V

Depuis quelques années que son père était mort à Arbouët, Marie vivait avec sa mère, sa sœur Madeleine et son frère Pierre, dans la maison de Navarrenx que leur avait laissée leur tante.

Pierre, venant d’accomplir ses dix ans, on l’avait mis en pension au collège d’Orthez, à une vingtaine de kilomètres. Il travaillait. Il montrait la bonté, mais aussi la mélancolie de son père. Il n’avait rien de l’exubérance que montrait Michel, dont la mort foudroyante, à l’âge de trois ans, avait laissé leur père inconsolable.

Dans l’âme de Marie, la grâce virginale n’avait cessé de croître, qui s’épanouissait aujourd’hui.

Il n’apparaissait point, et elle le disait comme autrefois à qui voulait l’entendre, si on l’interrogeait là-dessus, qu’elle eût la moindre idée d’embrasser la vie religieuse. Je suis née pour être maman comme maman, si Dieu le veut, répétait-elle avec simplicité. Je ne suis pas assez parfaite pour le cloître, et, d’ailleurs, j’ai le goût du ménage.

Elle n’était bigote ni lâche dans ses pratiques, elle jouissait d’un parfait équilibre. Bien qu’elle ne fût pas jolie au sens mondain, sa santé donnait du charme à son visage et à son corps.

Ce fut au mois de mai de l’année 1886 que Marie fut saisie par un trouble délicieux qu’elle ne s’expliqua point. Il était exactement midi, elle sortait de la paroisse où elle venait d’apprendre le catéchisme aux enfants. Elle fut éblouie partout ce qu’elle voyait. Une joie sans nom l’envahit, à tel point qu’en regardant les feuilles d’un laurier, luisantes de soleil, elle dut porter la main à son cœur pour en calmer les battements. Comme, un peu plus loin, elle voyait des lilas, quelques larmes roulèrent sur ses joues brunes sans qu’elle pût leur attribuer d’autre cause que cette sorte de bonheur que jamais elle n’avait éprouvé jusque-là. Ce n’est pas, certes, qu’elle n’eût connu l’allégresse, quand elle était toute petite, sur les genoux de sa mère, et dans ses jeux au jardin quand lui parvenait, à travers les feuilles, l’air tendre d’un violon. Même au milieu de ses afflictions, elle avait connu de ces grâces qui rassérènent le cœur, et je ne pense pas que jamais enfant ait éprouvé une béatitude plus grande que celle qui descendit sur elle, dans l’église d’Arbouët, sept ans plus tôt, lors de sa première communion.

Mais cette ivresse qui la pénétrait aujourd’hui, si pure qu’elle fût, n’appartenait point tout entière à ce domaine de la Vierge où son enfance et son adolescence jusque-là s’étaient confinées.

Elle monta dans sa chambre, et, comme un doux vertige continuait de lui porter au cœur, elle s’agenouilla, avec cette simplicité qui ne lui faisait jamais défaut, devant la petite statue qui la ramenait aux premiers jours de son existence. Ses pleurs coulèrent à nouveau, elle songeait à de menus détails de jadis. Il lui semblait rouvrir quelque vieille malle et qu’elle en retirât ces détails un à un. Elle revoyait Roquette-Buisson, la maison natale, l’école, le château d’Isabelle, et ces souliers dont elle avait eu honte tout un après-midi et qu’elle avait aimés ensuite parce que la Vierge a les pieds nus. Elle entendait maintenant chanter dans son cœur printanier le violon de ce père chéri. Certes ! Ce n’était pas un bien merveilleux instrument et l’humble fonctionnaire n’avait jamais eu d’autre prétention que d’en distraire, surtout quand il était garçon, sa vie un peu monotone.

La mélodie parvenait à Marie à travers les rayons et les abeilles d’autrefois, s’interrompait soudain à la mort de Michel, reprenait à la première communion, puis agonisait dans l’ombre avec son doux musicien. Mais voici que l’air ressuscitait, enfin, large et suave, en ce midi de mai, moins touchant, moins pur, moins sacré, tout tremblant d’une aspiration jusque-là inconnue.

Elle redescendit pour déjeuner. En passant au jardin, elle cueillit une rose qu’elle mit à son corsage, ce que jamais de sa vie elle n’avait fait.

