Chapter 6

Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel.Fousseron.«Voici faites, mon cher Tony, les réparations à notre château de Fousseron. Pierre Meglou m'avait alarmé; il ne s'agissait que de quelques tuiles à remettre. Le mois d'avril va finir, et avec lui le froid, la neige et la pluie; je suis sûr qu'à Paris on s'étonne, cette année comme tous les ans, qu'il fasse mauvais au mois d'avril.»Le temps s'est tout à coup radouci, les sureaux et les sorbiers sont en feuilles et seront bientôt en fleurs; les églantiers de mes haies ont déchiré l'enveloppe qui emprisonnait leurs feuilles dans les bourgeons. Tout le jour, le ciel a été gris; mais, à cette heure, deux heures avant de se coucher, le soleil a remporté la victoire sur les nuages, le printemps commence. Une petite fauvette grise à tête noire chante sur la plus haute branche d'un demespommiers. Il y a presque un an qu'on n'a entendu cette voix pleine et vibrante. La voix de la fauvette, c'est aussi printanier que la première violette qu'on trouve sous la mousse; mais cela vous remue encore plus le cœur. Quelle touchante chanson! Charmant héraut qui annonce que la fête de la nature commence; que le soleil et les frais ombrages,et les fleurs et les amours vont reparaître. Douce chanson qui réveille les pensées du printemps endormies dans le cœur, comme les pâquerettes étaient cachées sous la terre noire, et qui refleurissent avec elles.»Viens ici, mon Vatinel, viens avec moi voir fleurir nos pommiers. Que fais-tu à Paris? Tu m'as donné, de ne pas aimer madame de Sommery, des raisons auxquelles j'ai dû me rendre. Paris s'attriste, les gens qui ont dépensé trop d'argent à Paris pendant l'hiver ont déjà fait comme moi, ils ont fait semblant de prendre un moineau pour la première hirondelle, et ils sont partis pour la campagne; la saison du Théâtre-Italien est finie; viens voir fleurir nos pommiers.»Robert.»

Robert Dimeux de Fousseron à Tony Vatinel.

Fousseron.

«Voici faites, mon cher Tony, les réparations à notre château de Fousseron. Pierre Meglou m'avait alarmé; il ne s'agissait que de quelques tuiles à remettre. Le mois d'avril va finir, et avec lui le froid, la neige et la pluie; je suis sûr qu'à Paris on s'étonne, cette année comme tous les ans, qu'il fasse mauvais au mois d'avril.

»Le temps s'est tout à coup radouci, les sureaux et les sorbiers sont en feuilles et seront bientôt en fleurs; les églantiers de mes haies ont déchiré l'enveloppe qui emprisonnait leurs feuilles dans les bourgeons. Tout le jour, le ciel a été gris; mais, à cette heure, deux heures avant de se coucher, le soleil a remporté la victoire sur les nuages, le printemps commence. Une petite fauvette grise à tête noire chante sur la plus haute branche d'un demespommiers. Il y a presque un an qu'on n'a entendu cette voix pleine et vibrante. La voix de la fauvette, c'est aussi printanier que la première violette qu'on trouve sous la mousse; mais cela vous remue encore plus le cœur. Quelle touchante chanson! Charmant héraut qui annonce que la fête de la nature commence; que le soleil et les frais ombrages,et les fleurs et les amours vont reparaître. Douce chanson qui réveille les pensées du printemps endormies dans le cœur, comme les pâquerettes étaient cachées sous la terre noire, et qui refleurissent avec elles.

»Viens ici, mon Vatinel, viens avec moi voir fleurir nos pommiers. Que fais-tu à Paris? Tu m'as donné, de ne pas aimer madame de Sommery, des raisons auxquelles j'ai dû me rendre. Paris s'attriste, les gens qui ont dépensé trop d'argent à Paris pendant l'hiver ont déjà fait comme moi, ils ont fait semblant de prendre un moineau pour la première hirondelle, et ils sont partis pour la campagne; la saison du Théâtre-Italien est finie; viens voir fleurir nos pommiers.

»Robert.»

XIII

Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.

«Ah! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et la nature? Hélas! je crains de trouver dans mon cœur un bien plus mauvais sentiment que cela; sans le besoin que j'éprouve de t'écrire, de te parler, de te dire ce qui se passe, j'aurais peut-être fait le blasphème d'ajouter: Que me fait l'amitié?»Ah! oui, je t'avais donné de bonnes raisons de nepas aimer Clotilde; je m'en étais donné de meilleures encore; je me trompais moi-même comme je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aimée.»Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus êtredésillusionné, comme on dit, car je l'aime couverte d'opprobre, souillée, flétrie, je l'aime infidèle, je l'aime prostituée. Cherche donc maintenant à me guérir! Ou plutôt maintenant je n'ai plus d'idées, ni du bien ni du mal; le bien, c'est ce qu'elle est, c'est ce qu'elle fait, quoi qu'elle soit et quoi qu'elle fasse. Le mal, c'est le reste. Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n'aimais pas, il y en avait d'autres que j'avais en horreur et en mépris. Je suis arrivé, j'ai revu Clotilde, je l'ai revue formée de toutes ces choses-là.»Eh bien, aujourd'hui, ces choses-là, je les aime. Clotilde est décolletée, je trouve à cela des excuses; que dis-je? je blâme en dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari, elle le tutoie devant moi; je rougirais de te dire les misérables raisons que j'ai imaginées pour trouver cela parfait. Je dis misérables, parce que je parle à ton point de vue; car moi, je suis convaincu. Clotilde parle haut, parle de tout; je trouve cela ravissant. Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main; autrefois, j'appelais cela une lâcheté, une perfidie, une trahison. Non, je remplirais dix pages d'une justification que je trouve suffisante et complète.»Je ne sais plus rien, je n'attends pas qu'elle agisse ou qu'elle parle pour savoir si ce qu'elle dit ou ce qu'elle fait est bien. Non, j'attends qu'elle agisse et qu'elle parle pour savoir ce qu'il est bien de faire et de dire.»Je vais au spectacle; je trouve d'une sauvagerie ridicule de fuir le monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me déplaisaient autrefois; ce sont les seules que je trouve bien aujourd'hui, et je trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffées et habillées comme elle.»Mais à quoi sert de te dire tout cela? Tout n'est-il pas compris dans ces mots:»J'aime Clotilde en sachant que, chaque matin, elle sort des bras d'Arthur de Sommery!»J'aime la honte, j'aime l'opprobre, j'aime la fange, si Clotilde est dans la fange, dans l'opprobre et dans la honte!»Robert, je suis perdu.»Oh! goûte seul ces douces sensations du printemps; mon cœur est plein, il n'y a de place pour rien.»Je ne peux plus rien faire qu'aimer, qu'adorer cette femme, que je trouverais hideuse si j'avais une seconde de bon sens; je l'aime et j'en meurs.»Ah! quand je n'aimais que celle que j'appelais Marie, celle que, tu avais bien raison, j'avais parée de charmes trouvés dans mon âme, alors on pouvait me guérir, parce que, en regardant de près, aucunefemme ne m'aurait tenu les promesses que je faisais faire à celle-là sans la consulter. Mais maintenant Clotilde, mariée, abandonnée sans amour à Arthur de Sommery, Clotilde est ce que ma raison trouve de plus infâme; et je l'aime, et je consentirais à mourir dans une heure seulement pour baiser ses pieds nus.»Tony.»

