«Ma chère Zoé,»Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs amis, prendra toute ma soirée; mais, demain au soir, je me rendrai à ton invitation. J'ai, à ma dernière visite, oublié mon parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.»Ton cousin,»Charles Reynold.»
«Ma chère Zoé,
»Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs amis, prendra toute ma soirée; mais, demain au soir, je me rendrai à ton invitation. J'ai, à ma dernière visite, oublié mon parapluie; fais-le mettre de côté et recommande-le.
»Ton cousin,
»Charles Reynold.»
Le dragon fit marquer l'heure à laquelle il était arrivé; car il faut que les affaires de l'État se fassent régulièrement, et ce n'est pas pour rien que l'on entretient en France une armée de quatre cent mille hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. «Voilà, en effet, dit Zoé, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant bien agréable et tout à fait entraînant, que mon cher cousin Charles!»
XX
Le lendemain, Charles vint assez tard; Zoé, pour la première fois, s'en impatienta. «Qu'a donc Zoé aujourd'hui, demanda le père Reynold, qu'elle est toute distraite?—Voici, reprit la mère, trois jours que Charlesne vient pas.» Zoé entendit ses parents, et fut très-contrariée de l'interprétation qu'ils faisaient de son agitation. Le père Reynold sortit; la mère continua à faire du filet. Charles entra. «Bonjour, ma tante.—Bonjour, mon neveu. As-tu rencontré ton oncle?—Oui, ma tante, je venais en flânant, et il m'a dit de venir plus vite, que l'on avait à me parler.—C'est sans doute ta cousine.—Qu'est-ce que tu me veux, Zoé?» Zoé lui fit signe de se taire; puis elle lui fit des questions sur la santé de sa mère et sur une foule de parents dont elle n'avait pas coutume de se soucier, et dont l'existence importait fort peu à Charles.
CHARLES.Mais, Zoé, quelle tendresse prends-tu donc tout à coup pour cette partie ignorée de notre famille?
ZOÉ.Ma mère dort; maintenant causons. Je t'ai écrit de venir; où est ma lettre?
CHARLES.Ma foi, je ne sais pas; peut-être dans mon portefeuille.
ZOÉ.Bien, ne cherche pas, c'est inutile.
CHARLES.Que me veux-tu?
ZOÉ.J'ai à te parler d'une chose de la plus grande importance, d'une chose qui peut faire à tous deux notre malheur ou notre félicité.
CHARLES.Oh!
ZOÉ.Nous devons nous marier.
CHARLES.Oui; après?
ZOÉ.Nous aimons-nous?
CHARLES.Mais... oui, nous nous aimons. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?
ZOÉ.Si, mon cousin.
CHARLES.Eh bien! je t'aime aussi, ma cousine.
ZOÉ.Ce n'est pas là ce que je veux dire.
CHARLES.Alors je ne comprends pas.
ZOÉ.Tu en es bien capable.
CHARLES.Cela veut dire que je suis un butor? Merci, ma chère cousine.
ZOÉ.Parlons sérieusement.
CHARLES.Je t'écoute.
ZOÉ.Eh bien!... c'est assez difficile à dire... Écoute bien. Crois-tu m'aimer d'amour? Je réponds moi-même: Non, tu ne m'aimes pas d'amour.
CHARLES.Ah!
ZOÉ.Tu as eu quelque chose de plus pressé que de venir me voir hier.
CHARLES.Je le crois bien, une partie charmante!
ZOÉ.Quand on est amoureux, il n'y a rien de charmant.
CHARLES.Excepté la personne...
ZOÉ.Oui; tu as reçu une lettre de moi, sans trouble, sans émotion; tu ne l'as pas couverte de baisers, tu ne l'as pas relue cent fois, tu ne l'as pas mise la nuit sous ton oreiller; le matin, tu ne t'es pas réveillé tout joyeux. Au lieu de l'enfermer comme un avare son trésor, tu ne sais pas où elle est.
CHARLES.Mais...
ZOÉ.Laisse-moi continuer... Tu viens près de moi enflânant; ta barbe n'est pas fraîchement faite, tes gants sont fanés; tu as, en me parlant, précisémentle même son de voix qu'en parlant à ma mère.
CHARLES.Oh! ça...
ZOÉ.Tais-toi... Tu n'as, en m'abordant, ni émotion ni embarras.. Tu ne m'aimes pas, tu n'es pas amoureux de moi; c'est évident. Ne m'interromps pas; ce que je dis là n'est pas très-facile à dire; si tu m'interromps, il me sera impossible de continuer. Je ne t'aime pas non plus.
CHARLES.Eh!...
ZOÉ.Tout à l'heure nous nous sommes baissés pour ramasser mon mouchoir, nos cheveux se sont touchés et nous n'avons frémi ni l'un ni l'autre, je t'attendais, et je n'ai pas mis plus de soin à ma coiffure qu'hier que je ne t'attendais pas; le bruit de tes pas dans l'escalier ne me fait nullement battre le cœur; je ne reconnais pas ton coup de sonnette. Quand tu n'es pas là, si on vient à parler de toi, je ne me sens pas rougir et je me mêle sans aucun embarras à la conversation, si on dit du mal de toi, j'ose te défendre; si on en dit du bien, ce qui, je dois l'avouer...
CHARLES.N'arrive pas souvent?
ZOÉ.C'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon cher cousin...
CHARLES.Eh bien! ma chère cousine?
ZOÉ.Nous ne nous aimons pas.
CHARLES.Je suis tout étourdi de ta science. Où diable l'as-tu puisée?
ZOÉ.Dans des livres, l'histoire du cœur.
CHARLES.Si tu t'en rapportes à tes livres, il est clair que nous ne nous aimons pas.
ZOÉ.Je suis enchantée de te voir partager ma conviction à ce sujet. Cependant on veut nous marier.
CHARLES.Certainement.
ZOÉ.Nous ne pouvons nous marier sans amour.
CHARLES.Tu crois?
ZOÉ.Sans ces transports, sans ces ravissements, ces enivrements...
CHARLES.Cousine, tu m'intimides.
ZOÉ.Réponds-moi, es-tu de mon avis?
