The Project Gutenberg eBook ofClaire d'Albe

The Project Gutenberg eBook ofClaire d'AlbeThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Claire d'AlbeAuthor: Madame CottinRelease date: October 7, 2008 [eBook #26811]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAIRE D'ALBE ***

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Title: Claire d'AlbeAuthor: Madame CottinRelease date: October 7, 2008 [eBook #26811]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont

Title: Claire d'Albe

Author: Madame Cottin

Author: Madame Cottin

Release date: October 7, 2008 [eBook #26811]Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Credits: Produced by Daniel Fromont

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Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Mme Cottin (Sophie Cottin née Sophie Ristaud 1773-1807),Claire d'Albe(1799), édition de 1824. L'orthographe de l'édition de 1824 a été respectée.]

Opinion surClaire d'Albe:

— opinion de l'auteur anonyme de laNotice historique sur la vie et les écrits de Madame Cottin(1824)

"(…) Ce roman fut publié en 1798; et, malgré que les esprits fussent encore tout agités des inquiétudes révolutionnaires, tout le monde applaudit à la simplicité de l'action, tellement dégagée d'événemens accessoires et de personnages épisodiques, qu'un auteur ordinaire y aurait à peine trouvé le sujet d'une nouvelle. Elle ne s'est attachée à peindre, dans cet ouvrage, que la naissance et les progrès involontaires d'une passion funeste et criminelle dans deux jeunes coeurs qui semblaient nés pour la vertu; mais elle a su tirer d'une combinaison qui paraissait d'abord si peu féconde, un parti qui atteste toute l'étendue de son rare talent à peindre les affections de l'âme. L'action est bien conduite, les situations se lient entre elles sans gêne et sans effort, elles sont habilement graduées; mais la partie essentielle, la partie la plus estimable de l'ouvrage, est le tableau des progrès successifs de cette passion qui s'empare des deux amans, qui les subjugue, et qui finit par les perdre tous les deux: tableau tracé de main de maître, et d'une effrayante vérité. On a prétendu que ce roman avait été écrit en quinze jours. Mais il faut observer que cet ouvrage n'était qu'un cadre dans lequel elle avait fait entrer le développement de scènes, d'idées et de sentimens sur lesquels elle avait beaucoup réfléchi d'avance. les masses principales, les détails même existaient dans sa tête, il ne s'agissait plus que de les adapter à un plan donné. (…)"

— opinion de Mme de Genlis:

"Claire d'Albeest, à tous égards, un mauvais ouvrage, sans intérêt, sans imagination, sans vraisemblance et d'une immoralité révoltante; c'est le premier roman où l'on ait représenté l'amour délirant, furieux et féroce, et une héroïne vertueuse, religieuse, angélique, et se livrant sans mesure et sans pudeur à tous les emportemens d'une amour effréné et criminel. Cet ouvrage est en lettres, et c'est l'héroïne qui écrit; cette manière, qui sauve la difficulté de varier le style suivant les personnages, est la plus aisée, mais par cela même la moins agréable….. La main d'une femme, ce quelque âge qu'elle puisse être, ne peut copier les scènes cyniques de cet amour adultère, telles qu'on a osé les décrire dans ce roman; la fausseté des sentimens peut seule en égaler l'indécence….. Il fut s'arrêter…. Non-seulement une femme, mais un homme qui aurait quelque respect pour le public, n'oserait transcrire la page infâme et dégoûtante qui suit ce discours, dont l'extravagance et l'impiété font toute l'énergie. Cependant l'auteur, dans l'avant-dernière page de cette coupable et misérable production, consultant enfin sa conscience et ses lumières, fait dire à son héroïne expirante ces belles paroles qu'elle adresse à une amie, en lui recommandant sa fille: qu'elle sache que ce qui m'a perdue est d'avoir coloré le vice du charme de la vertu; dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la méconnaît. Mais à quoi servent quelques lignes raisonnables, lorsque, dans le cour de l'ouvrage, on n'a cherché qu'à colorer le vice du charme de la vertu?…. Toutes les règles invariables du roman passionné se trouvent dans celui-ci: incorrection de style, phrases inintelligibles, impropriété d'expressions, fureurs d'amour; un jeune homme vertueux forcené; une femme céleste, s'humiliant, se prosternant dans la poussière aux pieds de son amant; des adultères parlant toujours du ciel, de la vertu, de l'éternité; tous les confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces deux personnages; les passions divinisées, alors même qu'elles font commettre des crimes; et enfin le suicide attribué au héros et comme une grande action!… Voilà ce qui composeClaire d'Albe, premier modèle du genre, qui a produit tant d'autres romans, dans lesquels on a servilement copié toutes ces extravagances. Que dire de ceux qui, n'étant point égarés par leurs propre imagination, c'est-à-dire n'inventant rien, ont eu le double mauvais goût d'admirer de telles choses et de les imiter?"

— opinion duGrand Dictionnaire universel du XIXe siècle[Larousse]:

"(…) Tel est le fond de ce drame intime, dont la couleur sombre est tempérée par une noble et féminine délicatesse, une faiblesse gracieuse et pleine de charme. Claire d'Albe est une soeur de Werther par les sentiments, et, malgré le but moral de l'auteur, il a peint avec tant de vivacité sa passion coupable qu'il y a presque du danger à voir représenter sous des couleurs si séduisantes les égarements de la passion. Mais Mme Cottin a déployé un art infini dans la composition de son roman et a réussi, jusqu'à un certain point, à racheter, par la combinaison des moyens, l'inconvenance inhérente au fond du sujet. Ainsi l'intérêt n'est pas excité par la faute de Claire; on la plaint, mais on la condamne. Subjuguée par degrés et sans s'en apercevoir, elle lutte courageusement contre elle-même, et son plus grand tort est son imprudente confiance en l'inflexibilité de sa vertu. L'imprudence, qui semble le défaut de tous les personnages, est bien moins excusable chez son mari, qui, malgré l'expérience de l'âge, favorise comme à plaisir l'intimité de sa femme et de Frédéric. Une seconde faute, qui diminue de beaucoup l'intérêt pour son caractère, présenté d'abord sous des dehors si généreux, c'est le mensonge auquel il a recours pour arracher du coeur de Claire l'image de Frédéric. Ce procédé de mari de comédie est indigne de M. d'Albe. On pardonne plus aisément à Frédéric son crime commis dans un transport aveugla et si chèrement expié. Ce roman est écrit sous forme de lettres, procédé qui d'ordinaire jette une certaine froideur dans les événements, un récit ne pouvant jamais reproduire l'animation des faits qui se passent sous les yeux. Aussi le meilleur morceau est-il celui de la mort de Claire, à laquelle le lecteur assiste. 'On se sent, dit M. Sainte-Beuve, profondément ému du pathétique de la situation, de l'élévation des sentiments et de la sincérité du repentir de l'infortunée Claire.' On verse des larmes à son lit de mort et on oublie le tableau un peu trop expressif du moment où elle devient coupable. Sa faute est, du reste, naturellement amenée par le jeu des caractères et des événements et par les situations supérieurement développées. Que de scènes attendrissantes, de détails enchanteurs, quelle variété dans le ton et les couleurs, quelle flexibilité de pinceau! C'est le caractère distinctif du style de Mme Cottin: de la chaleur, et surtout de la variété avec une élégance soutenue, qualités qui rendent le lecteur charmé indulgent pour les exagérations de sentiment. (…)"

1824

(…)

Le dégoût, le danger ou l'effroi du monde ayant fait naître en moi le besoin de me retirer dans un monde idéal, déjà j'embrassais un vaste plan qui devait m'y retenir long-temps, lorsqu'une circonstance imprévue m'arrachant à ma solitude et à mes nouveaux amis, me transporta sur les bords de la Seine, aux environs de Rouen, dans une superbe campagne, au milieu d'une société nombreuse.

Ce n'est pas là où je pouvais travailler: je le savais; aussi avais-je laissé derrière moi tous mes essais. Cependant la beauté de l'habitation, le charme puissant des bois et des eaux, éveillèrent mon imagination et remuèrent mon coeur; il ne me fallait qu'un mot pour tracer un nouveau plan: ce mot me fut dit par une personne de la société, et qui a joué elle-même un rôle assez important dans cette histoire. Je lui demandai la permission d'écrire son récit: elle me l'accorda; j'obtins celle de l'imprimer, et je me hâte d'en profiter. Je me hâte, c'est le mot; car ayant écrit tout d'un trait, et en moins de quinze jours, l'ouvrage qu'on va lire, je ne me suis donné ni le temps ni la peine de le retoucher. Je sais bien que, pour le public, le temps ne fait rien à l'affaire: aussi il fera bien de dire du mal de mon ouvrage s'il l'ennuie; mais s'il m'ennuyait encore plus de le corriger, j'ai bien fait de le laisser tel qu'il est.