«Ah! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et la nature? Hélas! je crains de trouver dans mon cœur un bien plus mauvais sentiment que cela; sans le besoin que j'éprouve de t'écrire, de te parler, de te dire ce qui se passe, j'aurais peut-être fait le blasphème d'ajouter: Que me fait l'amitié?

»Ah! oui, je t'avais donné de bonnes raisons de nepas aimer Clotilde; je m'en étais donné de meilleures encore; je me trompais moi-même comme je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aimée.

»Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus êtredésillusionné, comme on dit, car je l'aime couverte d'opprobre, souillée, flétrie, je l'aime infidèle, je l'aime prostituée. Cherche donc maintenant à me guérir! Ou plutôt maintenant je n'ai plus d'idées, ni du bien ni du mal; le bien, c'est ce qu'elle est, c'est ce qu'elle fait, quoi qu'elle soit et quoi qu'elle fasse. Le mal, c'est le reste. Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n'aimais pas, il y en avait d'autres que j'avais en horreur et en mépris. Je suis arrivé, j'ai revu Clotilde, je l'ai revue formée de toutes ces choses-là.

»Eh bien, aujourd'hui, ces choses-là, je les aime. Clotilde est décolletée, je trouve à cela des excuses; que dis-je? je blâme en dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari, elle le tutoie devant moi; je rougirais de te dire les misérables raisons que j'ai imaginées pour trouver cela parfait. Je dis misérables, parce que je parle à ton point de vue; car moi, je suis convaincu. Clotilde parle haut, parle de tout; je trouve cela ravissant. Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main; autrefois, j'appelais cela une lâcheté, une perfidie, une trahison. Non, je remplirais dix pages d'une justification que je trouve suffisante et complète.

»Je ne sais plus rien, je n'attends pas qu'elle agisse ou qu'elle parle pour savoir si ce qu'elle dit ou ce qu'elle fait est bien. Non, j'attends qu'elle agisse et qu'elle parle pour savoir ce qu'il est bien de faire et de dire.

»Je vais au spectacle; je trouve d'une sauvagerie ridicule de fuir le monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me déplaisaient autrefois; ce sont les seules que je trouve bien aujourd'hui, et je trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffées et habillées comme elle.

»Mais à quoi sert de te dire tout cela? Tout n'est-il pas compris dans ces mots:

»J'aime Clotilde en sachant que, chaque matin, elle sort des bras d'Arthur de Sommery!

»J'aime la honte, j'aime l'opprobre, j'aime la fange, si Clotilde est dans la fange, dans l'opprobre et dans la honte!

»Robert, je suis perdu.

»Oh! goûte seul ces douces sensations du printemps; mon cœur est plein, il n'y a de place pour rien.

»Je ne peux plus rien faire qu'aimer, qu'adorer cette femme, que je trouverais hideuse si j'avais une seconde de bon sens; je l'aime et j'en meurs.

»Ah! quand je n'aimais que celle que j'appelais Marie, celle que, tu avais bien raison, j'avais parée de charmes trouvés dans mon âme, alors on pouvait me guérir, parce que, en regardant de près, aucunefemme ne m'aurait tenu les promesses que je faisais faire à celle-là sans la consulter. Mais maintenant Clotilde, mariée, abandonnée sans amour à Arthur de Sommery, Clotilde est ce que ma raison trouve de plus infâme; et je l'aime, et je consentirais à mourir dans une heure seulement pour baiser ses pieds nus.

»Tony.»

XIV

Tony Vatinel à madame de Sommery.

«Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour vous écrire. Et que vais-je vous écrire? Tout à l'heure il me semblait que la voix et les yeux réunis ne pourraient vous dire ce que j'éprouve. Que fera ce morceau de papier?»Pendant le temps que nous sommes restés ensemble, vous avez laissé vos deux mains dans les miennes; puis vous m'avez donné votre main à baiser; celle que vous me donniez était la main gauche. Je n'ai pu m'empêcher de la repousser et de prendre l'autre. Vous avez cru que c'était à cause de votrealliance, et vous m'avez fait voir que, depuis que vous êtes Marie, vous avez substitué à cet anneau qui contenait deux noms, Clotilde et... l'autre, un simple anneau sans inscription. J'ai été bien reconnaissant de ce que vous avez fait là, chère Marie; mais je n'enai pas moins continué à ne baiser que votre main droite, et je suis parti.»C'est que, chère Marie, je suis bien avare de vous. Et, pensez-y, j'ai si peu de vous, que je n'ai pas cette avarice de l'homme riche dont on rit; mais j'ai l'avarice du pauvre qui défend sa vie. Un de ces hommes qui vous entourent, vous avait, en vous quittant, baisé cette main gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise, sans y penser, à cette formule banale. Mais, aujourd'hui qu'il y a un homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie, sans restriction aucune; aujourd'hui que vous ne pouvez lui donner que ces légères faveurs, elles ont pris une telle importance, que vous devez, comme je le fais, moi, les estimer comme un trésor inappréciable, et que vous ne devez plus penser que cela puisse servir à une simple formule de politesse.»Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavant parlé à l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de haine cela éveille dans mon cœur! Cependant, je le crois dans d'autres moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l'amour, ce désir vague de saisir et d'étreindre. C'est un mélange d'amour et de haine que je ne puis exprimer que par l'idée de caresses qui vous tueraient, d'étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.»Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; jevous hais d'un désir que vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne m'échappe, je vois tout, je vois plus que tout.»Comme je vous hais! et comme je vous aime! La jalousie est un poison composé des passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le vautour de la Fable.»La jalousie est un mélange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de l'orgueil.»Et quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout pensez que je n'exagère jamais rien; que j'ai plutôt de la propension à atténuer ce que je sens quand je l'exprime en paroles; ou plutôt ce que j'éprouve pour vous, et que je n'éprouve rien que pour vous, a une telle violence, que les paroles ne peuvent les peindre. Pensez qu'il ne faut pas appliquer à mes paroles cetteéchelle de réductionqu'il est prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.»Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que vous pouvez me donner!»Mais comment se fait-il que, depuis que vous m'aimez, rien n'ait changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère. C'est tout monpeu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole. Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire, je le conçois; mais, maintenant, il faut leur reprendre tout ce que vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon cœur et dérober à tous les regards.»Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant, quelqu'un de votre société a avec vous un échange de paroles auxquelles je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.»Ah! Marie, que je vous aime!»Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez me donner de bonheur.»Tony.»

«Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour vous écrire. Et que vais-je vous écrire? Tout à l'heure il me semblait que la voix et les yeux réunis ne pourraient vous dire ce que j'éprouve. Que fera ce morceau de papier?