Quelques jours après, un vent chaud et pluvieux souffla, mais le beau temps garda son équilibre, et les Pyrénées, basses, sombres et bleues, rapprochèrent l’horizon. Marie, invitée avec Madeleine chez un vieux garçon et une vieille fille, le frère et la sœur, qui se plaisaient à réunir souvent de la jeunesse dans leur maison, aux environs de Navarrenx, se trouva placée à table auprès d’un jeune homme qui s’appelait Michel Géronce. En l’entendant nommer, Marie ne put faire autrement que de songer au frère qu’elle avait perdu tout petit, et qui était blond comme ça, dont les yeux étaient du même ciel bleu, et qui, s’il avait grandi, aurait eu un charme pareil.

Quand Michel Géronce adressa la parole à Marie, elle eut comme un frisson au cœur.

Après le déjeuner, on s’éparpilla dans le parc. On entendait tonner au loin, et les lilas étaient éclairés d’une étrange lueur. Une douce odeur de miel montait de la grande pelouse, dont le centre avait été aménagé pour les jeux. Déjà Madeleine et ses amies se renvoyaient les balles. Sur la terrasse grise, mordue par les mousses d’or, les personnes âgées regardaient l’horizon qui continuait d’être épais et bleu.

Michel Géronce marchait lentement à côté de Marie qui l’écoutait avec une tendresse qui s’ignore. Il ne lui disait cependant que ce qu’un jeune homme dit à une jeune fille. Mais l’arc-en-ciel se levait là-bas, et la touffe d’iris violets qu’ils frôlèrent dans l’allée s’assombrissait comme la montagne. Tous deux s’engagèrent dans le sentier, assez mal entretenu, qui descendait vers le gave. Il y avait, au bout, une fontaine centenaire envahie par des lauriers. Qui donc était venu rêver jadis dans cet endroit abandonné ?

Michel parlait, et Marie accueillait ravie les paroles de cet enfant de vingt-cinq ans qui ne s’écoutait pas davantage que le bouvreuil quand il chante. Elle l’admirait tout de suite.

Lorsque, toujours du même pas lent, ils furent revenus devant la vaste prairie où les enfants, animés comme des roses, rythmaient de leurs exclamations les coups mats des raquettes, elle laissa tomber, de ses lèvres franches et rouges, ces mots candides :

— Madeleine, Pierre et moi, avions un tout jeune frère qui est mort et qui portait le même nom que vous : Michel.

A peine l’avait-il quittée, pour rejoindre un groupe d’amis, la grêle retentit. Elle tombait légère, inondant de lumière les pommiers du verger fleuri qui grelottait. Les joueurs et les joueuses, et ceux qui les regardaient, et les quelques personnes demeurées sur le perron, se réfugièrent dans le grand salon.

Alors, et combien ce fut à Marie une douce surprise, Michel Géronce joua du violon. S’isolant, pour mieux goûter ce charme, dans le jour tamisé d’une vieille cretonne qui servait de rideau fleuri à l’une des vastes fenêtres, elle sentait son âme trop pleine déborder comme une source au tranquille flot de cristal. L’orage s’éloignait, ne s’entendait plus qu’à peine. Elle fermait les yeux.

C’est ainsi que son père enchantait le pauvre bureau ; c’est ainsi que, devant les châtelains de Roquette-Buisson, il avait joué, ce dont elle avait été si fière, alors qu’elle était une toute petite fille qui portait des souliers faits par le cordonnier du village ; c’est ainsi que, longtemps après la mort de Michel, il avait repris, quand elle avait communié pour la première fois, l’archet couleur de nuit et de lumière ; puis un long silence s’était fait autour de la tombe de l’humble receveur, un silence que rien, pensait Marie, n’aurait pu rompre. Mais aujourd’hui, en des mains infiniment plus jeunes, se continuait la divine harmonie. Et celui qui en vibrait tout entier, dont le jeune menton baisait le bois sonore, qui évoquait tout ce passé triste et doux, s’appelait Michel, comme l’ange d’or disparu ! Et la jeune fille, ivre, à cette heure, de printemps et de musique, se demandait : La vie peut donc offrir autre chose que cette épreuve, sons doute baignée de tendresse, mais aussi de larmes, que j’ai connue et acceptée jusqu’ici !

Un grand combat se livrait dans son âme qui, soudain, s’envolait vers ce prince charmant. Mais, aussitôt, le vieil air d’autrefois reprenait en sourdine, le vieil air d’Arbouët où papa était mort, le vieil air de Roquette-Buisson, le vieil air qui ravissait son cœur à peine éclos. En se laissant aller à ce sentiment si neuf ne trahissait-elle pas le passé chéri, l’ancienne obscurité, cette existence de petite fille bien sage qu’elle avait menée jusqu’ici ? Ce Michel si blond, si beau, si sensible ne jouait-il pas mieux que papa ? Oh ! non ! Mais c’était autre chose, comme une fleur nouvelle qui souriait à la cime d’un vieux et sombre rosier.

