LETTRE XXIX.

Je ne puis dormir; j'erre dans ta maison, je cherche la dernière place que tu as occupée; ma bouche presse ce fauteuil où ton bras reposa long-temps; je m'empare de cette fleur échappée de ton sein; je baise la trace de tes pas, je m'approche de l'appartement où tu dors, de ce sanctuaire qui serait l'objet de mes ardens desirs, s'il n'était celui de mon profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte; j'écoute si le silence de la nuit ne me laissera pas recueillir quelqu'un de tes mouvemens…… J'écoute…. O Claire! Claire! je n'en doute pas, j'ai entendu des sanglots. Mon amie, tu pleures! qui peut donc causer ta peine (1) [(1) S'il ne faisait pas cette question, il serait un monstre; car la folie de l'amour ne serait pas complète.]? Quand je te dois un bonheur dont le reste du monde ne peut concevoir l'idée, puisque nul mortel ne fut aimé de toi, qui peut t'affliger encore? Claire, que ton amour est faible, s'il te laisse une pensée ou un sentiment qui ne soit pas pour lui, et si sa puissance n'a pas anéanti toutes les autres facultés de ton âme! Pour moi, il n'est plus de passé ni d'avenir: absorbé par toi, je ne vois que toi, je n'ai plus un instant de ma vie qui ne soit à toi; tous les autres êtres sont nuls et anéantis; ils passent devant moi comme des ombres: je n'ai plus de sens pour les voir, ni de coeur pour les aimer. Amitié, devoir, reconnaissance, je ne sens plus rien, l'amour, l'ardent amour a tout dévoré; il a réuni en un seul point toutes les parties sensibles de mon être, et il y a placé l'image de Claire: c'est là le temple où je te recueille, où je t'adore en silence, quand tu es loin de moi; mais si j'entends le son de ta voix, si tu fais un mouvement, si mes regards rencontrent tes regards, si je te presse doucement sur mon sein… alors ce n'est plus seulement mon coeur qui palpite, c'est tout mon être, c'est tout mon sang, qui frémissent de desir et de plaisir, un torrent de volupté sort de tes yeux et vient inonder mon âme. Perdu d'amour et de tendresse, je sens que tout moi s'élance vers toi, je voudrais te couvrir de baisers, recevoir ton haleine, te tenir dans mes bras, sentir ton coeur battre contre mon coeur, et m'abîmer avec toi dans un océan de bonheur et de vie…. Mais, ô ma Claire! Seule, tu réunis ce mélange inconcevable de décence et de volupté qui éloigne et attire sans cesse, et qui éternise l'amour. Seule, tu réunis ce qui commande le respect et ce qui allume les desirs; mais comment exprimer ce qu'est et ce qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes les créatures, l'image vivante de la divinité? et quelle langue sera digne d'elle? Je sens que mes idées se troublent devant toi comme devant un ange descendu du ciel: rempli de ton image adorée, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour et l'adoration de tes perfections; toute autre pensée que la tienne s'évanouit; en vain je cherche à les fixer, à les rassembler, à les éclaircir; en vain je cherche à tracer quelques lignes qui te peignent ce que je sens: les termes me manquent, ma plume se traîne péniblement, et si mon premier besoin n'était pas de verser dans ton coeur tous les sentimens qui m'oppressent, effrayé de la grandeur de ma tâche, je me tairais, accablé sous ta puissance, et sentant trop pour pouvoir penser.

Non, je ne vous verrai point; trop de présomption m'a perdue, et je suis payée pour n'oser plus me fier à moi-même. Je vous écris, parce que j'ai beaucoup à vous dire, et qu'il faut un terme enfin à l'état affreux où nous sommes.

Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'écrire, car ces lettres si tendres, malgré moi je les presse sur mes lèvres, je les pose contre mon coeur; c'est du poison qu'elles respirent…. Frédéric, je vous aime, et n'ai jamais aimé que vous; l'image de votre bonheur, de ce bonheur que vous me demandez, et que je pourrais faire, égare mes sens et trouble ma raison; pour le satisfaire, je compterais pour rien la vie, l'honneur, et jusqu'à ma destinée future: vous rendre heureux et mourir après, ce serait tout pour Claire, elle aurait assez vécu; mais acheter votre bonheur par une perfidie! Frédéric vous ne le voudriez pas… Insensé! tu veux que Claire soit à toi, uniquement à toi! Est-elle donc libre de se donner? s'appartient-elle encore? Si tes yeux osent se fixer sur ce ciel que nous outrageons, tu y verras les sermens qu'elle a faits: c'est là qu'ils sont écrits! et qui veux-tu qu'elle trahisse? son époux et ton bienfaiteur, celui qui t'a appelé dans son sein, qui te nourrit, qui t'éleva et qui t'aime, celui dont la confiance a remis dans nos mains le dépôt de son bonheur! Un assassin ne lui ôterait que la vie; et toi, pour prix de ses bontés, tu veux souiller son asile, ravir sa compagne, remplacer par l'adultère et la trahison la candeur et la vertu qui régnaient ici, et que tu en as chassées. Ose te regarder, Frédéric, et dis qu'est-ce qu'un monstre ferait de plus que toi? Quoi? ton coeur est-il sourd à cette voix qui te crie que tu violes l'hospitalité et la reconnaissance? Ton regard ose-t-il se porter sur cet homme respectable que tu dois frémir de nommer ton père? Ta main peut-elle presser la sienne sans être déchirée d'épines? Enfin, n'as-tu rien senti en voyant hier des larmes dans ses yeux? Ah, que n'ai-je pu les payer de tout mon sang! tu étais agité, j'étais pâle et tremblante. Il a tout vu, il sait tout, c'en est fait, et l'innocent porte la peine due au vice….. Malheureuse Claire! était-ce donc pour empoisonner sa vie que tu juras de lui consacrer la tienne? Femme perfide, te sied-il d'accuser un autre, quand tu es toi-même si coupable! Frédéric, vous fûtes faible, et je suis criminelle. Il me semble que toute la nature crie après moi et me réprouve; je n'ose regarder ni le ciel, ni vous, ni mon époux, ni moi-même. Si je veux embrasser mes enfans, je rougis de les presser contre un coeur d'où l'innocence est bannie; les objets qui me sont les plus chers, sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi…. Toi-même, Frédéric, c'est parce que je t'adore, que tu m'es odieux; c'est parce que je n'ai plus de forces pour te résister, que ta présence me fait mourir, et mon amour ne me paraît un crime que parce que je brûle de m'y livrer. O Frédéric! éloigne-toi; si ce n'est pas par devoir, que ce soit par pitié: ta vue est un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment; si ma vie et la vertu te sont chères, fuis sans tarder davantage: quelles que soient tes résolutions, de quelque force que l'honneur les soutienne, elles ne résisteraient point à l'occasion ni à l'amour; songe, Frédéric, qu'un instant peut faire de toi le dernier des hommes, et me faire mourir déshonorée, et que si, après y avoir pensé, il était nécessaire de te répéter encore de fuir, tu serais si vil à mes yeux, que je ne te craindrais plus.

Je vous le répète, je suis sûre que mon mari a tout deviné; ainsi je n'ai malheureusement plus à redouter les soupçons que votre départ peut occasionner. D'ailleurs, vous savez que les affaires d'Elise s'accumulent de plus en plus et lui donnent le besoin d'un aide; soyez le sien, Frédéric, devenez utile à mon amie, allez mériter d'elle le pardon des maux que vous m'avez faits; vous trouverez dans cette femme chérie une autre Claire, mais sans faiblesse et sans erreurs. Montrez-vous tel à ses yeux, qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Elise ou un ange capable de vous résister: que vos vertus m'obtiennent ma grâce, et que votre travail me rende mon amie; que ce soit à vous que je doive son retour ici, afin que chaque heure, chaque minute où je jouirai d'elle, soit un bienfait que je vous doive, et que je puisse remonter à vous comme à la source de ma félicité. Frédéric, il dépend de vous que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'éprouve et de celle que j'inspire: élevez-vous par elle au-dessus de vous-même; qu'elle vous rattache à toutes les idées de vertu et d'honneur, pour que je puisse fixer mes yeux sur vous chaque fois que l'idée du bien se présentera. Enfin, en devenant le plus grand et le meilleur des hommes, forcez ma conscience à se taire, pour qu'elle laisse mon coeur vous aimer sans remords. O Frédéric, s'il est vrai que je te sois chère, apprends de moi à chérir assez notre amour pour ne le souiller jamais par rien de bas ni de méprisable. Si tu es tout pour moi, mon univers, mon bonheur, le dieu que j'adore; si la nature entière ne me présente plus que ton image; si c'est par toi seul que j'existe, et pour toi seul que je respire; si ce cri de mon coeur, qu'il ne m'est plus possible de retenir, t'apprend une faible partie du sentiment qui m'entraîne, je ne suis point coupable. Ai-je pu l'empêcher de naître? suis-je maîtresse de l'anéantir? dépend-il de moi d'éteindre ce qu'une puissance supérieure alluma dans mon sein? Mais, de ce que je ne puis donner de pareils sentimens à mon époux, s'ensuit-il que je ne doive point lui garder la foi jurée? Oserais-tu le dire, Frédéric, oserais-tu le vouloir? L'idée de Claire livrée à l'opprobre ne glace-t-elle pas tous tes desirs, et ton amour n'a-t-il pas plus besoin encore d'estime que de jouissance? Non, non; je la connais bien cette âme qui s'est donnée à moi; c'est parce que je la connais que je t'ai adoré. Je sais qu'il n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage; et quand je t'aurai rappelé que l'honneur commande que tu partes, et que le repos de Claire l'exige, Frédéric n'hésitera pas.

