XLI

Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre premier et notre dernier, je renonce à le dire.

Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander un nouveau rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre ses lettres que j'avais gardées. Et alors, profitant de son émotion et de son trouble, je ferais d'elle ma maîtresse. Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les provoquerais, et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen ou par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa résistance. Une fois qu'elle se serait donnée à moi, elle n'épouserait pas ce Solignac, et si malgré cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits à faire valoir.

Tantôt je voulais quitter la France, et je demandai même à M. Bédarrides aîné de m'envoyer au Pérou. Malgré mes prières, il ne voulut pas me laisser partir, et comme j'insistais, il me regarda un moment avec inquiétude, cherchant à lire sur mon visage si j'étais devenu fou.

Que ne l'étais-je réellement? On dit que les fous ne se souviennent pas et qu'ils vivent dans leur rêve. Peut-être ce rêve est-il douloureux, mais il me semble qu'il ne peut pas l'être autant que la réalité, alors que tout en nous, la raison, l'imagination, la mémoire, se réunit pour nous montrer notre malheur et nous le faire sentir.

Oublier, ne plus penser, suspendre le cours de la vie morale, c'était là ce que je voulais, ce que je cherchais. Les efforts mêmes que je faisais pour m'arracher à mon obsession, m'y ramenaient irrésistiblement.

Le travail de mon bureau, auquel je m'étais appliqué dans les premiers temps, quand j'espérais qu'il me rapprocherait un jour de Clotilde, n'était pas de nature, maintenant que je n'avais plus d'espérance d'aucune sorte, à retenir mon esprit captif. Je faisais ma besogne parce que notre main nous obéit toujours; mais ma tête n'avait pas, par malheur, la docilité de mes doigts, et les traductions que j'apportais aux frères Bédarrides étaient pleines d'erreurs grossières. Ils me reprenaient doucement, sans se fâcher; ils s'inquiétaient de ce qui se passait en moi; et dans leur bienveillante indulgence, ils trouvaient des raisons pour m'excuser: la mort de mon père, ma démission qui troublaient ma raison.

M. de Solignac était devenu un personnage dont les journaux s'occupaient; un matin, en ouvrant leSémaphore, pour y chercher un renseignement commercial, mes yeux furent attirés par son nom qui, au milieu des lettres noires, flamboya pour moi en caractères de feu. Je voulus ne pas lire, et vivement je repoussai le journal; mais bientôt, je le repris: un entrefilet annonçait le mariage de M. de Solignac, sénateur, avec mademoiselle Clotilde Martory, fille du général Martory. «Ainsi, disait la note, vont se trouver réunies deux illustrations de l'Empire...» Je ne pus en lire davantage, car le journal tremblait dans mes mains comme une feuille secouée au bout d'une branche par une bourrasque.

Ce ne fut pas tout. Deux jours après, je reçus une lettre écrite par le général lui-même. En deux lignes, il me demandait de venir à Cassis le dimanche suivant, afin de dîner d'abord, puis ensuite «pour entendre une communication importante» qu'on avait à me faire.

Mon premier mouvement fut de me mettre à l'abri d'une lâcheté du coeur et je répondis qu'il m'était, à mon grand regret, impossible d'accepter cette invitation.

Puis ce devoir envers moi-même accompli, j'eus un peu de tranquillité, au moins de tranquillité relative.

Mais le samedi soir je me sentis moins ferme dans ma résolution, et pendant toute la nuit je me dis que j'avais tort de ne pas vouloir écouter cette communication; sans doute, c'était un moyen trouvé par Clotilde pour me voir. Qui pouvait dire ce qui résulterait de cette entrevue? elle m'aimait, elle m'en avait fait l'aveu. Devais-je céder sans lutter jusqu'au bout?

Le dimanche matin, je me mis en route pour Cassis. Mais en arrivant au haut de la côte, à l'endroit où la vue embrasse tout le village dans son ensemble, un dernier effort de raison et de courage me retint. Je m'arrêtai, et pendant plus d'une heure je restai assis sur un quartier de roc.

