Sans doute il est bon pour l'harmonie universelle que l'homme et la femme n'aient point l'esprit fait de même, mais dans les choses de la vie cette diversité amène souvent des difficultés de s'entendre et de se comprendre. L'homme, pour avoir voulu trop préciser, est accusé de grossièreté ou de dureté par la femme; la femme, pour être restée dans une certaine indécision, voit l'homme lui reprocher ce qu'il appelle de la duplicité et de la tromperie.
C'était précisément cette indécision que je reprochais à Clotilde en marchant silencieux près d'elle pour venir retrouver son père. Qu'y avait-il au juste dans sa réponse? On pouvait l'interpréter dans le sens que l'on désirait, mais lui donner une forme nette et précise était bien difficile.
Je n'eus pas le temps, au reste, d'étudier longuement ce point d'interrogation qu'elle venait de me planter dans le coeur, car en entrant dans le salon nous trouvâmes le général éveillé et de fort mauvaise humeur, grommelant, bougonnant et mêmesacrant, comme disait la vieille servante.
—Comprends-tu ce qui se passe? s'écria-t-il lorsqu'il vit sa fille entrer, l'abbé Peyreuc me fait avertir qu'il lui est impossible de venir faire ma partie, et comme Solignac ne reviendra de Marseille que demain, me voilà pour une journée entière collé sur ce fauteuil avec mon sacré rhumatisme pour toute distraction. Vieillir! misère, misère.
—Si tu veux de moi? dit-elle.
—La belle affaire, de jouer contre un partenaire tel que toi; croiriez-vous, capitaine, qu'en jouant l'autre jour avec elle j'ai fait l'échec du berger; une partie finie au quatrième coup sans qu'aucune pièce ait été enlevée, comme c'est amusant! Il faudrait jouer aupion coiffé.
Je n'osais profiter de l'occasion qui s'offrait à moi, car dans mon incertitude sur le sens que je devais donner à la réponse de Clotilde j'avais peur que celle-ci ne se fâchât de ma proposition. Cependant je finis par me risquer:
—Si vous vouliez m'accepter, général?
C'était à Clotilde bien plus qu'au général que ces paroles s'adressaient.
Mais ce fut le général qui répondit:
—Trop de complaisance, capitaine, vous n'êtes pas venu à Cassis pour jouer aux échecs.
Je ne quittais pas Clotilde des yeux, elle me regarda et je sentis qu'elle me disait d'insister: alors elle excusait donc ma tromperie?
Cette espérance me rendit éloquent pour insister, et le général qui ne demandait pas mieux que d'accepter, se laissa persuader que j'étais heureux de faire sa partie.
Et, de fait, je l'étais pleinement: l'esprit tranquillisé par ma confession, le coeur comblé de joie par le regard de Clotilde, je me voyais accueilli dans cette maison et, sans trop de folie, je pouvais tout espérer.
Je m'appliquai à jouer de mon mieux pour être agréable au général. Mais j'étais dans de mauvaises conditions pour ne pas commettre des fautes. J'étais frémissant d'émotion et le regard de Clotilde que je rencontrais souvent (car elle s'était installée dans le salon), n'était pas fait pour me calmer. D'un autre côté, la façon de jouer du général me déroutait. Pour lui, la partie était une véritable bataille, et il y apportait l'ardeur et l'entraînement qu'il montrait autrefois dans les batailles d'hommes: je commandais les Russes, et lui commandait naturellement les Français; mon roi était Alexandre, le sien était Napoléon, et chaque fois qu'il le faisait marcher il battait aux champs; après un succès il criait: Vive l'empereur!
Ce qui devait arriver se produisit, je fus battu, mais après une défense assez convenable et assez longue pour que le général fût fier de sa victoire.
—Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la main, vous êtes un brave; il y a de bons éléments dans la jeune armée.
—Voulez-vous me donner une revanche, général?
—Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez à Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la jeune armée, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la situation politique dans votre régiment.
—Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin des villes, n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.
—Je comprends ça, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est ce sentiment que je vous demande: vous êtes pour le rétablissement de l'empire, j'espère?
L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins gênante, car si je ne voulais pas blesser les opinions du général, d'un autre côté il ne me convenait pas de donner un démenti aux miennes; c'était assez de mon premier mensonge.
—Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment de mes hommes, car, à parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et encore plus d'une très-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni l'une ni l'autre n'a réussi.
—Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? Nous sommes dans une situation où les gens qui sont capables d'intelligence et de raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le prince Louis-Napoléon a été nommé président de la République, qu'a-t-il pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de la France?
—Rien.
—Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empêché par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblée. Ces partis font-ils eux-mêmes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer le pouvoir, sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables de faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de faire. Avec eux, tout gouvernement est impossible: la République aussi bien que la monarchie. Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et cela ne peut cesser que par le rétablissement de l'empire.
—Et que serait l'empire sans un empereur? Je ne crois pas qu'un homme comme Napoléon se remplace.
—Non; mais on peut le continuer en s'inspirant de ses idées, et son neveu est son héritier.
—Par droit de naissance, peut-être; mais la naissance ne suffit pas pour une tâche aussi grande.
