aux preuves qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices, et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeuré près de M. le Grand, logeant dans sa maison près de Perpignan, le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissance que ledit sieur le Grand avoit traité avec l’Espagne, et partant qu’il estoit criminel de lèze-majesté; tout cela joint ensemble porta les juges à le condamner, suivant les lois et l’ordonnance qui sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre l’Estat et ne l’ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagné de tant d’autres circonstances qu’estoient en l’affaire dudit sieur de Thou.Il est mort en vray chrestien, en homme de courage, cela mérite un grand discours particulier. Monsieur le Grand a aussi témoignéune fermeté toujours égale, et fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance et une dévotion chrestienne. Je vous supplie que je quitte ce discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que je suis,Monsieur,Votre-très humble et obéissant serviteur,Marca.De Lyon, ce 16 septembre 1642.
Monsieur,
J’ay creu que vous auriez pour agréable d’estre informé des choses principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre Messieurs le Grand et de Thou; c’est pourquoi j’ay pris la liberté de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier commença par la déposition de Monsieur le duc d’Orléans, laquelle il receut en forme judiciaire à Ville-Franche en Beau-Jolois, ou estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette action il déclara que Monsieur le Grand l’avoit sollicité de faire une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter avec l’Espagne; ce qu’ils auroient résolu eux trois dans l’hostel de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois dernière.
Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le traité avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d’Espagne promettoit de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux devieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire nouvelles levées, etc., etc. . . . . .
La confession du traité, sans l’avoir révélé, jointe aux preuves qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices, et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeuré près de M. le Grand, logeant dans sa maison près de Perpignan, le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissance que ledit sieur le Grand avoit traité avec l’Espagne, et partant qu’il estoit criminel de lèze-majesté; tout cela joint ensemble porta les juges à le condamner, suivant les lois et l’ordonnance qui sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre l’Estat et ne l’ont pas révélée, encore que leur silence ne soit point accompagné de tant d’autres circonstances qu’estoient en l’affaire dudit sieur de Thou.Il est mort en vray chrestien, en homme de courage, cela mérite un grand discours particulier. Monsieur le Grand a aussi témoignéune fermeté toujours égale, et fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance et une dévotion chrestienne. Je vous supplie que je quitte ce discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que je suis,
Monsieur,
Votre-très humble et obéissant serviteur,
Marca.
De Lyon, ce 16 septembre 1642.
A la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprimé, enM. DC. LXV, un journal qui, depuis peu, a été attribué légèrement à un greffier de la ville de Lyon. Ce rapport fut très répandu et publié, comme on voit,il y a cent soixante-douze ans. Une partie des détails a été reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux sont épars, et, pour ainsi dire, semés dans le cours de la composition. Cependant quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver place, furent à dessein laissés de côté, et ont été omis dans les réimpressions qui ont été faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile de les reproduire ici. Ils complètent la peinture des caractères de ce livre, et montrent que j’ai été religieusement fidèle à l’histoire, et n’ai pas permis à l’imagination de se jouer hors du cercle tracé par la vérité:
«Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des rois laisser sa tête sur l’échafaud, à l’âge de vingt-deux ans, mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dansnos histoires. Nous avons vu un conseiller d’Estat mourir comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice.—Il n’y a personne au monde qui, sçachant leur conspiration contre l’Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.«Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le Cardinal-Duc. Devant marchoient deux cents cavaliers, la pluspart Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.«M. le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout couvert de dentelle d’or, avec un manteau d’écarlate à gros boutons d’argent à queue, lequel estant sur le pont du Rosne, avant que d’entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant des gardes écossoises, s’il agréoit qu’on fermast le carrosse; ce qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Saint-Jean; de là au Change; et puis par la rue de Flandre jusqu’au pied du chasteau de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l’une et l’autre portière, saluant tout le monde avec une face riante, sortant demi corps du carrosse, et mesme recogneut beaucoup de personnes qu’il salua, les appelant par leurs noms.«Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surprisquand on luy dit qu’il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de la ville, pour atteindre le chasteau: Voicy donc la dernière que je feray, dit-il, s’estant imaginé qu’on avoit donné l’ordre de le conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes si on ne luy permettroit pas d’aller à la chasse quand il y seroit.«Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui n’avoit pas d’autre vue que deux petites fenestres qui tomboient dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde, dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre gardes dans l’arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit de mesme.«Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme, et lui demanda s’il luy agréoit qu’on luy envoyast quelqu’un avec qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu’il en seroit très aise, mais qu’il ne méritoit pas que personne prist cette peine.«En suite de quoi Monsieur le Cardinal de Lyon fit appeler le Père Malavalete, jésuite, auquel il donna commission de l’aller voir puisqu’il le désiroit; lequel y fut le 6 dès les cinq heures du matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un lit de damas incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu’il le demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin pendant tous les jours de sa prison: lequel rendit compte puis après à Messieurs les Cardinaux-Ducset de Lyon, et à Monsieur le Chancelier, de tout ce qu’il avait dit, et demeura ce mesme père longtemps en conférence avec Son Eminence Ducale, encore qu’elle ne se laissoit voir pour lors à personne.«Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu’il n’avoit point sujet d’appréhender, mais bien d’espérer toute chose à son advantage, qu’il sçavoit bien qu’il avoit affaire à un bon juge, qui n’avoit garde d’estre mesconnoissant des faveurs qu’il avoit receuesde son bienfaiteur; qu’il sçavoit très-bien que c’estoit par bontez et son pouvoir que le Roy ne l’avoit pas dépossédé de sa charge; que cette faveur estoit si grande qu’elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies: et que c’estoit dans les occasions qu’il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu’il avoit qu’il ne le refusast pour juge, et qu’il n’appelast au Parlement de Paris pourestre délivré par le peuple qui l’aymoit passionnément.«Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l’on procède à mon affaire l’on en veut à ma vie;c’est fait de moy, monsieur, le Roy m’a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu’on va immoler à la passion de mesennemis et à la facilité du Roy.A quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n’estoient pas justes, et qu’il en avoit des expériences toutes contraires.—Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.«Le 8, Monsieur le Chancelier l’alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l’avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures de l’après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à lui imposez.»
«Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des rois laisser sa tête sur l’échafaud, à l’âge de vingt-deux ans, mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dansnos histoires. Nous avons vu un conseiller d’Estat mourir comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice.—Il n’y a personne au monde qui, sçachant leur conspiration contre l’Estat, ne les juge dignes de mort, et il y aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.
«Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le Cardinal-Duc. Devant marchoient deux cents cavaliers, la pluspart Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.
«M. le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout couvert de dentelle d’or, avec un manteau d’écarlate à gros boutons d’argent à queue, lequel estant sur le pont du Rosne, avant que d’entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant des gardes écossoises, s’il agréoit qu’on fermast le carrosse; ce qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Saint-Jean; de là au Change; et puis par la rue de Flandre jusqu’au pied du chasteau de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l’une et l’autre portière, saluant tout le monde avec une face riante, sortant demi corps du carrosse, et mesme recogneut beaucoup de personnes qu’il salua, les appelant par leurs noms.
«Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surprisquand on luy dit qu’il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de la ville, pour atteindre le chasteau: Voicy donc la dernière que je feray, dit-il, s’estant imaginé qu’on avoit donné l’ordre de le conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes si on ne luy permettroit pas d’aller à la chasse quand il y seroit.
«Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui n’avoit pas d’autre vue que deux petites fenestres qui tomboient dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde, dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre gardes dans l’arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit de mesme.
«Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme, et lui demanda s’il luy agréoit qu’on luy envoyast quelqu’un avec qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu’il en seroit très aise, mais qu’il ne méritoit pas que personne prist cette peine.
«En suite de quoi Monsieur le Cardinal de Lyon fit appeler le Père Malavalete, jésuite, auquel il donna commission de l’aller voir puisqu’il le désiroit; lequel y fut le 6 dès les cinq heures du matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un lit de damas incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu’il le demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin pendant tous les jours de sa prison: lequel rendit compte puis après à Messieurs les Cardinaux-Ducset de Lyon, et à Monsieur le Chancelier, de tout ce qu’il avait dit, et demeura ce mesme père longtemps en conférence avec Son Eminence Ducale, encore qu’elle ne se laissoit voir pour lors à personne.
«Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu’il n’avoit point sujet d’appréhender, mais bien d’espérer toute chose à son advantage, qu’il sçavoit bien qu’il avoit affaire à un bon juge, qui n’avoit garde d’estre mesconnoissant des faveurs qu’il avoit receuesde son bienfaiteur; qu’il sçavoit très-bien que c’estoit par bontez et son pouvoir que le Roy ne l’avoit pas dépossédé de sa charge; que cette faveur estoit si grande qu’elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies: et que c’estoit dans les occasions qu’il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu’il avoit qu’il ne le refusast pour juge, et qu’il n’appelast au Parlement de Paris pourestre délivré par le peuple qui l’aymoit passionnément.
«Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l’on procède à mon affaire l’on en veut à ma vie;c’est fait de moy, monsieur, le Roy m’a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu’on va immoler à la passion de mesennemis et à la facilité du Roy.A quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n’estoient pas justes, et qu’il en avoit des expériences toutes contraires.—Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.
«Le 8, Monsieur le Chancelier l’alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l’avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures de l’après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à lui imposez.»
Ce rapport qui, ainsi que je l’ai dit, fut imprimé à la suite de la lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la présence d’esprit incroyable de M. de Thou:
«Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse, gardien du couvent de l’Observatoire de Saint-François de Tarascon, qui l’avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un entretien spirituel. Ce père estoit venu à l’occasion d’un vœu que M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle dans l’église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon; il donna ordre pour cette fondation, voulant s’acquitter de son vœu, puisque Dieu, disoit-il,le délivroit non-seulement d’une prison de pierre, mais encore de la prison de son corps; demanda de l’encre et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription qu’il voulut estre mise en cette chapelle:
«Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse, gardien du couvent de l’Observatoire de Saint-François de Tarascon, qui l’avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un entretien spirituel. Ce père estoit venu à l’occasion d’un vœu que M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle dans l’église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon; il donna ordre pour cette fondation, voulant s’acquitter de son vœu, puisque Dieu, disoit-il,le délivroit non-seulement d’une prison de pierre, mais encore de la prison de son corps; demanda de l’encre et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription qu’il voulut estre mise en cette chapelle:
Christo liberatori,votum in carcere pro libertateconceptum
Fran. August. Thuanuse carcere vitæ jam jamliberandus merito solvit.
XII Septembr. M. D. C. XLIIConfitebor tibi, Domine, quoniamexaudisti me, et factus es mihiin salutem.
«Cette inscription fera admirer la présence et la netteté de son esprit, et fera avouer à ceux qui la considéreront que l’appréhension de la mort n’avoit pas eu le pouvoir de lui causer aucun trouble. Il pria M. Thomé de faire compliment de sa part à M. le Cardinal de Lyon, et lui témoigna que s’il eust plu à Dieu de le sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde et de se donner entièrement au service de Dieu.«Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir; ces lettres étant fermées, il dit:Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour le monde, partons au paradis. Et dès lors il reprit sans interruption ses discours spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois si l’heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on le devoit lier, et prioit qu’on l’avertist quand l’exécuteur de la justice seroit là, afin de l’embrasser, mais il ne le vit que sur l’échafaud.»
«Cette inscription fera admirer la présence et la netteté de son esprit, et fera avouer à ceux qui la considéreront que l’appréhension de la mort n’avoit pas eu le pouvoir de lui causer aucun trouble. Il pria M. Thomé de faire compliment de sa part à M. le Cardinal de Lyon, et lui témoigna que s’il eust plu à Dieu de le sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde et de se donner entièrement au service de Dieu.
«Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir; ces lettres étant fermées, il dit:Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour le monde, partons au paradis. Et dès lors il reprit sans interruption ses discours spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois si l’heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on le devoit lier, et prioit qu’on l’avertist quand l’exécuteur de la justice seroit là, afin de l’embrasser, mais il ne le vit que sur l’échafaud.»
Sur la paraphrase que fit M. de Thou.
Le père Montbrun, confesseur de M. de Thou, est cité dans ce rapport, et donne ces détails:
M. de Thou, étant sur l’échafaud, à genoux, récita aussi lePsaume 115, et le paraphrasa en français presque tout du long, d’une voix assez haute et d’une action assez vigoureuse, avec une ferveur indicible, mêlée d’une sainte joie, incroyable à ceux qui ne l’auroient point vue. Voici la paraphrase qu’il en fit, et que je voudrais pouvoir accompagner de l’action avec laquelle il la disoit; j’ai tâché de retenir ses propres paroles.«Credidi, propter quod locutus sum.Mon Dieu,credidi; je l’ai cru et je crois fermement, que vous êtes mon créateur et mon bon père,que vous avez souffert pour moi, que vous m’avez racheté au prix de votre sang, vous m’avez ouvert le paradis:Credidi. Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi vive, qui enflammoit les cœurs des premiers chrétiens:Credidi, propter quod locutus sum. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle pas seulement des lèvres, mais que mon cœur s’accorde à toutes mes paroles, et que ma volonté ne démente point ma bouche:Credidi. Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue: je ne suis pas assez éloquent; mais je vous adore d’esprit, oui, d’esprit, mon Dieu, je vous adore en esprit et en vérité! Ah! ah!credidi. Je me suis fié en vous, mon Dieu, je me suis abandonné à votre miséricorde après tant de grâces que vous m’avez faites,propter quod locutus sum; et, dans cette confiance, j’ai parlé, j’ai tout dit, je me suis accusé.«Ego autem humiliatus sum nimis.Il est vrai, Seigneur, me voilà extrêmement humilié, mais non pas encore comme je le mérite.Ego dixi in excessu meo: Omnis homo mendax.Ah! qu’il n’est que trop vrai que tout ce monde n’est que mensonge, que folie, que vanité, Ah! qu’il est vrai:Omnis homo mendax! Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi?Il répétoit ceci d’une grande véhémence:Calicem salutis accipiam. Mon père, il faut boire courageusement ce calice de la mort; oui, et je le reçois d’un grand cœur, et je suis prêt à le boire tout entier.«Et nomen Domini invocabo.Vous m’aiderez, mon père, à implorer l’assistance divine, afinqu’il plaise à Dieu de fortifier ma foiblesse, et me donner du courage autant qu’il en faut pour avaler ce calice que le bon Dieu m’a préparé pour mon salut.»Il passa les deux versets qui suivent dans cePsalme, et s’écria d’une voix forte et animée: «Dirupisti, Domine, vincula mea!Ah! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup! vous avez brisé ces liens qui me tenoient si fort attaché au monde! Il falloit une puissance divine pour m’en dégager.Dirupisti, Domine, vincula mea!» Voici les propres mots qu’il dit ici: «Que ceux qui m’ont amené ici m’ont fait un grand plaisir! que je leur ai d’obligations! Ah! qu’ils m’ont fait un grand bien, puisqu’ils m’ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel.»Ici son confesseur lui dit qu’il falloit tout oublier, qu’il ne falloit pas avoir de ressentiment contre eux. A cette parole il se tourna vers le père tout à genoux, comme il estoit, et d’une belle action: «Quoi! mon père, dit-il, des ressentiments? Ah! Dieu le sait, Dieu m’est témoin que je les aime de tout mon cœur, et qu’il n’y a dans mon âme aucune aversion pour qui que ce soit au monde.Dirupisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis.La voilà l’hostie, Seigneur (se montrant soi-même), la voilà cette hostie qui vous doit être maintenant immolée:Tibi sacrificabo hostiam laudis, et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam(étendant les deux bras et la vue de tous côtés, d’un agréable mouvement, le visage enflammé)in conspectu omnis populi ejus. Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit,mon cœur, mon âme, ma vie,in conspectu omnis populi ejus, devant tout ce peuple, devant toute cette assemblée!In atriis domus Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini.Nous y voici à l’entrée de la maison du Seigneur. Oui, c’est d’ici, c’est de Lyon, de Lyon qu’il faut monter là-haut (élevant les bras vers le ciel). Lyon, que je t’ai bien plus d’obligation qu’au lieu de ma naissance, qui m’a seulement donné une vie misérable, et tu me donnes aujourd’hui une vie éternelle!in medio tui Jerusalem. Il est vrai que j’ai trop de passion pour cette mort. N’y a-t-il point de mal, mon père? dit-il plus bas en souriant, se tournant à côté vers le père. J’ai trop d’aise. N’y a-t-il point de vanité? Pour moi je n’en veux point.
