XXIX

Le lendemain, c'est-à-dire le jeudi 4 décembre, avant le jour, je partis pour Bicêtre, mais, plus heureux que la veille, je pus trouver une voiture dont le cocher voulut bien me conduire.

Arrivés au carrefour de Buci, nous fûmes arrêtés par une barricade; rue Dauphine nous en trouvâmes une seconde, rue de la Harpe une troisième. La nuit avait été mise à profit pour la résistance. Quelques groupes se montraient çà et là, et dans ces groupes on voyait briller quelques fusils. Pas de troupes, pas de patrouilles, pas de rondes de police dans les rues, la ville semblait livrée à elle-même.

L'agitation d'un côté, le silence de l'autre produisaient une étrange impression; en se rappelant ce qu'avait été Paris la veille, on se sentait malgré soi le coeur serré: qu'allait-il se passer? Où les troupes étaient-elles embusquées? Instinctivement on regardait au loin, au bout des rues désertes, cherchant des canons pointés et des escadrons formés en colonnes; les sentiments qu'on éprouvait doivent être ceux du gibier qui se sait pris dans un immense affût.

Ma voiture était unmilord, et par suite des différents changements de direction qui nous avaient été imposés par les barricades, je m'étais trouvé souvent en communication avec le cocher qui se retournait sur son siége et m'adressait ses observations.

—Ça va chauffer, dit-il en montant la rue Mouffetard, le général Neumayer arrive à la tête de ses troupes pour défendre l'Assemblée, seulement le malheur c'est qu'on a déjà fusillé Bedeau et Charras, sans compter les autres, car hier on a massacré tous les prisonniers.

Il n'y avait aucune importance à attribuer à ces bruits, cependant, malgré moi, j'en fus péniblement impressionné; que devait éprouver la malheureuse madame de Planfoy si ces rumeurs arrivaient jusqu'à elle!

A la barrière d'Italie on nous arrêta, et des agents de police dirent au cocher qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris.

—Pourquoi?

—Lisez l'affiche.

Sur les murs des bureaux de l'octroi une proclamation venait d'être collée, elle prévenait les habitants de Paris que la circulation des voitures était interdite, et que le stationnement des piétons dans les rues serait dispersé par la force sans sommation: «les citoyens paisibles devaient rester chez eux, car il y aurait péril à contrevenir à ces dispositions.»

Les termes de cette proclamation n'étaient que trop clairs; ils disaient que la ville appartenait à la troupe, et que la vraie bataille allait commencer; la veille, c'étaient les prisonniers seulement qui devaient être fusillés, aujourd'hui, ceux qui se trouvaient dans la rue s'exposaient à être massacrés sans sommations,—la sommation c'était cette proclamation du préfet de police Maupas qui continuait dignement celle du ministre Saint-Arnaud.

Mon cocher était resté interloqué en apprenant qu'il ne pourrait pas rentrer dans Paris, je le décidai à me conduire à Bicêtre en lui promettant de le garder pour aller au Mont-Valérien si je ne trouvais pas à Bicêtre la personne que je cherchais: l'idée de travailler pendant que tous les cochers de Paris se reposeraient le fit rire.

En gravissant la rampe qui conduit au fort, nous dépassâmes des femmes qui marchaient en traînant leurs enfants par la main. A l'entrée du fort, d'autres femmes étaient assises sur le gazon humide. Quelles étaient ces femmes? Venaient elles visiter leurs maris prisonniers? ou bien voulaient-elles voir si parmi les prisonniers qu'on amenait ne se trouvaient pas leurs maris ou leurs fils? Les malheureuses n'avaient pas comme moi un talisman pour pénétrer derrière ces murailles, et le «passez au large» des factionnaires les tenait à distance.

M. de Planfoy n'était point à Bicêtre et je me mis en route pour le Mont-Valérien, sans grande espérance, il est vrai, mais décidé à aller jusqu'au bout et à ne pas m'arrêter avant de l'avoir retrouvé.

Lorsque en temps ordinaire on se trouve sur une hauteur aux environs de Paris, on entend une vague rumeur, quelque chose comme un profond mugissement; c'est l'effort de la ville en travail, le bourdonnement de cette ruche immense. Surpris de ne pas entendre le canon ou la fusillade, je fis deux ou trois fois arrêter la voiture; mais aucun bruit n'arrivait jusqu'à nous, ni le roulement des voitures, ni le ronflement des machines à vapeur: tout semblait frappé de mort dans cette énorme agglomération de maisons, et ce silence était sinistre.

De Bicêtre au Mont-Valérien, la distance est longue, surtout pour un cheval de fiacre; je laissai ma voiture au bas de la côte et montai au fort. Là aussi les prisonniers étaient nombreux; mais M. de Planfoy n'était point parmi eux.

L'officier qui me répondit le fit avec beaucoup moins de complaisance que ceux à qui j'avais eu affaire à Ivry et à Bicêtre: il me croyait évidemment un ami de la préfecture, et il ne se gênait pas pour m'en marquer son mépris.

—Ils ne savent donc pas ce qu'ils font, me dit-il comme j'insistais pour qu'on cherchât M. de Planfoy, ce n'est pas à moi de reconnaître leurs prisonniers; c'est bien assez de les garder.

Ce mot de révolte était le premier que j'entendais dans la bouche d'un officier. Je m'expliquai franchement avec ce brave militaire, et nous nous séparâmes en nous serrant la main.