—C'est la tentative de Strasbourg qui vous fait parler ainsi; je vous concède que c'était une affaire mal combinée, et cependant voyez quel effet a produit cette tentative: des officiers qui ne connaissaient pas ce jeune homme se sont laissé entraîner par l'influence de son nom, et des soldats ont refusé de marcher contre lui parce qu'il était le neveu de l'empereur. Cela ne prouve-t-il pas la puissance du prestige napoléonien?
—Je ne nie pas ce prestige, et je crois qu'une partie de la nation le subit, mais je doute que celui dont vous parlez soit de taille à le porter et à l'exercer.
—Je ne pense pas comme vous; en admettant que ce que vous dites ait été juste un moment, cela ne le serait plus maintenant, car précisément l'affaire de Strasbourg aurait changé cela en prouvant à ce jeune homme qu'il portait dans sa personne ce prestige napoléonien. Cette affaire qui n'a pas réussi immédiatement lui a donc donné une grande force au moins pour l'avenir, et s'il n'a pas encore demandé à cette force de produire tout ce qu'elle peut, c'est qu'il attend l'heure favorable. Boulogne a produit le même résultat: on a ri du petit chapeau et de l'aigle....
—A-t-on eu tort?
—Certes non, et, pour moi, c'est presque une profanation; mais pendant qu'on riait, on ne voyait pas que des généraux étaient prêts à se rallier au prétendant et qu'un régiment était gagné. C'était là un fait considérable; et s'il a pu se produire sous un gouvernement régulier, qui en somme répondait dans une certaine mesure aux besoins du pays, que doit-il arriver aujourd'hui avec un gouvernement comme celui que nous avons! La France va se jeter dans l'empire comme une rivière se jette dans la mer; nous avons vu la rivière se former à Strasbourg, grossir à Boulogne, devenir irrésistible le 10 décembre; aujourd'hui, elle n'a plus qu'à arriver à la mer, et si ce n'est demain, ce sera après demain.
Je levai la main pour prendre la parole et répondre, mais Clotilde posa son doigt sur ses lèvres, et devant ce geste qui était une sorte d'engagement et de complicité, j'eus la faiblesse de me taire: pourquoi contrarier les opinions du général?
—Qu'est-ce que l'empire, d'ailleurs, continua la général, qui s'échauffait en parlant, si ce n'est la dictature au profit du peuple; puisque le peuple ne peut pas encore faire ses affaires lui-même, il faut bien qu'il charge quelqu'un de ce soin; entre la monarchie et la République il faut une transition, et c'est le sang de Napoléon se mariant au sang de la France, qui seul peut nous faire traverser ce passage difficile. Il n'y a qu'un nom populaire et puissant en France, un nom capable de dominer les partis, c'est la nom de Napoléon. Et pourquoi? Parce que Napoléon est tombé avec la France sur le champ de bataille, les armes à la main; la France et lui, lui et la France ont été écrasés en même temps par l'étranger, et Dieu merci, il y a assez de patriotisme dans notre pays pour qu'on n'oublie pas ces choses-là. Ah! s'il s'était fait faire prisonnier misérablement sur un champ de bataille où le sang de tout le monde aurait coulé excepté le sien; ou bien s'il s'était sauvé honteusement dans un fiacre pour échapper à une émeute, on l'aurait depuis longtemps oublié, et si l'on se souvenait de lui encore ce serait pour le mépriser. Mais non, mais non, il est mort dans le drapeau tricolore, martyr des tyrans de l'Europe, et voilà pourquoi la France crie «Vive l'empereur!»
Malgré son rhumatisme, il se dressa sur ses deux jambes et, d'une voix formidable qui fit trembler les vitres, il poussa trois fois ce cri. Des larmes roulaient dans ses yeux.
—Voilà pourquoi j'attends le rétablissement de l'empire avec tant d'impatience et que je veux le voir avant de mourir. Je veux voir l'empereur vengé. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ce sera la première chose que fera son neveu; ou bien alors il n'aurait pas une goutte du sang des Napoléon dans les veines. Mais je suis sans inquiétude et je suis bien certain qu'il commencera par battre ces gueux d'Anglais: il n'oubliera pas Wellington ni Sainte-Hélène. C'est comme si c'était écrit. Puis après les Anglais ce sera le tour d'un autre. Il débarrassera l'Allemagne des Prussiens; il nous rendra la frontière du Rhin, et nous verrons des préfets français à Cologne et à Mayence comme autrefois. La France est dans une situation admirable; il pourra organiser la première armée du monde et il l'organisera, car ce n'est pas sur l'armée qu'un Bonaparte ferait des économies; vous verrez quelle armée nous aurons. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger qu'il relèvera la France; à l'intérieur, il nous délivrera du clergé, et comme les Napoléon sont des honnêtes gens, il remettra les financiers à leur place et ne laissera pas la spéculation corrompre le pays. Chargé des affaires du peuple, il gouvernera pour le peuple: et comme les Napoléon sont les héritiers de la Révolution, il promènera le sabre de la Révolution sur toute l'Europe pour rendre tous les peuples libres.
Pensant au rôle de Napoléon Ier, je ne pus m'empêcher de secouer la tête.
