V

Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à monter en voiture jusqu'au moment où j'avais arrêté ma place pour Cassis, j'avais agi sous la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi dire, la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une occasion inespérée de la voir, je saisissais cette occasion sans penser à rien autre chose; cela était instinctif et machinal, exactement comme le saut du carnassier qui s'élance sur sa proie. J'allais la voir!

Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je compris combien mon idée était folle.

Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le coupé de cette diligence?

Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais de la sincérité de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de mon amour, né la veille, dans un tour de valse, et déjà assez puissant pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutôt ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignée de mon audace, blessée dans son honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car enfin c'était une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tête-à-tête.

Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me parut réunir toutes les conditions de l'insanité et du ridicule.

Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant devant ma table, je pris un livre que je mis à lire. Mais les lignes dansaient devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir.

Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si nous serions en tête-à-tête? Et puis, quand même nous serions seuls dans ce coupé, je n'étais pas obligé de lui parler de mon amour; elle n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui se présentait si heureusement de la voir à mon aise? Est-ce que ce ne serait pas déjà du bonheur que de respirer le même air qu'elle, d'être assis près d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette contemplation, il n'y avait rien qui pût la blesser: toute femme, même la plus pure, n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.

J'irais à Cassis.

Pendant que je balançais disant non et disant oui, l'heure avait marché: il était trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier quatre à quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de la voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants qui causaient de leurs affaires, et je m'étais fait arroser par un cantonnier qui m'avait inondé; mais ni les reproches des commerçants, ni les excuses du cantonnier ne m'avaient arrêté.

Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la voiture rangée devant le bureau, les chevaux attelés, la bâche ficelée: Clotilde debout sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine.

Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entrée. En m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla à l'oreille. Évidemment, mon arrivée produisait de l'effet.

Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne pas faire route avec un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de coupé et monter dans l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six voyageurs étaient entassés les uns contre les autres?

J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais échangé deux ou trois mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.

Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit qu'on n'attendait plus que moi pour partir.

Qu'allait-elle faire?

Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela était manifeste dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre côté, Clotilde paraissait décidée à monter en voiture.

—Je vais écrire un mot à ton père; François le lui remettra en arrivant, dit madame Lieutaud à voix basse.

—Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et père ne serait pas content. Adieu, cousine.

Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter, elle monta dans le coupé légèrement, gracieusement.

Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.

Enfin.... Je respirai.

Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si pressé tout à l'heure, avait maintenant mille choses à faire. Les voyageurs enfermés dans sa voiture, il était tranquille.

Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'à la portière occupée par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une conversation étouffée. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'à moi. L'une faisait sérieusement et d'un air désolé des recommandations, auxquelles l'autre répondait en riant.

Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud abandonna la portière, les chevaux, excités par une batterie de coups de fouet, partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste.

J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut arrivé je me trouvai assez embarrassé. Il fallait parler, que dire? Je me jetai à la nage.

—Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitôt, mademoiselle, et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bédarrides, je n'espérais pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans cette voiture, sur la route de Cassis.

Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait d'un air qui me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se présentaient difficilement, n'avais-je qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou ridicule?

Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais tu; mais comme elle ne répondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que je disais:

—C'est vraiment là un hasard curieux.

—Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur.

—Mais il me semble....

—Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'étonnant; s'il a quelque chose de véritablement curieux, il est bien près alors de n'être plus un hasard.

J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques minutes, je regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la première fois, je voyais des maisons. Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement dépité de son sourire; il était si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et faisait cligner ses yeux!

D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle ne se montrait pas autrement fâchée de cette rencontre il me convenait qu'elle crût que je l'avais arrangée: c'était un aveu tacite de mon amour, et à la façon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait point déplu. Je continuai donc sur ce ton:

—Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais si peu que j'irais aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je connaissais le nom de ce pays.

—Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idée qui vous est venue tout à coup... par hasard.

—Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a été décidé par une suggestion, par une intervention étrangère, par une volonté supérieure à la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut empêcher ce qui est écrit?

—Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle en riant, mais qui l'a fait écrire?

—La destinée.

—Vraiment?

J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au moins un prétexte pour expliquer mon voyage.

—Il y a un fort à Cassis? dis-je.

—Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou Louis XIII cela était-il un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler cette ruine.

Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu donner, j'allais passer une journée avec un officier de mes amis en garnison dans ce fort; mais cette réponse me déconcerta un moment. Heureusement je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets d'ordinaire à mentir:

—C'est précisément cette ruine qui a décidé mon voyage. J'ai reçu une lettre d'un membre de la commission de la défense des côtes qui me demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages et ses désavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaître Cassis, mademoiselle?

—Oh! parfaitement.

—Alors vous pouvez me rendre un véritable service. Le dessin, rien ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilité ce fort peut-il être pour la ville, voilà ce qui est plus difficile. Il faudrait pour me guider et m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procédé, dans une enquête comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un intérêt à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de compétent qui connût bien le pays, et qui en même temps ne fût pas tout à fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer à Paris une réponse tout à fait satisfaisante.

Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable que j'avais déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant à rire franchement:

—C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux tout à l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en relation avec la seule personne qui précisément soit en état de vous bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle a une certaine compétence dans la science de la guerre.

—Et cette personne? dis-je en rougissant malgré moi.

—C'est mon père, le général Martory, qui sera très-heureux de vous guider, si vous voulez bien lui faire visite.

La fin de ce voyage fut un émerveillement, et bien que je ne me rappelle pas quels sont les pays que nous avons traversés, il me semble que ce sont les plus beaux du monde. Sur cette route blanche je n'ai pas aperçu un grain de poussière, et partout j'ai vu des arbres verts dans lesquels des oiseaux chantaient une musique joyeuse.

Cependant je dois prévenir ceux qui me croiraient sur parole que j'ai pu me tromper. Peut-être au contraire la route de Marseille à Aubagne et d'Aubagne à Cassis est-elle poussiéreuse; peut-être n'a-t-elle pas les frais ombrages que j'ai cru voir; peut-être les oiseaux sont-ils aussi rares sur ses arbres que dans toute la Provence, où il n'y en a guère. Tout est possible; pendant un certain espace de temps dont je n'ai pas conscience, j'ai marché dans mon rêve, et c'est l'impression de ce rêve délicieux qui m'est restée, ce n'est pas celle de la réalité.

Ce n'était pas de la réalité que j'avais souci d'ailleurs. Que m'importait le paysage qui se déroulait devant nous, divers et changeant à mesure que nous avancions? Que m'importaient les arbres et les oiseaux? J'étais près d'elle; et insensible aux choses de la terre j'étais perdu en elle.

En l'apercevant pour la première fois dans le bal j'avais été instantanément frappé par l'éclat de sa beauté qui m'avait ébloui comme l'eût fait un éclair ou un rayon de soleil; maintenant c'était un charme plus doux, mais non moins puissant, qui m'envahissait et me pénétrait jusqu'au coeur; c'était la séduction de son sourire, la fascination troublante de son regard, la musique de sa voix; c'était son geste plein de grâce, c'était sa parole simple et joyeuse; c'était le parfum qui se dégageait d'elle pour m'enivrer et m'exalter.

Jamais temps ne m'a paru s'écouler si vite, et je fus tout surpris lorsque, étendant la main, elle me montra dans le lointain, au bas d'une côte, un amas de maison sur le bord de la mer, et me dit que nous arrivions.

—Comment! nous arrivons. Je croyais que Cassis était à quatre ou cinq lieues de Marseille. Nous n'avons pas fait cinq lieues!

—Nous en avons fait plus de dix, dit-elle en souriant.

—Je ne suis donc pas dans la voiture de Cassis?

—Vous y êtes, et c'est Cassis que vous avez devant les yeux.

Mon étonnement dut avoir quelque chose de grotesque, car elle partit d'un éclat de rire si franc que je me mis à rire aussi; elle eût pleuré, j'aurais pleuré: je n'étais plus moi.

—Alors nous marchons de merveilleux en merveilleux.

—Non, mais nous avons marché avec un détour; par la côte de Saint-Cyr, Cassis est à quatre lieues de Marseille, mais nous sommes venus par Aubagne, ce qui a augmenté de beaucoup la distance.

—Je n'ai pas trouvé la distance trop longue; nous serions venus par Toulon ou par Constantinople que je ne m'en serais pas plaint.

—La masse sombre que vous apercevez devant vous, dit-elle sans répondre à cette niaiserie, est le château qui a décidé votre voyage à Cassis. Plus bas auprès de l'église, où vous voyez un arbre dépasser les toits, est le jardin de mon père.

—Un saule, je crois.

—Non, un platane; ce qui ne ressemble guère à un saule.

—Assurément, mais de loin la confusion est possible.

—Dites que la distinction est impossible et vous serez mieux dans la vérité; aussi suis-je surprise que vous ayez cru voir un saule.

Elle dit cela en me regardant fixement; mais je ne bronchai point, car je ne voulais point qu'elle eût la preuve que j'avais pris des renseignements sur elle et sur son père. Qu'elle soupçonnât que je n'étais venu à Cassis que pour la voir, c'était bien: mais qu'elle sût que j'avais fait préalablement une sorte d'enquête, c'était trop.

—Il est vrai qu'il y a un saule dans notre jardin, continua-t-elle, un saule dont la bouture a été prise à Sainte-Hélène, sur le tombeau de l'empereur, mais il n'a encore que quelques mètres de hauteur et nous ne pouvons l'apercevoir d'ici. A propos de l'empereur, l'aimez-vous?

Je restai interloqué, ne sachant que répondre à cette question ainsi posée, et ne pouvant répondre d'un mot d'ailleurs, car le sentiment que m'inspire Napoléon est très-complexe, composé de bon et de mauvais; ce n'est ni de l'amour ni de la haine, et je n'ai à son égard ni les superstitions du culte, ni les injustices de l'hostilité; ni Dieu, ni monstre, mais un homme à glorifier parfois, à condamner souvent, à juger toujours.