Quant à moi, je sens si bien tout ce qui lui manque, que je ne m'attends pas que mon âge, ni mon sexe me mettent à l'abri des critiques, et mon amour-propre serait assez mal à son aise s'il n'avait une sorte de pressentiment que l'histoire que je médite le dédommagera peut-être de l'anecdote qui vient de m'échapper.

Non, mon Elise, non, tu ne doutes pas de la peine que j'ai éprouvée en te quittant; tu l'as vue: elle a été telle, que M. d'Albe proposait de me laisser avec toi, et que j'ai été près d'y consentir. Mais alors le charme de notre amitié n'eût-il pas été détruit? aurions-nous pu être contentes d'être ensemble, en ne l'étant pas de nous-mêmes? aurais-tu osé parler de vertu, sans craindre de me faire rougir, et remplir des devoirs qui eussent été un reproche tacite pour celle qui abandonnait son époux et séparait un père de ses enfans? Elise, j'ai dû te quitter, et je ne puis m'en repentir; si c'est un sacrifice, la reconnaissance de M. d'Albe m'en a dédommagée, et les sept années que j'ai passées dans le monde depuis mon mariage ne m'avaient pas obtenu autant de confiance de sa part, que la certitude que je ne te préfère pas à lui. Tu le sais, cousine, depuis mon union avec M. d'Albe, il n'a été jaloux que de mon amitié pour toi; il était donc essentiel de le rassurer sur ce point, et c'est à quoi j'ai parfaitement réussi. Elise, gronde-moi, si tu veux; mais, malgré ton absence, je suis heureuse, oui, je suis heureuse de la satisfaction de M. d'Albe. "Enfin, me disait-il ce matin, j'ai acquis la plus entière sécurité sur votre attachement: il a fallu long-temps, sans doute; mais pouvez-vous vous en étonner, et la disproportion de nos âges ne vous rendra-t-elle pas indulgente là-dessus? Vous êtes belle et aimable: je vous ai vue dans le tourbillon du monde et des plaisirs, recherchée, adulée; trop sage pour qu'on osât vous adresser des voeux, trop simple pour être flattée des hommages, votre esprit n'a point été éveillé à la coquetterie, ni votre coeur à l'intérêt; et, dans tous les momens, j'ai reconnu en vous le desir sincère de glisser dans le monde sans y être aperçue: c'était là votre première épreuve; avec des principes comme les vôtres, ce n'était pas la plus difficile. Mais bientôt je vous réunis à votre amie; je vous donne l'espérance de vivre avec elle. Déjà vos plans sont formés; vous confondez vos enfans, le soin de les élever double dxe charme en vous en occupant ensemble, et c'est du sein de cette jouissance que je vous arrache pour vous mener dans un pays nouveau, dans une terre éloignée; vous voilà seule, à vingt-deux ans, sans autre compagnie que deux enfans en bas âge et un mari de soixante. Eh bien! je vous retrouve la même, toujours tendre, toujours empressée; vous êtes la première à remarquer les agrémens de ce séjour; vous cherchez à jouir de ce que je vous donne, pour me faire oublier ce que je vous ôte; mais le mérite unique, inappréciable de votre complaisance, c'est d'être si naturelle et si abandonnée, que j'ignore moi-même si le lieu que je préfère n'est pas celui qui vous plaît toujours davantage: c'était ma seconde épreuve; après celle-ci il ne m'en reste plus à faire. Peut-être étais-je né soupçonneux, et vous aviez dans vos charmes tout ce qu'il fallait pour accroître cette disposition; mais, heureusement pour tous deux, vous aviez plus encore de vertus que de charmes, et ma confiance est désormais illimitée comme votre mérite. — Mon ami, lui ai-je répondu, vos éloges me pénètrent et me ravissent; ils m'assurent que vous êtes heureux, car le bonheur voit tout en beau. Vous me peignez comme parfaite, et mon coeur jouit de votre illusion, puisque vous m'aimez comme telle; mais, ai-je ajouté, en souriant, ne faites pas à ce que vous nommez ma complaisance tout l'honneur de ma gaieté; vous n'avez pas oublié qu'Elise nous a promis de venir se joindre à nous, puisque nous n'avions pu rester avec elle, et cette espérance n'est pas pour moi le moins beau point de vue de ce séjour-ci." En effet, mon amie, tu ne l'oublieras pas cette promesse si nécessaire à toutes deux; tu profiteras de ton indépendance pour ne pas laisser divisé ce que le ciel créa pour être uni; tu viendras rendre à mon coeur la plus chère portion de lui-même; nous retrouverons ces instans si doux, et dont l'existence fugitive a laissé de si profondes traces dans ma mémoire; nous reprendrons ces éternelles conversations que l'amitié savait rendre si courtes; nous jouirons de ce sentiment unique et cher qui éteint la rivalité et enflamme l'émulation; enfin, l'instant heureux où Claire te reverra, sera celui où il lui sera permis de dire: pour toujours! et puisse le génie tutélaire qui présida à notre naissance et nous fit naître au même moment afin que nous nous aimassions davantage, mettre le sceau à ses bienfaits, en n'envoyant qu'une seule mort pour toutes deux!

J'ai tort, en effet, mon amie, de ne t'avoir rien dit de l'asile qui bientôt doit être le tien, et qui d'ailleurs mérite qu'on le décrive; mais que veux-tu? quand je prends la plume, je ne puis m'occuper que de toi, et peut-être pardonneras-tu un oubli dont mon amitié est la cause.

L'habitation où nous sommes est située à quelques lieues de Tours, au milieu d'un mélange heureux de coteaux et de plaines, dont les uns sont couverts de bois et de vignes, et les autres de moissons dorées et de riantes maisons; la rivière du Cher embrasse le pays de ses replis, et va se jeter dans la Loire; les bords du Cher, couverts de bocages et de prairies, sont rians et champêtres; ceux de la Loire, plus majestueux, s'ombragent de hauts peupliers, de bois épais et de riches guérets: du haut d'un roc pittoresque, qui domine le château, on voit ces deux rivières rouler leurs eaux étincelantes des feux du jour, dans une longueur de sept à huit lieues, et se réunir au pied du château en murmurant; quelques îles verdoyantes s'élèvent de leurs lits; un grand nombre de ruisseaux grossissent leur cours; de tous côtés on découvre une vaste étendue de terre riche de fruits, parée de fleurs, animée par les troupeaux qui paissent dans les pâturages. Le laboureur courbé sur la charrue, les berlines roulant sur le grand chemin, les bateaux glissant sur les fleuves, et les villes, bourgs et villages surmontés de leurs clochers, déploient la plus magnifique vue que l'on puisse imaginer.

Le château est vaste et commode, les bâtimens dépendant de la manufacture que M. d'Albe vient d'établir sont immenses: je m'en suis approprié une aile, afin d'y fonder un hospice de santé où les ouvriers malades et les pauvres paysans des environs puissent trouver un asile; j'y ai attaché un chirurgien et deux gardes-malades; et, quant à la surveillance, je me la suis réservée; car il est peut-être plus nécessaire qu'on ne croit de s'imposer l'obligation d'être tous les jours utile à ses semblables: cela tient en haleine, et même pour faire le bien nous avons besoin souvent d'une force qui nous pousse.

Tu sais que cette vaste propriété appartient depuis long-temps à la famille de M. d'Albe; c'est là que, dans sa jeunesse, il connut mon père et se lia avec lui; c'est là qu'enchantés d'une amitié qui les avait rendus si heureux, ils se jurèrent d'y venir finir leurs jours, et d'y déposer leurs cendres; c'est là enfin, ô mon Elise! qu'est le tombeau du meilleur des pères; sous l'ombre des cyprès et des peupliers repose son urne sacrée; un large ruisseau l'entoure et forme comme une île où les élus seuls ont le droit d'entrer. Combien je me plais à parler de lui avec M. d'Albe! combien nos coeurs s'entendent et se répondent sur un pareil sujet! "Le dernier bienfait de votre père fut de m'unir à vous, me disait mon mari: jugez combien je dois chérir sa mémoire!" Et moi, Elise, en considérant le monde, et les hommes que j'y ai connus, ne dois-je pas aussi bénir mon père de m'avoir choisi un si digne époux?