—Vous ne croyez pas ça? dit le général. C'est parce que je m'explique mal. Mais venez dîner un de ces jours; vous vous rencontrerez avec le commandant Solignac, qui est l'ami de Louis-Napoléon. Il connaît les idées du prince, il vous les expliquera, il vous convertira. Voulez-vous venir dimanche?
Je n'avais aucune envie de connaître les idées du prince, et ne voulais pas être converti par le commandant Solignac; mais je voulais voir Clotilde, la voir encore, la voir toujours, j'acceptai avec bonheur.
Dans l'invitation du général Martory je n'avais vu tout d'abord qu'une heureuse occasion de passer une journée avec Clotilde, mais la réflexion ne tarda pas à me montrer qu'il y avait autre chose.
Clotilde et son père ne seraient pas seuls à ce dîner, il s'y trouverait aussi le commandant de Solignac qui introduirait entre nous un élément étranger,—la politique.
Faire de la politique avec le général, c'était bien ou plutôt cela était indifférent; en réalité, il s'agissait tout simplement de le laisser parler et d'écouter sa glorification de Napoléon. Il avait vu des choses curieuses; sa vie était un long récit; il y avait intérêt et souvent même profit à le laisser aller sans l'interrompre. Qu'importaient ses opinions et ses sentiments? c'était le représentant d'un autre âge. Je ne suis point de ceux qui, en présence d'une foi sincère, haussent les épaules parce que cette foi leur paraît ridicule, ou bien qui partent en guerre pour la combattre. Tant que nous resterions dans les limites de la théorie de l'impérialisme et dans le domaine de la dévotion à saint Napoléon, je n'avais qu'à ouvrir les oreilles et à fermer les lèvres.
Mais avec le commandant de Solignac, me serait-il possible de rester toujours sur ce terrain et de m'y enfermer?
Instinctivement et sans trop savoir pourquoi, ce commandant de Solignac m'inquiétait.
Quel était cet homme?
Un ami du président de la République, disait le général Martory, un confident de ses idées; un conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, m'avait dit Marius Bédarrides.
Il n'y avait pas là de quoi me rassurer.
Le président de la République, je ne le connais pas, mais ce que je sais de lui n'est pas de nature à m'inspirer estime ou sympathie pour ses amis et confidents. J'ai peur d'un prince qui, par sa naissance comme par son éducation, n'a appris que le dédain de la moralité et le mépris de l'humanité, et quand je vois qu'un tel homme trouve des amis, j'ai peur de ses amis.
Si à ce titre d'ami de ce prince on joint celui de conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, ma peur et ma défiance augmentent, car pour s'être lancé dans de pareilles entreprises, il me semble qu'il fallait être le plus étourdi ou le moins scrupuleux des aventuriers.
Revenu à Marseille je voulus avoir le coeur net de mon inquiétude et savoir un peu mieux ce qu'était ce commandant de Solignac. Mais comme il ne me convenait pas d'interroger ceux de mes camarades qui pouvaient le connaître, je m'en allai à la bibliothèque de la ville. Je trouverais là sans doute des livres et des documents qui m'apprendraient le rôle qu'avait joué le commandant dans les deux conspirations de Louis-Napoléon. En faisant une sorte d'enquête parmi mes amis j'avais des chances de tomber sur quelqu'un qui aurait eu autrefois des relations avec le commandant de Solignac ou l'aurait approché d'assez près pour me dire qui il était; mais ce moyen pouvait éveiller la curiosité, et une fois la curiosité excitée on pouvait apprendre ma visite à Cassis; et je ne le voulais pas, autant par respect pour Clotilde que par jalousie, je ne voulais pas qu'on pût soupçonner mon amour.
Quand je fis ma demande au bibliothécaire, que j'avais rencontré chez un ami commun et qui me connaissait, il me regarda en souriant.
—Vous aussi, dit-il, vous voulez étudier les conspirations de Louis-Napoléon?
—Cela vous étonne?
—Pas le moins du monde, car depuis deux ans plus de cent officiers sont venus m'adresser la même demande que vous. C'est une bonne fortune pour notre bibliothèque qui n'était point habituée à voir MM. les officiers fréquenter la salle de lecture. On prend ses précautions.
—Croyez-vous que je veuille apprendre l'art de conspirer?
—Nous ne nous inquiétons des intentions de nos lecteurs, dit-il en remontant ses lunettes par un geste moqueur, que lorsque nous avons affaire à un collégien qui nous demandela Captivité de Saint-Malode Lafontaine pour avoir lesContes, ou bien un Diderot complet pour lireles Bijoux indiscretsetla Religieuseen place de l'Essai sur le Mérite et la Vertu. Mais avec un officier, nous ne sommes pas si simples.
—Pour moi, cher monsieur, vous ne l'êtes point encore assez et vous cherchez beaucoup trop loin les raisons d'une demande toute naturelle.
—Je ne cherche rien, mon cher capitaine, je constate que vous êtes le cent unième officier qui veut connaître l'histoire des conspirations de Louis-Napoléon, et je vous assure qu'il n'y a aucune mauvaise pensée sous mes paroles. Pendant dix ans, les documents qui traitent de ces conspirations n'ont point eu de lecteurs, maintenant ils sont à la mode; voilà tout.