La mélodie cessa, telle qu’une eau courante qui s’enfonce dans l’ombre. Mais quand Michel Géronce eut reposé l’instrument, un charme persista dans la pièce antique dont le soleil, enfin vainqueur de l’orage, frappa les vitres. Ce fut sur la route d’Oloron à Navarrenx, où cheminèrent ensemble un moment les invités qui s’en retournaient, que Michel Géronce prit congé de Marie. Elle lui tendit la main, et le vit disparaître dans l’étroite allée de peupliers qui conduisait à la demeure d’un oncle chez qui, parfois, il séjournait. Il devait repartir le lendemain.

A quelque temps de là, Marie et sa mère durent se rendre à Orthez, laissant Madeleine à Navarrenx sous la surveillance d’amis. Elles étaient mandées en hâte par le supérieur du Collège. Pierre avait été pris subitement d’une forte fièvre typhoïde. Elles le trouvèrent dans son petit lit de fer. Il ne les reconnut pas, il avait le délire, et elles éprouvèrent une grande angoisse en le voyant, si jeune, abandonné presque à lui-même, dans une chambre isolée du dortoir. Elles posèrent la main sur son front, sur sa mince poitrine. Il avait la peau sèche et brûlante. Maman ressentait, à cette heure, l’amertume de s’être séparée si tôt de son petit, de l’avoir mis pensionnaire là. Il est vrai qu’à Navarrenx, il n’y avait point d’éducation possible pour un garçon qui allait atteindre onze ans. Les deux femmes s’installèrent dans une pièce, à côté de celle qu’occupait le malade, et elles purent ainsi le soigner en se relayant, observer les moindres prescriptions du médecin.

Marie se trouva reportée, par ce triste événement, à cet état qui avait toujours été le sien jusqu’à cette effervescence qui, au mois de mai dernier, l’avait tant surprise elle-même. Si, il n’y avait que peu de jours, un éclatant rayon avait traversé sa vie, la crainte de voir Pierre « s’en aller » après papa, et après petit Michel, l’enveloppait du plus menaçant des nuages.

On ne pouvait se prononcer encore sur l’issue de la maladie de l’enfant. Le délire persistait. Pendant les accès, la physionomie de Pierre offrait une étrange ressemblance avec celle, si ardente, de son père, à ses derniers moments. Chaque matin, à l’aube, l’espoir semblait renaître. Et, avant même que le docteur fût venu prendre la température, Marie se glissait vers son frère, et, posant à plat sa main sur cette pauvre cage où s’affolait le petit cœur, tel qu’un oiseau, elle essayait de prévoir la rémission.

Il ne se passa point de miracle. Mais la grâce opéra peu à peu. Les bains calmèrent la fièvre. L’enfant, un matin, sourit à sa mère qui était à son chevet. Il était guéri.

Le médecin pensa qu’il ne fallait point attendre la distribution des prix pour donner la volée à travers champs et bois à Pierre, qui repartit joyeux pour Navarrenx, par la diligence, avec sa maman et sa sœur. C’était dans la saison que les prairies, sous l’azur luisant, attendent le passage de la Fête-Dieu. Le convalescent respirait à l’aise. Son cœur, qui avait été si effarouché dans l’étroite prison de sa poitrine, se dilata.

Marie, à ce moment, reçut de la petite châtelaine de Roquette-Buisson, Isabelle, une lettre qui la conviait, ainsi que sa mère, à son mariage qu’elle lui avait annoncé l’an dernier.

Les deux amies n’avaient jamais cessé de correspondre depuis qu’elles s’étaient quittées, voilà treize ans. La fiancée fixait, aux tout premiers jours d’août, cette date importante. L’émotion de Marie fut grande, car elle allait revoir, après si longtemps, les lieux sacrés où elle avait ouvert les yeux au monde. Elle songeait au jardin ébloui, à l’ombre du bureau plein de registres où son papa chéri la prenait sur ses genoux.

Isabelle vint elle-même recevoir ses deux invitées à la descente du train, et les conduisit au château, encombré par les préparatifs de la noce. Les hôtes étaient si nombreux que l’on se sentait perdu.

Marie avait dissimulé son émoi dans la cour de la gare, à la vue des mêmes catalpas, dont les fruits allongés l’amusaient quand elle était toute petite. La voiture avait filé si rapide le long de la rue principale, qu’il ne lui avait pas été possible de poser un seul instant son doux regard sur les objets vénérés de son passé pour les interroger. Sa mère n’était point, comme elle, attirée par ces reliques. Même le désir de revoir le nid qui les avait abrités jadis, elle, son mari, leur fille aînée et le petit Michel, ne l’eût point tentée. Ce n’est point qu’elle ne conservât avec piété ses morts dans son cœur. Mais un toit d’où s’élève une fumée, un mur qui se fend sous la poussée des racines, un vieux laurier qui sourit avec tristesse, ne lui disaient rien.