CHARLES.A te parler franchement, quoique j'aie eu sous ce rapport une éducation plus négligée que la tienne, j'y avais déjà pensé.
ZOÉ.Aimes-tu quelqu'un?
CHARLES.Non; et toi?
ZOÉ.Ni moi. Mais nous ne pouvons nous marier ensemble.
CHARLES.Le mariage sans amour, c'est le jour sans l'aurore.
ZOÉ.Où as-tu lu cela?
CHARLES.Nulle part; j'improvise.
ZOÉ.Il faut résister à la tyrannie de nos parents.
CHARLES.Es-tu bien sûr qu'ils nous tyrannisent?
ZOÉ.N'est-ce pas de toutes les tyrannies la plus cruelle et la plus odieuse que celle qui porte des parents insensés à contraindre de s'unir deux cœurs qui ne sont pas faits l'un pour l'autre, à condamner leurs enfants au malheur et au désespoir?
CHARLES.Je te demanderai à mon tour où tu as lu cela; à coup sûr, c'est dans un mauvais livre.
ZOÉ.Cesse de plaisanter; il faut déjouer leurs projets.
CHARLES.Mais, Zoé, je ne m'aperçois pas qu'on nous entraîne à l'autel.
ZOÉ.Faisons-nous un serment.
CHARLES.Un serment d'amour?
ZOÉ.Charles, tu es fou.
CHARLES.Sérieusement, je suis un peu de ton avis sur notre mariage; cela n'aurait pas le sens commun.
ZOÉ.Il faut faire part à nos parents de notre résolution.
CHARLES.Pourquoi faire? Attends que l'on nous parle du mariage.
ZOÉ.Tu me promets donc de me refuser?
CHARLES.Tu jures de repousser ma main?
ZOÉ.Je le jure.
CHARLES.Moi, je t'en donne ma parole d'honneur.
ZOÉ.Mon cher Charles, je suis ton amie pour toujours!
CHARLES.Ma chère Zoé, tu es une fille adorable!
XXI
Charles alla voir Robert Dimeux. Robert était bien placé dans le monde, et Charles ressentait quelque orgueil d'être avec lui sur un certain pied d'intimité, intimité qu'il exagérait, du reste, beaucoup lorsqu'ilparlait de Dimeux absent ou quand il y avait des spectateurs.
Robert aimait Charles, parce que, sous un réseau de petits ridicules, il distinguait parfaitement un cœur bon et honnête; il savait que lejeune hommese parait de certains vices qu'il n'avait pas, comme il mettait le gilet et la cravate à la mode. Robert était si indifférent, que l'indulgence lui était facile, indulgence semblable à celle qu'aurait un homme auquel vous donnez un coup de pied dans la jambe, si sa jambe est de bois.
Robert connaissait les jeunes gens; il savait que l'on ne se résigne à être soi qu'après avoir pris et arraché successivement une demi-douzaine de masques; il savait qu'un jeune homme...
XXII
Me voici désagréablement arrêté par un mot. Ma plume vient de harponner dans l'encrier une pensée pleine de finesse, d'observation et de vérité, et je ne puis l'exprimer. Je ne puis l'exprimer, parce que j'ai besoin pour cela d'un mot choquant. Puisque je ne la dirai pas, je puis bien au moins la regretter et dire que c'était la plus belle, la plus neuve, la plus grande, la plus noble, la plus inouïe des pensées; que c'était... Allons toujours, je ne risque rien, personne ne pourra me démentir, puisque je vais rejeter la pensée dansl'encrier, faute d'un mot, ou plutôt par la faute d'un mot. C'était une pensée d'une délicatesse, d'une...
Mais l'éloge que j'en fais m'exalte moi-même, et je vais la risquer. Il convient donc de prendre des allures plus modestes, et de dire simplement que c'est un aperçu à la portée de tout le monde, que cent mille personnes ont trouvé avant moi, que ce n'est presque rien, que ce n'est même absolument rien. Alors je n'ai presque plus envie de la dire; et puis, il y a ce mot, ce maudit mot... Ma foi, les personnes qui ne voudront pas le lire passeront le chapitre suivant.
XXIII
Dimeux savait bien qu'il faut qu'un jeune homme jette ses gourmes, dont voici quelques-unes:
Faire un poëme épique enseconde. Porter à des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds très-tirés, éperons si longs, qu'on devrait, pour la sûreté des passants, y attacher de petites lanternes et crier. «Gare!» Conduire soi-même un cabriolet de louage et faire monter le cocher derrière. S'écrire à soi-même des lettres decomtessesque l'on s'envoie par la poste. Avoir pour ami un acteur de mélodrame que l'on tutoie. Mettre un œillet rouge à sa boutonnière pour simuler à vingt pas la croix d'honneur. Faire partie d'un club ou d'une société secrète, ou se cacher quoiqu'onne soit pas recherché, et dire: «Le gouvernement veut en finir avec moi.»
Parler de créanciers et de dettes que l'on n'a pas. Plaisanter beaucoup sur les femmes, sur l'amour, etc., tandis que le moindre geste de la femme de chambre de la maison vous fait pâlir ou devenir rouge, et que le son de sa voix vous fait frissonner. Appeler, en parlant d'eux, tous les hommes remarquables de l'époque par leur nom sans y joindre lemonsieur. Se dire désillusionné quand on n'a encore rien vu de la vie. Parler avec dédain de l'amour, de l'amitié, de la vertu à cette riche époque de l'existence où le cœur, gonflé de bienveillance et d'exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les beaux sentiments.
Prétendre fumer avec le plus grand plaisir des cigares violents qui vous font vomir, dans une allée détournée du jardin, jusqu'aux clous de vos bottes. Parler avec un enthousiasme grotesque des choses à la mode que l'on ne sent pas, et cacher avec soin les beaux et vertueux enthousiasmes de la jeunesse. Voler dans les maisons des cartes de personnages que l'on n'a jamais vus, et les accrocher à sa propre glace pour donner à son portier, à sa femme de ménage et à ses amis une haute opinion de ses relations.