Blessé de voir qu'on pouvait me soupçonner de chercher à apprendre comment une conspiration militaire réussit ou échoue, je me départis de ma réserve.
—Les circonstances politiques, dis-je avec une certaine raideur, ont fait rentrer dans l'armée des officiers qui ont pris part aux affaires de Strasbourg et de Boulogne; nous sommes tous exposés à avoir un de ces officiers pour chef ou pour camarade; nous voulons savoir quel rôle il a joué dans cette affaire; voilà ce qui explique notre curiosité.
—Je n'ai jamais prétendu autre chose, dit le bibliothécaire en me faisant apporter les livres qui pouvaient m'être utiles.
La lecture confirma l'opinion qui m'était restée de ces équipées: rien ne pouvait être plus follement, plus maladroitement combiné, et le rôle que le prince Louis-Napoléon avait joué dans les deux me parut tout à fait misérable, sans un seul de ces actes de courage téméraire, sans un seul de ces sentiments romanesques, de ces mots chevaleresques qu'on trouve si souvent dans la vie des aventuriers les plus vulgaires.
D'un bout à l'autre la lecture de ces pièces révèle la platitude la plus absolue chez le chef de ces entreprises. Napoléon revenant de l'île d'Elbe a marché en triomphe sur Paris; comme il se dit l'héritier de Napoléon, il doit marcher en triomphe de Strasbourg à Paris la première fois, de Boulogne à Paris la seconde; son oncle avait un petit chapeau, il aura un petit chapeau sur lequel il portera un morceau de viande pour qu'un aigle, dressé à venir prendre là sa nourriture, vole au-dessus de sa tête.
Si tout cela n'avait pas le caractère de l'authenticité, on ne voudrait pas le croire, et l'on dirait qu'on a affaire à un monomane, non à un prétendant; et c'est ce monomane qu'on a accepté pour Président de la République, et dont on voudrait aujourd'hui faire un empereur! Pourquoi le parti royaliste et le parti républicain ne répandent-ils pas ces deux procès dans toute la France? il n'y a qu'à faire connaître cet homme pour qu'il devienne un sujet de risée: si les paysans veulent un Napoléon, ils ne voudront pas un faux Napoléon; s'ils acceptent un aigle, ils se moqueront d'un perroquet.
Mais ce n'est pas du chef que j'ai souci, c'est du comparse; ce n'est pas du prince Louis, c'est du commandant de Solignac. Et si nous n'étions pas dans des circonstances politiques qui menacent de nous conduire à une révolution militaire, je n'aurais bien certainement point passé mon temps à étudier les antécédents judiciaires du futur empereur.
Quant à ceux du commandant de Solignac, pour être d'un autre genre que ceux de son chef de troupe, ils n'en sont pas moins curieux et intéressants. Malheureusement, ils ne sont pas aussi complets qu'on pourrait le désirer, car, dans ces deux conspirations, il paraît n'avoir occupé qu'un rang très-secondaire.
A l'audience, ses explications sont des plus simples: il a servi la cause du prince Louis-Napoléon parce qu'il croit que c'est celle de la France; pour lui, ses croyances, ses espérances se résument dans un nom: «l'Empereur,» et le prince Louis est l'héritier de l'empereur. Il a été entraîné par la reconnaissance du souvenir et par la fidélité des convictions; il le serait encore. Il ne se défend donc pas; il se contente de répondre; on peut faire de lui ce qu'on voudra: une condamnation sera la confirmation du devoir accompli.
Une pareille attitude avait quelque chose de grand; il me semble que c'eût été celle du général Martory, s'il avait pris part à ces complots. Par malheur pour le commandant de Solignac, il y a dans ses réponses des inconséquences, et quand on les rapproche de celles de ses coaccusés, on trouve des contradictions qui font douter de sa sincérité.
Au lieu d'avoir été un simple soldat de la conspiration, comme il veut le faire croire, il paraît avoir été un de ses chefs; au lieu d'avoir été entraîné, il semble qu'il a entraîné les autres; au lieu d'avoir obéi à la voix de la France, il pourrait bien n'avoir écouté que celle de son intérêt et de son ambition.
Mais ce sont plutôt là des insinuations résultant de l'ensemble des deux procès que des accusations nettement formulées, tant la conduite du commandant a toujours été habile et prudente: jamais il ne s'est avancé, jamais il ne s'est compromis au premier rang, et bien que l'on sente partout son action, nulle part on ne peut le saisir en flagrant délit: c'est un Bertrand malin qui se sert des pattes de Raton pour tirer du feu les marrons qu'il doit croquer.
Une seule chose plaide fortement contre lui, c'est l'état de ses affaires au moment où il se fait le complice de son prince. Elles étaient au plus bas, ces affaires, et telles qu'elles ne pouvaient être relevées que par un coup désespéré.