M. de Thou, étant sur l’échafaud, à genoux, récita aussi lePsaume 115, et le paraphrasa en français presque tout du long, d’une voix assez haute et d’une action assez vigoureuse, avec une ferveur indicible, mêlée d’une sainte joie, incroyable à ceux qui ne l’auroient point vue. Voici la paraphrase qu’il en fit, et que je voudrais pouvoir accompagner de l’action avec laquelle il la disoit; j’ai tâché de retenir ses propres paroles.
«Credidi, propter quod locutus sum.Mon Dieu,credidi; je l’ai cru et je crois fermement, que vous êtes mon créateur et mon bon père,que vous avez souffert pour moi, que vous m’avez racheté au prix de votre sang, vous m’avez ouvert le paradis:Credidi. Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi vive, qui enflammoit les cœurs des premiers chrétiens:Credidi, propter quod locutus sum. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle pas seulement des lèvres, mais que mon cœur s’accorde à toutes mes paroles, et que ma volonté ne démente point ma bouche:Credidi. Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue: je ne suis pas assez éloquent; mais je vous adore d’esprit, oui, d’esprit, mon Dieu, je vous adore en esprit et en vérité! Ah! ah!credidi. Je me suis fié en vous, mon Dieu, je me suis abandonné à votre miséricorde après tant de grâces que vous m’avez faites,propter quod locutus sum; et, dans cette confiance, j’ai parlé, j’ai tout dit, je me suis accusé.
«Ego autem humiliatus sum nimis.Il est vrai, Seigneur, me voilà extrêmement humilié, mais non pas encore comme je le mérite.Ego dixi in excessu meo: Omnis homo mendax.Ah! qu’il n’est que trop vrai que tout ce monde n’est que mensonge, que folie, que vanité, Ah! qu’il est vrai:Omnis homo mendax! Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi?Il répétoit ceci d’une grande véhémence:Calicem salutis accipiam. Mon père, il faut boire courageusement ce calice de la mort; oui, et je le reçois d’un grand cœur, et je suis prêt à le boire tout entier.
«Et nomen Domini invocabo.Vous m’aiderez, mon père, à implorer l’assistance divine, afinqu’il plaise à Dieu de fortifier ma foiblesse, et me donner du courage autant qu’il en faut pour avaler ce calice que le bon Dieu m’a préparé pour mon salut.»
Il passa les deux versets qui suivent dans cePsalme, et s’écria d’une voix forte et animée: «Dirupisti, Domine, vincula mea!Ah! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup! vous avez brisé ces liens qui me tenoient si fort attaché au monde! Il falloit une puissance divine pour m’en dégager.Dirupisti, Domine, vincula mea!» Voici les propres mots qu’il dit ici: «Que ceux qui m’ont amené ici m’ont fait un grand plaisir! que je leur ai d’obligations! Ah! qu’ils m’ont fait un grand bien, puisqu’ils m’ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel.»
Ici son confesseur lui dit qu’il falloit tout oublier, qu’il ne falloit pas avoir de ressentiment contre eux. A cette parole il se tourna vers le père tout à genoux, comme il estoit, et d’une belle action: «Quoi! mon père, dit-il, des ressentiments? Ah! Dieu le sait, Dieu m’est témoin que je les aime de tout mon cœur, et qu’il n’y a dans mon âme aucune aversion pour qui que ce soit au monde.Dirupisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis.La voilà l’hostie, Seigneur (se montrant soi-même), la voilà cette hostie qui vous doit être maintenant immolée:Tibi sacrificabo hostiam laudis, et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam(étendant les deux bras et la vue de tous côtés, d’un agréable mouvement, le visage enflammé)in conspectu omnis populi ejus. Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit,mon cœur, mon âme, ma vie,in conspectu omnis populi ejus, devant tout ce peuple, devant toute cette assemblée!In atriis domus Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini.Nous y voici à l’entrée de la maison du Seigneur. Oui, c’est d’ici, c’est de Lyon, de Lyon qu’il faut monter là-haut (élevant les bras vers le ciel). Lyon, que je t’ai bien plus d’obligation qu’au lieu de ma naissance, qui m’a seulement donné une vie misérable, et tu me donnes aujourd’hui une vie éternelle!in medio tui Jerusalem. Il est vrai que j’ai trop de passion pour cette mort. N’y a-t-il point de mal, mon père? dit-il plus bas en souriant, se tournant à côté vers le père. J’ai trop d’aise. N’y a-t-il point de vanité? Pour moi je n’en veux point.
Détails du supplice de M. de Cinq-Mars.
(Fragment du même rapport.)
C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, ains parut toujours gai, assuré, inébranlable, et témoigna une si grande fermeté d’esprit, que tous ceux qui le virent en sont encore dans l’étonnement.M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bandés, posafort proprementson col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit, tourné vers le devant de l’échafaud, et embrassant fortement de ses deux bras le poteau; il ferma les yeux et la bouche, et attendit le coup que l’exécuteur lui vint donner assez pesamment et lentement, et s’étant mis à gauche et tenant son couperet desdeux mains. En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme: Ah! qui fut étouffée dans son sang; il leva les genoux de dessus le bloc, comme pour se lever, et retomba en la même assiette qu’il estoit. La tête n’estant pas entièrement séparée du corps par ce coup, l’exécuteur passa à sa droite par derrière, et, prenant la tête par les cheveux de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une partie de la trachée-artère et de la peau du cou, qui n’estoit pas coupée; après quoi il jeta la tête sur l’échafaud, qui de là bondit à terre, où l’onremarqua soigneusement qu’elle fit encore un demi-tour et palpita assez-longtemps. Elle avoit le visage tourné vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tête vers l’échafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le poteau, qu’il tenoit toujours embrassé, tant que l’exécuteur le tira pour le dépouiller, ce qu’il fit, et puis le couvrit d’un drap et mit son manteau par-dessus; la tête ayant été rendue sur l’échafaud, elle fut mise auprès du corps, sous le même drap.