—C'est que si vous voulez être bien avec mon père, dit-elle après un moment d'attente, il faut admirer et aimer l'empereur. Là-dessus il ne souffre pas la contradiction. Sa foi, je vous en préviens, est très-intolérante; un mot de blâme est pour lui une injure personnelle. Mais tous les militaires admirent Napoléon.

—Tous au moins admirent le vainqueur d'Austerlitz.

—Eh bien, vous lui parlerez du vainqueur d'Austerlitz et vous vous entendrez. Mon père était à Austerlitz; il pourra vous raconter sur cette grande bataille des choses intéressantes. Mon père a fait toutes les campagnes de l'empire et presque toutes celles de la République.

—L'histoire a gardé son nom dans la retraite de Russie et à Waterloo.

—Ah! vous savez? dit-elle en m'examinant de nouveau.

—Ce que tout le monde sait.

Mes yeux se baissèrent devant les siens.

Après un moment de silence, elle reprit:

—Vous ne regardez donc pas Cassis?

—Mais si.

Nous descendions une côte, et à mesure que nous avancions, le village se montrait plus distinct au bas de deux vallons qui se joignent au bord de la mer. Au-dessus des toits et des cheminées, on apercevait quelques mâts de navires qui disaient qu'un petit port était là.

Si bien disposé que je fusse à trouver tout charmant, l'aspect de ces vallons me parut triste et monotone: point d'arbres, et seulement çà et là des oliviers au feuillage poussiéreux qui s'élevaient tortueux et rabougris dans un chaume de blé ou sur la clôture d'une vigne.

Les collines qui descendent sur ces vallons ne sont guère plus agréables; d'un côté, des roches crevassées entièrement dénudées; de l'autre, des bois de pins chétifs.

—Hé bien! me dit-elle, comment trouvez-vous ce pays?

—Pittoresque.

—Dites triste; je comprends cela; c'est la première impression qu'il produit: mais, en le pratiquant, cette impression change. Si vous restez ici quelques jours, allez vous promener à travers ces collines pierreuses, et, en suivant le bord de la mer, vous trouverez le gouffre de Portmiou où viennent sourdre les eaux douces qui se perdent dans lespalunsd'Aubagne. Gravissez cette montagne que nous avons sur notre gauche, et, après avoir dépassé les bastides, vous trouverez de grands bois où la promenade est agréable. Ces bois vous conduiront au cap Canaille et au cap de l'Aigle qui vous ouvriront d'immenses horizons sur la Méditerranée et ses côtes. Même en restant dans le village, vous trouverez que le soleil, en se couchant, donnera à tout ce paysage une beauté pure et sereine qui parle à l'esprit. C'est mon pays et je l'aime.

Une fadaise me vint sur les lèvres; elle la devina et l'arrêta d'un geste moqueur.

—Nous arrivons, dit-elle, et pour faire le cicérone jusqu'au bout, je dois vous indiquer un hôtel. Descendez à laCroix-Blancheet faites-vous servir une bouillabaisse pour votre dîner; c'est la gloire de mon pays et l'on vient exprès de Marseille et d'Aubagne pour manger la bouillabaisse de Cassis.

La voiture était entrée, en effet, dans le village, dont nous avions dépassé les premières maisons. Bientôt elle s'arrêta devant une grande porte. J'espérais que ce serait le général Martory lui-même qui viendrait au-devant de sa fille, et qu'ainsi la présentation pourrait se faire tout de suite; mais mon attente fut trompée. Point de général. A sa place, une vieille servante, qui reçut Clotilde dans ses bras comme elle eût fait pour son enfant, et qui l'embrassa.

—Père n'est point malade, n'est-ce pas? demanda Clotilde.

—Malade? Voilà qui serait drôle; il a son rhumatisme, voilà tout; et puis il fait sa partie d'échecs avec le commandant, et vous savez, quand il est à sa partie, un tremblement de terre ne le dérangerait pas.

J'aurais voulu l'accompagner jusqu'à sa porte, mais je n'osai pas, et je dus me résigner à me séparer d'elle après l'avoir saluée respectueusement.

—A demain, dit-elle.

Je restai immobile à la suivre des yeux, regardant encore dans la rue longtemps après qu'elle avait disparu.

Le maître de l'hôtel me ramena dans la réalité en venant me demander si je voulais dîner.

—Dîner? Certainement; et faites-moi préparer de la bouillabaisse; rien que de la bouillabaisse.

Ce fut le soir seulement, en me promenant au bord de la mer, que je me retrouvai assez maître de moi pour réfléchir raisonnablement aux incidents de cette journée et les apprécier.

La nuit était tiède et lumineuse, le ciel profond et étoilé; la terre, après un jour de chaleur, s'était endormie et, dans le silence du soir, la mer seule, avec son clapotage monotone contre les rochers, faisait entendre sa voix mystérieuse.

Je restai longtemps, très-longtemps couché sur les pierres du rivage, examinant ce qui venait de se passer, m'examinant moi-même.