J'étais à bout et ne savais plus à quelle porte frapper. Où chercher maintenant? à qui s'adresser? Je pensai à aller chez le personnage qui m'avait offert sa protection lorsque je lui avais remis les lettres de mon père. Il connaissait M. de Planfoy, il consentirait peut-être à s'occuper de lui et à joindre ses démarches aux miennes. Après avoir quitté ma voiture à l'Arc-de-Triomphe, je me dirigeai vers la Chaussée-d'Antin.

Ceux-là seuls qui ont parcouru les Champs-Élysées à quatre ou cinq heures du matin peuvent se faire une idée de leur aspect, le 4 décembre, à une heure de l'après-midi. L'étranger qui fût arrivé à ce moment, ne sachant rien de la révolution, eût cru assurément qu'il entrait dans une ville morte, comme Pompéi.

Ce fut seulement en approchant de la place de la Concorde que je trouvai une grande masse de troupes; on attendait toujours; la bataille n'avait donc pas encore commencé.

Je me hâtai vers la Chaussée-d'Antin, et à mesure que j'avançais, je trouvais les curieux des jours précédents: on causait avec animation dans les groupes, et tout haut on raillait les soldats et les agents de police.

Je ne m'arrêtai point pour écouter ces propos, mais le peu que j'entendis me surprit; on ne paraissait pas prendre la situation par le côté sérieux.

La mauvaise fortune voulut que mon personnage ne fût point chez lui, et je me trouvai déconcerté, comme il arrive dans les moments de détresse quand on s'est cramponné à une dernière espérance, et que cette branche vous casse dans la main.

Il ne restait plus que la préfecture de police; je me dirigeai de ce côté. En arrivant au boulevard, je trouvai le passage intercepté par des troupes qui défilaient, infanterie et artillerie. La foule avait été refoulée dans la rue et elle regardait le défilé, tandis qu'aux fenêtres s'entassaient des curieux. On criait: Vive la Constitution! à bas Soulouque! à bas les prétoriens! Et les soldats passaient sans se retourner.

Tout à coup il se fit un brouhaha auquel se mêla un tapage de ferraille; c'était une pièce d'artillerie qui s'était engagée sur le trottoir, les chevaux s'étaient jetés dans les arbres et ne pouvaient se dégager. Les hommes criaient, juraient, claquaient; un cheval glissant sur l'asphalte s'abattit.

Cet incident, bien ordinaire cependant, avait mis la confusion dans la batterie; on entendait les commandements, les jurons et les coups de fouet qui se mêlaient dans une inextricable confusion.

—Ils sont soûls comme des grives, dit une voix dans la foule.

Et de fait, plusieurs hommes chancelaient sur leurs chevaux; tous avaient la figure allumée et les yeux brillants.

Pendant que j'attendais que le passage fût devenu libre, j'aperçus dans la foule un de mes anciens camarades de classe; il me reconnut en même temps et s'approcha de moi.

—En bourgeois, dit-il, tu n'es pas avec ces gens-là, tu me fais plaisir; alors tu viens voir cette mascarade militaire. Quelle grotesque comédie! ça va finir dans des sifflets comme la descente de la Courtille; c'est aussi ridicule que Boulogne et ce n'est pas peu dire.

—Tu crois?

—Tu vois bien que tout cela n'est pas sérieux; la foule n'est là que pour blaguer les soldats qui se sauveraient honteusement si on ne les avait pas soûlés.

—Je suis beaucoup moins rassuré que toi; tu n'as donc pas lu la proclamation du préfet de police?

—Ça, c'est une autre comédie, c'est ce qu'on peut appeler la blague de la proclamation; hier, Saint-Arnaud qui veut qu'on fusille les prisonniers; aujourd'hui, Maupas qui veut qu'on fusille les passants; demain, nous aurons Morny qui nous menacera de quelque autre folie. Ce sont les fantoches de l'intimidation. Il faut bien que ces gens-là gagnent les vingt millions qu'ils ont fait prendre à la Banque et qu'ils se sont partagés: leur coup d'État n'a pas eu d'autre but; maintenant qu'ils ont l'argent, ils vont filer avec la caisse.

Et comme je me récriais contre ce scepticisme:

—Va voir la barricade du boulevard Poissonnière, dit-il, c'est eux qui l'ont faite avec le magasin d'accessoires du Gymnase, elle est en carton et elle n'est à autres fins que d'intimider le bourgeois; de même que ces civières qu'on promène partout avec des infirmiers et des soldats qui portent à la main un écriteau sur lequel on lit: «Service des hôpitaux militaires,» crois-tu que c'est sérieux? De la blague et de la mise en scène.

Les troupes ayant défilé, nous suivîmes le boulevard en discourant ainsi. Déjà, les curieux étaient revenus sur les trottoirs et à l'entrée de la rue Taitbout nous trouvâmes des groupes assez nombreux dans lesquels il y avait des femmes et des enfants.

Au moment où j'allais quitter mon ancien camarade, nous vîmes arriver un régiment de cavalerie, le 1er de lanciers, commandé par le colonel de Rochefort, que je reconnus en tête de ses hommes et alors, au lieu de traverser la chaussée du boulevard, je restai dans la rue.

La tête de la colonne nous dépassait de quelques mètres à peine, lorsque des groupes qui occupaient le trottoir partirent quelques cris de: Vive la Constitution! et à bas le dictateur!

Brusquement le colonel retourna son cheval, et lui faisant franchir les chaises, il tomba au milieu des groupes; ses officiers se précipitèrent après lui, suivis de quelques lanciers, et en moins de quelques secondes ce fut un horrible piétinement de chevaux au milieu de cette foule; on frappait du sabre et de la lance; les malheureux que les pieds des chevaux épargnaient étaient percés à coups de lance.

