—Enfin vous voilà! s'écria le colonel en me voyant entrer, c'est heureux.
—Mais, colonel, mon congé n'expire qu'aujourd'hui, je ne suis pas en retard.
—Je le sais bien: seulement vous m'aviez écrit après la mort de votre père que vous partiez aussitôt, et je vous attends depuis jeudi.
En quelques mots je lui expliquait les raisons qui m'avaient retenu.
—Sans doute vous avez bien fait, et par ce que vous me dites, je vois qu'il s'est passé à Paris des choses graves, mais ici aussi nous sommes dans une situation grave, et j'ai besoin de vous.
—A Marseille?
—Non, dans le Var et dans les Basses-Alpes. A Marseille, Dieu merci, le danger est passé, mais, dans le Var, les paysans se sont soulevés, ils ont formé des bandes nombreuses qui saccagent le pays. Les troupes de Toulon et de Draguignan ne sont pas en force pour les dissiper rapidement; on nous demande des renforts, et comme maintenant nous pouvons, sans compromettre la sécurité de Marseille, détacher quelques hommes, il faut que vous partiez pour le Var.
—Mais je suis mort de fatigue, mon colonel.
—Comment c'est vous, capitaine, qui parlez de fatigue au moment de monter à cheval?
Il me regarda avec surprise et je baissai les yeux, mal à l'aise et confus.
—Vous avez raison d'être étonné de ma réponse, dis-je enfin, car elle n'est pas sincère. Vous avez toujours été plein d'indulgence et de bonté pour moi, colonel, et j'ai pour vous une profonde estime; permettez-moi de m'expliquer en toute franchise et de vous parler non comme à un colonel, mais comme à un père.
—Je vous écoute, mon ami.
—Comment voulez-vous que j'accepte le commandement d'un détachement qui doit agir contre des hommes dont j'approuve les idées et la conduite?
—Vous, Saint-Nérée, vous approuvez ces paysans qui organisent la jacquerie?
—Ce n'est pas la jacquerie que j'approuve, c'est la résistance au coup d'État, c'est la défense du droit et de la liberté; je ne peux donc pas sabrer ceux qui lèvent ce drapeau: derrière la première barricade qui a été élevée, j'ai failli prendre un fusil pour la défense, et c'est le hasard bien plus que la volonté qui m'en a empêché.
Le colonel était assis devant son bureau; il se leva, et arpentant le salon à grands pas, les bras croisés:
—Ceux qui nous ont mis dans cette situation sont bien coupables! s'écria-t-il.
—Si vous pensez ainsi, Colonel, comment me demandez-vous de prendre parti pour eux?
—Eh! ce n'est pas du président seulement que je parle, c'est aussi de l'Assemblée, c'est de tout le monde, de celui-ci et de ceux-là. Pourquoi l'Assemblée, par ses petites intrigues, ses rivalités de parti et son impuissance nous a-t-elle amenés à avoir besoin d'un sauveur? Les sauveurs sont toujours prêts, ils surgissent de n'importe où, ils agissent, et à un certain moment, par la faute d'adversaires aveugles, ils s'imposent irrésistiblement. Voilà notre situation, le sauveur s'est présenté et comme par suite des circonstances, on ne pouvait prendre parti contre lui qu'en se jetant dans la guerre civile, on n'a point osé le faire.
—Ces paysans l'osent; ils ne raisonnent point avec subtilité, ils agissent suivant les simples lois de la conscience.
—Vous croyez que c'est la conscience qui commande de prendre des otages pour les fusiller, de piller les caisses publiques, de saccager, de brûler les propriétés privées. Eh bien, ma conscience de soldat me commande, à moi, d'empêcher ce désordre; mon devoir est tracé, et je ne m'en écarterai pas; sans prendre parti pour celui-ci ou celui-là, je crois que je dois me servir du sabre que j'ai à la main pour maintenir l'ordre public. Et c'est ce que je vous demande de faire.
—Ces paysans ont-ils fusillé, pillé et brûlé, et ne les accuse-t-on pas de ces crimes, comme on a accusé les bourgeois de Paris d'avoir tiré sur l'armée?
—Je ne sais pas ce qui s'est passé à Paris et j'aime mieux ne pas le savoir. Je ne sais qu'une chose; je suis requis de faire respecter la tranquillité, et la liberté, la vie des citoyens, et j'obéis. Quant à la politique, ce n'est pas mon affaire, et le pays peut très-bien la décider sans prendre les armes. Il est appelé à se prononcer par oui et par non sur ce coup d'État; qu'il se prononce et j'obéirai à son verdict. Voilà le rôle du soldat tel que je le comprends dans ce moment difficile, et je vous demande, je vous supplie, mon cher Saint-Nérée, de le comprendre comme moi.
Il vint à moi et me prit la main.
—Vous m'avez dit que vous m'estimiez?
—De tout mon coeur, colonel.
—Vous me croyez donc incapable de vous tromper, n'est-ce pas, et de vous entraîner dans une mauvaise action!
—Oh! colonel.
—Eh bien! faites ce que je vous demande. Je ne vous commande pas de vous mettre à la tête du détachement qui est prêt à partir, je vous le demande et vous prie de ne pas me refuser. C'est pour moi, c'est pour l'honneur de mon régiment.
Il approcha sa chaise et s'asseyant près de moi:
—Vous m'avez parlé en toute franchise, dit-il à mi-voix, je veux vous parler de même. Si vous ne prenez pas le commandement de ce détachement, il revient de droit à Mazurier, et je ne voudrais pas que ce fût Mazurier qui fût à la tête de mes hommes dans ces circonstances. Je veux un homme calme, raisonnable, qui ne se laisse pas entraîner; car ce n'est pas la guerre que je veux que vous fassiez, c'est l'ordre que je veux que vous rétablissiez. Je crains que Mazurier n'ait pas ces qualités de modération et de prudence.