»Pendant le temps que nous sommes restés ensemble, vous avez laissé vos deux mains dans les miennes; puis vous m'avez donné votre main à baiser; celle que vous me donniez était la main gauche. Je n'ai pu m'empêcher de la repousser et de prendre l'autre. Vous avez cru que c'était à cause de votrealliance, et vous m'avez fait voir que, depuis que vous êtes Marie, vous avez substitué à cet anneau qui contenait deux noms, Clotilde et... l'autre, un simple anneau sans inscription. J'ai été bien reconnaissant de ce que vous avez fait là, chère Marie; mais je n'enai pas moins continué à ne baiser que votre main droite, et je suis parti.

»C'est que, chère Marie, je suis bien avare de vous. Et, pensez-y, j'ai si peu de vous, que je n'ai pas cette avarice de l'homme riche dont on rit; mais j'ai l'avarice du pauvre qui défend sa vie. Un de ces hommes qui vous entourent, vous avait, en vous quittant, baisé cette main gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise, sans y penser, à cette formule banale. Mais, aujourd'hui qu'il y a un homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie, sans restriction aucune; aujourd'hui que vous ne pouvez lui donner que ces légères faveurs, elles ont pris une telle importance, que vous devez, comme je le fais, moi, les estimer comme un trésor inappréciable, et que vous ne devez plus penser que cela puisse servir à une simple formule de politesse.

»Et ce même homme qui vous a baisé la main vous avait auparavant parlé à l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de haine cela éveille dans mon cœur! Cependant, je le crois dans d'autres moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut que cette haine soit de l'amour empoisonné, car elle a, comme l'amour, ce désir vague de saisir et d'étreindre. C'est un mélange d'amour et de haine que je ne puis exprimer que par l'idée de caresses qui vous tueraient, d'étreintes dans lesquelles je vous étoufferais.

»Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; jevous hais d'un désir que vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles des autres, d'un regard qui me semble un peu prolongé. Rien ne m'échappe, je vois tout, je vois plus que tout.

»Comme je vous hais! et comme je vous aime! La jalousie est un poison composé des passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la moindre remplit la vie d'un homme et le dévore sans le tuer, comme le vautour de la Fable.

»La jalousie est un mélange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de l'orgueil.

»Et quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout pensez que je n'exagère jamais rien; que j'ai plutôt de la propension à atténuer ce que je sens quand je l'exprime en paroles; ou plutôt ce que j'éprouve pour vous, et que je n'éprouve rien que pour vous, a une telle violence, que les paroles ne peuvent les peindre. Pensez qu'il ne faut pas appliquer à mes paroles cetteéchelle de réductionqu'il est prudent de faire subir à celles de presque tout le monde.

»Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que vous pouvez me donner!

»Mais comment se fait-il que, depuis que vous m'aimez, rien n'ait changé ni dans vos manières, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous coûte rien de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec quelques personnes un air de familiarité habituelle qui me désespère. C'est tout monpeu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole. Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire, je le conçois; mais, maintenant, il faut leur reprendre tout ce que vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle de vous est pour moi un trésor que je voudrais enfermer dans mon cœur et dérober à tous les regards.

»Encore une chose qui me choque au plus haut degré. A chaque instant, quelqu'un de votre société a avec vous un échange de paroles auxquelles je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des langages mystérieux, des choses dont vous êtes et dont je ne suis pas.

»Ah! Marie, que je vous aime!

»Je vous le répète, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez me donner de bonheur.

»Tony.»

XV

Clotilde de Sommery à Tony Vatinel.

«Vous êtes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste nécessité qui oblige l'homme à souffrir, puisqu'il se forge lui-même des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner à lui en refuser de réels.»Quoi! ce n'est pas assez que je vous donne mon cœur tout entier, ce n'est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutôt le seul intérêt de ma vie, ce n'est pas assez que mes journées et mes nuits s'emploient à préparer et à amener les quelques instants que je peux passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes façons d'agir! Savez-vous ce que vous me demandez là, Tony? Rien autre chose que ma perte et notre séparation éternelle. Ces changements que vous exigez de moi, et que je désire plus que vous peut-être, savez-vous ce qu'ils produiraient? Rien autre chose que de faire rapprocher leur date et celle de votre entrée chez moi. Et, une fois qu'il serait établi que j'aime quelqu'un, tous ces hommes qui m'entourent, qui se maintiennent l'un l'autre, et que je maintiens moi-même par l'absence de préférences, ces hommes s'en iront et deviendront mes ennemis. On veut bien être amoureux inutilement d'une femme que personne n'a, parce que, dans son amour-propre, on la déclare insensible; mais, le jour où ils croiront que j'ai fait un choix, ils deviendront mes ennemis, je vous le répète, et ils me perdront dans le monde.»Et à quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?»D'ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez à tort quelque chose, je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous vous plaignez, vous êtes jaloux. Voulez-vous donc changer votre sort contrecelui du plus favorisé d'entre eux? Toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent, parce que vous n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien vu. Je vous parais légère, n'est-ce pas? Eh bien, dans le monde, je passe pour pousser la réserve à l'excès, et l'on me traite de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous êtes fou, et la folie me fait plus de peur qu'elle ne m'intéresse. Vous me récompensez mal par des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous porte.»Clotilde.»

«Vous êtes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste nécessité qui oblige l'homme à souffrir, puisqu'il se forge lui-même des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner à lui en refuser de réels.

»Quoi! ce n'est pas assez que je vous donne mon cœur tout entier, ce n'est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutôt le seul intérêt de ma vie, ce n'est pas assez que mes journées et mes nuits s'emploient à préparer et à amener les quelques instants que je peux passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes façons d'agir! Savez-vous ce que vous me demandez là, Tony? Rien autre chose que ma perte et notre séparation éternelle. Ces changements que vous exigez de moi, et que je désire plus que vous peut-être, savez-vous ce qu'ils produiraient? Rien autre chose que de faire rapprocher leur date et celle de votre entrée chez moi. Et, une fois qu'il serait établi que j'aime quelqu'un, tous ces hommes qui m'entourent, qui se maintiennent l'un l'autre, et que je maintiens moi-même par l'absence de préférences, ces hommes s'en iront et deviendront mes ennemis. On veut bien être amoureux inutilement d'une femme que personne n'a, parce que, dans son amour-propre, on la déclare insensible; mais, le jour où ils croiront que j'ai fait un choix, ils deviendront mes ennemis, je vous le répète, et ils me perdront dans le monde.

»Et à quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?

»D'ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez à tort quelque chose, je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous vous plaignez, vous êtes jaloux. Voulez-vous donc changer votre sort contrecelui du plus favorisé d'entre eux? Toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent, parce que vous n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien vu. Je vous parais légère, n'est-ce pas? Eh bien, dans le monde, je passe pour pousser la réserve à l'excès, et l'on me traite de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous êtes fou, et la folie me fait plus de peur qu'elle ne m'intéresse. Vous me récompensez mal par des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous porte.

»Clotilde.»

XVI

Tony Vatinel à madame de Sommery.