Le hasard permit que nous fussions au milieu même de la rue; nous pûmes nous jeter en arrière et nous sauver devant cette attaque furieuse: dix pas de moins ou dix pas de plus, nous étions écrasés contre les maisons du boulevard, comme l'avaient été ces malheureux.

Une porte était entr'ouverte, nous nous jetâmes dedans, et elle se referma aussitôt. Quelques personnes étaient entrées avant nous, elles me parurent folles de terreur; elles allaient et venaient en tournoyant et se jetaient contre les murs. Au dehors on entendait le galop des chevaux et les coups de lances dans les portes et les fenêtres.

Puis tout à coup une terrible fusillade éclata. Contre qui pouvait-elle être dirigée: il n'y avait plus personne sur le boulevard? Un cliquetis de verres cassés tombant dans la rue fut la réponse à cette question. La troupe tirait dans les fenêtres.

—Eh bien, dis-je à mon camarade, crois-tu à la proclamation de Maupas, maintenant?

—Oh! les monstres!

Alors le souvenir des paroles qui avaient été prononcées devant moi à la préfecture de police me revint: c'était là ce qu'on appelait «envahir un quartier par la terreur.»

La fusillade continuait toujours sur le boulevard; il y avait des feux de peloton, des coups isolés, puis des courts intervalles de repos pendant lesquels on entendait le tapage des carreaux qui tombaient.

Dans la maison dont l'allée nous servait de refuge, ce tapage de vitres se mêlait aux cris des locataires qui, éperdus de terreur, se sauvaient dans les appartements intérieurs ou dans l'escalier; ils s'appelaient les uns les autres; puis tout à coup leurs cris étaient étouffés dans une décharge générale qui dominait tous les bruits par son roulement sinistre.

Pourquoi cette fusillade continuait-elle? lui répondait-on des fenêtres du boulevard? Nous ne pouvions rien voir et nous en étions réduits à attendre sans rien comprendre à ce qui se passait au dehors; chacun faisait ses réflexions, donnait ses explications, toutes plus déraisonnables les unes que les autres.

—Les soldats se battent entre eux.

—Ils sont cernés par les républicains.

—Ils tirent à poudre.

—Allons donc, à poudre; est-ce que les coups chargés à poudre font ce bruit strident?

—Et les carreaux, est-ce la poudre qui les casse?

Nous étions quatre ou cinq personnes ayant pu nous réfugier dans la cour de cette maison, et parmi nous se trouvait un jeune homme qui avait reçu un coup de sabre sur le bras. Mais il ne s'inquiétait pas de sa blessure, qui saignait abondamment, et il ne pensait qu'à se faire ouvrir la porte.

—Où est ma mère? disait-il désespérément; laissez-moi aller la chercher.

—Vous êtes entré malgré moi, disait le concierge; vous n'ouvrirez pas malgré moi.

Et tandis qu'il suppliait le concierge en répétant toujours d'une voix désolée: «Ouvrez-moi! ouvrez-moi!» d'autres personnes criaient avec colère «N'ouvrez pas, ou vous nous faites massacrer!»

La fusillade ne se ralentissait pas et les carreaux continuaient à tomber dans notre escalier, nous avertissant que notre maison était un but de tir. On entendait aussi les balles ricocher contre la grande porte ou s'enfoncer dans le bois.

Tout à coup, les personnes qui se trouvaient dans l'escalier se précipitèrent dans le vestibule, et trouvant une petite porte, s'engouffrèrent dans la cave; mais en ce moment deux ou trois détonations éclatèrent sous nos pieds. On tirait par les soupiraux.

Alors il se produisit une confusion terrible; les personnes qui étaient déjà dans la cave remontèrent précipitamment et se jetèrent sur celles qui descendaient; ce fut un tourbillon, les malheureux se poussaient, se renversaient, marchaient les uns sur les autres; c'était à croire qu'ils étaient frappés d'une folie furieuse.

Des coups de crosse retentirent à la porte, qui trembla dans ses ferrures.

—N'ouvrez pas! crièrent quelques voix.

—Ouvrez! ouvrez! criait-on du dehors, ou nous enfonçons la porte.

Et, presque en même temps, trois ou quatre coups de fusil furent tirés dans les serrures.

Au milieu de ce désordre et de cette terreur affolée j'avais conservé une certaine raison, et si je ne m'expliquais pas ce qui se passait sur le boulevard, je comprenais tout le danger qu'il y avait à ne pas ouvrir cette porte; les soldats allaient l'enfoncer et, se précipitant furieux dans la maison, ils commenceraient par jouer de la baïonnette.

Ce fut ce que j'expliquai en quelques mots, et nous obligeâmes le concierge à tirer son cordon.

Des gendarmes se ruèrent dans l'entrée la baïonnette baissée; vivement j'allai au-devant d'eux; ils se jetèrent sur moi et me collèrent contre le mur.

—Vous avez tiré, dit un sergent en me prenant les deux mains, qu'il flaira.

Si je ne sentais pas la poudre, il sentait, lui, terriblement l'eau-de-vie.

—Au mur! cria un gendarme en voulant m'entraîner dans la cour.

—C'est ungant jaune, dit un autre, au mur!

D'autres gendarmes, une quinzaine, une vingtaine peut-être, s'étaient précipités dans la maison, et tandis que les uns couraient dans la cour, les autres montaient l'escalier; deux étaient restés à la porte la baïonnette basse pour nous empêcher de sortir.

—Au mur! répéta le gendarme qui me tenait par un bras.