Mazurier a parmi nous une détestable réputation: repoussé par tout le monde, n'ayant pas un ami ou un camarade, détesté des soldats, c'est un officier dangereux. Républicain féroce en 1848, il est, depuis un an, bonapartiste enragé.
A l'idée qu'il pouvait diriger mes hommes dans cette guerre civile, j'eus peur et compris combien devaient être vives les appréhensions du colonel. Mazurier voudrait faire du zèle et sabrerait tout ce qui se trouverait devant lui, hommes, femmes, enfants.
—Maintenant, continua le colonel, vous comprenez n'est-ce pas, que j'ai besoin de vous. Je ne peux pas refuser mes hommes et, d'un autre côté, obligé de rester à Marseille, je ne peux pas les commander moi-même. Vous voyez, mon cher capitaine, que c'est l'honneur de notre régiment qui est engagé.
Je restai assez longtemps sans répondre, profondément troublé par la lutte douloureuse qui se livrait en moi.
—Eh bien! vous ne me répondez pas. A quoi pensez-vous donc?
—A me mettre là devant votre bureau, mon colonel, et à vous écrire ma démission.
—Votre démission! Perdez-vous la tête, capitaine?
—Malheureusement non, car je ne souffrirais plus.
—Votre démission, vous qui serez chef d'escadron avant deux ans; vous qui êtes estimé de vos chefs; votre démission en face de l'avenir qui s'ouvre devant vous, ce serait de la folie. Vous n'aimez donc plus l'armée?
—Hélas! l'armée n'est plus pour moi, aujourd'hui, ce qu'elle était hier.
—Il fallait rester à Paris alors, et laisser passer les événements.
—Non; car c'eût été une lâcheté de conscience; jamais je ne me mettrai à l'abri d'une responsabilité en me cachant. Et c'est pour cela que j'avais si grande hâte de revenir. Je prévoyais que j'aurais une lutte terrible à soutenir, mais je ne prévoyais pas ce qui arrive.
—Et, qu'espériez-vous donc? Pensiez-vous que, seul dans toute l'armée, mon régiment se révolterait contre les ordres qu'il recevait?
—Ne me demandez pas ce que je pensais ni ce que j'espérais, colonel: je serais aussi embarrassé pour l'expliquer que mal à l'aise pour vous le dire. Mais enfin je ne pensais pas être obligé de commander le feu contre des gens qui ont pour eux le droit et l'honneur.
—Et qui parle de commander le feu? s'écria le colonel, puisque c'est là précisément ce que je vous demande de ne pas faire. Je sais très-bien que parmi ceux que nous sommes exposés à trouver devant nous il y en a qui sont excités par ces idées de droit et d'honneur dont vous parlez; mais combien d'autres, au contraire, obéissent à leurs mauvais instincts, au meurtre, au vol, au pillage? Tout ce monde, bons et mauvais, doit rentrer dans l'ordre. Mais, dans cette action répressive, il ne faut pas que les bons et les mauvais soient confondus; en un mot, il ne faut pas sabrer à tort et à travers. C'est une mission de justice et d'humanité que je vous confie; parce que de tous mes officiers vous êtes celui que je juge le plus apte à la remplir. Je suis surpris, je suis peiné que vous ne me compreniez pas. Allons, capitaine; allons, mon enfant.
Mes hésitations et mes scrupules fléchirent enfin.
—Je vous obéis: quand faut-il partir?
Il regarda la pendule.
—Dans une heure.
D'ordinaire je ne suis pas irrésolu, et quand je me suis prononcé, je ne reviens pas sur ma détermination. Mais en descendant l'escalier du colonel, je m'arrêtai plus d'une fois, hésitant si je ne remonterais pas pour signer ma démission. Oui, je pouvais empêcher bien des crimes en commandant le détachement qu'on me confiait, cela était certain; mais la question d'humanité devait-elle passer avant la question de justice! Approuvant, au fond du coeur, ceux qui s'étaient soulevés, m'était-il permis de paraître les combattre? Si peu que je fusse, avais-je le droit d'apporter mon concours à une oeuvre de répression que je blâmais? N'était-ce point ainsi que se formaient des forces morales qui entraînaient les faibles et noyaient les forts dans un déluge?
Tout ce qu'on peut se dire en pareille circonstance, je me le dis. Longtemps je plaidai le pour et le contre. Puis enfin, l'esprit troublé bien plus que convaincu, le coeur désolé, je me décidai à obéir.
Mais, avant de quitter Marseille, je voulus faire savoir à Clotilde que j'étais revenu près d'elle. J'entrai chez un libraire et j'achetai un volume, dans les pages duquel je glissai le billet suivant:
«J'espérais vous voir demain, chère Clotilde; mais à peine descendu de diligence, on m'envoie dans le Var et dans les Basses-Alpes contre les paysans insurgés. Il me faut partir. Je n'ai que le temps de vous écrire ces quelques mots pour vous demander de penser un peu à moi et pour vous dire que je vous aime. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais je vous assure en ce moment que, quoi qu'il arrive, je vous adorerai toujours. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai le sens des tristes pressentiments qui m'écrasent. Sachez seulement que je suis cruellement malheureux, et que ma seule espérance est en vous, en votre bonté, en votre tendresse.»