C’est une merveille incroyable qu’il ne témoigna jamais aucune peur, ni trouble, ni aucune émotion, ains parut toujours gai, assuré, inébranlable, et témoigna une si grande fermeté d’esprit, que tous ceux qui le virent en sont encore dans l’étonnement.
M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bandés, posafort proprementson col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit, tourné vers le devant de l’échafaud, et embrassant fortement de ses deux bras le poteau; il ferma les yeux et la bouche, et attendit le coup que l’exécuteur lui vint donner assez pesamment et lentement, et s’étant mis à gauche et tenant son couperet desdeux mains. En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme: Ah! qui fut étouffée dans son sang; il leva les genoux de dessus le bloc, comme pour se lever, et retomba en la même assiette qu’il estoit. La tête n’estant pas entièrement séparée du corps par ce coup, l’exécuteur passa à sa droite par derrière, et, prenant la tête par les cheveux de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une partie de la trachée-artère et de la peau du cou, qui n’estoit pas coupée; après quoi il jeta la tête sur l’échafaud, qui de là bondit à terre, où l’onremarqua soigneusement qu’elle fit encore un demi-tour et palpita assez-longtemps. Elle avoit le visage tourné vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tête vers l’échafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le poteau, qu’il tenoit toujours embrassé, tant que l’exécuteur le tira pour le dépouiller, ce qu’il fit, et puis le couvrit d’un drap et mit son manteau par-dessus; la tête ayant été rendue sur l’échafaud, elle fut mise auprès du corps, sous le même drap.
L’exécution de M. de Thou ressemble comme celle de M. de Cinq-Mars, à un assassinat; la voici telle que la donne ce même journal, et plus horriblement minutieux que la lettre de Montrésor.
L’exécuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir; mais comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s’accommodamieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tête sur le poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit resté. Après, il mit son col sur le poteau, qu’un frère jésuite avait torché de son mouchoir, parce qu’il estoit tout mouillé de sang, et demanda à ce frère s’il estoit bien, qui lui dit qu’il falloit qu’il avançast mieux sa tête sur le devant, ce qu’il fit. En même temps, l’exécuteur, s’apercevant que les cordons de sa chemise n’estoient point déliés et qu’ils lui tenoient le cou serré, lui porta la main au col pour les dénouer: ce qu’ayant senti, il demanda: «Qu’y a-t-il? faut-il encore oster la chemise?» et se disposoit déjà à l’oster. On lui dit que non, qu’il falloit seulement dénouer les cordons; ce qu’ayant fait il tira sa chemise pour découvrir son col et ses épaules, et, ayant mis sa tête sur le poteau, il prononça ses dernières paroles, qui furent:Maria, mater gratiæ, mater misericordiæ...; puisIn manus tuas... et lors ses bras commencèrent à trembloter en attendant le coup, qui lui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête, duquel coup son col n’étant coupé qu’à demi, le corps tomba du costé gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le ciel, remuant les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut renverser pour achever par où il avoit commencé; mais effrayé des cris que l’on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tête, qui demeura sur l’échafaud.L’exécuteur, l’ayant dépouillé, porta son corps, couvert d’un drap, dans le carrosse qui les avoit amenés; puis il y mit aussi celui de M. de Cinq-Marset leurs têtes, qui avoient encore toutes deux les yeux ouverts, particulièrement celle de M. de Thou, qui sembloit être vivante. De là, ils furent portés aux Feuillans, où M. de Cinq-Mars fut enterré devant le maître-autel, sous le balustre de ladite église, par la bonté et autorité de M. du Gay, trésorier de France en la généralité de Lyon. M. de Thou a été embaumé par le soin de madame sa sœur et mis dans un cercueil de plomb, pour être transporté en sa sépulture.Telle fut la fin de ces deux personnes, qui certes, doivent laisser à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort. Je laisse à chacun d’en faire tel jugement qu’il lui plaira, et me contente de dire que ce nous est une grande leçon de l’inconstance des choses de ce monde et de la fragilité de notre nature.
L’exécuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir; mais comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s’accommodamieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tête sur le poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit resté. Après, il mit son col sur le poteau, qu’un frère jésuite avait torché de son mouchoir, parce qu’il estoit tout mouillé de sang, et demanda à ce frère s’il estoit bien, qui lui dit qu’il falloit qu’il avançast mieux sa tête sur le devant, ce qu’il fit. En même temps, l’exécuteur, s’apercevant que les cordons de sa chemise n’estoient point déliés et qu’ils lui tenoient le cou serré, lui porta la main au col pour les dénouer: ce qu’ayant senti, il demanda: «Qu’y a-t-il? faut-il encore oster la chemise?» et se disposoit déjà à l’oster. On lui dit que non, qu’il falloit seulement dénouer les cordons; ce qu’ayant fait il tira sa chemise pour découvrir son col et ses épaules, et, ayant mis sa tête sur le poteau, il prononça ses dernières paroles, qui furent:Maria, mater gratiæ, mater misericordiæ...; puisIn manus tuas... et lors ses bras commencèrent à trembloter en attendant le coup, qui lui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête, duquel coup son col n’étant coupé qu’à demi, le corps tomba du costé gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le ciel, remuant les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut renverser pour achever par où il avoit commencé; mais effrayé des cris que l’on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tête, qui demeura sur l’échafaud.
L’exécuteur, l’ayant dépouillé, porta son corps, couvert d’un drap, dans le carrosse qui les avoit amenés; puis il y mit aussi celui de M. de Cinq-Marset leurs têtes, qui avoient encore toutes deux les yeux ouverts, particulièrement celle de M. de Thou, qui sembloit être vivante. De là, ils furent portés aux Feuillans, où M. de Cinq-Mars fut enterré devant le maître-autel, sous le balustre de ladite église, par la bonté et autorité de M. du Gay, trésorier de France en la généralité de Lyon. M. de Thou a été embaumé par le soin de madame sa sœur et mis dans un cercueil de plomb, pour être transporté en sa sépulture.
Telle fut la fin de ces deux personnes, qui certes, doivent laisser à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort. Je laisse à chacun d’en faire tel jugement qu’il lui plaira, et me contente de dire que ce nous est une grande leçon de l’inconstance des choses de ce monde et de la fragilité de notre nature.
Les dernières volontés de ces deux nobles jeunes gens nous sont demeurées par des lettres qu’ils écrivirent après la prononciation de leur arrêt. Celle de M. de Cinq-Mars à la maréchale d’Effiat, sa mère, peut paraître froide à quelques personnes, par la difficulté de se reporter à cette époque où, dans les plus graves circonstances, on s’attachait à contenir plus qu’à exprimer chaleureusement ses émotions, et où le grand monde, dans les écrits et les discours,fuyait lepathétiqueautant que nous le cherchons.
Lettre de M. le Grand à madame sa mère, la marquise d’Effiat.