Je les aurais suppliés de m'écouter, j'aurais voulu m'expliquer avec calme, très-probablement j'aurais été fusillé, ce fut l'habitude du commandement militaire qui me sauva.

Je repoussai le gendarme qui m'avait pris par le bras, puis m'adressant au sergent qui donnait des ordres à ses hommes, je lui dis:

—Sergent, avancez ici.

Il se retourna vers moi.

—Vous m'accusez d'avoir tiré?

—On a tiré de dedans les maisons; je ne dis pas que c'est vous; nous cherchons qui.

—En voilà un, crièrent deux ou trois gendarmes en poussant contre le mur de la cour le jeune homme blessé, son fusil a crevé dans sa main, il saigne.

Le pauvre garçon tomba sur les genoux et tendit vers les gendarmes un bras suppliant; mais ceux-ci reculèrent de quatre ou cinq pas, trois fusils s'abaissèrent, et le malheureux, fusillé presque à bout portant, tomba la face sur le pavé.

Cette scène horrible s'était passée en moins de quelques secondes, sans que personne de nous, tenu en respect par une baïonnette, eût pu intervenir.

A ce moment un officier entra sous la porte, j'écartai les baïonnettes qui me menaçaient et courus à lui.

—Lieutenant, il se passe ici des choses monstrueuses, vos hommes sont fous; arrêtez-les.

Et je lui montrai le cadavre étendu sur le pavé de la cour.

—Il avait tiré, dit le lieutenant.

—Mais non, il n'avait pas tiré, pas plus que moi, pas plus que nous tous. Je suis officier comme vous, je vous donne ma parole de soldat que personne n'a tiré ici.

—Et qui me prouve cela?

Le rouge me monta aux joues.

—Ma parole.

—Qui me prouve que vous êtes soldat?

Heureusement, je pensai au laisser-passer de la préfecture. Je le lui montrai. Il me fit alors ses excuses et écouta mes explications.

—C'est possible pour cette maison; mais il n'en est pas moins vrai qu'on a tiré sur les lanciers; c'est un guet-apens.

—J'étais sur le boulevard quand les lanciers ont paru, je vous affirme qu'on n'a pas tiré.

—Des hommes sont tombés de cheval.

—Cela est possible, mais ils ne sont point tombés frappés par une balle; il est probable que dans un brusque mouvement pour suivre leur colonel, ils auront été désarçonnés; vous avez dû voir comme moi que plusieurs étaient ivres.

—Sergent, dit le lieutenant sans me répondre, appelez vos hommes.

Puis, s'adressant au concierge:

—Vous allez fermer votre porte, dit-il, et vous ne l'ouvrirez pour personne; ceux qui seront trouvés dans la rue seront fusillés.

Pendant plus de deux heures nous restâmes ainsi enfermés, entendant le canon dans le lointain, auquel se mêla bientôt le bruit d'une fusillade, analogue à celle qui avait suivi la charge des lanciers: les feux de peloton se succédaient sans relâche et enflammèrent tout le boulevard; c'était à croire que Paris était en feu depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. En réalité il l'était depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'à la porte Saint-Denis, car c'était à ce moment qu'éclatait l'inexplicable fusillade du boulevard Poissonnière qui a fait tant de victimes.

Enfin le silence s'établit, et nous pûmes nous faire ouvrir la porte. Les troupes défilaient sur le boulevard, qui présentait un aspect horrible: les fenêtres étaient brisées, les arbres étaient hachés, les maisons étaient rayées et déchiquetées par les balles; la poussière de la pierre et du plâtre poudrait les trottoirs, sur lesquels çà et là des morts étaient étendus.

Tortoni avait été envahi par des soldats qui buvaient du champagne en s'enfonçant dans le gosier le goulot des bouteilles: une ville prise d'assaut et mise à sac.

En descendant par les rues latérales jusqu'à la Madeleine, je pus gagner les quais: deux ou trois fois je voulus traverser le boulevard; mais je fus empêché par des sentinelles qui me mettaient en joue, ou par d'honnêtes bourgeois qui me prévenaient qu'on tirait sur tous ceux qui voulaient passer.

Enfin j'arrivai à la préfecture de police: on n'avait pas de nouvelles de M. de Planfoy, et mon employé m'engagea charitablement à m'aller coucher au plus vite, «les rues n'étant pas sûres.» Puis comme il vit que je n'étais point disposé à suivre ce conseil et que je voulais continuer mes recherches, il me dit que je ferais bien de visiter les postes des casernes du quartier Saint-Antoine et du Temple.

—Il aura été gardé probablement par les soldats, me dit-il, à la Douane, à la Courtille, à Reuilly; puisque le coeur vous en dit, voyez par là; seulement je vous préviens que vous avez tort; l'insurrection n'est pas finie et les balles pleuvent un peu partout: vous feriez mieux de vous mettre au lit.

La bataille, en effet, n'était pas encore terminée, et l'on entendait toujours le canon dans le quartier Saint-Martin.

Pour gagner la caserne de la Douane, par laquelle je voulais commencer mes dernières recherches, j'inclinai du côté de l'Hôtel de ville en prenant par les rues étroites et écartées. Partout les boutiques étaient fermées, et bien qu'il n'y eût pas trace de lutte, les rares personnes que j'apercevais paraissaient frappées de stupeur.

Dans une rue, je croisai une forte patrouille de chasseurs de Vincennes; le sergent qui marchait en tête criait d'une voix forte: «Ouvrez les persiennes et fermez les fenêtres!» et quand cet ordre n'était pas immédiatement exécuté, on envoyait quelques balles dans les persiennes closes.

