XLV

Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un rêve.

Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et maintenant je n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde comme je l'avais voulu. Mon amour discret était fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais pas dû révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais laissé entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.

Les choses telles qu'elles venaient de se passer me créaient une situation qui bien certainement ne tarderait pas à devenir insoutenable ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.

Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me croyait en Espagne, j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre à distance; son apparition dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à sa fenêtre au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant me serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions platoniques? Est-ce que cent fois je n'avais été obligé de me rejeter en arrière pour ne pas lui crier: Je suis là, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force de résister à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette résistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?

Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas dit un mot de mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais encore et que, malgré sa trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De cet aveu tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même pas inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait été le même que celui par lequel elle m'avait abordé, une invitation à l'aller voir chez elle.

Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait reprendre comme autrefois. Nous avions été séparés par la force des circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie où elle avait été interrompue, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.

Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans leur vie ce qui les gêne et vouloir que par une convention tacite on considère comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des faits qui vous ont écrasé.—«Je suis mariée, c'est vrai, mais qu'importe mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage, il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions plaisir autrefois à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc oublié? moi je me souviens toujours.»

Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, telle était la traduction fidèle de notre entretien dans ce langage mystérieux où les regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les sourires ont bien plus d'importance que les mots, où la musique est tout, où les paroles ne sont que peu de chose.

Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je l'aimais.

Que résulterait-il de cette réunion?

La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait à mon amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle céderait, et alors je ferais de ma propre main des blessures à mon amour, qui, pour être autres, ne seraient pas moins douloureuses.

Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser croire que le précepte «Tu ne désireras pas la femme de ton prochain,» tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes désirs ou de tuer mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui même a contre lui dans cette circonstance particulière d'être mon ennemi et non mon ami. Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection légale dont le Code l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.

Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale sociale.

Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille Bédarrides et me suis pris à l'aimer, je ne savais qui elle était: femme ou jeune fille. Quand je me suis inquiété de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée et que M. de Solignac était son mari, cela très-probablement n'eût pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de l'aimer, malgré son mariage, malgré son mari, et très-probablement aussi j'aurais essayé de me faire aimer d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où je serais devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais été l'homme le plus heureux du monde. En se donnant à moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans mon coeur y eût monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les vertus de la femme passionnée qui cède à son amour et à son amant.

Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. Celle que je me suis pris à aimer si passionnément n'était point une femme, c'était une jeune fille, c'était Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer, pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand jour, honnêtement, franchement.

C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, il a gardé le caractère de pureté qu'il tenait de sa naissance.

Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu à la parer de toutes les qualités qu'on rêve chez celle qui sera la compagne de notre vie et la mère de nos enfants.

Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait, nous étions pleinement heureux.

Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une grâce nouvelle, une perfection à la statue de marbre blanc que de mes propres mains j'avais créée dans mon coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que de la réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue existait, la sainte, la madone.

Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que j'avais espéré qui se réalisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de Solignac.

Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc terrible, ne brisa point l'idole cependant: au lieu d'être la statue de l'espérance elle fut celle du souvenir.

Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. Maintenant vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piédestal? Sur le marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif de la femme amoureuse?

Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, ce ne sera point pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les autres.

Et c'est cette jeune fille que j'aime.

Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, comme elle est toujours belle et séduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se présente. C'est toujours la même femme.

Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or, c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs, mes rêves, mes espérances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.

Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.

Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?

Dans la même heure, dans la même minute, je disais oui et je disais non, ne sachant à quoi me résoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force de m'en tenir à la résolution que je prendrais.

Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à ne pas y aller. Mais quand je la voyais dans son jardin où maintenant elle se promenait dix fois par jour les yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que je ne pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante qu'elle exerçait sur ma volonté.

Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles angoisses les quatre jours qui nous séparaient de ce mercredi.

Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un signe à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un appel?

Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me décidai à aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me décidai à rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrivé sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.

Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que je ne l'étais. Cette irrésolution était misérable, ces alternatives de volonté et de faiblesse étaient le comble de la lâcheté. M'était-il donc impossible de savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?

Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces indécisions, et toujours je m'étais déterminé franchement; la passion nous rend-elle lâche à ce point?

Je passai une nuit affreuse.

Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment elle avait compté sur ma visite. Comment allait-elle considérer cette absence? Une injure, une rupture.

Alors, c'était fini.

A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre moi-même.

C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: j'avais boudé, voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et comme il était digne de mon amour!

Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? Est-ce que j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé j'aurais pu résister à l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime véritablement peut écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion se comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les mères sacrifient leurs enfants à leur amour, et moi j'avais sacrifié mon amour à mon rêve. J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir? Insensé que j'étais!

Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde n'avait pas paru dans son jardin à l'heure accoutumée et j'avais besoin de la voir.

Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible de travailler, et je restai les yeux fixés sur le miroir qui me disait ce qui se passait dans l'hôtel Solignac. Mais rien ne se montra sur la glace qui réfléchissait seulement les allées vides et les fenêtres closes.

Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.

Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me sembla entendre le bruissement d'une robe à ma porte. Mes voisins recevaient à chaque instant la visite de leurs modèles; je ne prêtais pas grande attention à ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.

Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, je répondis: «Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.

C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.

J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai longuement dans mes bras. Mais elle se dégagea et me regardant avec un doux sourire:

—Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi aujourd'hui ce que vous étiez autrefois?

Je me relevai.

J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; Clotilde, de son côté, ne paraissait pas désireuse d'engager l'entretien.

Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face l'un de l'autre ne disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper, allait en augmentant.

Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle vint à ma table de travail et regarda le dessin que j'avais esquissé. Puis elle examina les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de la pièce, elle arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.

—Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez moi.

En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon miroir dans lequel elle vit se refléter ses fenêtres.

Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte allait amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit à sourire.

—Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien délicat?

—Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du procédé, ni à sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai pensé qu'à une chose, à une seule, vous voir. J'aurais été libre, je n'aurais pas eu besoin de ce moyen, je serais resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est occupé, il faut que je travaille.

—C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma table.

—C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les gravures. Mais ne parlons pas de cela.

—Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifférente à ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis décidée à cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait bien que je vinsse chez vous.

—Chère Clotilde....

Mais elle m'arrêta.

—J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, ne m'offrirez-vous pas un siège?

Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise à côté d'elle:

—Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en Espagne, je vous retrouve à Paris; je vous croyais commerçant, je vous retrouve artiste; cela mérite quelques mots d'explication, il me semble.

Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, de manière à ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habileté à effleurer les sujets les plus dangereux sans les attaquer sérieusement, avec sa légèreté de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse à atténuer ou à souligner du regard ce que ses lèvres avaient indiqué, elle pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite qu'elle s'était fixée.

En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi à me conduire où il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions pas dans des circonstances ordinaires. Les sentiments que j'éprouvais en sa présence et sous le feu de son regard ne ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais méthodiquement.

Elle m'était apparue au moment même où je la croyais perdue à jamais, et ce coup de foudre m'avait jeté hors de moi-même: les quelques secondes pendant lesquelles je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré. Maintenant, elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas l'un de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers elle, comme le fer l'est par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps électrisé: il y avait là une force toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me soulevait pour me rapprocher d'elle.

Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, d'avenir, de passé: le présent parlait et commandait en maître.

—Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire commerçant? lui dis-je. C'était pour me créer promptement une position qui me permît de devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.

—Voulu....

—Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez pas pu attendre. Alors, je n'avais pas de raisons pour rester à Marseille et j'en avais de puissantes pour venir à Paris: mon amour qui m'obligeait à vous chercher, à vous trouver, à vous voir.

Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai point m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle, et, tenant mes yeux attachés sur les siens, je continuai:

—Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passé horrible, mais, si cruelles qu'aient été ces souffrances, elles n'ont pas une minute affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par cette chute, accablé sous l'écroulement de mes espérances, j'ai pu vous maudire, mais je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que je suis parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement de fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais que j'ai quitté Marseille pour venir ici vivre près de vous. C'est parce que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard d'espérance.

Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi elle avait voulu se dégager de mon étreinte, mais je ne lui avais pas laissé prendre la parole et n'avais pas abandonné sa main.

—Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.

—Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main. J'ai commencé de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.

—Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je vous réponde?

—Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois que nous nous sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. Alors, peut-être, j'oublierai le passé, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour nous, une vie de tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois mois, et ce mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je vous aime,» répétez-le, Clotilde, chère Clotilde.

En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; je l'entourais; je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les impressions qui la troublaient; sa respiration saccadée me brûlait. Elle ferma les paupières et détourna la tête; sa main tremblait dans la mienne.

—Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous êtes sans pitié!

—Ce mot, ce mot.

—Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas, Guillaume, serais-je ici?

Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me repoussa.

—Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites pas regretter d'être venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de ce que vous avez été à notre dernière entrevue.