Adolphe se plaît beaucoup plus ici que chez toi; tout y est nouveau, et le mouvement continuel des ouvriers lui paraît plus gai que le tête-à-tête des deux amies: il ne quitte point son père: celui-ci le gronde et lui obéit; mais qu'importe, quand l'excès de sa complaisance rendrait son fils mutin et volontaire dans son enfance, ne suis-je pas sûre que ses exemples le rendront bienfaisant et juste dans sa jeunesse?

Laure ne jouit point, comme son frère, de tout ce qui l'entoure: elle ne distingue que sa mère, et encore veut-on lui disputer cet éclair d'intelligence; M. d'Albe m'assure qu'aussitôt qu'elle a tété, elle ne me connaît pas plus que sa bonne, et je n'ai pas voulu encore en faire l'expérience, de peur de trouver qu'il n'eût raison.

M. d'Albe part demain; il va au-devant d'un jeune parent qui arrive du Dauphiné: uni à sa mère par les liens du sang, il lui jura, à son lit de mort, de servir de guide et de père à son fils, et tu sais si mon mari sait tenir ses sermens; d'ailleurs il compte le mettre à la tête de sa manufacture, et se soulager ainsi d'une surveillance trop fatigante pour son âge; sans ce motif je ne sais si je verrais avec plaisir l'arrivée de Frédéric; dans le monde: un convive de plus n'est pas même une différence; dans la solitude, c'est un événement.

Adieu, mon Elise; il règne ici un air de prospérité, de mouvement et de joie, qui te fera plaisir; et pour moi, je crois bien qu'il ne me manque que toi pour y être heureuse.

Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuyée; je trouve assez d'occupation auprès de mes enfans, et de plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mon temps: d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son cousin à Lyon, sera de retour ici avant dix jours; et puis, comment me croire seule quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau charme? Déjà le premier né de la nature s'avance, déjà j'éprouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers mon coeur, qui bat plus violemment à l'approche du printemps: à cette sorte de création nouvelle, tout s'éveille et s'anime; le desir naît, parcourt l'univers et effleure tous les êtres de son aile légère: tous sont atteints et le suivent; il leur ouvre la route du plaisir: tous, enchantés, s'y précipitent; l'homme seul attend encore, et, différent sur ce point des êtres vivans, il ne sait marcher dans cette route que guidé par l'amour. Dans ce temple de l'union des êtres, où les nombreux enfans de la nature se réunissent, desirer et jouir étant tout ce qu'ils veulent, ils s'arrêtent et sacrifient sans choix sur l'autel du plaisir; mais l'homme dédaigne ces biens faciles entre le desir qui l'appelle, et la jouissance qui l'excite; il languit fièrement s'il ne pénètre au sanctuaire: c'est là seulement qu'est le bonheur, et l'amour seul peut y conduire… O mon Elise! je ne te tromperai pas, et tu m'as devinée; oui, il est des momens où ces images me font faire des retours sur moi-même, et où je soupçonne que mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu l'être: ce sentiment, qu'on dit être le plus délicieux de tous, et dont le germe était peut-être dans mon coeur, ne s'y développera jamais, et y mourra vierge. Sans doute, dans ma position, m'y livrer serait un crime, y penser est même un tort; mais crois-moi, Elise, il est rare, très-rare, que je m'appuie d'une manière déterminée sur ce sujet; la plupart du temps je n'ai, à cet égard, que des idées vagues et générales, et auxquelles je ne m'abandonne jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles reviennent plus fréquemment à la campagne; au contraire, c'est là que les occupations aimables et les soins utiles donnent plus de moyens d'échapper à soi-même. Elise, le monde m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise, mes yeux sont fatigués de ces êtres nuls qui s'entre-choquent dans leur petite sphère pour se dépasser d'une ligne: qui a vu un homme n'a plus rien de nouveau à voir, c'est toujours le même cercle d'idées, de sensations et de phrases, et le plus aimable de tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah! laisse-moi sous mes ombrages; c'est là qu'en rêvant un mieux idéal, je trouve le bonheur que le ciel m'a refusé. Ne pense pas pourtant que je me plaigne de mon sort. Elise, je serais bien coupable: mon mari n'est-il pas le meilleur des hommes? Il me chérit, je le révère, je donnerais mes jours pour lui; d'ailleurs n'est-il pas le père d'Adolphe, de Laura? Que de droits à ma tendresse! Si tu savais comme il se plaît ici, tu conviendrais que ce seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se félicite d'y être et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux, dit-il, il serait heureux par sa Claire; mais ici il l'est par tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite de ses ouvriers, sont des occupations selon ses goûts; c'est un moyen d'ailleurs de faire prospérer son village; par là il excite les paresseux et fait vivre les pauvres; les femmes, les enfans, tout travaille: les malheureux se rattachent à lui; il est comme le centre et la cause de tout le bien qui se fait à dix lieues à la ronde, et cette vue le rajeunit. Ah! mon amie, eussé-je autant d'attrait pour le monde qu'il m'inspire d'aversion, je resterais encore ici; car une femme qui aime son mari, compte les jours où elle a du plaisir comme des jours ordinaires, et ceux où elle lui en fait, comme des jours de fête.

J'ai passé bien des jours sans t'écrire, mon amie, et au moment où j'allais prendre la plume, voilà M. d'Albe qui arrive avec son parent. Il l'a rencontré bien en deçà de Lyon; c'est pourquoi leur retour a été plus prompt que je ne comptais. Je n'ai fait qu'embrasser mon mari, et entrevoir Frédéric. Il m'a paru bien, très-bien. Son maintien est noble, sa physionomie ouverte; il est timide, et non pas embarrassé. J'ai mis dans mon accueil toute l'affabilité possible, autant pour l'encourager que pour plaire à mon mari. Mais j'entends celui-ci qui m'appelle, et je me hâte de l'aller rejoindre, afin qu'il ne me reproche pas que, même au moment de son arrivée, ma première idée soit pour toi. Adieu, chère amie.

Combien j'aime mon mari, Elise! combien je suis touchée du plaisir qu'il trouve à faire le bien! Toute son ambition est d'entreprendre des actions louables, comme son bonheur est d'y réussir. Il aime tendrement Frédéric, parce qu'il voit en lui un heureux à faire. Ce jeune homme, il est vrai, est bien intéressant. Il a toujours habité les Cévennes, et le séjour des montagnes a donné autant de souplesse et d'agilité à son corps, que d'originalité à son esprit et de candeur à son caractère. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes à une porte, et qu'il soit pressé, il passe le premier. A table, s'il a faim, il prend ce qu'il desire, sans attendre qu'on lui en offre. Il interroge librement sur tout ce qu'il veut savoir, et ses questions seraient même souvent indiscrètes, s'il n'était pas clair qu'il ne les fait que parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi, j'aime ce caractère neuf qui se montre sans voile et sans détour; cette franchise crue qui fait manquer de politesse, et jamais de complaisance, parce que le plaisir d'autrui est un besoin pour lui. En voyant un desir si vrai d'obliger tout ce qui l'entoure, une reconnaissance si vive pour mon mari, je souris de ses naïvetés, et je m'attendris sur son bon coeur. Je n'ai point encore vu une physionomie plus expressive; ses moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis sûre qu'il en est encore à savoir qu'on peut mentir. Pauvre jeune homme! si on le jetait ainsi dans le monde, à dix-neuf ans, sans guide, sans ami, avec cette disposition à tout croire et ce besoin de tout dire, que deviendrait-il? Mon mari lui servira sans doute de soutien; mais sais-tu que M. d'Albe exige presque que je lui en serve aussi? "Je suis un peu brusque, me disait-il ce matin, et la bonté de mon coeur ne rassure pas toujours sur la rudesse de mes manières. Frédéric aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux à les donner; et puis votre âge vous y autorise: trois ans de plus entre vous font beaucoup. D'ailleurs vous êtes mère de famille, et ce titre inspire le respect." J'ai promis à mon mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voilà érigée en grave précepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu pas tout émerveillée de ma nouvelle dignité? Mais, pour revenir aux choses plus à ma portée, je te dirai que ma fille a commencé hier à marcher. Elle s'est tenue seule pendant quelques minutes. J'étais fière de ses mouvemens: il me semblait que c'était moi qui les avais créés. Pour Adolphe, il est toujours avec les ouvriers. Il examine les mécaniques, n'est content que lorsqu'il les comprend, les imite quelquefois, et les brise plus souvent, saute au cou de son père quand celui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en faisant enrager tout le monde. Il plaît beaucoup à Frédéric, mais ma fille n'a pas tant de bonheur: je lui demandais s'il ne la trouvait pas charmante, s'il n'avait pas de plaisir à baiser sa peau douce et fraîche. "Non, m'a-t-il répondu naïvement, elle est laide, et elle sent le lait aigre."