J'ai lu votre lettre, et la vérité, la cruelle vérité, a détruit les prestiges enchanteurs dont je me berçais; les tortures de l'enfer sont dans mon coeur, l'abîme du désespoir s'est ouvert devant moi: Claire ordonne que je m'y précipite, je partirai.

Ce sacrifice, que la vertu ne m'eût jamais fait faire, et que vous seule pouviez obtenir de moi, ce sacrifice auquel nul autre ne peut être comparé, puisqu'il n'y a qu'une Claire au monde, et qu'un coeur comme le mien pour l'aimer, ce sacrifice, dont je ne peux moi-même mesurer l'étendue, quel que soit le mal qu'il me cause, je te jure, ô ma Claire! de ne jamais attenter à des jours qui te sont consacrés et qui t'appartiennent; mais si la douleur, plus forte que mon courage, dessèche les sources de ma vie, me fait succomber sous le poids de ton absence, promets-moi, Claire, de me pardonner ma mort, et de ne point haïr ma mémoire. Sois sûre que l'infortuné qui t'adore eût préféré t'obéir, en se dévouant à des tourmens éternels et inouïs, que de descendre dans la paix du tombeau que tu lui refuses.

Elise, il me quitte demain, et c'est chez toi que je l'envoie; en le remettant dans tes bras, je tiens encore à lui, et, près de mon amie il ne m'aura pas perdue tout-à-fait. Soulage sa douleur; conserve-lui la vie, et, s'il est possible, fais plus encore, arrache-moi de son coeur. Elise, Elise, que l'objet de ma tendresse ne soit pas celui de ton inimitié! Pourquoi le mépriserais-tu, puisque tu m'estimes encore? pourquoi le haïr, quand tu m'aimes toujours? pourquoi ton injustice l'accuse-t-elle plus que moi? s'il a troublé ma paix, n'ai-je pas empoisonné son coeur, ne sommes-nous pas également coupables? Que dis-je? ne le suis-je pas bien plus? son amour l'emporte-t-il sur le mien? ne suis-je pas dévorée en secret des mêmes desirs que lui? Il voulait que Claire lui appartînt; eh! ne s'est-elle pas donnée mille fois à lui dans son coeur! Enfin, que peux-tu lui reprocher dont je sois innocente? Nos torts sont égaux, Elise, et nos devoirs ne l'étaient pas: j'étais épouse et mère; il était sans liens: je connaissais le monde; il n'avait aucune expérience: mon sort était fixé et mon coeur rempli; lui, à l'aurore de sa vie, dans l'effervescence des passions, on le jette, à dix-neuf ans, dans une solitude délicieuse, près d'une femme qui lui prodigue la plus tendre amitié, près d'une femme jeune et sensible, et qui l'a peut-être devancé dans un coupable amour. J'étais épouse et mère, Elise, et ni ce que je devais à mon époux, à mes enfans, ni respect humain, ni devoirs sacrés, rien ne m'a retenue; j'ai vu Frédéric, et j'ai été séduite. Quand les titres les plus saints n'ont pu me préserver de l'erreur, tu lui ferais un crime d'y être tombé! Quand tu me crois plus malheureuse que coupable, l'infortuné qui fut appelé ici comme une victime, et qui s'en arrache par un effort dont je n'aurais pas été capable peut-être, ne deviendrait pas l'objet de ta plus tendre indulgence et de ton ardente pitié! O mon Elise! recueille-le dans ton sein; que ta main essuie ses larmes. Songe qu'à dix-neuf ans il n'a connu des passions que les douleurs qu'elles causent et le vide qu'elles laissent; qu'anéanti par ce coup, il aurait terminé ses jours, s'il n'avait craint pour les miens. Songe, Elise, que tu lui dois ma vie…. Tu lui dois plus peut-être; il m'a respectée quand je ne me respectais plus moi-même; il a su contenir ses transports, quand je ne rougissais pas d'exhaler les miens; enfin, s'il n'était pas le plus noble des hommes, ton amie serait peut-être à présent la plus vile des créatures.