—C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit aujourd'hui comme il en a été alors. Ne vous défendez pas, ne me repoussez pas. Vous êtes chez moi, vous êtes à moi.

—Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure, Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma prière, vous ne me reverrez jamais. Vous pouvez m'empêcher de sortir d'ici mais vous ne pourrez jamais m'obliger à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à vous recevoir chez moi.

Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux voir, ses yeux étaient pleins de résolution.

—Vous dites que vous m'aimez.

—L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais gardé le souvenir, c'est l'homme loyal qui savait écouter les prières et respecter la faiblesse d'une femme.

Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant sur la table:

—N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?

—Restez.

—Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce n'était pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.

Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais pas en disposition d'engager une discussion de ce genre.

—Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces subtilités de langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons de cette visite, vous m'épargnerez des recherches et des soucis.

—Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette démarche était coupable, je le savais, et il a fallu une pression irrésistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas imaginé que vous puissiez lui donner de telles conséquences. En vous rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour vous demander comment vous n'étiez pas encore venu me voir, et mon dernier pour vous prier de venir. Vous n'êtes pas venu.

—Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai pas eu la force de franchir la porte de l'hôtel de votre mari. Si vous voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.

—Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je me suis décidée à venir. J'avais beaucoup à me faire pardonner; j'ai voulu que cette visite, qui peut me perdre si elle est connue, fût une expiation envers vous. J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et vous disposerait à l'indulgence.

—Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?

—Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire, puisque vous l'avez oublié: je suis mariée.

—C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.

—J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès lors vous ne me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais fait!...

—C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser les rêves que nous formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un épouvantable réveil.

—C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un coeur délicat, une âme élevée, il comprendra le sentiment qui m'amène près de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir davantage. Assurément je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais être, mais il sera assez généreux pour se contenter de ma tendresse et de mon amitié. Puisque je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur. Puisque nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous verrons aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimité, dans cette union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journées. Sa vie ne sera plus attristée et moi j'aurai la joie de lui donner un peu de bonheur. Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si facile.

—Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.

—Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.

—Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer silence à mon amour.

Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté et je m'assis en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe. Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tête entre mes deux mains. Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.

Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: Clotilde s'était agenouillée devant moi.

—Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.

Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:

—Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.

Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses lèvres:

—Guillaume, dit-elle, je t'aime.

Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'âme de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sûre, comme celle de l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.

«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire disait je ne t'aime pas.»

Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils lire ce qui se passe dedans? C'est cet intérieur qu'il est curieux et utile de connaître.

Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à fait comme dans les romans, même dans ceux qui s'approchent le plus de la vérité humaine. Les gens qu'on rencontre communément et avec lesquels on se trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se montrent point dans une action habilement combinée pour arriver à la révélation d'un caractère, ils ne prononcent point, à chaque instant de ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, éclairent lededans. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans aucune de ces exagérations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en laid, en bien ou en mal, que la convention littéraire exige chez les personnages que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.

De là une difficulté d'observation d'autant plus grande que pour chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues extraordinaires armés de méthodes infaillibles pour lire dans l'âme de ceux que nous étudions. Tous nous sommes généralement coulés dans le moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien d'excessif, nous restons en présence sans nous connaître.

Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le départ de Clotilde.

Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'était sa nature, qu'était son âme?

Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par où fallait-il la juger? Où était le vrai, où était le faux? Y avait-il en elle quelque chose qui fût faux et tout au contraire n'était-il pas sincère?

A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle était résolue au dernier sacrifice et que la passion était maîtresse de son coeur et de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connaît l'amour, sans être prête à toutes les conséquences de cette démarche. Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu vaincre les sentiments qui l'entraînaient. Sa défense avait été celle d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle a épuisé tous les moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais persisté, elle se serait rendue.

Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser partir.

Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après ses paroles, je ne trouvais plus la même femme. Elle m'aimait, cela était certain, mais pas au point de sacrifier son honneur à son amour. Elle avait regretté nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voilà tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en serions venus à une rupture absolue. Sûre d'elle-même, elle voulait concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est pas après trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.

Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.

Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir solidement, et je passais de l'une à l'autre avec une mobilité vertigineuse. Oui, j'avais eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à la fois.

C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur d'observation des romanciers, et de n'être pas comme eux habile psychologue. J'aurais lu dans l'âme de Clotilde comme dans un livre ouvert et j'aurais trouvé le ressort qui imprimait l'impulsion à sa conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.

Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et contradiction.

Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés de cette situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, j'en arrivai comme toujours, en pareilles circonstances, à m'en remettre au temps et au hasard pour l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à attendre, le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais pas trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'épuiser à la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure présente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle pouvait donner.

Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une première visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de réception, où j'étais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais le vendredi, à un moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé ignorer que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais de Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était plus naturel que cette première visite. Pour les autres, nous verrions et nous arrangerions les choses à l'avance.

Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au jardin et vint s'installer, un livre à la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se plaça de manière à tourner le dos à l'hôtel et par conséquent en me faisant face. Je ne sais si le livre posé sur ses genoux était bien intéressant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus souvent ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets de ce livre.

Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de quitter cette place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et m'attendait.

Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac, et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.

—Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le faire demander.

Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait.

Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les deux mains.

—Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle, chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc.

Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:

—Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de moi?

—Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie que je m'étais arrangée avec vous!

—Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin. Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non, n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons, donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.

Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et m'emporta dans un paradis idéal.

Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent à la réalité. Je regardai le cadran, il était cinq heures, il y avait plus de deux heures que j'étais près d'elle.

Elle devina que je pensais à me retirer.

—Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.

—Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où je ne pouvais plus prolonger ma visite.

—Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais cependant être avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en même temps, nous tournerions les feuillets en même temps, et en même temps aussi nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. Voyons, quel livre lirions-nous bien?

Elle me prit par la main et me conduisit devant une étagère sur laquelle étaient posés quelques volumes richement reliés. Mais si les reliures étaient belles, les livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.

—Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de créer ensemble et en même temps.

—Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.

—Eh bien! prenons-en d'autres.

—Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vousFrançois le Champi?

—Non.

—Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G. Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous enverrai l'autre.

—C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le plaisir sera doublé; vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon côté sur le mien, et nous les échangerons après.

Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il fallait voir M. de Solignac, et c'était là le douloureux. Il me fallait du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque d'ordinaire, c'est la résolution; une fois que mon parti est pris, je vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, ou plus justement il m'était imposé par Clotilde.

Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon où Clotilde m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes étrangères s'entretenaient avec M. de Solignac.

J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me lançant un regard qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si éloquemment: «Je t'aime.»

Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut avancer la mienne.

Les personnes avec lesquelles il était en conversation se levèrent bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous les trois.

—J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir renouvelé votre visite pour moi. Vous avez vu le général; comment est-il?

J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de Solignac.

—Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, il est vraiment triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.

—Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais encore de changer complètement sa vie; c'est ce qui m'a empêché de le faire venir avec nous, comme nous en avions l'intention.

L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever pour partir.

—Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espère que nous nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.

Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de M. de Solignac, qui m'invitait à dîner pour le mercredi suivant.

Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était pas faite pour me plaire.

C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, si je pouvais garder jusqu'à un certain point l'espoir d'éviter la présence de M. de Solignac dans mes visites à Clotilde, j'allais maintenant subir le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il parlerait àsafemme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié, malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui ne pouvaient être que très-pénibles pour mon amour.

Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui souffriraient dans cette intimité.

J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde, malgré qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je l'aime mariée, sans me considérer comme coupable envers son mari, et je trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé celle que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise et le hais.

Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de Solignac dans les termes où nous sommes. Si je vais chez lui, si je mange à sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions dans lesquelles je suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette haine et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé à n'en laisser rien paraître et à afficher, au contraire, l'amitié ou tout au moins la sympathie.

La situation deviendra donc intolérable pour moi,—honteuse quand je serai avec Clotilde et son mari,—cruelle quand je serai seul avec moi-même.

Il y a une question que je me suis souvent posée: la perspicacité de l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque nous nous trouvons en présence d'une résolution à prendre, de prévoir les résultats que cette résolution amènera?

Il est évident que si cet examen nous permet de prendre la route qui conduit au bien et d'éviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes qualités. L'homme bien portant qui tombe écrasé sous un coup de tonnerre, n'a pas l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné à une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera pas à son sort.

Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, comme si je les touchais du doigt, toutes les raisons qui me défendaient d'aller chez M. de Solignac, et cependant j'y suis allé. Sachant d'avance à quels dangers et à quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon esprit me disait: n'y va pas, et il me présentait mille raisons meilleures les unes que les autres pour m'arrêter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne motivât son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.

Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours d'incertitude.

—J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.

—Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de ne pouvoir pas venir.

—Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, si vous aviez été empêché.

Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et moi, échanger un seul mot en particulier, mais les paroles étaient inutiles entre nous; dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un discours.