«Moi, vous menacer, grand Dieu! Et de quoi est-ce donc que je vous menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté, vous qui me faites vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard? Je souffrais, j'ai demandé des consolations à votre cœur; ai-je donc eu tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand je vous dis que je souffre? Mais ma lettre était pleine d'amour, je n'avais que de l'amour dans le cœur en l'écrivant; mais vous ne l'avez donc pas lue? Comment! vous n'avez pas compris ma lettre? Mais je vous aime!... je vous aime, entendez-vous?... je vous aime... Quoi quej'écrive, que je dise... cela signifie toujours: Je vous aime...»Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse lettre; je ne me rappelle plus ce que j'ai écrit; mais je n'ai pas besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que de l'amour...»Vous pensez que je juge mal certaines choses parce que je ne connais pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?»La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci: que je ne serais pas choqué des choses dont je me plains si j'allais dans le monde, parce que l'habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.»Mais il y a des pays où on mange les hommes: il est probable que l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là; croyez-vous qu'un étranger fût très-injuste de s'en choquer un peu?»En tout cas, il y a un jugement sans appel.»C'est celui de l'amour: ce qui blesse, à tort ou à raison, l'homme qui vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.»A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me fait douter de l'avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse, qui est pour moi la vie, tout cela est mal, quel que soit d'ailleurs le jugement qu'en porte le monde.»J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde, avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbéciles, je ne me soumettrais à rien de ce qui m'arrive douloureusement au cœur, à rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à moi.»Eh! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?»Tony.»

«Moi, vous menacer, grand Dieu! Et de quoi est-ce donc que je vous menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volonté, vous qui me faites vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard? Je souffrais, j'ai demandé des consolations à votre cœur; ai-je donc eu tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand je vous dis que je souffre? Mais ma lettre était pleine d'amour, je n'avais que de l'amour dans le cœur en l'écrivant; mais vous ne l'avez donc pas lue? Comment! vous n'avez pas compris ma lettre? Mais je vous aime!... je vous aime, entendez-vous?... je vous aime... Quoi quej'écrive, que je dise... cela signifie toujours: Je vous aime...

»Je n'ai pas écrit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse lettre; je ne me rappelle plus ce que j'ai écrit; mais je n'ai pas besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que de l'amour...

»Vous pensez que je juge mal certaines choses parce que je ne connais pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les jugiez faussement parce que vous avez été toujours dans le monde?

»La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci: que je ne serais pas choqué des choses dont je me plains si j'allais dans le monde, parce que l'habitude de voir ces mêmes choses faites par tous me les rendrait indifférentes. Voilà ce que vous voulez dire.

»Mais il y a des pays où on mange les hommes: il est probable que l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-là; croyez-vous qu'un étranger fût très-injuste de s'en choquer un peu?

»En tout cas, il y a un jugement sans appel.

»C'est celui de l'amour: ce qui blesse, à tort ou à raison, l'homme qui vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.

»A tort ou à raison, ce qui m'inquiète, ce qui me décourage, ce qui me fait douter de l'avenir, du présent, du bonheur, de votre tendresse, qui est pour moi la vie, tout cela est mal, quel que soit d'ailleurs le jugement qu'en porte le monde.

»J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde, avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbéciles, je ne me soumettrais à rien de ce qui m'arrive douloureusement au cœur, à rien de ce qui excite ma jalousie, à rien de ce qui vous fait moins à moi.

»Eh! que donne donc le monde, en échange des sacrifices qu'il impose?

»Tony.»

XVII

Clotilde de Sommery à Tony Vatinel.

«Ce que donne le monde? Une considération sans laquelle vous-même, peut-être, vous ne m'aimeriez pas.»(Ces lignes étaient effacées dans la lettre de Clotilde. Elle avait pensé sans doute que Tony l'aimerait sans le respect du monde, lui qui l'aimait sans... sans l'estimer lui-même; car, dans les idées de Vatinel, le mariage de Clotilde, mariage pour un nom et pour une fortune, était une honteuse prostitution. La lettre n'avait donc de lisible que ces mots:)«Venez tout de suite, je n'ai qu'une minute à être seule.»Marie.»

«Ce que donne le monde? Une considération sans laquelle vous-même, peut-être, vous ne m'aimeriez pas.»

(Ces lignes étaient effacées dans la lettre de Clotilde. Elle avait pensé sans doute que Tony l'aimerait sans le respect du monde, lui qui l'aimait sans... sans l'estimer lui-même; car, dans les idées de Vatinel, le mariage de Clotilde, mariage pour un nom et pour une fortune, était une honteuse prostitution. La lettre n'avait donc de lisible que ces mots:)

«Venez tout de suite, je n'ai qu'une minute à être seule.

»Marie.»

XVIII

Tony arriva en toute hâte chez Clotilde. Elle était couchée sur un divan de soie, il ne pénétrait qu'unfaible jour dans la chambre. «Tony, lui dit-elle, vous avez tort, car je vous aime. J'ai voulu vous faire entendre ces paroles; j'ai pensé que ma voix entrerait mieux dans votre cœur que des caractères sur du papier. Maintenant, allez-vous-en après avoir posé vos lèvres sur mes yeux, que vous avez fait pleurer, et qui seront rouges ce soir pour ma soirée, la dernière.»

Tony s'en alla, heureux et insensé.

XIX

Pour quelqu'un moins amoureux que Tony Vatinel, il eût été facile de voir que Clotilde ne négligeait rien pour exalter sa passion et le tenir dans la dépendance la plus absolue. Clotilde, de son côté, croyait avoir jeté au dehors d'un seul coup tout ce qu'il y avait d'amour dans son cœur, avec les émotions qu'elle avait ressenties à Trouville, émotions qui ne s'étaient jamais renouvelées dans sa vie.

Elle en avait conclu que, pour certaines organisations, l'amour est la fleur de l'âme qui doit s'effeuiller au vent pour faire place aux fruits qui mûrissent lentement. Aussi n'avait-elle nullement redouté de jouer avec l'amour, pour lequel elle se croyait invulnérable. D'ailleurs, une autre passion, exclusive autant que l'amour, la haine, s'était emparée de ses facultés. Néanmoins, il y avait des moments où cette passionsi vraie et si profonde de Vatinel la touchait au fond de l'âme et lui faisait craindre que l'amour fût contagieux. Puis elle se rassurait en se rappelant qu'elle avait payé son tribut, et en pensant que l'amour, comme la petite vérole, nes'attrapepas deux fois.

A peine était-elle rassurée, que Tony Vatinel tirait de son cœur quelqu'une de ces paroles puissantes qui ouvraient le sien invinciblement, comme les paroles mystérieuses: «Sésame, ouvre-toi!» ouvrent, dansles Mille et une Nuits, la porte de la caverne à l'heureux Ali-Baba.