Inexprimables mouvemens du coeur humain! il est parti, Elise, et je n'ai pas versé une larme; il est parti, et il semble que ce départ m'ait donné une nouvelle vie; j'éprouve une force inconnue qui me commande une activité continuelle; je ne puis rester en place, ni garder le silence, ni dormir; le repos m'est impossible, et je sens que la gaieté même est plus près de moi que le calme. J'ai ri, j'ai plaisanté avec mon mari, j'étais montée sur un ton extraordinaire; je ne savais pas ce que je faisais, je ne me reconnaissais plus moi-même. Si tu pouvais voir comme je suis loin d'être triste, je n'éprouve pas non plus cette satisfaction douce et paisible qui naît de l'idée d'avoir fait son devoir, mais quelque chose de désordonné et de dévorant, qui ressemblerait à la fièvre, si je n'étais d'ailleurs en parfaite santé. Croirais-tu que je n'ai aucune impatience d'avoir de ses nouvelles, et que je suis aussi indifférente sur ce qui le regarde que sur tout le reste du monde? Je t'assure, mon Elise, que ce départ m'a fait beaucoup de bien, et je me crois absolument guérie….. N'est-ce pas ce matin qu'il nous a quittés? Je ne sais plus comment marche le temps: il me semble que tout ce qui s'est passé dans mon âme depuis hier, n'a pu avoir lieu dans un espace aussi court…. Cependant il est bien vrai, c'est ce matin que Frédéric s'est arraché d'ici; je n'ai compté que douze heures depuis son départ, pourquoi donc le son de l'airain a-t-il pris quelque chose de si lugubre? Chaque fois qu'il retentit, j'éprouve un frémissement involontaire…. Pauvre Frédéric! chaque coup t'éloigne de moi, chaque instant qui s'écoule repousse vers le passé l'instant où je te voyais encore; le temps l'éloigne, le dévore: ce n'est plus qu'une ombre fugitive que je ne puis saisir, et ces heures de félicité que je passais près de toi, sont déjà englouties par le néant. Accablante vérité! les jours vont se succéder; l'ordre général ne sera pas interrompu, et pourtant tu seras loin d'ici. La lumière reparaîtra sans toi, et mes tristes yeux, ouverts sur l'univers, n'y verront plus le seul être qui l'habite. Quel désert, mon Elise! Je me perds dans une immensité sans rivage; je suis accablée de l'éternité de la vie; c'est en vain que je me débats pour échapper à moi-même, je succombe sous le poids d'une heure; et pour aiguiser mon mal, la pensée, comme un vautour déchirant, vient m'entourer de toutes celles qui me sont encore réservées….. Mais pourquoi te dis-je tout cela? Mon projet était autre: je voulais te parler de son départ, qu'est-ce donc qui m'arrête? Lorsque je veux fixer ma pensée sur ce sujet, un instinct confus le repousse; il me semble, quand la nuit m'environne et que le sommeil pèse sur l'univers, que peut-être ce départ aussi n'est qu'un songe….. Mais je ne puis m'abuser plus long-temps: il est trop vrai! Frédéric est parti; ma main glacée est restée sans mouvement dans la sienne; mes yeux n'ont pas eu une larme à lui donner, ni ma bouche un mot à lui dire… J'ai vu sur ces lambris son ombre paraître et s'effacer pour jamais; j'ai entendu le seuil de la porte retenir sous ses derniers pas, et le bruit de la voiture qui l'emportait se perdre peu à peu dans le vide et le néant…. Mon Elise, j'ai été obligée de suspendre ma lettre; je souffrais d'un mal singulier: c'est le seul qui me reste, j'en guérirai sans doute. J'éprouve un étouffement insupportable, les artères de mon coeur se gonflent, je n'ai plus de place pour respirer, il me faut de l'air. J'ai été dans le jardin; déjà la fraîcheur commençait à me soulager, lorsque j'ai vu de la lumière dans l'appartement de M. d'Albe; j'ai cru même l'apercevoir à travers ses croisées; et, dans la crainte qu'il n'attribuât au départ de Frédéric la cause qui troublait mon repos, je me suis hâtée de rentrer; mais, hélas! mon Elise, je suis presque sûre, non-seulement qu'il m'a vue, mais qu'il sait tout ce qui se passe dans mon coeur. J'avais espéré pourtant l'arracher au soupçon en parlant la première du départ de Frédéric, et, par un effort dont son intérêt seul pouvait me rendre capable, je le fis sans trouble et sans embarras. Dès le premier mot je crus voir un léger signe de joie dans ses yeux; cependant il me demanda gravement quels motifs me faisaient approuver ce projet; je lui répondis que tes affaires demandant un aide, et ce moment-ci étant un temps de vacance pour la manufacture, je pensais que c'était celui où Frédéric pouvait le plus s'absenter; que pour moi, je souhaitais vivement qu'il allât t'aider à venir plus tôt ici. Frédéric était là quand j'avais commencé à parler, mais il n'avait pas dit un mot; il attendait, pâle, et les yeux baissés, la réponse de M. d'Albe: celui-ci, nous regardant fixement tous deux, me répondit: "Pourquoi n'irais-je pas à la place de Frédéric? J'entends mieux que lui le genre d'affaires de votre amie; au lieu qu'il est en état de suivre les miennes ici: d'ailleurs il dirige les études d'Adolphe avec un zèle dont je suis très-satisfait, et j'ai été touché plus d'une fois, en le voyant, auprès de cet enfant, user d'une patience qui prouve toute sa tendresse pour le père…" Ces mots ont atterré Frédéric. Il est affreux sans doute de recevoir un éloge de la bouche de l'ami qu'on trahit, et une estime que le coeur dément, avilit plus que l'aveu même d'avoir cessé de la mériter. Nous avons tous gardé le silence; mon mari attendait une réponse; ne la recevant pas, il a interrogé Frédéric. "Que décidez-vous, mon ami? a-t-il dit: est-ce à vous de rester, est-ce à moi de partir?" Frédéric s'est précipité à ses pieds, et les baignant de larmes: "Je partirai, s'est-il écrié avec un accent énergique et déchirant, je partirai, mon père, et du moins une fois serai-je digne de vous!" M. d'Albe, sans avoir l'air de combattre ces derniers mots, ni en demander l'explication, l'a relevé avec tendresse, et le pressant dans ses bras: "Pars, mon fils, lui a-t-il dit: souviens-toi de ton père, sers la vertu de tout ton courage, et ne reviens que quand le but de ton voyage sera rempli. Claire, a-t-il ajouté en se retournant vers moi, recevez ses adieux et la promesse que je fais en son nom de ne jamais oublier la femme de son ami, la respectable mère de famille; ce sont là les traits qui ont dû vous graver dans son âme: l'image de votre beauté pourra s'effacer de sa mémoire, mais celle de vos vertus y vivra toujours. Mon fils, a-t-il continué, je me charge du soin de vous parler de vos amis: il me sera si doux à remplir, que je le réserve pour moi seul…" Ce mot, Elise, est une défense, je l'ai trop entendu; mais je n'en avais pas besoin: quand je me sépare de Frédéric, nul n'a le droit de douter de mon courage. Ah! sans doute cet inconcevable effort me relève de ma faiblesse, et plus le penchant était irrésistible, plus le triomphe est glorieux! Non, non, si le coeur de Claire fut trop tendre pour être à l'abri d'un sentiment coupable, il est trop grand peut-être pour être soupçonné d'une lâcheté. Pourquoi M. d'Albe paraissait-il donc craindre de me laisser seule avec Frédéric dans ces derniers momens? Croyait-il que je ne saurais pas accomplir le sacrifice en entier? ne m'a-t-il pas vue regarder d'un oeil sec tous les apprêts de ce départ? ma fermeté m'a-t-elle abandonnée depuis? Enfin, Elise, le croiras-tu, je n'ai point senti le besoin d'être seule, et de tout le jour je n'ai pas quitté M. d'Albe; j'ai soutenu la conversation avec une aisance, une vivacité, une volubilité qui ne m'est pas ordinaire; j'ai parlé de Frédéric comme d'un autre, je crois même que j'ai plaisanté; j'ai joué avec mes enfans, et tout cela, Elise, se faisait sans effort; il y a seulement un peu de trouble dans mes idées, et je sens qu'il m'arrive quelquefois de parler sans penser. Je crains que M. d'Albe n'ait imaginé qu'il y avait de la contrainte dans ma conduite, car il n'a cessé de me regarder avec tristesse et sollicitude; le soir, il a passé la main sur mon front, et l'ayant trouvé brûlant: "Vous n'êtes pas bien, Claire, m'a-t-il dit, je vous crois même un peu de fièvre; allez vous reposer, mon enfant. - En effet, ai-je repris, je crois avoir besoin de sommeil." Mais ayant fixé la glace en prononçant ces mots, j'ai vu que le brillant extraordinaire de mes yeux démentait ce que je venais de dire, et, tremblant que M. d'Albe ne soupçonnât que je faisais un mensonge pour m'éloigner de lui, je me suis rassise. "Je préférerais passer la nuit ici, lui ai-je dit, je ne me sens bien qu'auprès de vous. — Claire, a-t-il repris, ce que vous dites là est peut-être plus vrai que vous ne le pensez vous-même; je vous connais bien, mon enfant, et je sais qu'il ne peut y avoir de paix, et par conséquent de bonheur pour vous, hors du sentier de l'innocence. — Que voulez-vous dire? me suis-je écriée. — Claire, a-t-il répondu, vous me comprenez et je vous ai devinée; qu'il vous suffise de savoir que je suis content de vous, ne me questionnez pas davantage: à présent, mon amie, retirez-vous, et calmez, s'il se peut, l'excessive agitation de vos esprits." Alors, sans ajouter un mot ni me faire une caresse, il est sorti de la chambre; je suis restée seule: quel vide! quel silence! partout je voyais de lugubres fantômes, chaque objet me paraissait une ombre, chaque son un cri de mort; je ne pouvais ni dormir, ni penser, ni vivre; j'ai erré dans la maison pour me sauver de moi-même; ne pouvant y réussir, j'ai pris la plume pour t'écrire: cette lettre du moins ira où il est, ses yeux verront ce papier que mes mains ont touché; il pensera que Claire y aura tracé son nom, ce sera un lien, c'est le dernier fil qui nous retiendra au bonheur et à la vie….. Mais hélas! le ciel ne nous ordonne-t-il pas de les briser tous? et cette secrète douceur que je trouve à penser qu'au milieu du néant qui nous entoure, nos âmes conserveront une sorte de communication, n'est-elle pas le dernier noeud qui m'attache à ma faiblesse? Ah! faut-il donc que mes barbares mains les anéantissent tous! Faut-il enfin cesser de penser à lui, et vivre étrangère à tout ce qui fait vivre? O mon Elise! quand le devoir me lie sur la terre et me commande d'oublier Frédéric; que ne puis-je oublier aussi qu'on peut mourir!

Mon amie, en s'unissant à vous, m'ôta le droit de disposer d'elle. Je puis vous donner des avis; mais je dois respecter vos volontés: vous m'ordonnez donc de lui taire l'état de Frédéric: j'obéirai. Cependant, mon cousin, s'il y a des inconvéniens à la vérité, il y en a plus encore à la dissimulation; l'exemple de Claire en est la preuve; il nous apprend que celui qui se sert du mal, même pour arriver au bien, en est tôt ou tard la victime. Si dès le premier instant elle vous eût fait l'aveu de l'amour de Frédéric, cet infortuné aurait pu être arraché à sa destinée; ma vertueuse amie serait pure de toute faiblesse, et vous-même n'auriez pas été déchiré par l'angoisse d'un doute; et pourtant où fut-il jamais des motifs plus plausibles, plus délicats, plus forts que les siens pour se taire? Le bonheur de votre vie entière lui semblait compromis par cet aveu: quel autre intérêt au monde était capable de lui faire sacrifier la vérité? Qui saura jamais apprécier ce qui lui en a coûté pour vous tromper? Ah! pour user de dissimulation, il lui a fallu toute l'intrépidité de la vertu.