Adieu, mon Elise, je me fie à ton amitié pour rapprocher ces jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'état d'une veuve qui a le bien de ses enfans à conserver, demande beaucoup de sacrifices; mais, si le plaisir d'être ensemble est un aiguillon pour ton indolence, il doit nécessairement accélérer tes affaires. Mon ange, M. d'Albe me disait ce matin que si l'établissement de sa manufacture et l'instruction de Frédéric ne nécessitaient pas impérieusement sa présence, il quitterait femme et enfans pendant trois mois, pour aller expédier tes affaires, et te ramener ici trois mois plus tôt. Excellent homme! il ne voit de bonheur que dans celui qu'il donne aux autres, et je sens que son exemple me rend meilleure. Adieu, cousine.

Ce matin, comme nous déjeûnions, Frédéric est accouru tout essoufflé. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant tout-à-coup un air grave, il a prié mon mari de vouloir bien, dès aujourd'hui, lui donner les premières instructions relatives à l'emploi qu'il lui destine dans sa manufacture. Ce passage subit de l'enfance à la raison m'a paru si plaisant, que je me suis mise à rire immodérément. Frédéric m'a regardée avec surprise. "Ma cousine, m'a-t-il dit, si j'ai tort, reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. — Frédéric a raison, a repris mon mari; vous êtes trop bonne pour être moqueuse, Claire; mais vos ris inattendus, qui contrastent avec votre caractère habituel, vous en donnent souvent l'air. C'est là votre seul défaut; et ce défaut est grave, parce qu'il fait autant de mal aux autres que s'ils étaient réellement les objets de votre raillerie." Ce reproche m'a touchée. J'ai tendrement embrassé mon mari, en l'assurant qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui l'afflige. Il m'a serrée dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux de Frédéric: cela m'a émue. Je lui ai tendu la main en lui demandant pardon; il l'a saisie avec vivacité, il l'a baisée, j'ai senti ses pleurs…. En vérité, Elise, ce n'était pas là un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri. "Pauvre enfant, m'a-t-il dit, comment se défendre de l'aimer, si naïf et si caressant! Allons, ma Claire, pour cimenter votre paix, menez-le promener vers ces forêts qui dominent la Loire. Il retrouvera là un site de son pays. D'ailleurs il faut bien qu'il connaisse le séjour qu'il doit habiter. Pour aujourd'hui j'ai des lettres à écrire. Nous travaillerons demain, jeune homme."

Je suis partie avec mes enfans. Frédéric portait ma fille, quoiqu'elle sentît le lait aigre. Arrivés dans la forêt, nous avons causé. Causé n'est pas le mot, car il a parlé seul. Le lieu qu'il voyait, en lui rappelant sa patrie, lui a inspiré une sorte d'enthousiasme. J'ai été surprise que les grandes idées lui fussent aussi familières, et de l'éloquence avec laquelle il les exprimait. Il semblait s'élever avec elles. Je n'avais point vu encore autant de feu dans son regard. Ensuite, revenant à d'autres sujets, j'ai reconnu qu'il avait une instruction solide, et une aptitude singulière à toutes les sciences. Je crains que l'état qu'on lui destine ne lui plaise ni ne lui convienne. Une chose purement mécanique, une surveillance exacte, des calculs arides, doivent nécessairement lui devenir insupportables ou éteindre son imagination, et cela serait bien dommage. Je crois, Elise, que je m'accoutumerai à la société de Frédéric. C'est un caractère neuf, qui n'a point été émoussé encore par le frottement des usages. Aussi présente-t-il toute la piquante originalité de la nature. On y retrouve ces touches larges et vigoureuses dont l'homme dut être formé en sortant des mains de la Divinité; on y pressent ces nobles et grandes passions qui peuvent égarer sans doute, mais qui, seules, élèvent à la gloire et à la vertu. Loin de lui ces petits caractères sans vie et sans couleur, qui ne savent agir et penser que comme les autres, dont les yeux délicats sont blessés par un contraste, et qui, dans la petite sphère où ils se remuent, ne sont pas même capables d'une grande faute.

J'aurais été bien surprise si l'éloge très-mérité que j'ai fait de Frédéric ne m'eût attiré le reproche d'enthousiaste de la part de ma très-judicieuse amie; car je ne puis dire les choses telles que je les vois, ni les exprimer comme je les sens, que sa censure ne vienne aussitôt mettre le véto sur mes jugemens. Il se peut, mon Elise, que je n'aie vu encore que le côté favorable du caractère de Frédéric; et, pour ne lui avoir pas trouvé de défauts, je ne prétends pas affirmer qu'il en soit exempt; mais je veux, par récit suivant, te prouver qu'il n'y a du moins aucun intérêt personnel dans ma manière de le juger.

Hier, nous nous promenions ensemble assez loin de la maison. Tout à coup Adolphe lui demande étourdiment: "Mon cousin, qui aimes-tu mieux, mon papa ou maman?" Je t'assure que c'est sans hésiter qu'il a donné la préférence à mon mari. Adolphe a voulu en savoir la raison. "Ta maman est beaucoup plus aimable, a-t-il répondu; mais je crois ton papa meilleur, et, à mes yeux, un simple mouvement de bonté l'emporte sur toutes les grâces de l'esprit. — Eh bien! mon cousin, tu dis comme maman: elle ne m'embrasse qu'une fois quand j'ai bien étudié, et me caresse long-temps quand j'ai fait plaisir à quelqu'un, parce qu'elle dit que je ressemblerai à mon papa…." Frédéric m'a regardée d'un air que je ne saurais trop définir, puis, mettant la main sur son coeur: "C'est singulier, a-t-il dit à part soi, cela m'a porté là." Alors, sans ajouter un mot, ni me faire une excuse, il m'a quittée, et s'en est allé tout seul à la maison. A dîner, je l'ai plaisanté sur son peu de civilité, et j'ai prié M. d'Albe de le gronder de me laisser ainsi seule sur les grands chemins. "Auriez-vous eu peur? a interrompu Frédéric: il fallait me le dire, je serais resté; mais je croyais que vous aviez l'habitude de vous promener seule. — Il est vrai, ai-je répondu; mais votre procédé doit me faire croire que je vous ennuie, et voilà ce qu'il ne fallait pas me laisser voir. -Vous auriez tort de le penser; j'éprouvais, au contraire, en vous écoutant, une sensation agréable, mais qui me faisait mal; c'est pourquoi je vous ai quittée." M. d'Albe a souri. "Vous aimez donc beaucoup ma femme, Frédéric? lui a-t-il dit. — Beaucoup? non. — La quitteriez-vous sans regret? — Elle me plaît: mais je crois qu'au bout de peu de jours je n'y penserais plus. — Et moi, mon ami? — Vous! s'est-il écrié en se levant, et courant se jeter dans ses bras, je ne m'en consolerais jamais. — C'est bien, c'est bien, mon Frédéric, lui a dit M. d'Albe tout ému; mais je veux pourtant qu'on aime ma Claire comme moi-même. - Non, mon père, a repris l'autre en me regardant, je ne le pourrais pas."

Tu vois, Elise, que je suis un objet très-secondaire dans les affections de Frédéric. Cela doit être: je ne lui pardonnerais pas d'aimer un autre à l'égal de son bienfaiteur. Je crains de t'ennuyer en te parlant sans cesse de ce jeune homme. Cependant il me semble que c'est un sujet aussi neuf qu'intéressant. Je l'étudie avec cette curiosité qu'on porte à tout ce qui sort des mains de la nature. Sa conversation n'est point brillante d'un esprit d'emprunt; elle est riche de son propre fonds. Elle a surtout le mérite, inconnu de nos jours, de sortir de ses lèvres telle que la pensée la conçoit. La vérité n'est pas au fond du puits, mon Elise: elle est dans le coeur de Frédéric.