Je portai le volume bien enveloppé et cacheté à la voiture de Cassis, puis je me hâtai d'aller endosser mon uniforme. A l'heure convenue je montais à cheval et partais de Marseille à la tête de mon détachement.
La route que nous prîmes était celle que j'avais parcourue quelques mois auparavant avec Clotilde, quand j'étais revenu près d'elle de Marseille à Cassis.
Combien j'étais loin de ce moment heureux! combien mes idées tristes et inquiètes étaient différentes de celles qui m'égayaient alors l'esprit et m'échauffaient le coeur!
J'aimais cependant, et je me sentais aimé; mais qu'allait-il advenir de notre amour?
Si je n'avais pas aimé Clotilde, si je n'avais pas craint de la perdre, aurais-je accepté ce commandement?
Le premier pas dans la faiblesse et la lâcheté était fait, où m'arrêterais-je maintenant? Qui l'emporterait en moi: le coeur ou la conscience?
Nous nous dirigions sur Brignoles, qui, disaient les rapports, était en pleine insurrection, ainsi que les villages environnants, Saint-Maximin, Barjols, Seillon, Bras, Ollières.
Mais tant que nous restions dans le département des Bouches-du-Rhône, nous étions en pays tranquille, c'était seulement aux confins du Var que l'agitation avait dégénéré en résistance ouverte.
Un peu avant d'arriver aux montagnes qui forment le massif de la Sainte-Baume je fis faire halte à mes hommes et je crus devoir leur adresser un petit discours.
Je ne veux point le rapporter ici, attendu qu'il n'avait aucune des qualités exigées par les Professeurs de rhétorique: pas d'exorde pour éveiller l'attention des soldats, pas d'exposition, pas de confirmation pour prouver les faits avancés, pas de réfutation, pas de péroraison. En quelques mots je disais à mes hommes que nous n'étions plus en Afrique et que ceux qui allaient se trouver devant nous n'étaient point des Arabes qu'il fallait sabrer, mais des compatriotes qu'il fallait ménager.
En parlant, j'avais les yeux fixés sur Mazurier. Je le vis faire la grimace, cela m'obligea à insister. Je leur dis donc tout ce que je crus de nature à les émouvoir; puis, comme les vérités générales ont beaucoup moins d'influence sur des esprits primitifs que des vérités particulières et personnelles, l'idée me vint de leur demander si parmi eux il ne s'en trouvait point qui fussent de ce pays.
—Moi, dit un brigadier nommé Brussanes, je suis né à Cotignac, où j'ai ma famille.
—Eh bien! mes enfants, pensez toujours que l'homme que vous aurez en face de vous peut être le père, le frère de votre camarade Brussanes, et cela retiendra, j'en suis certain, les mains trop promptes. Nous sommes en France, et tous nous sommes Français, soldats aussi bien que paysans.
On se remit en marche, et Mazurier tâcha d'engager avec moi une conversation plus intime que celles que nous avions ordinairement ensemble. Au lieu de le tenir à distance comme j'en avais l'habitude, je le laissai venir.
—C'est une promenade militaire que nous entreprenons, dit-il.
—Je l'espère.
—Alors une troupe de missionnaires pour prêcher la paix dans chaque village, eût mieux valu qu'une troupe de cavaliers.
—C'est mon avis, mais comme on n'avait pas de missionnaires sous la main, on a pris des cavaliers; c'est à celui qui commande ces cavaliers d'en faire des missionnaires, et je vous donne ma parole que cela se fera.
—Il est plus difficile de faire rester les sabres dans le fourreau que de les faire sortir.
—Peut-être, mais quand les officiers le veulent, ils peuvent retenir leurs hommes, et je compte sur vous.
Mazurier me fit toutes les protestations que je pouvais désirer. Dans la bouche d'un autre, elles m'eussent convaincu; dans la sienne, elles ne pouvaient me rassurer. J'étais presque certain que mes hommes me comprendraient et m'obéiraient; depuis six ans, nous avions vécu de la même vie, nous avions partagé les mêmes privations, les mêmes fatigues, les mêmes dangers, et j'avais sur eux quelque chose de plus que l'autorité d'un chef. Mais ce quelque chose n'avait de valeur que si j'étais soutenu par tous ceux qui m'entouraient, et un mot de Mazurier dit à propos pouvait très-bien briser mon influence; une plaisanterie, un geste même suffisaient pour cela. Ce fut une inquiétude nouvelle qui s'ajouta à toutes celles qui me tourmentaient déjà.
C'était aux confins des Bouches-du-Rhône et du Var que nous devions trouver l'insurrection, et l'on m'avait signalé Saint-Zacharie comme le premier village dangereux.
En approchant de ce village, bâti dans les gorges de l'Huveaune, au milieu d'une contrée boisée et accidentée où tout est obstacles naturels, je craignis une résistance sérieuse, qui eût singulièrement compromis l'attitude que je voulais garder. Cinquante paysans résolus embusqués dans les bois et dans les rochers pouvaient nous arrêter en nous faisant le plus grand mal. Comment alors retenir mes hommes et les empêcher de sabrer s'ils voyaient leurs camarades frappés auprès d'eux?
Pour prévenir ce danger, je m'avançai seul avec un trompette, le sabre au fourreau, décidé à essayer sur les paysans la conciliation que j'avais vu les représentants tenter à Paris sur les soldats; les moyens et les rôles étaient renversés, mais le but était le même, empêcher le sang de couler.
