XXXVII

Il se dirigea vers moi, je me retournai pour l'éviter, mais il m'interpella directement, et je fus obligé de m'arrêter.

Cependant je n'osai lever les yeux sur lui, il me faisait horreur, et j'avais peur de me laisser emporter par mon indignation.

—Capitaine, dit-il, dans une heure vous vous dirigerez sur Entrecastaux, où vous attendrez des ordres; le village est important, vous pourrez loger votre détachement chez l'habitant; vous veillerez à ce que vos hommes soient bien soignés, la journée de demain sera rude. Cependant j'espère que l'exemple que nous venons de faire aura facilité notre tâche. A demain.

Puis, s'approchant de moi:

—Je regrette, dit-il à mi-voix, que notre discussion ait eu des témoins, mais j'espère qu'ils ne parleront point.

—Et moi j'espère qu'ils parleront.

—Alors comme vous voudrez.

Et il sortit sans se retourner, suivi de son muet compagnon qui marchait sur ses talons, et du gendarme qui venait à cinq ou six pas derrière eux, le fusil à la main, horriblement pâle sous son bandeau noir.

Les trois coups de feu qui avaient retenti avaient brisé les liens qui me retenaient, le voile qui m'enveloppait de ses ombres s'était déchiré, je voyais mon devoir.

Peu de temps après que M. de Solignac eut disparu, je quittai la salle de la mairie, où j'étais resté seul.

Le cadavre du malheureux bûcheron était étendu dans la cour, au pied du mur contre lequel il avait été fusillé. Près de lui, le prêtre qu'on avait été chercher était agenouillé et priait.

Au bruit que firent mes éperons sur les dalles sonores, il releva la tête et me regarda.

Je m'approchai; le cadavre était couché la face contre terre; on ne voyait pas comment il avait été frappé; une seule blessure était apparente, celle qui avait été faite par le pistolet. Le coup avait été tiré à bout portant dans l'oreille; les cheveux étaient roussis.

—Quelle chose horrible que la guerre civile! me dit le prêtre d'une voix tremblante; cette exécution est épouvantable. Je ne sais si cet exemple était nécessaire comme on le dit; mais, je vous en prie, monsieur le capitaine, au nom de Dieu, faites qu'il ne se répète pas. Ce malheureux est mort sans se plaindre et sans accuser personne.

—Priez pour lui, monsieur le curé, c'est un martyr.

Je trouvai la rue pleine de monde; des hommes, des femmes, des enfants qui couraient çà et là en criant; devant la fontaine, on avait amoncelé des sarments de vigne et des branches de pin qui formaient un immense brasier pétillant. On chantait et on se réjouissait.

Mes hommes regardaient ce spectacle en plaisantant avec les femmes et les jeunes filles.

J'allai à eux pour leur demander où était le lieutenant. Ils m'envoyèrent à l'auberge, où je trouvai Mazurier, finissant son dîner.

Je lui répétai les ordres qui m'avaient été donnés par M. de Solignac, et lui dis de prendre le commandement du détachement.

—Et vous, capitaine?

—Moi, je reste ici.

Il me regarda en dessous; mais malgré l'envie qu'il en avait, il n'osa pas me poser la question qui était sur ses lèvres.

Je lui répétai les instructions du colonel et lui demandai de les suivre exactement pendant tout le temps que le détachement serait sous ses ordres.

—J'aurai votre petit discours toujours présent à l'esprit, me dit-il, et s'il est besoin, je le répéterai à nos hommes; vous pouvez compter sur moi. Puis-je vous demander qui vous gardez avec vous?

—Personne.

—Personne! s'écria-t-il avec stupéfaction.

—Pas même mon ordonnance.

La surprise l'empêcha de me poser une question incidente, et il n'osa pas m'interroger directement.

Le moment était arrivé de se préparer au départ, je le lui rappelai. Il sortit pour donner ses ordres, et bientôt j'entendis la sonnerie des trompettes.

Je vis les hommes courir, puis bientôt après j'entendis le trot des chevaux sur le pavé. Le chemin qui conduisait à Entrecastaux passait devant l'auberge.

Ils allaient arriver; je quittai la fenêtre où je me tenais machinalement le nez collé contre les vitres, et, reculant de quelques pas, je me plaçai derrière le rideau; de la rue on ne me voyait pas, mais moi je voyais la rue.

Le plus vieux des trompettes, celui qui se trouvait de mon côté, était l'Alsacien Zigang: il était déjà au régiment lorsque j'y étais arrivé, et il avait sonné la première fanfare qui m'avait salué. J'entends la voix du commandant, disant: «Trompettes, fermez le ban;» et je vois au milieu des éclairs des sabres le vieux Zigang sur son cheval blanc.

Voici le maréchal des logis Groual, qui m'a sauvé la vie en Afrique, et que, malgré toutes mes démarches, je n'ai pas encore pu faire décorer.

Voici Bistogne, Dumont, Jarasse, mes vieux soldats avec qui j'ai fait campagne pendant six années consécutives.

Ce sont mes souvenirs qui défilent devant moi, mes souvenirs de jeunesse, de gaieté, de bataille, de bonheur. Ils sont passés. Et sur le pavé de la rue, je n'entends plus qu'un bruit vague, qui bientôt s'évanouit au tournant du chemin.

Un petit nuage de poussière s'élève; le vent l'emporte; c'est fini; je ne vois plus rien, et une gouttelette chaude tombe de mes yeux sur ma main: je ne suis plus soldat.

L'aubergiste, en venant me demander ce qu'il fallait me servir, m'arracha à mes tristes réflexions.

Je me levai et, allant prendre mon cheval, je me mis en route pour Marseille. Mes soldats s'étaient dirigés vers l'est; moi j'allais vers l'ouest. Nous nous tournions le dos; ils entraient dans la bataille, moi j'entrais dans le repos.

Ces inquiétudes qui me tourmentaient depuis plusieurs semaines, ces irrésolutions, ces luttes, m'avaient amené à ce résultat, de me séparer de mes hommes au moment du combat.