J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du cercle formé autour de la cheminée, j'allai m'asseoir sur un canapé au fond du salon.

Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus les examiner librement. Les deux dames assises auprès de Clotilde présentaient entre elles un contraste frappant: l'une était jeune et fort belle, mais avec quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une médiocre idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, au contraire, était laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manières discrètes, une toilette de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en présence d'une honnête femme qui devait être une bonne mère de famille.

Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît un jugement immédiat et certain: cependant l'ensemble n'était pas satisfaisant; parmi eux assurément il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable, mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.

On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un Portugais qui, à son cou et à la boutonnière de son habit, portait toutes les croix de la terre; «le comte Vanackère-Vanackère», un Belge majestueux; «sir Anthony Partridge», un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», un Italien presque aussi décoré que le Portugais.

C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires étrangères, recevait à dîner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte de l'Europe?

Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français de fantaisie, Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de politesse particulière, et à la voir libre, légère, charmante, jouant admirablement son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais supposé que son éducation s'était faite en répétant ce rôle avec quelques pauvres comparses de province dont j'étais le jeune premier, le général, le père noble, et M. de Solignac, le financier.

Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers et restais isolé sur mon canapé quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un convive qu'on n'annonça pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel Treyve, que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui à notre restaurant.

Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, il promena un regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement à moi.

—En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me dit-il à mi-voix; au milieu de ces magots décorés, le dîner n'eût pas été drôle. Quelles têtes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?

—C'est un Portugais, le baron Torladès.

—Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!

Clotilde vint à nous.

—Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Nérée, dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre à côté l'un de l'autre, vous pourrez causer.

Puis elle nous quitta.

—C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air étonné.

—Quoi donc?

—Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous êtes un vrai comte? Pourquoi vous en cachez-vous?

—Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servît en disant: «La portion de M. le comte de Saint-Nérée!»

—Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout à fait.

—Parce que?

—Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que vous étiez invité dans cette honorable maison pour faire le quatorzième à table, tandis que je l'étais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut perdre cette illusion, c'est moi le quatorzième.

—Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.

—Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout à l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle de monde.

Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais blessé de ses propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un certain point; cependant je ne pus m'empêcher de lui demander quel était ce monde qu'il paraissait si bien connaître.

—Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a peut-être de fines.

Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on annonça «le colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien camarade, le nez au vent, les épaules effacées, la moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses mérites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur son passage: le succès lui avait donné des ailes; il planait, et s'il voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une majesté souveraine.

Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui lui barrait le passage, planta là le Portugais qui s'attachait à lui, ne répondit pas au prince Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les deux mains tendues.

L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit aucun effet, mais celui de Poirier me fit considérer comme un personnage. Personne ne m'avait regardé, tout le monde se tourna de mon côté.

—Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda M. de Solignac.

—Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous ne savez donc pas que je lui dois la vie?

Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher au milieu des Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette superbe jactance: j'étais un héros, mais Poirier!

On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras à la maîtresse de la maison, et à table il s'assit à sa droite, tandis que le vénérable Partridge prenait place à sa gauche.

J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, un jeune homme à la figure chafouine qui me menaçait d'un entretien suivi.

Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant à mi-voix, en mâchant ses paroles de manière à les rendre à peu près inintelligibles:

—Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage m'annonce d'où il vient: c'est signé Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce qu'on sert à cette heure dans dix autres maisons: la même sauce noire, la même sauce blanche, la même poularde truffée, le même foie gras, les mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu dix fois cet hiver les pommes d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout est de Batignolles; ça manque d'originalité.

Mais la conversation générale étouffa les réflexions désagréables du pianiste.

—Il n'y a qu'àParisssqu'ons'amouse, dit le baron portugais.Parisssprovoquel'émoulationdu monde entier.

—Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le prince italien, et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que nous le devons aux amis fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince Louis-Napoléon.

Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.

—Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je vous en prie; nous avons ici un représentant de la vieille noblesse française, un grand nom de notre pays—il se tourna vers moi en souriant—qui a quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du prince. Respectons toutes les opinions.

—Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.

—Décidément, me dit Treyve, après un moment de silence, je suis bien le quatorzième à table; vous, vous êtes «un grand nom de notre pays.» Nous faisons chacun notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers superstitieux, en apportant à cette table mon unité; vous, vous les éblouissez en apportant «votre vieille noblesse française.» Quel drôle de monde! C'est égal, le sauterne est bon; je vous engage à en prendre.


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