Né en 1790, M. de Solignac fait les dernières campagnes de l'empire; à Waterloo il est capitaine. Bien que d'origine noble et apparenté à de bonnes familles, il avance difficilement sous la Restauration; et, en 1832, commandant la première circonscription de remonte, il donne sa démission. Il y a de graves irrégularités dans sa caisse, et un grand nombre de paysans du Calvados se plaignent de ne pas avoir touché le prix des chevaux qu'ils ont vendus, ces prix ayant été encaissés par le commandant. Il prend alors du service dans l'armée belge, mais pour peu de temps, car bientôt encore il donne sa démission.
J'en étais là de mon étude quand je m'entendis appeler par mon nom.
C'était Vimard, le capitaine d'état-major que tu as dû connaître quand il était à Oran; il s'était assis en face de moi sans que je le visse entrer.
—On me dit que vous avez le volume de l'Histoire de dix ansoù se trouve le procès de Strasbourg; si vous ne vous en servez pas, voulez-vous me le prêter?
Je le lui tendis et me remis à ma lecture. Décidément le bibliothécaire ne m'avait pas trompé, ce procès était à la mode.
Jusqu'au moment de la fermeture de la bibliothèque, nous restâmes en face l'un de l'autre, lisant tous deux et ne nous parlant pas.
Mais en sortant Vimard me prit par le bras et cela me surprit jusqu'à un certain point, car si nous sommes bien ensemble, nous ne sommes pas cependant sur le pied de l'intimité.
—Êtes-vous pressé de rentrer? me dit-il.
—Nullement.
—Alors, voulez-vous que nous allions jusqu'au Prado?
—Et quoi faire au Prado?
—Causer.
—Il s'agit donc d'un complot?
—Pouvez-vous me dire cela, à moi surtout!
—Vous cherchez le silence et le mystère.
—C'est qu'il s'agit d'une chose sérieuse que je veux examiner avec vous, sans qu'on nous écoute et nous dérange.
—Allons, donc au Prado.
De la bibliothèque au Prado la distance est assez longue; pendant le temps que nous mîmes à la franchir par le cours Julien et le cours Lieutaud, Vimard garda un silence obstiné, qui me laissa toute liberté pour réfléchir à sa demande d'entretien.
Pourquoi cet entretien?
Pourquoi ce mystère?
Pourquoi nous étions-nous rencontrés à la bibliothèque consultant l'un et l'autre l'histoire des conspirations du prince Louis?
Enfin, en arrivant au Prado, qui se trouvait à peu près désert, Vimard se décida à parler.
—Mon silence vous surprend, n'est-ce pas?
—Beaucoup.
—C'est que je ne désire pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu, et quand je suis sous l'impression d'une forte préoccupation, je ne peux pas parler pour ne rien dire.
—Maintenant, je serai seul à vous entendre.
—J'aborde donc le sujet qui nous amène ici; et si je le fais franchement, c'est parce que j'ai en vous toute confiance.
Il ajouta encore quelques paroles qu'il est inutile de rapporter, et après que je l'eus remercié comme je le devais de la sympathie qu'il me témoignait, il continua:
—L'idée de m'ouvrir à vous m'est venue en vous trouvant à la bibliothèque et en vous voyant étudier les procès de Strasbourg et de Boulogne que je venais moi-même lire. Il m'a paru qu'il y avait dans cette rencontre quelque chose qui ne tenait point au seul hasard, et que si tous deux en même temps nous nous occupions du même sujet, c'était que très-probablement nous avions les mêmes raisons pour le faire. Je vais vous dire quelles sont les miennes, et si vous le trouvez bon, vous me direz après quelles sont les vôtres. Mais ce n'est pas un marché que je vous propose et je ne vous dis pas: confidence pour confidence. Bien entendu, vous restez maître de votre secret.
Que voulait-il? M'entraîner dans une conspiration? Cela n'était guère probable, étant donné son caractère honnête et droit. Mais alors, s'il ne s'agissait pas de complot, que signifiaient ces précautions de langage? Il ne pouvait pas avoir les mêmes raisons que moi pour vouloir connaître le commandant de Solignac. J'avoue que ma curiosité était vivement excitée.
—Mon secret est bien simple, dis-je.
—Je vous en félicite et je voudrais que la mien fût comme le vôtre, mais il ne l'est pas et voilà pourquoi je persiste dans mon idée de m'en ouvrir à vous, afin que nous tenions à nous deux une sorte de petit conseil de guerre. Tout d'abord j'avais cru que ce secret serait le même pour nous deux et alors nous aurions eu l'un et l'autre les mêmes raisons pour prendre une résolution. Mais bien que par le peu de mots que vous venez de dire, je vois que vous n'êtes pas dans une situation identique à la mienne, je n'en veux pas moins vous consulter.
Ici, il me dit de nouveau mille choses obligeantes que je ne veux pas rapporter, mais que je dois constater cependant pour expliquer la confiance qu'il me témoignait.
A la fin, toutes ses précautions oratoires étant prises, il abandonna le langage obscur et entortillé dont il s'était jusque-là servi pour parler plus clairement:
—Si on venait vous tâter, me dit-il, pour savoir de quel côté vous vous rangeriez dans le cas d'un conflit entre le président de la République et l'Assemblée, quelle serait votre réponse?
—Elle serait simple et nette; je me rangerais du côté de celui qui respecterait la loi et contre celui qui la violerait. Nous n'avons pas autre chose à faire, nous autres soldats; notre route est tracée, nous n'avons qu'à la suivre: c'est très-facile.