Ah! pourquoi n'avais-je pas persisté dans ma démission lorsque j'avais voulu la donner à mon colonel? Pourquoi étais-je revenu à Marseille?

L'esprit est ingénieux à nous chercher des excuses, à inventer sans relâche de faciles justifications. Mais lorsque les circonstances qui nécessitent ces excuses sont passées, nous nous condamnons d'autant plus sévèrement que nous avons été plus indulgents pour nous innocenter.

Il ne s'agissait plus à cette heure de balancer une résolution et de m'arrêter à celle qui s'accommodait avec mes secrets désirs. Le moment des compromis hypocrites était passé, celui de la franchise était arrivé.

J'étais revenu à Marseille pour Clotilde, et c'était pour Clotilde, pour elle seule, que j'avais accepté le commandement qu'on m'avait donné.

Les services que je pouvais rendre, tromperie; la peur de perdre ma position, mensonge; la vérité, c'était la peur de compromettre mon amour et de perdre Clotilde.

Jusqu'où n'avais-je pas été entraîné par cette faiblesse d'un coeur lâche? Maintenant, Dieu merci, l'irréparable était accompli, et ma conscience était sauvée.

Mais mon amour? mais Clotilde?

L'impatience et l'angoisse me faisaient presser le pas de mon cheval. Malheureusement il était fatigué, et la distance était beaucoup trop grande pour qu'il me fût possible de la franchir en une journée. Je dus passer la nuit dans un petit village au delà de Brignoles, d'où je partis le lendemain matin au jour naissant.

Je franchis les douze lieues qui me séparaient de Cassis en quatre heures, et, après avoir mis à laCroix-Blanchemon pauvre cheval qui n'en pouvait plus, je courus chez le général Martory.

Comme mon coeur battait! C'était ma vie qui allait se décider.

Le général était sorti, mais Clotilde était à la maison. Je priai la vieille servante de la prévenir de mon arrivée.

Elle accourut aussitôt.

—Vous! dit-elle en me tendant la main.

Je l'attirai contre ma poitrine et longtemps je la tins embrassée, mes yeux perdus dans les siens, oubliant tout, perdu dans l'ivresse de l'heure présente.

Elle se dégagea doucement et, m'abandonnant sa main, que je gardai dans les miennes:

—Comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Que se passe-t-il? J'ai reçu la lettre par laquelle vous me disiez que vous partiez pour le Var.

—C'est du Var que j'arrive.

—Comme vous me dites cela!

—C'est que dans ces mots, bien simples par eux-mêmes, mon bonheur est renfermé.

—Votre bonheur!

—Mon amour, chère Clotilde.

Elle me regarda, et je me sentis faiblir.

—Je ne suis plus soldat, dis-je, et je viens vous demander ce que vous voulez faire de ma vie. Jusqu'à ce jour, des paroles décisives n'ont point été échangées entre nous, mais vous saviez, n'est-ce pas, que pour vous demander d'être ma femme, je n'attendais qu'une occasion propice.

—Et maintenant....

—Non, je ne viens pas maintenant vous adresser cette demande, car je n'ai rien et ne suis rien; je viens vous dire seulement que je vous aime.

Elle ne me retira point sa main, et ses yeux restèrent posés sur les miens avec une expression de tristesse attendrie.

—Vous n'avez donc pas pensé à moi? dit-elle.

—J'ai pensé que vous n'aimeriez pas un homme qui se serait déshonoré. La lutte a été terrible entre la peur de vous perdre et le devoir. Êtes-vous perdue pour moi?

—Ne prononcez donc pas de pareilles paroles.

—Me permettez-vous de vous voir comme autrefois, de vous aimer comme autrefois, ou me condamnez-vous à ne revenir jamais dans cette maison?

—Et pourquoi ne reviendriez-vous pas dans cette maison? Croyez-vous donc que c'était votre uniforme qui faisait mes sentiments?

—Chère Clotilde!

Un bruit de pas qui retentit dans le vestibule interrompit notre entretien: c'était le général qui rentrait pour déjeuner et faisait résonner les roulements de sa canne.

L'accent et le regard de Clotilde, bien plus que ses paroles, m'avaient rendu l'espérance, et avec elle la force. Mais ce n'était pas tout. Comment le général allait-il accepter mon récit?

Je le recommençai long et circonstancié, en insistant surtout sur ma démission que j'avais donnée au colonel, et que je n'avais reprise que pour empêcher le sang de couler; du moment que les fusillades que je réprouvais étaient ordonnées malgré moi, je devais me retirer.

Je suivais avec anxiété l'effet de ces explications. Le général resta assez longtemps sans répondre, et j'eus un moment de cruelle angoisse.

—J'avoue, dit-il enfin, que j'aurais mieux aimé votre démission quand votre colonel a voulu vous donner le commandement du détachement envoyé dans le Var, cela eût été plus net et plus crâne. On ne peut pas obliger un honnête homme à faire ce que ses opinions lui défendent. L'abandon de votre commandement devant l'ennemi me plaît moins: c'est presque une désertion. Je comprends ce qui l'a amenée, mais enfin c'est grave. En tout cas, il dépend de Solignac de lui donner le caractère qu'il voudra, et je me charge de lui écrire là-dessus.

—Ceci ne regarde pas M. de Solignac, il me semble.

—Je vous en prie, laissez-moi agir à mon gré. J'ai mon idée. Et maintenant, que comptez-vous faire, mon cher comte?

—Je ne sais, et de l'avenir je n'ai pas souci pour le moment. Ce qui m'inquiète et me tourmente, c'est votre sentiment; vos opinions m'épouvantent, j'ai peur de vous avoir blessé.

—Blessé pour avoir obéi à vos convictions, allons donc. Touchez là, mon ami: vous êtes un homme de coeur. J'aime l'armée, mais si la Restauration ne m'avait pas mis à pied, je vous prie de croire que je lui aurais... fichu ma démission, et plus vite que ça. On fait ce qu'on croit devoir faire d'abord, le reste importe peu, mais l'heure s'avance, allonsdijuner. Offrez votre bras à ma fille... Bayard.