Madame ma très-chère et très-honorée mère, je vous escris, puisqu’il ne m’est plus permis de vous voir, pour vous conjurer, madame, de me rendre deux marques de votre dernière bonté: l’une, madame, en donnant à mon âme le plus de prières qu’il vous sera possible, ce qui sera pour mon salut: l’autre, soit que vous obteniez du Roy le bien que j’ai employé dans ma charge de grand-escuyer, et ce que j’en pouvois avoir d’autre part auparavant qu’il fust confisqué, ou soit que cette grâce ne vous soit pas accordée, que vous ayez assez de générosité pour satisfaire à mes créanciers. Tout ce qui dépend de la fortune est si peu de chose, que vous ne devez pas me refuser cette dernière supplication, que je vous fais pour le repos de mon âme. Croyez-moi, madame, en cela plutôt que vos sentiments s’ils répugnent en mon souhait, puisque, ne faisant plus un pas qui ne me conduise à la mort, je suis plus capable que qui que ce soit de juger de la valeur des choses du monde. Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ay pas assez respectée au temps que j’ai vescu, et vous assurez que je meurs,Ma très-chère et très-honorée mère,Votre très-humble et très-obéissantet très-obligé fils et serviteur,Henrid’Effiat de Cinq-Mars.
Madame ma très-chère et très-honorée mère, je vous escris, puisqu’il ne m’est plus permis de vous voir, pour vous conjurer, madame, de me rendre deux marques de votre dernière bonté: l’une, madame, en donnant à mon âme le plus de prières qu’il vous sera possible, ce qui sera pour mon salut: l’autre, soit que vous obteniez du Roy le bien que j’ai employé dans ma charge de grand-escuyer, et ce que j’en pouvois avoir d’autre part auparavant qu’il fust confisqué, ou soit que cette grâce ne vous soit pas accordée, que vous ayez assez de générosité pour satisfaire à mes créanciers. Tout ce qui dépend de la fortune est si peu de chose, que vous ne devez pas me refuser cette dernière supplication, que je vous fais pour le repos de mon âme. Croyez-moi, madame, en cela plutôt que vos sentiments s’ils répugnent en mon souhait, puisque, ne faisant plus un pas qui ne me conduise à la mort, je suis plus capable que qui que ce soit de juger de la valeur des choses du monde. Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ay pas assez respectée au temps que j’ai vescu, et vous assurez que je meurs,
Ma très-chère et très-honorée mère,
Votre très-humble et très-obéissant
et très-obligé fils et serviteur,
Henrid’Effiat de Cinq-Mars.
Le manuscrit original est à la Bibliothèque royale de Paris, manusc. no9327, écrit d’une main ferme et calme.
Sur la dernière lettre de M. François-Auguste de Thou.
On a vu que, laissé seul un moment dans sa prison, M. de Thou écrivit une lettre qui fut remise à son confesseur.Voilà, disait-il,la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde. On a vu ses efforts pour se détacher de cette dernière pensée, et ce redoublement de prières ferventes qu’il prononce en se frappant la poitrine. Il prie Dieu d’avoir pitié de lui; il repousse tout le monde; il s’enveloppe déjà dans son linceul. Cette dernière pensée était déjà la plus cruelle qui puisse faire saigner le cœur d’un homme; c’était un dernier regard jeté sur une femme aimée; c’était un adieu à sa maîtresse, la princesse de Guéménée. Le ton est grave, et le respect du rang ne s’y perd pas, non plus que celui de sa dignité personnelle et du moment solennel qui s’approche. J’ai retrouvé dernièrementcette lettre précieuse. (Bibliothèque royale de Paris, manuscrit no9276, page 223.) La voici:
Copie de la lettre de M. de Thou, escrite à madame la princesse de Guémenée après la prononciation de l’arrest.
Madame,Je ne vous ay jamais eu de l’obligation en toute ma vie qu’aujourd’huy qu’estant près de la quitter, je la pers avec moins de peyne parce que vousme l’avez rendue assés malheureuse; j’espère que celle de l’autre monde sera bien différente pour moy de celle-cy, et que j’y trouveray des félicités autant pardessus l’imagination des hommes qu’elles doivent estre dans leur espérance: la mienne, madame, n’est fondée que sur la bonté de Dieu et le mérite de la passion de son Filz, seule capable d’effacer mes péchez dont j’estois redevable à sa justice, et qui sont à un tel excez qu’il n’y a rien qui les surpasse que celuy de sa miséricorde. Je vous demande pardon de tout mon cœur, madame, de toutes les choses que j’ay faictes qui vous ont pu desplaire et fais la mesme prièreà toutes les personnes que j’ay haïes à vostre occasion, vous protestant, madame, qu’autant que la fidélité que je doibs à mon Dieu me le doit permettre, je meurstrop asseurément, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur,De Thou.De Lion ce 12eseptembre 1642.
Madame,
Je ne vous ay jamais eu de l’obligation en toute ma vie qu’aujourd’huy qu’estant près de la quitter, je la pers avec moins de peyne parce que vousme l’avez rendue assés malheureuse; j’espère que celle de l’autre monde sera bien différente pour moy de celle-cy, et que j’y trouveray des félicités autant pardessus l’imagination des hommes qu’elles doivent estre dans leur espérance: la mienne, madame, n’est fondée que sur la bonté de Dieu et le mérite de la passion de son Filz, seule capable d’effacer mes péchez dont j’estois redevable à sa justice, et qui sont à un tel excez qu’il n’y a rien qui les surpasse que celuy de sa miséricorde. Je vous demande pardon de tout mon cœur, madame, de toutes les choses que j’ay faictes qui vous ont pu desplaire et fais la mesme prièreà toutes les personnes que j’ay haïes à vostre occasion, vous protestant, madame, qu’autant que la fidélité que je doibs à mon Dieu me le doit permettre, je meurstrop asseurément, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
De Thou.
De Lion ce 12eseptembre 1642.
Quel reproche amer et quel mélancolique retour sur sa vie! Si cette femme était digne de lui, comment reçut-elle une telle lettre sans en mourir? Fut-elle jamais consolée de mériter un tel adieu?
La vie de madame la princesse de Guéménée ne permet guère de penser que ses rigueurs aient causé tant de tristesse et une douleur si profonde. Tallemant des Réaux dit, en plusieurs endroits, que M. de Thou était son amant.On dit, ajoute-t-il (t. I, p. 418),qu’il lui écrivit après avoir été condamné. C’est cette lettre qu’on vient de lire. Elle me semble écrite par un homme tel que le misanthrope de Molière, avec plus de pitié, et ces mots:toutes les personnes que j’ai haïes à votre occasion, ressemblent douloureusement à:
C’est que tout l’univers est bien reçu de vous.
Mais ne cherchons pas à devancer des peines que rien ne trahit, si ce n’est ce dernier soupir au pied de l’échafaud. Le souvenir de M. de Thou nous doit représenter une autre pensée et conduit àd’autres réflexions. Elles suivront la copie de ce traité avec l’Espagne qui fait la base du procès criminel.
Articles du traité fait entre le Comte-Duc pour le Roy d’Espagne et monsieur de Fontrailles pour et au nom de Monsieur, à Madrid, le 13 mars 1642, dont Monsieur fait mention dans sa déclaration du 7 juillet dudit an. Au tome 1erdes Mémoires de Fontrailles.