En arrivant dans une rue qui débouche sur le boulevard du Temple, un soldat en vedette me coucha en joue; je lui fis un signe de la main et m'arrêtai; mais il ne se contenta pas de cette marque de déférence et m'envoya son coup de fusil; la balle me siffla à l'oreille.

Alors son camarade, qui gardait l'autre coin du boulevard, m'ajusta aussi, et je n'eus que le temps de me jeter dans l'embrasure d'une grande porte; la balle vint s'enfoncer dans l'angle opposé à celui où je m'étais blotti.

Je frappai fortement à la porte en appelant et en sonnant. Mais on ne m'ouvrit pas et on ne me répondit pas, bien que j'entendisse des bruits de voix dans le vestibule.

Ma situation était délicate. Si je n'avais eu affaire qu'à un seul soldat, j'aurais pu me sauver aussitôt son coup déchargé; mais ils étaient deux, et quand le fusil de l'un était vide, le fusil de l'autre était plein.

Ce raisonnement me fut bientôt confirmé par leur façon de tirer; me sachant réfugié dans mon encoignure ils trouvèrent amusant de m'envoyer leurs balles comme si j'avais été un mannequin, et au lieu de tirer ensemble, ils tirèrent l'un après l'autre avec régularité.

Tantôt les balles s'enfonçaient dans la porte, tantôt elles frappaient contre une colonne en pierre qui me protégeait, et, ricochant, elles allaient tomber en face.

Tant qu'ils se contenteraient de ce jeu, j'avais chance d'échapper et j'en serais quitte probablement pour l'émotion, mais s'ils avançaient d'une dizaine de pas, j'avais chance de n'être plus masqué par une colonne, et alors j'étais mort.

Je passai là cinq ou six minutes fort longues; enfin, j'entendis un bruit de pas cadencés dans la rue: c'étaient quatre hommes et un caporal qui venaient me faire prisonnier.

J'avoue que je respirai avec soulagement, et quand le caporal me mit brutalement la main au collet, je trouvai sa main moins lourde que la balle que j'attendais.

Je m'étais tenu si droit et si raide dans mon embrasure que je fus presque heureux de pouvoir remuer bras et jambes.

—Où me conduisez-vous? dis-je au caporal qui me tenait toujours par le collet de mon paletot.

—Ça ne te regarde pas, marche droit et plus vite que ça.

—Il fait bien le fier, celui-là, dit un grenadier en me menaçant de la crosse de son fusil.

En passant auprès des deux sentinelles qui m'avaient canardé pendant cinq minutes, j'ai remarqué qu'elles marchaient en zigzag; sans leur ivresse, elles ne m'auraient certainement pas manqué.

—Qu'est-ce que cet homme-là? demande un sergent.

—Un bourgeois qui s'est sauvé.

—C'est bon, emmenez-le.

Cela prenait une mauvaise tournure, et avec ces soldats ivres je n'étais nullement rassuré.

—Et où voulez-vous qu'on me mène? dis-je au sergent.

Le sergent me regarda d'un air hébété et haussa les épaules sans daigner me répondre.

—Allons, marche, dit le caporal.

Et il me reprit durement au collet, tandis que ses hommes me poussaient en avant.

Je ne sais ce que doit éprouver un honnête bourgeois en butte aux brutalités de soldats ivres. Je n'avais du bourgeois que le costume. En me sentant tiré par le bras et en recevant un coup de crosse dans le dos, je perdis le sentiment de la prudence et redevins officier; un coup de poing me débarrassa du caporal et un coup de pied envoya rouler à terre le grenadier qui me tirait par le bras. Les deux soldats qui restaient debout croisèrent la baïonnette et marchèrent sur moi. Si peu solides qu'ils fussent sur leurs jambes, ils avaient au moins des armes terribles aux mains, je reculai jusque sous la lanterne du gaz.

Ce brouhaha attira l'attention d'un officier, il arrêta les soldats qui m'ajustaient et s'approcha de moi.

Le hasard n'est pas toujours contre nous. Cet officier avait fait avec nous la campagne du Maroc, il me reconnut et au lieu de m'empoigner par le collet comme son caporal, il me tendit la main.

—Vous, Saint-Nérée, sous ce costume?

Cinq ou six soldats s'étaient avancés et m'entouraient d'un cercle de baïonnettes menaçantes.

—C'est un ami, dit-il, un officier comme moi, retirez-vous.

Il y eut quelques protestations accompagnées de paroles grossières; mais, après quelques moments d'hésitation, ils s'éloignèrent en grognant.

—Donnez-moi le bras, dit-il, et serrez-vous contre moi; ces gaillards-là seraient parfaitement capables de vous envoyer une balle... partie par malheur.

—Ils m'en ont déjà envoyé bien assez.

—C'est donc sur vous qu'on tirait tout à l'heure?

—Justement.

—Mais aussi, cher ami, comment vous exposez-vous à sortir dans Paris un jour comme aujourd'hui?

—Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.

—Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.

Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.

—L'armée en est là, dis-je accablé.

—Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est un loup pour l'homme!

—Vous avez eu un engagement sanglant?

—Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien, pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la mémoire des faits.

Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce quartier isolé et je lui racontai mes recherches.

Il secoua la tête avec découragement.

—Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?

Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:

—Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il. C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues font ce qu'ils veulent.

Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de la Douane.

—Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.

Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.

Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui montaient la garde le pistolet au poing.

Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la planche.

Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le silence qui régnait dans les rues.

Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon laissez-passer.

—Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit, nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.

—Ne puis-je pas les voir?

—Ce n'est pas facile, car ils sont enfermés dans une salle qui n'est pas éclairée et où il ne serait pas prudent de pénétrer.

