—Voici, Dick : tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, et que je jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien changé à l'équilibre du ballon ; mais alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour échapper à cette tribu de nègres, il me put employer des moyens plus énergiques que le chalumeau ; or, en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis certain de m'enlever avec une grande rapidité.
—Cela est évident.
—Oui, mais il y a un inconvénient ; c'est que, pour descendre plus tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse ; mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit du salut d'un homme.
—Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver !
—Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de façon à ce qu'ils puissent être précipités d'un seul coup.
—Mais cette obscurité ?
—Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu ; or nous avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts ?
—Nous sommes prêts, » répondit Joe.
Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état.
« Bien ; fit le docteur. Ayez l'œil à tout. Joe sera chargé de précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier ; mais que rien ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord ; détacher l'ancre, et remonte promptement dans la nacelle. »
Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques instants LeVictoriarendu libre flottait dans l'air, à peu près immobile.
Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à l'action de la pile de Bunzen ; il enleva les deux fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient à la décomposition de l'eau ; puis, fouillant dans son sac de voyage, il en retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de chaque fil.
Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient ; lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu de la nacelle ; il prit de chaque main les deux charbons, et en rapprocha les deux pointes
Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon ; une gerbe immense de lumière électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit.
« Oh ! fit Joe, mon maître !
—Pas un mot, » dit le docteur
La gerbe de lumière. — Le missionnaire.—Enlèvement dans un rayon de lumière.—Le prêtre lazariste.—Peu d'espoir.—Soins du docteur.—Une vie d'abnégation.—Passage d'un volcan.
Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent entendre. Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide.
Le baobab au-dessus duquel se maintenait leVictoriapresque immobile s'élevait au centre d'une clairière ; entre des champs de sésame et de cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse
A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ en croix.
Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la place d'une tonsure à demi effacée.
« Un missionnaire ! un prêtre ! s'écria Joe.
—Pauvre malheureux ! répondit le chasseur.
—Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! »
La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète énorme avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante facile à concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux brillèrent d'un rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains vers ces sauveurs inespérés.
« Il vit ! il vit ! s'écria Fergusson ; Dieu soit loué ! Ces sauvages sont plongés dans un magnifique effroi ! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, mes amis.
—Nous sommes prêts Samuel.
—Joe, éteins le chalumeau. »
L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait doucement leVictoriaau-dessus du prisonnier, en même temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait ça et là de rapides et vives plaques de lumière. La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique duVictoriaqui projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité.
La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer.
Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, n'était pas même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l'instant même où Joe précipitait brusquement les deux cents livres de lest.
Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême ; mais, contrairement à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois à quatre pieds au-dessus du sol, demeura immobile !
« Qui nous retient ? » s'écria-t-il avec l'accent la terreur.
Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces.
« Oh ! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs s'est accroché au-dessous de la nacelle !
—Dick ! Dick ! s'écria le docteur, la caisse à eau ! »
Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord.
LeVictoria, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière.
« Hurrah ! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur.
Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille pieds d'élévation.
« Qu'est-ce donc ? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre.
« Ce n'est rien ! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit tranquillement Samuel Fergusson.
Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains étendues, tournoyant dans l'espace, et bientôt se brisant contre terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques, et l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin.
Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux.
« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur.
—Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une mort cruelle ! Mes frères, je vous remercie ; mais mes jours sont comptés, mes heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre ! »
Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement.
« Il se meurt, s'écria Dick.
—Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible ; couchons-le sous la tente. »
Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées ; ces soins, il les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin ; puis, prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les lèvres du prêtre.
Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la force de dire : « Merci ! merci ! »
Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu ; il ramena les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon.
Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été délesté de prés de cent quatre-vingts livres ; il se maintenait donc sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer pendant quelques instants le prêtre assoupi.
« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit le chasseur. As-tu quelque espoir ?
—Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.
—Comme cet homme a souffert ! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades !
—Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur.
Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du malheureux fut interrompu ; c'était un long assoupissement, entrecoupé de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter Fergusson.
Vers le soir, leVictoriademeurait stationnaire au milieu de l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous.