Cette après-midi nous étions seuls, je tenais ma fille sur mes genoux, et je cherchais à lui faire répéter mon nom. Ce titre de mère m'a rappelé ce qui s'était dit la veille, et j'ai demandé à Frédéric pourquoi il donnait le nom de père à M. d'Albe. "Parce que j'ai perdu le mien, a-t-il répondu, et que sa bonté m'en tient lieu. — Mais votre mère est morte aussi, il faut que je devienne la vôtre. — Vous? Oh! non. — Pourquoi donc? — Je me souviens de ma mère, et ce que je sentais pour elle ne ressemblait en rien à ce que vous m'inspirez. — Vous l'aimiez bien davantage? — Je l'aimais tout autrement; j'étais parfaitement libre avec elle: au lieu que votre regard m'embarrasse quelquefois. Je l'embrassais sans cesse…. - Vous ne m'embrasseriez donc pas? — Non: vous êtes beaucoup trop jolie. — Est-ce une raison? — C'est au moins une différence. J'embrassais ma mère sans penser à sa figure; mais auprès de vous je ne verrais que cela." Peut-être me blâmeras-tu, Elise, de badiner ainsi avec lui; mais je ne puis m'en empêcher: sa conversation me divertit, et m'inspire une gaieté qui ne m'est pas naturelle; d'ailleurs mes plaisanteries amusent M. d'Albe, et souvent il les excite. Cependant, ne crois pas pour cela que j'aie mis de côté mes fonctions moralistes; je donne souvent des avis à Frédéric, qu'il écoute avec docilité et dont il profite; et je sens qu'outre le plaisir qu'éprouve M. d'Albe à me voir occupée de son élève, j'en trouverai moi-même un bien réel à éclairer son esprit sans nuire à son naturel, et à le guider dans le monde en lui conservant sa franchise.

Non, mon Elise, je n'irai point passer l'hiver à Paris. Si tu y étais, peut-être aurais-je hésité, et j'aurais eu tort; car mon mari, tout entier aux soins de son établissement, ferait un bien grand sacrifice en s'en éloignant. Frédéric nous sera d'une grande ressource pour les longues soirées; il a une très-jolie voix, il ne manque que de méthode. Je fais venir plusieurs partitions italiennes. Quel dommage que tu ne sois pas ici! Avec trois voix il n'y a guère de morceaux qu'on ne puisse exécuter, et nous aurions mis notre bon vieux ami dans l'Elysée.

Cela t'amuse donc beaucoup que je te parle de Frédéric? et par une espèce de contradiction je n'ai presque rien à t'en dire aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu'aux heures des repas; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il à causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu'avant son arrivée, parce que M. d'Albe, se plaisant beaucoup avec lui, sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers jours cela m'a attristée. Pour être avec eux, j'avais rompu le cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le reprendre; il me semblait toujours que j'attendais quelqu'un, et l'habitude de la société désenchantait jusqu'à mes promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon amie; il suffit de s'accoutumer à une chose, pour qu'elle nous devienne nécessaire; et par cela seul que nous l'avons eue hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu'il y a dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort de nos penchans; et s'il y a si peu d'hommes vertueux, c'est moins par indifférence pour la vertu que parce qu'elle tend toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme elle sait récompenser ceux dont le courage s'élève jusqu'à elle! si les premiers instans sont rudes, comme la suite dédommage des sacrifices qu'on lui fait! Plus on l'exerce, plus elle devient chère: c'est comme deux amis qui s'aiment mieux à mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi un art de la rendre facile, et ce n'est pas à Paris qu'il se trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu'il est difficile d'apercevoir la misère qui gémit dans les greniers! Si la bienfaisance nous soulève de nos fauteuils, combien d'obstacles nous y replongent! Au milieu de cette foule de malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment distinguer le fourbe de l'infortuné? On commence par se fier à la physionomie; mais bientôt revenu de cet indice trompeur, pour avoir été dupe de fausses larmes, on finit par ne plus croire aux vraies. Que de démarches, de perquisitions, ne faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais malheureux! En voyant leur nombre infini, combien l'âme est tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu'une si faible partie! et malgré le bien qu'on a fait, l'image de celui qu'on n'a pu faire vient troubler notre satisfaction. Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus près de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne pouvoir tout faire: si le but est moins grand, du moins laisse-t-il l'espoir de l'atteindre. Ah! si chacun se chargeait ainsi d'embellir son petit horizon, la misère disparaîtrait de dessus la terre, l'inégalité des fortunes s'éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité serait le noeud céleste qui unirait tous les hommes ensemble!

Tu connais le goût de M. d'Albe pour les nouvelles politiques. Frédéric le partage. Un sujet qui embrasse le bonheur des nations entières lui paraît le plus intéressant de tous: aussi chaque soir, quand les gazettes et les journaux arrivent, M. d'Albe se hâte d'appeler son ami pour les lire et les discuter avec lui. Comme cette occupation dure toujours près d'une heure, je profite assez souvent de ce moment pour me retirer dans ma chambre, soit pour écrire ou pour être avec mes enfans. Durant les premiers jours, Frédéric me demandait où j'allais, et voulait que je fusse présente à la lecture. A la fin, voyant qu'elle était toujours pour moi le signal de ma retraite, il m'a grondée de mon indifférence sur les nouvelles publiques, et a prétendu que c'était un tort. Je lui ai répondu que je ne donnais ce nom qu'aux choses d'où il résultait quelque mal pour les autres; qu'ainsi je ne pouvais pas me reprocher comme tel le peu d'intérêt que je prenais aux événemens politiques. "Moi, faible atome perdu dans la foule des êtres qui habitent cette vaste contrée, ai-je ajouté, que peut-il résulter du plus ou moins de vivacité que je mettrai à ce qui la regarde? Frédéric, le bien qu'une femme peut faire à son pays n'est pas de s'occuper de ce qui s'y passe, ni de donner son avis sur ce qu'on y fait, mais d'y exercer le plus de vertus qu'elle peut. — Claire a raison, a interrompu M. d'Albe; une femme, en se consacrant à l'éducation de ses enfans et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui l'entoure l'exemple des bonnes moeurs et du travail, remplit la tâche que la patrie lui impose: que chacune se contente de faire ainsi le bien en détail, et de cette multitude de bonnes choses naîtra un bel ensemble. C'est aux hommes qu'appartiennent les grandes et vastes conceptions; c'est à eux à créer le gouvernement et les lois: c'est aux femmes à leur en faciliter l'exécution, en se bornant strictement aux soins qui sont de leur ressort. Leur tâche est facile; car, quel que soit l'ordre des choses, pourvu qu'il soit basé sur la vertu et la justice, elles sont sûres de concourir à sa durée, en ne sortant jamais du cercle que la nature a tracé autour d'elles; car, pour qu'un tout marche bien, il faut que chaque partie reste à sa place."

Elise, je recueille bien le fruit d'avoir rempli mon devoir en accompagnant M. d'Albe ici. Je m'y sens plus heureuse que je ne l'ai jamais été; je n'éprouve plus ces momens de tristesse et de dégoût dont tu t'inquiétais quelquefois. Sans doute c'était le monde qui m'inspirait cet ennui profond, dont la vue de la nature m'a guérie. Mon amie, rien ne peut me convenir davantage que la vie de la campagne, au milieu d'une nombreuse famille. Outre l'air de ressemblance avec les moeurs antiques et patriarcales, que je compte bien pour quelque chose, c'est là seulement qu'on peut retrouver cette bienveillance douce et universelle que tu m'accusais de ne point avoir, et dont les nombreuses réunions d'hommes ont dû nécessairement faire perdre l'usage. Quand on n'a avec ses semblables que des relations utiles, telles que le bien qu'on peut leur faire, et les services qu'ils peuvent nous rendre, une figure étrangère annonce toujours un plaisir, et le coeur s'ouvre pour la recevoir; mais lorsque, dans la société, on se voit entouré d'une foule d'oisifs qui viennent nous accabler de leur inutilité, qui, loin d'apprendre à bien employer le temps, forcent à en faire un mauvais usage, il faut, si on ne leur ressemble pas, être avec eux ou froide ou fausse: et c'est ainsi que la bienveillance s'éteint dans le grand monde, comme l'hospitalité dans les grandes villes.