J'aurais voulu rester à Cassis toute la journée, afin de trouver une occasion de reprendre avec Clotilde notre entretien au point où il avait été interrompu.

Car notre esprit est ainsi fait, le mien du moins, de vouloir toujours plus que ce qu'il a obtenu.

En accourant à Cassis, j'avais craint, mettant les choses au pire, que Clotilde ne voulût plus me voir.

En même temps, et d'un autre côté, j'avais espéré que s'il n'y avait pas rupture complète, il y aurait engagement formel de sa part.

Rien de cela ne s'était accompli, ni rupture, ni engagement; les craintes comme les espérances avaient été au delà de la réalité.

Le présent restait ce qu'avait été le passé; mais que serait l'avenir?

C'était ce point pour moi gros d'angoisses que je voulais éclairer, en obligeant Clotilde à une réponse précise, en la forçant à sortir de ses réponses vagues qui permettaient toutes les espérances et n'affirmaient rien.

Rendu exigeant par ce que j'avais déjà obtenu, c'était une affirmation que je voulais maintenant.

Le jour où j'aurais une position à lui offrir, voudrait-elle être ma femme; m'attendrait-elle jusque-là; ferait-elle ce crédit à mon amour? C'étaient là les questions que je voulais lui poser, et auxquelles je voulais qu'elle répondît franchement, sans détours, sans équivoque, par oui ou par non.

Le temps a marché depuis le moment où je regardais le mariage comme un malheur qui pouvait frapper mes amis, mais qui ne devait pas m'atteindre. C'est qu'alors que je raisonnais ainsi, je n'aimais point, j'étais insouciant de l'avenir, j'étais heureux du présent, j'avais mon père, j'avais ma position d'officier, tandis que maintenant j'aime, je n'ai plus mon père, je ne suis plus rien et Clotilde est tout pour moi.

Cependant, malgré mon désir de prolonger mon séjour à Cassis, cela ne fut pas possible.

—Vous savez que je ne veux pas vous renvoyer, me dit le général, lorsque nous nous levâmes de table, mais je vous engage à partir pour Marseille. Il vaut mieux voir tout de suite votre colonel que plus tard. La première impression est celle qui nous décide. Faites-lui votre récit avant que des rapports lui arrivent, et expliquez-lui vous-même votre affaire. Elle est bien assez grave comme cela sans la compliquer encore. Quant à Solignac, il est entendu que je m'en charge; je vais lui écrire tout de suite.

—Je voudrais que M. de Solignac ne parût pas dans tout ceci.

—Pas de susceptibilité, mon cher ami; laissez-moi faire avec Solignac ce que je crois utile et ne vous en mêlez en rien. J'agis pour moi, par amitié pour vous, et arrière de vous. Vous ne cherchez pas un éclat, n'est-ce pas? vous ne voulez pas que l'univers entier sache que vous avez quitté votre régiment parce que votre conscience vous défendait d'exécuter les ordres du ministre?

—Assurément non; je ne suis pas glorieux de ma résolution; je suis désolé d'avoir été obligé de la prendre.

—Alors, laissez-moi agir comme je l'entends. Adieu, et revenez-nous aussitôt que possible.

—Au revoir, dit Clotilde en me serrant doucement la main.

Quand le colonel me vit entrer dans son cabinet, il me regarda avec stupéfaction.

—Vous, capitaine! s'écria-t-il, qu'est-il arrivé à votre escadron?

—Rien.

—Vous êtes blessé?

—Nous n'avons pas eu d'engagement.

—Mais alors, parlez donc.

—C'est ce que je désire, et je vous demande cinq minutes.

Je lui racontai ce qui s'était passé depuis notre départ de Marseille jusqu'à l'exécution du bûcheron.

—Et vous avez abandonné votre commandement; vous avez laissé mes hommes sous les ordres de Mazurier!

—Que pouvais-je faire?

—Rester à votre poste et accomplir la mission que je vous avais confiée.

—Cette mission, telle que vous me l'avez expliquée, était une mission de paix, non d'assassinat.

—Vous avez déserté votre poste.

—C'est vrai, colonel, et je ne me défends pas contre cette accusation qui n'est par malheur que trop juste. Celle que je repousse, c'est de n'avoir pas accompli la mission que vous aviez cru devoir me confier.

—Si vous ne pouviez pas la mener à bonne fin, il ne fallait pas l'accepter, monsieur.

—Voulez-vous vous rappeler que j'ai voulu vous donner ma démission?

—Et vous ne l'avez pas donnée.

—Ce reproche aussi est juste et vous ne condamnerez jamais ma faiblesse aussi sévèrement que je l'ai condamnée moi-même. Mais vous savez comment j'ai été entraîné. Je ne voulais pas accepter ce commandement qui m'obligeait à combattre des gens que j'approuvais. Vous m'avez représenté que ce que vous attendiez de moi, ce n'était pas d'engager la lutte, mais de l'empêcher. Cette considération m'a décidé. Elle a été l'excuse que j'ai pu faire concorder avec mes désirs, car ce n'était pas de gaieté de coeur, je vous le jure, que je voulais donner ma démission. Ce n'était pas par dégoût de la vie militaire que je voulais la quitter. Bien des liens me retenaient solides et résistants, plus résistants même que vous ne pouvez l'imaginer.

—J'ai toujours cru que vous aimiez votre métier.

—Et en ces derniers temps, j'y tenais plus que jamais. Si je m'étais décidé à y renoncer, c'était après une lutte douloureuse. Vos instances et les considérations dont vous les appuyiez ont fait violence à ma résolution. Vous m'avez montré ce qu'il y avait de bon dans cette mission, et j'ai cessé de voir ce qu'il y avait de mauvais. N'attendant qu'une occasion pour revenir sur une résolution qui me désespérait, j'ai saisi celle que vous me présentiez. Là est mon tort, colonel, ma faiblesse et ma lâcheté.