Devant moi s'étalait le village ramassé au bord de la mer, et par-dessus le toit des maisons émergeait le grand platane que j'avais aperçu tout d'abord quand j'étais venu la première fois à Cassis. Comme ce temps était loin!

Une petite colonne de fumée blanche montait dans les branches dénudées du platane et me marquait la place précise de sa maison. Elle était là, et peut-être elle pensait à moi, peut-être m'attendait-elle.

Mais, qu'irais-je faire là? cet homme était près d'elle. Je ne pourrais lui parler. Et d'ailleurs, quand je le pourrais, que lui dirais-je? Que je l'aimais, que je souffrais. Et après? Si la pensée de cet amour et de ces souffrances ne l'avait pas arrêtée dans son projet, mes plaintes, mes cris et mes larmes ne la feraient pas maintenant revenir en arrière.

Peut-être n'y avait-il pas autant de sacrifice dans ce mariage qu'elle voulait bien le dire; sans doute, elle n'eût jamais épousé M. de Solignac, simple commandant, mais le sénateur! Et bien des propos contre lesquels je m'étais fâché me revinrent à la mémoire, bien des observations, bien des petits faits qui m'avaient blessé.

Je repris la route de Marseille; mais, honteux de ma faiblesse et ne voulant pas m'exposer à retomber dans une nouvelle, je lui renvoyai toutes ses lettres dans un volume que je remis à la voiture de Cassis. Ainsi, je n'aurais plus de prétexte pour vouloir la voir.

Le lendemain, en arrivant au comptoir, M. Barthélemy Bédarrides m'appela dans son bureau.

—Vous m'avez demandé à aller au Pérou il y a quelque temps, me dit-il, je n'ai point accepté cette proposition; aujourd'hui, voulez-vous aller à Barcelone? Nous avons là une affaire embrouillée qui a besoin d'être traitée de vive voix. Cela nous rendrait service, si vous vouliez vous en charger. En même temps, je crois que ce petit voyage vous serait salutaire; vous avez besoin de distraction, et cela se comprend, après les épreuves que vous venez de traverser.

Évidemment on s'était occupé de moi dans la famille Bédarrides pendant la journée du dimanche. Les deux frères s'étaient plaints de mes erreurs; madame Bédarrides avait parlé; Marius avait raconté ce qu'il savait, et l'on était arrivé à cette conclusion: qu'il fallait, pour me guérir, m'éloigner de Marseille. De là cette proposition de voyage, car on ne prend pas pour arranger une affaire embrouillée un négociateur tel que moi.

J'hésitai un moment, car, après avoir voulu partir, j'avais presque peur maintenant de m'éloigner; mais enfin j'acceptai, et, trois heures après, je m'embarquais sur le vapeur qui partait pour Barcelone.

Je croyais n'être que quelques jours absent, une semaine au plus. Mais, à Barcelone, je reçus une lettre de M. Bédarrides qui m'envoyait à Alicante, d'Alicante on m'envoya à Carthagène, de Carthagène à Malaga, et de Malaga à Cadix. Quand je rentrai à Marseille, il y avait six semaines que j'en étais parti.

Malheureusement, le voyage n'avait pas produit l'effet que les frères Bédarrides espéraient; il avait occupé mon temps, il n'avait pas distrait mon esprit. Pendant ces deux mois, je n'avais pas cessé une minute de penser à Clotilde et de la voir.

Le seul soulagement que j'y avais gagné avait été de ne pas savoir le moment précis de son mariage et de n'être pas ainsi tenté de courir à Cassis, pour la voir à l'église mettre sa main dans celle de ce Solignac.

Pour être juste, il faut dire que j'avais gagné autre chose encore: une résolution, celle de quitter Marseille et d'aller à Paris.

Quand je fis part de cette résolution aux frères Bédarrides, ils poussèrent les hauts cris.

—Quitter Marseille! abandonner le commerce! j'étais donc fou: ils étaient contents de moi; je me formais admirablement aux affaires; je pouvais leur rendre de grands services, ils doubleraient mes appointements à la fin de l'année.