Moi-même, lorsqu'elle me confia ses raisons, je les approuvai: je crus qu'elle aurait le temps et la force d'éloigner Frédéric avant que vous eussiez soupçonné les feux dont il brûlait. J'espérais encore que le voeu unique et permanent de Claire, ce voeu de n'avoir été pour vous pendant sa vie qu'une source de bonheur, pouvait être rempli…. Un instant a tout détruit: ces mots échappés à mon amie dans le délire de la fièvre, éveillèrent vos soupçons, l'état de Frédéric les confirma. Vous fûtes même plus malheureux que vous ne deviez l'être, puisque vous crûtes voir dans l'excessive douleur de Claire la preuve de son ignominie. Ses caresses vous rassurèrent bientôt, vous connaissiez trop votre femme pour douter qu'elle n'eût repoussé les bras de son époux, si elle n'avait pas été digne de s'y jeter. J'ai approuvé la délicatesse qui vous a dicté de ne point l'aider dans le sacrifice qu'elle voulait faire, afin qu'en ayant seule le mérite, il pût la raccommoder avec elle-même. Mais je suis loin de redouter comme vous le désespoir de Claire; cet état demande des forces, et tant qu'elle en aura, elles tourneront toutes au profit de la vertu. En lui peignant Frédéric tel qu'il est, je donnerai sans doute plus d'énergie à sa douleur; mais, dans les âmes comme la sienne, il faut de grands mouvemens pour soutenir de grandes résolutions; au lieu que si, fidèle à votre plan, je lui laisse entrevoir qu'elle a mal connu Frédéric; que non-seulement il peut l'oublier, mais qu'une autre est prête à la remplacer; si je lui montre léger et sans foi ce qu'elle a vu noble et grand; enfin si j'éveille sa défiance sur un point où elle a mis tout son coeur, la vérité, l'honneur même ne seront plus pour elle qu'un problème. Si vous lui faites douter de Frédéric, craignez qu'elle ne doute de tout, et qu'en lui persuadant que son amour ne fut qu'une erreur, elle ne se demande si la vertu aussi n'en est pas une.

Mon ami, il est des âmes privilégiées qui reçurent de la nature une idée plus exquise et plus délicate du beau moral; elles n'ont besoin ni de raison, ni de principes pour faire le bien, elles sont nées pour l'aimer, comme l'eau pour suivre son cours, et nulle cause ne peut arrêter leur marche, à moins qu'on ne dessèche leur source; mais si, remontant pour ainsi dire vers le point visuel de leur existence, vous parvenez, en l'effaçant entièrement, à ébranler l'autel qu'elles se sont créé, vous les précipitez dans un vague où elles se perdent pour jamais: car, après l'appui qu'elles ont perdu, elles ne peuvent plus en trouver d'autre: elles aimeront toujours le bien; mais, ne croyant plus à sa réalité, elles n'auront plus de forces pour le faire; et cependant comme cet aliment seul était digne de les nourrir, et qu'après lui l'univers ne peut rien offrir qui leur convienne, elles languissent dans un dégoût universel, jusqu'à l'instant où le créateur les réunit à leur essence.

Mon cousin, je ne risque rien à vous montrer Claire telle qu'elle est; dans aucun moment elle ne perdra à se laisser voir en entier, et il n'est point de faiblesse que ses angéliques vertus ne rachètent. J'oserai donc tout vous dire: le mépris qu'elle concevra pour Frédéric pourra lui arracher la vie, mais le devoir seul peut lui ôter son amour. Fiez-vous à elle pour y travailler, personne ne le veut davantage; si elle n'y réussit pas, nul n'aurait réussi: et du moins si tous les moyens échouent, réservez-vous la consolation de n'en avoir employé que de dignes d'elle.

Je ne lui écris point aujourd'hui; j'attends votre réponse pour lui parler de Frédéric.

Je le connais donc enfin cet étonnant jeune homme: jamais Claire ne me l'a peint comme il m'a paru: c'est la tête d'Antinoüs sur le corps de l'Apollon, et le charme de sa figure n'est pas même effacé par le sombre désespoir empreint dans tous ses traits. Il ne parle point, il répond à peine; enfin, jusqu'au nom de Claire, rien ne l'arrache à son morne silence: les grandes blessures de l'âme et du corps ne saignent point au moment qu'elles sont faites, elles n'impriment pas si tôt leurs plus vives douleurs, et dans les violentes commotions c'est le contre-coup qui tue.

La seule excuse de ce jeune homme, mon cousin, est dans l'excès même de sa passion: s'il n'en était pas tyrannisé au point de n'avoir pas une idée qui ne fût pour elle, si les desirs que Claire lui inspire n'étouffaient pas jusqu'au sentiment de ce qu'il vous doit: s'il pouvait, en l'aimant, se ressouvenir de vous, ce ne serait plus un malheureux insensé, mais un monstre. Vous avez tort, je crois, de ne point permettre que Claire lui écrive; dans ce moment il ne peut entendre qu'elle; elle seule l'a fait partir, seule elle peut pénétrer dans son âme, lui rappeler ses devoirs et le faire rougir des torts affreux dont il s'est rendu coupable. Mon ami, je ne crains point de le dire, en interceptant toute communication entre ces deux êtres, vous les isolez sur la terre; aucune voix ne pourra ni les sauver ni les guérir, car nulle autre n'arrivera jusqu'à eux. Croyez-moi, pour un sentiment comme celui-là il faut d'autres moyens que ceux qui réussissent à tout le monde; laissez-les déifier leur amour en le rendant la base de toutes les vertus, peu à peu la vérité saura briser l'idole et se substituer à sa place.

Frédéric est arrivé hier; j'avais du monde chez moi, je me suis esquivée pour l'aller recevoir; je voulais qu'il ne parût point, qu'il restât dans son appartement, parce que je sais que, dans les passions extrêmes, l'instinct dicte des cris, des mouvemens et des gestes qui donnent un cours aux esprits et font diversion à la douleur; mais il s'est refusé à tous ces ménagemens. "Non, m'a-t-il dit, au milieu du monde, comme ici, partout je suis seul; elle n'y est plus." Il est descendu avec moi; son regard avait quelque chose de si sinistre, que je n'ai pu m'empêcher de frémir en lui voyant manier des pistolets qu'il sortait de la voiture. Il a deviné ma pensée. "Ne craignez rien, m'a-t-il dit avec un sourire affreux, je lui ai promis de n'en pas faire usage." Le reste de la soirée il a paru assez tranquille; cependant je ne le perdais pas de vue. Tout à coup je me suis aperçue qu'il pâlissait, sa tête a fléchi, et en un instant il a été couvert de sang; des artères, comprimées par la violence de la douleur, s'étaient brisées dans sa poitrine. J'ai fait appeler des secours, et, d'après ce qu'on m'a dit, il est possible que cette crise de la nature, en l'affaiblissant beaucoup, contribue à le sauver: je réponds de lui si je peux l'amener à l'attendrissement; mais comment l'espérer, si un mot de Claire ne vient lui demander des larmes? car il ne peut plus en verser que pour elle.

Mon ami, en vous ouvrant tout mon coeur sur ce sujet, je vous ai donné la plus haute preuve d'estime qu'il soit possible de recevoir: de pareilles vérités ne pouvaient être entendues que par un homme assez grand pour se mettre au-dessus de ses propres passions, afin de juger celles des autres; assez juste pour que ce qu'il y a de plus vif dans l'intérêt personnel ne dénature pas son jugement; assez bon pour que le mal dont il souffre n'endurcisse pas son coeur contre ceux qui le lui causent, et il n'appartenait qu'à l'époux de Claire d'être cet homme-là.

Je gémis de votre erreur, et je m'y soumets; puissiez-vous ne vous repentir jamais d'avoir assez peu apprécié votre femme, pour croire que ce qui pouvait être bon pour une autre pouvait lui convenir. J'ai éprouvé une répugnance extrême à déguiser la vérité à mon amie: c'est la première fois que cela m'arrive; mon coeur me dit que c'est mal, et il ne m'a jamais trompée. Croyez néanmoins que je sens toute la force de vos raisons, et que je n'ignore pas combien il est dangereux pour Claire de lui laisser croire qu'aimer Frédéric, c'est aimer la vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice, est assurément le plus subtil des poisons, car il sait s'insinuer dans les âmes honnêtes, mettre la sensibilité de son parti, et intéresser à tous ses égaremens. Je m'indigne comme vous du pouvoir de l'imagination, qui, à l'aide de sophismes adroits et touchans, nous fait pardonner des choses qui feraient horreur si on les dépouillait de leur voile. Ainsi, ne croyez pas que si je voyais Claire chercher des illusions pour colorer ses torts, ma lâche complaisance autorisât son erreur: mais l'infortunée a senti toute l'étendue de sa faute, et son coeur gémit écrasé sous ce poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit pénétrée? Qui peut la voir plus coupable qu'elle ne se voit elle-même? Accablée de vos bontés et de votre indulgence, tourmentée du remords affreux d'avoir empoisonné vos jours, elle voit avec horreur ce qui se passe dans son âme, et tremble que vous n'y pénétriez; et ne croyez pas que cet effroi soit causé par la crainte de votre indignation: non, elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'à elle, elle parlerait; il lui serait doux d'être punie comme elle croit le mériter, et les reproches d'un époux outragé l'aviliraient moins à son gré qu'une indulgence dont elle ne se sent pas digne; mais elle croit ne pouvoir effacer sa faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice, qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a faits.

Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en sera sûre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance; relevez son courage abattu; joignez à la délicatesse qui vous a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eût décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec Claire, sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En l'élevant ainsi, vous la forcez à ne pas déchoir sans se dégrader; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mon cousin! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas ensemble quand on tend au même but?

Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris à Claire, et où je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation produit cet effet. Hier, j'étais près de son lit, on m'apporte mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue, il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier, il le porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède à cette violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui ôter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein; alors j'ai vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance lui fût revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa première pensée a été de me le rendre en silence sans rien demander, mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en détacher, et avec un regard!….. Mon cousin, qui n'a pas vu Frédéric, ne peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits parlent; ses yeux sont vivans d'éloquence, et si la vertu elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans émotion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que vous l'avez placé, au milieu d'une nature dont l'attrait parle au coeur, à l'imagination et aux sens; c'est là que vous les laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à eux-mêmes! Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaient-ils y rester impunément? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille situation, il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son sexe, qu'une Claire, enfin, qui pût rester honnête; mais, pour n'être pas sensible, ô mon imprudent ami! il fallait être un ange.

En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire, je ne vous peins que les avantages qui doivent résulter de la franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvéniens de la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que nous emploierons pour les tromper; deux coeurs animés d'une semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse; ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage; sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez garde de mettre la vérité de leur parti, et de les rapprocher en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit, et ne peut en avoir la volonté; mais ce n'est qu'en excitant dans son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener à vous et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.

L'univers entier me l'eût dit, j'aurais démenti l'univers! mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque changée que je sois, je n'ai pas appris encore à douter de mon amie….. Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être; ardent et impétueux dans ses sensations, il est léger et changeant dans ses sentimens: on peut captiver son imagination, émouvoir ses sens, et non pénétrer son coeur. C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu; c'est Elise qui le dit, et c'est de Frédéric qu'elle parle! O mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible, qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu l'unique substance de mon âme, est réel, c'est donc toi qui me trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphème! toi, ma soeur, ma compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi? Non, non; en vain je m'efforce à le penser, en vain je voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée étouffe la voix de mon coeur, et m'empêche de douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans tout mon être, chaque partie de moi-même est en proie à la douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où porter mes pas, ni où reposer ma tête; ce mot terrible me poursuit, il est partout, il a séché mon âme et renversé toutes mes espérances.

Hélas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus; pour sauver Frédéric je me sentais le courage d'en guérir. Déjà, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder à l'orage: déjà je formais des plans secrets pour une union, qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but! nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me rapprocher de Frédéric! Mais quand il a cessé d'aimer, quand Frédéric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait fait naître? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise, tu ne peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite des créatures, je pouvais estimer encore une âme qui n'avait failli que pour lui; mais quand je considère pour qui je fus coupable, pour qui j'offensais mon époux, je me sens à un tel degré de bassesse, que j'ai cessé d'espérer de pouvoir remonter à la vertu.

Elise, je renonce à Frédéric, à toi, au monde entier; ne m'écris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je te donne ici pour la dernière fois; laisse-moi seule; l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi: pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.

Hélas! mon Elise, tu as été bien prompte à m'obéir, et il t'en a peu coûté de renoncer à ton amie! ton silence ne me dit que trop combien ce nom n'est plus fait pour moi, et cependant, tout en étant indigne de le porter, mon âme déchirée le chérit encore, et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai, Elise, toi aussi tu as cessé de m'aimer? La misérable Claire se verra donc mourir dans le coeur de tout ce qui lui fut cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme! Elle qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée, honorée de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pensée dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur l'avenir, la voilà maintenant méprisée par son amie, baissant un front humilié devant son époux, n'osant soutenir les regards de personne: la honte la suit, l'environne; il semble que, comme un cercle redoutable, elle la sépare du reste du monde, et se place entre tous les êtres et elle. O tourmens que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe du tigre, s'enfonce dans mon coeur et déchire ses blessures. Oui, il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas; mon sang se glace, mes yeux se ferment, et, dans l'accablement où je suis, j'ignore ce qui me reste à faire pour mourir… Mais, Elise, si mon trépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c'est pour elle que je t'implore: que l'image de celle qui lui donna la vie ne la prive pas de ton affection; recueille-la dans ton sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.

Pardonne, ô mon unique consolation! mon amie, mon refuge, pardonne, si j'ai pu douter de ta tendresse! Je t'ai jugée, non sur ce que tu es, mais sur ce que je méritais; je te trouvais juste dans ta sévérité, comme tu me parais à présent aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a porté le trouble dans sa maison et la défiance dans l'âme de son époux, ne mérite plus le nom de vertueuse, et tu ne me nommes ainsi que parce que tu me vois dans ton coeur.

Malgré tes conseils, je n'ai point parlé avec confiance à mon mari; je l'aurais desiré, et plus d'une fois je lui ai donné occasion d'entamer ce sujet; mais il a toujours paru l'éloigner: sans doute il rougirait de m'entendre; je dois lui épargner la honte d'un pareil aveu, et je sens que son silence me prescrit de guérir sans me plaindre. Elise, tu peux me croire, le règne de l'amour est passé: mais le coup qu'il m'a porté a frappé trop violemment sur mon coeur, je n'en guérirai pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se résigne à celles émanées du ciel: on courbe sa tête sous les décrets éternels, et le reproche s'éteint quand il faut l'adresser à Dieu; mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante: je ne peux en accuser personne; tous les maux qu'elle cause refoulent vers mon coeur, car c'est là qu'en est la source… Cependant je suis calme, car il n'y a plus d'agitation pour celui qui a tout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M. d'Albe est content de l'espèce de tranquillité dont il me voit jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre où tu lui apprends la réunion imprévue d'Adèle et de Frédéric; pourquoi donc m'en faire un mystère, Elise? Si cette charmante personne parvient à le fixer, crains-tu que je m'en afflige, crois-tu que je le blâme? Non, mon amie, je pense au contraire que Frédéric a senti que quand l'attachement était un crime, l'inconstance devenait une vertu, et il remplit, en m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui imposaient également; c'est ce que j'ai fait entendre à M. d'Albe, lorsqu'il est entré dans les détails de ce que tu lui écrivais. J'ai vu qu'il était étonné et ravi de ma réponse; son approbation m'a ranimée, et l'image de son bonheur m'est si douce, que j'en remplirais encore tout mon avenir, si je ne sentais pas mes forces s'épuiser, et la coupe de la vie se retirer de moi.

Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste non plus, mes journées se déroulent et se remplissent comme autrefois: à l'extérieur, je suis presque la même; mais l'extrême faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond dégoût qui flétrit mon âme, m'apprennent qu'il est des chagrins auxquels on ne résiste pas. La vertu fut ma première idole, l'amour la détruisit; il s'est détruit à son tour, et me laisse seule au monde: il faut mourir avec lui. Ah! mon Elise! je souffre bien moins du changement de Frédéric, que de l'avoir si mal jugé: tu ne peux comprendre jusqu'où allait ma confiance en lui; enfin, te le dirai-je? il a été un moment où j'ai pensé que tu étais d'accord avec mon époux pour me tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre sous des couleurs infidèles et odieuses l'infortuné qui expirait de mon absence; il me semblait voir ce malheureux que j'avais envoyé vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abusé par tes fausses larmes, confiant entre tes bras, tandis que tu le trahissais auprès de ton amie, enfin mon criminel amour, répandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon époux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausseté. Elise, conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire douter de toi? Ah! sans doute, c'est là son plus grand forfait!

Mon amie, le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur Frédéric; je croyais si bien le connaître! il me semblait que mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux âmes, confondues ensemble, s'étaient identifiées par tous les points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un égarement du coeur: le mien m'a trop mal guidée pour que j'ose y compter encore, et je dois voir avec inquiétude jusqu'aux mouvemens qui le portent vers toi. O Frédéric! mon estime pour toi fut de l'idolâtrie; en me forçant à y renoncer, tu ébranles mon opinion sur la vertu même; le monde ne me paraît plus qu'une vaste solitude, et les appuis que j'y trouvais, que des ombres vaines qui échappent sous ma main. Elise, tu peux me parler de Frédéric: Frédéric n'est point celui que j'aimais: semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il a créée, j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination; la vérité ou Elise ont déchiré le voile, Frédéric n'est plus rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec indifférence, de même je peux tout ignorer sans peine, et peut-être devrais-je vouloir que tu continues à garder le silence, afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières pensées à mon époux et à mes enfans.