—Voulez-vous dire que je vous ai conseillé une lâcheté, monsieur?

—Non, colonel, car vous ne saviez pas ce qui se passait en moi et vous agissiez en vue du bien général, tandis que moi j'ai agi en vue de mon propre intérêt, misérablement, avec égoïsme. Et j'en ai été puni comme je le méritais. Si j'avais persisté dans ma démission comme je le devais, nous ne serions point dans la fâcheuse position où nous nous trouvons tous par ma faute, vous, colonel, le régiment et moi-même.

Le colonel resta pendant assez longtemps sans répondre, arpentant son cabinet en long et en large à grands pas, les bras croisés, les sourcils crispés. Enfin il s'arrêta devant moi.

—Voyons, dit-il, êtes-vous homme à faire tout ce que vous pouvez pour que nous sortions au mieux, le régiment et moi, de cette position fâcheuse?

—Tout, colonel, excepté cependant de reprendre ma démission.

—Je ne vous demande pas cela; je vous demande seulement d'attendre quelques jours pour la donner; pendant ces quelques jours, vous garderez votre chambre et vous recevrez tous les matins la visite du major.

Je fis au colonel la promesse qu'il me demandait et je rentrai chez moi.

Le dessein du colonel était simple: il voulait me faire sortir du régiment sans scandale; l'abandon de mon commandement, qui avait eu lieu sans bruit, serait facilement explicable par la maladie, et la maladie serait aussi la raison qui motiverait ma démission. Par ce moyen il se mettait à l'abri de tous reproches et l'on ne pouvait pas l'accuser d'avoir confié un commandement à un officier mal pensant: le régiment aurait fait son devoir; s'il y avait distribution de récompenses, il aurait droit à en réclamer sa part.

Il est vrai que cette combinaison me faisait jouer un singulier rôle; mais je n'avais pas à me plaindre, puisque j'étais le coupable. Si je n'avais pas eu la faiblesse d'accepter le commandement qu'on me donnait, rien de tout cela ne serait arrivé: le bûcheron eût été fusillé par l'ordre de Mazurier, au lieu de l'être par le gendarme, voilà tout.

Quant à moi, je me serais épargné les hésitations et les hontes de ces quelques jours.

Je passai le temps de ma maladie en proie à des réflexions qui n'étaient pas faites pour égayer mon emprisonnement, car je n'en avais pas fini avec le tourment et l'incertitude.

Si j'avais tranché la question de la démission, il m'en restait deux autres qui me pesaient sur le coeur d'un poids lourd et pénible: c'étaient celles qui touchaient à Clotilde et à ma position; et là l'incertitude et l'angoisse me reprenaient.

Clotilde pouvait-elle devenir la femme d'un homme qui n'était rien et qui n'avait rien? C'était folie de l'espérer, folie d'en avoir l'idée.

Si j'avais hésité à parler de mon amour au général, alors que je n'étais que capitaine, pouvais-je le faire maintenant que je n'étais rien?

Quel père donnerait sa fille à un homme qui n'avait pas de position, qui n'avait pas un métier?

Car telle était la triste vérité: je n'avais même pas aux mains un outil pouvant me faire gagner cent sous par jour.

A quoi est bon dans la société un homme que son éducation et sa naissance rendent exigeant et qui pendant dix ans n'a appris qu'à commander d'une voix claire: «Arme sur l'épaule, guide à droite;» et autres manoeuvres fort utiles à la tête d'un régiment, mais tout à fait superflues lorsqu'au lieu d'un poulet d'Inde on a une chaise entre les jambes?

Cette question de position était donc la première à examiner et à résoudre; après viendrait la question du mariage, si jamais elle pouvait venir.

Jusqu'à ce moment je devais donc me contenter de ce que Clotilde m'accordait et avoir la sagesse de me tenir dans le vague où elle avait la prudence de vouloir rester. C'était déjà beaucoup d'avoir le présent, et, dans mon abandon et ma tristesse, de pouvoir m'appuyer sur son amour.

J'examinai donc cette question de la position sous toutes ses faces, et, après l'avoir bien tournée, retournée, je m'arrêtai à la seule idée qui me parut praticable: c'était de demander une place dans les bureaux des frères Bédarrides.

Aussitôt que l'affaire de ma démission fut terminée,—et elle le fut conformément aux désirs du colonel,—j'allai frapper à la porte du bureau de MM. Bédarrides.

On me croyait toujours à Paris, on fut surpris de me voir, mais on le fut bien plus encore quand j'eus expliqué l'objet de ma visite.

—Votre démission! s'écrièrent les deux frères en levant les bras au ciel, vous avez donné votre démission?

Et ils me regardèrent avec étonnement comme si l'homme qui donne sa démission était une curiosité ou un monstre.

—Le fait est, dit l'aîné après un moment de réflexion, qu'on ne peut pas fusiller les gens dont on partage les opinions.

Mais le premier moment de surprise passé, ils examinèrent ma demande avec toute la bienveillance que j'étais certain de rencontrer en eux.

La seule difficulté était de savoir à quoi l'on pouvait m'employer, car, après m'avoir fait quelques questions sur les usages du commerce et la navigation, ils s'étaient bien vite convaincus que j'étais, sur ces sujets, d'une ignorance honteuse.

—S'il ne s'agissait que d'une place ordinaire, disaient-ils, rien ne serait plus facile; mais nous ne pouvons pas avoir chez nous comme simple commis à 1,800 francs le fils de notre meilleur ami.

—Je me contenterai très-bien de 1,800 francs pour commencer.

—Oui, mais nous ne pouvons pas nous contenter de cela. Voyons, Barthélemy, donne-moi une idée?

—Je te fais la même demande, Honoré.

J'étais vraiment touché de voir ces deux braves gens s'ingéniant à me venir en aide. Mais ils avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas.

Ils m'avaient interrogé sur ce que je savais, et mon fonds était, hélas! celui de tout le monde; tout à coup, dans la conversation, je dis que j'écrivais et parlais l'espagnol comme le français.