Le doute, les dénégations, les mensonges de la conscience n'étaient plus possibles; j'aimais cette jeune fille, et je l'aimais non d'un caprice frivole, non d'un désir passager, mais d'un amour profond, irrésistible, qui m'avait envahi tout entier. Un éclair avait suffi, le rayonnement de son regard, et elle avait pris ma vie.

Qu'allait-elle en faire? La question méritait d'être étudiée, au moins pour moi; malheureusement la réponse que je pouvais lui faire dépendait d'une autre question que j'étais dans de mauvaises conditions pour examiner et résoudre; quelle était cette jeune fille?

Là, en effet, était le point essentiel et décisif, car je n'étais plus moi, j'étais elle; ce serait donc ce qu'elle voudrait, ce qu'elle ferait elle-même qui déciderait de ma vie.

Adorable, séduisante, elle l'est autant que femme au monde, cela est incontestable et saute aux yeux. Assurément, il y a un charme en elle, une fascination qui, par son geste, le timbre de sa voix, un certain mouvement de ses lèvres, surtout par ses yeux et son sourire, agit, pour ainsi dire, magnétiquement et vous entraîne.

Mais après? Tout n'est pas compris dans ce charme. Son âme, son esprit, son caractère? Comment a-t-elle été élevée? que doit-elle à la nature? que doit-elle à l'éducation? Autant de mystères que de mots.

Ce n'est pas en quelques heures passées près d'elle dans cette voiture que j'ai pu la connaître. Sous le charme, dans l'ivresse de la joie, je n'ai même pas pu l'étudier.

A sa place, et dans les conditions où nous nous trouvions, qu'eût été une autre jeune fille? La jeune fille honnête et pure, la jeune fille idéale, par exemple? Et Clotilde n'avait-elle pas été d'une facilité inquiétante pour l'avenir, d'une curiosité étrange, d'une coquetterie effrayante?

Où est-il l'homme qui connaît les jeunes filles? S'il existe, je ne suis pas celui-là et n'ai pas sa science. Ce fut inutilement que pendant plusieurs heures je tournai et retournai ces difficiles problèmes dans ma tête, et je rentrai à laCroix-Blanchecomme j'en étais parti: j'aimais Clotilde, voilà tout ce que je savais.

Fatiguée de m'attendre, la servante de l'hôtel s'était endormie sur le seuil de la porte, la tête reposant sur son bras replié. Je la secouai doucement d'abord, plus fort ensuite, et après quelques minutes je parvins à la réveiller. En chancelant et en s'appuyant aux murs, elle me conduisit à ma chambre.

Quand j'ouvris les yeux le lendemain matin, ma chambre, dont les fenêtres étaient restées ouvertes, me parut teinte en rose. Je me levai vivement et j'allai sur mon balcon; la mer et le ciel, du côté du Levant, étaient roses aussi; partout, en bas, en haut, sur la terre, dans l'air, sur les arbres et sur les maisons, une belle lueur rose.

Je me frottai les yeux, me demandant si je rêvais ou si j'étais éveillé.

Puis je me mis à rire tout seul, me disant que décidément l'amour était un grand magicien, puisqu'il avait la puissance de nous faire voir tout en rose.

Mais ce n'était point l'amour qui avait fait ce miracle, c'était tout simplement l'aurore «aux doigts de rose,» la vieille aurore du bonhomme Homère qui, sur ces côtes de la Provence, dans l'air limpide et transparent du matin, a la même jeunesse et la même fraîcheur que sous le climat de la Grèce.

J'avais de longues heures devant moi avant de pouvoir me présenter chez le général; pour les passer sans trop d'impatience, je résolus de les employer à faire un croquis du fort. Puisque j'avais commencé cette histoire, il fallait maintenant la pousser jusqu'au bout en lui donnant un certain cachet de vraisemblance, au moins pour le général, car, pour Clotilde, il était assez probable qu'elle n'en croyait pas un mot. Ses questions à ce sujet, ses regards interrogateurs, son sourire incrédule m'avaient montré qu'elle avait des doutes sur le motif vrai qui avait déterminé mon voyage à Cassis; si je voulais bien lui laisser ces doutes qui servaient mon amour, je ne voulais point par contre qu'ils pussent se présenter à l'esprit du général. Que Clotilde soupçonnât mon amour, c'était parfait puisqu'elle le tolérait et même l'encourageait d'une façon tacite, mais le général, c'était une autre affaire: les pères ont le plus souvent, à l'égard de l'amour, des idées qui ne sont pas celles des jeunes filles.

Il ne me fallut pas un long examen du fort pour voir que le prétexte de ma visite à Cassis était aussi mal trouvé que possible. Ce n'était pas un fort, en effet, mais une mauvaise bicoque, tout au plus bonne à quelque chose à l'époque de Henri IV ou de Louis XIII, comme me l'avait dit Clotilde. Jamais, bien certainement, l'idée n'avait pu venir à l'esprit d'un membre de la commission de la défense des côtes de se préoccuper de ce fort, et j'aurais sans doute bien du mal à faire accepter mon histoire par le général.