XX

Arthur, de son côté, grâce aux suggestions d'Alida Meunier, ne tarda pas à remarquer que Vatinel ne sortait guère de sa maison, qu'il ne jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D'abord, il en tira cette conclusion que Vatinel était amoureux de sa femme. Mais Tony Vatinel était si peu conforme à l'idée que se faisait Arthur d'un séducteur; il paraissait aux yeux d'Arthur si fort au-dessous de lui-même, Arthur, par la figure, le ton, les manières, l'esprit et l'élégance, qu'il ne pensa pas d'abord à s'en inquiéter. Mais bientôt, toujoursadjuvante Alida, il trouva impertinent qu'un semblable monsieur eût, même sans aucune chance de succès, le désir et l'espérance de tromper un homme comme lui et de luienlever sa femme. Quand Tony était sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu'il ne pouvait s'empêcher de mêler d'un peu d'amertume. Clotilde ne les relevait pas et semblait ne pas les entendre. Mais cela n'apportait à Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans être désagréable à Tony, qui l'ignorait; aussi bientôt, soit qu'il prît subitement à M. de Sommery une recrudescence de tendresse pour ce qu'on voulait lui enlever, soit qu'il voulût blesser Tony, il manifesta pour sa femme, devant tout le monde, un amour extrêmement exigeant. Il sortit même des manières de bonne compagnie qu'il avait d'ordinaire (le pauvre garçon ne les avait pas choisies, il n'en avait jamais vu d'autres), et se permit, en paroles, diverses allusions aux détails de sa félicité conjugale, et, en action, des caresses pour lesquelles il semblait que son impatience ne lui permît pas d'attendre le départ de ses visites.

C'était surtout quand Vatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce qui arrivait souvent, parce que l'on commençait à partir beaucoup pour la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'être désagréable à Tony, sans s'exposer à paraître un rustre à des personnes dont il redoutait l'opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tête sur son épaule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et haïssait Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu'à vouloir asseoir sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut quelque temps sans oserlever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant, Arthur étant sorti un moment du salon, elle dit à Tony: «Ne manquez pas en sortant de lui tendre la main comme de coutume.—Moi? dit Tony. Je le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la briserais.—Avant-hier, vous êtes parti, dit Clotilde, sans lui donner la main, et il l'a remarqué. Cette action de mauvais ton qu'il a faite aujourd'hui en est une preuve. Vous m'avez effrayée; vous êtes devenu pâle comme un mort. Il ne peut manquer de l'avoir vu comme moi.—Il arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la main à l'homme que je hais le plus au monde.—Belle et noble haine, en effet, interrompit Clotilde, dont les effets retomberont sur moi! Pourquoi ne lui dites-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne m'exposerait pas davantage à tous les ennuis d'une guerre intérieure. Tony, vous tendrez la main à Arthur quand vous vous en irez.»

Le pauvre Tony obéit, et Clotilde, quand il partit, regarda avec une joie cruelle la haine qui éclatait en feu sombre dans ses yeux presque sanglants.

XXI

Quoique M. Arthur de Sommery ne se fît pas à lui-même l'injure de redouter Tony Vatinel, sans s'enapercevoir, il commença à rester un peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paraître Tony ridicule aux yeux de Clotilde.

«Ma chère Clotilde, lui disait-il, tu ne t'aperçois pas des plaisantes figures que fait le fils de M. le maire. Ses yeux ne te quittent pas un moment, et il rougit ou pâlit d'un mot que tu prononces.» Ou: «J'ai vu peu d'habits aussi mal faits que celui de l'héritier présomptif de la mairie de Trouville.» Ou: «Certes, je ne suis pas jaloux (il y a des maris qui croient faire beaucoup de plaisir à leurs femmes en leur disant:Je ne suis pas jaloux; comme siJe ne suis pas jalouxne signifiait pas:Je ne suis pas amoureux; comme siJe ne suis pas amoureuxn'était pas la chose la plus injurieuse qu'on pût dire à une femme); je ne suis pas jaloux, disait Arthur de Sommery; mais réellement, ma chère amie, d'autresne sauraient que penser de te voir souffrir ainsi les assiduités et les airs de ce monsieur, etc. etc.»

Un des meilleurs procédés pour faire les affaires d'un amant est celui que tout mari se hâte d'employer avec le plus grand soin: à savoir, de parler dudit amant avec injures et mépris. Les femmes se croient obligées à réparer l'injusticedes maris, et cela les place vis-à-vis de l'amant dans une situation de miséricorde et de protection qui leur plaît infiniment, et qu'elles payent quelquefois un peu cher aux dépens des maris.

Clotilde avait la prétention, à ses propres yeux,d'être une femme forte et maîtresse d'elle-même. Aussi, quand elle se sentait dans le cœur quelque chose de tendre pour Tony Vatinel, s'en donnait-elle à elle-même quelque excuse. D'autres fois, il s'établissait en elle des discussions et des conflits assez semblables à des séances parlementaires.

XXII

Séance du...

«Clotilde, disait Clotilde à Clotilde, tu m'inquiètes. Serais-tu donc amoureuse?

—Clotilde, répondait Clotilde à Clotilde, tu es folle.

—Cependant, ma chère Clotilde, quand il n'est pas là, tu es inquiète, agitée; en vain tu prends une tapisserie ou un livre, ou tu causes; quoi que tu fasses, tu ne fais pas autre chose que l'attendre.

—Tu prends, ma chère Clotilde, la préoccupation de ma juste vengeance pour une préoccupation amoureuse.

—Cependant, ma chère Clotilde, son regard te trouble, sa voix touche et fait vibrer certaines cordes dans ton cœur.

—Cela m'émeut, ma chère Clotilde, comme m'émeut une tragédie ou un roman.

—Le jour qu'il t'a baisée au front, tu as singulièrement frissonné. Et que de soins tu prends pour lui plaire, ma chère Clotilde!

—Tu confonds ma haine pour Arthur avec un prétendu amour pour Vatinel, ma chère Clotilde.

—Je crains, ma chère Clotilde, que tu ne les confondes toi-même et que tu ne haïsses d'autant plus Arthur que tu aimes un peu Vatinel.

—Mais, ma chère Clotilde, vois donc quel art j'emploie contre lui, avec quelle froide habileté je l'enchaîne, comme je marque d'avance le pas que je lui laisserai faire, et comme il n'en fait jamais deux; comme je calcule, comme je prépare et comme je conduis tout; comme j'excite à la fois sa haine pour mon mari et son amour pour moi! Non, Clotilde, ce sang-froid n'appartient pas à une femme amoureuse.

—Mais pourquoi as-tu été choisir pour l'exécution de ton dessein précisément un homme qui t'a un moment, tu ne peux le nier, inspiré un vif intérêt?

—Parce que c'est un homme que je connais, un homme d'une grande énergie et un homme qui n'a d'autre passion, d'autre ambition que l'amour; parce que c'est un fanatique, que les fanatiques deviennent rares et que je n'en ai jamais rencontré d'autre que lui.

—Mais...

—D'ailleurs, mes plans ne sont pas ceux d'une femme amoureuse; je ne serai jamais à Tony Vatinel.

—Du plan à l'exécution...

—Ceci n'est point parlementaire, Clotilde.

—Je te dis, Clotilde, que du plan à l'exécution...

—La séance est levée.»