—Et vous ne le disiez pas! s'écrièrent-ils; nous sommes sauvés; nous avons des affaires considérables avec l'Amérique espagnole; vous ferez la correspondance.

Me voilà donc chez les frères Bédarrides chargé de la correspondance avec le Chili, le Pérou, l'Équateur et le Mexique.

L'affaire de ma démission, compliquée des scrupules prudents de mon colonel, m'avait amené à entretenir une correspondance active avec le général Martory; tous les matins, pendant ma maladie officielle, je lui avais écrit, et plus d'une fois, dans le cours de la journée, je lui avais envoyé une seconde lettre.

Mais en sa qualité de vieux militaire qui méprise le papier blanc et considère le travail de la correspondance comme une annexe du ménage,—le balayage ou le lavage de la vaisselle,—il avait chargé Clotilde de me répondre.

Par ce moyen, nous avions trouvé l'occasion d'échanger bien des pensées qui n'avaient aucun rapport avec ma démission, mais qui nous touchaient personnellement, nous et notre amour.

J'avais été assez gauche dans cette conversation par à peu près; Clotilde, au contraire, y avait révélé d'admirables qualités; elle avait un tour merveilleux pour effleurer les choses et en donner la sensation sans les exprimer directement; ses lettres étaient des chefs-d'oeuvre d'insinuation et d'allusion qui, pour un étranger, eussent été absolument incompréhensibles et qui, pour moi, étaient délicieuses; chaque mot était une promesse, chaque sous-entendu une caresse.

Aussitôt qu'il fut convenu que j'entrerais dans la maison Bédarrides, je lui écrivis cette bonne nouvelle, car elle était alors à Toulon avec son père, et, à ma lettre, elle fit une réponse qui me remplit d'espérance.

Bien que, dans ma lettre, je n'eusse pas touché la véritable raison qui m'avait fait rester à Marseille, elle insistait surtout dans sa réponse sur cette raison, se montrant heureuse pour son père et pour elle d'une détermination qui assurait la continuité de nos relations. Et là-dessus elle rappelait ce qu'avaient été ces relations depuis cinq mois, marquant d'un trait précis ce qui pour nous deux était des souvenirs d'amour.

Ce fut donc sans trop de souci et sans trop de tristesse que je commençai cette vie nouvelle si différente de celle pour laquelle je m'étais préparé.

Sans doute ma carrière militaire était finie pour jamais; aucun des châteaux en Espagne que j'avais bâtis autrefois dans mes heures de rêverie ambitieuse ne prendrait un corps; mes habitudes, mes amitiés étaient brisées, et cela était dur et cruel.

Mais enfin, dans ce désastre qui s'était abattu sur moi, je n'étais pas englouti: une espérance me restait pour me guider et me donner la force de lutter; si j'avais le courage persévérant, si je ne m'abandonnais pas, un jour peut-être j'approcherais du port et je pourrais saisir la main qui se tendait vers moi; la distance était longue, les fatigues seraient grandes; qu'importe, je n'étais pas perdu dans la nuit noire sur la mer immense; j'avais devant les yeux une étoile radieuse, Clotilde.

Aussi, quand madame Bédarrides revint sur certaines propositions dont elle m'avait déjà touché quelques mots à mon arrivée à Marseille, me fut-il impossible d'y répondre dans le sens qu'elle désirait.

Les Bédarrides, les deux frères, la femme de l'aîné et Marius se montraient tous d'une bonté exquise pour moi, et il n'était sorte d'attentions et de prévenances qu'ils ne me témoignassent. Avec une délicatesse de coeur que n'ont pas toujours les gens d'argent, ils s'ingéniaient à me servir, et à la lettre ils me traitaient comme si j'avais été leur fils.

—Nous aurions tant voulu faire quelque chose pour votre père, disaient-ils; c'est à lui que nous devons d'être ce que nous sommes, et nous aimons à payer nos dettes.

—Capital et intérêts.

—Et intérêts des intérêts.

Le dimanche qui avait suivi mon entrée dans les bureaux, j'avais été invité à venir passer la journée à la villa, et si peu disposé que je fusse à paraître dans le monde, je n'avais pu refuser.

Comme tous les dimanches, il y avait grand dîner, et à table on me plaça à côté d'une jeune fille de quatorze à quinze ans, que Marius me dit être sa cousine, c'est-à-dire la nièce de MM. Bédarrides. Je ne fis pas grande attention à cette jeune fille, que je traitai comme une pensionnaire, ce qu'elle était d'ailleurs, étant sortie de son couvent à l'occasion des fêtes de Noël.

Lorsqu'on fut sorti de table, madame Bédarrides m'appela dans un petit salon, où nous nous trouvâmes seuls.

—Que pensez-vous de votre voisine? me dit-elle.

—La grosse dame que j'avais à ma droite, ou la jeune fille qui était à gauche?

—La petite fille.

—Elle est charmante et je crois qu'elle sera très-jolie dans deux ou trois ans.

—N'est-ce pas? vous savez qu'elle est notre nièce; elle sera l'héritière de mon beau-frère, avec Marius et ma fille; et une héritière qui méritera attention.

J'avais abordé cet entretien sans aucune défiance; mais ce mot m'éclaira et me montra le but où madame Bédarrides voulait me conduire: c'était la reprise de nos conversations d'autrefois.

—Je crois qu'il faudra se sentir appuyé par quelques millions pour la demander en mariage.

—Et pourquoi cela? Il ne faut pas croire que dans notre famille nous sommes sensibles aux seuls avantages de la fortune; il en est d'autres que nous savons reconnaître et estimer. Ainsi, je ne vois pas pourquoi elle ne deviendrait pas votre femme.

—Moi, madame?

—Pourquoi cet étonnement? C'est un projet que je caresse depuis longtemps de vous marier. Je vous en ai parlé lors de votre arrivée à Marseille, et si je ne vous ai point fait connaître Berthe à ce moment, c'est qu'elle était à son couvent, et qu'il n'y avait point urgence à la faire venir. Vous avez alors repoussé mon projet. Je le reprends aujourd'hui.