—Ne puis-je pas au moins me présenter à la porte et crier le nom de celui que je viens délivrer?

—Ça c'est possible, et je vais vous donner un homme pour vous conduire.

Un sergent prit une lanterne et marcha devant moi jusqu'au fond d'un vestibule où se tenaient deux sentinelles l'arme au bras; derrière nous venaient quatre hommes de garde.

—Quand je vais ouvrir la porte, dit-il, croisez la baïonnette, et s'il y en a un qui veut sortir, foncez dessus.

Il entr'ouvrit la porte et une odeur chaude et suffocante nous souffla au visage: on ne voyait rien dans cette pièce sombre comme un puits, mais on entendait les bruits et les rumeurs d'une agglomération.

—Silence là dedans, cria-t-il d'une voix forte, puis il appela M. de Planfoy.

Avant qu'on eût pu répondre, trois ou quatre hommes c'étaient précipités à la porte.

—Qu'on nous interroge, disaient-ils, qu'on nous fasse paraître devant un commissaire, et ce fut une confusion de paroles dans lesquelles il était difficile de distinguer les voix et les cris.

—Taisez-vous donc! cria le sergent.

Il se fit un intervalle de silence. J'en profitai pour appeler à mon tour M. de Planfoy de toute la force de mes poumons, et alors il me sembla qu'il se produisait un mouvement distinct dans ce grouillement humain.

—Le voilà! cria une voix.

Presque aussitôt M. de Planfoy m'apparut éclairé par la lumière de la lanterne qu'un soldat dirigeait dans ce trou noir.

—Ah! mon cher enfant, s'écria M. de Planfoy, je savais bien que tu me retrouverais; laisse-moi respirer: on étouffe là dedans.

La porte était déjà refermée, et au-dessus des clameurs confuses, on n'entendait plus qu'une voix puissante qui criait «Vive la République.»

—Ma femme, mes enfants, demanda M. de Planfoy.

Je le rassurai et nous nous mîmes en route pour la rue de Reuilly par les rues détournées du quartier Popincourt, car, après avoir arraché M. de Planfoy à la prison, je ne voulais pas l'exposer à recevoir une balle.

En marchant, il me raconte comment il a été arrêté et ce qu'il a souffert depuis deux jours.

—Quand les soldats ont escaladé la barricade, me dit-il, j'ai voulu les empêcher de se jeter sur les malheureux qui ne se défendaient pas. Mal m'en a pris. Ils se sont jetés alors sur moi et m'ont entraîné à la caserne de Reuilly, où ils m'ont laissé après m'avoir signalé comme combattant pris sur la barricade. Être à Reuilly, à deux pas de chez moi, ce n'était pas très-inquiétant, et je me dis que je pourrais envoyer un mot à ma femme qui saurait bien trouver moyen de me faire relâcher. Mais ce mot, il fallait l'envoyer, et quand je fis cette demande, on me répondit en me fermant la porte de la prison sur le nez. Je restai enfermé jusqu'au soir et je commençai à faire des réflexions sérieuses. Pour ne pas compliquer ma situation déjà assez grave, je déchirai en morceaux microscopiques les papiers que vous m'aviez remis, trouvant plus prudent de les anéantir que de les laisser tomber aux mains de la police: Ai-je bien fait? Je n'en sais rien.

—Ni moi non plus; mais je crois que j'aurais agi comme vous.

—Le soir venu, ma porte s'ouvrit et je trouvai un peloton qui m'attendait.—«Si vous voulez vous sauver ou si vous criez, me dit le sergent, ordre de tirer.» Les soldats m'entourèrent et je les suivis. On prit la direction de la bastille, et je crus qu'on me conduisait à la Préfecture de police. En route, mes soldats eurent une attention délicate.—«Faut lui faire lire la proclamation du ministre,» dit un grenadier qui aimait à plaisanter. Et l'on m'arrêta devant une affiche qui disait que les individus pris sur les barricades seraient fusillés. A la Bastille, mon escorte croisa une forte patrouille, et, après quelques mots que je n'entendis pas, on me remit à cette patrouille qui m'amena à la caserne où tu m'as trouvé.—«Qu'est-ce qu'il a fait ce vieux-là? demanda l'officier qui me reçut.—Pris sur la barricade.—C'est bon.—Au mur? demanda le sergent.—Sans doute.» Et l'officier me tourna le dos; mais ces mots laconiques n'étaient que trop clairs. Je protestai, j'appelai l'officier, et celui-ci voulut bien m'écouter. Le résultat de cet entretien fut de me faire envoyer dans la salle d'où tu viens de me tirer.

Nous arrivâmes enfin rue de Reuilly, et j'entrai seul pour éviter à madame de Planfoy et aux enfants le coup foudroyant de la joie.

Mais déjà la famille était avertie de son bonheur: un petit chien s'était jeté sur la porte et poussait des aboiements perçants.

—C'est père, c'est père, criaient les enfants, Jap l'a senti.

J'eus ma part des embrassements.

Il était trop tard pour partir le soir même. Je couchai rue de Reuilly. Et le lendemain matin je pris le train de Châlon. M. de Planfoy voulut me conduire au chemin de fer, mais au grand contentement de madame de Planfoy, je le fis renoncer à cette idée. Notre première promenade n'avait pas été assez heureuse pour en risquer une seconde. Dans le lointain, on entendait encore quelques coups de fusil du côté de la rive gauche et vers le faubourg Saint-Martin. Cela ne paraissait pas bien sérieux, mais c'en était assez cependant pour un homme qui avait été si près «du mur,» le mur contre lequel on fusille, ne se risquât point dans les rues.