—Pour ceux qui voient cette route, mais tout le monde ne la voit pas comme vous, et alors dans l'obscurité, il est bien permis d'hésiter et de tâtonner.
—Qui fait cette obscurité?
—Les circonstances politiques.
—Et qui fait les circonstances politiques?
—Le hasard, ou, si vous le voulez, la Providence.
—Disons les hommes pour ne point nous perdre, et disons en même temps que les hommes dirigent ces circonstances suivant les besoins de leur ambition. Si on a fait l'obscurité dans la situation politique, c'est qu'on espère profiter de cette obscurité; l'ombre est propice aux complots.
—Vous croyez donc aux complots?
—Et vous?
Il hésita un moment, mais sa réserve ne dura que quelques secondes.
—Moi, dit-il, je crois à un travail considérable qui se fait dans l'armée.
—Au profit de qui?
—Au profit de Louis-Napoléon.
—Hé bien, cela doit vous suffire pour éclairer votre route. Si Louis-Napoléon travaille l'esprit de l'armée, c'est pour se l'attacher. Dans quel but? Est-ce par amour platonique pour l'armée? Non, n'est-ce pas, mais par intérêt, pour s'appuyer sur nous et se faire président à vie ou empereur. Hé bien, dans ces conditions, je dis que notre voie est indiquée. Nous ne sommes pas des prétoriens pour faire des empereurs de notre choix. Nous sommes l'armée de la France et c'est à la France qu'il appartient de choisir son gouvernement, ce n'est pas à nous de lui imposer par la force de nos baïonnettes celui qu'il nous plaît de prendre. Nous ne devons pas écouter les émissaires du président; car le jour où celui-ci aura la conviction que l'armée le suivra, l'empire sera fait par une révolution militaire. En bon soldat que je suis, j'aime trop l'armée pour admettre qu'elle peut se charger de ce crime et de cette honte.
—Et cependant il y a dans l'armée des esprits honnêtes, qui croient que l'empire doit faire la grandeur de la France.
—C'est leur droit, comme c'est mon droit de voir le bonheur de la France dans le rétablissement de la monarchie légitime ou dans la consolidation de la République. Mais ce que nous avons le droit de penser n'est pas ce que nous avons le droit de faire, ou bien alors c'est la guerre civile; tandis que vous soutiendrez l'empire, je soutiendrai Henri V; notre colonel, qui a été l'ami et l'officier d'ordonnance du duc d'Aumale, soutiendra les princes d'Orléans; notre chef d'escadron, qui est républicain, soutiendra la République; Mazurier, qui aime le désordre et la canaille, soutiendra la canaille, et nous nous battrons tous ensemble, les uns contre les autres, ce qui sera le triomphe de l'anarchie. Voilà, mon cher, à quoi l'on arrive en écoutant ses sentiments personnels, ses opinions ou ses intérêts, au lieu d'écouter sa conscience. Et c'est là ce qui m'indigne contre Louis-Napoléon qui, pour faire triompher son ambition, ne craint pas de corrompre l'armée; est-ce que les autres partis, Henri V, les d'Orléans, les républicains agissent comme lui? il est le seul à vouloir faire de l'armée un instrument de révolution. S'il réussit, la France est perdue; il n'y a plus d'armée; il n'y a plus d'honneur militaire.
—Vous n'aimez pas Louis-Napoléon.
—C'est vrai, je l'avoue hautement parce que la répulsion qu'il m'inspire n'est point causée par des préférences que j'aurais pour le représentant d'un autre parti. Je n'ai point de préférences politiques, ou plutôt je n'ai pas d'opinions exclusives. Par mes traditions de famille, je devrais être légitimiste; je ne le suis pas; je ne suis pas davantage orléaniste ou républicain.
—Alors qu'êtes-vous donc?
—Je suis ce que sont bien d'autres Français; je suis du parti du gouvernement adopté par le pays et qui s'exerce honnêtement en respectant les droits et la liberté de chacun. Je n'aurais peut-être pas choisi le gouvernement que nous avons en ce moment, mais c'est un gouvernement légal et jamais je ne mettrai mon sabre, si léger qu'il puisse être, au service de ceux qui voudraient renverser ce gouvernement.
Vimard s'arrêta, et me prenant la main qu'il me serra fortement:
—Ma foi, mon cher, vous me faites plaisir; je suis heureux de vous entendre parler ainsi; dans ce temps de trouble où nous vivons d'incertitude et d'indécision, cela soutient de voir quelqu'un de ferme, qui ne cherche pas son chemin.
—Et cependant, l'on m'a reproché souvent mon indifférence en matières politiques. Peut-être, en effet, vaut-il mieux être un homme de parti, comme il vaut mieux peut-être aussi être un homme religieux. Les convictions bien arrêtées sont, je crois, une grande force. Mais enfin l'indifférence politique, comme l'indifférence religieuse, n'empêche pas d'être un honnête homme. Et pour en revenir au sujet de notre entretien, je vous donne ma parole que, dans les circonstances présentes, quoi qu'il arrive, je saurai rester un honnête soldat.