Mais je n'eus point de harangue à adresser aux paysans: en apprenant le passage des troupes, le village, qui s'était insurgé depuis trois ou quatre jours, s'était immédiatement calmé; les hommes résolus s'étaient repliés sur Brignoles, où ils avaient dû rejoindre le gros de l'insurrection, les autres avaient mis bas les armes et, sur le pas de leurs portes, ils nous regardaient tranquillement défiler. On ne nous faisait pas cortège, mais on ne nous adressait ni injures, ni mauvais regards.
Ce premier résultat me donna bonne espérance, et je commençai à croire qu'un simple déploiement de forces suffirait pour rétablir partout le calme. Si on ne nous avait pas arrêtés dans les gorges de Saint-Zacharie, où la résistance était si facile, c'est qu'on ne voulait pas ou qu'on ne pouvait pas résister.
A mesure que nous avançâmes, je me confirmai dans cette espérance; nulle part nous ne trouvions de résistance; on nous disait, il est vrai, que les hommes valides se retiraient devant nous dans les montagnes au delà de Brignoles, mais il fallait faire la part de l'exagération dans ces renseignements qui nous étaient apportés par des trembleurs ou par des adversaires que la passion politique entraînait: Brignoles était barricadé, dix mille insurgés occupaient la ville, les maisons étaient crénelées, le pont était miné, enfin tout ce que l'imagination affolée par la terreur peut inventer.
En réalité, il n'y eut pas plus de résistance dans cette ville qu'il n'y en avait eu dans les villages qui s'étaient déjà rencontrés sur notre chemin: pas la plus petite barricade, pas la moindre maison crénelée, pas un insurgé armé d'un fusil.
Cependant tous ces bruits reposaient sur un certain fondement: ainsi, on avait voulu se défendre; on avait proposé de barricader la ville, on avait parlé de miner le pont; mais rien de tout cela ne s'était réalisé, et, à notre approche, ceux qui avaient voulu résister s'étaient retirés du côté de Draguignan.
Cette perpétuelle retraite des insurgés, rassurante pour le moment, était inquiétante pour un avenir prochain: tous ces hommes qui reculaient devant nous, à mesure que nous avancions, finiraient par s'arrêter lorsqu'ils se trouveraient en force, et alors un choc se produirait.
Ce qui donnait à cette situation une gravité imminente, c'était la position des troupes qui opéraient contre les insurgés. Mon petit détachement n'était pas seul à les poursuivre: au nord, ils étaient menacés par le colonel de Sercey, qui avait sous ses ordres de l'infanterie et de l'artillerie; au sud, ils l'étaient par une forte colonne partie de Toulon. Qu'arriverait-il lorsqu'ils seraient enveloppés? Mettraient-ils bas les armes? Soutiendraient-ils la lutte?
Ainsi ce qui avait été tout d'abord pour moi un motif d'espérance devenait maintenant un danger, car ce n'était plus de désarmer successivement quelques villages isolés qu'il s'agissait, c'était d'une rencontre, d'une bataille.
Les nouvelles qui nous parvenaient de l'insurrection nous la représentaient comme formidable; elle occupait presque tout le pays qui s'étend de la chaîne des Maures à la Durance; son armée, disait-on, était forte de plus de six mille hommes, et ces hommes étaient redoutables; pour la plupart c'étaient des bûcherons, des charbonniers, des ouvriers en liége, habitués à la rude vie des forêts, et qui n'avaient peur de rien, ni de la fatigue, ni des privations, ni des dangers; à leur tête marchait une jeune et belle femme qui, coiffée du bonnet phrygien, portait le drapeau rouge.
Ce n'étaient pas là des paysans timides que la vue d'un escadron s'avançant au galop devait disperser sans résistance.
A en croire ces nouvelles, ils étaient déjà organisés militairement; les bandes s'étaient formées par cantons, et elles avaient choisi des officiers; l'une était commandée par un chirurgien de marine, les autres l'étaient par des gens résolus; un certain ordre régnait parmi tous ces hommes, qui ne se rendaient nullement coupables de pillages, d'incendies et d'assassinats, comme on l'avait dit.
La seule accusation sérieuse qu'on formulât contre eux était de prendre des otages dans chaque ville et chaque village qu'ils traversaient et de les emmener prisonniers. Pour moi, c'était là un crime qui me plaçait à leur égard dans une situation toute différente de celle que j'aurais voulu garder.
Si d'un côté je voyais en eux des gens convaincus de leur droit et se soulevant pour le défendre, ce qui dans les conditions où nous nous trouvions était pour le moins excusable, d'un autre côté j'étais indigné de la faute criminelle qu'ils commettaient. En s'insurgeant, ils avaient la justice pour eux; pourquoi compromettaient-ils leur cause et la déshonoraient-ils par cette lâcheté?
Le soir qui suivit notre entrée à Brignoles, je sentis mieux que par le raisonnement, combien était grave cette question des otages et combien terrible elle pouvait devenir pour les insurgés.
Nous étions arrivés dans un gros village où nous devions passer la nuit, et j'avais été chercher gîte au château avec Mazurier et quelques hommes.
Ce château était en désarroi, et ses propriétaires étaient dans la désolation: une bande d'insurgés était venue le matin arrêter le chef de la famille, qui n'avait commis d'autre crime que celui d'être légitimiste, et l'avait emmené comme otage. On ne lui avait point fait violence, et comme il souffrait de douleurs qui l'empêchaient de marcher, on lui avait permis de monter en voiture, mais enfin on l'avait emmené sans vouloir rien entendre.