Je n'en puis plus, la langueur m'accable, l'ennui me dévore, le dégoût m'empoisonne; je souffre sans pouvoir dire le remède; le passé et l'avenir, la vérité et les chimères ne me présentent plus rien d'agréable, je suis importune à moi-même; je voudrais me fuir et je ne puis me quitter: rien ne me distrait, les plaisirs ont perdu leur piquant, et les devoirs leur importance. Je suis mal partout: si je marche, la fatigue me force à m'asseoir; quand je me repose, l'agitation m'oblige à marcher. Mon coeur n'a pas assez de place, il étouffe et palpite violemment; je veux respirer, et de longs et profonds soupirs s'échappent de ma poitrine. Où est donc la verdure des arbres? les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle encore? Où est la fraîcheur? où est l'air? Un feu brûlant court dans mes veines et me consume; des larmes rares et amères mouillent mes yeux et ne me soulagent pas. Que faire? où porter mes pas? pourquoi rester ici? pourquoi aller ailleurs? J'irai lentement errer dans la campagne; là, choisissant des lieux écartés, j'y recueillerai quelques fleurs sauvages et desséchées comme moi, quelques soucis, emblèmes de ma tristesse: je n'y mêlerai aucun feuillage, la verdure est morte dans la nature, comme l'espérance dans mon coeur. Dieu! que l'existence me pèse! l'amitié l'embellissait jadis, tous mes jours étaient sereins, une voluptueuse mélancolie m'attirait sous l'ombre des bois, j'y jouissais du repos et du charme de la nature. Mes enfans! je pensais à vous alors, je n'y pense plus maintenant que pour être importunée de vos jeux, et tyrannisée par l'obligation de vous rendre des soins. Je voudrais vous ôter d'auprès de moi, je voudrais en ôter tout le monde, je voudrais m'en ôter moi-même…. Lorsque le jour paraît, je sens mon mal redoubler. Que d'instans comptés par la douleur! Le soleil se lève, brille sur toute la nature et la ranime de ses feux; moi seule, importunée de son éclat, il m'est odieux et me flétrit: semblable au fruit qu'un insecte dévore au coeur, je porte un mal invisible….. et pourtant de vives et rapides émotions viennent souvent frapper mes sens; je me sens frissonner dans tout mon corps; mes yeux se portent du même côté, s'attachent sur le même objet; ce n'est qu'avec effort que je les en détourne. Mon âme, étonnée, cherche et ne trouve point ce qu'elle attend; alors plus agitée, mais affaiblie par les impressions que j'ai reçues, je succombe tout-à-fait, ma tête penche, je fléchis, et dans mon morne abattement, je ne me débats plus contre le mal qui me tue.

Votre lettre m'a rassurée, mon cousin, j'en avais besoin, et je me féliciterais bien plus des changemens que vous avez observés chez Claire, si je ne craignais qu'abusé par votre tendresse, vous ne prissiez l'affaissement total des organes pour la tranquillité, et la mort de l'âme pour la résignation.

Je ne m'étonne point de ce que vous inspire la conduite de Claire: je reconnais là cette femme dont chaque pensée était une vertu, et chaque mouvement un exemple. Son coeur a besoin de vous dédommager de ce qu'il a donné involontairement à un autre, et elle ne peut être en paix avec elle-même qu'en vous consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie. Vous êtes touché de sa constante attention envers vous, de l'expression tendre dont elle l'anime; vous êtes surpris des soins continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui l'entoure. Eh! mon cousin, ignorez-vous que le coeur de Claire fut créé dans un jour de fête, qu'il s'échappa parfait des mains de la nature, et que son essence étant la bonté, elle ne peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre?

Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres; je rejette avec effroi cette confiance sans borne qui, lui faisant étouffer jusqu'à l'instinct de son coeur, me rend responsable de sa vie; elle se reproche, comme un forfait, d'avoir pu douter de son époux et de son amie, et ce forfait, il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis, car c'en est un de tromper une femme comme elle; ses torts furent involontaires, les nôtres sont calculés; elle repousse les siens avec horreur, nous persistons dans les nôtres de sang-froid. Animée par un motif sublime, elle put se résoudre à taire la vérité: nous! nous l'avons souillée par de méprisables détours, sans avoir même la certitude de réussir; cependant je ne me reproche rien, et la vie de Claire dût-elle être le prix de l'exécution de vos volontés, en m'y soumettant, en la sacrifiant elle-même au moindre de vos desirs, je remplis son voeu, je ne fais que ce qu'elle m'eût prescrit, que ce qu'elle ferait elle-même avec transport.

Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan; non, à présent il faut le suivre jusqu'au bout, et il n'est plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'épuiserait; mais n'attendez pas que je persiste à lui donner des détails imaginaires sur l'état de Frédéric: non, elle-même ayant senti que la raison nous engageait à n'en parler jamais, je me bornerai à garder un silence absolu sur ce sujet.

Depuis que Frédéric commence à se lever, il m'a conjurée de lui donner le détail de mes affaires; je l'ai fait avec empressement, dans l'espérance de le distraire; il les a saisies avec intelligence, il les suit avec opiniâtreté: comment s'en étonner? Claire lui ordonna ce travail.

Il a reçu hier votre lettre, celle où, sans lui parler directement de votre femme, vous la lui peignez à chaque page, gaie et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont produit sur lui, il ne m'en a rien dit; j'observe seulement que son regard est plus sombre, et son silence plus absolu: il concentre toutes ses sensations en lui-même, rien ne perce, rien ne l'atteint, rien ne le touche. Ce matin, tandis qu'il travaillait auprès de moi, pour le tirer de sa morne stupeur, j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein et l'ai posé auprès de lui: son premier mouvement a été de me regarder avec surprise, comme pour me demander ce que cela signifiait, et puis, reportant ses yeux sur l'objet qui lui était offert, il l'a contemplé long-temps; enfin, me le rendant avec froideur: "Ce n'est pas elle," m'a-t-il dit, puis il s'est tu, et s'est remis à l'ouvrage. Quelques heures se sont passées dans un mutuel silence; il ne me questionne que sur mes affaires; si je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas l'air de m'entendre, ou bien il me répond par un signe ou un monosyllabe; j'écarte avec grand soin toute conversation tendant à une entière confiance, car je ne me sentirais pas la force de continuer à le tromper. A chaque instant la pitié m'entraîne à lui ouvrir mon coeur; c'est un besoin qui s'accroît de jour en jour, et mon courage n'est pas à l'épreuve de sa douleur: je n'ai pourtant rien dit encore; mais il ne faut peut-être qu'un mot de sa part, qu'un instant d'épanchement pour m'arracher votre secret! Ah! mon cousin, pardonnez mon incertitude; mais voir souffrir un malheureux, pouvoir le soulager d'un mot, et se taire, c'est un effort auquel je ne peux pas espérer d'atteindre. Puis-je même le desirer? Voudrais-je étouffer dans mon âme cet ascendant qui nous pousse à adoucir les maux d'autrui? Ah! si c'est là une faiblesse, je ne sais quel courage la vaudrait! Il y a une heure que j'étais avec Frédéric; les cris de ma fille m'ayant forcée à sortir avec précipitation, j'ai oublié sur ma cheminée une lettre de Claire, que je venais de recevoir. L'idée que Frédéric pouvait la lire m'a fait frémir, je suis remontée comme un éclair, il la tenait dans sa main. "Frédéric, qu'avez-vous fait? me suis-je écriée. — Rien qu'elle ne m'eût permis! m'a-t-il répondu. -Vous n'avez donc pas lu cette lettre? ai-je repris. — Non! elle m'aurait méprisé, m'a-t-il dit en me la remettant." J'ai voulu louer sa discrétion, sa délicatesse, il m'a interrompue. "Non, Elise, vous vous méprenez; je n'ai plus ni délicatesse, ni vertu; je n'agis, ne sens et n'existe plus que par elle, et peut-être eussé-je lu ce papier, si la crainte de lui déplaire ne m'eût arrêté." En finissant cette phrase, il est retombé dans son immobilité accoutumée. Que ne donnerais-je pas pour qu'il exhalât ses transports, pour l'entendre pousser des cris aigus, pour le voir se livrer à un désespoir forcené! combien cet état serait moins effrayant que celui où il est! Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer, elles le déchirent par cent forces diverses, et ses blessures qu'il renferme, s'aigrissent, s'enveniment sur son coeur, et portent dans tout son être des germes de destruction. L'infortuné mérite votre pitié; et quelle que fût son ingratitude envers vous, son supplice l'expie et l'emporte sur elle.