Ce matin on est venu m'éveiller, avant cinq heures, pour aller voir la bonne mère Françoise, qui avait une attaque d'apoplexie. J'ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de la maison, et nous avons été ensemble porter des secours à cette pauvre femme. Peu à peu les symptômes sont devenus moins alarmans, elle a repris connaissance; et son premier mouvement, en me voyant auprès de son lit, a été de remercier le ciel de lui avoir rendu une vie à laquelle sa bonne maîtresse s'intéressait. Nous avons vu qu'une des causes de son accident venait d'avoir négligé la plaie de sa jambe; et comme le chirurgien la blessait en y touchant, j'ai voulu la nettoyer moi-même. Pendant que j'en étais occupée, j'ai entendu une exclamation; et, levant la tête, j'ai vu Frédéric… Frédéric en extase: il revenait de la promenade, et voyant du monde devant la chaumière, il y était entré. Depuis un moment il était là; il contemplait, non plus sa cousine, m'a-t-il dit, non plus une femme belle autant qu'aimable, mais un ange! — J'ai rougi, et de ce qu'il m'a dit, et du ton qu'il y a mis, et peut-être aussi du désordre de ma toilette; car, dans mon empressement à me rendre chez Françoise, je n'avais eu que le temps de passer un jupon et de jeter un châle sur mes épaules; mes cheveux étaient épars, mon cou et mes bras nus. J'ai prié Frédéric de se retirer; il a obéi, et je ne l'ai pas revu de toute la matinée. Une heure avant le dîner, comme j'attendais du monde, je suis descendue très-parée, parce que je sais que cela plaît à M. d'Albe; aussi m'a-t-il trouvée très à son gré; et, s'adressant à Frédéric: "N'est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien à ma femme, et qu'elle est charmante avec? — Elle n'est que jolie, a répondu celui-ci, je l'ai vue céleste ce matin." M. d'Albe a demandé l'explication de ces mots: Frédéric l'a donnée avec feu et enthousiasme. "Mon jeune ami, lui a dit mon mari, quand vous connaîtrez mieux ma Claire, vous parlerez plus simplement de ce qu'elle a fait aujourd'hui: s'étonne-t-on de ce qu'on voit tous les jours? Frédéric, contemplez bien cette femme: parée de tous les charmes de la beauté, dans tout l'éclat de la jeunesse, elle s'est retirée à la campagne, seule avec un mari qui pourrait être son aïeul, occupée de ses enfans, ne songeant qu'à les rendre heureux par sa douceur et sa tendresse, et répandant sur tout un village son active bienfaisance: voilà quelle est ma compagne! qu'elle soit votre amie, mon fils: parlez-lui avec confiance; recueillez dans son âme de quoi perfectionner la vôtre; elle n'aime pas la vertu mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable." Pendant ce discours, Frédéric était tombé dans une profonde rêverie. Mon mari ayant été appelé par un ouvrier, je suis restée seule avec Frédéric; je me suis approchée de lui: "A quoi pensez-vous donc? lui ai-je demandé." Il a tressailli, et prenant mes deux mains en me regardant fixement, il a dit: "Dans les premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitôt que l'idée du bonheur eut fait palpiter mon sein, je me créai l'image d'une femme telle qu'il la fallait à mon coeur. Cette chimère enchanteresse m'accompagnait partout; je n'en trouvais le modèle nulle part, mais je viens de la reconnaître dans celle que votre mari a peinte; il n'y manque qu'un trait: celle dont je me forgeais l'idée ne pouvait être heureuse qu'avec moi. - Que dites-vous, Frédéric? me suis-je écriée vivement. — Je vous raconte mon erreur, a-t-il répondu avec tranquillité; j'avais cru jusqu'à présent qu'il ne pouvait y avoir qu'une femme comme vous; sans doute je me suis trompé, car j'ai besoin d'en trouver une qui vous ressemble." Tu vois, Elise, que la fin de son discours a dû éloigner tout-à-fait les idées que le commencement avait pu faire naître. Puissé-je, ô mon amie! lui aider à découvrir celle qu'il attend! celle qu'il desire! elle sera heureuse, bien heureuse; car Frédéric saura aimer.

Il faut donc m'y résigner, chère amie; encore six mois d'absence! six mois éloignée de toi! Que de temps perdu pour le bonheur! Le bonheur, cet être si fugitif que plusieurs le croient chimérique, n'existe que par la réunion de tous les sentimens auxquels le coeur est accessible, et par la présence de ceux qui en sont les objets; un vide l'empêche de naître, l'absence d'un ami le détruit. Aussi ne suis-je point heureuse, Elise, car tu es loin de moi, et jamais mon coeur n'eut plus besoin de t'aimer et de jouir de ta tendresse. Je sais que si l'amitié t'appelle, le devoir te retient, et je t'estime trop pour t'attendre; mais combien mes voeux aspirent à ce moment qui, les accordant ensemble, te ramènera dans mes bras! Il me serait si doux de pleurer avec toi; cela soulagerait mon coeur d'un poids qui l'oppresse, et que je ne puis définir. Adieu.

Tu me demandes si j'aurais été bien aise que mon mari eût été témoin de ma dernière conversation avec Frédéric? Assurément, Elise, elle n'avait rien qui pût lui faire de la peine: cela est si vrai, que je la lui ai racontée d'un bout à l'autre. Peut-être bien ne lui ai-je pas rendu tout-à-fait l'accent de Frédéric: mais qui le pourrait? M. d'Albe a mis à ce récit plus d'indifférence que moi-même; il n'y a vu que le signe d'une tête exaltée: et, a-t-il ajouté, c'est le partage de la jeunesse. "Mon ami, lui ai-je répondu, je crois que Frédéric joint à une imagination ardente un coeur infiniment tendre. La contemplation de la nature, la solitude de ce séjour, doivent nourrir ses dispositions, et dès lors il serait peut-être nécessaire de les fixer. Puisque vous vous intéressez à son bonheur, ne pensez-vous pas qu'il serait à propos que j'invitasse alternativement de jeunes personnes à venir passer quelque temps avec moi? Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra les connaître, et choisir celle qui peut lui convenir. — Bonne Claire! a repris mon mari, toujours occupée des autres, même à vos propres dépens! car je suis sûr, d'après vos goûts et l'âge de vos enfans, que la société des jeunes personnes ne doit point avoir d'attraits pour vous: mais n'importe, ma bonne amie, je vous connais trop pour vous ôter le plaisir de faire du bien à mon élève; je crois d'ailleurs vos observations à son égard très-vraies, et vos projets très-bien conçus. Voyons: qui inviterez-vous? "J'ai nommé Adèle de Raincy: elle a seize ans, elle est belle, remplie de talens; je la demanderai pour un mois……." Je pense, mon Elise, que ce plan, ainsi que ma confiance en M. d'Albe, répondent aux craintes bizarres que tu laisses percer dans ta lettre. Ne me demande donc plus s'il est bien prudent, à mon âge, de m'ensevelir à la campagne aveccet aimable, cet intéressant jeune homme:ce serait outrager ton amie que d'en douter; ce serait l'avilir que d'exiger d'elle des précautions contre un semblable danger. Où il y a un crime, Elise, il ne peut y avoir de danger pour moi, et il est des craintes que l'amitié doit rougir de concevoir. Elise, Frédéric est l'enfant adoptif de mon mari; je suis la femme de son bienfaiteur: ce sont de ces choses que la vertu grave en lettres de feu dans les âmes élevées, et qu'elles n'oublient jamais. Adieu.

Il se peut, mon aimable amie, que j'aie appuyé trop vivement sur l'espèce de soupçon que tu m'as laissé entrevoir: mais que veux-tu? il m'avait révoltée, et je n'adopte pas davantage l'explication que tu lui donnes. Tu ne craignais que pour mon repos, et non pour ma conduite, dis-tu? Eh bien! Elise, tu as tort; il n'y a d'honnêteté que dans un coeur pur, et on doit tout attendre de celle qui est capable d'un sentiment criminel. Mais laissons cela; aussi bien j'ai honte de traiter si long-temps un pareil sujet: et, pour te prouver que je ne redoute point tes observations, je vais te parler de Frédéric, et te citer un trait qui, par rapport à lui, serait fait pour appuyer tes remarques, si tu l'estimais assez peu pour y persister.

