V

Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme et de Garralda.

En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa point la parole ni elle à lui : elle se tenait debout, nu-pieds, les mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie, elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la paroisse.

Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et, à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les fleurs, les fumées de l’encens, les chants ; l’orage des tambours et des cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré, escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé, qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.

Il lui disait :

— Manech, il te faudra épouser Kattalin du moulin. Elle est encore bien jeune, mais vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. Elle tiendra ton ménage. Elle sait déjà faire la soupe, soigner les bêtes. Elle est la plus intelligente du catéchisme de persévérance. Ses parents ne sont pas sans rien. Ils pourront lui donner en dot la prairie où passe la rivière…

Et cette rivière était celle qui, naguère, lorsqu’il était troublé par Yuana, versait à Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle paix.

… Vous pourrez, avec le pacage, augmenter le bétail. Votre famille sera nombreuse. On te respectera. Tes père et mère sont dévoués à l’Église, autant que les parents de Kattalin. Tu seras conseiller municipal, peut-être. Tu continueras la maison.

Manech ne répondait pas.

Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, qui est le patron basque, une réunion de patronage fit se rendre à Bayonne Manech et l’abbé. Elle eut lieu dans la matinée. Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez une vieille femme, qui était originaire de leur village, et qui leur demanda s’ils avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui répondirent point. Elle feignit beaucoup de mépris à son égard, voulant se justifier de l’avoir logée quelque temps, chose qu’ils ignoraient. Elle les assura que le congé qu’elle lui avait donné avait délivré sa maison de la présence du diable. Cette explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent leur mauvais repas. Un dégoût sans nom souleva le cœur de Manech lorsque cette loueuse clandestine leur montra, avec une feinte indignation, au moment qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait occupée la fille. Le fantôme de celle-ci ne se dressa pas ardent, comme tant de fois, devant lui. Mais il se sentit atteint d’une façon plus terrible peut-être : le vide se fit dans son âme.

L’abbé comprit que Manech passait par un cruel moment. Alors, pour le distraire de ce choc, il l’entraîna vers un tramway qui les conduisit à la plage.

En présence des flots, Manech fut changé ; un sourire éclaira sa face. Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement, sans le cacher, l’étroit berret ? Quel invisible et purifiant baiser la mer donnait-elle à cet enfant ? De quels bras, de quels regards l’enveloppait-elle ? D’où venaient cette filiation et cette maternité mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne ?

Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient, confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable, ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel.

L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle, chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs barques.

Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair. Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers desservant l’intérieur du pays.

En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte.

Son père n’y fit point obstacle, l’abbé non plus ; mais ce dernier lui dit :

— Manech, tu es mon frère. Absent, tu penseras au pays. Tu n’oublieras pas Bonloc, tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni Hasquette. Tu n’oublieras pas les petits rebots où l’on joue le dimanche, au soir tombant, après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras pas les cerises d’Ayherre. Tu n’oublieras pas les cascarots qui, au son d’un sifflet, dansent en déployant les drapeaux de nos provinces. Tu n’oublieras pas les vieux Harambure et Bordachoury. Tu n’oublieras pas les vieilles Gachoucha et Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur de Garralda. Manech, tu ne m’oublieras pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. Elle restera pour toi comme l’eau de la vallée.

Il disait à Manech cela sous les chênes de Garralda. Il fut un nom qu’il ne prononça pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana passait entre les arbres.

Manech, demeuré seul, erra un moment, puis revint vers la ferme de son père. A cette heure indécise où la lune se confond avec le soleil, la maison se dressait devant lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les grandes ailes du toit semblaient prendre l’essor. Elle eût voulu partir aussi. Elle se détachait. Et, avec elle, se détachait Manech.

— Va-t’en, mon enfant, disait la maison. Va-t’en à ma place, si je suis trop âgée pour te suivre. Et puis tu reviendras…

En ces quelques mots tenait toute la formule basque. Manech ne quittait plus des yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait de tout quitter, qui semblait craindre que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur écho, amolli son courage.

Alors le père ? Alors la mère ? Alors les frères et sœurs ? Alors son ami ? Alors…

… Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. Qu’était-ce ?

Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à l’heure, ressortait de sa ferme, mais cette fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas vus venir.

C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait pas voulu entendre, que l’on murmurait au marché avant-hier ?

Elle passait, se tordant les mains. Levant son visage, elle l’aperçut, et, après avoir poussé l’antique cri de défi, qui sanglota longtemps, de ses poings qu’elle joignit elle lui envoya un baiser en lui disant :

— Pardonne à la fille de péché ! Aie pitié de moi, Manech !

Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla priant et pleurant. Il partirait. Il irait loin, très loin, sur les chemins déjà parcourus par les Basques ; loin, plus loin encore, jusqu’à ce que l’oiseau blanc de Garralda ne le vît plus.

Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer un cœur bleu sur la poitrine, comme avaient fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. Il avait un cœur, et, dans ce cœur, se dressait sa première croix.


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