Elise, je crois que le ciel a béni mes efforts, et qu'il n'a pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue à moi-même: depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans mes veines; je souris avec satisfaction à mes devoirs; la vue de mon mari ne me trouble plus, et je partage le contentement qu'il éprouve à se trouver près de moi; je vois qu'il me sait gré de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en distingue bien toute la sincérité. Son indulgence m'encourage, ses éloges me relèvent, et je ne me crois plus méprisable quand je vois qu'il m'estime encore; mais à mesure que mon âme se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon digne époux, c'est là le voeu que j'adresse au ciel tous les jours, c'est là le seul prix dont je pourrais racheter ma faute; mais il faut renoncer à cet espoir. La mort est dans mon sein, Elise, je la sens qui me mine, et ses progrès lents et continus m'approchent insensiblement de ma tombe. O mon excellente amie! ne pleure pas sur mon trépas, mais sur la cause qui me le donne; s'il m'eût été permis de sacrifier ma vie pour toi, mes enfans ou mon époux, ma mort aurait fait mon bonheur et ma gloire; mais périr victime de la perfidie d'un homme, mais mourir de la main de Frédéric!…. O Frédéric! ô souvenir mille fois trop cher! Hélas! ce nom fut jadis pour moi l'image de la plus noble candeur; à ce nom se rattachaient toutes les idées du beau et du grand; lui seul me paraissait exempt de cette contagion funeste que la fausseté a soufflée sur l'univers; lui seul me présentait ce modèle de perfection dont j'avais souvent nourri mes rêveries, et c'est de cette hauteur où l'amour l'avait élevé qu'il tombe…. Frédéric, il est impossible d'oublier si vite l'amour dont tu prétendais être atteint; tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un homme ordinaire ne paraît qu'une faute commune; mais Frédéric artificieux est un monstre: la distance de ce que tu es, à ce que tu feignais d'être, est immense, et il n'y a pas de crime pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de renoncer à toi que d'être forcée de te mépriser, et ta bassesse était le seul coup que je ne pouvais supporter.

Mon amie, cette lettre-ci est la dernière où je te parlerai de lui; désormais mes pensées vont se porter sur de plus dignes objets; le seul moyen d'obtenir la miséricorde céleste, est sans doute d'employer le reste de ma vie au bonheur de ce qui m'entoure; je visite mon hospice tous les jours; je vois avec plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que j'y avais établi. Je lèguerai à mon Elise le soin de l'entretenir; c'est d'elle que ma Laure apprendra à y veiller à son tour: puisse cette fille chérie se former auprès de toi à toutes les vertus qui manquèrent à sa mère! parle-lui de mes torts, surtout de mon repentir; dis-lui que si je t'avais écoutée, j'aurais vécu paisible et honorée, et que je t'aurais value peut-être. Que ses tendres soins dédommagent son vieux père de tout le mal que je lui causai; et pour payer tout ce qu'elle tiendra de toi, puisse-t-elle t'aimer comme Claire!…. Adieu, mon coeur se déchire à l'aspect de tout ce que j'aime; c'est au moment de quitter des objets si chers, que je sens combien ils m'attachent à la vie. Elise, tu consoleras mon digne époux, tu ne le laisseras pas isolé sur la terre; tu deviendras son amie, de même que la mère de mes enfans; ils n'auront pas perdu au change.

Ne t'afflige point, mon amie, la douce paix que Dieu répand sur mes derniers jours m'est un garant de sa clémence; quelques instans encore, et mon âme s'envolera vers l'éternité. Dans ce sanctuaire immortel, si j'ai à rougir d'un sentiment qui fut involontaire, peut-être l'aurai-je trop expié sur la terre pour en être punie dans le ciel. Chaque jour, prosternée devant la majesté suprême, j'admire sa puissance et j'implore sa bonté; elle enveloppe de sa bienfaisance tout ce qui respire, tout ce qui sent, tout ce qui souffre: c'est là le manteau dont les malheureux doivent réchauffer leurs coeurs…….. Mais, quand la nuit a laissé tomber son obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras de l'Eternel étendu vers moi; dans ces instans d'un calme parfait, l'âme s'élance vers le ciel et correspond avec Dieu, et la conscience, reprenant ses droits, pèse le passé et pressent l'avenir. C'est alors que, jetant un coup-d'oeil sur ces jours engloutis par le temps, on se demande, non sans effroi, comment ils ont été employés, et en faisant la revue de sa vie on compte par ses actions les témoins qui déposeront bientôt pour ou contre soi. Quel calcul! qui osera le faire sans une profonde humilité, sans un repentir poignant de toutes les fautes auxquelles on fut entraîné? O Frédéric! comment supporteras-tu ces redoutables momens? Quand il se pourrait qu'innocent d'artifice, tu aies cru sentir tout ce que tu m'exprimais, songe, malheureux, que pour t'absoudre de ton ingratitude envers ton père, il aurait fallu que le ciel lui-même eût allumé les feux dont tu prétendais brûler, et ceux-là ne s'éteignent point. Et toi, mon Elise, pardonne, si le souvenir de Frédéric vient encore se mêler à mes dernières pensées; le silence absolu que tu gardes à ce sujet me dit assez que je devrais t'imiter; mais, avant de quitter cette terre que Frédéric habite encore, permets-moi du moins de lui adresser un dernier adieu, et de lui dire que je lui pardonne: s'il reste à cet infortuné quelques traits de ressemblance avec celui que j'aimai, l'idée d'avoir causé ma mort accélérera la sienne, et peut-être n'est-il pas éloigné l'instant qui doit nous réunir sous la voûte céleste. Ah! quand c'est là seulement que je dois le revoir, serais-je donc coupable de souhaiter cet instant?

Il est donc vrai, mon amie s'affaiblit et chancelle, et vous êtes inquiet sur son état! Ces évanouissemens longs et fréquens sont un symptôme effrayant, et un obstacle au desir que vous auriez de lui faire changer d'air! Ah! sans doute, je volerai auprès d'elle: je confierai mes deux fils à Frédéric; c'est une chaîne dont je l'attacherai ici; je dissimule ma douleur devant lui, car, s'il pouvait soupçonner le motif de mon voyage; s'il se doutait que tout ce que vous lui dites de Claire n'est qu'une erreur, s'il voyait ces terribles paroles que vous n'avez point tracées sans frémir, et que je n'ai pu lire sans désespoir, déjà les ombres de la mort couvrent son visage, aucune force humaine ne le retiendrait ici.

Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n'en fais pas même à l'auteur de tous nos désastres. Dès qu'un être est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi, et Frédéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de ma douleur tourne contre lui; mais mon âme est brisée de tristesse, et je n'ai point d'expressions pour ce que j'éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de ma vie; si je la perds, tous les liens qui me restent me deviendront odieux; mes enfans, oui, mes enfans eux-mêmes ne seront plus pour moi qu'une charge pesante: chaque jour, en les embrassant, je penserai que ce sont eux qui m'empêchent de la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette, et leurs caresses, et les jouissances qu'ils me promettaient, et tous les noeuds qui m'attachent au monde; et mon âme désespérée déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.

Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de piété, ce ne sont point eux qui l'affaiblissent; au contraire, les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d'aliment, et cherchent toujours leurs ressources ou très-loin ou très-près d'elles, dans les idées religieuses ou dans les idées sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse ne peut être rempli que par Dieu même.

Annoncez-moi à Claire; je compte partir dans deux ou trois jours. Fiez-vous à ma foi, je saurai respecter votre volonté, ma parole et l'état de mon amie, et elle ignorera toujours que son époux, cessant un moment de l'apprécier, la traita comme une femme ordinaire.

O mon cousin! Frédéric est parti, et je suis sûre qu'il est allé chez vous, et je tremble que cette lettre, que je vous envoie par un exprès, n'arrive trop tard, et ne puisse empêcher les maux terribles qu'une explication entraînerait après elle. Comment vous peindre la scène qui vient de se passer? Aujourd'hui, pour la première fois, Frédéric m'a accompagnée dans une maison étrangère: muet, taciturne, son regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à rien de ce qui se faisait autour de lui, et répondait à peine quelques mots au hasard aux différentes questions qu'on lui adressait. Tout à coup un homme inconnu prononce le nom de madame d'Albe, il dit qu'il vient de chez elle, qu'elle est mal, mais très-mal….. Frédéric jette sur moi un oeil hagard et interrogatif, et voyant des larmes dans mes yeux, il ne doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et le questionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de lui tout dire, il me repousse avec violence en s'écriant: "Non, vous m'avez trompé, je ne vous crois plus…" L'homme qui venait de parler, et qui n'avait été chez vous que pour des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet inattendu de ce qu'il a dit, hésite à répondre aux questions pressantes de Frédéric. Cependant, effrayé de l'accent terrible de ce jeune homme, il n'ose résister ni à son ton ni à son air. "Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt, et on assure que c'est à cause de l'infidélité d'un jeune homme qu'elle aimait, et que son mari a chassé de chez elle."