Parler tout haut avec un ami que l'on rencontre au théâtre ou à la promenade, et ne rien lui dire qui puisse l'intéresser, toute la conversation n'ayant d'autre but que d'être entendue des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veutfaire de l'effet. Porterun lorgnon avec des yeux excellents. Appeler ses parentsganaches, quand, le matin, trouvant un vêtement de sa mère tombé sur un tapis, on l'a baisé en le ramassant précieusement. Etc. etc. Toutes choses dont les gens les plus sensés, les plus spirituels, les meilleurs, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.
Ah! mon Dieu, voici le chapitre fait, et j'aurais pu dire: «Il faut que le jeune homme jette son écume comme un vin généreux qui fermente, ses scories comme un métal en fusion.» Peut-être l'autre motexprime-t-il mieux ce que je voulais dire. Du moins, me servirai-je de ce prétexte pour ne pas recommencer ce chapitre.
XXIV
Charles entra bruyamment. Robert Dimeux avait près de lui deux hommes de ses amis qui fumaient et buvaient de quelques flacons de liqueur placés sur la table, tandis que Robert déjeunait.
«Charles, voulez-vous fumer?» demandaROBERT.
CHARLES.Certainement.
ROBERT.Voici des cigarettes ou des pipes avec du tabac turc, doux comme du miel.
CHARLES.Non, donnez-moi lebrûle-gueule culottéet du tabac plus fort que cela, sacredieu! ducaporal.
ROBERT.Que devenez-vous donc, Charles, que je ne vous voie plus?
CHARLES.Que voulez-vous,mon cher! le tourbillonde Paris vous entraîne, les soirées, les concerts, les spectacles, les femmes.
ROBERT.Vous ne parlez pas de votre bureau?
(Charles, qui était à son bureau un modèle d'assiduité, se sentit, à cette allusion à ses vertus privées, devenir rouge jusqu'aux oreilles.)
CHARLES.Mon bureau, mon bureau, ce n'est pas là ce qui me prend du temps; j'y vais pour ne pas faire trop rabâcher mon père; quand j'ai le temps, trois ou quatre fois par mois.
ROBERT.Mais c'est une place fort commode. Et l'on vous donne pour cela?
CHARLES(qui ne reçoit au ministère que1,200 francs). Oh! une misère, une bagatelle, que je lâcherai aussitôt que mon bonhomme de père aura passé à l'état d'ancêtre, un millier d'écus.
ROBERT.Prenez-vous des liqueurs? Voici de l'anisette, du curaçao.
CHARLES.De l'anisette, du curaçao, c'est écœurant: donnez-moi du dur, du rack ou du wisky, sacredieu! du coupe-figure, du casse-gueule, du tord-boyaux.
Les deux amis de Dimeux s'en allèrent; Charles et Robert restèrent seuls. Charles but son verre de wisky d'un seul coup et se détourna pour cacher à Robert qu'une partie lui en ressortait par les yeux en larmes d'angoisse. Robert s'était, comme cela lui arrivait quelquefois, donné à lui-même une petite représentation des ridicules du jeune homme. Quand ils ne furent qu'eux deux, il pensa que l'absence des spectateursrendrait moins odieux à Charles d'être lui-même, et lui donnerait moins de honte de paraître un bon et excellent jeune homme. Il cessa donc de provoquer ses sorties, et prit la conversation sur un autre ton.
ROBERT.Charles, il ne faut pas quitter votre place, même quand vous auriez le malheur de perdre votre excellent père. Votre existence est parfaitement arrangée: vous n'avez qu'à vous laisser aller sans efforts au courant de la vie; d'ici à un an, vous épouserez votre cousine Zoé, qui est une charmante fille, et vous aurez la plus heureuse vie du monde.
CHARLES.Ma cousine Zoé? Ah! oui, c'est encore une des billevesées de ma famille. On voudrait me marier, me marier dans un an; mettre déjà un terme à ma liberté et à mon heureuse vie de garçon, si pleine de fêtes et de plaisirs; et, d'ailleurs, je n'aime pas Zoé.
ROBERT.Vous êtes difficile.
CHARLES.Un peu.
ROBERT.Elle a une taille charmante.
CHARLES.Elle est maigre.
ROBERT.Dites svelte et élancée.
CHARLES.Elle a les mains rouges.
ROBERT.Je l'espère bien. Et que dites-vous de ses yeux pleins de malice et d'esprit, de sa bouche dont les coins ont tant d'expression, de son pied si étroit et si cambré?
CHARLES.Mon cher, elle est prude et romanesque.
«Allons, allons, pensa Dimeux, le jeune homme est décidé à poser tout le jour; il faut le laisser faire.—Alors,mon cher ami, vous refusez votre cousine?»
CHARLES.Oui, certes; d'ailleurs, nous nous sommes expliqués ensemble; nous avons décidé que nous ne nous aimions pas, et nous sommes résolus à tout braver plutôt que de céder à l'odieuse tyrannie de nos parents, et je viens vous prier de me rendre un service.
ROBERT.Je le ferai avec plaisir.
CHARLES.Je veux aller dans le monde; présentez-moi dans quelques maisons.
ROBERT.Volontiers... Vendredi, si vous voulez, je vous mènerai chez madame de Sommery.
CHARLES.Je la connais; c'est mademoiselle Clotilde Belfast, c'est une amie de Zoé. A la bonne heure! voilà une charmante femme!
ROBERT.Eh bien! vendredi, vous pourrez lui dire cela à elle-même.
Charles se sentit serrer le cœur à la seule idée de toute la résolution qu'il faudrait pour dire à une femme qu'il la trouvait charmante.
Néanmoins, il triompha de cette angoisse et dit d'un air avantageux:
«Certainement.»
ROBERT.Mardi, chez madame Meunier.
CHARLES.Autre amie de ma cousine.
ROBERT.Enfin, si cela vous plaît, j'emploierai toute votre semaine.
CHARLES.Merci,mon cher; à vendredi.
Et Charles sortit en fredonnant.
XXV
Robert Dimeux reçut une lettre de Tony Vatinel; elle portait le timbre de Londres. «Ah! dit Robert, ici mon malade sera distrait; il a bien des choses à me diresur le berceau du gouvernement représentatif, si haï des vaudevillistes.»