Le lendemain au matin, leVictoriaavait à peine dérivé dans l'ouest. La journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin.
« Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Fergusson .
—Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus que dans un rêve ! A peine puis-je me rendre compte de ce qui s'est passé ! Qui êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière ?
—Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel ; nous avons tenté de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le bonheur de vous sauver.
—La science a ses héros, dit le missionnaire
—Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais.
—Vous êtes missionnaire ? demanda le docteur.
—Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoyés vers moi, le ciel en soit loué ! Le sacrifice de ma vie était fait ! Mais vous venez d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France ! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans ?
—Cinq ans, seul, parmi ces sauvages ! s'écria Kennedy.
—Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire et civiliser. »
Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint longuement de la France.
Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe dans les siennes, brûlantes de fièvre ; le docteur lui prépara quelques tasses de thé qu'il but avec plaisir ; il eut alors la force de se relever un peu et de sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur !
« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre audacieuse entreprise ; vous reverrez vos parents, vos amis, votre patrie, vous !... »
La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son émotion ; il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui qu'ils avaient arraché au supplice ? Il pansa de nouveau les plaies horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses membres brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le sentiment, sinon la vie.
Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées.
« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit ; je la comprends, et cela vous fatiguera moins. »
Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, en plein Morbihan ; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la carrière ecclésiastique ; à cette vie d'abnégation il voulut encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux fondateur ; à vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières de l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les obstacles, bravant les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au sein des tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur ; pendant deux ans, sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés ; il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort après un de ces combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible fut celui où on le prit pour un fou, il s'était familiarisé avec les idiomes de ces contrées ; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues années encore, il parcourut ces régions barbares, poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu ; depuis un an, il résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on attribua cette mort inattendue ; on résolut de l'immoler ; depuis quarante heures déjà durait son supplice ; ainsi que l'avait supposé le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit des armes à feu, la nature l'emporta : « A moi ! à moi ! » s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé, lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des paroles de consolation.
« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie est Dieu !
—Espérez encore, lui répondit le docteur ; nous sommes près de vous ; nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au supplice.
—Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné ! Béni soit Dieu de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des mains amies, et d'entendre la langue de mon pays. »
Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre l'espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à l'écart.
LeVictoriafaisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager son précieux fardeau.
Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale ; le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce phénomène.
« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il.
—Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy.
—Eh bien ! nous le franchirons à une hauteur rassurante. »
Trois heures après leVictoriase trouvait en pleines montagnes ; sa position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude ; devant lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, et projetait des quartiers de roches à une grande élévation ; il y avait des coulées de feu liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. Magnifique et dangereux spectacle, car le vent, avec une fixité constante, portait le ballon vers cette atmosphère incendiée.
Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir ; le chalumeau fut développé à toute flamme, et leVictoriaparvint à six mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois cents toises.
De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes.
« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie jusque dans ses plus terribles manifestations ! »
Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne d'un véritable tapis de flammes ; l'hémisphère inférieur du ballon resplendissait dans la nuit ; une chaleur torride montait jusqu'à la nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse situation.
Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à l'horizon, et leVictoriapoursuivait tranquillement son voyage dans une zone moins élevée.
Colère de Joe.—La mort d'un juste.—La veillée du corps.—Aridité. - L'ensevelissement.—Les blocs de quartz.—Hallucination de Joe.—Un lest précieux.—Relèvement des montagnes aurifères.—Commencement des désespoirs de Joe.
Une nuit magnifique s'étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans une prostration paisible. « Il n'en reviendra pas, dit Joe ! Pauvre jeune homme ! trente ans à peine !
—Il s'éteindra dans nos bras ! dit le docteur avec désespoir. Sa respiration déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour le sauver !
—Les infâmes gueux ! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient de temps à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner !
—Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit peut-être. Il souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un paisible sommeil. »
Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées ; le docteur s'approcha ; la respiration du malade devenait embarrassée ; il demandait de l'air ; les rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec délices les souffles légers de cette nuit transparente ; les étoiles lui adressaient leur tremblante lumière, et la lune l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons.
Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais ! Que le Dieu qui récompense vous conduise au port ! qu'il vous paye pour moi ma dette de reconnaissance !
—Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette belle nuit d'été.
—La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi la regarder en face ! La mort, commencement des choses éternelles, n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je vous en prie ! »
Kennedy le souleva ; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se replier sous lui.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi ! »
Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clartés, sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans une assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence nouvelle.
Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d'un jour.
Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses larmes.
« Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! »
Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en silence.
« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans cette terre d'Afrique arrosée de son sang. »
Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux silence ; chacun pleurait.
Le lendemain, le vent venait du sud, et leVictoriamarchait assez lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes ; là des cratères éteints, ici des ravins incultes ; pas une goutte d'eau sur ces crêtes desséchées ; des rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières blanchâtres, tout dénotait une stérilité profonde.
Vers midi, le docteur, pour procéder à l'ensevelissement du corps, résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de formation primitive, les montagnes environnantes devaient l'abriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun arbre qui pût lui offrir un point d'arrêt.
Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa perte de lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre maintenant qu'à la condition de lâcher une quantité proportionnelle de gaz ; il ouvrit donc la soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa, et leVictorias'abaissa tranquillement vers le ravin.
Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape ; Joe sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt remplacèrent son propre poids ; alors il put employer ses deux mains, et il eut bientôt entassé dans la nacelle plus de cinq cents livres de pierres ; alors le docteur et Kennedy purent descendre à leur tour. LeVictoriase trouvait équilibré, et sa force ascensionnelle était impuissante à l'enlever.
D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur extrême, ce qui éveilla un instant l'attention de Fergusson. Le sol était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses.
« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur.
Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait d'aplomb ses rayons brûlants.
Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui l'encombraient ; puis une fosse fut creusée assez profondément pour que les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre.
Le corps du martyr y fut déposé avec respect.
La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros fragments de roches furent disposés comme un tombeau.
Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux chercher un abri contre la chaleur du jour.
« A quoi penses-tu donc, Samuel ? lui demanda Kennedy.
—A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur a été enseveli ?
—Que veux-tu dire ? Samuel, demanda l'Écossais.
—Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une mine d'or !
—Une mine d'or ! s'écrièrent Kennedy et Joe.
—Une mine d'or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une grande pureté.
—Impossible ! impossible! répéta Joe.
—Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé sans rencontrer des pépites importantes. »
Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était pas loin de l'imiter.
Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître.
—Monsieur, vous en parlez à votre aise.
—Comment ! un philosophe de ta trempe...
—Eh ! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne.
—Voyons ! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse nous ne pouvons pas l'emporter.
—Nous ne pouvons pas l'emporter ! par exemple !
—C'est un peu lourd pour notre nacelle ! J'hésitais même à te faire part de cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets.
—Comment ! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous ! bien à nous ! la laisser !
—Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait ? est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseigné la vanité des choses humaines ?
—Tout cela est vrai, répondit Joe ; mais enfin, de l'or ! Monsieur Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces millions ?
—Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe ? dit le chasseur qui ne put s'empêcher de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne devons pas la rapporter.
—C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se met pas aisément dans la poche.
—Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest ?
—Eh bien ! J'y consens, dit Fergusson ; mais tu ne feras pas trop la grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le bord.
—Des milliers de livres ! reprenait Joe, est-il possible que tout cela soit de l'or !
—Oui, mon ami ; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors depuis des siècles ; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers ! Une Australie et une Californie réunies au fond d'un désert !
—Et tout cela demeurera inutile !
—Peut-être ! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.
—Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit.
—Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur.
—Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison ; je me résigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle de ce précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours autant de gagné.
Et Joe se mit à l'ouvrage ; il y allait de bon cœur ; il eut bientôt entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or se trouve renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté.
Le docteur le regardait faire en souriant ; pendant ce travail, il prit ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22° 23' de longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale.
Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle.
Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau abandonné au milieu des déserts de l'Afrique ; mais pas un arbre ne croissait aux environs.
« Dieu la reconnaîtra, » dit-il.
Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de Fergusson ; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu d'eau ; il voulait remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse pendant l'enlèvement du nègre, mais c'était chose impossible dans ces terrains arides ; cela ne laissait pas de l'inquiéter ; obligé d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à se trouver à court pour les besoins de la soif ; il se promit donc de ne négliger aucune occasion de renouveler sa réserve.
De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de l'avide Joe ; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de convoitise sur les trésors du ravin.
Le docteur alluma son chalumeau ; le serpentin s'échauffa, le courant d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais le ballon ne bougea pas.
Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot.
« Joe, » fit le docteur.
Joe ne répondit pas.
« Joe, m'entends-tu ? »
Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre.
« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine quantité de ce minerai à terre.
—Mais, Monsieur, vous m'avez permis
—Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout.
—Cependant.
—Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert ! »
Il jeta un regard désespéré vers Kennedy ; mais le chasseur prit l'air d'un homme qui n'y pouvait rien.
« Eh bien, Joe ?
—Votre chalumeau ne fonctionne donc pas ? reprit l'entêté.
—Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien ! mais le ballon ne s'enlèvera que lorsque tu l'auras délesté un peu. »
Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains ; c'était un poids de trois ou quatre livres ; il le jeta.
LeVictoriane bougea pas.
« Hein ! fit-il, nous ne montons pas encore
—Pas encore, répondit le docteur. Continue. »
Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait toujours immobile. Joe pâlit.
« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si je ne me trompe, environ quatre cents livres ; il faut donc te débarrasser d'un poids au moins égal au notre, puisqu'il nous remplaçait.
—Quatre cents livres à jeter ! s'écria Joe piteusement.
—Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage ! »
Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le ballon. De temps en temps il s'arrêtait :
Nous montons ! disait-il.
—Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu.
—Il remue, dit-il enfin.
—Va encore, répétait Fergusson.
— Il monte ! j'en suis sûr.
—Va toujours, » répliquait Kennedy.
Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en dehors de la nacelle. LeVictorias'éleva d'une centaine de pieds, et, le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes.
« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. »
Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai.
« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que d'avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d'une pareille mine ! Cela est attristant. »
Au soir, leVictorias'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans l'ouest ; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles de Zanzibar.
Le vent tombe.—Les approches du Désert.—Le décompte de la provision d'eau.—Les nuits de l'Équateur.—Inquiétudes de Samuel Fergusson.—La situation telle qu'elle est. Énergique réponses de Kennedy et de Joe.—Encore une nuit.
LeVictoria, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa la nuit dans une tranquillité parfaite ; les voyageurs purent goûter un peu de ce sommeil dont ils avaient si grand besoin ; les émotions des journées précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs.
Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le ballon s'éleva dans les airs ; après plusieurs essais infructueux, il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest.
« Nous n'avançons plus, dit le docteur ; si je ne me trompe, nous avons accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours ; mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. Cela est d'autant plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer d'eau.
—Mais nous en trouverons, répondit Dick ; il est impossible de ne pas rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette vaste étendue de pays.
—Je le désire.
—Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche ? »
Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon ; il le faisait d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les hallucinations de Joe ; mais, n'en ayant rien fait paraître, il se posait en esprit fort ; le tout en riant, du reste.
Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du Sahara ; là, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse attention les moindres dépressions du sol.
Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié la disposition d'esprit des trois voyageurs ; ils parlaient moins ; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées.
Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé dans cet océan d'or ; il se taisait ; il considérait avec avidité ces pierres entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables demain.
L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le désert se faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de quelques huttes ; La végétation se retirait. A peine quelques plantes rabougries comme dans les terrains bruyéreux de l'Écosse, un commencement de sables blanchâtres et des pierres de feu, quelques lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette stérilité, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches vives et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur Fergusson.
Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée déserte ; elle aurait laissé des traces visibles de campement, les ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on sentait que bientôt une immensité de sable s'emparerait de cette région désolée.
Cependant on ne pouvait reculer ; il fallait aller en avant ; le docteur ne demandait pas mieux ; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel ! A la fin de cette journée, leVictorian'avait pas franchi trente milles.
