Les jours se suivent, et ne se ressemblent pas. Hélas ! six mois après le baptême de Madeleine, auquel Marie avait assisté toute glorieuse, le beau petit Michel mourut du croup en quelques heures. Ce fut un arrachement. Marie, sensible et déjà réfléchie comme une petite femme, souffrit pour elle-même et pour ses parents atterrés par ce coup de foudre. Les détails de la sépulture se gravèrent dans son esprit comme se gravent, sur les petites pierres que l’on dédie aux innocents, des formules désolées sous un buisson aux baies saignantes. Mais tant de sanglots, étouffés dans l’ombre, ne firent qu’accroître la sagesse de Marie.
La vie reprit amère et pleine d’amour. On allait parfois déposer des fleurs sur la tombe exiguë, et y pleurer tendrement ensemble, sans rien dire. Papa, dont la barbe avait beaucoup blanchi en peu de jours, après la mort de Michel, ne touchait plus à son violon.
Un matin, Marie vit que l’étui, posé dans le bureau, sur l’un des rayons à registres, était recouvert de poussière, tellement qu’en y passant le doigt dessus, elle y laissa une trace. Elle demanda :
— Papa, pourquoi ne joues-tu plus ?
Il répondit, comme s’il avait eu affaire à une grande personne :
— Tu le devines bien, ma chérie, je suis si triste depuis la mort de petit Michel…
Alors, elle fit cette réponse que lui inspira son ange :
— Oh ! non. Il ne faut pas que tu cesses de jouer. La Sainte Vierge veut que tu joues parce que Michel t’entend.
Pendant les vacances qui suivirent cette cruelle épreuve, on allait parfois dans la prairie en fleurs qui bordait la rivière où papa pêchait des goujons. Maman s’asseyait, prenait son ouvrage, et Marie faisait au soleil des bouquets de boutons d’or, de lychnis et de grandes-marguerites. Elle les disposait tout autour de son panier à goûter, qu’elle transformait ainsi, le recouvrant de son mouchoir, en un petit autel qu’elle vouait, dans son cœur, à la Vierge. Lorsque toute chose était en ordre, elle se mettait à genoux dans l’herbe. Et, non loin de sa mère, elle tirait de sa poche son mince chapelet, le récitait. Sa mère répondait. Prions, pensait Marie, pour que le petit Michel vienne nous voir ici.
Et alors les grâces de l’Immaculée dardaient à travers les feuillages sur l’eau dormante et bleue, émouvaient l’enfant qui, dans une fusion du ciel et de la terre, sentait Michel descendre à son appel.
Les maîtresses qui apprenaient le catéchisme à Marie la trouvaient si fervente que, parfois, elles l’interrogeaient sur une vocation possible. L’enfant leur répondait :
— J’aime beaucoup la Sainte Vierge, mais je ne veux pas me faire religieuse. Plutôt je veux être une maman comme la mienne.
Au début de novembre, la tante de Navarrenx, qui était infirme depuis deux ans, mourut. Elle laissait à sa nièce quelque argent et la villa où elles avaient vécu ensemble autrefois et qu’elle lui avait promise.
Après l’enterrement, où ils s’étaient rendus avec Marie, celle-ci entendit papa qui disait à maman :
— Si petit Michel avait vécu, peut-être qu’il serait devenu notaire à Navarrenx ; qu’il se serait marié ; qu’il aurait habité dans la jolie villa de ta jeunesse. Notre bonheur a été brisé.
— Ne parle pas ainsi, mon ami, avait répondu maman. Nous habiterons là quand tu seras à la retraite. Et puis, plus tard, ce sera pour Marie ou pour Madeleine. Et qui sait… peut-être que Dieu va nous envoyer bientôt un garçon.
Et Marie avait eu gros cœur, en se disant que Michel ne serait pas là pour habiter cette gaie maison. Quant à elle, peu lui importait, elle irait où l’on voudrait. Et elle n’avait pas compris pourquoi on avait parlé d’avoir un garçon, puisque Michel était mort, d’un garçon qui peut-être serait là bientôt.
Marie fut dans la joie de retrouver, à Arbouët, sa petite sœur Madeleine. Elle reprit son train de vie si monotone et si sage, et elle s’appliquait de plus en plus.
L’avant-veille du jour qu’elle accomplit sa huitième année, comme elle revenait du catéchisme, il n’était pas loin de midi, elle rentra dans le bureau de papa. Celui-ci écrivait sur l’un de ses grands registres. Elle s’approcha de lui pour l’embrasser.
Quand il lui eut rendu son baiser, il lui dit, sans la regarder :
— Ce matin, il est arrivé un petit frère pour toi et pour Madeleine. Il s’appelle Pierre.
Marie poussa une exclamation de joie, mais elle fut surprise de voir papa s’essuyer les yeux. Il pleurait parce qu’il pensait à Michel qui n’était plus là.
Ce fut entre sa onzième et douzième année que Marie reçut le Seigneur. On eût dit que son voile si blanc n’était que le reflet de son âme si pure. On se serait cru, à l’église, dans un jardin de neige comme il en tombait au jour de sa naissance, à Roquette-Buisson. Ah ! comme elle pria ! Pas même pour regarder sa mère, elle ne détourna sa tête couronnée de roses. Soudain, son cœur fondit sous la tendresse, comme un flocon au soleil. Papa jouait du violon à la tribune comme l’en avait prié Monsieur le Curé. Marie ne l’avait point entendu depuis la mort de Michel, car, malgré la jolie phrase qu’elle lui avait faite, il n’avait pas eu le courage de reprendre son archet. Mais aujourd’hui, la musique coulait comme de l’eau, baignait les paupières de Marie.
Et, grâce à la mélodie candide, elle revoyait toute sa vie, le jardin de Roquette-Buisson, quand le chant du même violon s’élevait dans l’azur ; la chambre avec la commode où l’on faisait le mois de Marie et la crèche ; la naissance de son Michel doré ; les jeux avec Isabelle ; les adieux à la gare ; la nouvelle demeure à Arbouët ; sa première entrevue avec Madeleine, dans la chambre où maman souriait ; la mort rapide de Michel ; la petite tombe.
Alors, le violon s’était tu, papa n’avait plus souri jamais, et rien ne l’avait plus consolé, pas même la naissance de Pierre. Enfin après six longues années, voici que le violon, rompant le triste silence, chantait comme une voix d’enfant au Paradis.
Et, dans ce sein de petite fille, Dieu vint nicher.
Aucune de ses compagnes ne prit l’Hostie avec une foi plus pleine, avec un recueillement plus réfléchi que Marie ne la reçut. Elle ne quitta l’église qu’à regret, à pas lents, devenue le vase honorable qui craint qu’on ne le heurte et que son parfum ne se répande.
Maman était contente que papa se fût remis à la musique, et dans une occasion si belle. Sur le massepain que l’on servit à déjeuner, il y avait, toute tremblante, une première communiante. On prit le café au bureau. Et, quand sonna l’appel des vêpres, le père, sentant la lointaine douleur s’adoucir, pressa Marie contre lui.