«Mon Dieu, mon ami, quelle tête folle vous avez, et comme vous êtes habile à vous faire des désespoirs! à peu près comme Dieu forma le monde, c'est-à-dire de rien.»J'étais à la fois triste et fâchée de voir M. de Sommery avoir pris un avantage sur vous, lui qui vous est si prodigieusement inférieur sur tous les points. Permettez-moi, mon ami, de mettre en vous tout mon orgueil. Ce n'est que dans l'homme qu'elle aime qu'une femme peut être orgueilleuse. En même temps, je voyais une longue séparation. Vous étiez bien involontairement, mon pauvre ami, la cause denotre malheur, et j'ai voulu vous contrarier un peu en évitant vos regards.»Venez ce soir, Arthur doit sortir. Je serai seule.»
«Mon Dieu, mon ami, quelle tête folle vous avez, et comme vous êtes habile à vous faire des désespoirs! à peu près comme Dieu forma le monde, c'est-à-dire de rien.
»J'étais à la fois triste et fâchée de voir M. de Sommery avoir pris un avantage sur vous, lui qui vous est si prodigieusement inférieur sur tous les points. Permettez-moi, mon ami, de mettre en vous tout mon orgueil. Ce n'est que dans l'homme qu'elle aime qu'une femme peut être orgueilleuse. En même temps, je voyais une longue séparation. Vous étiez bien involontairement, mon pauvre ami, la cause denotre malheur, et j'ai voulu vous contrarier un peu en évitant vos regards.
»Venez ce soir, Arthur doit sortir. Je serai seule.»
XXX
Tony Vatinel à madame de Sommery.
«Me contrarier! Marie, vous ne comprenez pas l'amour que vous m'avez inspiré. Vous ne savez pas la puissance infinie que vous exercez sur moi, le mal que vous me faites et le bonheur que vous pouvez me donner. Vous ne pouvez pas mecontrarier, vous ne pouvez rien m'inspirer de médiocre. D'un mot, d'un regard, d'un geste, vous enlevez mon cœur au ciel, ou vous le plongez dans les profondeurs et dans les supplices de l'enfer. Mecontrarier! mais il n'y a pas de ces transitions-là pour moi. Tout ce que vous faites, tout ce que j'attends de vous est tellement tout pour moi, que la plus légère déception me jette dans le plus sombre désespoir.»Le jour où j'ai posé mes lèvres sur votre front, il m'a semblé que j'allais mourir.»Voir l'extrémité de votre pied, sous votre robe, c'est pour moi plus de bonheur et d'enivrements voluptueux que ne m'en pourrait donner la plus belle des autres femmes, amoureuse et tout entière abandonnée.»Je voudrais rejeter de ma vie tous les instants que je ne puis vous donner; mais, que dis-je! je vous les donne tous par le bonheur ou la souffrance. Je suis toujours occupé de vous, je suis toujours à vous.»Si vous saviez comme je suis jaloux de me conserver à vous, comme je me garde pour vous, comme, malgré l'effervescence de ma jeunesse, malgré ce qui me sépare de vous, ce qui me sépare de l'amour, je n'ai pas même une pensée infidèle!»Comme je suis plus heureux de pleurer votre absence, de m'indigner contre le sort, de haïr votre mari, que je ne le serais de tout ce qui fait le bonheur des autres!»Comme j'aime même mes souffrances, qui me viennent de vous!»Ah! vous avez raison, ne me plaignez pas. Dans une de ces paroles que vous me dites quelquefois et qui me déchirent le cœur, je trouve plus de plaisir que dans les paroles d'amour que me dirait une autre, parce que c'est votre voix.»Un coup de poignard de votre main me donnerait encore une volupté étrange et plus réelle que le plus tendre baiser d'une autre femme.«Tony.»