XXIII

Robert était revenu. Comme un jour de la semaine, chez madame de Sommery, on parlait politique, à cause de la présence de son mari, elle s'était enfoncée dans son grand fauteuil de velours et ne prenait aucune part à la conversation. On était alors dans toute la ferveur de cette opposition qui a fini par renverser le trône de France, opposition dont peu de personnes savaient le secret et le but. Il n'était un homme, ayant donné des preuves d'incapacité dans le gouvernement de sa maison, composée d'une femme, d'un enfant et d'une domestique, qui ne se crût capable de gouverner parfaitement la France. Robert ne discutait jamais qu'avec Tony, parce qu'ils étaient de bonne foi l'un et l'autre et qu'ils pouvaient se dire leur pensée tout entière. «Aussi, dit-il, messieurs, en fait de gouvernement et d'opposition, je suis de l'avis de cette vieille femme qui priait à Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des jours de Denis.

«—Ma bonne, lui dit le tyran, qui peut vous engager à prier pour moi?—Hélas! dit la vieille, votre prédécesseur était bien méchant, et j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui; mes vœux ont été exaucés;mais il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant qu'il n'était encore; qui sait comment serait votre successeur?»

Tony Vatinel n'avait pas prononcé une syllabe depuis le commencement de la soirée. Mais il entendit Arthur de Sommery parler de la royauté. Tony se sentit bien heureux de ne pas être de l'avis d'Arthur. Il éleva la voix, et l'étonnement de l'entendre parler, la puissance impérieuse de son organe lui donnèrent quelques instants de silence et d'attention.

«Eh! mon Dieu! dit Tony Vatinel, lui avez-vous donc laissé prendre quelque chose, à cette royauté, que l'on puisse aujourd'hui lui enlever et lui prendre? Ne la voyez-vous pas se draper péniblement dans les derniers lambeaux de la pourpre que lui arrachent par morceaux les ambitions subalternes; et, de tous les haillons, les haillons de pourpre ne sont-ils pas les plus tristes et les plus misérables? Ne voyez-vous pas les rois ne dépasser plus les sujets que par la grandeur de leurs infortunes et de leurs humiliations, et n'avoir conservé de leur élévation que le funeste privilége de tout ce qui est élevé, d'attirer la foudre? Ah! telle que vous l'avez faite, la royauté est un triste spectacle qui fait faire une déplorable comparaison entre ce qu'elle était autrefois, pompeuse et magnifique, entourée de ses nobles, fidèles et vaillants barons, et ce qu'elle est aujourd'hui que le trône de France est un fauteuil, la couronne une métaphore, et les vassaux des avocats lâches et insolents qui veulent être ses maîtres. Aujourd'hui,vous avez mis sur le trône le roi des tragédies et des mélodrames; ce tyran farouche, auquel tout personnage a le droit de débiter trois cents vers d'injures dont la moindre vous ferait casser la tête par un commisen nouveautés. On a essayé de guillotiner les rois et de les exiler; mais cela ne pouvait être une habitude, il passait des générations entières qui étaient obligées de s'en refuser la joie. Aujourd'hui, vous avez un roi constitutionnel, un roi qui n'a ni force, ni volonté, ni action; un roi qui, si le feu prenait à la France, comme à la maison de certain philosophe, serait forcé de dire comme lui: «Cela ne me regarde pas, je ne me mêle pas des affaires de ménage; dites-le à la chambre des députés.» Un roi qui n'a pas plus de puissance que le roi des échecs, mais avec cette différence quedames,fous,cavaliers,toursetfantassinsse font prendre et tuer pour le roi des échecs, tandis quefantassins,cavaliers,fousettoursse retournent contre le roi constitutionnel. Un roi pour lequel le motrégnern'est plus qu'un verbe auxiliaire commeest, et quirègnecomme une cornicherègneautour d'un plafond. Au premier abord, on croirait que l'on ne veut plus en France de la royauté et que tous les efforts tendent à la détruire. Il semble qu'on commence par inventer un roi qui ne fait rien, qui n'est bon à rien, pour arriver à cette conséquence: «Puisqu'il ne fait rien, pourquoi en avoir un? Il semble qu'on ait dit: Faisons du trône un fauteuil, puis nous arriverons à brûler le fauteuil, et alors on nous dirait: Finissez-en!»

«Mettez une pierre à la place,Elle vous vaudra tout autant!

mettez sur le trône un de ces bustes de plâtre bronzé dont vous décorez les mairies et les foyers des théâtres. Faites empailler le premier roi qui mourra et conservez-le sans en élire d'autres. Mais ce n'est pas cela, on ne veut pas tuer la royauté; qui insulterait-on d'une manière aussi amusante, aussi audacieuse en apparence, aussi peu dangereuse en réalité? On couronne aujourd'hui un roi comme on a couronné le Christ d'épines. On l'intitule roi comme on l'intitula

I. N. R. I.Jesus Nazareth,rex Judeorum,Jésus de Nazareth, roi des Juifs.

pour que chacun vienne le frapper, lui donner des soufflets et lui cracher au visage (alapas ei dabant). Et on lui fait courber successivement la tête jusqu'à la taille du plus petit, pour que le plus petit puisse aussi donner son soufflet. Aujourd'hui, messieurs, l'ancien courage républicain si admiré contre les rois est devenu une chose vulgaire, sans danger et sans gloire. Le danger est pour les amis de la royauté. Aujourd'hui, il faut du courage pour ne pas insulter les rois.»

Ce ne fut qu'un cri contre Tony Vatinel.

Seuls, Clotilde et Robert se séparèrent de la foule; Clotilde se sentit fière de Tony et charmée de voir Arthurbattu aussi complétement; et Robert lui dit, en parodiant un mot connu: «Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne te comprennent pas.»

XXIV

Robert n'était revenu à Paris que pour quelques jours, et il allait repartir pour un voyage. Il invita à dîner plusieurs de ses amis, entre autres Charles Reynold et Arthur de Sommery. On but et on parla beaucoup: deux choses dont la simultanéité grise singulièrement vite. Et il vint bientôt, ce moment où tout le monde parle en même temps et où personne n'écoute.

Tony était aussi silencieux que de coutume. Arthur, de son côté, ne manquait pas l'occasion de dire les choses qui devaient blesser celles des idées de Vatinel qu'il avait émises. On parla de femmes; chacun raconta des histoires.

Et, si on avait cru à la véracité des historiens, on aurait été surpris que celui qui avait parlé le premier, celui qui, par conséquent, avait le plus senti avoir quelque chose à dire, était celui dont l'anecdote était la moins curieuse, tant celle que l'on contait l'emportait en détails singuliers sur la précédente.

Tout en parlant, on continuait à boire. On cita quelques femmes à la mode: pour prouver qu'on les avait eues, on donnait les détails lus plus intimes. Charles,oubliant l'humiliant aveu qu'il avait été obligé de faire à Robert, avait repris toute sa loquacité; d'ailleurs, sa situation avait changé. Sage, rangé, amoureux de sa femme, heureux dans sa maison, il se donnait dans la conversation pour un mari débauché et vagabond, ne se rappelait pas qu'il était marié, n'avait pas vu sa femme depuis quinze jours, etc. etc.