Voici ce qu'écrivait Tony Vatinel:
XXVI
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
Londres.Mon cher Robert,Je me rappelle le premier jour que je la vis; c'était à Trouville, à la marée basse. On pêchait auxéquilles. Les filles du pays, les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un petit trident de l'autre, creusaient dans le sable fin et serré et jetaient dehors leséquilles, semblables à de petites anguilles grises. Elles avaient relevé jusqu'aux jarrets leurs robes de laine rayée. Je me promenais par là avec mon fusil et mon chien pour abattre quelquesmouettes.Le soleil se couchait; les nuages à l'horizon étaient rouges et violets, et le soleil lançait sur Trouville des rayons obliques, moins ardents déjà que dans la journée, mais empourprant tout ce qu'ils touchaient. La mer commençait à monter, et la Touque refluait vers sa source; mais, comme elle descend d'une colline élevée, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer qui le rebrousse, et elle se répand sur les rives.Il y eut un moment où les pêcheuses se trouvèrent sur une sorte d'île entre la Touque débordée et la mer qui montait. Il n'y avait là rien d'inquiétant pour les filles du pays, qui en seraient quittes pour relever leurs jupes; mais mon attention fut attirée par les éclats d'unebourgeoiseque je n'avais pas d'abord remarquée au milieu d'elles. Je m'approchai, et lesfillesfirent autour d'elle un cercle pour la cacher; je reculai quelques pas. Bientôt le cercle se dérangea, et j'aperçus la plus ravissante créature que j'eusse jamais rêvée. Rien dans son aspect ne pouvait faire supposer qu'elle fût de la même espèce que les femmes qui l'entouraient. Elle était petite et svelte; ses beaux cheveux blonds flottaient au vent, légers comme l'écume de la mer; son visage, éclairé par les rayons rouges du soleil, était doucement lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se déchausser pour pouvoir franchir les flaques qui s'étaient répandues; mais sa robe était si peu relevée, malgré les conseils des filles qui l'accompagnaient, qu'on ne voyait que le commencementde sa jambe et un pied petit à le cacher dans la main et blanc comme du lait, une cheville sèche et fine comme une arête. Sa démarche était gracieuse et légère, et, en la voyant ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me rappelai ce que Virgile dit de Vénus,et vera incessu patuit dea, et Homère de Thétis, qu'il appelleArguropodos, déesse aux pieds d'argent.Tu ne saurais croire combien ce tableau est resté complet dans ma mémoire, et comme je n'ai rien oublié de ce qui se passait en ce moment, même des choses qui n'avaient aucun intérêt et qui ne se rapportaient pas à la scène qui enchantait mes yeux. Je n'ai, quand j'y pense, qu'à fermer les yeux pour tout voir dans les moindres détails.Sa robe était d'un gris sombre.Il y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d'un aigle avec une aile étendue. Ce nuage noir devant le soleil donnait à l'aigle l'air de voler dans le feu, qui avait brûlé une de ses ailes.Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui dépassait le toit de la première chaumière de Trouville.Dans le sable jaune s'était ouvert unphloxaux fleurs d'un rose pâle, quoique ce ne fût pas encore la saison, car nous n'étions qu'au mois de juin.Tony Vatinel.
Londres.
Mon cher Robert,
Je me rappelle le premier jour que je la vis; c'était à Trouville, à la marée basse. On pêchait auxéquilles. Les filles du pays, les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un petit trident de l'autre, creusaient dans le sable fin et serré et jetaient dehors leséquilles, semblables à de petites anguilles grises. Elles avaient relevé jusqu'aux jarrets leurs robes de laine rayée. Je me promenais par là avec mon fusil et mon chien pour abattre quelquesmouettes.
Le soleil se couchait; les nuages à l'horizon étaient rouges et violets, et le soleil lançait sur Trouville des rayons obliques, moins ardents déjà que dans la journée, mais empourprant tout ce qu'ils touchaient. La mer commençait à monter, et la Touque refluait vers sa source; mais, comme elle descend d'une colline élevée, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer qui le rebrousse, et elle se répand sur les rives.
Il y eut un moment où les pêcheuses se trouvèrent sur une sorte d'île entre la Touque débordée et la mer qui montait. Il n'y avait là rien d'inquiétant pour les filles du pays, qui en seraient quittes pour relever leurs jupes; mais mon attention fut attirée par les éclats d'unebourgeoiseque je n'avais pas d'abord remarquée au milieu d'elles. Je m'approchai, et lesfillesfirent autour d'elle un cercle pour la cacher; je reculai quelques pas. Bientôt le cercle se dérangea, et j'aperçus la plus ravissante créature que j'eusse jamais rêvée. Rien dans son aspect ne pouvait faire supposer qu'elle fût de la même espèce que les femmes qui l'entouraient. Elle était petite et svelte; ses beaux cheveux blonds flottaient au vent, légers comme l'écume de la mer; son visage, éclairé par les rayons rouges du soleil, était doucement lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se déchausser pour pouvoir franchir les flaques qui s'étaient répandues; mais sa robe était si peu relevée, malgré les conseils des filles qui l'accompagnaient, qu'on ne voyait que le commencement
de sa jambe et un pied petit à le cacher dans la main et blanc comme du lait, une cheville sèche et fine comme une arête. Sa démarche était gracieuse et légère, et, en la voyant ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me rappelai ce que Virgile dit de Vénus,et vera incessu patuit dea, et Homère de Thétis, qu'il appelleArguropodos, déesse aux pieds d'argent.
Tu ne saurais croire combien ce tableau est resté complet dans ma mémoire, et comme je n'ai rien oublié de ce qui se passait en ce moment, même des choses qui n'avaient aucun intérêt et qui ne se rapportaient pas à la scène qui enchantait mes yeux. Je n'ai, quand j'y pense, qu'à fermer les yeux pour tout voir dans les moindres détails.
Sa robe était d'un gris sombre.
Il y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d'un aigle avec une aile étendue. Ce nuage noir devant le soleil donnait à l'aigle l'air de voler dans le feu, qui avait brûlé une de ses ailes.
Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui dépassait le toit de la première chaumière de Trouville.
Dans le sable jaune s'était ouvert unphloxaux fleurs d'un rose pâle, quoique ce ne fût pas encore la saison, car nous n'étions qu'au mois de juin.
Tony Vatinel.