Le sieur de Fontrailles aiant esté envoié par monseigneur le duc d’Orléans vers le Roy d’Espagne avec lettres de Son Altesse pour Sa Majesté Catholique et monseigneur le Comte-Duc de San-Lucar, datées de Paris, du 20 janvier, a proposé, en vertu du pouvoir à luy donné, que Son Altesse, désirant le bien général et particulier de la France, de voir la noblesse et le peuple de ce royaume délivré des oppressions qu’ils souffrent depuis longtemps par une si sanglante guerre, pour faire cesser la cause d’icelle, et pour establir une paix générale et raisonnable entre l’Empereur et les deux couronnes, au bénéfice de la chrestienté, prendroit volontiers les armes à cette fin si Sa Majesté Catholique y vouloit concourir de son costé avec les moyens possibles pour avancer leurs affaires. Et après avoir déclaré le particulier de sa commission en ce qui est des offres et demandes que font les seigneurs d’Orléans etceux de son party, a esté accordé et conclu par ledit seigneur Comte-Duc pour Leurs Majestez Impériale et Catholique, et au nom de Son Altesse par ledit sieur de Fontrailles, les articles suivants:1. Comme le principal but de ce traité est de faire une juste paix entre les deux couronnes d’Espagne et de France, pour leur bien commun et de toute la chrestienté, ont déclaré unanimement qu’on ne prétend en cecy aucune chose contre le Roy très-chrestien et au préjudice de ses Estats, ny contre les droits et authoritez de la Reine très-chrestienne et régnante; ainsi au contraire on aura soin de la maintenir en tout ce qui lui appartient.2. Sa Majesté Catholique donnera 12,000 hommes de pied et 5,000 chevaux effectifs de vieilles troupes, le tout venant d’Allemagne, ou de l’empire, ou de Sa Majesté Catholique. Que si par accident il manquoit de ce nombre 2,000 ou 3,000 hommes, on n’entend point pour cela qu’on ayt manqué à ce qui est accordé, attendu qu’on les fournira le plus tost qu’il sera possible.3. Il est accordé que, dès le jour que monsieur le duc d’Orléans se trouvera dans la place de seureté où il dit estre en état de pouvoir lever des troupes, Sa Majesté Catholique luy baillera quatre cens mil escus comptant, payables au consentement de Son Altesse, pour estre emploiez en levées et autres frais utiles pour le bien commun.4. Sa Majesté Catholique donnera le train d’artillerie avec les munitions de guerre propres à un corps d’armée, avec les vivres pour toutes lestroupes, jusques à ce qu’elles soient entrées en France, là où Son Altesse entretiendra les siens, et Sa Majesté Catholique les autres, comme il sera spécifié plus bas.5. Les places qui seront prises en France, soit par l’armée de Sa Majesté Catholique, ou celles de Son Altesse, seront mises ès mains de Son Altesse et de ceux, de son party.6. Il sera donné audit seigneur d’Orléans, douze mil escus par mois de pension, outre ce que Sa Majesté Catholique donne en Flandres à la duchesse d’Orléans, sa femme.7. Est arresté que cette armée et les troupes d’icelle obéiront absolument audit seigneur duc d’Orléans; et néanmoins, attendu que ladite armée est levée des deniers de Sa Majesté Catholique, les officiers d’icelle presteront le serment de fidélité à Son Altesse de servir aux fins du présent traité, et arrivant faute de Son Altesse, s’il y a quelque prince du sang de France dans le traité, il commandera en la manière qu’il avoit esté arresté dans le traité fait avec monseigneur le comte de Soissons. Et en cas que l’archiduc Léopold ou autre personne, fils ou frère ou parent de Sa Majesté Catholique, vienne à estre gouverneur pour Sadite Majesté Catholique en Flandres, comme il sera là, par mesme moyen, général de ses armées, et que Sa Majesté Catholique a tant de part en ce lieu: est accordé que le seigneur duc d’Orléans et ceux de son party de quelque qualité et condition qu’ils soient, aiant esgard à ces considérations, tiendront bonne correspondance avec ledit seigneur archiduc ou autre que dit est, et luy communiqueront tout ce qui se présentera,en recevant tous ensembleles ordres de l’Empereur, de Sa Majesté Catholique, tant pour ce qui concerne la guerre que pour les plaiges de cette armée, et tous les progrez.8. Et d’autant que Son Altesse a deux personnes propres à estre mareschaux de camp en cette armée, que ledit sieur de Fontrailles déclarera après la conclusion du présent traité. Sa Majesté Catholique se charge d’obtenir de l’Empereur deux lettres-patentes de mareschaux de camp pour eux.9. Il est accordé que Sa Majesté Catholique donnera quatre-vingt mille ducas de pension à répartir par mois aux seigneurs susdits.10. Comme aussi on donnera dans trois mois cent mil livres pour pourvoir et munir la place que Son Altesse a pour sa seureté en France. Et si celuy qui baille la place n’est pas satisfait de cela, on baillera ladite somme contant, et de plus cinq cents quintaux de poudre et vingt-cinq mil livres par mois, pour l’entretien de la garnison.11. Il est accordé de part et d’autre qu’il ne se fera point d’accommodement en général ny en particulier avec la couronne de France, si ce n’est d’un commun consentement, et qu’on rendra toutes les places et pays qu’on aura pris en France, sans se servir contre cela d’aucuns prétextes, toutesfois et quantes que laFrance rendra les places qu’elle a gagnées, en quelque pays que ce soit, mesme qu’elle aachetées et qui sont occupées par les armées qui ont serment à la France. Et ledit seigneur duc d’Orléans et ceux de son party se déclarent dès maintenantpourennemis des Suédois et de tous autres ennemis de Leurs Majestez Impériales et Catholique, et de tous ceux qui leur donnent et donneront faveur, ayde et protection. Et pour les détruire, Son Altesse et ceux de son party donneront toutes les assistances possibles.12. Il est convenu que les armées de Flandres, et celle que doit commander Son Altesse, ainsi que dit est, agiront de commune main à mesme fin, avec bonne correspondance.13. On taschera de faire que les troupes soient prestes au plutost, et que ce soit à la fin de may; sur quoy Sa Majesté Catholique fera escrire au gouverneur de Luxembourg afin qu’il die à celuy qui luy portera un blanc signé de Son Altesse ou de quelqu’un des deux seigneurs, le temps auquel tout pourra estre en estat. Lequel blanc signé, Son Altesse envoyera au plustot, afin de gagner temps si les choses sont pressées; ou si elles ne le sont point encore lorsque la personne arrivera, elle s’en retournera à la place de seureté.14. Sa Majesté Catholique donnera aux troupes de Son Altesse, un mois après qu’elles seront dans le service et ensuite,cent mil livres par mois, pour leur entretien et pour les autres affaires de la guerre. Et Son Altesse aura agréable de déclarer après le nombre des hommes qu’il aura dans la place de seureté, et celuy de ses troupes s’il trouve bon: demeurant dès maintenant accordé que les logements et les contributions se distribueront également entre les deux armées.15. L’argent qui se tirera du royaume de France sera à la disposition de Son Altesse, et sera départy également entre les deux armées,comme il est dit en l’article précédent, et est déclaré qu’on ne pourra imposer aucuns tributs que par l’ordre de Son Altesse.16. Au cas que ledit seigneur duc d’Orléans soit obligé de sortir de France et qu’il entre dans la Franche-Comté ou autre part, Sa Majesté Catholique donnera ordre à ce que Son Altesse et les deux autres grands du party soient receus dans tous ses Estats, et pour les faire conduire de là dans la place de seureté.17. D’autant que ledit seigneur duc d’Orléans désire un pouvoir de Sa Majesté Catholique pour donner la paix ou neutralité aux villes et provinces de France qui la demanderont, il y aura auprès de Son Altesse un ambassadeur de Sa Majesté avec plein pouvoir: Sa Majesté accorde à cela.18. S’il arrive faute, ce que Dieu ne veuille, dudit seigneur duc d’Orléans, Sa Majesté Catholique promet de conserverles mêmes pensions auxdits seigneurs, et à un seul d’eux si le parti subsiste, ou qu’ils demeurent au service de Sa Majesté Catholique.19. Ledit seigneur duc d’Orléans asseure, et en son nom ledit sieur de Fontrailles, qu’à mesme temps que Son Altesse se découvrira, il lui fera livrer une place des meilleures de France pour sa seureté, laquelle sera déclarée à la conclusion du présent traité: et au cas qu’elle ne soit trouvée suffisante, ledit traité demeurera nul, comme aussi ledit sieur de Fontrailles déclarera lesdits deux seigneurs pour lesquels on demande pensions susdites dont Sa Majesté demeure d’accord.20. Finalement est accordé que tout le contenude ces articles sera approuvé et ratifié par Sa Majesté Catholique et ledit seigneur duc d’Orléans, en la manière ordinaire et accoustumée en semblables traitez. Le Comte-Duc le promet ainsi au nom de Sa Majesté, et ledit sieur de Fontrailles au nom de Son Altesse, s’obligeant respectivement à cela, comme de leur chef ils l’approuvent dès à présent, le ratifient et le signent.—A Madrid, le 13 mars 1642. Signé: DomGaspar de Gusman, et, par supposition de nom:Clermont, pourFontrailles.NousGaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, certifions que le contenu cy-dessus est la vraie copie de l’original du traité que Fontrailles a passé en nostre nom avec monsieur le Comte-Duc de San-Lucar. En tesmoin de quoy nous avons signé la présente de nostre main, et icelle fait signer par nostre secrétaire, le 26 aoust 1642, à Villefranche. SignéGaston, et plus bas:Goulas.