Ni les reproches, ni les propositions ne purent m'ébranler, et je leur expliquai que les raisons qui m'avaient fait entrer dans le commerce n'existant plus, je ne pouvais pas y rester.

Si bienveillant qu'on soit, il vient un moment où l'on se fatigue de s'occuper des gens qui refusent obstinément tout ce qu'on leur propose. Ce fut ce qui arriva avec les frères Bédarrides: ils m'abandonnèrent à mon malheureux sort, désolés de mon entêtement et regrettant de n'avoir pas le droit de me faire soigner par un médecin aliéniste.

Avant de partir, je voulus faire une visite d'adieu à Cassis: Clotilde était à Paris avec M. de Solignac; je ne serais pas exposé à la rencontrer et je verrais au moins son père: nous parlerions d'elle.

Au temps où je venais chaque semaine à Cassis, la maison du général était la plus coquette et la plus propre du pays: il y avait des fleurs à toutes les fenêtres, et les ferrures de la porte, frottées chaque matin, brillaient comme les cuivres d'un navire de guerre.

Je trouvai cette porte pleine de plaques de boue et les ferrures rouillées; en tirant la chaîne de la sonnette, je me rougis les mains. Comme on ne me répondait point et que la porte était entrebâillée, j'entrai. Le vestibule, autrefois si brillant de propreté, était dans le même état de saleté que la porte: les dalles étaient boueuses, des souliers traînaient çà et là, et des vieux habits couverts d'une couche de poussière pelucheuse étaient accrochés contre les murailles.

J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé là, j'entendis des éclats de voix dans le jardin et je vis le général, un fusil de munition à la main, faisant faire l'exercice à un grand paysan de dix-huit à dix-neuf ans.

—Au commandement: «Portez, arme!» criait le général, vous saisissez vivement votre arme: une, deusse.

Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur sergent instructeur. Mais à ce moment il m'aperçut, et venant vivement à moi, il me prit les deux mains.

—Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons déjeuner ensemble, si toutefois il y a à manger, car maintenant ce n'est plus comme autrefois. J'ai remplacé ma vieille servante par ce garçon-là, à qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est pas fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.

Nous nous mîmes à table.

—Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, d'avoir une honnête figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le mariage de Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage fait, monsieur mon gendre a trouvé que je le gênerais moins à Cassis et on m'a abandonné; c'est un homme de volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris et un vieux bonhomme comme moi n'est pas amusant à traîner.

Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette séparation l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.

Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme à l'ordinaire, pendant que je me promènerais dans le jardin, mais il secoua tristement la tête.

—C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus de musique puisque la musicienne est partie.

—Si je la remplaçais aujourd'hui?

Je me mis au piano et lui chantai:

Elle aime à rire, elle aime à boire.

Elle aime à rire, elle aime à boire.

Elle aime à rire, elle aime à boire.

Ma voix tremblait en commençant, mais je me roidis contre mes émotions.

Tout à coup j'entendis un gros soupir, et en me retournant je vis le général qui pleurait.

—Ah! dit-il en me tendant la main, c'était un gendre comme vous qu'il m'aurait fallu. Vous viendrez souvent, n'est-ce pas? Nous chanterons ensemble, nous jouerons aux échecs; je vous raconterai Austerlitz et la campagne d'Égypte et celle de Russie.

—Hélas! je pars ce soir pour Paris.

—Vous aussi, vous m'abandonnez? Allons, les vieux restent trop longtemps sur la terre.

Je le quittai le soir même, et le lendemain je partis pour Paris.

Me voici à Paris, à vingt-neuf ans, sans un sou de fortune et n'ayant pas de métier aux mains.

Que faire, non pour me créer une position ou pour me gagner une fortune, mais pour vivre honnêtement et librement?

On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant «l'Annuaire», et qui, rêvant haut dans le café où il s'est endormi, demande «l'Annuaire». Jusqu'à un certain point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit continuellement avec la préoccupation et le souci de son avancement. En dehors de l'armée et de son régiment, il ne voit rien et ne s'intéresse à rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en même temps il faut dire qu'il ne peut pas en être autrement.

