—Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est impossible, tu ne nous quitteras pas.
—Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose ; cela ne peut vous nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, à la rigueur, je puis réussir !
—Non, Joe ! non ! ne nous séparons pas ! ce serait une douleur ajoutée aux autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très probablement écrit qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation.
—Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose : je vous donne encore un jour ; je, n'attendrai pas davantage ; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin ; si mardi nous ne partons pas, je tenterai l'aventure ; c'est un projet irrévocablement décidé. »
Le docteur ne répondit pas ; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne devait pas être le sommeil.
Chaleur effrayante.—Hallucinations.—Les dernières gouttes d'eau.—Nuit de désespoir.—Tentative de suicide.—Le simoun.—L'oasis.—Lion et lionne.
Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable.
« Rien ! se dit-il, rien ! »
Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps ; même chaleur, même dureté, même implacabilité.
« Faut-il donc désespérer ! » s'écria-t-il.
Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet d'exploration.
Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler un son.
Il y avait encore là quelques gouttes d'eau ; chacun le savait, chacun y pensait et se sentait attiré vers elles ; mais personne n'osait faire un pas.
Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy ; sa puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations ; pendant toute la journée, il fut en proie au délire ; il allait et venait, poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en boire le sang.
« Ah! s'écria-t-il ! pays de la soif ! tu serais bien nommé pays du désespoir ! »
Puis il tomba dans une prostration profonde ; on n'entendit plus que le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.
Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie ; ce vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et limpides ; plus d'une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à même, et il se relevait la bouche pleine de poussière.
« Malédiction ! dit-il avec colère ! c'est de l'eau salée ! »
Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que lui ; il s'avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres.
En ce moment, ces mots : « A boire ! à boire ! » furent prononcés avec un accent déchirant.
C'était Kennedy qui se traînait près de lui ; le malheureux faisait pitié, il demandait à genoux, il pleurait.
Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu.
« Merci, » fit-il.
Mais Joe ne l'entendit pas ; il était comme lui retombé sur le sable.
Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut impossible ; il ne put mettre son projet à exécution.
Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant ; il balançait la tête de droite et de gauche comme une bête féroce en cage.
Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la crosse dépassait le bord de la nacelle.
« Ah ! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain.
Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa bouche.
« Monsieur ! Monsieur ! fit Joe, se précipitant sur lui.
—Laisse-moi ! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais.
Tous les deux luttaient avec acharnement.
« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy.
Mais Joe s'accrochait à lui avec force ; ils se débattirent ainsi, sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute ; dans la lutte, la carabine partit soudain ; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit comme un spectre ; il regarda autour de lui.
Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie :
« Là ! là ! là-bas ! »
Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent, et tous deux regardèrent.
La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête ; des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussière intense ; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité ; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait jusqu'auVictoria; les grains de sable fin glissaient avec la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu.
Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.
« Le simoun ! s'écria-t-il.
—Le simoun ! répéta Joe sans trop comprendre.
—Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée ! tant mieux ! nous allons mourir !
—Tant mieux ! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire !
Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.
Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses côtés.
« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de livres de ton minerai ! »
Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide. Le ballon s'enleva.
« Il était temps, » s'écria le docteur.
Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus leVictoriaétait écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe allait l'atteindre ; il fut couvert d'une grêle de sable.
« Encore du lest ! cria le docteur à Joe.
—Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de quartz.
LeVictoriamonta rapidement au-dessus de la trombe ; mais, enveloppé dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable au-dessus de cette mer écumante.
Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas ; ils regardaient, ils espéraient, rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.
A trois heures, la tourmente cessait ; le sable, en retombant, formait une innombrable quantité de monticules ; le ciel reprenait sa tranquillité première.
LeVictoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan.
« L'eau ! l'eau est là ! s'écria le docteur.
Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents pas de l'oasis.
En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante milles [Cent lieues].
La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança sur le sol.
« Vos fusils ! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. »
Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette fraîche verdure qui leur annonçait des sources abondantes ; ils ne prirent pas garde à de larges piétinements, à des traces fraîches qui marquaient çà et là le sol humide.
Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux.
« Le rugissement d'un lion ! dit Joe.
—Tant mieux ! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons ! On est fort quand il ne s'agit que de se battre.
—De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence ! de la vie de l'un dépend la vie de tous. »
Mais Kennedy ne l'écoutait pas ; il s'avançait, l'œil flamboyant, la carabine armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme lion à crinière noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur qu'il bondit ; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le foudroyait ; il tomba mort.