J'avais attendu l'heure de ce départ avec impatience, et autant qu'il avait dépendu de moi, je l'avais avancée. A chaque minute, pendant mes recherches et mes voyages à travers Paris, je m'étais exaspéré contre leur lenteur, je voulais partir, et si la vie de M. de Planfoy n'avait point été en jeu, je me serais échappé de Paris quand même.

Je ne fus pas plutôt installé dans mon wagon, que cette grande impatience d'être à Marseille fit place à une inquiétude non moins grande et non moins irritante.

Ces sentiments divers qui se succédaient en moi étaient cependant facilement explicables, malgré leur contradiction apparente.

Si j'avais tout d'abord voulu partir avec tant de hâte, c'était pour rejoindre mon régiment et me trouver au milieu de mes hommes au moment où il faudrait se prononcer et agir.

Maintenant ce moment était passé; maintenant, mes camarades avaient pris parti, et je ne les rejoindrais que pour les imiter ou pour me séparer d'eux.

Quel parti avaient-ils pris? et que s'était-il passé à Marseille?

Pendant ces deux journées de courses folles, je n'avais pas eu le temps de lire les journaux; mais en montant en chemin de fer j'en avais acheté plusieurs. Je me mis à les étudier, en cherchant ce qui touchait Marseille et le Midi.

Malheureusement les journaux de ces pays n'avaient pas encore eu le temps d'arriver à Paris depuis le coup d'État, et l'on était réduit aux dépêches transmises par les préfets.

Ces dépêches disaient que les mesures de salut public, prises si courageusement par le Président de la République, avaient été accueillies à Marseille avec enthousiasme.

Cela était-il vrai? cela était-il faux? c'était ce qu'on ne pouvait savoir. Cependant, en lisant les dépêches des Basses-Alpes et du Var, on pouvait supposer que cet enthousiasme des populations du Midi était exagéré, car dans ces deux départements on signalait une certaine agitation «parmi les bandits et les socialistes.»

Ce qui contribua surtout à me faire douter de cet enthousiasme constaté officiellement, ce fut le récit des faits qui s'étaient passés au boulevard des Italiens, et dont j'avais été le témoin.

Si l'on racontait en pareils termes à Paris, pour les Parisiens, ce qui s'était passé à Paris devant les Parisiens, on pouvait très-bien n'être pas sincère pour ce qui s'était passé à deux cents lieues de tout contrôle.

«Un incident malheureux, disait le journal, a signalé la journée d'hier sur le boulevard des Italiens. Au passage du 1er lanciers et de la gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis de différentes maisons et plusieurs lanciers ont été blessés. Le régiment a riposté et des dégâts redoutables et naturels, mais nécessaires, en sont résultés. Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été plus ou moins atteints par les coups de feu de la troupe.»

Ainsi c'était la foule qui avait attaqué les lanciers; ainsi le malheureux jeune homme assassiné dans la cour de la maison où nous avions trouvé un abri, avait été atteint par un coup de feu qui était «une riposte de la troupe;» ainsi les maisons criblées de balles, les glaces, les fenêtres brisées étaient «des dégâts naturels et nécessaires.»

Quand on a dans ses mains le télégraphe et qu'on n'est point gêné par les scrupules, on est bien fort pour mentir.

L'enthousiasme des Marseillais pouvait être tout aussi vrai que les coups de fusil tirés sur les lanciers.

Je retombai dans mon inquiétude, me demandant ce que je ferais en arrivant à Marseille.

Me séparer de mes camarades, s'ils ont adhéré au coup d'État, c'est briser ma carrière et perdre mon avenir. J'aime la vie militaire. Depuis dix ans des liens puissants m'ont attaché à mon régiment, qui est devenu une famille pour moi, et une famille d'autant plus chère que je n'en ai plus d'autre. C'est là que sont mes affections, mes souvenirs et mes espérances. Que ferai-je si je ne suis plus soldat? Quel métier puis-je prendre pour gagner ma vie? car je serai obligé de travailler pour vivre. Mon éducation a été dirigée uniquement vers l'état militaire, et je n'ai étudié, je ne sais que les sciences et les choses qui touchent à l'art de la guerre. A quoi est bon dans la vie civile un soldat qui n'a plus son sabre en main?

Mais chose plus grave encore, ou tout au moins plus douloureuse pour le moment, que dira Clotilde d'une pareille détermination? Comment me recevra le général Martory, si je me présente devant lui en paletot et non plus en veste d'uniforme?

Bien que des paroles précises n'aient point été échangées entre nous à ce sujet, il est certain que si Clotilde devient ma femme un jour, c'est l'officier qu'elle acceptera, le colonel et le général futur, et non le comte de Saint-Nérée, qui n'a d'autre patrimoine que son blason. Clotilde est un esprit pratique et positif qui ne se laissera pas prendre à des chimères ou à des espérances. D'ailleurs, quelles espérances aurais-je à lui présenter? Comtesse, la belle affaire par le temps qui court, la belle dot et la riche position!

Lorsque de pareilles pensées s'agitent dans l'esprit, le temps passe vite. J'arrivai à Tonnerre sans m'être pour ainsi dire aperçu du voyage. Mais là, un compagnon de route m'arracha à mes réflexions pour me rejeter dans la réalité. Il arrivait de Clamecy, et il me raconta que cette ville était en pleine insurrection, que les paysans s'étaient levés dans la Nièvre et dans l'Yonne, et que la guerre civile avait commencé.

Ce compagnon de route appartenait à l'espèce des trembleurs, et, emporté par ses craintes, il me représenta cette insurrection comme formidable.

La province n'acceptait donc pas le coup d'État avec l'enthousiasme unanime que constataient les journaux. Que se passait-il à Marseille?

A Mâcon, j'entendis dire aussi que la résistance s'organisait dans le département, et que des insurrections avaient éclaté à Cluny et dans les communes rurales.

A Lyon, je trouvai la ville parfaitement calme; mais à mesure que je descendis vers le Midi, les bruits d'insurrection devinrent plus forts. On arrêtait notre diligence pour nous demander des nouvelles de Paris, et à nos renseignements on répondait par d'autres renseignements sur l'état du pays.

Les environs de Valence étaient dans une extrême agitation, et nous dépassâmes sur la route un détachement composé d'infanterie et d'artillerie qui, nous dit-on, se rendait à Privas, menacé par des bandes nombreuses qui occupaient une grande partie du département.

A un certain moment où nous longions le Rhône, nous entendîmes une fusillade assez vive sur la rive opposée, à laquelle succéda laMarseillaise, chantée par trois ou quatre cents voix.

Dans certain village, c'était l'insurrection qui était devenue l'autorité, on montait la garde comme dans une place de guerre, et l'on fondait des balles devant les corps de garde.

A Loriol, on nous dit que les troupes avaient été battues à Crest; dans le lointain, nous entendîmes sonner le tocsin, qui se répondait de clochers en clochers.

Nous étions en pleine insurrection, et en arrivant dans un gros village, nous tombâmes au milieu d'une bande de plus de deux mille paysans qui campaient dans les rues et sur la place principale. Dans cette foule bigarrée, il y avait des redingotes et des blouses, des sabots et des souliers; l'armement était aussi des plus variés: des fusils de chasse, des faux, des fourches, des gaules terminées par des baïonnettes. C'était l'heure du dîner; des tables étaient dressées, et je dois dire qu'elles ne ressemblaient pas à celles qui m'avaient si douloureusement ému le 4 décembre sur les boulevards de Paris: parmi ces soldats de l'insurrection, on ne voyait pas un seul homme qui fût ivre ou animé par la boisson.

On entoura la diligence; on nous regarda, mais on ne nous demanda rien, si ce n'est des nouvelles de Valence et de l'artillerie.

A Montélimar, notre colonne rejoignit une forte colonne d'infanterie qui rentrait en ville. Les soldats marchaient en désordre: ils venaient d'avoir un engagement avec les paysans et ils avaient été repoussés. Il y avait des blessés qu'on portait sur des civières et d'autres qui suivaient difficilement.

Tout cela ne confirmait pas l'enthousiasme des dépêches officielles et ressemblait même terriblement à une levée en masse.

Aussi à chaque pas en avant, je me répétais ma question avec une anxiété toujours croissante: que se passe-t-il à Marseille? Comme toujours en pareilles circonstances, les nouvelles que nous obtenions étaient contradictoires; selon les uns, Marseille et la Provence étaient calmes; selon les autres, au contraire, l'insurrection y était maîtresse des campagnes et d'un grand nombre de villes.

Mais à mesure que nous avançâmes ces nouvelles se précisèrent: Marseille n'avait pas bougé, et le département du Var seul s'était insurgé.

A Aix, deux voyageurs montèrent dans la diligence et purent me raconter ce que je désirais si vivement apprendre. Tous deux habitaient Marseille: l'un était un ancien magistrat destitué en 1848 et inscrit, depuis cette époque, au tableau de l'ordre des avocats; l'autre était un riche commerçant en grains: un procès les avait appelés à Aix et ils rentraient chez eux. Je les connaissais l'un et l'autres, et nos relations avaient été assez suivies pour qu'une entière liberté de parole régnât entre nous.

Mais je ne pus rien obtenir d'eux qu'après leur avoir fait le récit de ce qui se passait à Paris. Vingt fois ils m'interrompirent par des exclamations de colère et d'indignation; l'ancien magistrat protestant au nom du droit et de la justice, la commerçant au nom de la liberté et de l'humanité.

Ce fut seulement quand je fus arrivé au bout de mon récit, qu'ils m'apprirent comment Marseille avait accueilli le coup d'État. Le premier jour, la population ouvrière s'était formée en rassemblements menaçants et l'on avait pu croire à une révolution formidable. Mais cette agitation s'était bien vite apaisée, et les troupes n'avaient point eu besoin d'intervenir: elles avaient occupé seulement quelques points stratégiques.

—Ce n'est pas par l'insurrection armée qu'il faut répondre à un pareil attentat, dit l'ancien magistrat: c'est par des moyens légaux. Nous avons aux mains une arme plus puissante que les canons et qui renversera sûrement Louis-Napoléon: c'est le vote. La France entière se prononçant contre lui, il faudra bien qu'il succombe. Il n'y a qu'à faire autour de lui ce que j'appellerai «la grève des honnêtes gens.» Abandonné par tout le monde, il tombera sous le mépris général.

—C'est évident, dit le commerçant, et si un seul de mes amis accepte une place ou une position d'une pareille main, je me fâche avec lui, quand même ce serait mon frère.

—S'il en était autrement, ce serait à quitter la société.

Ces paroles me furent un soulagement; c'étaient là deux honnêtes gens, avec lesquels on était heureux de se trouver en communion de sentiments.

En arrivant chez moi, on me prévint que le colonel m'attendait; il m'avait envoyé chercher trois fois, et je devais me rendre près de lui aussitôt mon retour, sans perdre une minute.

Je ne pris pas même le temps de changer de costume, et, assez inquiet de cette insistance, je courus chez le colonel.


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