En sortant de table j'ai suivi mon mari dans l'atelier, parce qu'il voulait me montrer un modèle de mécanique qu'il a imaginé, et qu'il doit faire exécuter en grand. Je n'en avais pas encore vu tous les détails, lorsqu'il a été détourné par un ouvrier. Pendant qu'il lui parlait, un vieux bon-homme qui portait un outil à la main, passe près de moi, et casse par mégarde une partie du modèle. Frédéric, qui prévoit la colère de mon mari, s'élance prompt comme l'éclair, arrache l'outil des mains du vieillard, et par ce mouvement paraît être le coupable. M. d'Albe se retourne au bruit; et, voyant son modèle brisé, il accourt avec emportement, et fait tomber sur Frédéric tout le poids de sa colère. Celui-ci, trop vrai pour se justifier d'une faute qu'il n'a pas faite, trop bon pour en accuser un autre, gardait le silence, et ne souffrait que de la peine de son bienfaiteur. Attendrie jusqu'aux larmes, je me suis approchée de mon mari. "Mon ami, lui ai-je dit, combien vous affligez ce pauvre Frédéric! On peut acheter un autre modèle, mais non un moment de peine causé à ce qu'on aime." En disant ces mots, j'ai vu les yeux de Frédéric attachés sur moi avec une expression si tendre, que je n'ai pu continuer. Les larmes m'ont gagnée. A ce même moment, le vieillard est venu se jeter aux pieds de M. d'Albe. "Mon bon maître, lui a-t-il dit, grondez-moi; le cher M. Frédéric n'est pas coupable, c'est pour me sauver de votre colère qu'il s'est jeté devant moi quand j'ai eu cassé votre machine". Ces mots ont apaisé M. d'Albe: il a relevé le vieillard avec bonté, et, prenant mon bras et celui de Frédéric, il nous a conduits dans le jardin. Après un moment de silence il a serré la main de Frédéric, en lui disant: "Mon jeune ami, ce serait vous affliger que vous faire des excuses sur ma violence; ainsi je n'en parlerai point. Sachez du moins, a-t-il ajouté, en me montrant, que c'est à la douceur de cet ange que je dois de n'en plus avoir que de rares et de courts accès. Quand j'ai épousé Claire, j'étais sujet à des emportemens terribles, qui éloignaient de moi mes serviteurs et mes amis; elle, sans les braver ni les craindre, a toujours su les tempérer. Au plus haut période de ma colère, elle savait me calmer d'un mot, m'attendrir d'un regard, et me faire rougir de mes torts sans me les reprocher jamais. Peu à peu l'influence de sa douceur s'est étendue jusqu'à moi, et ce n'est plus que rarement que je lui donne sujet de me moins aimer: n'est-ce pas, ma Claire?" Je me suis jetée dans les bras de cet excellent homme, j'ai couvert son visage de mes pleurs; il a continué en s'adressant toujours à Frédéric: "Mon ami, je crois être ce qu'on appelle un bourru bienfaisant; ces sortes de caractères paraissent meilleurs que les autres, en ce que le passage de la rudesse à la bonté rehausse l'éclat de celle-ci; mais, parce qu'elle frappe moins quand elle est égale et permanente, est-ce une raison pour la moins estimer? Voilà pourtant comment on est injuste dans le monde, et pourquoi on a cru quelquefois que mon coeur était meilleur encore que celui de Claire. — Je crois avoir partagé cette injustice, lui a répondu Frédéric; mais j'en suis bien revenu, et votre femme me paraît ce qu'il y a de plus parfait au monde. — Mon fils! s'est écrié M. d'Albe, puissé-je vous en voir un jour une pareille, former moi-même de si doux noeuds, et couler ma vie entre des amis qui me la rendent si chère! Ne nous quittez jamais, Frédéric! votre société est devenue un besoin pour moi. — Je le jure, ô mon père! a répondu le jeune homme avec véhémence, et en mettant un genou en terre; je le jure à la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un mensonge, et au nom de cette femme plus angélique que lui….. Moi, vous quitter! Ah Dieu! Il me semble que, hors d'ici, il n'y a plus que mort et néant. — Quelle tête! s'est écrié mon mari." Ah! mon Elise, quel coeur!

Le soir, m'étant trouvée seule avec Frédéric, je ne sais comment la conversation est tombée sur la scène de l'atelier. "J'ai bien souffert de votre peine, lui ai-je dit. — Je l'ai vu, m'a-t-il répondu, et de ce moment la mienne a disparu. - Comment donc? — Oui, l'idée que vous souffriez pour moi avait quelque chose de plus doux que le plaisir même; et puis, quand avec un accent pénétrant vous avez prononcé mon nom: Pauvre Frédéric! disiez-vous; tenez, Claire, ce mot s'est écrit dans mon coeur, et je donnerais toutes les jouissances de ma vie entière pour vous entendre encore: il n'y a que la peine de mon père qui a gâté ce délicieux moment."

Elise, je l'avoue, j'ai été émue: mais qu'en concluras-tu? Qui sait mieux que toi combien l'amitié est loin d'être un sentiment froid! N'a-t-elle pas ses élans, ses transports? Mais ils conservent leur physionomie, et quand on les confond avec une sensation plus passionnée, ce n'est pas la faute de celui qui les sent, mais de celui qui les juge. Frédéric éprouve de l'amitié pour la première fois de sa vie, et doit l'exprimer avec vivacité. Ne remarques-tu pas que l'image de mon mari est toujours unie à la mienne dans son coeur? Quand je le vois si tendre, si caressant auprès d'un homme de soixante ans, quand je me rappelle les effusions que nous éprouvions toutes deux, puis-je m'étonner de la vive amitié de Frédéric pour moi? Dis, si tu veux, qu'il ne faut pas qu'il en éprouve, mais non qu'elle n'est pas ce qu'elle doit être.

Ma petite Laure commence à courir toute seule; il n'y a rien de joli comme les soins d'Adolphe envers elle; il la guide, la soutient, écarte tout ce qui peut la blesser, et perd, dans cette intéressante occupation, toute l'étourderie de son âge. Adieu.