On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se résigne à tous ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la carrière dans laquelle on est entré, et le but qu'on propose à son activité et à son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut être capitaine; colonel, on veut être général; c'est un devoir qu'on accomplit, un droit qu'on poursuit.

Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un âge où il doit travailler encore, est un déclassé. Il en est de lui comme du prêtre qui sort du clergé. Il n'y a rien à faire ni pour l'un ni pour l'autre dans la société; le monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins, pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des moeurs, à des usages, à des idées qui ne sont pas les leurs. Partout gênés, ils sont partout gênants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitié on les pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, et comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils piétinent sur place... et surtout sans place.

C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard aurait tout à coup posé au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne: ces gens qui l'entourent, courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde une fourmilière.

En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir sur ce sujet; c'est un roman de Balzac:Un ménage de garçon. Le héros ou plus justement le principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le principal personnage de ce roman est un officier qui, après Waterloo, rentre dans la vie sociale.

Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspéré par les déceptions de la défaite, corrompu par les autres autant que par sa propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rêver du soudard et du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service de «crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de débauche. Ses amis, il les trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un jour un Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire serait de me brûler tout de suite la cervelle.

J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si je ne l'ai point encore mise à exécution, c'est que rien ne presse; je ne suis point à bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin à parcourir avant d'arriver à la pente sur laquelle glissent les Brideau.

Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler les affaires de mon père, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce règlement a été des plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux, car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient des souvenirs.

J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux petites chambres que j'occupe au cinquième étage d'une maison de la rue Blanche; mais l'appartement de mon père était assez grand, tandis que le mien est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû me débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. La place se paye cher à Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un loyer lourd; les cinq cents francs que coûte le mien me sont déjà assez difficiles à payer.

Cet emménagement a occupé mes premières semaines de séjour à Paris; et comme je ne m'y suis point pressé, il a duré assez longtemps. J'avais du plaisir à revoir les gravures qui avaient appartenu à mon père, et qui me rappelaient le temps où nous les feuilletions ensemble. J'avais du bonheur à ranger ses livres, où à chaque page je retrouvais ses annotations et ses coups de crayon.

Et puis, faut-il le dire, cette occupation qui prenait mon temps me permettait de ne point aborder franchement la grande difficulté de ma vie.

—Quand j'aurai fini, me disais-je, nous verrons.

Enfin, le moment arriva où je n'avais plus d'excuse pour ne pas voir, et où il fallut bien se décider à prendre un parti.

Ce que je voyais, c'était que de l'héritage de mon père, toutes charges et dettes payées, il me restait un capital de quatre mille francs, c'est-à-dire de quoi vivre pendant deux ans avec économie. Il fallait donc qu'avant deux ans je fusse en état de gagner quinze ou dix-huit cents francs par an.

Comment et à quoi?

Un seul moyen se présentait: accepter une place de commis, si j'en trouvais une. J'écrivais assez proprement et je comptais assez vite pour oser demander un emploi qui, pour être rempli convenablement, n'exigerait que la connaissance de la calligraphie et de l'arithmétique.

Le tout maintenant était donc d'obtenir un emploi de ce genre.

Parmi mes anciens camarades avec lesquels j'avais continué des relations d'amitié depuis le collège se trouvait Paul Taupenot, le fils de Justin Taupenot, le grand éditeur. Paul était maintenant l'associé de son père; il pourrait sans doute me trouver la place que je désirais, soit dans sa maison, soit chez un de ses confrères. Je l'allai trouver.

En m'entendant parler d'une place de quinze cents francs, il poussa des exclamations de surprise comme les frères Bédarrides lorsque je leur avais demandé à entrer dans leurs bureaux.

—Toi commis-libraire? allons donc, mon cher, tu n'y penses pas.