Cependant, comme j'étais engagé dans cette histoire et que je ne pouvais pas maintenant la changer, je me mis au travail et commençai mon dessin. C'était ce dessin qui devait donner l'apparence de la vérité à mon mensonge: quand un homme arrive un morceau de papier à la main, il a des chances pour qu'on l'écoute et le prenne au sérieux: le premier soin des lanceurs de spéculations n'est-il pas de faire imprimer avec tout le luxe de la typographie et de la lithographie le livre à souche de leurs actions? et le bon bourgeois, qui eût gardé son argent pour une affaire qui lui eût été honnêtement expliquée, l'échange avec empressement contre un chiffon de papier rose qu'on lui montre.

A dix heures, j'avais fait deux petits croquis qui étaient assez avancés pour que je pusse les laisser voir. Qui m'eût dit, il y a quinze ans, lorsque je travaillais le dessin avec goût et plaisir, que je tirerais un jour ce parti de ma facilité à manier le crayon? Mais tout sert en ce monde, et l'homme qui sait deux métiers vaut deux hommes. Dans les circonstances présentes, seul avec mon sabre, je serais resté embarrassé; j'ai trouvé un auxiliaire dans un dessinateur qui est mon meilleur ami, et ce sera un fidèle complice qui me rendra peut-être plus d'un service.

Le coeur me battait fort quand je sonnai à la porte du général Martory. La vieille servante qui s'était trouvée la veille à l'arrivée de la voiture vint m'ouvrir, et à la façon dont elle m'accueillit, il me sembla qu'elle m'attendait.

Néanmoins je lui remis ma carte en la priant de la porter au général et de demander à celui-ci s'il voulait bien me recevoir.

—Ce n'est pas la peine, me dit cette domestique aux moeurs primitives, allez au bout du vestibule et entrez, vous trouverez le général qui est en train desacrer.

Sacrer? Si mes lèvres ne demandèrent point en quoi consistait cette opération, mes yeux surpris parlèrent pour moi.

—C'est la douleur qui le fait jurer, continua la vieille servante; elle a augmenté de force cette nuit. Une visite lui fera du bien; ça le distraira.

Puisque c'était là l'usage de la maison, je devais m'y conformer: je suivis donc le vestibule dallé de larges plaques de pierre grise jusqu'à la porte qui m'avait été indiquée. Il était d'une propreté anglaise, ce vestibule, passé au sable chaque matin comme le pont d'un navire de guerre, frotté, essuyé, et partout sur les murailles brillantes, sur les moulures luisantes de la boiserie on voyait qu'on était dans une maison où les soins du ménage étaient poussés à l'extrême.

Arrivé à la porte qui se trouvait à l'extrémité de ce vestibule, je frappai. J'avais espéré que ce serait Clotilde qui me répondrait, car je me flattais qu'elle serait avec son père; mais, au lieu de la voix douce que j'attendais, ce fut une voix rude et rauque qui me répondit: «Entrez.»

Je poussai la porte, et avant d'avoir franchi le seuil, mon regard chercha Clotilde; elle n'était pas là. La seule personne que j'aperçus fut un vieillard à cheveux blancs qui se tenait assis dans un fauteuil, la jambe étendue sur un tabouret, et lisant sans lunettes le dernier volume de l'Annuaire.

Je m'avançai et me présentai moi-même.

—Parfaitement, parfaitement, dit le général sans se lever et en me rendant mon salut du bout de la main. Je vous attendais, capitaine, et, pour ne rien cacher, j'ajouterai que je vous attendais avec une curiosité impatiente, car il n'y a que vous pour m'expliquer ce que ma fille m'a raconté hier soir.

—C'est bien simple.

—Je n'en doute pas, mais c'est le récit de ma fille qui n'est pas simple, pour moi au moins. Il est vrai que je n'ai jamais rien compris aux histoires de femmes; et vous, capitaine? Mais je suis naïf de vous poser cette question; vous êtes à l'âge où les femmes ont toutes les perfections. Moi, je n'ai jamais eu cet âge heureux, mais j'ai vu des camarades qui l'avaient.

Ce langage, que je rapporte à peu près textuellement, confirma en moi l'impression que j'avais ressentie en apercevant le général. C'est, en effet, un homme qu'on peut juger sans avoir besoin de l'étudier longtemps. Après l'avoir vu pendant deux minutes et l'avoir écouté pendant dix, on le connaît, comme si l'on avait vécu des années avec lui.

Au physique, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et à la poitrine puissante; un torse et une encolure de taureau; tous ses cheveux, qu'il porte coupés, ras, et qui lui font comme une calotte d'autant plus blanche que le front, les oreilles et le cou sont plus rouges; toutes ses dents solidement plantées dans de fortes mâchoires qui font saillie de chaque côté de la figure, comme celles d'un carnassier; une voix sonore qui dans une bataille jetant le cri: «En avant!» devait dominer le tapage des tambours battant la charge. Avec cela, une tenue et une attitude régimentaires; un col de crin tenant la tête droite; une redingote bleue boutonnée d'un seul rang de boutons comme une tunique, et cousu, sur le drap même, à la place du coeur, le ruban de la Légion d'honneur.