Le sieur de Fontrailles aiant esté envoié par monseigneur le duc d’Orléans vers le Roy d’Espagne avec lettres de Son Altesse pour Sa Majesté Catholique et monseigneur le Comte-Duc de San-Lucar, datées de Paris, du 20 janvier, a proposé, en vertu du pouvoir à luy donné, que Son Altesse, désirant le bien général et particulier de la France, de voir la noblesse et le peuple de ce royaume délivré des oppressions qu’ils souffrent depuis longtemps par une si sanglante guerre, pour faire cesser la cause d’icelle, et pour establir une paix générale et raisonnable entre l’Empereur et les deux couronnes, au bénéfice de la chrestienté, prendroit volontiers les armes à cette fin si Sa Majesté Catholique y vouloit concourir de son costé avec les moyens possibles pour avancer leurs affaires. Et après avoir déclaré le particulier de sa commission en ce qui est des offres et demandes que font les seigneurs d’Orléans etceux de son party, a esté accordé et conclu par ledit seigneur Comte-Duc pour Leurs Majestez Impériale et Catholique, et au nom de Son Altesse par ledit sieur de Fontrailles, les articles suivants:
1. Comme le principal but de ce traité est de faire une juste paix entre les deux couronnes d’Espagne et de France, pour leur bien commun et de toute la chrestienté, ont déclaré unanimement qu’on ne prétend en cecy aucune chose contre le Roy très-chrestien et au préjudice de ses Estats, ny contre les droits et authoritez de la Reine très-chrestienne et régnante; ainsi au contraire on aura soin de la maintenir en tout ce qui lui appartient.
2. Sa Majesté Catholique donnera 12,000 hommes de pied et 5,000 chevaux effectifs de vieilles troupes, le tout venant d’Allemagne, ou de l’empire, ou de Sa Majesté Catholique. Que si par accident il manquoit de ce nombre 2,000 ou 3,000 hommes, on n’entend point pour cela qu’on ayt manqué à ce qui est accordé, attendu qu’on les fournira le plus tost qu’il sera possible.
3. Il est accordé que, dès le jour que monsieur le duc d’Orléans se trouvera dans la place de seureté où il dit estre en état de pouvoir lever des troupes, Sa Majesté Catholique luy baillera quatre cens mil escus comptant, payables au consentement de Son Altesse, pour estre emploiez en levées et autres frais utiles pour le bien commun.
4. Sa Majesté Catholique donnera le train d’artillerie avec les munitions de guerre propres à un corps d’armée, avec les vivres pour toutes lestroupes, jusques à ce qu’elles soient entrées en France, là où Son Altesse entretiendra les siens, et Sa Majesté Catholique les autres, comme il sera spécifié plus bas.
5. Les places qui seront prises en France, soit par l’armée de Sa Majesté Catholique, ou celles de Son Altesse, seront mises ès mains de Son Altesse et de ceux, de son party.
6. Il sera donné audit seigneur d’Orléans, douze mil escus par mois de pension, outre ce que Sa Majesté Catholique donne en Flandres à la duchesse d’Orléans, sa femme.
7. Est arresté que cette armée et les troupes d’icelle obéiront absolument audit seigneur duc d’Orléans; et néanmoins, attendu que ladite armée est levée des deniers de Sa Majesté Catholique, les officiers d’icelle presteront le serment de fidélité à Son Altesse de servir aux fins du présent traité, et arrivant faute de Son Altesse, s’il y a quelque prince du sang de France dans le traité, il commandera en la manière qu’il avoit esté arresté dans le traité fait avec monseigneur le comte de Soissons. Et en cas que l’archiduc Léopold ou autre personne, fils ou frère ou parent de Sa Majesté Catholique, vienne à estre gouverneur pour Sadite Majesté Catholique en Flandres, comme il sera là, par mesme moyen, général de ses armées, et que Sa Majesté Catholique a tant de part en ce lieu: est accordé que le seigneur duc d’Orléans et ceux de son party de quelque qualité et condition qu’ils soient, aiant esgard à ces considérations, tiendront bonne correspondance avec ledit seigneur archiduc ou autre que dit est, et luy communiqueront tout ce qui se présentera,en recevant tous ensembleles ordres de l’Empereur, de Sa Majesté Catholique, tant pour ce qui concerne la guerre que pour les plaiges de cette armée, et tous les progrez.
8. Et d’autant que Son Altesse a deux personnes propres à estre mareschaux de camp en cette armée, que ledit sieur de Fontrailles déclarera après la conclusion du présent traité. Sa Majesté Catholique se charge d’obtenir de l’Empereur deux lettres-patentes de mareschaux de camp pour eux.
9. Il est accordé que Sa Majesté Catholique donnera quatre-vingt mille ducas de pension à répartir par mois aux seigneurs susdits.
10. Comme aussi on donnera dans trois mois cent mil livres pour pourvoir et munir la place que Son Altesse a pour sa seureté en France. Et si celuy qui baille la place n’est pas satisfait de cela, on baillera ladite somme contant, et de plus cinq cents quintaux de poudre et vingt-cinq mil livres par mois, pour l’entretien de la garnison.
11. Il est accordé de part et d’autre qu’il ne se fera point d’accommodement en général ny en particulier avec la couronne de France, si ce n’est d’un commun consentement, et qu’on rendra toutes les places et pays qu’on aura pris en France, sans se servir contre cela d’aucuns prétextes, toutesfois et quantes que laFrance rendra les places qu’elle a gagnées, en quelque pays que ce soit, mesme qu’elle aachetées et qui sont occupées par les armées qui ont serment à la France. Et ledit seigneur duc d’Orléans et ceux de son party se déclarent dès maintenantpourennemis des Suédois et de tous autres ennemis de Leurs Majestez Impériales et Catholique, et de tous ceux qui leur donnent et donneront faveur, ayde et protection. Et pour les détruire, Son Altesse et ceux de son party donneront toutes les assistances possibles.
12. Il est convenu que les armées de Flandres, et celle que doit commander Son Altesse, ainsi que dit est, agiront de commune main à mesme fin, avec bonne correspondance.