—Et pourquoi n'y penserais-je pas? Que veux-tu que je fasse? Je n'ai pas de métier, et pour tout capital j'ai quatre mille francs. Trouves-tu le travail déshonorant?

—Certes non.

—Eh bien, alors donne-moi à travailler. Ce n'est pas une vocation irrésistible qui m'oblige à être commis. En donnant ma démission de capitaine, je ne me suis pas dit que j'allais enfin avoir le bonheur d'être employé dans ta maison, ce qui réaliserait tous mes désirs et tous mes rêves. Forcé bien malgré moi à cette démission, j'ai su que la vie ne me serait pas facile, mais enfin j'ai dû faire ce que ma conscience me commandait; maintenant tu peux m'adoucir ces difficultés, et je m'adresse à ton amitié.

—Sois bien certain qu'elle ne te manquera pas. Seulement laisse-moi te dire que tu ne sais pas ce que tu me demandes. Tu es habitué à une certaine indépendance d'action et à la liberté de l'esprit; pourras-tu rester enfermé dans un bureau pendant douze ou treize heures, sans distraction, appliqué à un travail qui te paraîtra fastidieux et qui le sera réellement? Crois-tu qu'un bûcheron ou un jardinier n'est pas plus heureux qu'un commis qui toute la journée demeure penché sur son bureau à faire des chiffres?

—Je ne sais pas fendre un arbre, et je ne sais pas davantage ratisser un jardin, tandis que je sais faire des chiffres.

—Si je te parle ainsi, c'est qu'il me paraît impossible qu'un homme de ton âge qui, pendant dix ans, a vécu à cheval, le sabre à la main, puisse tout à coup remplacer son sabre par une plume et vivre enfermé dans un bureau.

—Il le faut cependant.

—Sans doute, mais comme je me figure que tu ne pourrais pas te plier à ces nouvelles habitudes sans en beaucoup souffrir, je voudrais t'épargner ces souffrances.

—Si tu as un moyen de me faire gagner agréablement mes 1,500 francs, dis-le; je te promets que je ne le repousserai pas.

—Pourquoi ne nous ferais-tu pas des articles pour nos dictionnaires et pour nos manuels?

—C'est toujours une plume que tu me proposes.

—Assurément, mais tu travaillerais à tes heures, tu ne serais pas enfermé dans un bureau, tu aurais ta liberté et tu pourrais facilement gagner quinze ou vingt francs par jour, ce qui vaut mieux que quinze cents francs par an.

—Je ne sais pas écrire.

—De cela ne prends pas souci, le travail que je te propose n'a rien de littéraire, c'est une besogne de compilation, et il faut vraiment ta naïveté pour me faire cette réponse. Nous avons des traités d'agriculture qui se vendent ma foi très-bien, et qui ont été écrits par des savants incapables de distinguer en pleine campagne un champ de blé d'avec un champ d'avoine. C'est ce qu'on appelle le savant en chambre, et tu peux en augmenter le nombre déjà considérable sans déshonneur.

—J'aimerais mieux aligner dix régiments de cavalerie dans le Champ-de-Mars que trois phrases dans un livre. Écrire une lettre, raconter ce que j'ai vu, c'est parfait, j'y vois franchement et bravement; mais je sais trop ce qu'est l'art d'écrire pour oser me faire imprimer.

—Tu refuses, alors?

—Je ne peux pas accepter ce que je me sens incapable de faire convenablement.

—Eh bien, voyons autre chose, car je ne peux pas m'habituer à l'idée que tu resterais impunément enfermé derrière ce grillage, à l'abri de ces rideaux verts. Tu serais pris par le spleen, et tu mourrais à la peine. Quand nous étions au collège, tu dessinais d'une façon remarquable, et tu m'as envoyé d'Afrique deux ou trois croquis très-réussis: tu ne dois donc pas avoir pour dessiner les scrupules que tu as pour écrire.

—Mes croquis sont comme mes lettres, sans conséquence.