A ces mots, Frédéric jette un cri perçant, renverse tout ce qui se trouve sur son passage, et s'élance hors de la chambre; je me précipite après lui, je l'appelle: c'est au nom de Claire que je le supplie de m'entendre, il n'écoute rien, nulle force ne peut le retenir, il écrase tout ce qui s'oppose à sa fuite; je le perds de vue, je ne l'ai plus revu, et j'ignore ce qu'il est devenu; mais je ne doute point qu'il n'ait porté ses pas vers l'asile de Claire, je tremble qu'elle ne le voie; la surprise, l'émotion épuiseraient ses forces. O mon ami! puisse ma lettre arriver à temps pour prévenir un pareil malheur! L'insensé, dans son féroce délire, il ne songe pas que son apparition subite peut tuer celle qu'il aime. Ah! s'il se peut, empêchez-les de se voir, repoussez-le de votre maison; qu'il ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui justifiait tous ses torts; faites tonner l'honneur outragé, accablez-le de votre indignation: que vous font sa fureur, ses imprécations, sa douleur même? Songez que c'est lui qui est le meurtrier de Claire, que c'est lui qui a porté le trouble dans cette âme céleste, et qui a terni une réputation sans tache; car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas l'écho fidèle de l'opinion publique? Ce monde barbare, odieux et injuste, a déshonoré mon amie; sans égard pour ce qu'elle fut, il la juge à la rigueur sur de trompeuses apparences, mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable de la femme adultère. Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de l'estime publique? Celle qui la respecta toujours, qui la regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle vivre après l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était pas digne de te porter: abreuvée de larmes et d'outrages, va demander au ciel le prix de tes douleurs, et que les anges, empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur semblable.

Ici finissent les lettres de Claire; le reste est un récit écrit de la main d'Elise. Sans doute elle en aura recueilli les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les aura confiés au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant un jour, pût se préserver des passions dont sa déplorable mère avait été la victime.

Il était tard, la nuit commençait à s'étendre sur l'univers; Claire, faible et languissante, s'était fait conduire au bas de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne de son père, et où sa piété consacra un autel à la Divinité. Humblement prosternée sur le dernier degré, le coeur toujours dévoré de l'image de Frédéric, elle implorait la clémence du ciel pour un être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout à coup une marche précipitée l'arrache à ses méditations, elle s'étonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tête, le premier objet qui la frappe c'est Frédéric! Frédéric pâle, éperdu, couvert de sueur et de poussière. A cet aspect, elle croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un mouvement qui lui arrache son erreur. Frédéric la voit et s'arrête, il contemple ce visage charmant qu'il avait laissé naguère brillant de fraîcheur et de jeunesse, il le retrouve flétri, abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le sceau de la mort est déjà empreint dans tous ses traits: il veut parler, et ne peut articuler un mot; la violence de la douleur a suspendu son être. Claire, toujours immobile, les bras étendus vers lui, laisse échapper le nom de Frédéric: à cette voix il retrouve la chaleur et la vie, et saisissant sa main décolorée: "Non, s'écrie-t-il, tu ne l'as pas cru que Frédéric ait cessé de t'aimer. Non, ce blasphème horrible, épouvantable, a été démenti par ton coeur. O ma Claire! en te quittant, en renonçant à toi pour jamais, en supportant la vie pour t'obéir, j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de l'infortune; mais si tu as douté de ma foi, je n'en ai goûté que la moindre partie………. Parle donc, Claire, rassure-moi, romps ce silence mortel qui me glace d'effroi." En disant ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire, le repoussant doucement, se lève, fixe les yeux sur lui, et le parcourant long-temps avec surprise: "O toi, dit-elle, qui me présentes l'image de celui que j'ai tant aimé, toi, l'ombre de ce Frédéric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du céleste séjour pour m'apprendre que ma dernière heure approche? et es-tu l'ange destiné à me guider vers l'éternelle région? — Qu'ai-je entendu? lui répond Frédéric, est-ce toi qui me méconnais? Claire, ton coeur est-il donc changé comme tes traits, et reste-t-il insensible auprès de moi? — Quoi! il se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écrie-t-elle; mon Frédéric existerait encore? On me l'avait dit perdu, l'amitié m'aurait-elle donc trompée? — Oui, interrompit-il avec véhémence, une affreuse trahison me faisait paraître infidèle à tes yeux, et te peignait à moi gaie et paisible; on nous faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous enfonçassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi, Claire, amitié, foi, honneur, tout est faux dans le monde; il n'y a de vrai que l'amour; il n'y a de réel que ce sentiment puissant et indestructible qui m'attache à ton être, et qui dans ce moment même te domine ainsi que moi: ne le combats plus, ô mon âme! livre-toi à ton amant; partage ses transports, et sur les bornes de la vie où nous touchons l'un et l'autre, goûtons, avant de la quitter, cette félicité suprême qui nous attend dans l'éternité." Frédéric dit, et saisissant Claire, il la serre dans ses bras, il la couvre de baisers, il lui prodigue ses brûlantes caresses; l'infortunée, abattue par tant de sensations, palpitante, oppressée, à demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, résiste encore, le repousse et s'écrie: "Malheureux! quand l'éternité va commencer pour moi, veux-tu que je paraisse déshonorée devant le tribunal de Dieu! Frédéric, c'est pour toi que je t'implore, la responsabilité de mon crime retombera sur ta tête. — Eh bien! je l'accepte, interrompit-il d'une voix terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la possession de Claire; qu'elle m'appartienne un instant sur la terre, et que le ciel m'écrase pendant l'éternité!" L'amour a doublé les forces de Frédéric, l'amour et la maladie ont épuisé celles de Claire. Elle n'est plus à elle, elle n'est plus à la vertu; Frédéric est tout, Frédéric l'emporte….. Elle l'a goûté dans toute sa plénitude, cet éclair de délice qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue, cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le sentiment qui l'a créée: son âme, confondue dans celle de son amant, nage dans un torrent de volupté. Il fallait mourir alors: mais Claire était coupable, et la punition l'attendait au réveil. Qu'il fut terrible! quel gouffre il présenta à celle qui vient de rêver le ciel! Elle a violé la foi conjugale! elle a souillé le lit de son époux! la noble Claire n'est plus qu'une infâme adultère! Des années d'une vertu sans tache, des mois de combats et de victoires sont effacés par ce seul instant! elle le voit, et n'a plus de larmes pour son malheur, le sentiment de son crime l'a dénaturée; ce n'est plus cette femme douce et tendre dont l'accent pénétrant maîtrisait l'âme des êtres sensibles, et en créait une aux indifférens; c'est une femme égarée, furieuse, qui ne peut se cacher sa perfidie, et qui ne peut la supporter. Elle s'éloigne de Frédéric avec horreur, et élevant ses mains tremblantes vers le ciel: "Eternelle justice! s'écrie-t-elle, s'il te reste quelque pitié pour la vile créature qui ose t'implorer encore, punis le lâche artisan de mon malheur; qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi par l'ignominie de Claire et les cris de son bienfaiteur! Et toi, homme perfide et cruel, contemple ta victime, mais écoute les derniers cris de son coeur; il te hait, ce coeur, plus encore qu'il ne t'a aimé; ton approche le fait frémir, et ta vue est son plus grand supplice; éloigne-toi, va, ne me souille plus de tes indignes regards." Frédéric, embrasé d'amour et dévoré de remords, veut fléchir son amante: prosterné à ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'écoute rien; le crime a anéanti l'amour, et la voix de Frédéric ne va plus à son coeur. Il fait un mouvement pour se rapprocher d'elle; effrayée, elle s'élance auprès de l'autel divin, et l'entourant de ses bras, elle dit: "Ta main sacrilége osera-t-elle m'atteindre jusqu'ici? Si ton âme basse et rampante n'a pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la terre, respecte au moins le ciel, et que ton impiété ne vienne pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici, ajouta-t-elle dans un transport prophétique, que je jure que cet instant où je te vois est le dernier où mes yeux s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore, je saurai trouver une mort prompte, et que le ciel m'anéantisse à l'instant où tu oserais reparaître devant moi."


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