Pourquoi donc, mon Elise, viens-tu, par des mots entrecoupés, par des phrases interrompues, jeter une sorte de poison sur l'attachement qui m'unit à Frédéric? Que n'es-tu témoin de la plupart de nos conversations, tu verrais que notre mutuelle tendresse pour M. d'Albe est le noeud qui nous lie le plus étroitement, et que le soin de son bonheur est le sujet inépuisable et chéri qui nous attire sans cesse l'un vers l'autre. J'ai passé la matinée entière avec Frédéric, et durant ce long tête-à-tête, mon mari a été presque le seul objet de notre entretien. C'est dans trois jours la fête de M. d'Albe; j'ai fait préparer un petit théâtre dans le pavillon de la rivière, et je compte établir un concert d'instrumens à vent dans le bois de peupliers, où repose le tombeau de mon père. C'est là qu'ayant fait descendre ma harpe, ce matin, je répétais la romance que j'ai composée pour mon mari. Frédéric est venu me joindre: ayant deviné mon projet, il avait travaillé de son côté, et m'apportait un duo dont il a fait les paroles et la musique. Après avoir chanté ce morceau, que j'ai trouvé charmant, je lui ai communiqué mon ouvrage; il en a été content: si M. d'Albe l'est aussi, jamais auteur n'aura reçu un prix plus flatteur et plus doux. Il commençait à faire chaud; j'ai voulu rentrer, Frédéric m'a retenue. Assis près de moi, il me regardait fixement, trop fixement: c'est là son seul défaut; car son regard a une expression qu'il est difficile… j'ai presque dit dangereux de soutenir. Après un moment de silence il a commencé ainsi: "Vous ne croiriez pas que ce même sujet qui vient de m'attendrir jusqu'aux larmes, enfin que votre union avec M. d'Albe m'avait inspiré, avant de vous connaître, une forte prévention contre vous. Accoutumé à regarder l'amour comme le plus bel attribut de la jeunesse, il me semblait qu'il n'y avait qu'une âme froide ou intéressée qui eût pu se résoudre à former un lien dont la disproportion des âges devait exclure ce sentiment. Ce n'était point sans répugnance que je venais ici, parce que je me figurais trouver une femme ambitieuse et dissimulée; et, comme on m'avait beaucoup vanté votre beauté, je plaignais tendrement M. d'Albe, que je supposais être dupe de vos charmes. Pendant la route que je fis avec lui, il ne cessa de m'entretenir de son bonheur et de vos vertus. Je vis si clairement qu'il était heureux, qu'il fallut bien vous rendre justice; mais c'était comme malgré moi, mon coeur repoussait toujours une femme qui avait fait voeu de vivre sans aimer, et rien ne put m'ôter l'idée que vous étiez raisonnable par froideur, et généreuse par ostentation. J'arrive, je vous vois, et toutes mes préventions s'effacent. Jamais regard ne fut plus touchant, jamais voix humaine ne m'avait paru si douce. Vos yeux, votre accent, votre maintien, tout en vous respire la tendresse, et cependant vous êtes heureuse: M. d'Albe est l'objet constant de vos soins; votre âme semble avoir créé pour lui un sentiment nouveau: ce n'est point l'amour, il serait ridicule; ce n'est point l'amitié, elle n'a ni ce respect ni cette déférence; vous avez cherché dans tous les sentimens existans ce que chacun pouvait offrir de mieux pour le bonheur de votre époux, et vous en avez formé un tout qu'il n'appartenait qu'à vous de connaître et de pratiquer. O aimable Claire! j'ignore quel motif ou quelle circonstance vous a jetée dans la route où vous êtes; mais il n'y avait que vous au monde qui pussiez l'embellir ainsi." Il s'est tu, comme pour attendre ma réponse; je me suis retournée, et, montrant l'urne de mon père: "Sous cette tombe sacrée, lui ai-je dit, repose la cendre du meilleur des pères. J'étais encore au berceau lorsqu'il perdit ma mère; alors, consacrant tous ses soins à mon éducation, il devint pour moi le précepteur le plus aimable et l'ami le plus tendre, et fit naître dans mon coeur des sentimens si vifs, que je joignais pour lui, à toute la tendresse filiale qu'inspire un père, toute la vénération qu'on a pour un dieu. Il me fut enlevé comme j'entrais dans ma quatorzième année. Sentant sa fin approcher, effrayé de me laisser sans appui, et n'estimant au monde que le seul M. d'Albe, il me conjura de m'unir à lui avant sa mort. Je crus que ce sacrifice la retarderait de quelques instans, je le fis; je ne m'en suis jamais repentie. O mon père! toi qui lis dans l'âme de ta fille, tu connais le voeu, l'unique voeu qu'elle forme. Que le digne homme à qui tu l'as unie n'éprouve jamais une peine dont elle soit la cause, et elle aura vécu heureuse….. — Et moi aussi, s'est écrié Frédéric dans une espèce de transport, et moi aussi, mes voeux sont exaucés! Chaque jour j'en formais pour le bonheur de mon père. Mais que peut-on demander pour celui qui possède Claire? Le ciel, par un tel présent, épuisa sa munificence, il n'a plus rien à donner…" Un moment de silence à succédé; j'étais un peu embarrassée; mes doigts, errant machinalement sur ma harpe, rendaient quelques sons au hasard. Frédéric m'a pris la main, et la baisant avec respect: "Est-il vrai, est-il possible, m'a-t-il dit, que vous consentiez à être mon amie? Mon père le voudrait, le desire. De tous les bienfaits qu'il m'a prodigués, c'est celui qui m'est le plus cher; pour la première fois seriez-vous moins généreuse que lui?" Elise, chère Elise, comment lui aurais-je refusé un sentiment dont mon coeur était plein, et qu'il mérite si bien? Non, non, j'ai dû lui promettre de l'amitié, je l'ai fait avec ferveur. Eh! qui peut y avoir plus de droit que lui? lui, dont tous les penchans sont d'accord avec les miens, qui devine mes goûts, pressent ma pensée, chérit et vénère le père de mes enfans! Et toi, mon Elise, toi la bien-aimée de mon coeur, quand viendras-tu, par ta présence, me faire goûter dans l'amitié tout ce qu'elle peut donner de félicité! Que ce sentiment céleste me tienne lieu de tous ceux auxquels j'ai renoncé; qu'il anime la nature; que je le retrouve partout. Je l'écouterai dans les sons que je rendrai, et leur vibration aura son écho dans mon coeur: c'est lui qui fera couler mes larmes, et lui seul qui les essuyera. Amitié, tu es tout! la feuille qui voltige, la romance que je chante, la rose que je cueille, le parfum qu'elle exhale. Je veux vivre pour toi, et puissé-je mourir avec toi!

Si mes deux dernières lettres ont ranimé tes doutes, cousine, j'espère que celle-ci les détruira tout-à-fait. Adèle de Raincy est arrivée depuis trois jours, et déjà elle a fait une assez vive impression sur Frédéric. Je voulais lui laisser ignorer qu'elle dût venir, afin de le surprendre, et j'ai réussi. Aussitôt qu'Adèle fut arrivée, je la conduisis dans le pavillon que baigne la rivière, et je fis appeler Frédéric; il accourut; mais, voyant Adèle près de moi, un cri lui échappe, et la plus vive rougeur couvre son visage; il s'approche pourtant, mais avec embarras, et son regard craintif et curieux semblait lui dire: Etes-vous celle que j'attends? Adèle, par un souris malin, allait achever de le déconcerter, lorsque j'ai dit en souriant: "Vous êtes surpris, Frédéric, de me trouver avec une pareille compagne? — Oui, m'a-t-il répondu en la regardant, j'ignorais qu'on pût être aussi belle." Ce compliment flatteur, et qui, dans la bouche de Frédéric, avait si peu l'air d'en être un, a changé aussitôt les dispositions d'Adèle; elle lui a jeté un coup-d'oeil obligeant, en lui faisant signe de s'asseoir auprès d'elle; il a obéi avec vivacité, et a commencé une conversation qui ne ressemble guère, ou je suis bien trompée, à celle que cette jeune personne entend tous les jours; aussi répondait-elle fort peu; mais son silence même enchantait Frédéric: il lui a paru une preuve de modestie et de timidité, et c'est ce qui lui plaît par-dessus tout dans une jeune personne. Adèle, de son côté, me paraît très-disposée en sa faveur. L'admiration qu'elle lui inspire la flatte, l'agrément de ses discours l'attire, et le feu de son imagination l'amuse. D'ailleurs la figure de Frédéric est charmante; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la tournure, il a de la grâce, de l'adresse et de l'agilité: tout cela peut bien faire impression sur un coeur de seize ans. Depuis un an que je n'avais vu Adèle, elle est singulièrement embellie; ses yeux sont noirs, vifs et brillans; sa brune chevelure tombe en anneaux sur un cou éblouissant; je n'ai point vu de plus belles dents ni des lèvres si vermeilles, et, sans être amant ni poète, je dirai que la rose humide des larmes de l'aurore n'a ni la fraîcheur ni l'éclat de ses joues; son teint est une fleur, son ensemble est une Grâce. Il est impossible, en la voyant, de ne pas être frappé d'admiration; aussi Frédéric la quitte-t-il le moins qu'il peut. Vient-il dans le salon, c'est toujours elle qu'il regarde, c'est toujours à elle qu'il s'adresse. Il a laissé bien loin toutes mes leçons de politesse, et le sentiment qui l'inspire lui en a plus appris en une heure que tous mes conseils depuis trois mois. A la promenade, il est toujours empressé d'offrir son bras à Adèle, de la soutenir si elle saute un ruisseau, de ramasser un gant quand il tombe, car c'est un moyen de toucher sa main, et cette main est si blanche et si douce! Je ne sais si je me trompe, Elise, mais il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adèle examinait un portrait de Zeuxis qui est dans le salon. "Cela est singulier, a-t-elle dit, de quelque côté que je me mette, je vois toujours les yeux de Zeuxis qui me regardent. — Je le crois bien, a vivement répondu Frédéric, ne cherchent-ils pas la plus belle?" Tu vois, mon amie, comment le plus léger mouvement de préférence forme promptement un jeune homme, et j'espère que désormais tu ne seras plus inquiète de son amitié pour moi. Ce mot amitié est même trop fort pour ce que je lui inspire; car, dans mes idées, l'amour même ne devrait pas faire négliger l'amitié, et je ne puis me dissimuler que je suis tout-à-fait oubliée. Un seul mot d'Adèle, oui, un seul mot, j'en suis sûre, ferait bientôt enfreindre cette promesse, jurée si solennellement, de ne jamais nous quitter. En vérité, Elise, je me blâme de la disposition que j'avais à m'attacher à Frédéric. Quand une fois le sort est fixé comme le mien, aucune circonstance ne pouvant changer les sentimens qu'on éprouve, ils restent toujours les mêmes; mais lui, dans l'âge des passions, pouvant être entraîné, subjugué par elles, peut-on compter de sa part sur un sentiment durable! Non, l'amitié serait bientôt sacrifiée, et j'en ferais seule tous les frais. Malheur à moi, alors! car, nous le savons, mon Elise, ce sentiment exige tout ce qu'il donne. Puissé-je voir Frédéric heureux! Mais tranquillise-toi, cousine, il n'a pas besoin de moi pour l'être. Adieu.


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