—Mais aujourd'hui les temps ne sont plus ce qu'ils étaient alors.

—Sans doute; vous étiez officier et vous ne l'êtes plus; vous aviez un bel avenir devant vous que vous n'avez plus. Mais ce n'était pas à votre grade de capitaine que notre sympathie et notre amitié étaient attachées; c'était à votre personne. Vous êtes toujours le jeune homme que nous aimions et ce que vous avez fait a redoublé notre estime pour vous. Vous voici maintenant dans notre maison.

—Simple commis.

—Mon mari et mon beau-frère ont été plus petits commis que vous, et ce n'est pas nous qui pouvons avoir des préjugés contre les commis; d'ailleurs, quand on est comte, quand on est chevalier de la Légion d'honneur, quand on a votre éducation, on n'est pas un commis ordinaire. Et puis il n'est pas dit que l'emploi qu'on a dû vous donner dans notre maison restera toujours le vôtre. Qui sait, vous pouvez prendre goût au commerce et arriver très-facilement à avoir un intérêt dans notre maison?

—Ce n'est pas le goût qui me manquerait.

—Je vous entends; mais il ne faut pas vous faire un fantôme des difficultés d'argent; on sort toujours des difficultés de ce genre et l'on trouve toujours de l'argent; c'est même ce qui se trouve le plus facilement. Au reste, je ne vois pas que vous en ayez besoin dans mon projet et c'est là ce qui le rend excellent. Mon ami et mon beau-frère commencent à être fatigués des affaires; ils seraient heureux de pouvoir se retirer dans quatre ou cinq ans. Alors la maison de commerce reviendra à Marius; mais elle est bien lourde pour un homme seul, et nous verrions avec plaisir Marius prendre un associé. Si cet associé était le mari de sa cousine, apportant pour sa part la dot que mon beau-frère donnera à sa nièce, les choses s'arrangeraient merveilleusement. N'est-ce point votre avis?

J'étais vivement touché de cette proposition, car ce n'était plus un projet de mariage en l'air comme tant de gens s'amusent à en faire dans le monde pour le plaisir de bâtir des romans avec un dénoûment réel. C'était un projet sérieux qui avait un tout autre but que d'arriver à la conclusion des comédies du Gymnase: «Le mariage de Léon et de Léonie.» Il ne s'agissait plus d'une jeune fille à laquelle on cherchait un mari; il s'agissait de mon avenir, de ma position et de ma fortune.

A une telle ouverture faite avec tant de bienveillance, il n'était pas possible de répondre par une défaite polie ou par des paroles vagues, il fallait la franchise et la sincérité.

—Soyez persuadée, dis-je, que vous ne vous adressez pas à un ingrat et que jamais je n'oublierai le témoignage d'amitié que vous venez de me donner. Vous avez eu pour moi la générosité d'une mère.

—Je voudrais en être une pour vous, mon cher enfant, et c'est ce sentiment maternel qui m'a inspiré mon idée.

—C'est ce sentiment maternel qui me pénètre de gratitude, et c'est lui qui me désole si profondément en ce moment.

—Je vous désole? et pourquoi donc?

—Parce que je ne puis accepter.

—Ma nièce ne vous plaît point? dit-elle, avec un accent fâché.

—Croyez bien qu'il ne s'agit point de votre nièce, qui est charmante, ni de votre famille à laquelle je serais heureux d'être uni par des liens plus étroits que ceux de l'amitié et de la reconnaissance; mais je ne suis pas libre.

—Vous aimez quelqu'un?

—Oui, une jeune fille qui, j'espère, sera ma femme un jour.

Madame Bédarrides baissa les yeux et pendant quelques minutes elle garda le silence; elle était blessée de ma réponse et évidemment elle s'efforçait de ne pas laisser paraître ce qui se passait en elle. Pour moi, embarrassé, je ne trouvais rien à dire. A la fin elle se leva et je la suivis pour rentrer dans le salon; mais près de la porte elle s'arrêta:

—C'est quelqu'un de Marseille? dit-elle.

—Permettez-moi de ne pas répondre à cette question, seulement je vous promets que le jour où mon mariage sera décidé, vous serez la première personne à qui j'en parlerai.

—Je n'ai aucune curiosité, croyez-le.

—Arrivez donc, dit M. Bédarrides aîné, lorsque nous entrâmes dans le grand salon où tout le monde était réuni, j'allais aller vous déranger.

Puis s'adressant à sa femme:

—Voici M. Genson qui vient nous faire ses adieux avant d'aller occuper sa préfecture: il a reçu sa nomination il y a deux heures.

—Ah! vraiment, dit madame Bédarrides avec une surprise qu'elle ne sut pas cacher.

A sa place j'aurais peut-être été moins maître de moi qu'elle ne l'avait été elle-même, car ce M. Genson qui venait de recevoir sa nomination de préfet, était cet ancien magistrat avec lequel j'avais voyagé à mon retour de Paris et qui voulait qu'on fît autour de Louis-Napoléon «la grève des honnêtes gens.» Comme il avait prêché «sa grève» dans tous les salons de Marseille, pendant les deux ou trois jours qui avaient suivi le coup d'État, on avait le droit d'être étonné de cette nomination.

—Votre surprise, dit-il à madame Bédarrides, ne sera jamais plus grande que n'a été la mienne, lorsque j'ai appris ma nomination de préfet, et mon premier mouvement a été de refuser. Mais il ne faut pas se montrer plus sévère pour le prince que ne l'a été le pays, et puisque la France vient de l'acclamer par sept millions de votants, je ne pouvais pas avoir l'outrecuidance de me croire plus sage tout seul que ces sept millions d'électeurs. D'ailleurs, il est bon que ceux qui ont la pratique des affaires apportent leur concours à ce nouveau gouvernement qui n'a pas la tradition; il faut qu'on fasse autour de lui ce que j'appellerai «le rempart des honnêtes gens» pour le maintenir dans la bonne voie.