—Ce n'est pas mon sentiment, et je crois que de ce côté nous avons chance d'arriver à un résultat. Nous préparons en ce moment un grand dictionnaire des sciences militaires qui sera accompagné de cinq ou six mille gravures représentant les armes, les costumes, les objets quelconques qui ont servi à la guerre chez tous les peuples depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Veux-tu te charger d'un certain nombre de ces dessins? Ne sois pas trop modeste, il ne s'agit pas de gravures artistiques; ce qu'il nous faut surtout, c'est un dessin exact qui ne soit pas enlevé dechicen sacrifiant tout à l'effet. L'effet n'est rien pour un ouvrage comme le nôtre, qui veut des gravures tirées d'originaux authentiques, et assez distinctes dans le détail pour donner les points caractéristiques qui doivent appuyer le texte. Tu connais les choses de la guerre, tu les aimes, tu dessines mieux qu'il n'est nécessaire, tu peux nous rendre service en acceptant ce travail. Si dans le commencement tu as besoin de conseils, nous te feronsrecalertes premiers dessins, et tu arriveras bien vite à une habileté de main qui te permettra de ne pas trop travailler.

Évidemment cela était de beaucoup préférable au bureau. Je remerciai Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur de ce dictionnaire pour qu'il me guidât.

Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon ignorance ni de mon inexpérience, et qui par ses conseils me facilita singulièrement mes premiers pas.

S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste, c'est croire qu'on continue un rêve commencé.

Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est vrai que je suis bien peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis jusqu'à un certain point par le travail, par les habitudes et par les relations.

Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon logement est le seul qui ne soit pas occupé par des peintres. Les hasards de la vie porte à porte ont établi des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu il en est résulté pour nous une sorte de camaraderie et d'amitié.

Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une réputation, mais des jeunes gens qui m'ont reçu parmi eux avec la confiance et la facilité de la jeunesse.

Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma décoration et ma tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils ont reconnu petit à petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en avais l'air.

Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le déjeuner que mon concierge me monte. Par là il ne faut pas entendre que je vais m'attabler dans une salle à manger où mon couvert serait mis régulièrement.

Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos habitudes, car les uns et les autres nous sommes à peu près égaux devant la fortune. S'ils ont déjà du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de notoriété et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du métier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilité; Je ne sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin d'un coup, je me lève dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement qui m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse, celui-là en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance pas. D'un autre côté j'ai des scrupules et des exigences qui m'entraînent dans d'autres lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par là surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son plaisir, et non un ouvrier ou un véritable artiste. Le résultat de ce genre de travail est de rogner considérablement mes bénéfices et de les réduire au strict nécessaire.

Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement servie; ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte à bon marché; le porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous.

C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi où je demande avis à mes camarades qui, pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail et de réflexion.

Puis après une demi-heure de repos et d'intimité, chacun rentre chez soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches nécessaires à mon travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.

Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine (est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit où, moyennant la somme de vingt à vingt-trois sous, on donne un dîner composé d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et animé est la pièce de résistance; on pense à ce qui se dit et non à ce qu'on mange.

Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est dans ma chambre qu'on se réunit, car j'ai un luxe de chaises et de meubles pour s'étendre que mes voisins ne possèdent pas.

On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien suivent paresseusement les spirales de leur fumée. A onze heures on se sépare, pour recommencer le lendemain.

Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans le monde; nous sommes préservés de ces distractions coûteuses par des raisons toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obéit discrètement.

Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans l'avenir: plus tard, quand on sera quelqu'un.

Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour me guider; je ne serai jamais quelqu'un.

Et Clotilde?

Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours le présent. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour suivre Clotilde à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent, agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre pages sans rien dire, et mettent leur pensée dans le dernier mot de leur lettre.

Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours.

Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé à le reconnaître; mais après, que puis-je à cela? Si la lâcheté du coeur est honteuse, c'est un malheur pour moi.

Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde; cela j'en conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de Solignac, je devais la regarder avec mépris, lui lancer un coup d'oeil qui l'eût fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui était convenable et correct.