«Ah! pensa Robert, voilà donc tout ce qu'il a vu enAngleterre! J'envoie son corps là-bas, et son cœur et son esprit sont restés à Trouville.»
XXVII
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
Dublin.Je suis à Dublin.Un jour que j'arrivais chez M. de Sommery, je fus, comme de coutume, obligé de m'arrêter à la porte, tant mon cœur battait fort, pour me remettre avant d'entrer. Il se répand autour de la femme que l'on aime un parfum céleste; ce n'est plus de l'air, c'est de l'amour qu'on respire.M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux côtés de la cheminée, où le vent frais avait fait allumer du feu, quoiqu'on fût au mois de mai.Elleétait près de madame de Sommery; Arthur près d'elle; près d'Arthur une femme en visite. Le seul siége vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier, qui, avec l'abbé Vorlèze, finissait le demi-cercle jusqu'à M. de Sommery. Je m'assis d'assez mauvaise humeur entre ces deux femmes, qui toutes deux cependant étaient assez jolies. Mais, depuis le premier jour où jel'avais vue, toute mon organisation était changée. Je n'éprouvais plus de ces désirs sans but, ni cet instinct qui entraîne un jeune homme vers lafemme; elle remplaçait pour moi toutes les femmes,et toutes les femmes n'auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle, elle seule me semblait femme, ou plutôt elle était plus qu'une femme, et les autres étaient moins. Un baiser, dans mon ardente imagination, ce n'étaient plus mes lèvres jointes aux lèvres d'une femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle; tout ce qui n'était pas elle n'existait pas ou me gênait. Je trouvais trop peu de toute ma vie employée à l'aimer, et je ne voulais pas qu'on vînt m'en dérober rien.Dans mon chagrin de n'être pas près d'elle, je tâchais au moins de ne pas me mêler à la conversation, pour être tout à mon amour. Je la regardais; j'aurais voulu avoir mille ans à vivre; chacun de ses cheveux eût rempli une année de ma vie. Je n'ai d'elle qu'une fleur sèche, et, quand je m'enferme le soir, je passe quelquefois la nuit entière à la regarder. Cette fleur était une branche de genêt cueillie dans les petits bois qui dominent Trouville; un jour, je m'y suis promené avec elle, dans de petites allées où il y avait de la mousse. Il n'y avait rien de joli comme ses petits pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu'est-ce que je disais, et où en étais-je? Ah!...Ellese leva, et, s'approchant de la femme qui était en visite, elle lui soutint qu'elle avait froid et la força de prendre sa place près de madame de Sommery, et conséquemment plus près du feu. Naturellement, elle prit la place vide qui se trouvait auprès de moi.Tony Vatinel.
Dublin.
Je suis à Dublin.
Un jour que j'arrivais chez M. de Sommery, je fus, comme de coutume, obligé de m'arrêter à la porte, tant mon cœur battait fort, pour me remettre avant d'entrer. Il se répand autour de la femme que l'on aime un parfum céleste; ce n'est plus de l'air, c'est de l'amour qu'on respire.
M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux côtés de la cheminée, où le vent frais avait fait allumer du feu, quoiqu'on fût au mois de mai.Elleétait près de madame de Sommery; Arthur près d'elle; près d'Arthur une femme en visite. Le seul siége vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier, qui, avec l'abbé Vorlèze, finissait le demi-cercle jusqu'à M. de Sommery. Je m'assis d'assez mauvaise humeur entre ces deux femmes, qui toutes deux cependant étaient assez jolies. Mais, depuis le premier jour où jel'avais vue, toute mon organisation était changée. Je n'éprouvais plus de ces désirs sans but, ni cet instinct qui entraîne un jeune homme vers lafemme; elle remplaçait pour moi toutes les femmes,et toutes les femmes n'auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle, elle seule me semblait femme, ou plutôt elle était plus qu'une femme, et les autres étaient moins. Un baiser, dans mon ardente imagination, ce n'étaient plus mes lèvres jointes aux lèvres d'une femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle; tout ce qui n'était pas elle n'existait pas ou me gênait. Je trouvais trop peu de toute ma vie employée à l'aimer, et je ne voulais pas qu'on vînt m'en dérober rien.
Dans mon chagrin de n'être pas près d'elle, je tâchais au moins de ne pas me mêler à la conversation, pour être tout à mon amour. Je la regardais; j'aurais voulu avoir mille ans à vivre; chacun de ses cheveux eût rempli une année de ma vie. Je n'ai d'elle qu'une fleur sèche, et, quand je m'enferme le soir, je passe quelquefois la nuit entière à la regarder. Cette fleur était une branche de genêt cueillie dans les petits bois qui dominent Trouville; un jour, je m'y suis promené avec elle, dans de petites allées où il y avait de la mousse. Il n'y avait rien de joli comme ses petits pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu'est-ce que je disais, et où en étais-je? Ah!...Ellese leva, et, s'approchant de la femme qui était en visite, elle lui soutint qu'elle avait froid et la força de prendre sa place près de madame de Sommery, et conséquemment plus près du feu. Naturellement, elle prit la place vide qui se trouvait auprès de moi.
Tony Vatinel.
XXVIII
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
New-York.Je suis arrivé hier à New-York.J'arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journée. Tout le monde était à la promenade; elle était seule; je me sentis fort troublé.C'est singulier, mon cher Robert: je me suis battu une fois, étant étudiant, avec un maître d'armes qui m'a donné un coup d'épée. J'ai, une autre fois, été emporté par un cheval fougueux qui s'est brisé la tête contre une muraille.J'ai lutté contre la mer en furie.Je n'ai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de cette femme, si petite et si frêle, que je n'oserais la toucher dans la crainte de la briser.Après les premiers compliments d'usage, nous restâmes sans rien dire; mes rêveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la bouche; je sentais mon cœur si plein d'amour, que, quoi que j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré moi: «Je vous aime.»Cependant je voulus savoir si son silence avait la même cause que le mien; et brusquement je luiparlai d'une chose indifférente, des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises d'étoiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays, promettaient à nos marins une bonne pêche.Certes, si on m'eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus étonné et le plus étourdi du monde. Elle me répondit simplement qu'elle en serait enchantée. Il est vrai que, entre deux personnes qui s'aiment,bonjourpeut vouloir dire: «Je vous aime, et mon âme est à vous;» mais sa voix ne disait rien de plus que ses paroles.Je partis désespéré.Tony Vatinel.