Au moral, deux mots l'expliqueront:—une culotte de peau, qui a été un sabreur.

—C'est donc au mariage de mademoiselle Bédarrides que vous avez rencontré ma fille?

—Oui, général.

—Bonnes gens, ces Bédarrides. Je les connais beaucoup; ça n'apprécie que la fortune; ça se croit quelque chose parce que ça a des millions; mais, malgré tout, bonnes gens qui rendent à l'officier ce qu'ils lui doivent.

—Pour moi, je leur suis reconnaissant de m'avoir fourni l'occasion de faire la connaissance de mademoiselle votre fille, et par là la vôtre, général.

—Ma fille m'a dit que vous venez à Cassis pour visiter le fort et savoir ce qu'on en peut tirer de bon; est-ce cela?

—Précisément.

—Mais ce n'est pas vraisemblable.

Je fus un moment déconcerté; mais me remettant bientôt, je tâchai de m'expliquer, et lui répétai la fable que j'avais déjà débitée à sa fille.

—C'est bien là ce que Clotilde m'a dit, mais je ne voulais pas le croire; comment, il y a dans la commission de la défense de nos côtes des officiers assez bêtes pour s'occuper de ça; c'est un marin, n'est-ce pas? ce n'est pas un militaire.

J'évitai de répondre directement, car il ne me convenait pas de trop préciser dans une affaire aussi sottement engagée.

—Peut-être veut-on transformer le fort en prison; peut-être veut-on vendre le terrain; je ne sais rien autre chose si ce n'est qu'on m'a demandé comme service, et en dehors de toute mission officielle, de faire quelques dessins de ce fort et de les envoyer à Paris avec les renseignements que je pourrais réunir sur son utilité ou son inutilité.

—Maintenant que vous l'avez vu, je n'ai rien à vous en dire, n'est-ce pas? vous en savez tout autant que moi puisque vous êtes militaire.

—J'en ai cependant fait deux croquis.

Et je présentai mes dessins au général, car gêné par le mensonge dans lequel je m'étais embarqué si légèrement, et que j'avais été obligé de continuer, j'éprouvais le besoin de m'appuyer sur quelque chose qui me soutînt.

—C'est bien ça, tout à fait ça, très-gentil, et c'est vous qui avez fait ces deux petites machines, capitaine?

—Mais oui, mon général.

—Je vous félicite; un officier qui sait faire ces petites choses-là peut rendre des services à un général en campagne; c'est comme un officier qui parle la langue du pays dans lequel on se trouve; cependant pour moi je n'ai jamais su dessiner, et en Allemagne, en Égypte, en Italie, en Espagne, en Russie, en Algérie, je n'ai jamais parlé que ma langue et je m'en suis tout de même tiré.

Pendant que le général Martory m'exposait ainsi de cette façon naïve ses opinions sur les connaissances qui pouvaient être utiles à l'officier en campagne, je me demandais avec une inquiétude qui croissait de minute en minute, si je ne verrais pas Clotilde et si ma visite se passerait sans qu'elle parût.

Elle devait savoir que j'étais là, cependant, et elle ne venait pas; mes belles espérances, dont je m'étais si délicieusement bercé, ne seraient-elles que des chimères?

A mesure que le temps s'écoulait, le sentiment de la tromperie dont je m'étais rendu coupable pour m'introduire dans cette maison m'était de plus en plus pénible; c'était pour la voir que j'avais persisté dans cette fable ridicule, et je ne la voyais pas. Près d'elle je n'aurais probablement pensé qu'à ma joie, mais en son absence je pensais à ma position et j'en étais honteux. Car cela est triste à dire, le fardeau d'une mauvaise action qui ne réussit pas est autrement lourd à porter que le poids de celle qui réussit.

J'aurais voulu conduire mon entretien avec le général de manière à lui donner un certain intérêt qui fît passer le temps sans que nous en eussions trop conscience, mais les yeux fixés sur la porte, je n'avais qu'une idée dans l'esprit: cette porte s'ouvrirait-elle devant Clotilde?

Cette préoccupation m'enlevait toute liberté et me faisait souvent répondre à contre-sens aux questions du général.

Enfin il arriva un moment où, malgré tout mon désir de prolonger indéfiniment ma visite et d'attendre l'entrée de Clotilde, je crus devoir me lever.

—Hé bien! qu'avez-vous donc? demanda le général.

—Mais, mon général, je ne veux pas abuser davantage de votre temps.

—Abuser de mon temps, est-ce que vous croyez qu'il est précieux, mon temps? vous l'occupez, et cela faisant, vous me rendez service. En attendant ledijuner, d'ailleurs, nous n'avons rien de mieux à faire qu'à causer, puisque ce diable de rhumatisme me cloue sur cette chaise.

—Mais, général....

—Pas d'objections, capitaine, je ne les accepte pas, ni le refus, ni les politesses; cela est entendu, vous me faites le plaisir dedijuneravec moi ou plutôt de dîner, car j'ai gardé les anciennes habitudes, je dîne à midi et je soupe le soir.

Si heureux que je fusse de cette invitation, je voulus me défendre, mais le général me coupa la parole.

