CHAPITRE XXXIII

—Perdu pour nous sauver ! » répondit Fergusson.

Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin.

« Quel parti prendre ! demanda Kennedy.

—Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis attendre. »

Après une marche de soixante milles, leVictorias'abattit sur une côte déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu élevé, et le chasseur les assujettit fortement.

La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de sommeil.

Conjectures.—Rétablissement de l'équilibre duVictoria.—Nouveaux calculs du docteur Fergusson.—Chasse de Kennedy.—Exploration complète du lac Tchad.—Tangalia.—Retour. Lari.

Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au milieu d'un immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide s'élevaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue.

Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position duVictoria; il fallait seulement surveiller le côté du lac ; la vaste nappe d'eau allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à l'horizon, ni continent ni îles.

Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au docteur.

« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore ; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre.

—Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous ferons tout au monde pour retrouver notre ami ! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout, débarrassons leVictoriade cette enveloppe extérieure, qui n'est plus utile ; ce sera nous délivrer d'un poids considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. »

Le docteur et Kennedy se mirent à l'ouvrage ; ils éprouvèrent de grandes difficultés ; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles du filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds.

Cette opération prit quatre heures au moins ; mais enfin le ballon intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. LeVictoriaétait alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez sensible pour étonner Kennedy.

« Sera-t-il suffisant ? demanda-t-il au docteur.

—Ne crains rien à cet égard, Dick ; je rétablirai l'équilibre, et si notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route accoutumée.

—Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne devions pas être éloignés d'une île.

—Je me le rappelle en effet ; mais cette île, comme toutes celles du Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers ; ces sauvages auront été certainement témoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la superstition ne le protège, que deviendra-t-il ?

—Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète ; j'ai confiance dans son adresse et son intelligence.

—Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t'éloigner toutefois ; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande partie a été sacrifiée.

—Bien, Samuel ; je ne serai pas longtemps absent. »

Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes vers un taillis assez rapproché ; de fréquentes détonations apprirent bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse.

Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat ; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de thé et de café, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide ; toute la viande sèche avait disparu.

Le docteur savait que ; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres environ ; il dut donc se baser sur cette différence pour reconstituer son équilibre. Le nouveauVictoriacubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente-trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; l'appareil de dilatation paraissait être en bon état ; ni la pile ni le serpentin n'avaient été endommagés.

La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille livres environ ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait alors équilibré avec l'air ambiant

Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le chasseur avait fait bonne chasse ; il apportait une véritable charge d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans la nacelle.

Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements.

Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe ; mais, hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre !

Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy

« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour retrouver notre compagnon.

—Quel que soit ton projet, Samuel, il me va ; parle.

—Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.

—Sans doute ! Si ce digne garçon allait se figurer que nous l'abandonnons !

—Lui ! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait l'esprit ; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.

—Comment cela ?

—Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans l'air.

—Mais si le vent nous entraîne ?

—Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick ; la brise nous ramène sur le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite.

—S'il est seul et libre, il le fera certainement.

—Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos recherches.

—Mais enfin, reprit Kennedy, — car il faut prévoir tous les cas, — si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son passage, que ferons-nous ?

—Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous maintenant le plus en vue possible ; là, nous attendrons, nous explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le retrouver.

—Partons donc, » répondit le chasseur.

Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait quitter ; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces énormes animaux.

A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveauVictoriaparvint à deux cents pieds dans l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même ; mais enfin, pris dans un courant assez vif, il s'avança sur le lac et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure.

Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins dissimulées.

« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.

—Attendons, Dick, et ne perdons pas courage ; nous ne devons pas être éloignés du lieu de l'accident. »

A onze heures, leVictorias'était avancé de quatre-vingt-dix milles ; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté ; prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait bientôt rejoint ses amis ; mais rien ne parut, rien ne bougea ! C'était à se désespérer.

LeVictoriaarrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême atteint par Denham à l'époque de son exploration.

Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables déserts.

« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre ; dans l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac ; mais, auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. »

Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. LeVictoriadérivait toujours sur la terre ferme ; mais, heureusement, à mille pieds un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.

Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac ; il eût certainement trouvé moyen de manifester sa présence ; peut-être l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad.

Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy : les caïmans sont nombreux dans ces parages ! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule :

« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du lac ; Joe aura assez d'adresse pour les éviter ; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs attaques »

Kennedy ne répondit pas ; il préférait se taire à discuter cette terrible possibilité.

Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus.

Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au docteur ; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du marais et d'une résistance considérable

Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat ; mais enfin le vent tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque désespérés.