« Hourra ! hourra ! » s'écria Joe.
Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres avidement ; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui se désaltèrent.
« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas ! »
Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses mains dans cette eau bienfaisante ; il s'enivrait.
« Et monsieur Fergusson ? » dit Joe.
Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même ! il remplit une bouteille qu'il avait apportée, et s'élança sur les marches du puits.
Mais quelle fut sa stupéfaction ! Un corps opaque, énorme, en fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.
« Nous sommes enfermés !
—C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire ?... »
Dick n'acheva pas ; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel nouvel ennemi il avait affaire.
« Un autre lion ! s'écria Joe.
—Non pas, une lionne ! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en rechargeant prestement sa carabine.
Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.
« En avant ! s'écria-t-il.
—Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup ; son corps eut roulé jusqu'ici ; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre nous qui paraîtra, et celui-là est perdu !
—Mais que faire ? Il faut sortir ! Et Samuel qui nous attend !
—Attirons l'animal ; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine
—Quel est ton projet ?
—Vous allez voir. »
Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se précipita dessus ; Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à la main et fumant encore.
Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son maître la bouteille pleine d'eau.
La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la Providence qui les avait si miraculeusement sauvés.
Soirée délicieuse.—La cuisine de Joe.—Dissertation sur la viande crue.—Histoire de James Bruce.—Le bivouac.—Les rêves de Joe.—Le baromètre baisse.—Le baromètre remonte.—Préparatifs de départ.—L'ouragan.
La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, après un repas réconfortant ; le thé et le grog n'y furent pas ménagés.
Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait fouillé les buissons ; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de ce paradis terrestre ; ils s'étendirent sur leurs couvertures et passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs passées.
Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet endroit un vent favorable.
Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une insouciante prodigalité.
« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs ! s'écria Kennedy ; cette abondance après cette privation ! ce luxe succédant à cette misère ! Ah ! j'ai été bien près de devenir fou !
—Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en train de discourir sur l'instabilité des choses humaines.
—Brave ami ! fit Dick en tendant la main à Joe.
—Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas de me rendre la pareille !
—C'est une pauvre nature que la notre ! reprit Fergusson. Se laisser abattre pour si peu !
—Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet élément soit bien nécessaire à la vie !
—Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus longtemps que les gens privés de boire.
—Je le crois ; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester longtemps sur le cœur !
—Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.
—Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la viande crue ; voilà une coutume qui me répugnerait !
—Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique ; ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande crue, et on refusa généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulière aventure à James Bruce.
—Contez-nous cela, Monsieur ; nous avons le temps de vous entendre, dit Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche.
—Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, de 1768 à 1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la recherche des sources du Nil ; puis, il revint en Angleterre, où il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec une incrédulité extrême, incrédulité qui sans doute est réservée aux nôtres. Les habitudes des Abyssiniens semblaient si différentes des us et coutumes anglais, que personne ne voulait y croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise ! on n'irait point voir ! Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d'Édimbourg, un Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit de la viande crue, il déclara nettement que la chose n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit rien ; il sortit, et rentra quelques instants après avec un beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. « Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave ; en la croyant impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et, pour le prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. »
L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta : « En admettant même que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du moins, qu'elle est impossible. »
—Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, on met notre voyage en doute...
—Eh bien ! que feras-tu ? Joe.
—Je ferai manger aux incrédules les morceaux duVictoria, sans sel et sans poivre ! »
Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la sorte, en agréables propos ; avec la force revenait l'espoir ; avec l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une providentielle rapidité.
Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur ; c'était le royaume de ses rêves ; il se sentait chez lui ; il fallut que son maître lui en donnât le relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux qu'il inscrivit sur ses tablettes de voyage : 15° 43' de longitude et 8° 32' de latitude.
Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans cette forêt en miniature ; selon lui, la situation manquait un peu de bêtes féroces.
« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. Et ce lion, et cette lionne ?
— Ça ! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu ! Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que nous ne sommes pas très éloignés de contrées plus fertiles.
—Preuve médiocre, Dick ; ces animaux-là, pressés par la faim ou la soif, franchissent souvent des distances considérables ; pendant la nuit prochaine, nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et d'allumer des feux.
—Par cette température, fit Joe ! Enfin, si cela est nécessaire, on le fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui nous a été si utile.
—Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au milieu du désert !
—On y veillera, Monsieur ; mais pensez-vous que cette oasis soit connue ?
—Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui fréquentent le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire, Joe.
—Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam ?
—Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous le même climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles.
—Pouah ! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel ! Si des sauvages avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence ? Par exemple, voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. »
Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la nuit, les faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond sommeil.
Le lendemain, le temps ne changea pas encore ; il se maintenait au beau avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation ne vînt trahir un souffle de vent.
Le docteur recommençait à s'inquiéter : si le voyage devait ainsi se prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli succomber faute d'eau, en serait-on réduit à mourir de faim ?
Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement dans le baromètre ; il y avait des signes évidents d'un changement prochain dans l'atmosphère ; il résolut donc de faire ses préparatifs de départ pour profiter de la première occasion ; la caisse d'alimentation et la caisse à eau furent entièrement remplies toutes les deux.
Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut obligé de sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la santé, les idées d'ambition lui étaient revenues ; il fit plus d'une grimace avant d'obéir à son maître ; mais celui-ci lui démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi considérable ; il lui donna à choisir entre l'eau ou l'or ; Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux
« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il ; ils seront bien étonnés de trouver la fortune en pareil lieu.
—Eh ! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces échantillons ?...
—Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne publie sa surprise en nombreux in-folios ! Nous entendrons parler quelque jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des sables de l'Afrique.
—Et c'est Joe qui en sera la cause. »
L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et le fit sourire.
Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un changement dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua au soleil cent quarante-neuf degrés [69° centigrades]. Une véritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus haute chaleur qui eut encore été observée.
Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau.
Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité augmenta.
« Alerte ! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons ! alerte ! voici le vent.
—Enfin ! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête ! AuVictoria! auVictoria! »
Il était temps d'y arriver. LeVictoriase courbait sous l'effort de l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, une partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, et tout espoir de le retrouver eut été à jamais perdu.
Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis que l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès de poids.
Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d'est à deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la nuit.
Symptômes de végétation.—Idée fantaisiste d'un auteur français.—Pays magnifique.—Royaume d'Adamova.—Les explorations de Speke et Burton reliées à celles de Barth.—Les monts Atlantika.—Le fleuve Benoué.—La ville d'Yola.—Le Bagélé.—Le mont Mendif.
Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une grande rapidité ; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli leur être si funeste.
Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre ; des pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan.
Des collines encore peu élevées ondulaient à l'horizon ; leur profil, estompé par la brume, se dessinait vaguement ; la monotonie disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier :
« Terre ! terre ! »
Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel gris.
Nous sommes donc en pays civilisé ? dit le chasseur.
—Civilisé ? Monsieur Dick ; c'est une manière de parler ; on ne voit pas encore d'habitants.
—Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons.
—Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur Samuel ?
—Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.
—Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux ?
—Non, sans chameaux ; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans ces contrées ; il faut remonter quelques degrés au nord pour les rencontrer.
—C'est fâcheux.
—Et pourquoi, Joe
—Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir.
—Comment ?
—Monsieur, c'est une idée qui me vient : on pourrait les atteler à la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous ?
—Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi ; elle a été exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par des chameaux ; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la remorque, et traîne à leur place ; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion.
Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha quel animal aurait pu dévorer le lion ; mais il ne trouva pas et se remit à examiner le pays.
Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes ; là, serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés ; l'élaïs dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës ; le bombax chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences ; les parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs jusqu'à la zone que traversait leVictoria; le papayer aux feuilles palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers complétaient cette flore luxuriante des régions intertropicales.
« Le pays est superbe, dit le docteur.
—Voici les animaux, fit Joe ; les hommes ne sont pas loin.
—Ah ! les magnifiques éléphants ! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de chasser un peu ?
—Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence ? Non, goûte un peu le supplice de Tantale ! Tu te dédommageras plus tard. »
Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur ; le cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de son Purdey.
La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier ; des éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une dévastation ; sur le versant boisé des collines suintaient des cascades et des cours d'eau entraînés vers le nord ; là, les hippopotames se baignaient à grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonflées de lait.
C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les plantes arborescentes.
A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume d'Adamova.
« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes ; j'ai repris la piste interrompue des voyageurs ; c'est une heureuse fatalité, mes amis ; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations du docteur Barth ; nous avons quitté des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point extrême atteint par ce savant audacieux.
—Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait.
—C'est facile à calculer ; prends la carte et vois quelle est la longitude de la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke.
—Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré.
—Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth parvint, comment est-elle située ?
—Sur le douzième degré de longitude environ.