—Capitaine, vous n'êtes pas ici chez un étranger, vous êtes chez un camarade, chez un frère; un simple soldat viendrait chez moi, je le garderais à ma table; pour moi, c'est une obligation; ce n'est pas M. de Saint-Nérée que j'invite, c'est le soldat; quand les moines voyagent, ils sont reçus de couvent en couvent; je veux que quand un soldat passe par Cassis, il trouve l'hospitalité chez le général Martory; c'est la règle de la maison; obéissance à la règle, n'est-ce pas?

La porte en s'ouvrant interrompit les instances du général.

Enfin, c'était elle. Ah! qu'elle était charmante dans sa simple toilette d'intérieur; une robe de toile grise sans ornements sur laquelle se détachaient des manchettes et un col de toile blanche.

—J'ai fait servir le dîner, dans la salle à manger, dit-elle en allant à son père, mais si tu ne veux pas te déranger, on peut apporter la table ici.

—Pas du tout; je marcherai bien jusqu'à la salle. Il ne faut pas écouter sa carcasse, qui se plaint toujours. Si je l'avais écoutée en Russie, je serais resté dans la neige avec les camarades; quand elle gémissait, je criais plus fort qu'elle; alors elle tâchait de m'attendrir; je tapais dessus: «en Espagne, tu disais que tu avais trop chaud, maintenant tu dis que tu as trop froid; tais-toi, femelle, et marche,» et elle marchait. Il n'y a qu'à vouloir.

Cependant, bien qu'il voulût commander à son rhumatisme, il ne put retenir un cri en posant sa jambe à terre; mais il n'en resta pas moins debout, et repoussant sa fille qui lui tendait le bras, il se dirigea tout seul vers la salle en grondant:

—Vieillir! misère, misère.

Je ne sais plus quel est la poëte qui a dit qu'il ne fallait pas voir manger la femme aimée. Pour moi, ce poëte était un poseur et très-probablement un ivrogne; en tout cas, il n'a jamais été amoureux, car alors il aurait senti que, quoi qu'elle fasse, la femme aimée est toujours pleine d'un charme nouveau. Chaque mouvement, chaque geste qui est une révélation est une séduction: j'aurais vu Clotilde laver la vaisselle que bien certainement je l'aurais trouvée adorable dans cette occupation, qui entre ses mains n'aurait plus eu rien de vulgaire ni de repoussant.

Je la vis croquer des olives du bout de ses dents blanches, tremper dans son verre ses lèvres roses, égrener des raisins noirs dont les grains mûrs tachaient le bout de ses doigts transparents, et je me levai de table plus épris, plus charmé que lorsque j'avais pris place à ce dîner.

En rentrant dans le salon, le général reprit sa place dans son fauteuil, puis, après avoir allumé sa pipe à une allumette que sa fille lui apporta, il se tourna vers moi:

—A soixante-dix-sept ans, dit-il; on se laisse aller à des habitudes, qui deviennent tyranniques. Ainsi, après dîner, je suis accoutumé à faire une sieste de quinze ou vingt minutes; ma fille me joue quelques airs, et je m'endors. Ne m'en veuillez donc pas et, si cela vous est possible, ne vous en allez pas.

Clotilde se mit au piano.

—J'aimerais mieux une belle sonnerie de trompette que le piano, continua le général en riant, mais je ne pouvais pas demander à ma fille d'apprendre la trompette; je lui ai demandé seulement d'apprendre les vieux airs qui m'ont fait défiler autrefois devant l'empereur et marcher sur toutes les routes de l'Europe, et cela elle l'a bien voulu.

Clotilde, sans attendre, jouait leVeillons au salut de l'Empire, ensuite elle passa à laRonde du camp de Grandpré, puis vinrent successivement:Allez-vous-en, gens de la noce,Elle aime à rire, elle aime à boire, et d'autres airs que je ne connais pas, mais qui avaient le même caractère.

Étendu dans son fauteuil, la tête renversée, fumant doucement sa pipe, le général marquait le mouvement de la main, et quelquefois, quand l'air lui rappelait un souvenir plus vif ou plus agréable, il chantait les paroles à mi-voix.

Mais peu à peu le mouvement de la main se ralentit, il ne chanta plus et sa tête s'abaissa sur sa poitrine; il s'était endormi.

Clotilde joua encore durant quelques instants, puis, se levant doucement, elle me demanda si je voulais venir faire un tour de promenade dans le jardin avec lequel le salon communique de plain-pied par une porte vitrée.

—Mon père est bien endormi, dit-elle, il ne se réveillera pas avant un quart d'heure au moins.

Ce qu'on appelle ordinairement un jardin sur ces côtes de la Provence, est un petit terrain clos de murs, où la chaleur du soleil se concentrant comme dans une rôtissoire, ne laisse vivre que quelques touffes d'immortelle, des grenadiers, des câpriers et des orangers qui ne rapportent pas de fruits mangeables. Je fus surpris de trouver celui dans lequel nous entrâmes verdoyant et touffu. Au fond s'élève un beau platane à la cime arrondie, et de chaque côté, les murs sont cachés sous des plantes grimpantes en fleurs, des bignonias, des passiflores. Au centre se trouve une étoile à cinq rayons doubles émaillée de pourpiers à fleurs blanches, et au milieu de ces rayons se dresse un buste en bronze sur lequel retombent les rameaux déliés d'un saule pleureur. Ce buste est celui de Napoléon, vêtu de la redingote grise et coiffé du petit chapeau.