Lorsque nous arrivâmes, sa femme et ses enfants, deux fils de vingt-trois à vingt-cinq ans, nous accueillirent comme des libérateurs; il n'eût pas été tard, je me serais mis immédiatement à la poursuite de cette bande, mais la nuit était tombée depuis longtemps déjà, nos chevaux étaient morts de fatigue, et nous ne pouvions nous engager à l'aventure dans ce pays accidenté. Ce fut ce que je tâchai de faire comprendre à cette malheureuse famille, et je lui promis de partir le lendemain matin aussitôt que possible.
Je donnai les ordres en conséquence, et le lendemain, avant le jour, je fus prêt à monter à cheval. En arrivant dans la cour du château, je fus surpris d'apercevoir cinq chevaux de selle auprès des nôtres. Je demandais à un domestique à qui ils étaient destinés, lorsque je vis paraître les deux fils suivis de trois autres jeunes gens. Tous les cinq étaient armés. Ils portaient un fusil à deux coups suspendu en bandoulière et à la ceinture un couteau de chasse.
—Monsieur le capitaine, me dit l'aîné des fils, nous vous demandons la permission de vous accompagner et de vous servir de guides. Quand nous rencontrerons l'ennemi, vous verrez que mes amis, mon frère et moi nous sommes dignes de marcher avec vos soldats. Nous ne serons pas les derniers à la charge.
Je restai pendant quelques secondes cruellement embarrassé; la demande de ces jeunes gens avait par malheur de puissantes raisons à faire valoir: c'était à la délivrance de leur père qu'ils voulaient marcher; c'était leur père qu'ils voulaient venger.
Ce fut précisément ce côté personnel de la question qui me fit refuser leur concours: ils mettraient une ardeur trop vive dans la poursuite, une haine trop légitime dans la lutte, et ils pourraient entraîner mes soldats à des représailles que je voudrais éviter.
Je repoussai donc leur demande; il me fallut discuter, disputer presque, mais je tins bon.
—Je ne veux que l'un de vous, messieurs, dis-je en montant à cheval, et encore celui qui viendra doit-il laisser ses armes ici; c'est un guide que j'accepte, et non un soldat.
A quelques propos de mes hommes que je saisis par bribes, je vis qu'ils ne me comprenaient point et qu'ils me blâmaient.
Tous ceux qui ont fait campagne savent combien il est difficile de rejoindre une troupe ennemie, lorsqu'on n'a pour se diriger que les renseignements qu'on peut obtenir des paysans; celui-ci a vu qu'ils allaient au nord, celui-là a vu qu'ils allaient au sud, un troisième a entendu dire qu'ils étaient passés par l'ouest, un quatrième est certain qu'ils n'ont été ni au nord, ni au sud, ni à l'ouest, attendu qu'ils n'ont pas paru dans le pays.
Ce fut ce qui m'arriva lorsque je me mis à la poursuite de la bande qui avait emmené comme otage le propriétaire du château dans lequel nous avions passé la nuit, et jamais, en si peu de temps, on n'a pu, je crois, recueillir plus de renseignements contradictoires; dans un village, c'était l'excès de zèle qui nous trompait, dans un autre, c'était la malveillance qui nous égarait; de maison en maison, les indications variaient comme les opinions et les sentiments: ici, nous étions des bourreaux, là des sauveurs.
Cependant, au milieu de cette confusion, se détachaient deux faits principaux; nous étions sur le point de joindre les bandes qui s'étaient réunies et cherchaient une bonne position pour résister; les autres troupes envoyées entre elles commençaient à approcher: la lutte devenait donc à chaque pas de plus en plus menaçante; un hasard pouvait l'engager d'un moment à l'autre.
Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi dans cette situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait complètement changé: en entrant dans le Var, j'étais sûr que les sabres ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et que peut-être même on ne m'écouterait pas. A la fièvre de la poursuite, toujours entraînante pour les esprits les plus calmes et les plus pacifiques, s'étaient jointes les excitations passionnées des populations au milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais conseils de gens qui, après avoir perdu la tête dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils sont rassurés.
Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de la population hostile à l'insurrection, qui s'était prudemment condamnée au calme ou cachée dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derrière nous, et l'esprit qui animait ces volontaires de la dernière heure n'était point la modération et la justice; on était d'autant plus exalté qu'on avait été plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne les avais plus dans la main; après avoir écouté toutes les histoires plus ou moins exagérées qu'on leur racontait, échangé des poignées de main avec les trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociférations des autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient contre des bandits coupables de tous les crimes.
Comment les retenir et les modérer? Je commençai alors à regretter d'avoir accepté le commandement que le colonel m'avait imposé, car je ne pourrais pas assurément me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; au moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes hommes, mais je serais entraîné par eux, et jusqu'où n'iraient-ils pas?
Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me reprirent: je n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, et plutôt que de me lancer dans une expédition que je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister dans ma démission.
Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre à coeur d'irriter mes craintes.
—Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me disait-il à chaque instant.
Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles était passé, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon autorité dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes hommes l'influence du respect et de l'estime.
Tant que je serais seul maître de mon détachement, j'avais l'espérance de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte, d'imposer toujours ma direction à mes hommes; s'ils n'obéissaient point à la persuasion, ils obéiraient au moins à la discipline; mais le moment arrivait où j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui cernaient les insurgés dans un cercle concentrique, et alors j'aurais à obéir à une autre inspiration, à une autre volonté que la mienne.
Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers avec lesquels j'allais opérer? quels seraient les sentiments de leurs troupes? sous les ordres de quel général, de quel colonel le hasard allait-il me placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il obéir?
Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.
Mais ce qui les aggrava d'une façon plus fâcheuse encore, ce fut une nouvelle que m'apprit le maire d'un village dans lequel nous arrivâmes.