13. On taschera de faire que les troupes soient prestes au plutost, et que ce soit à la fin de may; sur quoy Sa Majesté Catholique fera escrire au gouverneur de Luxembourg afin qu’il die à celuy qui luy portera un blanc signé de Son Altesse ou de quelqu’un des deux seigneurs, le temps auquel tout pourra estre en estat. Lequel blanc signé, Son Altesse envoyera au plustot, afin de gagner temps si les choses sont pressées; ou si elles ne le sont point encore lorsque la personne arrivera, elle s’en retournera à la place de seureté.
14. Sa Majesté Catholique donnera aux troupes de Son Altesse, un mois après qu’elles seront dans le service et ensuite,cent mil livres par mois, pour leur entretien et pour les autres affaires de la guerre. Et Son Altesse aura agréable de déclarer après le nombre des hommes qu’il aura dans la place de seureté, et celuy de ses troupes s’il trouve bon: demeurant dès maintenant accordé que les logements et les contributions se distribueront également entre les deux armées.
15. L’argent qui se tirera du royaume de France sera à la disposition de Son Altesse, et sera départy également entre les deux armées,comme il est dit en l’article précédent, et est déclaré qu’on ne pourra imposer aucuns tributs que par l’ordre de Son Altesse.
16. Au cas que ledit seigneur duc d’Orléans soit obligé de sortir de France et qu’il entre dans la Franche-Comté ou autre part, Sa Majesté Catholique donnera ordre à ce que Son Altesse et les deux autres grands du party soient receus dans tous ses Estats, et pour les faire conduire de là dans la place de seureté.
17. D’autant que ledit seigneur duc d’Orléans désire un pouvoir de Sa Majesté Catholique pour donner la paix ou neutralité aux villes et provinces de France qui la demanderont, il y aura auprès de Son Altesse un ambassadeur de Sa Majesté avec plein pouvoir: Sa Majesté accorde à cela.
18. S’il arrive faute, ce que Dieu ne veuille, dudit seigneur duc d’Orléans, Sa Majesté Catholique promet de conserverles mêmes pensions auxdits seigneurs, et à un seul d’eux si le parti subsiste, ou qu’ils demeurent au service de Sa Majesté Catholique.
19. Ledit seigneur duc d’Orléans asseure, et en son nom ledit sieur de Fontrailles, qu’à mesme temps que Son Altesse se découvrira, il lui fera livrer une place des meilleures de France pour sa seureté, laquelle sera déclarée à la conclusion du présent traité: et au cas qu’elle ne soit trouvée suffisante, ledit traité demeurera nul, comme aussi ledit sieur de Fontrailles déclarera lesdits deux seigneurs pour lesquels on demande pensions susdites dont Sa Majesté demeure d’accord.
20. Finalement est accordé que tout le contenude ces articles sera approuvé et ratifié par Sa Majesté Catholique et ledit seigneur duc d’Orléans, en la manière ordinaire et accoustumée en semblables traitez. Le Comte-Duc le promet ainsi au nom de Sa Majesté, et ledit sieur de Fontrailles au nom de Son Altesse, s’obligeant respectivement à cela, comme de leur chef ils l’approuvent dès à présent, le ratifient et le signent.—A Madrid, le 13 mars 1642. Signé: DomGaspar de Gusman, et, par supposition de nom:Clermont, pourFontrailles.
NousGaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, certifions que le contenu cy-dessus est la vraie copie de l’original du traité que Fontrailles a passé en nostre nom avec monsieur le Comte-Duc de San-Lucar. En tesmoin de quoy nous avons signé la présente de nostre main, et icelle fait signer par nostre secrétaire, le 26 aoust 1642, à Villefranche. SignéGaston, et plus bas:Goulas.
Contre-lettre.
D’autant que par le traité que j’ay signé aujourd’hui, pour et au nom de Sa Majesté Catholique, je suis obligé de déclarer le nom des deux personnes qui sont comprises par Son Altesse dans ledit traité, et la place qu’elle a prise pour sa seureté, je déclare et asseure au nom de Son Altesse à monsieur le Comte-Duc, afin qu’il die à Sa Majesté Catholiqueque les deux personnes sont le seigneur duc de Bouillon, et leseigneur de Cinq-Mars, grand Escuyerde France: et la place de seureté qui est asseurée à Son Altesseest Sedan, que ledit seigneur de Bouillon luy met entre les mains. En foy de quoy j’ai signé cet escrit à Madrid, le 13 mars 1642. Signé, par supposition de nom:Clermont.Nous Gaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, reconnoissons, que le contenu cy-dessus est la vraie copie de la déclaration que monsieur de Bouillon, monsieur le Grand et nous soubsignez avons donné pouvoir au sieur de Fontrailles de faire des noms deces sieurs de Bouillon et le Grand, à monsieur leduc de San Lucaraprès qu’il auroit passé le traitté avec lui, auquel traitté ils ne sont compris que sous le titre dedeux grands seigneurs de France. En témoin de quoy nous avons signé la présente certification de nostre main, et icelle fait contre-signer par nostre secrétaire.Signé:Gaston.A Villefranche, le 29 aoust 1642.Et plus bas:Goulas.
D’autant que par le traité que j’ay signé aujourd’hui, pour et au nom de Sa Majesté Catholique, je suis obligé de déclarer le nom des deux personnes qui sont comprises par Son Altesse dans ledit traité, et la place qu’elle a prise pour sa seureté, je déclare et asseure au nom de Son Altesse à monsieur le Comte-Duc, afin qu’il die à Sa Majesté Catholiqueque les deux personnes sont le seigneur duc de Bouillon, et leseigneur de Cinq-Mars, grand Escuyerde France: et la place de seureté qui est asseurée à Son Altesseest Sedan, que ledit seigneur de Bouillon luy met entre les mains. En foy de quoy j’ai signé cet escrit à Madrid, le 13 mars 1642. Signé, par supposition de nom:Clermont.
Nous Gaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, reconnoissons, que le contenu cy-dessus est la vraie copie de la déclaration que monsieur de Bouillon, monsieur le Grand et nous soubsignez avons donné pouvoir au sieur de Fontrailles de faire des noms deces sieurs de Bouillon et le Grand, à monsieur leduc de San Lucaraprès qu’il auroit passé le traitté avec lui, auquel traitté ils ne sont compris que sous le titre dedeux grands seigneurs de France. En témoin de quoy nous avons signé la présente certification de nostre main, et icelle fait contre-signer par nostre secrétaire.
Signé:Gaston.
A Villefranche, le 29 aoust 1642.
Et plus bas:Goulas.
Sur la non-révélation
La vie de tout homme célèbre a un sens unique et précis, visible surtout, et dès le premier regard, pour ceux qui savent juger les grandes choses du passé, et qui, j’espère, est demeuré dans l’esprit des lecteurs attentifs dulivre deCinq-Mars, le sang de François-Auguste de Thou a coulé au nom d’une idée sacrée, et qui demeurera telle tant que lareligion de l’honneur vivra parmi nous; c’est l’impossibilité de la dénonciation sur les lèvres de l’homme de bien.
Les hommes d’État de tous les temps qui ont voulu acclimater la dénonciation en France y ont échoué jusqu’ici, à l’honneur de notre pays. C’est déjà une assez grande tache sur cette entreprise que le premier qui l’ait formée soit Louis XI, dont la bassesse était le caractère et la trahison le génie; mais cet arbre du mal qu’il planta au Plessis-lès-Tours ne porta point ses fruits empoisonnés; et l’on ne vit personne dénoncer un citoyen.