—Voici l'autel de mon père, me dit Clotilde, et son dieu, l'empereur.

Puis, me regardant en face avec son sourire moqueur:

—Je ne vous parle pas de l'arbre qui ombrage ce buste, car bien que cet arbre ne soit pas encore arrivé, malgré nos soins, à dépasser les murs, vous l'avez du haut de la montagne aperçu et nommé; de près vous le reconnaissez, n'est-ce pas, c'est le saule pleureur que vous m'avez montré hier.

Je restai un moment sans répondre, puis prenant mon courage et ne baissant plus les yeux:

—Je vous remercie, mademoiselle, d'aborder ce sujet, car il me charge d'un poids trop lourd.

—Vous êtes malheureux d'avoir pris un platane pour un saule; c'est trop de susceptibilité botanique.

—Ce n'est pas de la botanique qu'il s'agit, mais d'une chose sérieuse.

Il était évident qu'elle voulait que l'entretien sur ce sujet n'allât pas plus loin; mais, puisque nous étions engagés, je voulais, moi, aller jusqu'au bout.

—Je vous en prie, mademoiselle, écoutez-moi sérieusement.

—Il me semble cependant qu'il n'y a rien de sérieux là dedans; j'ai voulu plaisanter, et je vous assure que dans mes paroles, quelque sens que vous leur prêtiez, il n'y a pas la moindre intention de reproche ou de blâme.

—Si le blâme n'est pas en vous, il est en moi.

—Hé bien alors, pardonnez-vous vous-même, et n'en parlons plus.

—Parlons-en au contraire, et je vous demande en grâce de m'écouter; soyez convaincue que vous n'entendrez pas un mot qui ne soit l'expression du respect le plus pur.

Arrivés au bout du jardin, nous allions revenir sur nos pas et déjà elle s'était retournée, je me plaçai devant elle, et, de la main, du regard, je la priai de s'arrêter.

—Hier, je vous ai dit, mademoiselle, que je venais à Cassis pour y remplir une mission dont on m'avait chargé, et sur cette parole vous avez bien voulu m'ouvrir votre maison et me mettre en relation avec monsieur votre père; eh bien, cette parole était fausse.

Elle recula de deux pas, et me regardant d'une façon étrange où il y avait plus de curiosité que de colère:

—Fausse? dit-elle.

—Voici la vérité. Après avoir dansé avec vous sans vous connaître, attiré seulement près de vous par une profonde sympathie et par une vive admiration,—pardonnez-moi le mot, il est sincère,—j'ai demandé à Marius Bédarrides qui vous étiez. Alors il m'a parlé de vous, du général et de cesaule,—témoignage d'une pieuse reconnaissance. J'ai voulu vous revoir, et en vous retrouvant dans le coupé de cette diligence, au lieu de me taire ou de vous dire la vérité, j'ai inventé cette fable ridicule d'une mission à Cassis.

—Sinon ridicule, au moins étrange dans l'intention qui l'a inspirée.

—Oh! l'intention, je la défendrai, car je vous fais le serment qu'elle n'était pas coupable. J'ai voulu vous revoir, voilà tout. Et en me retrouvant avec vous, j'ai été amené, je ne sais trop comment, peut-être par crainte de paraître avoir cherché et préparé cette rencontre, j'ai été entraîné dans cette histoire qui s'est faite en sortant de mes lèvres et qui depuis s'est compliquée d'incidents auxquels le hasard a eu plus de part que moi. Mais en me voyant accueilli comme je l'ai été par vous et par monsieur votre père, je ne peux pas persister plus longtemps dans ce mensonge dont j'ai honte.

Il y eut un moment de silence entre nous qui me parut mortel, car ce qu'elle allait répondre déciderait de ma vie et l'angoisse m'étreignait le coeur. Je ne regrettais pas d'avoir parlé, mais j'avais peur d'avoir mal parlé, et ce que j'avais dit n'était pas tout ce que j'aurais voulu dire.

—Et que voulez-vous que je réponde à cette confidence extraordinaire? dit-elle enfin sans lever les yeux sur moi.

—Rien qu'un mot, qui est que, sachant la vérité, vous continuerez d'être ce que vous étiez alors que vous ne le saviez pas.

J'attendais ce mot, et pendant plusieurs secondes, une minute peut-être, nous restâmes en face l'un de l'autre, moi les yeux fixés sur son visage épiant le mouvement de ses lèvres, elle le regard attaché sur le sable de l'allée.

—Allons rejoindre mon père, dit-elle enfin, il doit être maintenant réveillé.

Ce n'était pas la réponse que j'espérais, ce n'était pas davantage celle que je craignais, et cependant c'était une réponse.


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