Aussitôt qu'il nous vit paraître, il accourut au-devant de moi pour me prévenir que nous devions nous arrêter dans sa commune, afin de concerter notre mouvement avec les troupes qui occupaient les communes environnantes; les différentes bandes s'étaient réunies en un seul corps, et après s'être successivement emparées de Luc, de Vidauban, de Lorgues et de Salernes, elles marchaient sur Draguignan. Le moment était venu de les attaquer; les troupes se concentraient; ordre était donné d'arrêter les divers détachements de manière à agir avec ensemble, et il me communiqua cet ordre, qui était signé «de Solignac.»
De Solignac! Je regardai attentivement la signature; mais l'erreur n'était pas possible, les lettres étaient formées avec une netteté remarquable.
Quel pouvait être ce Solignac? J'interrogeai le maire pour savoir quel était le préfet du département; il me répondit qu'il y en avait deux: un ancien, M. de Romand, un nouveau, M. Pastoureau.
—Et ce M. de Solignac?
—Je ne sais pas; je crois que c'est un commissaire extraordinaire; au reste, vous allez le voir bientôt; il a passé par ici il y a deux heures avec une escorte de gendarmes, et il doit revenir.
Il n'y avait qu'à attendre; j'ordonnai la halte, et je fis reposer mes hommes et mes chevaux.
Ce Solignac était-il l'ami du général Martory? Cela était bien probable; le signalement que me donnait le maire se rapportait à mon personnage, et le dévouement de celui-ci à la cause napoléonienne avait dû en faire un commissaire extraordinaire dans un département insurgé; cela convenait au rôle qu'il jouait depuis six mois dans le Midi et le complétait; il n'avait point de position officielle, afin de pouvoir en prendre une officieuse partout où besoin serait.
Comme j'agitais ces questions avec un certain effroi, car il ne me convenait point d'être placé sous la direction de M. de Solignac,—au moins du Solignac que je connaissais fanatique et implacable,—on m'amena un paysan qu'on venait d'arrêter.
La foule l'accompagnait en vociférant, et ce n'était pas trop de six soldats pour le protéger; on criait: «A mort!» et on lui jetait des pierres.
C'était un vieux bûcheron aux traits fatigués, mais à l'attitude calme et résolue; il était vêtu d'une blouse bleue, et l'un de mes soldats portait un mauvais sabre rouillé qu'on avait saisi sur lui.
Je demandai quel était son crime; on me répondit qu'on l'avait arrêté au moment où il se sauvait pour rejoindre les insurgés.
La foule l'avait suivi et nous entourait en continuant de crier: «A mort! à mort!» Des femmes et des enfants montraient le poing au vieux bûcheron qui, sans s'émouvoir de tout ce tapage, les regardait avec placidité.
Je le fis entrer dans la salle de la mairie pour l'interroger et je fis entrer aussi les gens qui l'avaient arrêté, car il me paraissait impossible que l'exaspération de la foule n'eût pas un motif plus sérieux. On nous pressait tellement que je fus obligé de placer des sentinelles à la porte la sabre en main.
Je me fis d'abord raconter ce qui s'était passé par les témoins ou les acteurs de l'arrestation, et l'on me raconta ce qu'on m'avait déjà dit: ce vieux bonhomme, au lieu d'entrer dans le village, avait pris par les champs, on l'avait vu courir et se cacher derrière les oliviers quand il se croyait aperçu; on s'était mis à sa poursuite: on l'avait atteint, arrêté, et l'on avait trouvé ce sabre qu'il cachait sous sa blouse.
—C'est vrai ce qu'on raconte là? dis-je au bûcheron.
—Oui.
—D'où êtes-vous?
—De Salernes.
—Où allez-vous?
—Je vas à Aups, rejoindre ceux qui veulent défendre la République.
A cet aveu sincère, il y eut parmi les témoins un mouvement d'indignation.
—C'est mon droit, pour sûr.
—Si vous croyez être dans votre droit, pourquoi vous êtes-vous caché et sauvé? pourquoi, au lieu de traverser ce village, avez-vous pris les champs?
—Parce que ceux d'ici ne sont pas dans les mêmes idées que ceux de Salernes, et qu'on s'en veut de pays à pays. S'ils m'avaient vu traverser leur rue, comme ils avaient des cavaliers avec eux qui leur donnaient du coeur, ils m'auraient arrêté, et je voulais rejoindre les amis.
—Cela n'est pas vrai, dit un témoin en interrompant, les gens de Salernes sont partis depuis hier, et si celui-là était de Salernes, il serait parti avec eux; il n'aurait pas attendu aujourd'hui: c'est un incendiaire qui venait pour nous brûler.
Sans se fâcher, le bûcheron haussa les épaules, et se tourna vers moi après avoir regardé son accusateur avec mépris.
—Si je ne suis pas parti hier avec les autres, dit-il, c'est que j'étais dans la montagne à travailler. Quand on a appris la révolution de Paris chez nous, tout le monde a été heureux; on a cru que c'était pour établir véritablement la République, la vraie, celle de tout le monde, et comme à Salernes il n'y a que des républicains, on a été heureux, on a dansé une farandole. Le lendemain matin je suis parti pour la montagne où je suis resté trois jours. Pendant ce temps-là on a compris qu'on s'était trompé; les gens de la Garde-Freynet sont arrivés, et puis d'autres, on s'est levé, et quand je suis redescendu à la maison, j'ai trouvé tout le monde parti, alors je suis parti aussi pour les rejoindre.
Les cris du dehors continuaient; ne voulant pas exaspérer cette exaltation méridionale, je donnai l'ordre d'enfermer mon bûcheron dans la prison de la mairie.