Et l'on buvait toujours.

Charles alors en vint à expliquer les beautés les plus secrètes de Zoé. D'autres l'imitèrent à propos de leur femme et de leur maîtresse.

Et Arthur de Sommery, à son tour, sacrifia honteusement sa femme.

Tony se leva avec un geste de haine et de mépris. Robert le prit par le bras et l'emmena. On était tellement échauffé, qu'on ne s'aperçut pas de leur sortie; et, comme on se trouvait au plus haut degré possible de l'ivresse, c'était le moment de parler sérieusement politique et de discuter le sort des peuples et des rois.

Ainsi que cela se pratique dans les divers gueuletons politiques, quand de grands citoyens, voyant la patrie en danger, se disent: «La patrie est en danger, c'est le moment de dîner ensemble et de manger du veau.»

XXV

«Que cela t'ennuie, dit Robert à Tony, d'entendre Arthur parler longuement de choses que tu sais aussi bien que lui...—Je te..., dit Tony.—Que cela t'ennuie, continua Robert, je le conçois.—Je te jure...—D'autant que, par une fatalité bizarre et que je pourrais expliquer si je n'étais pas aussi complétement gris, les amants en savent toujours plus à ce sujet que les maris.—Mais je...—Mais ce que je comprends moins, c'est la fureur ridicule qui, sans ma prudence, allait te faire envoyer une carafe à la tête de ce malheureux Arthur; une carafe dans un dîner d'hommes: blessure et insulte à la fois. Je ne puis, dis-je, expliquer cette fureur que par ceci: que tu as le vin égoïste, et que tu ne veux pas partager avec nos convives ce que tu trouves déjà désagréable de partager avec un mari.—Mais Robert, tu es fou.—Dis soûl, si tu veux, ce sera plus vrai; mais promets-moi de ne te livrer à aucune violence, ou va-t'en. Et, comme je ne veux pas que tu t'en ailles, il faut que tu promettes; aussi bien, pour un chevalier comme toi, je te dirai des raisons sans réplique d'être calme: c'est que tes fureurs compromettraient singulièrement la propriété indivise en question.—Tu as raison, Robert, mais je te jure que jamais Clotilde...—Alors tu es un imbécile et elle est une coquette. Rentrons; si ces gens-làboivent sans nous, et plus que nous, il arrivera deux inconvénients: ils deviendront plus bêtes que nous, et nous trouveront plus bêtes qu'eux.»

XXVI

«Ah çà! demanda Robert à Tony quand ils furent seuls, quelle maîtresse as-tu?—Comment, quelle maîtresse? répondit Vatinel, quelle maîtresse? Je n'ai pas de maîtresse; je suis amoureux et je ne suis pas amant.—Ah! oui, la grande passion; mais aussi... la chair est faible et, qui pis est, elle est forte. Il y a des fidélités qui n'en sont pas, qui ne partent ni du cœur ni de l'âme, ni de rien de ce que les femmes prétendent seules se réserver, en affichant le plus profond mépris pour le reste. Il est vrai que le reste est ce qu'elles pardonnent le moins de donner à d'autres. Tu as bien une, comment dirai-je?... une habitude.—Moi, nullement.—Ah! tu préfères peut-être?... C'est plus prudent; mais pourquoi alors n'as-tu pas accompagné ces messieurs? Il est vrai que tu as une raison: les maris ne manquent jamais de raconter à leur femme les équipées des hommes qui leur ont fait la cour.—Tu te trompes encore.—Ah çà! mais alors... Voilà bien les exigences des femmes mariées!... Pendant la lune de l'amour pur, fraternel et immatériel, elles exigent des pauvres amoureux une sagesse, un soin de ne pas offrir à d'autres le genred'amour qu'elles refusent comme un outrage... Pendant ce temps, elles ont à remplir des devoirs odieux, il est vrai, mais qui cependant aident un peu à supporter l'abstinence. Leur affaire est parfaitement arrangée comme cela. Il n'y a rien de si désagréable pour elles que d'être désirées, surtout lorsque, grâce à ce devoir, odieux, comme je disais tout à l'heure, on ne souffre pas trop de n'être que désirées. Il y a de quoi rendre un pauvre homme fou ou bête. Il est forcé d'attribuer à une seule femme l'amour qu'il ressent pour le sexe entier; malheureusement, mon cher Tony, tu n'es pas assez bête pour ne pas devenir fou.»

XXVII

Arthur annonça à sa femme que Tony Vatinel était un homme de mauvaise façon, un parleur, un enthousiaste, un original, unhomme de rien; et qu'il n'entendait plus qu'on reçût chez lui de semblablesespèces.

Clotilde se rappela qu'elle aussi, il l'avait appelée unefille de rien, et il y eut bien du souvenir de son propre outrage dans le ressentiment qu'elle éprouva des injures dites à propos de Vatinel.

«Et moi aussi, se dit-elle, je suis une espèce, unefille de rien; c'est égal, je suis contente de voir que c'est un homme brave, honnête, noble, fier et énergique que l'on appelle ainsi. Cela me donne meilleureopinion de moi-même, et je ne me plains plus d'être confondue dans le même mépris avec un homme comme Tony Vatinel.

—Et, demanda-t-elle, comment ferez-vous pour ne plus le recevoir?»

ARTHUR.Mais il n'y a rien de si simple: en faisant défendre ta porte et la mienne.

CLOTILDE.Il y a à cela un inconvénient; c'est que, malgré que M. Vatinel n'ait pas le bonheur d'avoir votre estime, il s'est acquis celle de toutes les personnes qu'il a rencontrées ici; qu'à ces personnes il faut donner une raison ou un prétexte, et que je ne veux pas me montrer complice de votre mauvais jugement ou de votre mauvais vouloir. Je dirai donc à M. Vatinel et à ma société que j'agis par vos ordres.

ARTHUR.Non, ce serait donner à ce rustre un triomphe que je ne veux pas lui laisser. Nous allons bientôt partir pour Trouville.

CLOTILDE.Comment, nous?

ARTHUR.Oui, mon père consent à tout oublier.

CLOTILDE.Comment, oublier? Mais ce n'est pas ainsi que je veux rentrer chez votre père! Oublier!... mais je ne veux pas qu'on oublie! Et qu'est-ce qu'il a à oublier? Je ne veux pas qu'on me pardonne, je ne me reconnais pas coupable; j'ai cédé à ce que leur fils prétendait être son bonheur, voilà mon crime. Est-ce parce que je n'ai voulu être à vous qu'avec le titre de femme qu'ils ont quelque chose à oublier? Ah! ilsauraient trouvé le contraire beaucoup mieux, n'est-ce pas?

ARTHUR.Il ne sera pas question du passé; mes parents vous aiment; ils demandent à vous voir. Nous partons dans huit jours.

CLOTILDE.Et c'est là le moyen que vous trouvez d'éloigner M. Vatinel? M. Vatinel demeure à Trouville, son père y est toujours.

ARTHUR.Vous croyez?... Le voici; vous allez voir que je l'empêcherai bien d'aller à Trouville.

CLOTILDE.Comment! qu'allez-vous faire?