L'ouragan.—Départ forcé.—Perte d'une ancre.—Tristes réflexions.—Résolution prise.—La trombe.—La caravane engloutie.—Vent contraire et favorable.—Retour au sud.—Kennedy à son poste.

A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence telle que leVictoriane pouvait demeurer près de terre sans danger ; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de déchirer.

« Il faut partir, Dick, fit le docteur ; nous ne pouvons rester dans cette situation.

—Mais Joe, Samuel ?

—Je ne l'abandonne pas ! non certes ! et dut l'ouragan m'emporter à cent milles dans le nord, je reviendrai ! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous.

—Partir sans lui ! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde douleur.

—Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi ? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité ?

—Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »

Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l'arracher ; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car leVictoriarisquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.

Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. LeVictoriafit un bond de trois cents pieds dans l'air, et prit directement la route du nord.

Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente ; il se croisa les bras et s'absorba dans ses tristes réflexions.

Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non moins taciturne.

« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des hommes d'entreprendre un pareil voyage ! »

Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.

« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions d'avoir échappé à bien des dangers ! Nous nous serrions la main tous les trois!

—Pauvre Joe ! bonne et excellente nature ! cœur brave et franc ! Un moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors ! Le voilà maintenant loin de nous ! Et le vent nous emporte avec une irrésistible vitesse !

—Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme Denham, comme Barth ? Ceux là ont revu leur pays.

—Eh ! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue ! Il est seul et sans ressources ! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des tribulations de la pire espèce ! Que veux-tu que devienne notre infortuné compagnon ? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir !

—Mais nous reviendrons, Samuel.

—Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner leVictoria, quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication avec le sultan du Bornou ! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.

—Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur moi ! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage ! Joe s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui ! »

Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad ; mais c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.

LeVictoriatraversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes ; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques ; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette solitude ; mais leVictoriapassa comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course.

« Nous ne pouvons faire halte ! dit-il, nous ne pouvons descendre ! pas un arbre ! pas une saillie de terrain ! allons-nous donc franchir le Sahara ? Décidément le ciel est contre nous ! »

Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposés.

Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière disparaissait sous l'avalanche de sable ; les chameaux pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables ; des cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.

Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe immense d'une caravane engloutie.

Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle ; ils ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse ; la nacelle décrivait de larges oscillations ; les instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas ; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages ; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan.

Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler ; le docteur avait repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, leVictoriase trouva subitement arrêté dans un calme inattendu ; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.

« Où allons-nous ? s'écria Kennedy.

—Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j'ai eu tort de douter d'elle ; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les lieux que nous n'espérions plus revoir. »

Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme les flots après la tempête ; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le désert ; le vent soufflait avec violence, et leVictoriavolait dans l'espace.

La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils avaient prise le matin ; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s'étendre devant eux.

Kennedy en fit l'observation.

Peu importe, répondit le docteur ; l'important est de revenir au sud ; nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n'hésiterai pas à m'y arrêter.

—Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur ; mais fasse le ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes ! Ce que nous avons vu est horrible.

—Et se reproduit fréquemment ? Dick. Les traversées du désert sont autrement dangereuses que celles de l'Océan ; le désert a tous les périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables.

—Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer ; la poussière des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon s'éclaircit

—Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que pas un point n'échappe à notre vue !

—Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que tu n'en sois prévenu. »

Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.

L'histoire de Joe.—L'île des Biddiomahs.—L'adoration.—L'île engloutie.—Les rives du lac.—L'arbre aux serpents.—Voyage à pied.—Souffrances.—Moustiques et fourmis.—La faim.—Passage duVictoria.—Disparition duVictoria.—Désespoir.—Le marais.—Un dernier cri.

Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître ?

Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut de lever les yeux en l'air ; il vit leVictoria, déjà fort élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient sauvés.

« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans le Tchad ; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C'est mathématique.»

Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui ; il était au milieu d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur lui ; il ne s'effraya donc pas autrement.

Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon ; il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer toutes ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être débarrassé de la partie la plus gênante de ses vêtements ; il ne s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles ; aussi, tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et directement.

Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se trouvait fort diminuée.

Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantées par d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de ces animaux.

Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garçon se sentait invinciblement ému ; il craignait que la chair blanche ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc qu'avec une extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à une centaine de brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui.

« Bon, se dit-il ! voilà ce que je craignais ! le caïman n'est pas loin. »

Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage ; il se crut perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée ; il revint à la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d'heure d'une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrière lui le bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le milieu du corps.

Pauvre Joe ! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur proie, mais à la surface même.

A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux nègres d'un noir d'ébène ; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des cris étranges.

« Tiens! ne put s'empêcher de s'écrier Joe! des nègres au lieu de caïmans ! Ma foi, j'aime encore mieux cela ! Mais comment ces gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages ! »

Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans se préoccuper de leur présence ; les amphibies de ce lac ont particulièrement une réputation assez mérité de sauriens inoffensifs.

Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre ? C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisqu'il ne pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer aucune crainte.

« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu leVictoriaraser les eaux du lac comme un monstre des airs ; ils ont été les témoins éloignés de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme tombé du ciel ! Laissons-les faire ! »

Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son costume ; il se trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays.

Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la mémoire.

« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque ! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si leVictoriavient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner à mes adorateurs le spectacle d'une ascension miraculeuse. »

Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait autour de lui ; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familière ; mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes occasions.

Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de case entourée de talismans ; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de ce sanctuaire ; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa position quand il fut enfermé dans sa cabane.

Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour des oreilles africaines ; des chœurs hurlés accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane sacrée de leurs contorsions et de leurs grimaces.

Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles de boue et de roseau de la case ; peut-être, en toute autre circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges cérémonies ; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet ! Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs humaines ! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration n'allait pas jusqu'à manger l'adoré !

Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil assez profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, si une humidité inattendue n'eût réveillé le dormeur.

Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut jusqu'à mi-corps.

« Qu'est-ce là ? dit-il, une inondation ! une trombe ! un nouveau supplice de ces nègres ! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou ! »

Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva où ? en plein lac ! D'île, il n'y en avait plus ! Submergée pendant la nuit ! A sa place l'immensité du Tchad !

« Triste pays pour les propriétaires ! » se dit Joe, et il reprit avec vigueur l'exercice de ses facultés natatoires.

Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave garçon ; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes.

Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant assez rapide, se laissa dériver.

« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide. »

Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort importuns, même à un philosophe ; mais un arbre poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour.

Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité pendant la nuit ; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de caméléons ; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements ; on eût dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande.

« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il.

Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine.

Que de fois ses regards se portèrent en l'air ! Il espérait apercevoir leVictoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître ; il lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d'épines dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.

Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes : mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements qui le couvraient ; les insectes avaient tout dévoré ! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué ; pendant ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation.

Enfin le jour revint ; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte ; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une puissance supérieure au désespoir.

Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins résigné que lui, se plaignait ; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps ; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin.

« Où peut être leVictoria? se demandait-il... Le vent souffle du nord ! Il devrait revenir sur le lac ! Sans doute M. Samuel aura procédé à une nouvelle installation pour rétablir l'équilibre ; mais la journée d'hier a dû suffire à ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d'affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable !... Allons ! courage ! »

Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages ; il s'arrêta à temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de l'euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle.

Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré, lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut leVictoria, leVictorialui-même, se dirigeant vers le lac, à cent pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre ! impossible de se faire voir !

Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance : son maître était à sa recherche ! son maître ne l'abandonnait pas ! Il lui fallut attendre le départ des noirs ; il put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.

Mais alors leVictoriase perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de l'attendre : il repasserait certainement ! Il repassa, en effet, mais plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain ! Un vent violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse !

Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de l'infortuné ; il se vit perdu ; il crut son maître parti sans retour ; il n'osait plus penser, il ne voulait plus réfléchir.

Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux, tantôt sur les mains ; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et où il faudrait mourir.

En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques heures ; il tomba inopinément dans une boue tenace ; malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux ; quelques minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps.

« Voilà donc la mort ! se dit-il ; et quelle mort !... »

Il se débattit avec rage ; mais ces efforts ne servaient qu'à l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour le retenir !.. Il comprit que c'en était fait de lui !... Ses yeux se fermèrent.

« Mon maître ! mon maître ! à moi !... » s'écria-t-il.

Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la nuit.

Un rassemblement à l'horizon.—Une troupe d'arabes.—La poursuite.—C'est lui !—Chute de cheval.—L'Arabe étranglé.—Une balle de Kennedy.—Manœuvre.—Enlèvement au vol.—Joe sauvé.

Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant de la nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une grande attention.

Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit :

« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux ; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière.

—Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui viendrait nous repousser au nord ? »

Il se leva pour examiner l'horizon.

« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy ; c'est un troupeau de gazelles ou de bœufs sauvages.

—Peut-être, Dick ; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis rien reconnaître.

—En tout cas, je ne le perdrai pas de vue ; il y a là quelque chose d'extraordinaire qui m'intrigue ; on dirait parfois comme une manœuvre de cavalerie. Eh ! je ne me trompe pas ! ce sont bien des cavaliers ! regarde ! »

Le docteur observa avec attention le groupe indiqué.

« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou de Tibbous ; ils s'enfuient dans la même direction que nous ; mais nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra faire. »

Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des cavaliers se faisait plus visible ; quelques-uns d'entre eux s'isolaient.

« C'est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse.

—On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir ce qui en est.

—Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route ; nous marchons avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. »

Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit :

« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie ; leur chef les précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces.

—Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela est nécessaire, je m'élèverai.

—Attends ! attends encore, Samuel !

—C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte ; à leurs efforts et à l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre que de suivre.

—En es-tu certain, Dick,

—Evidemment. Je ne me trompe pas ! C'est une chasse, mais une chasse à l'homme ! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif.

—Un fugitif ! dit Samuel avec émotion.

—Oui !

—Ne le perdons pas de vue et attendons. »

Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui filaient cependant avec une prodigieuse vélocité.

« Samuel ! Samuel ! s'écria Kennedy d'une voix tremblante.

—Qu'as-tu, Dick ?

—Est-ce une hallucination ? est-ce possible ?

—Que veux-tu dire ?

—Attends.

Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à regarder.

« Eh bien ? fit le docteur.

—C'est lui, Samuel !

—Lui ! » s'écria ce dernier.

« Lui » disait tout ! Il n'y avait pas besoin de le nommer !

« C'est lui à cheval ! à cent pas à peine de ses ennemis ! il fuit !

—C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.

—Il ne peut nous voir dans sa fuite !

—Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau.

—Mais comment ?

—Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol ; dans quinze, nous serons au-dessus de lui.

—Il faut le prévenir par un coup de fusil !

—Non ! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé.

—Que faire alors ?

—Attendre.

—Attendre ! Et ces Arabes ?

—Nous les atteindrons ! Nous les dépasserons ! Nous ne sommes pas éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore

—Grand Dieu ! fit Kennedy.

—Qu'y-a-t-il ? »

Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre.

« Il nous a vus, s'écria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe !

—Mais les Arabes vont l'atteindre ! qu'attend-il ! Ah ! le courageux garçon ! Hourra ! » fit le chasseur qui ne se contenait plus.

Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l'évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course effrayante.

Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air ; mais, tout entiers à leur poursuite, ils n'avaient pas vu leVictoriaà cinq cents pas derrière eux, et à trente pieds du sol à peine ; eux-mêmes, ils n'étaient pas à vingt longueurs de cheval du fugitif.

L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de sa lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une balle et le précipita à terre.

Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue duVictoria; l'autre continua sa poursuite.

« Mais que fait Joe ? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas !

—Il fait mieux que cela, Dick ; je l'ai compris ! il se maintient dans la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence ! Ah ! le brave garçon ! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes ! Nous ne sommes plus qu'à deux cents pas.

—Que faut-il faire ? demanda Kennedy.

—Laisse ton fusil de côté.

—Voilà, fit le chasseur en déposant son arme.

—Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ?

—Plus encore.

—Non, cela suffira. »

Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de Kennedy.

« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest d'un seul coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre !

—Sois tranquille !

—Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu !

—Compte sur moi ! »

LeVictoriadominait presque alors la troupe des cavaliers qui s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, cinquante pieds environ. LeVictoriales dépassa.

« Attention ! dit Samuel à Kennedy.

—Je suis prêt.

—Joe ! garde à toi ! » cria le docteur de sa voix retentissante en jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière du sol.

A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné ; l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait

« Jette, cria le docteur à Kennedy.

—C'est fait »

Et leVictoria, délesté d'un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à cent cinquante pieds dans les airs.

Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations qu'elle eut à décrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent dans leurs bras.

Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait de leur être enlevé au vol, et leVictorias'éloignait rapidement.

« Mon maître ! Monsieur Dick ! » avait dit Joe.

Et succombant à l'émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant que Kennedy, presque en délire, s'écriait :

« Sauvé ! sauvé !

—Parbleu ! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille impassibilité.

Joe était presque nu ; ses bras ensanglantés, son corps couvert de meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses blessures et le coucha sous la tente.

Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu, il serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à raconter son histoire.

Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.

LeVictoriaprenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête ; et après avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de longitude.

La route de l'ouest.—Le réveil de Joe.—Son entêtement.—Fin de l'histoire de Joe.—Tagelel.—Inquiétudes de Kennedy.—Route au nord.—Une nuit prés d'Agbadès.

Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et leVictoriademeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore ; le docteur et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures.

Voilà le remède qu'il lui faut, dit Fergusson ; la nature se chargera de sa guérison. »

Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux ; il se jetait brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, leVictoriafut entraîné vers l'ouest.

Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de l'asclepia ; les meules de grains s'élevaient, dans les champs cultivés, sur de petits échafaudages destinés à les préserver de l'invasion des souris et des termites.

Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste place des exécutions ; au centre se dresse l'arbre de mort ; le bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est immédiatement pendu !

En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire :

« Voilà que nous reprenons encore la route du nord !

—Qu'importe ? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en plaindrons pas ! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de meilleures circonstances !...

—Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute réjouie à travers les rideaux de la tente.

—Voilà notre brave ami ! s'écria le chasseur, notre sauveur ! Comment cela va-t-il ?

—Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement ! Jamais je ne me suis si bien porté ! Rien qui vous rapproche un homme comme un petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad ! n'est-ce pas, mon maître ?

—Digne cœur ! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées !

—Eh bien, et vous donc ! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre sort ? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur !

—Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette façon.

—Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy.

—Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés ; car leVictoriatombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en tirer.

—Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà tous les trois en bonne santé ? Par conséquent, dans tout cela, nous n'avons rien à nous reprocher.

—On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur.

—Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus parler de cela. Ce qui est fait est fait ! Bon ou mauvais, il n'y a pas à y revenir.

—Entêté ! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous raconter ton histoire ?

—Si vous y tenez beaucoup ! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu son temps

—Comme tu dis, Joe.

—Eh bien ! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte dans un estomac européen. »

L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses compagnons au courant de ses aventures ; il parla avec une certaine émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son maître que du sien ; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad.

Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans le marais, il jeta un dernier cri de désespoir.

« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient à vous. Je me mis à me débattre. Comment ? je ne vous le dirai pas ; j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi ? un bout de corde fraîchement coupée ; je me permets de faire un dernier effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble ; je tire ; cela résiste ; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme ! Au bout de la corde je trouve une ancre !... Ah ! mon maître ! j'ai bien le droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je la reconnais ! une ancre duVictoria! vous aviez pris terre en cet endroit ! Je suis la direction de la corde qui me donne votre direction, et, après de nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai ? Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève ! J'arrive à la limite des terres cultivées. Bon ! le désert ! cela me va ; je verrai mieux devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir leVictoriam'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes ! Ah ! quelle chasse !... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même ! Et cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en essayer ! Mon cheval tombait de lassitude ; on me serre de prés ; je m'abats ; je saute en croupe d'un Arabe ! Je ne lui en voulais pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé ! Mais je vous avais vus !.. et vous savez le reste. LeVictoriacourt sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait d'une bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous ? Eh bien ! Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de plus naturel au monde ! Je suis prêt à recommencer, si cela peut vous rendre service encore ! et, d'ailleurs, comme je vous le disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler.

—Mon brave Joe ! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse !

—Bah ! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire d'affaire ! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses comme elles se présentent. »

Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de Tagelel dans le Damerghou.

« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui revit l'Europe.

—Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction duVictoria, nous remontons directement vers le nord ?

—Directement, mon cher Dick.

—Et cela ne t'inquiète pas un peu ?

—Pourquoi ?

—C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand désert.

—Oh ! nous n'irons pas si loin, mon ami ; du moins, je l'espère.

—Mais où prétends-tu t'arrêter ?

—Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.

—Tembouctou ?

—Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un voyage en Afrique sans visiter Tembouctou !

—Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville mystérieuse !

—Va pour Tembouctou !

—Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse nous chasser vers l'ouest.

—Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à parcourir dans le nord ?

—Cent cinquante milles au moins.

—Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu.

—Dormez, Monsieur, répondit Joe ; vous-même, mon maître, imitez M. Kennedy ; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller d'une façon indiscrète. »

Le chasseur s'étendit sous la tente ; mais Fergusson, sur qui la fatigue avait peu de prise, demeura à son poste d'observation.

Au bout de trois heures, leVictoriafranchissait avec une extrême rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à base granitique ; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de hauteur ; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers ; après l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire. C'était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg,.

A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent cinquante milles, leVictorias'arrêta au-dessus d'une ville importante ; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée ; quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un blanc rayon de lumière ; le docteur prit la hauteur des étoiles, et reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés.

Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en ruines à l'époque où la visita le docteur Barth.

LeVictoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud.

Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil.


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