Mais ce n'était point assez pour satisfaire cette foule affolée; quand on sut que j'avais fait conduire le bûcheron en prison, les cris: «A mort!» redoublèrent. Je ne m'en inquiétai point, j'avais une force suffisante pour faire respecter mes ordres; lorsque je quitterais ce village, j'emmènerais mon prisonnier.
Il y avait à peine dix minutes que la porte de la prison était refermée sur ce pauvre vieux, quand il se fit un grand bruit de chevaux dans la rue.
C'était M. de Solignac qui arrivait au galop, suivi de quelques gendarmes,—ce Solignac était bien le mien, c'est-à-dire celui de Clotilde et du général.
En m'apercevant, il poussa une exclamation de surprise et vint à moi la main tendue.
—Comment, mon cher capitaine, c'est vous! Que je suis heureux de vous voir! Nous allons marcher ensemble.
Puis, après quelques paroles insignifiantes, il continua:
—Vous avez un prisonnier, m'a-t-on dit, pris les armes à la main; avez-vous commandé le peloton?
—Quel peloton?
—Le peloton pour le fusiller.
Fusiller ce vieux bûcheron!
En entendant ces mots, je regardai M. de Solignac; près de lui se tenait un autre personnage portant l'habit civil et décoré de la Légion d'honneur qui me fit un signe affirmatif comme pour confirmer et souligner les paroles de M. de Solignac.
—Et pourquoi voulez-vous qu'on fusille ce bonhomme?
—Comment a-t-il été arrêté?
Je racontai son arrestation.
—Ainsi, de votre propre récit, il résulte qu'il se sauvait.
—Parfaitement.
—Il voulait se cacher?
—Sans doute.
—Il le voulait parce qu'il allait rejoindre les insurgés; son aveu est formel.
—Il n'a pas caché son intention.
—Il doit donc être considéré comme étant en état d'insurrection.
—Je le crois, et c'est ce qui m'a obligé à le maintenir en arrestation; en même temps j'ai voulu le soustraire à l'exaspération de cette foule affolée.
—Ne parlons pas de cela, laissons cette foule de côté, et occupons-nous seulement de ce bûcheron. C'est un insurgé, n'est-ce pas?
—Cela n'est pas contestable et lui-même n'a pas envie de le contester; il avoue très-franchement son intention: il a voulu rejoindre ses amis qui se sont soulevés pour défendre le droit et la justice, ou tout au moins ce qu'ils considèrent comme tel.
—Bien; c'est un insurgé, vous le reconnaissez et lui-même le reconnaît aussi. Voilà un point d'établi. Maintenant passons à un autre. Il a été pris les armes à la main.
—C'est-à-dire qu'on a saisi sur lui un sabre rouillé qui ne serait pas bon pour couper des choux.
—Eh bien, ce sabre caractérise son crime et devient la circonstance aggravante qui vous oblige à le faire fusiller; l'ordre du ministre de la guerre est notre loi; vous connaissez cet ordre: «Tout individu pris les armes à la main sera fusillé.»
—Mais jamais personne ne donnera le nom d'arme à ce mauvais sabre, ce n'est même pas un joujou, dis-je en allant prendre le sabre qui était resté sur une table.
Et je le mis sous les yeux de M. de Solignac en faisant appel à son singulier acolyte. Tous deux détournèrent la tête.
—Il n'est pas possible d'argumenter sur les mots, dit enfin M. de Solignac, ce sabre est un sabre, et l'ordre du général Saint-Arnaud est formel.
—Mais cet ordre est... n'est pas exécutable.
—En quoi donc?
—Il vise une loi qui n'a jamais autorisé pareille mesure.
—Pardon, capitaine, mais nous ne sommes pas ici pour discuter, nous ne sommes pas législateurs et vous êtes militaire.
Malgré l'indignation qui me soulevait, je m'étais jusque-là assez bien contenu; à ce mot, je ne fus plus maître de moi.
—C'est parce que je suis militaire, que je ne peux pas faire exécuter un ordre aussi....
—Permettez-moi de vous rappeler, interrompit M. de Solignac, que vous n'avez pas à qualifier un ordre de votre supérieur; il existe, et du moment que vous le connaissez, vous n'avez qu'une chose à faire; un soldat obéit, il ne discute pas.
—Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort; je vous suis obligé de me le faire comprendre, je ne discuterai donc pas davantage et je ferai ce que mon devoir m'ordonne.
—Je n'en ai jamais douté; seulement, on peut comprendre son devoir de différentes manières, et je vous prie de me permettre de vous demander ce que votre devoir vous ordonne à l'égard de cet homme.
—De l'emmener prisonnier et de le remettre aux autorités compétentes.
—Très-bien; alors veuillez le faire remettre entre nos mains.
Et comme j'avais laissé échapper un geste d'étonnement:
—Qui nous sommes, n'est-ce pas? continua-t-il; rien n'est plus juste: précisément, nous sommes cette autorité compétente que vous demandez, et comme nous n'avons pas encore mis le département en état de siége, c'est l'autorité civile qui commande.
Je n'avais pas eu l'avantage dans cette discussion rapide où les paroles s'étaient heurtées comme dans un combat; je sentis que la situation du vieux bûcheron devenait de plus en plus mauvaise. Mais que faire? Je ne pouvais me mettre en opposition avec l'autorité départementale, et puisqu'ils réclamaient ce prisonnier qui n'était pas le mien d'ailleurs, mais celui des paysans, je ne pouvais pas prendre les armes pour le défendre. Je ne pouvais qu'une chose: refuser mes hommes pour le faire fusiller, s'ils persistaient dans cette épouvantable menace, et à cela j'étais parfaitement décidé. Ils ne le fusilleraient pas eux-mêmes.
