Détails géométriques.—Calcul de la capacité du ballon. l'aérostat double.—L'enveloppe.—La nacelle. l'appareil mystérieux.—Les vivres.—L'addition finale.
Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude.
Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les expériences aérostatiques.
Le docteur, d'après des calculs très exacts, trouva que, pour les objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids de quatre mille livres ; il fallut donc rechercher quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par conséquent, quelle en serait la capacité.
Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres environ.
En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat.
Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entièrement rempli ; or cela ne doit pas être, car à mesure que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers.
Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double.
Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être préférable ; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire : en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000 kilogrammes] ; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.
Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de réussite se seraient accrues ; en effet, au cas où l'un vient à se rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale.
Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvénients ; il en construisit deux d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l'autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n'eût que quarante-cinq pieds de diamètre horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de ce ballon intérieur n'était donc que de soixante-sept mille pieds cubes ; il devait nager dans le fluide qui l'entourait ; une soupape s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre eux.
Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du grand ballon ; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait intact ; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure, comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi dégonflés.
De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.
Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon enduit de : gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une imperméabilité absolue ; elle est entièrement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du globe, où se fait presque tout l'effort.
Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son enveloppe pesa six cent cinquante livres. L'enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent dix livres : soit donc, en tout, onze cent soixante livres.
Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une très grande solidité ; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire.
La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre vingt livres.
Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux lignes d'épaisseur ; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux munis de robinets ; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement.
Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le moins d'espace possible ; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale.
Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expériences de physique ; il voulait seulement reconnaître sa direction, et déterminer la position des principales rivières, montagnes et villes.
Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de pieds.
Il calcula également ]e poids exact de ses vivres ; ils consistèrent en thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].
La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids enlevé par l'aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable.
Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.
Voici le résumé de ses différents calculs :
Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se proposait d'enlever ; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grâce à son appareil.
Importance de Joe. —Le commandant de la Resolute.—L'arsenal de Kennedy.—Aménagements.—Le dîner d'adieu.—Le départ du 21 février.—Séances scientifiques du docteur. —Duveyrier, Livingstone. —Détails du voyage aérien.—Kennedy réduit au silence.
Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés ; ils avaient subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs ; cette épreuve donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés à leur construction.
Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, donnant volontiers des détails sur l'affaire aux gens qui ne lui en demandaient point, fier entre toutes choses d'accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna quelques demi-couronnes ; il ne faut pas lui en vouloir ; il avait bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses contemporains.
Le 16 février, leResolutevint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à produire les bruits les plus pacifiques du monde.
La cale duResolutefut aménagée de manière à loger l'aérostat ; il y fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 février ; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout accident ; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de Fergusson.
On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de barils, fut mis à fond de cale.
Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg ; avec une pareille arme le chasseur n'était pas embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois ; il y joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus ; sa poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le docteur.
Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 février ; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques ; il devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait : été réservé.
Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni en libations flatteuses ; les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M présidait avec une émotion contenue, mais pleine de dignité.
A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux Kennedy, son audacieux compagnon. »
Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie : les applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage.
Un message de la reine arriva au dessert ; elle présentait ses compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de l'entreprise.
Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »
A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de mains, les convives se séparèrent.
Les embarcations duResoluteattendaient au pont de Westminster ; le commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,
A une heure, chacun dormait à bord.
Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux ronflaient ; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hélice, leResolutefila vers l'embouchure de la Tamise.
Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, personne ne mit en question le succès de son entreprise.
Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique ; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se croiseraient à Tembouctou. Au sud, l'infatigable Livingstone s'avançait toujours vers l'équateur, et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans.
L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur fit connaître en détail les préparatifs de son voyage ; ils voulurent vérifier ses calculs ; ils discutèrent, et le docteur entra franchement dans la discussion.
En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à cet égard
« Cela vous surprend, répondit Fergusson.
—Sans doute.
—Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage ? Des mois entiers ? C'est une grande erreur ; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique.
—Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements géographiques, ni reconnaître le pays.
—Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner.
—Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet ; il y a des ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure.
—Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on traverserait l'Afrique en douze heures ; on se lèverait à Zanzibar pour aller se coucher à Saint-Louis.
—Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné par une vitesse pareille ?
—Cela s'est vu, répondit Fergusson.
—Et le ballon a résisté ?
—Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804. L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or : « Paris, 25 frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles vitesses.
—Un ballon, oui ; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.
—Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par rapport à l'air qui l'environne ; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air elle-même ; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre.
—Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire là des coups de maître, dit un Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.
—Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une grande gloire.
—Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .
—Hein ! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas ?
—Je ne partirai pas.
—Vous n'accompagnerez pas le docteur Fergusson ?
—Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour l'arrêter au dernier moment. »
Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.
« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne faut pas discuter avec lui ; au fond il sait parfaitement qu'il partira.
—Par saint Patrick ! s'écria Kennedy j'atteste
—N'atteste rien, ami Dick ; tu es jaugé, tu es pesé , toi, ta poudre, tes fusils et tes balles ; ainsi n'en parlons plus. »
Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la bouche ; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut.
On double le cap.—Le gaillard d'avant—Cours de cosmographie par le progrès Joe.—Do direction des ballons.—De la recherche des courants atmosphériques.
LeResolutefilait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance ; le temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.
Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de la Table se profila sur l'horizon ; la ville du Cap, située au pied d'un amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientôt leResolutejeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relâchait que pour prendre du charbon ; ce fut l'affaire d'un jour ; le lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique.
Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer ; il n'avait pas tardé à se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre.
Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus grands historiens de tous les temps.
Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants ; mais aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.
L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue série d'entreprises surhumaines.
« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on ne peut plus s'en passer ; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.
—Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.
—Dans la lune ! riposta Joe ; non, ma foi, c'est trop commun ! tout le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on tienne à respirer.
—Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette boisson.
—Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune ; mais nous nous promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter Saturne...
—Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-maître.
—Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est devenue !
—Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupéfait. C'est donc le diable, votre maître ?
—Le diable ! il est trop bon pour cela !
—Mais après Saturne ? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.
—Après Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter ; un drôle de pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre.
Ça prolonge un peu leur existence !
—Douze ans ? reprit le mousse.
—Oui, mon petit ; ainsi, dans cette contrée-là , tu téterais encore ta maman, et le vieux là -bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans et demi.
—Voilà qui n'est pas croyable ! s'écria le gaillard d'avant d'une seule voix.
—Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez ! par exemple, il faut de la tenue là -haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes ! »
Et l'on riait, mais on le croyait à demi ; et il leur parlait de Neptune où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment enchanteur.
« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là , dit l'aimable conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là -haut à la boutonnière du bon Dieu.
—Et vous l'aurez bien gagnée ! » dirent les matelots.
Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur train.
Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut sollicité de donner son avis à cet égard.
« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés ; pas un n'a réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour moi ; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible ! Et encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance ! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que le ballon. C'est une faute.
—Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat et un navire, que l'on dirige à volonté.
Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant.
—Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot ?
—Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques favorables. A mesure que l'on s'élève, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur direction ; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là , vous le savez, est la principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se placer dans les courants qui lui conviendront.
—Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon cher docteur.
—Et pourquoi, mon cher commandant ?
—Entendons-nous : ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades aériennes.
—Et la raison, s'il vous plaît ?
—Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là , vos provisions de gaz et de lest seront vite épuisées.
—Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons ; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.
—Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.
—Je vous demande pardon, il est trouvé.
— Par qui ?
—Par moi !
—Par vous ?
—Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais été à sec de gaz !
—Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre !
—Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, et j'ai été satisfait ; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage.
—Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ?
—Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »
L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur prit tranquillement la parole en ces termes :
Essais antérieurs.—Les cinq caisses du docteur.—Le chalumeau à gaz.—Le calorifère.—Manière de manœuvrer.—Succès certain.
« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants.
« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je supprime complètement le lest, si ce n'est pour les cas de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu.
« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.
"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq.
« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.
« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle négatif.
« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse de mélange. Là , en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés].
« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un robinet.