Puis, après ce petit discours débité sérieusement avec une voix que la conviction rendait vibrante, «ce rempart des honnêtes gens» fit le tour du salon pour recevoir les félicitations dues à son abnégation.

Je m'étais retiré dans la salle de billard pour échapper à l'étreinte de sa poignée de main, mais il vint m'y rejoindre.

—Je vois que, vous aussi, vous êtes étonné, dit-il, et de votre part, je le comprends mieux que de tout autre, car vous avez donné votre démission. Aussi je veux vous expliquer le véritable motif de mon acceptation: c'est pour ma femme que l'ambition politique dévore; car, pour moi, je n'ai pas changé dans mes idées; le droit est le droit; s'il en était autrement, ce serait à quitter la société. Mais les femmes, les femmes! Ah! jeune homme, n'apprenez jamais à connaître les sacrifices qu'elles imposent à notre conscience.

Le séjour de Clotilde et de son père à Toulon se prolongea pendant plusieurs semaines. Enfin je reçus une lettre qui m'apprenait leur retour à Cassis et m'invitait à venir passer une journée avec eux.

J'aurais voulu partir aussitôt, mais je n'avait plus ma liberté d'autrefois, mes journées étaient prises à mon bureau depuis huit heures du matin jusqu'à sept heures du soir, et je ne pouvais plus disposer que de mes seuls dimanches.

Je dus donc attendre le dimanche qui suivit la réception de cette lettre ou plutôt le samedi, car la voiture pour Cassis, partant de Marseille le soir, à quatre heures, je ne pus me mettre en route que le samedi soir après mon bureau. Avec ma liberté, j'avais aussi perdu mon cheval et c'était quatre lieues à faire à pied. Mais il n'y avait pas là de quoi m'effrayer et je franchis gaiement cette distance; la marche est bonne pour les rêveurs et les amoureux; en occupant le corps, elle active la fantaisie de l'esprit qui s'échauffe et s'emporte. Le temps d'ailleurs m'était propice: la nuit était douce et la lune, dans son premier croissant, éclairait de sa pâle lumière un ciel bleu criblé d'étoiles, le silence mystérieux de la montagne déserte n'était troublé que par le bruit de la mer qui m'arrivait faiblement suivant les caprices du chemin.

J'allai frapper à la porte de laCroix-Blanche, et, après une station assez longue, la servante, endormie comme à l'ordinaire, vint m'ouvrir. Je ne me rappelle pas avoir passé une meilleure nuit: mon sommeil fut un long rêve dans lequel Clotilde, me tenant par la main, me promena dans une délicieuse féerie.

Le lendemain matin, j'eus peine à attendre le moment du déjeuner; mais, rendu prudent par l'espoir même de mon amour, je m'imposai le devoir de ne pas faire d'imprudence et de n'arriver chez le général qu'à une heure convenable. C'était un sacrifice que je faisais à Clotilde; elle me saurait gré de lui laisser toute sa liberté et trouverait bien moyen de me récompenser de cette attente irritante.

Enfin l'heure sonna et au deuxième coup je tirai la sonnette du général.

Mais en entrant dans le salon je m'arrêtai frappé au coeur; assis près du général mais tourné vers Clotilde, à laquelle il s'adressait, se tenait M. de Solignac.

Comme je restais immobile, le général me tendit la main.

—Arrivez donc, cher ami, on vous attend avec impatience, d'abord pour vous serrer la main et puis ensuite pour deux mots d'explication qui me paraissent inutiles, mais qu'on croit nécessaires.

—Cette explication, dit M. de Solignac en s'avançant de deux pas, c'est moi qui tiens à vous la donner: Si, dans notre rencontre, j'ai montré envers vous trop de vivacité, trop d'exigences, je vous en témoigne mes vifs regrets. Nous étions dans des circonstances où les paroles vont souvent au delà de la volonté. Chacun de notre côté nous obéissions à notre devoir, là est notre excuse.

Pendant que M. de Solignac m'adressait ce petit discours auquel j'étais loin de m'attendre, Clotilde tenait ses yeux fixés sur les miens, et l'expression de son regard n'était pas douteuse, je devais tendre la main à M. de Solignac, elle le voulait, elle le demandait.

—Les opinions ne doivent pas diviser les honnêtes gens, dit le général, il n'y a que l'honneur; mais l'honneur n'a rien à voir dans cette affaire, où vous avez fait, l'un et l'autre, ce que vous deviez.

Le regard de Clotilde devint plus pressant, suppliant, et littéralement avec ses yeux elle prit ma main pour la mettre dans celle que M. de Solignac me tendait. Mais le contact de cette main rompit ce charme irrésistible, tout mon être se révolta dans une horripilation nerveuse, comme à un attouchement immonde.

Après avoir salué le général, je revins à Clotilde et m'inclinai vers elle.

—Que m'avez-vous fait faire? dis-je à voix basse.

—Je vous adore, me dit-elle en me soufflant ces trois mots qui me brûlèrent.

Toute la journée fut employée à chercher l'occasion de me trouver seul un moment avec Clotilde; mais, bien qu'elle parût se prêter à mon désir, il nous fut impossible de rencontrer ce tête-à-tête.

Rien de ce que nous préparions ne se réalisa selon nos arrangements, et, jusqu'au soir, M. de Solignac vint toujours se mettre entre nous.

Humilié de ma lâcheté du matin, j'étais irrité par cette continuelle surveillance au point d'en perdre toute prudence: heureusement Clotilde veillait sur ma colère, et d'un regard ou d'un mot me rappelait à la raison.

Le soir s'approchait, et j'allais être obligé de repartir sans avoir pu lui parler, lorsque franchement et devant tout le monde elle m'appela près d'elle.

—Messieurs, n'écoutez pas, dit-elle à M. de Solignac, à l'abbé Peyreuc et à son père, j'ai deux mots à dire à M. de Saint-Nérée; c'est un secret que vous ne devez pas connaître.

—Un secret de petite fille, dit l'abbé en plaisantant.

—Non, un secret de grande fille.