Si l'eau n'eut pas manqué ! Mais il en restait en tout trois gallons [Treize litres et demi environ] ! Fergusson mit de côté un gallon destiné à étancher la soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix degrés [50° centigrades] rendait intolérable ; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau ; ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; or le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ ; on ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était rigoureusement mathématique.
« Cinquante-quatre heures ! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis bien décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai cru devoir vous prévenir de cette situation grave, mes amis, car je ne réserve qu'un seul gallon pour notre soif, et nous devrons nous mettre à une ration sévère.
—Rationne-nous, répondit le chasseur ; mais il n'est pas encore temps de se désespérer ; nous avons trois jours devant nous, dis-tu ?
—Oui, mon cher Dick.
—Eh bien ! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours il sera temps de prendre un parti ; jusque-là redoublons de vigilance. »
Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesurée ; la quantité d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs ; mais il fallait se défier de cette liqueur plus propre à altérer qu'à rafraîchir.
La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait une forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir au docteur ; elle lui rappela les présomptions des géographes sur l'existence d'une vaste étendue d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir ; or, pas un changement ne se faisait dans le ciel immobile.
A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour immuable et les rayons ardents du soleil ; dès ses premières lueurs, la température devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna le signal du départ, et pendant un temps, assez long leVictoriademeura sans mouvement dans une atmosphère de plomb.
Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans des zones supérieures ; mais il fallait dépenser une plus grande quantité d'eau, chose impossible alors. Il se contenta donc de maintenir son aérostat à cent pieds du sol ; là, un courant faible le poussait vers l'horizon occidental.
Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers midi, leVictoriaavait à peine fait quelques milles.
« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons pas, nous obéissons.
—Ah ! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où un propulseur ne serait pas à dédaigner.
—Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement la même ; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable. Les ballons en sont encore au point où se trouvaient les navires avant l'invention de la vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes et les hélices ; nous avons donc le temps d'attendre.
—Maudite chaleur ! fit Joe en essuyant son front ruisselant.
—Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, car elle dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de liquide, nous n'aurions pas à l'économiser. Ah ! maudit sauvage qui nous a coûté cette précieuse caisse !
—Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel ?
—Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous seraient bien utiles ; c'étaient encore douze ou treize jours de marche assurés, et de quoi traverser certainement ce désert.
—Nous avons fait au moins la moitié du voyage ? demanda Joe.
—Comme distance, oui ; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or il a une tendance à diminuer tout à fait.
—Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre ; nous nous en sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est impossible de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui vous le dis.
Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille ; les ondulations des montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine ; c'étaient les derniers ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient les beaux arbres de l'est ; quelques bandes d'une verdure altérée luttaient encore contre l'envahissement des sables ; les grandes roches tombées des sommets lointains, écrasées dans leur chute, s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se feraient sable grossier, puis poussière impalpable.
« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe ; j'avais raison de te dire : Prends patience !
—Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins ! de la chaleur et du sable ! il serait absurde de rechercher autre chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais pas confiance dans vos forêts et vos prairies ; c'est un contre-sens ! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer la campagne d'Angleterre. Voici la première fois que je me crois en Afrique, et je ne suis pas fâché d'en goûter un peu. »
Vers le soir, le docteur constata que leVictorian'avait pas gagné vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude l'enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé avec la netteté d'une ligne droite.
Le lendemain était le 1er mai, un jeudi ; mais les jours se succédaient avec une monotonie désespérante ; le matin valait le matin qui l'avait précédé ; midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours inépuisables, et la nuit condensait dans son ombre cette chaleur éparse que le jour suivant devait léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à peine sensible, devenait plutôt une expiration qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment où cette haleine s'éteindrait elle-même.
Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation ; il conservait le calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la main, il interrogeait tous les points de l'horizon ; il voyait décroître insensiblement les dernières collines et s'effacer la dernière végétation ; devant lui s'étendait toute l'immensité du désert.
La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il n'en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux, il les avait entraînés au loin, presque par la force de l'amitié ou du devoir. Avait-il bien agit ? N'était-ce pas tenter les voies défendues ? N'essayait-il pas dans ce voyage de franchir les limites de l'impossible ? Dieu n'avait-il pas réservé à des siècles plus reculés la connaissance de ce continent ingrat !
Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association d'idées, Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement. Après avoir constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il impossible de retourner sur ses pas ? N'existait-il pas des courants supérieurs qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr du pays passé, il ignorait le pays à venir ; aussi, sa conscience parlant haut, il résolut de s'expliquer franchement avec ses deux compagnons ; il leur exposa nettement la situation ; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait à faire ; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins ; quelle était leur opinion ?
Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai.
—Et toi, Kennedy !
—Moi ? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer ; personne n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise ; mais je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi corps et âme. Dans la situation présente, mon avis est que nous devons persévérer, aller jusqu'au bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur nous.
—Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je m'attendais à tant de dévouement ; mais il me fallait ces encourageantes paroles. Encore une fois, merci. »
Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion.
« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D'après mes relèvements, nous ne sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée ; le désert ne peut donc s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et reconnue jusqu'à une certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette côte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, quelque puits où renouveler notre provision d'eau.
Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus en calme plat au milieu des airs.
—Attendons avec résignation, » dit le chasseur.
Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette interminable journée ; rien n'apparut qui pût faire naître une espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil couchant, dont les rayons horizontaux s'allongèrent en longues lignes de feu sur cette plate immensité. C'était le désert.
Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, ayant dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes d'eau sur huit durent être sacrifiées à l'étanchement d'une soif ardente.
La nuit se passa tranquille, trop tranquille ! Le docteur ne dormit pas.
Un peu de philosophie.—Un nuage à l'horizon.—Au milieu d'un brouillard.—Le ballon inattendu.—Les signaux.—Vue exacte du Victoria.—Les palmiers.—Traces d'une caravane.—Le puits au milieu du désert.
Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère.
LeVictorias'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds ; mais c'est à peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest.
« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de sable ! Quel étrange spectacle ! Quelle singulière disposition de la nature ! Pourquoi là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême aridité, et cela, par la même latitude, sous les mêmes rayons de soleil !
—Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy ; la raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà l'important.
—Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick ; cela ne peut pas faire de mal
—Philosophons, je le veux bien ; nous en avons le temps ; à peine si nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort.
—Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes de nuages dans l'est.
—Joe a raison, répondit le docteur.
—Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage ; avec une bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage !
—Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien.
—C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis
—Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes prétentions.
—Je le désire, Monsieur. Ouf ! fit-il en s'épongeant le visage, la chaleur est une bonne chose, en hiver surtout ; mais en été, il ne faut pas en abuser.
—Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon demanda Kennedy au docteur.
—Non ; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des températures beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise intérieurement au moyen du serpentin a été quelquefois de cent cinquante-huit degrés [70° centigrades] et l'enveloppe ne paraît pas avoir souffert.
—Un nuage ! un vrai nuage ! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue perçante défiait toutes les lunettes.
En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement au-dessus de l'horizon ; elle paraissait profonde et comme boursouflée ; c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient invariablement leur forme première, d'où le docteur conclut qu'il n'existait aucun courant d'air dans leur agglomération.
Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut tout entier derrière cet épais rideau ; à ce moment même, la bande inférieure du nuage abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en pleine lumière.
« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle qu'il avait ce matin.
—En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins.
—C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur.
—Eh bien ! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas crever sur nous ?
—J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur ; ce sera une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien négliger ; nous allons monter. »
Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin ; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon s'éleva sous l'action de son hydrogène dilaté.
A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du nuage, et entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette élévation ; mais il n'y trouva pas le moindre souffle de vent ; ce brouillard paraissait même dépourvu d'humidité, et les objets exposés à son contact furent à peine humectés. LeVictoria, enveloppé dans cette vapeur, y gagna peut-être une marche plus sensible, mais ce fut tout.
Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus vive surprise :
« Ah ! par exemple !
—Qu'est-ce donc, Joe ?
—Mon maître ! Monsieur Kennedy ! voilà qui est étrange !
—Qu'y a-t-il donc ?
—Nous ne sommes pas seuls ici ! il y a des intrigants ! On nous a volé notre invention !
—Devient-il fou ? » demanda Kennedy.