C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable ayant le respect de soi-même et des convenances. Puis, si cet homme bien équilibré eût souffert de cet abandon, il eût probablement aimé une autre femme; car il est universellement reconnu que le meilleur remède pour guérir un amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espèce de vaccination opère presque toujours des cures remarquables.

Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles précises de cette sage méthode. Après avoir donné mon coeur à Clotilde, je ne l'ai point repris pour le porter à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de l'aimer, plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore que le bonheur.

Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être vrai, et je ne dis pas qu'elle méritât ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos sentiments se règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualités comme ses défauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous, de quelques misérables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les passionnés.

Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti à épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais aimer; car cet homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est pas beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.

Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela ferait-il que je ne l'aimerais plus? Hélas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son crime à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai, c'est sa trahison qui pâlit et s'éteint devant le rayonnement de ces jours heureux.

Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un être qui s'est développé sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonné, ne peut pas mourir.

C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette heure, qui me dirige et qui m'inspire; c'est lui qui a imposé silence à mon orgueil, à ma dignité et à ma raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent, je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a toujours le dernier mot.

—Clotilde s'est donnée à un autre.

—Après?

—Elle est méprisable.

—Après?

—Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser à elle.

—Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire «Je veux» si la réalité est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; aujourd'hui ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites, mais c'est la passion qui te mène et je suis ton maître. Tu veux te détacher de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie à elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas mourir; c'est ma mère, et je veux vivre par elle.

Je l'aime donc toujours.

Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.

C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche qui me permet de voir les fenêtres de son hôtel, et souvent même de l'apercevoir alors qu'elle se promène dans son jardin.

L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans la rue Moncey, et comme ma maison forme le côté de l'angle opposé au sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma maison.

Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé que dans le pourtour de l'allée circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai disposé avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; ma fenêtre ouverte, j'entends même le murmure confus des voix et toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter.

Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.

Pense-t-elle à moi?

Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près d'elle me suffit.

Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins simple seulement dans sa toilette, qui est celle d'une femme à la mode.

Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en juge par les visites qui se succèdent chez elle le mercredi, qui est son jour de réception.

A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle, tous ses autres jours sont pris par les plaisirs du monde: les dîners, les soirées, le théâtre. Et bien promptement je suis arrivé à deviner, par le mouvement des lumières dans la nuit, d'où elle revient.

Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi ce qu'est sa vie, et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait.

La première fois qu'elle est descendue dans son jardin, où elle s'est longtemps promenée seule en tournant sur elle-même comme si elle réfléchissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom. Mais ce n'a été qu'un éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé mon esprit.

Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près d'elle. Je la vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était certes pas là ce que j'avais espéré, mais c'est ce qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu—la fatalité.

Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être assidu à mon travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient devant leur chevalet, et une courte promenade après dîner, une flânerie d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; on descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte, en s'arrêtant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout était dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.

Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active, en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermée ne pouvait contenter. Assurément, si j'avais dû rester dans un bureau, comme j'en avais été menacé un moment, je serais mort à la peine, asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancée à grande vitesse. J'étouffais dans mon logement encombré de meubles, comme un oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal, j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquième étage, et volontiers j'aurais été m'offrir pour frotter les appartements de la maison, afin de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble indispensable à la conservation de mon chapeau; mais cette arme bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'était la fatigue que je cherchais, c'était beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour dépenser ma force et brûler mon sang.

Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.

La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur de la sève et des giroflées me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant, venant, tourbillonnant sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. J'avais beau m'appliquer au travail, des mouvements de révolte me faisaient jeter mon crayon, et alors je m'étirais les bras en bâillant d'une façon grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur, l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais été me promener à quatre pattes dans les prés et brouter l'herbe nouvelle.

J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux désordres qui se produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remédier facilement. Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital avec les camarades; mais à Paris être malade parce que les merles chantent et que les feuilles bourgeonnent, c'est trop bête.

Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement ri au nez, ou, ce qui est tout aussi probable, m'eût interrogé sérieusement, ce qui m'eût fait rire moi-même, je résolus d'apporter un remède à cet état ridicule.

Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la santé, je cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant de la Bibliothèque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide de deux à trois heures.

Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, je marchais raisonnablement, de manière à ne pas attirer sur mes talons les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagné le bois de Boulogne dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique et je me donnais unesuée, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.

Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer dans le bois de Boulogne où jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est à croire que les gens à équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et que maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner le temps perdu. De quatre à six heures, les Champs-Élysées sont véritablement encombrés et Paris prend là une physionomie nouvelle. Il y a trois mois que le coup d'État est accompli et maintenant que «les mauvaises passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il y a une explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caractéristique et qui mériterait d'être étudié par un moraliste.

Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assumé sur sa tête cette terrible responsabilité qui a assuré au pays une sécurité momentanée, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la fortune. Le nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement qui s'est établi en décembre donne satisfaction à ces deux besoins. C'est là ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.

La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, qu'on attendait depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un développement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les affaires.

Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le tourbillon et réfléchissent tristement.

Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre a écrasé toute une génération.

Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons; nous serons l'abstention.

En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on se sent au coeur le courage et l'activité? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu être quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.

Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'âge aura rendu nos mains débiles.

Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls resterons noyés dans une époque de transition, subissant la fatalité.

Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les yeux, plus je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu des bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, et, au lieu de regarder les aubépines qui commencent à fleurir, de respirer l'odeur des violettes qui bleuissent les clairières, d'écouter les fauvettes et les rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui, aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.

Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps à ce moment déserte, j'entendis derrière moi le trot de deux chevaux qui arrivaient grand train. Machinalement je me retournai et à une petite distance j'aperçus un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes de sang.

En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. Je reculai contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois réduit maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas moins conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce goût qui m'a fait choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades; j'ai chance d'y voir de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent monter.

J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupé ni ceux qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tête de femme se tourna de mon côté.

Clotilde!

Elle me fit signe de la main.

Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne compris pas ce qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement ce qu'il y avait de certain dans ce signe.

J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le coupé qui s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses chevaux comme pour les arrêter. Je ne me trompais point. La voiture s'arrêta, la portière s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se dirigea vers moi.

Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu très-bien conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon côté, je reculai instinctivement de deux pas et je pensai à me jeter dans le fourré: j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur de moi.

Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon dessein; elle s'était avancée rapidement, et j'étais déjà sous le charme de son regard; à mon tour j'allai vers elle, irrésistiblement attiré.

—Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand êtes-vous à Paris?

—Depuis le mois de mars.

Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux mains en me regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:

—Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me voir!

—Moi, chez vous, chez M. de Solignac?

—Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublié le passé?

—C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est impossible d'aller maintenant chez vous.

—Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous qu'à la suite de plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la crainte de ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je vous ai assuré que rien ne devait altérer notre amitié; ne voulez-vous pas venir chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si désireux de venir chez mon père?

—Pouvez-vous comparer le présent au passé!

—Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'était imposé!

—Par qui? Votre père souffre de ce mariage.

—Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert encore s'il ne s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti à devenir la femme de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon père serait ce qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M. de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules dont j'ai à souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je vous ai dit et reconduisez-moi à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre bras?

Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son côté.

—Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez plus me voir?

C'en était trop.

—Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; vous croyez cela; eh bien! écoutez et ne vous en prenez qu'à vous de ce que vous allez entendre. Hier, vous avez été aux Italiens et vous êtes rentrée chez vous à onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été en soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous vous êtes promenée pendant une heure dans votre jardin, de dix à onze heures; vous aviez pour robe un peignoir gris-perle.

—Comment savez-vous...

—Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures jusqu'à sept. Et maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un appartement dont les fenêtres ouvrent sur votre hôtel.

Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais installé rue Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour. Nous nous étions arrêtés, et elle m'écoutait les yeux fixés sur les miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.

Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.

—Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais puisque vous connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.

Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement serré la main, elle monta dans son coupé qui partit rapidement, tandis que je restais immobile sur la route, la suivant des yeux.


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