Et, m'attirant dans un angle du salon:

—Il faut que je vous parle, dit-elle à voix basse; ici c'est impossible. Tâchez de prendre un visage souriant en écoutant ce que je vais vous dire. Trouvez-vous après-demain matin au cabanon; arrivez la nuit par les bois, et faites en sorte de n'être pas aperçu. Vous vous cacherez dans le hangar en m'attendant. Si à neuf heures je ne suis pas arrivée, c'est qu'il me sera impossible de venir. Apportez toutes mes lettres.

—Eh bien! dit l'abbé Peyreuc, la confession est longue.

—Elle est finie, dit Clotilde en souriant; mais puisque vous êtes curieux, monsieur l'abbé, je peux vous la répéter si vous voulez; il n'y a de secret que pour mon père et M. de Solignac.

—Y pensez-vous, chère enfant, répéter une confession?

Ces quelques mots me permirent de me remettre et de prendre une contenance.

Je revins à Marseille profondément troublé, partagé entre l'angoisse et le bonheur. Me parler dans ce cabanon; pourquoi ce mystère et ces précautions? Pourquoi m'avoir demandé d'apporter ses lettres?

Je partis de Marseille dans la nuit du lundi au mardi de manière à arriver à Cassis de bonne heure, car pour gagner le cabanon du général bâti à la limite des grands bois qui s'étendent jusqu'au cap de l'Aigle, je devais traverser le village.

J'arrivai au cabanon avant six heures du matin et, comme la lune était couchée depuis plus d'une heure, je ne fis pas de rencontre dangereuse; quelques chiens, éveillés par le bruit de mes pas sur les cailloux roulants, me saluèrent, il est vrai, de leurs aboiements qui allaient se répétant et se répondant dans le lointain, mais ce fut tout. Assis dans le hangar, sur une botte de roseaux, j'attendis.

A huit heures et demie, j'entendis le bruit d'une barrière grinçant sur ses gonds rouillés. C'était Clotilde. Elle vint droit au hangar.

Avant qu'elle eût pu dire un mot, elle fut dans mes bras, et longtemps je la tins serrée, embrassée, sans échanger une parole; nos coeurs, nos regards se parlaient.

Elle se dégagea enfin; puis, reculant de quelques pas et me regardant longuement:

—Pauvre ami! pauvre ami! dit-elle tristement d'une voix navrée.

Je fus épouvanté de son accent et j'eus la sensation brutale d'un coup mortel.

—Oui, dit-elle, vous avez raison de vous effrayer, car ce que j'ai à vous apprendre est terrible.

—Parlez, parlez, chère Clotilde, cette angoisse est affreuse.

—C'est pour parler que je vous ai fait venir ici; mais avant de vous porter de ma propre main le coup douloureux qui va vous atteindre, il est d'autres paroles que je veux dire et que d'abord vous devez entendre. Celles-là ne vous seront pas cruelles.

En prononçant ces derniers mots son regard désolé s'attendrit.

—Plus d'une fois, dit-elle en continuant, vous m'avez parlé de votre amour et jamais je ne vous ai répondu d'une façon précise. Si j'ai agi ainsi ce n'était point par prudence ou par duplicité; ce n'était pas non plus parce que je restais insensible à votre amour. Non. Mais je voulais que mon aveu, je voulais que le mot «je vous aime» ne sortit point des lèvres de la jeune fille, mais fût dit par la femme à son mari.

—Chère Clotilde, cher ange!

—Ce n'est pas ange qu'il faut dire, c'est démon, ou, plus justement, c'est malheureuse, car cet aveu qui m'échappe maintenant dans cette heure solennelle, c'est la jeune fille qui le fait, ce n'est pas la femme.

—Clotilde, mon Dieu!

—Oui, tremblez, désolez-vous! Vos craintes, par malheur, resteront toujours au-dessous de l'épouvantable vérité; votre femme, je ne pourrai l'être jamais, car je vais devenir celle d'un autre.

Elle se détourna vers le mur et cacha sa tête entre ses mains. Pour moi, immobile devant elle, je restai partagé entre la douleur la plus atroce que j'aie ressentie jamais et la douleur folle.

Après un certain temps, elle reprit:

—Comme votre regard me menace! Ah! tuez-moi si vous voulez; la mort de votre main me sera moins douloureuse que la vie que je dois accepter.

Je baissai les yeux.

—Il y a quelque temps, vous avez pris une résolution qui vous a été terriblement douloureuse. Et cependant vous n'avez pas hésité, et vous vous êtes sacrifié à votre devoir. Aujourd'hui, c'est à mon tour de souffrir et de me sacrifier au mien. J'épouse M. de Solignac.

A ce nom la fureur m'emporta et je me lançai sur elle; mais elle ne recula point et ses yeux restèrent fixés sur les miens; mes mains levées pour l'étouffer s'abaissèrent; je retombai anéanti contre les roseaux.

—Maintenant, dit-elle, il faut que vous m'écoutiez, non pour que je me justifie, mais pour que vous compreniez comment ce malheur, comment ce crime est possible. Mon père n'est pas riche, vous le savez, et même ses affaires sont fort embarrassées; en ces derniers temps, on lui avait fait espérer que si les projets du prince réussissaient il serait nommé sénateur. Le sénat c'était pour lui la fortune et pour moi c'était l'indépendance; j'étais libre de devenir la femme de celui que j'aime; mais cette espérance ne se réalise pas: mon père ne sera pas sénateur, et M. de Solignac l'est ou plutôt il le sera dans quelques jours. Comment ce changement s'est-il fait, je n'en sais rien, et qu'il y ait là-dessous quelque machination infâme, c'est possible. Je ne suis sensible qu'au seul malheur de devenir la femme d'un homme que je n'aime pas, et que je ne peux pas aimer, car j'en aime un autre.

—Mais ce malheur est impossible, vous ne pouvez pas accepter cet homme.

—Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas. Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour? C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.

Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et ses caresses se mêlèrent à mes caresses.

Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus maîtres de nous.

Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un souvenir déshonoré.

—Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.

—Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.

Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai en courant.


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