Les cérémonies furent telles que dans un mariage de cette sorte et, de bonne heure, les époux prirent congé. Puis l’on commença de danser, ce que Marie ne savait point, ou si mal ! La lune étant fort claire et la soirée tiède, beaucoup d’invités se promenèrent dans le parc, regardèrent tourner les villageois sous les ormeaux. Marie ne savait point se distraire à ces choses. Elle s’était réjouie du bonheur d’Isabelle et, le matin, elle avait prié de tout son cœur pour le jeune couple, dans la petite église qui communiquait avec le château. Elle songeait que demain il lui faudrait repartir, et qu’elle n’aurait rien vu de ce qui lui tenait tant au cœur. Tandis qu’elle agitait ces pensées, elle franchit le premier kilomètre qui la séparait de Roquette-Buisson. Il était dix heures du soir. Cette solitude bleue était favorable à la mélancolie de la promeneuse. Elle continua d’avancer. Son cœur battit. Elle pénétrait dans le village endormi. Elle se dirigeait vers la ruelle d’un bas quartier où elle savait qu’était sa demeure natale. Elle passa devant l’école des Sœurs-bleues dont elle reconnut la porte étroite, munie au bas de deux trous qu’elle se rappelait bien, et qui semblait n’avoir d’autre utilité que de livrer passage aux chats.

Son sein palpita davantage. Était-ce cela la maison ? Oui, elle en reconnaissait le perron. Il n’y avait pas à s’y tromper. Mais quel triste enchantement pesait sur ce toit, aux tuiles lépreuses, sur ces volets fermés et vermoulus, sur ces murs misérables dont s’écaillaient les plâtras superposés ? Il n’avait donc pas fallu quinze ans pour que ce berceau devînt un sépulcre. Marie, interdite, regardait le contrevent ruiné du rez-de-chaussée, à gauche de la porte. C’était la fenêtre qui, jadis, à travers un rideau de tulle, éclairait le bureau de l’enregistrement. Elle écoutait, une main sur la gorge, elle écoutait, elle écoutait, si, du fond de ces ténèbres fermées, ne s’élèverait point le doux chant de l’enfance, si elle n’allait pas entendre pleurer le violon d’autrefois. Rien. Elle ferma les yeux, et, à voix basse, elle prononça ce mot ridicule et divin : « Papa ! »…

Elle n’eût osé, même si elle l’avait pu, franchir ce seuil. Qu’y avait-il, derrière la porte, sinon l’absence ? Le loquet devait être le même, il était si usé ! Elle le toucha du doigt. Puis, redescendant les marches envahies par l’herbe, elle essaya d’apercevoir, par-dessus la muraille, le jardin où tout le ciel, jadis, entrait pour elle. Mais elle ne vit que l’ombre, elle n’entendit que le silence, et elle s’en retourna.

Elle se coucha, en proie à une tristesse que les rumeurs de la fête augmentaient encore. Le pèlerinage qu’elle venait d’accomplir lui avait fait éprouver étrangement cet amer regret du passé, ce vide que le Ciel peut seul combler, car, seul, le Ciel comprend ce que nous avons perdu. Elle serrait fortement son chapelet dans son poing, ce que souvent elle faisait en élevant sa pensée vers la Vierge. Et, soudain, un grand calme se fit, elle s’endormit, et la morne vision qu’elle venait d’avoir dans la réalité fut transfigurée par un rêve. Elle se retrouvait dans le jardin natal, non plus toute petite, mais à présent.

Ce n’était que lumière et fleurs, et le violon de papa s’entendait au loin. Elle était sur le banc de la tonnelle où jadis elle aimait à ombrager sa poupée, et le jeune homme, assis à côté d’elle, blond comme le soleil qui perçait la voûte végétale, ressemblait à Michel Géronce. Il cueillit une rose, la lui donna, mais elle la laissa choir de sa main trop timide. Elle s’éveilla en se demandant, s’il n’y avait point là une prédiction heureuse ou si d’avoir laissé tomber la rose ne signifiait pas, au contraire, que cet amour qu’elle s’avouait à peine, elle le laisserait glisser d’entre ses doigts. Elle alla communier à la messe matinale, et fit taire ce qui ne devait être, en effet, qu’un songe vain.


Back to IndexNext