ARTHUR.Oh! mon Dieu! rien que de très-pacifique.

Tony entra; on causa de choses et d'autres. Arthur eut un air presque bienveillant.

«Voici un beau temps, monsieur Vatinel, dit-il, les grèves de Trouville doivent être belles; quel malheur de rester à Paris! Mais mon père est si bizarre! Et vous, est-ce que vous n'irez pas un peu là-bas?»

Clotilde vit le coup. Arthur avait les yeux sur elle; elle ne pouvait faire le moindre signe à Vatinel.

Elle interrompit: «Oh! certainement que M. Vatinel ne passera pas l'été sans aller voir son père.» Arthur la regarda fixement. «Non, répondit Tony, je passerai l'été à Paris; mon père se porte bien, et j'ai ici, pour lui et pour moi, des affaires qui y nécessitent ma présence.—Ainsi, dit Arthur, vous n'irez pas du tout à Trouville?—Non.—Les affaires vont quelquefois plus vite qu'on ne le pensait d'abord.—J'aipresque toujours vu le contraire; d'ailleurs, celle qui me retient ici a une durée invariable.»

Arthur sourit en regardant sa femme, et ne parla plus. Il vint d'autres personnes.

Vatinel fit tomber sa cuiller en prenant le thé.

Madame de Sommery lui dit: «Mon Dieu, monsieur Vatinel, que vous êtes donc maladroit!»

Puis elle annonça à sa société qu'elle quittait Paris dans huit jours pour aller passer l'été à Trouville.

Sans lever les yeux, Tony sentit que M. de Sommery le regardait; par un effort surhumain, il conserva un visage impassible.

On ne sait pas ce que souffrent en dedans les gens dits froids et insensibles, et qui ne sont que fiers et silencieux!

XXVIII

Tony Vatinel à madame de Sommery.

«Quelle nuit je viens de passer! J'ai dormi quelquefois dans des moments où j'étais bien heureux, dans des moments où je vous voyais tous les jours, et je me reprochais amèrement de perdre, dans le sommeil, tant d'heures d'une vie que votre présence suffit pour rendre fortunée.»Et cette nuit où je suis si triste, si abattu, si écrasé, le sommeil m'est impossible; triste nature humaine!que le ciel est envieux du peu de bonheur qu'il donne à l'homme, et comme il sait le lui faire expier!»Quoi! vous partez! Et ce soir, où vous venez de me dire cela, à moi, en même temps qu'à dix autres! comme la chose la plus indifférente du monde; ce soir où j'ai dû entendre cette nouvelle comme si cela m'était parfaitement égal, vous n'avez pas su m'adresser un de ces mots pour moi seul, que vous dites à tous et que moi seul puis comprendre; vous ne m'avez pas même, au moment où je suis parti, accordé un regard, un regard qui m'eût dit que vous m'aimiez, que vous souffriez comme moi; que vous alliez comme moi passer la nuit à chercher des moyens de nous rapprocher.»Mais, je me trompe, vous avez bien su m'adresser une de ces paroles dont je vous parlais tout à l'heure; vous m'avez appelé maladroit. Ah! il fallait dire malheureux. Avec quelle perfidie votre mari m'a fait tomber dans un piége! Ah! si vous pouviez entendre avec qu'elle haine je dis ce mot-là dans mon cœur: votre mari! Je le hais, et souvent je cherche à inventer des tourments pour lui. Je n'en ai pas encore trouvé d'aussi horribles que ceux qu'il me fait subir par son insolence, par ses familiarités avec vous, par ses droits, par son existence. Oh! c'est un homme bien maudit de Dieu que celui qui aime une femme qui a un mari, une femme qui est à un mari.»Ah! si c'est un crime qu'un amour adultère, au jour du jugement, Dieu ne pourra m'en demandercompte, car je l'ai bien expié déjà. Si vous pouviez voir ce que mon cœur renferme de misères et de désespoirs, vous auriez grande pitié de moi. Je vous ai quittée triste, malheureux, furieux; ne sachant ni quand ni comment je vous verrai; vous demandant en vain une parole, un regard qui me donnât de la force. Mais vous vous êtes liguée avec votre mari, avec le sort fidèle à me persécuter; vous m'avez laissé partir désespéré. Marie! Marie! je prie le ciel qu'il n'y ait pas, dans toute votre vie, autant de douleurs qu'en a renfermées pour moi cette triste nuit qui paraît ne devoir jamais finir!»

«Quelle nuit je viens de passer! J'ai dormi quelquefois dans des moments où j'étais bien heureux, dans des moments où je vous voyais tous les jours, et je me reprochais amèrement de perdre, dans le sommeil, tant d'heures d'une vie que votre présence suffit pour rendre fortunée.

»Et cette nuit où je suis si triste, si abattu, si écrasé, le sommeil m'est impossible; triste nature humaine!que le ciel est envieux du peu de bonheur qu'il donne à l'homme, et comme il sait le lui faire expier!

»Quoi! vous partez! Et ce soir, où vous venez de me dire cela, à moi, en même temps qu'à dix autres! comme la chose la plus indifférente du monde; ce soir où j'ai dû entendre cette nouvelle comme si cela m'était parfaitement égal, vous n'avez pas su m'adresser un de ces mots pour moi seul, que vous dites à tous et que moi seul puis comprendre; vous ne m'avez pas même, au moment où je suis parti, accordé un regard, un regard qui m'eût dit que vous m'aimiez, que vous souffriez comme moi; que vous alliez comme moi passer la nuit à chercher des moyens de nous rapprocher.

»Mais, je me trompe, vous avez bien su m'adresser une de ces paroles dont je vous parlais tout à l'heure; vous m'avez appelé maladroit. Ah! il fallait dire malheureux. Avec quelle perfidie votre mari m'a fait tomber dans un piége! Ah! si vous pouviez entendre avec qu'elle haine je dis ce mot-là dans mon cœur: votre mari! Je le hais, et souvent je cherche à inventer des tourments pour lui. Je n'en ai pas encore trouvé d'aussi horribles que ceux qu'il me fait subir par son insolence, par ses familiarités avec vous, par ses droits, par son existence. Oh! c'est un homme bien maudit de Dieu que celui qui aime une femme qui a un mari, une femme qui est à un mari.

»Ah! si c'est un crime qu'un amour adultère, au jour du jugement, Dieu ne pourra m'en demandercompte, car je l'ai bien expié déjà. Si vous pouviez voir ce que mon cœur renferme de misères et de désespoirs, vous auriez grande pitié de moi. Je vous ai quittée triste, malheureux, furieux; ne sachant ni quand ni comment je vous verrai; vous demandant en vain une parole, un regard qui me donnât de la force. Mais vous vous êtes liguée avec votre mari, avec le sort fidèle à me persécuter; vous m'avez laissé partir désespéré. Marie! Marie! je prie le ciel qu'il n'y ait pas, dans toute votre vie, autant de douleurs qu'en a renfermées pour moi cette triste nuit qui paraît ne devoir jamais finir!»

XXIX

Clotilde de Sommery à Tony Vatinel.


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