Nous marchâmes pendant quelques instants, réfléchissant l'un et l'autre; Vimard à je ne sais trop quoi, moi à ce que cet entretien avait de singulier; car venu au Prado pour écouter les confidences et les secrets de Vimard, j'avais parlé presque seul. Il rompit le premier le silence.
—Ainsi, dit-il, on ne vous a jamais fait d'ouvertures dans l'intérêt du parti napoléonien?
—Jamais.
—Hé bien, je l'ai cru, en vous voyant à la bibliothèque, et c'est pour savoir comment vous les aviez accueillies que je vous ai amené ici pour tenir conseil et m'entendre avec vous.
—On vous a donc fait ces ouvertures à vous?
—Oui, à moi, comme à un grand nombre d'officiers.
—Une conspiration?
—Non, car s'il avait été question d'une conspiration, on y aurait mis, je pense, plus de réserve.
—C'est tout haut qu'on vous demande si vous êtes disposés à appuyer le rétablissement de l'empire.
—Hé, mon cher, ce n'est pas cela qu'on nous demande, car, au premier mot, beaucoup d'officiers, moins fermes que vous, tourneraient le dos au négociateur. On nous représente seulement qu'un jour ou l'autre un conflit éclatera entre le président de la République et l'Assemblée, et l'on insiste sur les avantages qu'il y a pour l'armée à se ranger du côté de Louis-Napoléon; en même temps on glisse quelques mots adroits sur les avantages personnels qui résulteront pour les officiers disposés à prendre ce parti. Tout cela se fait doucement, habilement, par un homme qui est l'agent du bonapartisme dans le Midi, le commandant de Solignac.
En entendant ce nom, il m'échappa un mouvement involontaire.
—Vous le connaissez? demanda Vimard.
—Non; j'ai entendu son nom et je l'ai vu figurer dans les procès de Strasbourg et de Boulogne.
—C'était précisément pour savoir quel avait été son rôle dans ces deux affaires que je suis allé à la bibliothèque. Ici il se remue beaucoup, et il n'y a pas d'officier qu'il n'ait vu à Marseille, à Toulon, à Grenoble, à Montpellier; si vous n'arriviez pas d'Afrique, vous le connaîtriez aussi; c'est un homme que je crois très-habile.
—Le procès le montre tel.
—S'il y a jamais un mouvement napoléonien, il tiendra tout le Midi dans sa main, et c'est là un point très-important, car la Provence entière est légitimiste ou républicaine, et l'on assure que la Société des montagnards y est très-puissante. Ce qu'il y a de curieux dans cette action du commandant de Solignac, c'est qu'elle s'exerce d'une façon mystérieuse; on sent sa main partout, mais on ne la trouverait nulle part, si l'on voulait la saisir. En apparence, il vit tranquillement à Cassis, comme un vieux soldat retraité, et il paraît n'avoir pas d'autre occupation que de faire la partie du général Martory, une culotte de peau, celui-là, et tout à fait inoffensif. Pour mieux tromper les soupçons, il fait dire, ou tout au moins il laisse dire qu'il est au mieux avec la fille du général.
—C'est une infamie! je connais mademoiselle Martory; c'est une jeune fille charmante; un pareil propos sur son compte est une monstruosité.
—Je ne connais pas mademoiselle Martory; ce que je dis n'a donc aucune importance à son égard, mais seulement à l'égard de Solignac.
—Mademoiselle Martory n'a pas vingt ans, ce Solignac en a soixante.
—Pour moi, cela ne prouverait rien; j'ai vu des jeunes filles séduites par des vieillards; Dieu vous garde, mon cher Saint-Nérée, d'aimer jamais une femme qui ait été perdue par un vieux libertin. Toute femme peut se relever, excepté quand elle a été flétrie par un vieillard. C'est l'expérience de quelqu'un qui a souffert de ce mal affreux, qui vous parle en ce moment. Enfin, je crois d'autant plus volontiers à la fausseté du bruit qui court sur mademoiselle Martory, que ce bruit profite à Solignac. Mais puisque vous connaissez le général Martory, je ne parle pas davantage du Solignac, car bien certainement un jour ou l'autre vous le rencontrerez, et comme il voudra vous tâter et vous engager, vous verrez alors quel homme c'est. Parole d'honneur, je suis content qu'il s'adresse à vous, il aura à qui parler.
—Croyez bien qu'il a déjà entendu plus d'une fois ce que je lui répondrai: l'armée n'est pas si disposée à se livrer qu'on le veut dire.
Si la présence de ce Solignac au dîner du général Martory m'avait tout d'abord inspiré une certaine inquiétude, maintenant elle me révoltait. A la pensée de me trouver à la même table que cet homme, je n'étais plus maître de moi; des bouffées de colère m'enflammaient le sang; l'indignation me soulevait.
Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard. Pas même pendant l'espace d'un millième de seconde, je n'admis la possibilité que ce propos infâme eût quelque chose de fondé. C'était une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus misérable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.
Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; le souffle empoisonné de cette calomnie avait passé sur mon amour naissant comme un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la Provence: les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour toute leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux reverdis il poussera de nouvelles feuilles, il s'épanouira d'autres fleurs, ce ne seront point celles qui ont été desséchées dans leur bouton.
Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; je devrais lui répondre.
Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant moi, il me faudrait arranger mes réponses au gré du général, au gré même de Clotilde, qui partageait les idées de son père, ou qui tout au moins voulait qu'on ne les contrariât point.
La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, elle serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour Cassis.
Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis dix ans; quand j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de moi et me serrer les mains.
—Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le dîner, nous allons prendre un verre deriquiqui; je n'ai plus mon rhumatisme: vive l'empereur!
Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la servante, ce fut Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut comme un vieil ami, avec un doux sourire elle me tendit la main.
Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se dissipèrent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et instantanément je vis le ciel bleu.
Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, le général me ramena d'un mot dans la réalité.
—Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux vous faire connaître les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on est dans l'intimité comme ici, c'est une bonne précaution à prendre, ça donne toute liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont je vous ai déjà assez parlé pour que je n'aie rien à vous en dire maintenant; un brave soldat qui eût été un habile diplomate, un habile financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir à connaître.
Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.
—Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que ça ne vous étonne pas trop de voir un prêtre chez un vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc n'est pas du tout cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est retiré à Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. Pas besoin de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième convive, César Garagnon, négociant à Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, un beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas, ce dont je l'approuve, car la fille d'un général n'est pas faite pour un pékin de cette espèce.
Au moment où le général prononçait ce dernier mot, la porte s'ouvrit devant M. César Garagnon lui-même, et ma jalousie, qui s'éveillait déjà, se calma aussitôt. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, qu'il soit Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un prêtre gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant à pas glissés avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle dans le monde «un bonhomme de curé.»
Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et sautillant qui me résonna dans le coeur, et je vis entrer un homme petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour inspirer confiance s'il n'avait point été déparé par des yeux perçants et mobiles qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer sur rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment troublante, et en tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutôt que celle d'un militaire; un vêtement de jeune homme, la moustache et les cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et fausse.
Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me frappait, car il vint à moi amené par le général, et une présentation en règle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis à peine ses paroles; en tous cas je n'y répondis que par une inclinaison de tête.
Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac serait-il à côté de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle à manger? Ces interrogations m'obsédaient sans qu'il me fût possible d'en détacher mon esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir Clotilde; malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me répétais que c'était impossible, absolument impossible, et cependant je les regardais, je les épiais.
Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: Clotilde entra la première dans la salle à manger, et comme la femme n'était rien dans la maison du général, celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé Peyreuc et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe, je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion politique, je pouvais être pleinement heureux; après le dîner, si M. de Solignac m'emmenait dans le jardin pour me catéchiser, je saurais me défendre. Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il pas dans la politique pendant ce dîner? la question était là.
Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour moi, grâce au général et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent dans une discussion sur «le maigre.» Le général, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, racontait que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il était cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle dans cette maison était de faire des sauces maigres avec «du bon consommé et du blond de veau.» L'abbé Peyreuc soutenait que c'était là une invention voltairienne, et la querelle se continuait avec force drôleries du côté du général, qui tombait sur les moines, et contait, à l'appui de son anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient cours à la fin du XVIIIe siècle. L'abbé Peyreuc se défendait et défendait «la religion» sérieusement. Tout le monde riait, surtout le général, qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a de bons: l'abbé, par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse.»
Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le négociant nous fit verser dans la politique, et instantanément nous y fûmes plongés jusqu'au cou.
—Il paraît qu'on a encore découvert des complots, dit M. Garagnon.
—On en découvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assuré du lendemain, répliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient toujours qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là sont comme ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé leur enfant.»
Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une particularité qui me parut tout à fait caractéristique. C'était à M. Garagnon qu'il répondait et il s'était tourné vers lui; mais, bien que par ses paroles, par la direction de la tête, par les gestes, il s'adressât au négociant, par ses regards circulaires, qui allaient rapidement de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. Cette façon de quêter l'approbation me frappa.
—Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut au plus vite le rétablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.
—Je crois que la conclusion du général, reprit M. de Solignac, est maintenant généralement adoptée; je ne dis pas qu'elle le soit par tout le monde,—le regard circulaire s'arrondit jusqu'à moi,—mais elle l'est par la majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.
—Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbé Peyreuc.
—Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme et les moyens. Quand une idée est arrivée à point, elle se fait jour fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour éclore.
—Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé Peyreuc, qui décidément tenait à pousser à fond la question.
—Il faut toujours en prévoir.
—C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il voit la résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de manière à l'enfoncer.
—Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'où la résistance pourrait venir. On me répondra peut-être,—le regard circulaire s'arrêta sur moi,—et l'armée? En effet, l'armée seule pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.
—Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le général.
—Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armée n'a pas de politique.
—Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.
—Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais vous, négociant, vous devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armée en général n'a pas de politique, mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et c'est à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce monde.
Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion, je ne fus pas maître de moi, et, en entendant cette théorie qui atteignait l'armée dans son honneur, et par là m'atteignait personnellement, je ne pensai plus à la réserve que je voulais garder et levai la main pour répondre.
Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.
C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.
Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, enivré, le bras levé, les lèvres ouvertes et ne parla point.