—Ce bûcheron est dans la prison de la mairie, il vous appartient.
—Très-bien, dit M. de Solignac.
—Très-bien, répéta son acolyte.
—Maintenant, dit M. de Solignac, voulez-vous désigner les hommes qui doivent former le peloton d'exécution?
—Non, monsieur.
—Vous refusez d'obéir à notre réquisition? dit froidement M. de Solignac.
—Absolument.
—Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre?
—Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.
M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et trahissait ainsi ce qui se passait en lui:
—Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé. L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille, peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable.
J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante.
—J'attends votre réponse, dit-il.
—J'ai répondu.
—Vous persistez dans votre refus?
—Plus que jamais.
—Prenez garde, capitaine; c'est de l'insubordination, c'est de la révolte, et dans des conditions terribles.
—Terribles, en effet.
—Pour vous, capitaine.
M. de Solignac s'emportait; son second se pencha à son oreille et lui dit quelques mots à voix basse.
—C'est juste, répliqua M. de Solignac, allez.
Et ce sinistre personnage sortit marchant d'un mouvement raide et mécanique comme un automate. Presque aussitôt il rentra suivi de deux gendarmes: un brigadier et un simple gendarme.
—Brigadier, dit M. de Solignac, il y a là un prisonnier qui a été pris les armes à la main; vous allez le faire fusiller par vos hommes.
Ces paroles me firent comprendre que le malheureux bûcheron était perdu. L'insurrection avait exaspéré les gendarmes; on les avait poursuivis, maltraités, injuriés, désarmés; dans certains villages on s'était livré sur eux, m'avait-on dit, à des actes de brutalité honteuse; ils avaient à se venger, et pour beaucoup la répression était une affaire personnelle. Si ce brigadier était dans ce cas, le prisonnier était un homme mort.
En entendant les paroles de M. de Solignac, ce dernier pâlit affreusement, et il resta sans répondre regardant droit devant lui, une main à la hauteur de la tête, l'autre collée sur son pantalon.
—Eh bien? demanda M. de Solignac.
Le brigadier ne bougea point, mais il pâlit encore.
—Êtes-vous sourd?
Alors le gendarme qui était près de lui s'avança de trois pas: il portait un fusil de chasse à deux coups; un bandeau de soie noire lui cachait la moitié du visage; une raie sanguinolente coulait sous ce bandeau.
—Sauf respect, dit-il, il n'y a pas besoin de plusieurs hommes, je le fusillerai tout seul; le brigand payera pour ceux qui m'ont crevé l'oeil.
Un crime horrible allait se commettre, et ne pouvant pas l'empêcher par la force, je voulus au moins l'arrêter. Dans la salle de la mairie où cette discussion avait lieu se trouvaient plusieurs personnes; le maire de la commune, quelques notables et notre guide, c'est-à-dire le fils du propriétaire qui avait été emmené en otage.
La vue de ce jeune homme qui marchait en long et en large, impatient de tout ce retard, me suggéra une idée, et tandis que la foule continuait au dehors ses chants et ses vociférations, je revins sur M. de Solignac, en même temps que d'un geste j'arrêtais le gendarme qui allait sortir.
—Par cette mort, lui dis-je, vous voulez empêcher l'effusion du sang et vous oubliez que vous allez le faire couler.
—Le sang de ce misérable ne vaut pas celui que je veux ménager.
—Ce n'est pas de ce misérable que je veux parler maintenant, c'est des otages qui sont aux mains des insurgés et qui peuvent devenir victimes d'affreuses représailles, lorsqu'on apprendra que la troupe fusille ses prisonniers.
Puis, m'adressant à mon jeune guide:
—Parlez pour votre père, monsieur; demandez sa vie à M. de Solignac, et vous tous, messieurs, demandez celle de vos amis qui ont été emmenés par les insurgés.
On entoura M. de Solignac, on le pressa; mais il se dégagea, et d'une voix ferme:
—L'intérêt général est au-dessus de l'intérêt particulier, dit-il; il faut que cette exécution soit un exemple.
—Mais mon père, mon père, s'écria le jeune châtelain.
—Nous le délivrerons. Gendarme, faites ce qui vous a été ordonné.
Alors, le maire s'avança vers M. de Solignac; je crus qu'il voulait intercéder à son tour, et j'eus une lueur d'espérance.
—Il faudrait accorder un prêtre à ce misérable, dit-il.
—C'est juste; qu'on aille chercher le curé.
Une personne sortit, et comme elle avait sans doute sur son passage annoncé la condamnation du prisonnier, il s'éleva de la foule une clameur furieuse: des huées, des cris, des chants: «A mort! à mort!»
Je me retirai dans un coin de la salle, mais je fus bientôt obligé de changer de place, car j'avais en face de moi le gendarme au bandeau noir et sa vue m'exaspérait: il faisait craquer les batteries de son fusil les unes après les autres.
Le prêtre arriva; M. de Solignac alla au-devant de lui et le conduisit à la prison en faisant signe au gendarme de le suivre.
Dix minutes, un quart d'heure peut-être s'écoulèrent; puis tout à coup deux détonations retentirent dans la cour de la mairie, dominant le tapage de la foule; puis, après quelques secondes, ces deux détonations furent suivies d'une autre moins forte: le coup de grâce donné avec un pistolet.
Et M. de Solignac, suivi de son gendarme, rentra dans la salle.