—Cela fait donc vingt-cinq degrés ; à soixante milles chaque, soit quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues].
—Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied.
—Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers l'intérieur ; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du lac Tanganayka, reconnu par Burton ; avant la fin du siècle, ces contrées immenses seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant à l'ouest ; j'aurais voulu remonter au nord. »
Après douze heures de marche, leVictoriase trouva sur les confins de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à treize cents toises environ. Leur pente occidentale détermine l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Océan ; ce sont les montagnes de la Lune de cette région.
Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « Source des eaux. »
Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie ; sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboatla Pléiadel'a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola ; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. »
De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de millet qui forme la base de leur alimentation ; les plus stupides étonnements se succédaient au passage duVictoria, qui filait comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes aigus du mont Mendif.
Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre élevé ; mais un vent très dur ballottait leVictoriajusqu'à le coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant.
Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la curiosité de Fergusson ; néanmoins il fallut se résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l'est.
Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse ; Joe prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir ; mais les mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques coups de fusil tirés dans la direction duVictoria, engagèrent le docteur à continuer son voyage. On traversait alors une contrée, théâtre de massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus atroces carnages.
Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs violettes ; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des collines rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque.
En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages ; les hauts sommets de ces montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad.
Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble ; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et d'arachides.
A trois heures, leVictoriase trouvait en face du mont Mendif. On n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades] , donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près de seize cents livres ; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la température s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir à leurs couvertures.
Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se tendait à rompre ; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni.
A cinq heures, leVictoria, abrité des vents du sud, longeait doucement les pentes de la montagne, et s'arrêtait dans une vaste clairière éloignée de toute habitation ; dès qu'il eut touché le sol, les précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée ; il ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas fut agréable, et la nuit se passa dans un repos profond.
Mosfeia.—Le cheik.—Denham, Clapperton, Oudney.—Vogel.—La capitale du Loggoum.—Toole.—Calme au-dessus du Kernak.—Le gouverneur et sa cour.—L'attaque.—Les pigeons incendiaires.
Le lendemain, 1er mai, leVictoriareprit sa course aventureuse ; les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire.
D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste ; aussi, sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères précautions ; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à tout venant et à toute heure.
Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence encaissée elle-même entre deux hautes montagnes ; elle était située dans une position inexpugnable ; une route étroite entre un marais et un bois y donnait seule accès.
En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son entrée dans la ville.
Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés ; mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux.
Seul, le cheik ne bougea pas ; il prit son long mousquet, l'arma et attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.
Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration.
« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de nous quelque jour.
—Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur ; au point de vue de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes ; cela donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne.
—D'accord, mon cher Dick ; mais que pouvons-nous y faire ? Tu expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle.
—Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré ce pays ; quels sont-ils donc, s'il vous plaît ?
—Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham ; c'est à Mosfeia même qu'il fut reçu par le sultan du Mandara ; il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik ; tout cela n'était que prétexte à meurtres, à pillages, à razzias ; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans Kouka, la capitale du Bornou.
—Mais quel était ce major Denham ?
—Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac ; pendant ce temps, le l5 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur.
—Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de victimes à la science !
—Oui, cette contrée est fatale ! Nous marchons directement vers le royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux travaux du docteur Barth ; ils se rencontrèrent tous deux le 1er décembre 1854 ; puis Vogel commença les explorations du pays ; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait encore pénétré ; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs ; mais il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller à leur recherche ; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une légitime irritation ! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de l'expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel ] . »
Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers ; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son cours impétueux.
Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.
« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême précision ; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre Toole, à peine Agé de vingt-deux ans : c'était un jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah ! l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des Européens ! »
Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari ; leVictoria, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indigènes ; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine force, tendit à diminuer.
« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat ? dit le docteur.
—Bon, mon maître ! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le désert à craindre.
—Non, mais des populations plus redoutables encore.
—Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.
—C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.
—Ne nous rapprocherons-nous pas ? demanda Kennedy.
—Rien n'est plus facile, Dick ; nous sommes droit au-dessus de la ville ; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas à descendre. »
LeVictoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents pieds du sol.
« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir à notre aise.
—Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés ? »
Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes troncs d'arbres.
La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme sur un plan déroulé ; c'était une véritable ville, avec des maisons alignées et des rues assez larges ; au milieu d'une vaste place se tenait un marché d'esclaves ; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement.