New-York.
Je suis arrivé hier à New-York.
J'arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journée. Tout le monde était à la promenade; elle était seule; je me sentis fort troublé.
C'est singulier, mon cher Robert: je me suis battu une fois, étant étudiant, avec un maître d'armes qui m'a donné un coup d'épée. J'ai, une autre fois, été emporté par un cheval fougueux qui s'est brisé la tête contre une muraille.
J'ai lutté contre la mer en furie.
Je n'ai jamais rien rencontré dans toute ma vie qui m'ait inspiré autant de terreur que le froncement du sourcil étroit de cette femme, si petite et si frêle, que je n'oserais la toucher dans la crainte de la briser.
Après les premiers compliments d'usage, nous restâmes sans rien dire; mes rêveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la bouche; je sentais mon cœur si plein d'amour, que, quoi que j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgré moi: «Je vous aime.»
Cependant je voulus savoir si son silence avait la même cause que le mien; et brusquement je luiparlai d'une chose indifférente, des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises d'étoiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays, promettaient à nos marins une bonne pêche.
Certes, si on m'eût forcé de répondre à une chose aussi éloignée de ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus étonné et le plus étourdi du monde. Elle me répondit simplement qu'elle en serait enchantée. Il est vrai que, entre deux personnes qui s'aiment,bonjourpeut vouloir dire: «Je vous aime, et mon âme est à vous;» mais sa voix ne disait rien de plus que ses paroles.
Je partis désespéré.
Tony Vatinel.
XXIX
Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel.
Paris.Je ne m'aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent de grandes distractions, et tu me sembles précisément un peu plus amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les médecins du cœur comme parmi les autres, et je me déclare digne d'être reçuin eorum docto corpore.Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le soigner.Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui jouent les airs qu'elles contiennent, aussitôt qu'elles sont montées, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités t'inspireraient de l'éloignement.J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas ici, à Paris; tu l'as emportée dans ton cœur.Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de quelques légères différences entre elle et l'objet de ton amour.Dans l'éloignement, ton mal est incurable, et, jete le répète, je suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme vivante, une femme réelle, il pourrait arriver que tu voulusses la comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et, quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libéralement les cheveuxles plus fins du monde, le piedle plus petit qu'on puisse voir.Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage. On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais, puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés de l'être encore plus que cela.Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été inventé que pour donner une apparence de justice, de représailleset de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à leur ressemblance.Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé, alors tu ne l'aimeras plus.Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tête malade.Robert Dimeux.
Paris.
Je ne m'aperçois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent de grandes distractions, et tu me sembles précisément un peu plus amoureux qu'avant ton départ, que j'avais considéré comme un moyen de guérison invincible. Il y a, mon bon ami, des ânes parmi les médecins du cœur comme parmi les autres, et je me déclare digne d'être reçuin eorum docto corpore.
Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature était ta passion? Aujourd'hui, je ressemble à un médecin qui fait l'autopsie de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le soigner.
Ton amour est tout en toi; tu es comme ces boîtes à musique qui jouent les airs qu'elles contiennent, aussitôt qu'elles sont montées, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu aurais aimé toute autre femme, sans que la différence qui aurait existé entre cette autre femme et elle eût amené la moindre différence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de grand, de généreux, tu l'en as revêtue, comme une femme italienne revêt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans être une femme vulgaire, serait une femme dont les défauts et même les qualités t'inspireraient de l'éloignement.
J'ai donc agi maladroitement pour ta guérison en t'éloignant d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas ici, à Paris; tu l'as emportée dans ton cœur.
Mais, si tu étais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y aurait de temps en temps des moments où tu t'apercevrais de quelques légères différences entre elle et l'objet de ton amour.
Dans l'éloignement, ton mal est incurable, et, jete le répète, je suis un âne de ne l'avoir pas deviné. Ah! si tu aimais une femme vivante, une femme réelle, il pourrait arriver que tu voulusses la comparer à une autre et que la comparaison ne fût pas à son avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as inventée; et, quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libéralement les cheveuxles plus fins du monde, le piedle plus petit qu'on puisse voir.
Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous ne pouvez l'emporter sur la divinité sortie tout armée du cerveau de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire encore plus fins que les vôtres; cela même tourne à son avantage. On n'avait pas imaginé de cheveux aussi fins que les vôtres; mais, puisque les voilà, les cheveux les plus fins du monde sont obligés de l'être encore plus que cela.
Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les rois, que, par des transitions successives, on les a guillotinés.
Le seul peuple qui soit resté religieux est le peuple turc, chez lequel il n'est pas permis même de représenter Dieu par la pierre ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme à son image. Cela n'a été inventé que pour donner une apparence de justice, de représailleset de talion à l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu à leur ressemblance.
Je n'ai cependant pas renoncé à te guérir, mon cher Vatinel, mais je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauvé, alors tu ne l'aimeras plus.
Viens, viens! J'ai consenti à me priver de mon ami parce que j'espérais le guérir. Viens ici; si tu ne guéris pas, au moins tu auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tête malade.
Robert Dimeux.
XXX
Madame Clotilde de Sommery demeurait place Royale, dans un de ces vastes appartements aux plafonds élevés que l'on ne trouve plus guère que là, si j'en excepte pourtant mon atelier. Il n'y avait rien de féminin dans l'arrangement de son salon. Autour du plafond régnait une corniche dorée sur une boiserie blanche; de grandes draperies de damas rouge couvraient les fenêtres et les portes; un lustre pendait d'une rosace dorée; les fauteuils, dans le style de Louis XV, étaient dorés et de l'étoffe des rideaux et des portières; de grandes glaces, placées sur des consoles dorées, s'élevaient jusqu'au plafond. Tout celaavait une grande harmonie et une élégance sérieuse. Madame de Sommery faisait les honneurs de son salon avec beaucoup d'aisance et de tact.