« Vous l'avez déjà compris, Messieurs : l'appareil que je vous décris est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse celle des feux de forge.
« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.
« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre au milieu des couches inférieures.
« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux oscillations de l'aérostat.
« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même métal.
« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette boite cylindrique par le disque du bas ; il y pénètre, et adopte alors la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas.
« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.
« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte.
« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.
« En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allumé, l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé ; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se surchauffant sans cesse.
« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480 : il déplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres.
« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend.
« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure à la température ambiante au moyen de mon chalumeau ; par cet excès de chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène.
« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance ; je n'ai jamais d'intérêt à descendre rapidement, et c'est au contraire par une marche ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en haut.
« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge d'hydrogène ; les variations de température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et de descente.
« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.
« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression ; par conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe d'elle même.
« Voici maintenant des chiffres très exacts.
« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes].
« Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre cube] ; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six jours.
« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.
« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions sérieuses de succès. »
Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire ; tout était prévu et résolu.
« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.
—Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable ?
Arrivée à Zanzibar,—Le consul anglais.—Mauvaises dispositions des habitants. —L'île Koumbeni.—Les faiseurs de pluie —Gonflement du ballon.—Départ du 18 avril.— Dernier adieu.—Le Victoria.
Un vent constamment favorable avait hâté la marche duResolutevers le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson.
Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l'laissa tomber l'ancre dans le port
L'île de Zanzibar appartient à l'imam de Mascate, allié de la France et de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes.
L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].
Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite sous pavillon français.   Dès l'arrivée duResolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des incrédules.
« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant je ne doute plus. »
Il offrit sa propre maison au docteur, Ã Dick Kennedy, et naturellement au brave Joe.
Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo ; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs nouvelles.
« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le docteur.
Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar ; il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards.
Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation ; les nègres, plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion ; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition sacrilège.
Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces ; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.
« Nous finirons certainement par l'emporter lui dit-il ; les garnisaires mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte ; au besoin ; mais, mon cher commandant, un accident est vite arrivé ; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise ; il faut donc agir avec de grandes précautions.
—Mais que faire ? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons les mêmes difficultés ! Que faire ?
—Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au delà du port ; débarquez votre aérostat dans l'une d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir :
—Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos préparatifs.
Le commandant se rendit à ce conseil. LeResolutes'approcha de l'île de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé.
On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille distance l'un de l'autre ; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal ; il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui.
C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.
La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz ; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait d'une quantité de gaz parfaitement déterminée.
Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres].
Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin ; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l'aérostat, recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.
Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était assignée ; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main.
Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir ; des sentinelles veillaient sans cesse autour de l'île, et les embarcations duResolutesillonnaient le canal.
Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant sur toute cette irritation ; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement.
Alors les sortilèges et les incantations commencèrent ; les faiseurs de pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours ; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays ; ils les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces.
Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit.
Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables ; il ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.
Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs ? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ? Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses ?
Ces idées, éparses jusque-là , et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient alors les imaginations surexcitées ; Le docteur Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres ; mais en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative ; il ne put y parvenir.
Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord duResolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de Koumbeni.
Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel.
En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit :
« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ? Cela est très décidé, mon cher Dick.
—J'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage ?
—Tout.
—-Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne.
—J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une rapide émotion.
L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées de main du docteur Fergusson.
A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds.
« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur ! qu'il soit baptisé leVictoria! »
Un hourra formidable retentit :
«Vive la reine ! Vive l'Angleterre !»
En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur amis.
« Lâchez tout ! s'écria le docteur. »
Et leVictorias'éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre caronades duResolutetonnaient en son honneur.
Traversée du détroit.—Le Mrima.—Propos de Dick et proposition de Joe.— Recette pour le café.—L'Uzaramo.—L'infortuné Maizan.—Le mont Duthumi.—Les cartes du docteur—Nuit sur un nopal.
L'air était pur, le vent modéré ; leVictoriamonta presque perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression est à peu prés d'un centimètre par cent mètres d'élévation] dans la colonne barométrique.
A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs !
L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère ; les champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs ; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis.
Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat.
« Que tout cela est beau ! »s'écria Joe en rompant le silence pour la première fois.
Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension.
Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.
Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta. LeVictoriaatteignit une hauteur de 2,500 pieds.
LeResoluteapparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.
« Vous ne parlez pas ? fit Joe.
—Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent.
—Pour mon compte, il faut que je parle.
—A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. »
Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh ! les ah ! les hein ! éclataient entre ses lèvres.
Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à cette élévation ; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue ; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue ; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit.
Au bout de deux heures, leVictoria, poussé avec une vitesse d'un peu plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se rapprocher de terre ; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon descendit à 300 pieds du sol.
Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte orientale de l'Afrique ; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les bords ; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon ; et le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest.
LeVictoriapassa près d'un village que, sur sa carte, le docteur reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements de colère et de crainte ; des flèches furent vainement dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.
Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction ; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines Burton et Speke.
Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient mutuellement leurs phrases admiratives.
« Fi des diligences ! disait l'un.
—Fi des steamers ! disait l'autre.
—Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays sans les voir !
—Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher, et la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux !
—Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rêve dans un hamac !
—Si nous déjeunions ? fit Joe, que le grand air mettait en appétit.
—C'est une idée mon garçon.
—Oh ! la cuisine ne sera pas longue à faire ! du biscuit et de la viande conservée.
—Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu de chaleur à mon chalumeau ; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons point à craindre d'incendie.
—Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons au-dessus de nous.
—Pas tout à fait, répondit Fergusson ; mais enfin, si le gaz s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous désobligerait ; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement clos.
—Mangeons donc, fit Kennedy.
—Voilà , Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un café dont vous me direz des nouvelles.
—Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage ; il le compose d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connaître.
—Eh bien ! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. »
Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives ; puis chacun se remit à son poste d'observation.
Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine maturité ; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine.
On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue duVictoria, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés des flèches ; les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations.
A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers, au-dessus desquels leVictoriaparaissait se jouer. Joe trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil ; mais c'eût été de la poudre perdue, attendu l'impossibilité de ramasser le gibier.
Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l'heure, et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda.
« C'est là , dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les privations se faisaient rudement sentir. »
En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle ; le docteur n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations.
Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue duVictoria. Kennedy désirait les contempler de plus près ; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein.
« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de mire trop facile pour y loger une balle.
—Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute ? demanda Joe.
—Immédiatement, non ; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz
—Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs ? Je suis sur qu'ils ont envie de nous adorer.
Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect ; les villages sont plus rares ; les manguiers ont disparu ; leur végétation s'arrête a cette latitude.Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes.
—En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté.
—Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau : nous sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds.
—C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là , Monsieur, dit Joe ; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est dit.
—Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé ; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable.
—Quels arbres magnifiques ! s'écria Joe ; quoique très naturel, c'est très beau ! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt.
—Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson ; tenez, en voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il s'aventura seul ; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre ; puis il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée ! Ce pauvre Français avait vingt-six ans !
—Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime ? demanda Kennedy.
—La France a réclamé ; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y réussir.
—Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe ; montons, mon maître, montons, si vous m'en croyez.
—D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous. Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir.
—Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur.
—Non, autant que possible ; avec des précautions et de la vigilance, on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la voir.
—Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert ! Croyez donc aux géographes !
—Attendons, Joe, attendons ; nous verrons plus tard. »
Vers six heures et demie du soir, leVictoriase trouva en face du mont Duthumi ; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et leVictoriavolait par les airs en rasant la montagne.
A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus adoucie ; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des vents de l'est.
Le repas du soir fut préparé ; les voyageurs, excités par leur promenade aérienne, firent une large brèche à leurs provisions
« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? » demanda Kennedy en avalant des morceaux inquiétants.
Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta l'excellente carte qui lui servait de guide ; elle appartenait à l'atlas « der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie.
Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé : « The sources of the Nil, being a general survey of the basin of that river and of its head stream with the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. »
Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne devait lui échapper.
En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].
Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les traces de ses devanciers.
Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin.
Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson.