Si je ne t'ai pas écrit depuis près de quinze jours, ma tendre amie, c'est que j'ai été malade. En finissant ma dernière lettre, je me sentais oppressée, triste, sans savoir pourquoi, et faisant une très-maussade compagnie à la vive et brillante Adèle. Je remettais chaque jour à t'écrire, à cause de l'abattement qui m'accablait; enfin la fièvre m'a prise. J'ai craint que le dérangement de ma santé ne nuisît à ma fille, j'ai voulu la sevrer. Le médecin, tout en convenant que je faisais bien pour elle, m'a objecté que j'avais tort pour moi, parce que dans un moment où les humeurs étaient en mouvement, le lait pouvait passer dans le sang et causer une révolution fâcheuse. Mon mari a vivement appuyé cet avis: j'ai persisté dans le mien. A la fin, il s'est emporté, et m'a dit qu'il voyait bien que je ne me souciais ni de son repos ni de son bonheur, puisque je faisais si peu de cas de ma vie; qu'au surplus il me défendait de sevrer tout à coup. Je tenais ma fille entre mes bras, je me suis approchée de lui, et la mettant dans les siens: "Cet enfant est à vous, mon ami, lui ai-je dit, et vos droits sur elle sont aussi puissans que les miens; mais oubliez-vous qu'en lui donnant la vie nous prîmes l'engagement sacré de lui sacrifier la nôtre? et si nous la perdons, croyez-vous pouvoir oublier que vous en serez la cause, ni m'en consoler jamais? Par pitié pour moi, pour vous-même, souvenez-vous que devant l'intérêt de nos enfans le nôtre doit être compté pour rien." Il m'a rendu ma fille. "Claire, m'a-t-il dit, vous êtes libre: malheur à qui pourrait vous résister!" J'ai promis à M. d'Albe de le dédommager de sa condescendance, en usant de tous les ménagemens possibles, et c'est ce que j'ai fait: aussi ma santé va-t-elle mieux, et j'espère avant peu de jours être tout-à-fait rétablie. Adèle me disait ce matin: "Je vois bien, madame d'Albe, à quel point je suis loin de pouvoir faire encore une bonne mère; j'ai été effrayée l'autre jour des devoirs que vous vous êtes imposés envers vos enfans. Quoi! vous croyez leur devoir le sacrifice de votre existence! J'ai été si surprise quand vous l'avez dit, que j'ai été tentée de vous croire folle…. — Folle! s'est écrié Frédéric; dites sublime, Mademoiselle. — Vous ne le croiriez pas, mon jeune ami, a interrompu M. d'Albe; mais dans le monde ces deux mots sont presque synonymes; vous y verrez taxé de bizarre et d'esprit systématique celui dont l'âme élevée dédaigne de copier les copies qui l'entourent."
Cela est bien vrai, mon Elise! cette injustice est une suite de ce petit esprit du monde, qui tend toujours à rabaisser les autres pour les mettre à son niveau. Je me rappelle que dans ces assemblées insipides où l'oisiveté enfante la médisance, et où la futilité parvient à tout dessécher, j'ai souvent pensé que ce sot usage de s'asseoir en rond pour faire la conversation était la cause de tous nos torts et la source de toutes nos sottises… Mais je sens ma tête trop faible pour en écrire davantage. Adieu, mon ange.
Adèle a voulu aller au bal ce soir, Frédéric lui donne la main, et mon mari leur sert de Mentor. Mes deux amis desiraient bien rester avec moi, Frédéric surtout a insisté auprès d'Adèle pour l'empêcher de me quitter. Il a voulu lui faire sentir que, ne me portant pas bien, il était peu délicat à elle de me laisser seule; mais l'amour de la danse a prévalu sur toutes ses raisons, et elle a déclaré que le bal étant son unique passion, rien ne pouvait l'empêcher d'y aller: d'ailleurs, a-t-elle ajouté avec un souris moqueur, vous savez que Madame d'Albe n'aime pas qu'on se gêne; et puis, comment craindrions-nous qu'elle s'ennuie? ne la laissons-nous pas avec ses enfans? Elle a appuyé sur ce dernier mot avec une sorte d'ironie. Frédéric l'a regardée tristement. "Il est vrai, a-t-il répondu, c'est là son plus doux plaisir, et je crois qu'il n'appartient pas à tout le monde de savoir l'apprécier. Vous avez raison, Mademoiselle, il faut que chacun prenne la place qui lui convient: celle de madame d'Albe est d'être adorée en remplissant tous ses devoirs; la vôtre est d'éblouir, et le bal doit être votre triomphe." Adèle n'a vu qu'un éloge de sa beauté dans cette phrase; j'y ai démêlé autre chose. Je vois trop que malgré les charmes séduisans d'Adèle, si son âme ne répond pas à sa figure, elle ne fixera pas Frédéric. Cependant, que ne peut-on pas espérer à son âge? Elise, je veux mettre tous mes soins à cacher des défauts que le temps peut corriger. Nous sommes invitées dans trois jours à un autre bal; si je n'y vais pas, Adèle me quittera encore, et Frédéric ne lui pardonnera pas. Je suis donc décidée à l'accompagner; d'ailleurs il est possible que la danse et le monde me distraient d'une mélancolie qui me poursuit et me domine de plus en plus. J'éprouve une langueur, une sorte de dégoût qui décolore toutes les actions de la vie. Il me semble qu'elle ne vaut pas la peine que l'on se donne pour la conserver. L'ennui d'agir est partout, le plaisir d'avoir agi nulle part. Je sais que le bien qu'on fait aux autres est une jouissance; mais je le dis plus que je ne le sens, et si je n'étais souvent agitée d'émotions subites, je croirais mon âme prête à s'éteindre. Je n'ai plus assez de vie pour cette solitude absolue où il faut se suffire à soi-même. Pour la première fois je sens le besoin d'un peu de société, et je regrette de n'avoir point été au bal. Adieu, la plume me tombe des mains.
Adèle peint supérieurement pour son âge; elle a voulu faire mon portrait, et j'y ai consenti avec plaisir, afin de l'offrir à mon mari. Ce matin, comme elle y travaillait, Frédéric est venu nous joindre. Il a regardé son ouvrage et a loué son talent, mais avec un demi-sourire qui n'a point échappé à Adèle, et dont elle a demandé l'explication. Sans l'écouter ni lui répondre, il a continué à regarder le portrait, et puis moi, et puis le portrait, ainsi alternativement. Adèle, impatiente, a voulu savoir ce qu'il pensait. Enfin, après un long silence: "Ce n'est pas là madame d'Albe, a-t-il dit, vous n'avez pas même réussi à rendre un de ses momens. — Comment donc, a interrompu Adèle en rougissant, qu'y trouvez-vous à redire? Ne reconnaissez-vous pas tous ses traits? — J'en conviens, tous ses traits y sont; si vous n'avez vu que cela en la regardant, vous devez être contente de votre ouvrage. — Que voulez-vous donc de plus? — Ce que je veux? qu'on reconnaisse qu'il est telle figure que l'art ne rendra jamais, et qu'on sente du moins son insuffisance. Ces beaux cheveux blonds, quoique touchés avec habileté, n'offrent ni le brillant, ni la finesse, ni les ondulations des siens. Je ne vois point sur cette peau blanche et fine refléter le coloris du sang ni le duvet délicat qui la couvre. Ce teint uniforme ne rappellera jamais celui dont les couleurs varient comme la pensée. C'est bien le bleu céleste de ses yeux; mais je n'y vois que leur couleur: c'est leur regard qu'il fallait rendre. Cette bouche est fraîche et voluptueuse comme la sienne; mais ce sourire est éternel; j'attends en vain l'expression qui le suit. Ces mouvemens nobles, gracieux, enchanteurs, qui se déploient dans ses moindres gestes, sont enchaînés et immobiles…. Non, non, des traits sans vie ne rendront jamais Claire; et là où je ne vois point d'âme, je ne puis la reconnaître. — Hé bien! lui a dit Adèle avec dépit, chargez-vous de la peindre, pour moi je ne m'en mêle plus." Alors, jetant brusquement ses pinceaux, elle s'est levée et est sortie avec humeur. Frédéric l'a suivie des yeux d'un air surpris; et puis, laissant échapper un soupir, il a dit: "Dans quelle erreur n'ai-je pas été en la voyant si belle! J'avais cru que cette femme devait avoir quelque ressemblance avec vous; mais pour mon malheur, mon éternel malheur, je le vois trop, vous êtes unique…" Je ne puis te dire, Elise, quel mal ces mots m'ont fait; cependant, me remettant de mon trouble, je me suis hâtée de répondre. "Frédéric, ai-je dit, gardez-vous de porter un jugement précipité, et de vous laisser atteindre par des préventions qui pourraient nuire au bonheur qui vous est peut-être destiné. Parce qu'Adèle n'est pas en tout semblable à la chimère que vous vous êtes faite, devez-vous fermer les yeux sur ce qu'elle vaut? Ne savez-vous pas, d'ailleurs, combien on peut changer? Croyez que telle personne qui vous plaît quand elle est formée, vous aurait peut-être paru insupportable quelques années auparavant? Vous voulez toujours comparer: mais parce que le bouton n'a pas le parfum de la fleur entièrement éclose, oubliez-vous qu'il l'aura un jour, et mille fois plus doux peut-être? Frédéric, pénétrez-vous bien que dans celle que vous devez choisir, dans celle dont l'âge doit être en proportion avec le vôtre, vous ne pouvez trouver ni des qualités complètes ni des vertus exercées: un coeur aimant est tout ce que vous devez chercher; un penchant au bien, tout ce que vous devez vouloir: quand même il serait obscurci par de légers travers, faudrait-il donc se rebuter? De même qu'il est peu de matins sans nuages, on ne voit guère d'adolescence sans défauts; mais elle s'en dégage tous les jours, surtout quand elle est guidée par une main aimée. C'est à vous qu'appartiendra ce soin touchant; c'est à vous à former celle qui vous est destinée, et vous ne pourrez y réussir qu'en la choisissant dans l'âge où l'on peut l'être encore. Mais, ô Frédéric! ai-je ajouté avec solennité, au nom de votre repos, gardez-vous bien de lever les yeux sur toute autre." En disant ces mots, je suis sortie de la chambre sans attendre sa réponse.
Elise, je n'ose te dire tout ce que je crains; mais l'air de Frédéric m'a fait frémir: s'il était possible…! Mais non, je me trompe assurément; inquiète de tes craintes, influencée par tes soupçons, je vois déjà l'expression d'un sentiment coupable où il n'y a que celle de l'amitié, mais ardente, mais passionnée, telle que doit l'éprouver une âme neuve et enthousiaste. Néanmoins, je vais l'examiner avec soin; et quant à moi, ô mon unique amie! bannis ton injurieuse inquiétude, fie-toi à ce coeur qui a besoin, pour respirer à son aise, de n'avoir aucun reproche à se faire, et à qui le contentement de lui-même est aussi nécessaire que ton amitié.
Elise, comment te peindre mon agitation et mon désespoir? C'en est fait, je n'en puis plus douter, Frédéric m'aime. Sens-tu tout ce que ce mot a d'affreux dans notre position? Malheureux Frédéric! mon coeur se serre, et je ne puis verser une larme. Ah dieu! pourquoi l'avoir appelé ici? Je le connais, mon amie, il aime, et ce sera pour la vie; il traînera éternellement le trait dont il est déchiré, et c'est moi qui cause sa peine! Ah! je le sens: il est des douleurs au-dessus des forces humaines. Comment te dire tout cela? comment rappeler mes idées? dans le trouble qui m'agite, je n'en puis retrouver aucune. Chère, chère Elise, que n'es-tu ici, je pourrais pleurer sur ton sein!
Aujourd'hui, à peine avons-nous eu dîné, que mon mari a proposé une promenade dans les vastes prairies qu'arrose la Loire. Je l'ai acceptée avec empressement; Adèle, d'assez mauvaise grâce, car elle n'aime point à marcher; mais n'importe, j'ai dû ne pas consulter son goût quand il s'agissait du plaisir de mon mari. J'ai pris mon fils avec moi, et Frédéric nous a accompagnés. Le temps était superbe; les prairies, fraîches, émaillées, remplies de nombreux troupeaux, offraient le paysage le plus charmant; je le contemplais en silence, en suivant doucement le cours de la rivière, quand un bruit extraordinaire est venu m'arracher à mes rêveries. Je me retourne: ô Dieu! un taureau échappé, furieux, qui accourait vers nous, vers mon fils! Je m'élance au-devant de lui, je couvre Adolphe de mon corps. Mon action, mes cris effraient l'animal; il se retourne, et va fondre sur un pauvre vieillard. Enfin, mon mari aussi allait être sa victime, si Frédéric, prompt comme l'éclair, n'eût hasardé sa vie pour le sauver. D'une main vigoureuse il saisit l'animal par les cornes: ils se débattent; cette lutte donne le temps aux bergers d'arriver; ils accourent, le taureau est terrassé: il tombe! Alors seulement j'entends les cris d'Adèle et ceux du malheureux vieillard; j'accours à celui-ci: son sang coulait d'une épouvantable blessure; je l'étanche avec mon mouchoir: j'appelle Adèle pour me donner le sien; elle me l'envoie par Frédéric, en ajoutant qu'elle n'approchera pas, que le sang lui fait horreur, et qu'elle veut retourner à la maison. "Quoi! sans avoir secouru ce malheureux, lui dit Frédéric? — N'y a-t-il pas assez de monde ici, répond-elle? Pour moi, je n'ai pas la force de supporter la vue d'une plaie; j'ai besoin de respirer des sels pour calmer la violente frayeur que j'ai éprouvée; et si je reste un moment de plus ici, je suis sûre de me trouver mal." Pendant qu'elle parlait, le pauvre vieillard gémissait sur le sort de sa femme et de ses enfans que sa mort allait réduire à la mendicité. Entraînée par le desir de consoler cette malheureuse famille, j'ai prié mon mari de ramener Adèle et Adolphe à la maison, et de m'envoyer tout de suite le chirurgien de l'hospice dans le village que le vieillard m'indiquait, et où Frédéric et moi allions nous charger de le faire conduire. "Quoi! vous restez ici, M Frédéric? lui a dit Adèle d'un air chagrin. — Si je reste! a-t-il répondu d'un ton terrible, et qui m'a remuée jusqu'au fond de l'âme…. allez, Mademoiselle, a-t-il ajouté plus doucement, allez vous reposer, ce n'est point ici votre place." Elle est partie avec M. d'Albe. Deux bergers nous ont aidés à faire un brancard, ils y ont placé le pauvre vieillard, que nous avons conduit dans sa chaumière, à une lieue de là. Ah! mon Elise, quel spectacle que celui de cette famille éplorée! quels cris déchirans en voyant un père, un mari dans cet état! J'ai pressé ces infortunés sur mon sein; j'ai mêlé mes larmes aux leurs; je leur ai promis secours et protection, et mes efforts ont réussi à calmer leur douleur. Le chirurgien est arrivé au bout d'une heure; il a mis un appareil sur la blessure, et a assuré qu'elle n'était pas mortelle. Je l'ai prié de passer la nuit auprès du malade, et j'ai promis de revenir les visiter le lendemain. Alors, comme il commençait à faire nuit, j'ai craint que mon mari ne fût inquiet, et nous avons quitté ces bonnes gens, Frédéric et moi, comblés de leurs bénédictions.
Le coeur plein de toutes les émotions que j'avais éprouvées, je marchais en silence, et en me retraçant le dévouement héroïque avec lequel Frédéric s'était presque exposé à une mort certaine pour sauver son père: j'ai jeté les yeux sur lui; la lune éclairait doucement son visage, je l'ai vu baigné de larmes. Attendrie, je me suis approchée, mon bras s'est appuyé sur le sien, il l'a pressé avec violence contre son coeur: ce mouvement a fait palpiter le mien. "Claire, Claire, a-t-il dit d'une voix étouffée, que ne puis-je payer de toute ma vie la prolongation de cet instant! je la sens là contre mon coeur, celle qui le remplit en entier; je la vois, je la presse." En effet, j'étais presque dans ses bras. "Ecoute, a-t-il ajouté dans une espèce de délire, si tu n'es pas un ange qu'il faille adorer, et que le ciel ait prêté pour quelques instans à la terre; si tu es réellement une créature humaine, dis-moi pourquoi toi seule as reçu cette âme, ce regard qui la peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent l'objet de mon idolâtrie?… Claire, j'ignore si je t'offense; mais comme ma vie est passée dans ton sang, et que je n'existe plus que par ta volonté, si je suis coupable, dis-moi: Frédéric, meurs, et tu me verras expirer à tes pieds." Il y était tombé en effet; son front était brûlant, son regard égaré. Non, je ne peindrai pas ce que j'éprouvais: la pitié, l'émotion, l'image de l'amour enfin, tel que j'étais peut-être destinée à le sentir, tout cela est entré trop avant dans mon coeur; je ne me soutenais plus qu'à peine, et me laissant aller sur un vieux tronc d'arbre dépouillé: "Frédéric, lui ai-je dit, cher Frédéric, revenez à vous, reprenez votre raison, voulez-vous affliger votre amie?" Il a relevé sa tête; il l'a appuyée sur mes genoux: Elise, je crois que je l'ai pressée, car il s'est écrié aussitôt: "O Claire! que je sente encore ce mouvement de ta main adorée qui me rapproche de ton sein; il a porté l'ivresse dans le mien!" En disant cela, il m'a enlacée entre ses bras, ma tête est tombée sur son épaule, un déluge de larmes a été ma réponse; l'état de ce malheureux m'inspirait une pitié si vive!… Ah! quand on est la cause d'une pareille douleur, et que c'est un ami qui souffre, dis, Elise, n'a-t-on pas une excuse pour la faiblesse que j'ai montrée?….. J'étais si près de lui…. J'ai senti l'impression de ses lèvres qui recueillaient mes larmes. A cette sensation si nouvelle, j'ai frémi, et repoussant Frédéric avec force: "Malheureux! me suis-je écriée, oublies-tu que ton bienfaiteur, que ton père est l'époux de celle que tu oses aimer! Tu serais un perfide, toi! ô Frédéric! reviens à toi, la trahison n'est pas faite pour ton noble coeur." Alors, se levant vivement et me fixant avec effroi: "Qu'as-tu dit? ah! qu'as-tu dit, inconcevable Claire? j'avais oublié l'univers près de toi; mais tes mots, comme un coup de foudre, me montrent mon devoir et mon crime. Adieu, je vais te fuir, adieu: ce moment est le dernier qui nous verra ensemble. Claire, Claire, adieu!…." Il m'a quittée. Effrayée de son dessein, je l'ai rappelé d'un ton douloureux; il m'a entendue, il est revenu. "Ecoutez, lui ai-je dit: Le digne homme dont vous avez trahi la confiance ignore vos torts; s'il les soupçonnait jamais, son repos serait détruit; Frédéric, vous n'avez qu'un moyen de les réparer, c'est d'anéantir le sentiment qui l'offense. Si vous fuyez, que croira-t-il? Que vous êtes un perfide ou un ingrat; vous, son enfant! son ami! Non, non, il faut se taire, il faut dissimuler enfin; c'est un supplice affreux, je le sais, mais c'est au coupable à le souffrir; il doit expier sa faute en en portant seul tout le poids…." Frédéric ne répondait point, il semblait pétrifié; tout à coup un bruit de chevaux s'est fait entendre, j'ai reconnu la voiture que M. d'Albe envoyait au-devant de moi. "Frédéric, ai-je dit, voilà du monde, si la vertu vit encore dans votre âme, si le repos de votre père vous est cher; si vous attachez quelque prix à mon estime, ni vos discours, ni votre maintien, ni vos regards ne décèleront votre égarement….." Il ne répondait point; toujours immobile, il semblait que la vie l'eût abandonné: la voiture avançait toujours; je n'avais plus qu'un moment, déjà j'entendais la voix de M. d'Albe; alors, me rapprochant de Frédéric: "Parle donc, malheureux, lui ai-je dit; veux-tu me faire mourir?…." Il a tressailli…. "Claire, a-t-il répondu, tu le veux, tu l'ordonnes, tu seras obéie; du moins pourras-tu juger de ton pouvoir sur moi." Comme il prononçait ces mots, mes gens m'avaient reconnue, et la voiture s'est arrêtée: mon mari est descendu. "J'étais bien inquiet, m'a-t-il dit; mes amis, vous avez tardé bien long-temps; si la bienfaisance n'était pas votre excuse, je ne vous pardonnerais pas d'avoir oublié que je vous attendais ". Sens-tu, Elise, tout ce que ce reproche avait de déchirant dans un pareil instant? Il m'a atterrée; mais Frédéric…. O amour! quelle est donc ta puissance! Ce Frédéric si franc, si ouvert, à qui, jusqu'à ce jour, la feinte fut toujours étrangère, le voilà changé; un mot, un ordre a produit ce miracle! Il répond d'un air tranquille, mais pénétré: "Vous avez raison, mon père, nous avons bien des torts; mais ce seront les derniers, je vous le jure: au reste, c'est moi seul qui ai été entraîné, votre femme ne vous a point oublié. — Vous vous vantez, Frédéric, a répondu M. d'Albe; je connais le coeur de Claire sur ce sujet, il était aussi entraîné que le vôtre; et si elle a pensé plus tôt à moi, c'est qu'elle me doit davantage: n'est-ce pas, bonne Claire?…." Elise, je ne pouvais répondre; jamais, non jamais je n'ai tant souffert: serais-je donc coupable? Nous avons remonté en voiture; en arrivant j'ai demandé la permission de me retirer. Ah! je ne feignais pas en disant que j'avais besoin de repos! Dis, Elise, pourquoi dois-je porter la punition d'une faute dont je ne suis point complice? Quand j'ai exigé de Frédéric qu'il tût la vérité, je ne savais pas tout ce qu'il en coûte pour la déguiser. Je crains les regards de mon mari, de cet ami que j'aime, et que mon coeur n'a pas trahi; car le ciel m'est témoin que l'amitié seule m'intéresse au sort de Frédéric. Je crains qu'il ne m'interroge, qu'il ne me pénètre; le moindre soupçon qu'il concevrait à cet égard me fait trembler; le bonheur de sa vie entière serait détruit; il faudrait éloigner ce Frédéric dont l'esprit et la société répandent tant de charmes sur ses jours; il faudrait cesser d'aimer le fils de son adoption; il faudrait jeter dans le vague du monde l'orphelin qu'il a promis de protéger; il lui semblerait entendre sa mère lui crier d'une voix plaintive: "Tu t'étais chargé du sort de mon fils; cette espérance m'avait fait descendre en paix dans la tombe, et tu le chasses de chez toi, sans ressources, sans appui, consumé d'un amour sans espoir! Regarde-le, il va mourir: est-ce donc ainsi que tu remplis tes sermens?" Elise, mon mari ne soutiendra jamais une pareille image. Plutôt que d'être parjure à sa foi, il garderait Frédéric auprès de lui; mais alors plus de paix: la cruelle défiance empoisonnerait chaque geste, chaque regard; le moindre mot serait interprété, et l'union domestique à jamais troublée. Moi-même serais-je à l'abri de ses soupçons? Hélas! tu sais combien il a douté long-temps que je puisse l'aimer. Enfin, après sept années de soins, j'étais parvenue à lui inspirer une confiance entière à cet égard: qui sait si cet événement ne la détruirait pas entièrement? Tant de rapports entre Frédéric et moi, tant de conformité dans les goûts et les opinions, il ne croira jamais qu'une âme neuve à l'amour comme la mienne, ait pu voir avec indifférence celui que j'inspire à un être si aimable…. Il doutera du moins; je verrais cet homme respectable en proie aux soupçons! ce visage, image du calme et de la satisfaction, serait sillonné par l'inquiétude et les soucis! elle s'évanouirait, cette félicité que je me promettais à le voir heureux par moi jusqu'à mon dernier jour! Non, Elise, non, je sens qu'en achetant son repos au prix d'une dissimulation continuelle, c'est plus que le payer de ma vie; mais il n'est point de sacrifices auxquels je ne doive me résoudre pour lui. Que Frédéric cherche un prétexte de s'éloigner, me diras-tu; mais comment en trouver un? Tu sais qu'à l'exception de M. d'Albe, la mère de Frédéric était brouillée avec tous ses autres parens, et que son père était un étranger. Il n'a donc de famille que nous, de ressource que nous, d'amis que nous; quelle raison alléguer pour un pareil départ, surtout au moment où il vient d'être chargé presque seul de la direction de l'établissement de M. d'Albe? Que veux-tu que pense celui-ci? Il le croira fou ou ingrat; il m'en parlera sans cesse: que lui répondrai-je? Ou plutôt il soupçonnera la vérité; il connaît trop Frédéric pour ignorer que la crainte de nuire à son bienfaiteur est le seul motif capable de l'éloigner de cet asile: mais du moment que les soupçons seront éveillés sur lui, ils le seront aussi sur moi; il se rappellera mon trouble; je ne pourrai plus être triste impunément, et dès lors toutes mes craintes seront réalisées. Non, non, que Frédéric reste et qu'il se taise; j'éviterai soigneusement d'être seule avec lui, et quand je m'y trouverai malgré moi, mon extrême froideur lui ôtera tout espoir d'en profiter. Mais crois-tu qu'il le desire? Ah! mon amie, si tu connaissais comme moi l'âme de Frédéric, tu saurais que si la violence des passions l'a subjuguée un moment, elle est trop noble pour y persister.
Pourquoi le ciel injuste l'a-t-il poussé vers une femme qui ne s'appartient pas? Sans doute que celle qui eût été libre de faire son bonheur, eût été trop heureuse…. Mais je ne sais pas ce que je dis; pardonne, Elise, ma tête n'est point à moi; l'image de ce malheureux me poursuit; j'entends encore ses accens, ils retentissent dans mon coeur. Hélas! si sa peine venait d'une autre cause, l'humanité m'ordonnerait de l'adoucir par toute la tendresse que permet l'amitié. Et parce que c'est moi qu'il aime, parce que c'est moi qui le fais souffrir, il faut que je sois dure et barbare envers lui! Combien une pareille conduite choque les lois éternelles de la justice et de la vérité!…. Ecris-moi, Elise, guide-moi, je ne sais que vouloir; je ne sais que résoudre, je me sens malade, je ne quitterai point ma chambre. Adieu.
Je n'ai point sorti encore de mon appartement, l'idée de voir Frédéric me fait frémir. J'ai dit que j'étais malade, je le suis en effet; ma main tremble en t'écrivant, et je ne puis calmer l'agitation de mes esprits. Qu'est-ce donc que ce terrible sentiment d'amour, si sa vue, si la pitié qu'il inspire, jettent dans l'état où je suis? Ah! combien je bénis le ciel de m'avoir garantie de son pouvoir! Va, mon amie, c'est bien à présent que je suis sûre d'être toujours indifférente; je l'étais moins quand je croyais que les passions pouvaient être une source de félicité; mais à présent que j'ai vu avec quelle violence elles entraînent à la folie et au crime, j'en ai un effroi qui te répond de moi pour la vie.
Elise, ô mon Elise! c'est lui, je l'ai vu, il vient d'entr'ouvrir la porte, il a jeté un billet et s'est retiré avec précipitation; son regard suppliant me disait:lisez. Mais le dois-je? je n'ose ramasser ce papier…. Cependant si on venait, qu'on le vît…. Je l'ai lu. Ah! mon amie, voilà les premières larmes que j'ai versées depuis hier; j'en ai inondé ce billet, je vais tâcher de le transcrire.
"Pourquoi vous cacher? pourquoi fuir le jour? c'est à moi d'en avoir horreur: vous! vous êtes aussi pure que lui."
Adieu, Elise, j'entends mon mari, je vais m'entourer de mes enfans; je ne sais si je répondrai, je ne sais ce que je répondrai. Non, il vaut mieux se taire. Adieu.
Vous m'évitez, je le vois; vous êtes malade, j'en suis cause; je dissimule avec un père que j'aime, j'offense dans mon coeur le bienfaiteur qui m'accable de ses bontés: Claire, le ciel ne m'a pas donné assez de courage pour de pareils maux.
Qu'osez-vous me faire entendre, malheureux! une faiblesse nous a mis sur le bord de l'abîme, une lâcheté peut nous y plonger: vous aurai-je trop estimé, en supposant que vous pouviez réparer vos torts; et ne ferez-vous rien pour moi?
Je ne suis pas maître de mon amour, je le suis de ma vie; je ne puis cesser de vous offenser qu'en cessant d'exister, chaque battement de mon coeur est un crime, laissez-moi mourir.
Non, on n'est pas maître de sa vie quand celle d'un autre y est attachée. Malheureux! frémis du coup que tu veux porter, il ne t'atteindrait pas seul.
Je ne résiste point…. Le ton de votre billet, ce que j'y ai cru voir… Ah! Claire, s'il était possible….. Puisque vous persistez à ne point me voir seule, permettez du moins que j'écrive pour m'expliquer, peut-être vous paraîtrai-je alors moins coupable. Demain matin, quand il me sera permis d'entrer chez vous pour savoir de vos nouvelles, daignez recevoir ma lettre.
Dans l'abîme de misère où je suis descendu, s'il est un lien qui puisse me rattacher à la vie, je le trouve dans l'espoir de regagner votre estime; en vous montrant mon coeur tel qu'il fut, tel qu'il est animé par vous, peut-être ne rougirez-vous pas de l'autel où vous serez adorée jusqu'à mon dernier jour.
Vous le savez, Claire, je fus élevé par une mère qui s'était mariée malgré le voeu de toute sa famille; l'amour seul avait rempli sa vie, et elle me fit passer son âme avec son lait. Sans cesse elle me parlait de mon père, du bonheur d'un attachement mutuel: je fus témoin du charme de leur union, et de l'excessive douleur de ma mère, lors de la mort de son mari, douleur qui, la consumant peu à peu, la fit périr elle-même quelques années après.
Toutes ces images me disposèrent de bonne heure à la tendresse, j'y fus encore excité par l'habitation des montagnes. C'est dans ces pays sauvages et sublimes que l'imagination s'exalte et allume dans le coeur un feu qui finit par le dévorer; c'est là que je me créai un fantôme auquel je me plaisais à rendre une sorte de culte: souvent, après avoir gravi une de ces hauteurs imposantes où la vue plane sur l'immensité. Elle est là, m'écriai-je, dans une douce extase, celle que le ciel destine à faire la félicité de ma vie! Peut-être mes yeux sont-ils tournés vers le lieu où elle embellit pour mon bonheur; peut-être que, dans ce même instant où je l'appelle, elle songe à celui qu'elle doit aimer: alors je lui donnais des traits; je la douais de toutes les vertus; je réunissais sur un seul être toutes les qualités, tous les agrémens dont la société et les livres m'avaient offert l'idée; enfin, épuisant sur lui tout ce que la nature a d'aimable, et tout ce que mon coeur pouvait aimer, j'imaginai Claire!…. Mais non, ce regard, le plus puissant de tes charmes, ce regard que rien ne peut peindre ni définir, il n'appartenait qu'à toi de le posséder: l'imagination même ne pouvait aller jusque-là.
Ma mère avait gravé dans mon âme les plus saints préceptes de morale et le plus profond respect pour les noeuds sacrés du mariage: aussi, en arrivant ici, combien j'étais loin de penser qu'une femme mariée, que la femme de mon bienfaiteur, pût être un objet dangereux pour moi! J'étais d'autant moins sur mes gardes, que, quoique votre premier regard eût fait évanouir toutes mes préventions, et que je vous eusse trouvée charmante, un souris fin, j'ai presque dit malin, qui effleure souvent vos lèvres, me faisait douter de l'excellence de votre coeur. Aussi n'avez-vous pas oublié peut-être que, dans ce temps-là j'osai vous dire plus d'une fois que votre mari m'était plus cher que vous, ce n'est pas que je n'éprouvasse dès lors une sorte de contradiction entre ma raison et mon coeur, et dont je m'étonnais moi-même, parce qu'elle m'avait toujours été étrangère. Je ne m'expliquai point comment, aimant votre mari davantage, je me sentais plus attiré vers vous; mais à force de m'interroger à cet égard, je finis par me dire, que, comme vous étiez plus aimable, il était tout simple que je préférasse votre conversation à la sienne, quoiqu'au fond je lui fusse plus réellement attaché. Peu à peu je découvris en vous, non pas plus de bonté que dans M. d'Albe, nul être ne peut aller plus loin que lui sur ce point, mais une âme plus élevée, plus tendre et plus délicate; je vous vis alternativement douce, sublime, touchante, irrésistible: tout ce qu'il y a de beau et de grand vous est si naturel, qu'il faut vous voir de près pour vous apprécier, et la simplicité avec laquelle vous exercez les vertus les plus difficiles, les ferait paraître des qualités ordinaires aux yeux d'un observateur peu attentif. Dès lors je ne cessai plus de vous contempler; je m'enorgueillissais de mon admiration, je la regardais comme le premier des devoirs, puisque c'était la vertu qui me l'inspirait; et, tandis que je ne croyais n'aimer qu'elle en vous, je m'enivrais de tous les poisons de l'amour. Claire, je l'avoue, dans ce temps-là, je sentis plusieurs fois près de vous des impressions si vives, qu'elles auraient pu m'éclairer; mais vous ignorez sans doute combien on est habile à se tromper soi-même, quand on pressent que la vérité nous arrachera à ce qui nous plaît; un instinct incompréhensible donne une subtilité à notre esprit qu'il avait ignorée jusque alors: à l'aide des sophismes les plus adroits, il éblouit la raison et subjugue la conscience. Cependant la mienne me parlait encore; j'éprouvais un mécontentement intérieur, un malaise confus, dont je ne voulais pas voir la véritable cause: ce fut sans doute le motif secret de la joie que je sentis à l'arrivée de mademoiselle de Raincy; en la voyant brillante de tous vos charmes, je lui prêtai toutes vos vertus, et je me crus sauvé. Je fus plusieurs jours séduit par sa figure; elle est plus régulièrement belle que vous; j'osai vous comparer…. Ah! Claire, si la terre n'a rien de plus beau qu'Adèle, le ciel seul peut m'offrir votre modèle!
Vous m'estimez assez, j'espère, pour penser qu'il ne me fallut pas long-temps pour mesurer la distance qui sépare vos caractères; je me rappelle qu'un jour où vous me fîtes son éloge, en me laissant entrevoir le dessein de nous unir, je fus humilié que vous pussiez penser qu'après vous avoir connue je pusse me contenter d'Adèle, et que vous m'estimassiez assez peu pour croire que si la beauté pouvait m'émouvoir, il ne me fallût pas autre chose pour me fixer. O Claire! m'écriai-je souvent en m'adressant à votre image, si vous voulez qu'on puisse aimer une autre femme que vous, cessez d'être le parfait modèle qu'elles devraient toutes imiter: ne nous montrez plus qu'elles peuvent unir l'esprit à la franchise, l'activité à la douceur, et remplir avec dignité tous les petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les assujettissent…. Claire, je ne m'avouais point encore que je vous aimais; mais souvent, lorsqu'attiré vers vous par mon coeur, encouragé par la touchante expression de votre amitié, je me sentais prêt à vous serrer dans mes bras, par un mouvement dont je ne me rendais pas compte, je m'éloignais avec effort, je n'osais ni vous regarder, ni toucher votre main, je repoussais même jusqu'à l'impression de votre vêtement; enfin, je faisais par instinct ce que j'aurais dû faire par raison. Cependant un jour…. Claire, oserai-je vous le dire? un jour vous me priâtes de dénouer les rubans de votre voile; en y travaillant, mes yeux fixèrent vos charmes, un mouvement plus prompt que la pensée m'attira, j'osai porter mes lèvres sur votre cou: je tenais Adolphe entre mes bras, vous crûtes que c'était lui, je ne vous détrompai pas, mais j'emportai un trouble dévorant, une agitation tumultueuse; j'entrevis la vérité, et j'eus horreur de moi-même.
Enfin ce jour, ce jour fatal où ma lâche faiblesse vous a appris ce que vous n'auriez jamais dû entendre, combien j'étais éloigné de penser qu'il dût finir ainsi! Dès le matin j'avais été parcourir la campagne, et, m'élevant avec une piété sincère vers l'auteur de mon être, je l'avais conjuré de me garantir d'une séduction dont la cause était si belle et l'effet si funeste. Ces élans religieux me rendirent la paix; il me sembla que Dieu venait de se placer entre nous deux, et j'osai me rapprocher de vous.
De même qu'un calme parfait est souvent le précurseur des plus violentes tempêtes, un repos qui m'était inconnu depuis long-temps avait rempli ma journée. J'acceptai avec empressement la promenade proposée par M. d'Albe, afin de revoir cette nature dont la bienfaisante influence m'avait été si salutaire le matin: mais je la revis avec vous, et elle ne fut plus la même: la terre ne m'offrait que l'empreinte de vos pas; le ciel, que l'air que vous respiriez; un voile d'amour répandu sur toute la nature m'enveloppait délicieusement, et me montrait votre image dans tous les objets que je fixais. Enfin, Claire, à cet instant où je vous vis prête à sacrifier vos jours pour votre fils, et où je craignis pour votre vie, alors seulement je sentis tout ce que vous étiez pour moi. Témoin de la sensibilité courageuse qui vous fit étancher une horrible blessure, de cette inépuisable bonté qui vous indiquait tous les moyens de consoler des malheureux, je me dis que le plus méprisable des êtres serait celui qui pourrait vous voir sans vous adorer, si ce n'était celui qui oserait vous le dire.
Ce fut dans ces dispositions, Claire, que je sortis de cette chaumière où vous aviez paru comme une déité bienfaisante: la faible lueur de la lune jetait sur l'univers quelque chose de mélancolique et de tendre; l'air doux et embaumé était imprégné de volupté; le calme qui régnait autour de nous n'était interrompu que par le chant plaintif du rossignol; nous étions seuls au monde….. Je devinai le danger, et j'eus la force de m'éloigner de vous; ce fut alors que vous vous approchâtes, je vous sentis et je fus perdu; la vérité, renfermée avec effort, s'échappa brûlante de mon sein, et vous me vîtes aussi coupable, aussi malheureux qu'il est donné à un mortel de l'être. Dans ce moment où je venais de me livrer avec frénésie à tout l'excès de ma passion, dans ce moment où vous me rappeliez combien elle outrageait mon bienfaiteur, où l'image de mon ingratitude, toute horrible qu'elle était, ne combattait que faiblement la puissance qui m'attirait vers vous, je vois mon père…. Egaré, éperdu, je veux fuir; vous m'ordonnez de rentrer et de feindre. Feindre, moi! je crus qu'il était plus facile de mourir que d'obéir, je me trompai; l'impossible n'est plus quand c'est Claire qui le commande; son pouvoir sur moi est semblable à celui de Dieu même; il ne s'arrête que là où commence mon amour.
Claire, je ne veux pas vous tromper: si dans vos projets sur moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous aimer; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et que ma passion ne nuit à personne; je veux t'aimer enfin, parce que tu me l'ordonnes: ne m'as-tu pas dit de vivre?
Ecoutez, Claire, j'ai examiné mon coeur, et je ne crois point offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il qu'on vous connût sans vous apprécier, et qu'est-ce que mon amour lui ôte? Ai-je jamais conçu l'espoir, ai-je même le desir que vous répondiez à ma tendresse? Ah! gardez-vous de le croire! j'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus grand des malheurs; car ce serait le seul, l'unique moyen de m'arracher mon amour; Claire méprisable n'en serait plus digne; Claire méprisable ne serait plus vous: cessez d'être parfaite, cessez d'être vous-même, et de ce moment je ne vous crains plus.
D'après cette déclaration, étonnante peut-être, mais vraie, mais sincère, que risquez-vous en vous laissant aimer? Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prêter vos traits pour m'encourager à la suivre; alors il n'y a rien dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon âme, ma conscience, ne sont plus qu'une émanation de vous; c'est à vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous remets mon existence entière, et vous rends responsable de la manière dont elle sera remplie; si votre cruauté me repousse, s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon être se détendent, je tombe dans le néant. Eloigné de vous, je me perds dans un vague immense, où je ne distingue plus la vertu, l'humanité ni l'honneur. O céleste Claire! laisse-moi te voir, t'entendre, t'adorer! je serai grand, vertueux, magnanime; un amour chaste comme le mien ne peut offenser personne, c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter la terre.
Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque instant de ma vie à vous imiter, en faisant le bonheur de mon père. Ce digne homme se plaît avec moi, il m'a prié de diriger les études de son fils; Claire, je m'attache à votre maison, à votre sort, à vos enfans, je veux devenir une partie de vous-même, en dépit de vous-même: c'est là mon destin, je n'en aurai point d'autre; ne me parlez plus de liens, de mariage, tout est fini pour moi, et ma vie est fixée.
Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon culte: dévoré d'amour et de desirs, ni mes paroles ni mes regards ne vous dévoileront mon trouble; vous finirez par oublier ce que j'ai osé vous dire, et je vous jure de ne jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous paraissait pénible, si votre tendre coeur était ému de compassion, ne me plaignez point; il est dans votre dernier billet un mot!…. Source d'une illusion ravissante, il m'a fait goûter un moment tout ce que l'humanité peut attendre de félicité! O Claire! ne m'ôte point mon erreur! qu'y gagnerais-tu? Je sais que c'en est une; mais elle m'enchante, me console; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes, laisse-moi ce bien précieux: ce n'était pas ta volonté de me le donner; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obéir quand tu m'as commandé de vivre: aurais-tu la barbarie de me l'arracher?
Votre lettre m'a fait pitié; si ce n'était celle d'un malheureux qu'il faut guérir, ce serait celle d'un insensé que je devrais chasser de chez moi; le délire de votre raison peut seul vous aveugler sur les contradictions dont elle est remplie. Ce mot que je devrais désavouer, ce mot qui seul vous a rattaché à la vie, n'est-il pas le même qui rendrait Claire méprisable à vos yeux, si elle osait le prononcer? Et jamais amour chaste fut-il dévoré de desirs, et déroba-t-il de coupables faveurs? Malheureux! rentrez en vous-même; votre coeur vous apprendra qu'il n'est point d'amour sans espoir, et que vous nourrissez le criminel desir de séduire la femme de votre bienfaiteur. Il se peut que la faiblesse que j'ai eue de vous écouter, de vous répondre, celle que j'ai de tolérer votre présence après l'inconcevable serment que vous faites de m'aimer toujours, autorise votre téméraire espoir; mais sachez que quand même mon coeur m'échapperait, vous n'en seriez pas plus heureux, et que Claire serait morte avant d'être coupable.
Je répondrai dans un autre moment à votre lettre, je ne le puis à présent.
Ah! qu'as-tu dit, ma tendre amie? de quelle horrible lumière viens-tu frapper mes yeux? Qui! moi! j'aimerais! Tu le penses, et tu me parles encore! et tu ne rougis pas de ce nom d'amie que j'ose te donner? Quoi! sous les yeux du plus respectable des hommes, mon époux; parjure à mes sermens, j'aimerais le fils de son adoption? le fils que sa bonté a appelé ici, et que sa confiance a remis entre mes mains? Au lieu des vertueux conseils dont j'avais promis de pénétrer son coeur, je lui inspirerais une passion criminelle? Au lieu du modèle que je devais lui offrir, je la partagerais?….. O honte! chaque mot que je trace est un crime, et j'en détourne la vue en frémissant. Dis, Elise, dis-moi, que faut-il faire? Si tu m'estimes encore assez pour me guider, soutiens-moi dans cet abîme dont tu viens de me découvrir toute l'horreur; je suis prête à tout, il n'est point de sacrifice que je ne fasse. Faut-il cesser de le voir, le chasser, percer son coeur et le mien? je m'y résoudrai, la vertu m'est plus chère que ma vie, que la sienne…. L'infortuné! dans quel état il est! Il se tait, il se consume en silence, et pour prix d'un pareil effort, je lui dirai: "Sors d'ici, va expirer de misère et de désespoir; tu ne voulais que me voir, ce seul bien te consolait de tout, eh bien! Je te le refuse…." Elise, il me semble le voir les yeux attachés sur les miens; leur muette expression me dit tout ce qu'il éprouve, et tu m'ordonnerais d'y résister! Quoi! ne peut-on chérir l'honnêteté sans être barbare et dénaturée, et la vertu demanda-t-elle jamais des victimes humaines? Laisse, laisse-moi prendre des moyens plus doux; pourquoi déchirer les plaies au lieu de les guérir? Sans doute je veux qu'il s'éloigne; mais il faut que mon amitié l'y prépare; il faut trouver un prétexte; le goût des voyages en est un: c'est une curiosité louable à son âge, et je ne doute pas que M. d'Albe ne consente à la satisfaire. Repose-toi sur moi, Elise, du soin de me séparer de Frédéric. Ah! j'y suis trop intéressée pour n'y pas réussir!
Comment t'exprimer ce que je souffre? Adèle est partie hier, et depuis ce moment mon mari, inquiet sur ma santé, me quitte le moins qu'il peut; il faut que je dévore mes larmes: je tremble qu'il n'en voie la trace et qu'il n'en devine la cause; il s'étonne de ce que j'interdis ma chambre à tout le monde. "Ma bonne amie, me disait-il tout à l'heure, pourquoi n'admettre que moi et vos enfans auprès de vous? Est-ce que mon Frédéric vous déplaît?" Cette question si simple m'a fait tressaillir; j'ai cru qu'il m'avait devinée et qu'il voulait me sonder. O tourmens d'une conscience agitée! c'est ainsi que je soupçonne dans le plus vrai, le meilleur des hommes, une dissimulation dont je suis seule coupable; et je vois trop que la première peine du méchant est de croire que les autres lui ressemblent.
Ce matin, pour la première fois, je me suis présentée au déjeûner; j'étais pâle et abattue. Frédéric était là, il lisait auprès de la cheminée: en me voyant entrer, il a changé de couleur, il a posé son livre et s'est approché de moi; je n'ai point osé le regarder; mon mari a avancé un fauteuil; en le retournant, mes yeux se sont fixés sur la glace: j'ai rencontré ceux de Frédéric, et, n'en pouvant soutenir l'expression, je suis tombée sans force sur mon siége. Frédéric s'est avancé avec effroi. M. d'Albe, aussi effrayé que lui, m'a remise entre ses bras pendant qu'il allait chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frédéric était passé autour de mon corps; je sentais sa main sur mon coeur, tout mon sang s'y est porté: il le sentait battre avec violence. "Claire, m'a-t-il dit à demi-voix, et moi aussi, ce n'est plus que là qu'est le mouvement et la vie…. Dis-moi, a-t-il ajouté en penchant son visage vers le mien, dis-moi, je t'en conjure, que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter ainsi." Elise, je respirais son souffle, j'en étais embrasée, je sentais ma tête s'égarer… Dans mon effroi, j'ai repoussé sa main; je me suis relevée: "Laissez-moi, lui ai-je dit, au nom du ciel, laissez-moi, vous ne savez pas le mal que vous me faites." Mon mari est rentré, ses soins m'ont ranimée: quand j'ai été un peu remise, il m'a exprimé toute l'inquiétude que mon état lui cause. "Je ne vous ai jamais vue si étrangement souffrante. Ma Claire, m'a-t-il dit, je crains que la cause de ce changement ne soit une révolution de lait; laissez-moi, je vous en conjure, faire appeler quelque médecin éclairé." Elise, mon coeur s'est brisé, il ne peut soutenir le pesant fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant l'erreur où je plongeais mon mari, en sentant près de moi le complice trop aimé de ma faute, j'aurais voulu que la terre nous engloutît tous deux. J'ai pressé les mains de M. d'Albe sur mon front: "Mon ami, lui ai-je répondu, je me sens en effet bien malade; mais ne me refusez pas vos soins, guérissez-moi, sauvez-moi, remettez-moi en état de consacrer mes jours à votre bonheur; quels qu'en soient les moyens, soyez sûr de ma reconnaissance." Il a paru surpris: j'ai frémi d'en avoir trop dit; alors, tâchant de lui donner le change, j'ai attribué au bruit et au grand jour la faiblesse de ma tête, et j'ai demandé à rentrer chez moi. Il a prié Frédéric de lui aider à me soutenir. Je n'aurais pu refuser son bras sans éveiller des soupçons qu'il ne faut peut-être qu'un mot pour faire naître; mais, Elise, te le dirai-je? en levant les yeux sur Frédéric, j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri; j'ai même cru y démêler un léger mouvement de plaisir….. Ah! je n'en doute plus! ma faiblesse lui aura révélé mon secret. Mon trouble devant M. d'Albe ne lui aura point échappé; il aura vu mes combats; ils lui auront appris qu'il est aimé, et peut-être jouissait-il d'un désordre qui lui marquait son pouvoir….. Elise, cette idée me rend à la fierté et au courage. Crois-moi, je saurai me vaincre et le désabuser; il est temps que ce tourment finisse: ta lettre m'a dicté mon devoir, et du moins suis-je digne encore de t'entendre! Je vais lui écrire; oui, ma tendre amie, j'y suis résolue; il partira: qu'il se distraie, qu'il m'oublie, le ciel m'est témoin que ce voeu est sincère; et moi, pour retrouver des forces contre lui, je vais relire cette lettre où tu me peins les devoirs d'épouse et de mère sous des couleurs qu'il n'appartenait qu'à ma digne amie de savoir trouver. Adieu.
J'ignore jusqu'où la vertu a perdu ses droits sur votre âme, et si l'amour que je vous inspire vous a dégradé au point de n'être plus capable d'une action courageuse et honnête; mais je vous déclare que si dans deux jours vous n'avez pas exécuté ce que je vais vous prescrire, Claire aura cessé de vous estimer.
Mon mari vous aime et en fait son bonheur; j'ai voulu, et je veux encore lui laisser ignorer un égarement qui détruirait son repos, et peut-être son amitié; mais, en lui taisant la vérité, j'ai dû m'imposer la loi d'agir comme il le ferait si elle lui était connue. Partez donc, Frédéric, quittez un lieu que vous remplissez de trouble: allez purifier votre coeur, et surtout oubliez une femme que les plus saints devoirs vous ordonnaient de respecter: je ne vous reverrai qu'alors.
Le goût des voyages est un des plus vifs chez les jeunes gens: prenez ce prétexte pour vous éloigner d'ici; exprimez à votre père le desir d'aller vous instruire en parcourant de nouvelles contrées: l'excellent homme que vous offensez s'affligera de votre absence, mais sacrifiera son propre plaisir à celui d'un ingrat qui l'en récompense si mal. Aussitôt que vous aurez obtenu sa permission, que je hâterai de tous mes efforts, vous vous éloignerez sans tarder. Je vous défends de me voir seule, je ne recevrai point vos adieux; ne vous imaginez pas néanmoins que je croie cette précaution nécessaire à mon repos: non, l'honnêteté est un besoin pour moi, et non pas un effort; et, si elle pouvait être jamais ébranlée, ce ne serait pas par l'homme qui, se laissant dominer par un penchant coupable, l'excuse au lieu de le combattre, et humilie celle qui en est l'objet, en la rendant cause de l'avilissement où il est réduit.
Qu'est-il nécessaire d'insulter avec froideur la victime qu'on dévoue à la mort? Qu'aviez-vous besoin, pour me la donner, de me parler de votre haine? L'ordre de mon départ suffisait; mais il vous était doux de me montrer à quel point je vous suis odieux: je n'ai point reconnu Claire à cette barbarie.
Vous le voyez, je suis de sang-froid; votre lettre a glacé les terribles agitations de mon sang, et je suis en état de raisonner.
Pourquoi dois-je partir, Claire? Si c'est pour votre époux, et que le sentiment que je porte en mon coeur soit un outrage pour lui, où trouverez-vous un point de l'univers où je puisse cesser de l'offenser? Sous les pôles glacés, sous le brûlant tropique, tant que mon coeur battra dans mon sein, Claire y sera adorée; si c'est une froide pitié qui vous intéresse à moi, je la rejette; ce n'est point elle qui trouvera les moyens d'adoucir mes maux, et vous me rendez trop malheureux pour que je vous laisse l'arbitre de mon sort. Claire, l'intérêt de votre repos pouvait seul me chasser d'ici; mais votre estime même est trop chère à ce prix, et s'il faut m'éloigner de vous, je ne connais plus qu'un asile.
Où suis-je, Elise, et qu'ai-je fait? Une effrayante fatalité me poursuit; je vois le précipice où je me plonge, et il me semble qu'une main invisible m'y pousse malgré moi. C'était peu qu'un criminel amour eût corrompu mon coeur, il me manquait d'en faire l'aveu. Entraînée par une puissance contre laquelle je n'ai point de force, Frédéric connaît enfin l'excès d'une passion qui fait de ton amie la plus méprisable des créatures…… Je ne sais pourquoi je t'écris encore; il est des situations qui ne comportent aucun soulagement, et ta pitié ne peut pas plus m'arracher mes remords que tes conseils réparer ma faute. L'éternel repentir s'est attaché à mon coeur; il le dévore. Je n'ose mesurer l'abîme où je me perds, et je ne sais où poser les bornes de ma faiblesse… J'adore Frédéric, je ne vois plus que lui seul au monde; il le sait, je me plais à le lui répéter; s'il était là, je le lui dirais encore: car, dans l'égarement où je suis en proie, je ne me reconnais plus moi-même….. Je voulais t'écrire tout ce qui vient de se passer; mais je ne le puis: ma main tremblante peut à peine tracer ces lignes mal assurées… Dans un instant plus calme, peut-être….. Ah! qu'ai-je dit? le calme, la paix, il n'en est plus pour moi!
Depuis trois jours, Elise, j'ai essayé en vain de t'écrire, ma main se refusait à tracer les preuves de ma honte; je le ferai pourtant, j'ai besoin de ton mépris, je le mérite et le demande, ton indulgence me serait odieuse; ma faute ne doit pas rester impunie, et le pardon m'humilierait plus que les reproches. Songe, Elise, que tu ne peux plus m'aimer sans t'avilir, et laisse-moi la consolation de m'estimer encore dans mon amie.
La lettre de Frédéric (1) [(1) Lettre XXV.], que tu trouveras ci-jointe, m'avait rendu une sorte de dignité; je m'étonnais d'avoir pu craindre un homme qui osait me dire qu'il dédaignait mon estime; impatiente de lui prouver qu'il l'avait perdue, j'ai vaincu ma faiblesse pour paraître à dîner: mon air était calme et imposant; j'ai fixé Frédéric avec hauteur, et, uniquement occupée de mon mari et de mes enfans, j'ai répondu à peine à deux ou trois questions qu'il m'a adressées, et je trouvais une jouissance cruelle à lui montrer le peu de cas que je faisais de lui. En sortant de table, Adolphe s'est assis sur mes genoux; il m'a rendu compte des différentes études qui l'avaient occupé pendant mon indisposition; c'était toujours son cousin Frédéric qui lui avait appris ceci, cela; jamais une leçon ne l'ennuie quand c'est son cousin Frédéric qui la donne. "C'est si amusant de lire avec lui! me disait mon fils, il m'explique si bien ce que je ne comprends pas! Cependant, ce matin, il n'a jamais voulu m'apprendre ce que c'était quela vertu:il m'a dit de te le demander, maman! - C'est la force, mon fils, ai-je répondu, c'est le courage d'exécuter rigoureusement tout ce que nous sentons être bien, quelque peine que cela nous fasse; c'est un mouvement grand, généreux, dont ton père t'offre souvent l'exemple, dont la seule idée m'attendrit, mais dont ton cousin ne pouvait pas te donner l'explication." En disant ces derniers mots, que Frédéric seul a entendus, j'ai jeté sur lui un regard de dédain…. O mon Elise! Il était pâle, des larmes roulaient dans ses yeux, tous ses traits exprimaient le désespoir; mais, soumis à sa promesse de dissimuler toutes ses sensations devant mon mari, il continuait à causer avec une apparence de tranquillité. M. d'Albe, les yeux fixés sur un livre, ne remarquait pas l'état de son ami, et répondait sans le regarder. Pour moi, Elise, dès cet instant toutes mes résolutions furent changées; je trouvai que j'avais été dure et barbare: j'aurais donné ma vie pour adresser à Frédéric un mot tendre qui pût réparer le mal que je lui avais fait, et, pour la première fois, je souhaitai de voir sortir M. d'Albe….. Le jour baissait: plongée dans la rêverie, j'avais cessé de causer, et mon mari, n'y voyant plus à lire, me demande un peu de musique. J'y consens; Frédéric m'apporte ma harpe: je chante, je ne sais trop quoi; je me souviens seulement que c'était une romance, que Frédéric versait des pleurs, et que les miens, que je retenais avec effort, m'étouffaient en retombant sur mon coeur. A cet instant, Elise, un homme vient demander mon mari; il sort: un instinct confus du danger où je suis me fait lever précipitamment pour le suivre; ma robe s'accroche aux pédales, je fais un faux pas; je tombe: Frédéric me reçoit dans ses bras; je veux appeler, les sanglots éteignent ma voix; il me presse fortement sur son sein… A ce moment tout a disparu, devoirs, époux, honneur; Frédéric était l'univers, et l'amour, le délicieux amour, mon unique pensée. "Claire, s'est-il écrié, un mot, un seul mot, dis quel sentiment t'agite? — Ah! lui ai-je répondu, éperdue, si tu veux le savoir, crée-moi donc des expressions pour le peindre!" Alors je suis retombée sur mon fauteuil; il s'est précipité à mes pieds: je sentais ses bras autour de mon corps; la tête appuyée sur son front, respirant son haleine, je ne résistais plus. "O femme idolâtrée! a-t-il dit, quelles inexprimables délices j'éprouve en ce moment! la félicité suprême est dans mon âme…. Oui, tu m'aimes, oui, j'en suis sûr; le délire du bonheur où je suis n'était réservé qu'au mortel préféré par toi. Ah! que je l'entende encore de ta bouche adorée, ce mot dont la seule espérance a porté l'ivresse dans tous mes sens! — Si je t'aime, Frédéric! oses-tu le demander? imagine ce que doit être une passion qui réduit Claire dans l'état où tu la vois: oui, je t'aime avec ardeur, avec violence; et, dans ce moment même, où j'oublie, pour te le dire, les plus sacrés devoirs, je jouis de l'excès d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour." O souvenir ineffaçable de plaisir et de honte! A cet instant les lèvres de Frédéric ont touché les miennes; j'étais perdue, si la vertu, par un dernier effort, n'eût déchiré le voile de volupté dont j'étais enveloppée: m'arrachant d'entre les bras de Frédéric, je suis tombée à ses pieds. "O épargne-moi, je t'en conjure, me suis-je écriée; ne me rends pas vile, afin que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment de trouble, où je suis entièrement soumise à ton pouvoir, tu peux, je le sais, remporter une facile victoire; mais si je suis à toi aujourd'hui, demain je serai dans la tombe; je le jure au nom de l'honneur que j'outrage, mais qui est plus nécessaire à l'âme de Claire que l'air qu'elle respire: Frédéric! Frédéric! contemple-la, prosternée, humiliée à tes pieds, et mérite son éternelle reconnaissance, en ne la rendant pas la dernière des créatures! — Lève-toi, m'a-t-il dit en s'éloignant, femme angélique, objet de ma profonde vénération et de mon immortel amour! Ton amant ne résiste point à l'accent de ta douleur; mais, au nom de ce ciel dont tu es l'image, n'oublie pas que le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu viens de l'obtenir de moi." Il est sorti avec précipitation; je suis rentrée chez moi égarée; un long évanouissement a succédé à ces vives agitations. En recouvrant mes sens, j'ai vu mon époux près de mon lit, je l'ai repoussé avec effroi, j'ai cru voir le souverain arbitre des destinées qui allait prononcer mon arrêt. "Qu'avez-vous, Claire? m'a-t-il dit d'un ton douloureux; chère et tendre amie, c'est votre époux qui vous tend les bras." J'ai gardé le silence, j'ai senti que si j'avais parlé j'aurais tout dit: peut-être l'aurais-je dû, mon instinct m'y poussait: l'aveu a erré sur mes lèvres; mais la réflexion l'a retenu. Loin de moi cette franchise barbare, qui soulageait mon coeur aux dépens de mon digne époux! En me taisant, je reste chargée de mon malheur et du sien; la vérité lui rendrait la part des chagrins qui doivent être mon seul partage. Homme trop respectable! vous ne supporteriez pas l'idée de savoir votre femme, votre amie, en proie aux tourmens d'une passion criminelle; et l'obligation de mépriser celle qui faisait votre gloire, et de chasser de votre maison celui que vous aviez placé dans votre coeur, empoisonnerait vos derniers jours; je verrais votre visage vénérable, où ne se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanité, altéré par le regret de n'avoir aimé que des ingrats, et couvert de la honte que j'aurais répandue sur lui; je vous entendrais appeler une mort que le chagrin accélérerait peut-être, et je joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un homicide. O misérable Claire! ton sang ne se glace-t-il pas à l'aspect d'une pareille image? Est-ce bien toi qui es parvenue à ce comble d'horreur? et peux-tu te reconnaître dans la femme infidèle qui n'oserait avouer ce qui se passe dans son coeur sans porter la mort dans celui de son époux? Quoi! un pareil tableau ne te fera-t-il pas abjurer la détestable passion qui te consume? ne te fera-t-il pas abhorrer l'odieux complice de ta faute, Frédéric!…. Frédéric! qu'ai-je dit! moi le haïr! moi renoncer à ce bonheur pour lequel il n'est point d'expression! à ce bonheur de l'entendre dire qu'il m'aime! le chasser de cet asile, ne plus l'espérer, ni le voir, ni l'entendre! Eh! quels sont les crimes qui ne seraient pas trop punis par de pareils sacrifices? et comment ai-je mérité de me les imposer? Retirée du monde, j'étais paisible dans ma retraite; heureuse du bonheur de mon mari, je ne formais aucun desir: il m'amène un jeune homme charmant, doué de tout ce que la vertu a de grand, l'esprit d'aimable, la candeur de séduisant; il me demande mon amitié pour lui, il nous laisse sans cesse ensemble; le matin, le soir, partout je le vois, partout je le trouve; toujours seuls, sous des ombrages, au milieu des charmes d'une nature qui s'anime, il aurait fallu que nous fussions nés pour nous haïr, si nous ne nous étions pas aimés. Imprudent époux! pourquoi réunir ainsi deux êtres qu'une sympathie mutuelle attirait l'un vers l'autre, deux êtres qui, vierges à l'amour, pouvaient en ressentir toutes les premières impressions sans s'en douter! Pourquoi surtout les envelopper de ce dangereux voile d'amitié, qui devait être un si long prétexte pour se cacher leurs vrais sentimens! C'était à vous, à votre expérience, à prévoir le danger et à nous en préserver: loin de là, quand votre main elle-même nous en approche, le couvre de fleurs et nous y pousse, pourquoi, terrible et menaçant, venir nous reprocher une faute qui est la vôtre, et nous ordonner de l'expier par le plus douloureux supplice?…. Qu'ai-je dit, Elise; c'est Frédéric que j'aime, et c'est mon époux que j'accuse! Ce Frédéric, qui m'a vue entre ses bras, faible et sans défense, c'est lui que je veux garder ici! O Elise! tu seras bien changée, si tu reconnais ton amie dans celle qu'une pareille situation peut laisser incertaine sur le parti qu'elle doit prendre.
Femme, femme trop enchanteresse, qui es-tu pour faire entrer dans mon coeur les sentimens les plus opposés, pour me faire passer tout à coup de l'excès du bonheur à celui de l'infortune? Ces yeux si touchans, qu'il est impossible de regarder sans la plus vive émotion, ces yeux qui n'appartiennent qu'à Claire, l'idole chérie de mon coeur, la première femme que j'aie aimée, la seule que j'aimerai jamais; ces yeux où elle me permettait hier de lire l'expression de la tendresse, sont voilés aujourd'hui par la douleur et la sévérité; et mon âme, où tu règnes despotiquement, mon âme, qui n'a maintenant plus de sentimens que tu n'aies fait naître, gémit de ta peine sans en connaître la cause. O ma douce, ma charmante amie! garde-toi bien de te croire coupable, ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donné; le repentir ne doit point entrer dans une âme dont le mal n'approcha jamais. Toi, craindre le crime, Claire! ton seul regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive, oses-tu penser que la divinité qui te forma à son image, nous entraîne vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux! Non, non; ces élans, ces transports, ces émotions enchanteresses me rassurent contre le remords, et je me sens trop heureux pour me croire criminel. Ah! laisse-moi retrouver ces instans où, t'enlaçant dans mes bras et respirant ton souffle, j'ai recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de l'univers et de la vie peut donner de félicité à un mortel.
Claire, tu m'as éloigné de toi, mais je ne t'ai point quittée; mon imagination te plaçait sur mon sein, je t'inondais de caresses et de larmes; ma bouche avide pressait la tienne: Claire ne s'en défendait point, Claire partageait mes transports; sans autre guide que son coeur et la nature, elle oubliait le monde, ne sentait que l'amour, ne voyait que son amant; nous étions dans les cieux. Ah! Claire, ce n'est pas là qu'est le crime.
Claire, je t'idolâtre avec frénésie, ton image me dévore, ton approche me brûle; trop de feux me consument: il faut mourir ou les satisfaire. Laisse-moi te voir, je t'en conjure; ne me fuis point, laisse-moi te presser encore une fois entre mes bras: je les étends pour te saisir; mais c'est une ombre qui m'échappe. Je t'écris à genoux, mon papier est baigné de mes pleurs! O Claire! un de tes baisers, un seul encore! Il est des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goûter deux fois sans mourir.