A voir cette femme si frêle, si petite, on était sans cesse étonné de sa conversation sérieuse; son visage était grave et son sourire extrêmement rare, ce qui le rendait d'autant plus charmant, semblable à ces rayons de soleil qui percent un moment un ciel orageux d'un long faisceau de lumière.
Elle aimait à parler de la politique du moment, et prévoyait les choses avec une sagacité et un instinct merveilleux. Elle ne négligeait aucun moyen de mettre son mari en évidence, et savait l'obliger à une foule de démarches dont seul il n'aurait pas eu seulement l'idée.
Elle voulait qu'Arthur fût député, et elle avait déjà choisi ses amis politiques, et fixé la place qu'il occuperait sur les bancs de la Chambre. Elle lui faisait à son insu une considération qui devait le précéder. Plusieurs personnages influents venaient chez elle avec plaisir. Ils lui faisaient bien un peu la cour; mais elle avait un art merveilleux pour les payer d'espérances vagues sans les décourager. Non que Clotilde fût gouvernée par des principes bien sévères, ou gardée par de l'amour pour son mari; mais tous ces hommes qui l'entouraient étaient pour elle desmoyens, et elle pensait prudent de compter sur leurs désirs plus que sur leur reconnaissance. La résistance, d'ailleurs, lui était facile. Tony Vatinel avait épuisé pour longtemps toutle pur amour qui pouvait se trouver dans son cœur. Elle recevait tous les soirs à peu près, mais c'étaient des soirées intimes, où il n'y avait que des hommes. Elle permettait que l'on vînt en bottes et crotté; elle exigeait, ces soirs-là, qu'on ne la traitât pas en femme. Le ton était alors sérieux et familier. Arthur allait dans le monde, et n'y était presque jamais. Quand par hasard il restait, Clotilde était silencieuse et ne se mêlait nullement à la conversation. Autrement, elle était assise ou plutôt à demi couchée dans un immense fauteuil de velours bleu foncé, dans lequel elle avait l'air d'une charmante petite chatte, dont elle avait la grâce, les manières et la séduction. Et elle prenait part aux discussions les plus ardues sur la politique et la philosophie, avec une hardiesse et une indépendance d'idées extraordinaires.
Le vendredi, elle recevait les femmes et elle redevenait femme. D'ailleurs, Arthur était là, et elle lui cachait avec un soin et une adresse infinis toute la force et la supériorité de son esprit; elle ne voulait pas qu'il s'aperçût de l'influence qu'elle exerçait déjà, et qu'elle voulait pousser au plus haut degré sur lui et sur ses actions. Le moyen le plus sûr de ne pas l'inquiéter était d'afficher une grande futilité, et il était singulier de l'entendre causer toute une soirée, parler de toilettes, de modes, de bals, de concerts, et avoir l'air de prendre le plus grand plaisir à cette conversation, quand, la veille ou le matin, on l'avait entendue disserter assez raisonnablement des intérêtsles plus graves avec des hommes considérés.
Il y avait chez Arthur bien plus de la femme que chez Clotilde. Il s'occupait le plus sérieusement du monde de cravates et de gilets, et il passait une heure avec le coiffeur à discuter s'il convenait de faire tomber les cheveux à gauche ou à droite. Malgré cela, ou à cause de cela, il affectait de grandes prétentions à la gravité; il considérait sa femme comme une enfant, et il lui reprochait souvent son excessive futilité.
Alida Meunier, la sœur d'Arthur, avait en vain tenté, à plusieurs reprises, de détruire l'influence de Clotilde; enfin, elle avait pensé que le moyen le plus sûr était de le rendre amoureux d'une autre femme, et elle ne négligeait rien pour y parvenir; elle faisait remarquer les grâces et la beauté de celle-ci, les talents et l'originalité de celle-là. Une autre, Alida en était sûre, cachait au fond de son cœur un tendre sentiment pour Arthur, etc.
Mais rien de tout ce manège n'échappait à Clotilde, et elle savait regagner en une journée le peu qu'Alida avait mis un mois à lui faire perdre.
Robert avait eu dans sa jeunesse une grande passion, dont nous avons parlé, pour Alida, qui s'était à peu près moquée de lui; plus tard, il l'avait rencontrée dans le monde, et, comme on réussit mieux avec l'amour que l'on parle qu'avec l'amour que l'on a, il avait été son amant. Il n'avait jamais fait la cour à Clotilde. Chacune prenait cela pour une préférence. Alida croyait avoir été trouvée plus belle que Clotilde;Clotilde, à la manière dont Robert avait quitté Alida, pensait que Robert n'eût pas osé lui offrir un amour aussi futile, le seul qui pût trouver place dans son cœur. Toutes deux le redoutaient à cause de sa moquerie et de son indifférence presque générale qui le rendaient tout à fait invulnérable.
XXXI
Alida Meunier, lorsque Robert Dimeux avait recommencé à s'occuper d'elle, l'avait traité comme le premier venu. Elle avait fait avec lui tout ce petit manége de coquetterie que les femmes varient si peu. Robert s'était soumis à toutes ses exigences, à tous ses caprices, et sa soumission avait fort encouragé sa belle inhumaine, qui avait mis sa patience a l'épreuve des plus cruelles férocités féminines. Jamais peut-être il n'y eut d'amoureux aussi maltraité que Robert, et Robert attendait sans se plaindre; mais, chaque soir, en rentrant chez lui, il écrivait une ou deux lignes sur un petit cahier richement relié.
Enfin sa constance fut couronnée. L'heureux Robert envoya le lendemain matin le petit cahier relié. Voici ce qu'il contenait:
Compte de madameAlida Meunier,née de Sommery.
7 février.Avoir pris, pendant que je lui parlais, un air distrait et impertinent.
8. Avoir chanté avec M. M***, et m'avoir fait de ce ridicule personnage un éloge emphatique.
9. Avoir jeté négligemment sur la cheminée un bouquet que je lui avais envoyé, et avoir mis dans l'eau celui du même M***.
10. M'avoir obligé à débiter des fadeurs et des lieux communs.
11.Idem.
12.Idem.
13.Idem.
14. M'avoir fait jouer à l'écarté avec son imbécile de mari.
15. S'être fait accompagner par moi dans des magasins de modes et de nouveautés.
16. M'avoir forcé d'écrire une lettre de quatre pages... extrêmement bête.
17. Avoir montré ma lettre à madame Clotilde de Sommery.
18. M'avoir accordé une sorte de rendez-vous aux Tuileries, et n'y être pas venue.
19. Avoir pris vis-à-vis de moi des prétextes qui ne pouvaient être admis que par un homme sur la sottise duquel on croyait pouvoir compter.
20. M'avoir fait faire des phrases ridicules.
21.Idem.
22. M'avoir montré, en plein salon, comme un amoureux rebuté.
23. M'avoir parlé de sa vertu, de ses devoirs, comme on en pourrait parler à M***.
24. M'avoir dit avec un air de vertueuse indignation: «Est-ce que vous avez espéré, monsieur, que je serais votre maîtresse?»
N. B.J'ai parfaitement tenu mon sérieux, et j'ai protesté de mon respect et de ma timidité.
25. M'avoir, dans sa loge à l'Opéra, reçu avec un petit air tout à fait dédaigneux, devant plusieurs personnes, ce qui m'a un moment embarrassé.
N. B.On ne peut s'empêcher de désirer un peu la mort de quelqu'un qui vous embarrasse.
26. M'avoir, à dîner chez elle, placé assez mal à table.
27. Avoir refusé de répondre à mes lettres.
28.Idem.
29. Avoir enfin répondu, mais une lettre pleine de restrictions, comme si j'étais un malhonnête homme capable de la montrer, procédé tout à fait méprisable. Pourquoi, en effet, cette femme accepte-t-elle ma cour, si elle me croit ainsi fait?
1ermars.M'avoir accordé un rendez-vous et n'y être pas venue.
2.Idem.
3. M'avoir fait prendre dix billets de vingt francs pour une loterie au profit des pauvres, qui, par ce moyen, doivent l'être moins que moi.
4. Avoir exigé de moi une toilette ridicule.
5. M'avoir fait couper mes moustaches.
6. M'avoir fait entendre M. Kalkbrenner, pianiste.
7. M'avoir fait dîner à onze heures.
»8. M'avoir forcé de dire que madame *** est laide; ce que je ne pense pas du tout.
»9. M'avoir rendu maussade, désagréable et malveillant pour mes amis.
»10. Continuation.
»11. Continuation.
»Idem, report d'autre part.
»Avoir rempli trois de mes plus belles années de chagrins, d'angoisses, de désespoir.
»Etc., etc., etc.»
Cejournal, se continuait jour par jour pendant quatre mois, et se terminait par ceci:
«Voici, madame, ce que m'a coûté le bonheur dont vous avez bien voulu me combler hier. Je crois de bon goût de vous dire que je ne pense pas l'avoir payé trop cher. Profiter plus longtemps de vos bonnes dispositions à mon égard, accepter de vous de nouvelles preuves de votre bonté, ce serait me conduire en usurier qui prête à un taux exorbitant, ou en créancier qui ne se croit pas suffisamment payé; ce serait, dans ce dernier cas, ne pas mettre à un assez haut prix les faveurs que j'ai obtenues; je suis, au contraire, vraiment honteux d'avoir si peu donné en échange d'une pareille félicité, et je n'accepterai rien au delà.
»Pour acquit,»R. Dimeux de Fousseron.»
Alida, indignée, avait d'abord roulé dans sa têtedes projets de vengeance, auxquels avait cédé une habituelle malveillance dans la conservation; mais elle n'avait pas tardé à s'apercevoir que, quand Robert était présent, elle n'était pas assez forte pour lutter contre lui, et que, lorsqu'il était absent, ses attaques témoignaient un intérêt tout à fait compromettant.
Robert, du reste, semblait avoir oublié le passé; il était plein de prévenance et de galanterie pour Alida, qui finit par n'y plus penser.
XXXII
Un vendredi chez madame de Sommery.
Robert présenta Charles Reynold, auquel on ne fit pas la moindre attention, tant il était exactement pareil à une trentaine d'autres jeunes gens, entre lesquels on n'établissait aucune distinction, et que l'on désignait sous le nom générique de danseurs.
Alida arriva tard, et son entrée produisit une sorte d'effet dans le salon. Elle était très-parée et mise fort à son avantage. Sa robe montrait beaucoup ses épaules, qui étaient assez belles, et cachait ses pieds, qui étaient médiocres. Elle attira surtout l'attention d'un personnage avec lequel causait Clotilde, à un tel point que Clotilde s'en impatienta. Elle se leva, alla au-devant de madame Meunier, et la fit asseoir auprèsdu feu, lui soutenant qu'elle devait avoir froid aux pieds, à cause de ce terrible escalier de pierre. Alida avait, en effet, les pieds glacés, et tout lui donnait à craindre que cela ne lui rougît le nez; mais elle se tenait en garde contre Clotilde, et ses pieds restèrent cachés sous sa longue robe. Clotilde, alors, prit un tabouret et invita madame Meunier à mettre ses pieds dessus, tout en ayant soin de placer le tabouret à une assez grande distance. Alida tint bon, et remercia avec un sourire de reconnaissance pour les touchantes attentions de sa belle-sœur.
A cette époque, on valsait peu, et, dans beaucoup de maisons, on ne valsait pas du tout. Clotilde fit jouer une valse; on vint inviter Alida, qui refusa. L'homme qui l'invitait était assez de connaissance pour pouvoir insister. Alida répondit qu'elle ne savait pas valser. «Ah!... dit Clotilde, vous valsez à ravir.» Il fallut alors qu'Alida supposât un violent mal de tête. «J'en étais sûre, dit Clotilde, vous avez eu froid aux pieds; chauffez donc vos pauvres pieds.» Alida dansa, mais en marchant et les pieds sous sa jupe.
Il y avait à la mode une romance dont l'air était tellement joli, que tout le monde y produisait de l'effet. Alida l'avait chantée cet hiver-là deux ou trois fois avec succès; il était parfaitement dans sa voix. Madame de Sommery allasupplierZoé de chanterquelque chose. «Tiens, dit-elle, chante-nous cet air que tu chantes si bien.» Et elle désigna l'air d'Alida. Zoé se fit prier juste ce qu'il fallait, et chanta.
LE MORT AMOUREUX