Joe représentait la statue de la stupéfaction ! Il restait immobile
« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon ? dit le docteur en se tournant vers lui.
« Me diras-tu ?... dit-il.
—Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace,
—Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas croyable ! Samuel, Samuel, vois donc !
—Je vois, répondit tranquillement le docteur.
—Un autre ballon ! d'autres voyageurs comme nous ! »
En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa nacelle et ses voyageurs ; il suivait exactement la même route que leVictoria.
« Eh bien ! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux ; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs.
Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même moment la même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le même salut dans une main qui l'agitait de la même façon.
« Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le chasseur.
—Ce sont des singes, s'écria Joe, ils se moquent de nous !
—Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te fais ce signal, mon cher Dick ; cela veut dire que nous-mêmes nous sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement notreVictoria.
—Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le ferez jamais croire.
—Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. »
Joe obéit : il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits.
« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose ; un simple phénomène d'optique ; il est du à la réfraction inégale des couches de l'air, et voilà tout.
—C'est merveilleux ! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et multipliait ses expériences à tour de bras.
—Quel curieux spectacle ! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir notre braveVictoria! Savez-vous qu'il a bon air et se tient majestueusement !
—Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est un singulier effet tout de même. »
Mais bientôt cette image s'effaça graduellement ; les nuages s'élevèrent à une plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n'essaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel.
Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré se rapprocha du sol.
Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur dévorante.
Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers s'élevaient à une distance peu éloignée.
« Des palmiers ! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits ? »
Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient pas.
« Enfin, répéta-t-il, de l'eau ! de l'eau ! et nous sommes sauvés, car, si peu que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par arriver !
—Eh bien, Monsieur ! dit Joe, si nous buvions en attendant ? L'air est vraiment étouffant.
—Buvons, mon garçon. »
Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la provision à trois pintes et demie seulement.
« Ah ! cela fait du bien ! fit Joe. Que c'est bon ! Jamais bière de Perkins ne m'a fait autant de plaisir
—Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur.
—Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la condition de n'en être jamais privé »
A six heures, leVictoriaplanait au-dessus des palmiers.
C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les considéra avec effroi.
A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits ; mais ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le cœur de Samuel se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses compagnons, quand les exclamations de ceux-ci attirèrent son attention.
A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements blanchis ; des fragments de squelettes entouraient la fontaine ; une caravane avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long ossuaire ; les plus faibles étaient tombés peu à peu sur le sable ; les plus forts, parvenus à cette source tant désirée, avaient trouvé sur ses bords une mort horrible.
Les voyageurs se regardèrent en palissant.
Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il n'y a pas là une goutte d'eau à recueillir.
—Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond ; il y a eu là une source ; peut-être en reste-t-il quelque chose.
LeVictoriaprit terre ; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits et pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que poussière. La source paraissait tarie depuis de longues années. Ils creusèrent dans un sable sec et friable, le plus aride des sables ; il n'y avait pas trace d'humidité.
Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits couverts d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés.
Il comprit l'inutilité de leurs recherches ; il s'y attendait, il ne dit rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage et de l'énergie pour trois.
Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec colère au milieu des ossements dispersés sur le sol.
Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs ; ils mangeaient avec répugnance.
Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir.
Cent treize degrés.—Réflexions du docteur.—Recherche désespérée.—Le chalumeau s'éteint. Cent vingt-deux degrés.—La contemplation du désert.—Une promenade dans la nuit.—Solitude.—Défaillance.—Projets de Joe.—Il se donne un jour encore.
La route parcourue par leVictoriapendant la journée précédente n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent soixante-deux pieds cubes de gaz.
Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ.
« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul sait ce que nous deviendrons.
—Peu de vent ce matin, maître ! dit Joe, mais il se lèvera peut-être, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson.
Vain espoir ! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur devint intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua cent treize degrés [45° centigrades].
Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une occupation matérielle ; mais ici, rien à surveiller ; à tenter, pas davantage ; il fallait subir la situation sans pouvoir l'améliorer.
Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement ; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au contraire, et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun couvait du regard ces quelques gouttes si précieuses, et personne n'osai y tremper ses lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert !
Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir dans l'atmosphère ?
Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus avancé ! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu ? Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici même, s'il venait de l'est ! Mais l'espoir poussait Samuel en avant ! Et cependant, ces deux gallons d'eau dépensés en vain, c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans ce désert ! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours ! Peut-être aussi, tout en conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à perdre du gaz pour redescendre après ! Mais le gaz de son ballon, c'était son sang, c'était sa vie !
Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses mains, et pendant des heures entières il ne la relevait pas.
« Il faut faire un dernier effort ! se dit-il vers dix heures du matin. Il faut tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique qui nous emporte ! Il faut risquer nos dernières ressources. »
Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute température l'hydrogène de l'aérostat ; celui-ci s'arrondit sous la dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires du soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent pieds jusqu'à cinq milles ; son point de départ demeura obstinément au-dessous de lui ; un calme absolu semblait régner jusqu'au, dernières limites de l'air respirable.
Enfin l'eau d'alimentation s'épuisa ; le chalumeau s'éteignit faute de gaz ; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et leVictoria, se contractant, descendit doucement sur le sable à la place même que la nacelle y avait creusée.
Il était midi ; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51' de latitude, à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre cents milles des côtes occidentales de l'Afrique.
En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.
Nous nous arrêtons, dit l'Écossais.
—Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave.
Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au niveau de la mer, par suite de sa constante dépression ; aussi le ballon se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité absolue.
Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de sable, et ils mirent pied à terre ; chacun s'absorba dans ses pensées, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le souper, composé de biscuit et de pemmican, auquel on toucha à peine ; une gorgée d'eau brûlante compléta ce triste repas.
Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La chaleur fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte d'eau ; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n'y toucher qu'à la dernière extrémité.
« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble ! Cela ne m'étonne pas, dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés [60° centigrades] !
—Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s'il sortait d'un four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu ! C'est à devenir fou !
—Ne nous désespérons pas, dit le docteur ; à ces grandes chaleurs succèdent inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles arrivent avec la rapidité de l'éclair ; malgré l'accablante sérénité du ciel, il peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure.
—Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice !
—Eh bien ! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère tendance à baisser.
—Le ciel t'entende ! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau dont les ailes sont brisées.
—Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et j'espère bien nous en servir encore.
—Ah ! du vent ! du vent ! s'écria Joe ! De quoi nous rendre à un ruisseau, à un puits, et il ne nous manquera rien ; nos vivres sont suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans souffrir ! Mais la soif est une cruelle chose. »
La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait l'esprit ; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert. L'impassibilité de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère incendiée, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent ; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car l'immensité est une sorte d'éternité.
Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination ; leurs yeux s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.
Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette disposition inquiétante par une marche rapide ; il voulut parcourir cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher.
« Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien.
—Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.
—J'aime encore mieux dormir, fit Joe.
—Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez donc contre cette torpeur. Voyons, venez. »
Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les pas d'un homme affaibli et déshabitué de la marche ; mais il reconnut bientôt que cet exercice lui serait salutaire ; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de vertige ; il se crut penché sur un abîme ; il sentit ses genoux plier ; cette vaste solitude l'effraya ; il était le point mathématique, le centre d'une circonférence infinie, c'est-à-dire, rien ! LeVictoriadisparaissait entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible, l'audacieux voyageur ! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain ; il appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert.
A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe ; celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé sur ses traces nettement imprimées dans la plaine ; il l'avait trouvé évanoui.
« Qu'avez-vous eu, mon maître ? demanda-t-il.
—Ce ne sera rien, mon brave Joe ; un moment de faiblesse, voilà tout.
—Ce ne sera rien, en effet, Monsieur ; mais relevez-vous ; appuyez-vous sur moi, et regagnons leVictoria.
Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.
« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons sérieusement.
—Parle, je t'écoute !
—Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. »
Le docteur ne répondit pas.
« Eh bien ! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est tout naturel que ce soit moi !
—Que veux-tu dire ? quel est ton projet ?
—Un projet bien simple : prendre des vivres, et marcher toujours devant moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou j'y laisserai ma peau ! Que dites-vous de mon dessein ?