A la vue duVictoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore : d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde ; les affaires furent abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail de cette populeuse cité ; ils descendirent même à soixante pieds du sol.
Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre ; il ne put y parvenir.
Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque aquilin, paraissait fière et intelligente ; mais la présence duVictoriala troublait singulièrement ; on voyait des cavaliers courir dans toutes les directions ; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun résultat.
Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça un discours auquel le docteur ne put rien comprendre ; de l'arabe mêlé de baghirmi ; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller ; il n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela devenait impossible. Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir.
C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six chemises bariolées sur le corps ; ils avaient des ventres énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras
A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de flèches se rangèrent en ordre de bataille ; mais déjà leVictoriase gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik.
A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale ; chacun rentra au plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument déserte.
La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre ; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence ; ce calme pouvait cacher un piège.
Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme embrasée ; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme.
« Voilà qui est singulier ! fit le docteur.
—Mais, Dieu me pardonne ! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et s'approche de nous. »
En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des mousquets, cette masse de feu s'élevait vers leVictoria. Joe se prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication de ce phénomène.
Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, avaient été lancés contre leVictoria; effrayés, ils montaient en traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse ; mais que pouvait-il contre une innombrable armée ! Déjà les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau de feu.
Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperçut courant çà et là dans la nuit ; puis peu à peu leur nombre diminua, et ils s'éteignirent
Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.
—Pas mal imaginé pour des sauvages ! fit Joe.
—Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les chaumes des villages ; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs volatiles incendiaires !
Décidément un ballon n'a pas d'ennemis à craindre, dit Kennedy.
—Si fait, répliqua le docteur.
—Lesquels, donc ?
—Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle ; ainsi, mes amis, de la vigilance partout, de la vigilance toujours. »
Départ dans la nuit.—Tous les trois.—Les instincts de Kennedy.—Précautions.—Le cours du Shari.—Le lac Tchad.—L'eau du lac.—L'hippopotame.—Une balle perdue.
Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se déplacer sous ses pieds. LeVictoriareprenait sa marche. Kennedy et le docteur se réveillèrent.
Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les portait vers le nord-nord-est.
« Nous jouons de bonheur, dit-il ; tout nous réussit ; nous découvrirons le lac Tchad aujourd'hui même.
—Est-ce une grande étendue d'eau ! demanda Kennedy.
—Considérable, mon cher Dick ; dans sa plus grande longueur et sa plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.
—Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide.
—Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre ; il est très varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles.
—Sans doute, Samuel ; sauf les privations du désert, nous n'auront couru aucun danger sérieux.
—Il est certain que notre braveVictorias'est toujours merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai ; nous sommes partis le l8 avril ; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons arrivés.
—Où !
—Je n'en sais rien ; mais que nous importe ?
—Tu as raison, Samuel ; fions-nous à la Providence du soin de nous diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà ! On n'a pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du monde !
—Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait.
—Vivent les voyages aériens ! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles
—Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe ; mais, pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore ! Mais il est bien important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous est à terre, leVictoriadevait s'enlever pour éviter un danger subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais ! Aussi, je le dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous prétexte de chasse.
—Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette fantaisie ; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions ; d'ailleurs, avant notre départ, tu m'as fait entrevoir toute une série de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming.
—Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie t'engage à oublier tes prouesses ; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la conscience.
—Bon ! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les animaux de la création au bout de son fusil ? Tiens! tiens ! regarde cette troupe de girafes !
—Ça, des girafes ! fit Joe. elles sont grosses comme le poing !
—Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles ; mais, de près, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.
—Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles ? reprit Kennedy, et ces autruches qui fuient avec la rapidité du vent ?
—Ça ! des autruches ! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus poules !
—Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher ?
—On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité ? S'il s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le comprendrais ; ce serait toujours une bête dangereuse de moins ; mais une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. »
LeVictoriadescendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se défier de périls inattendus.
Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari ; les bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances variées ; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de lézard ; en se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient le courant du fleuve.
Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad.
C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth.
Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente déjà de celle de 1847 ; en effet, la carte de ce lac est impossible à tracer ; il est entouré de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth pensa périr ; d'une année à l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-même ; souvent aussi, les villes étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes où s'élevaient les habitations du Bornou.
Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon.
Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut salée ; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance.
Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine ; cette eau fut goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron.
Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup de fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame ; celui-ci, qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.
« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.
—Et comment !
—Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un pareil animal.
—Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée..
—Que je vous prie de ne pas mettre à exécution ! répliqua le docteur. L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire.
—Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l'eau du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson ?
—Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes ; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les tribus riveraines du lac.
—Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux réussi.
—Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses ; la balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac ; là, Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise.
—Eh bien ! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame ! Je voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix comme en Angleterre ! »
La capitale du Bornou.—Les îles des Biddiomahs.—Les gypaètes.—Les inquiétudes du docteur.— Ses précautions.—Une attaque au milieu des airs.—L'enveloppe déchirée.—La chute.—Dévouement sublime.—La côte septentrionale du lac.
Depuis son arrivée au lac Tchad, leVictoriaavait rencontré un courant qui s'inclinait plus à l'ouest ; quelques nuages tempéraient alors la chaleur du jour ; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste étendue d'eau ; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du lac, s'avança de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles.
Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou ; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche ; quelques mosquées assez grossières s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.
Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le « dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées ; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni industrielle.
Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées.
Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le Tchad.
Ce fut alors un nouveau spectacle ; ils pouvaient compter les îles nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir courageusement leVictoriaà coups de flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.
En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il lui dit :
« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà justement votre affaire.
—Qu'est-ce donc, Joe ?
—Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil.
—Mais qu'y a-t-il ?
—Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous ?
—Des oiseaux ! fit le docteur en saisissant sa lunette.
—Je les vois, répliqua Kennedy ; ils sont au moins une douzaine
—Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.
—Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter !
—Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces oiseaux-là loin de nous !
Vous avez peur de ces volatiles ! fit Joe.
—Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille ; et s'ils nous attaquent...
—Eh bien ! nous nous défendrons, Samuel ! Nous avons un arsenal pour les recevoir ! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables !
—Qui sait ? » répondit le docteur.
Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil ; ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques ; ils s'avançaient vers leVictoria, plus irrités qu'effrayés de sa présence.
« Comme ils crient ! fit Joe ; quel tapage ! Cela ne leur convient probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se permette de voler comme eux ?
—A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de Purdey Moore !
—Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très sérieux.
Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se rétrécissaient peu à peu autour duVictoria; ils rayaient le ciel dans une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage ; il dilata l'hydrogène du ballon, qui ne tarda pas à monter.
Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner.
« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa carabine.
En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy.
« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.
—Non, Dick, non pas ! Ne les rendons point furieux sans raison ! Ce serait les exciter à nous attaquer.
—Mais j'en viendrai facilement à bout.
—Tu te trompes, Dick.
—Nous avons une balle pour chacun d'eux.
—Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les atteindras-tu ? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan ! Pour des aéronautes, la situation est aussi dangereuse.
—Parles-tu sérieusement, Samuel ?
—Très sérieusement, Dick.
—Attendons alors.
—Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre.
Les oiseaux se massaient alors à une faible distance ; on distinguait parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille ; leur corps dépassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil ; on eut dit des requins ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.
« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore !
—Eh bien, que faire ? » demanda Kennedy.
Le docteur ne répondit pas.
« Écoute, Samuel, reprit le chasseur : ces oiseaux sont quatorze ; nous avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser ? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux.
—Je ne doute pas de ton adresse, Dick ; je regarde volontiers comme morts ceux qui passeront devant ta carabine ; mais, je te le répète, pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne pourras plus les voir ; ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes à trois mille pieds de hauteur ! »
En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur leVictoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à déchirer.
« Feu ! feu ! » s'écria le docteur.
Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en tournoyant dans l'espace.
Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre.
Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant ; mais ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe fracassa l'aile de l'autre.
« Plus que onze, » dit-il.
Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord ils s'élevèrent au-dessus duVictoria, Kennedy regarda Fergusson.
Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois voyageurs.
« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre qui montait avec rapidité. »
Puis il ajouta : « Dehors le lest, dehors ! »
En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.
« Nous tombons toujours !.. Videz les caisses à eau !.. Joe entends-tu ?.. Nous sommes précipités dans le lac ! »
Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une marée montante ; les objets grossissaient à vue d'œil ; la nacelle n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad.
« Les provisions ! les provisions! » s'écria le docteur.
Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace.
La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours !
« Jetez ! jetez encore ! s'écria une dernière fois le docteur.
—Il n'y a plus rien, dit Kennedy.
—Si ! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.
Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle
« Joe ! Joe ! » fit le docteur terrifié.
Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. LeVictoriadélesté reprenait sa marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les côtes septentrionales du lac.
« Perdu ! dit le chasseur avec un geste de désespoir.