«Me contrarier! Marie, vous ne comprenez pas l'amour que vous m'avez inspiré. Vous ne savez pas la puissance infinie que vous exercez sur moi, le mal que vous me faites et le bonheur que vous pouvez me donner. Vous ne pouvez pas mecontrarier, vous ne pouvez rien m'inspirer de médiocre. D'un mot, d'un regard, d'un geste, vous enlevez mon cœur au ciel, ou vous le plongez dans les profondeurs et dans les supplices de l'enfer. Mecontrarier! mais il n'y a pas de ces transitions-là pour moi. Tout ce que vous faites, tout ce que j'attends de vous est tellement tout pour moi, que la plus légère déception me jette dans le plus sombre désespoir.
»Le jour où j'ai posé mes lèvres sur votre front, il m'a semblé que j'allais mourir.
»Voir l'extrémité de votre pied, sous votre robe, c'est pour moi plus de bonheur et d'enivrements voluptueux que ne m'en pourrait donner la plus belle des autres femmes, amoureuse et tout entière abandonnée.
»Je voudrais rejeter de ma vie tous les instants que je ne puis vous donner; mais, que dis-je! je vous les donne tous par le bonheur ou la souffrance. Je suis toujours occupé de vous, je suis toujours à vous.
»Si vous saviez comme je suis jaloux de me conserver à vous, comme je me garde pour vous, comme, malgré l'effervescence de ma jeunesse, malgré ce qui me sépare de vous, ce qui me sépare de l'amour, je n'ai pas même une pensée infidèle!
»Comme je suis plus heureux de pleurer votre absence, de m'indigner contre le sort, de haïr votre mari, que je ne le serais de tout ce qui fait le bonheur des autres!
»Comme j'aime même mes souffrances, qui me viennent de vous!
»Ah! vous avez raison, ne me plaignez pas. Dans une de ces paroles que vous me dites quelquefois et qui me déchirent le cœur, je trouve plus de plaisir que dans les paroles d'amour que me dirait une autre, parce que c'est votre voix.
»Un coup de poignard de votre main me donnerait encore une volupté étrange et plus réelle que le plus tendre baiser d'une autre femme.
«Tony.»
XXXI
Soit que Clotilde n'eût pas dissimulé assez bien le plaisir qu'elle avait à voir sortir Arthur, soit que ce fût un simple caprice de sa part, il était resté chez lui.
Quand Vatinel l'aperçut en entrant, il sentit par tout le corps l'impression de froid que donne la rencontre imprévue d'un serpent.
Arthur avait un air triomphant.
Tous trois séparément n'avaient pas une pensée qui pût s'exprimer autrement que par des paroles de haine. Ils restèrent silencieux. Heureusement que Clotilde, quand elle avait vu son mari rester, avait annoncé à ses gens qu'elle était chez elle. Il vint quelques personnes. Robert partait dans la nuit.
Arthur parla beaucoup; il avait une sorte d'irritation qui, donnée par la colère, mais comprimée par les usages et les convenances, s'échappe, comme l'eau à travers les doigts qui cherchent vainement à la retenir, en petits sarcasmes, en plaisanteries demi-mordantes, en allusions détournées. C'est un poignard dont on fait des épingles.
«Je ne sais, dit-il, pourquoi l'on plaint tant les maris, et pourquoi l'on se moque tant d'eux quand il leur survient quelque infortune; je vous avouerai que, selon que je regarde la chose, en compassion ou en gaieté, j'ai bien plus de pitié et de moqueries pour les amants heureux des femmes de ces pauvres maris. Un mari un peu jaloux peut, sans coups de poignard, sans poison, sans tour du Nord, sans aucun de ces moyens de roman et de tragédie, sans rien risquer pour sa propre peau, sans le moindre danger d'aucune sorte, infliger à l'homme qui s'avise d'être amoureux de sa femme plus de tourments qu'on n'en a jamaismis dans l'enfer chrétien, ni dans celui du paganisme. Il n'y a pas d'homme, quelque brave qu'il soit, que le pas d'un mari ne fasse trembler. Il n'y a pas d'humiliations que ce pauvre mari ne puisse lui faire subir, pas d'insulte qu'il ne puisse lui faire endurer, pas de tortures physiques et morales qu'il ne puisse se divertir à lui imposer; les plus petites choses mêmes peuvent être on ne saurait plus tristes pour l'amoureux, et on ne saurait plus gaies pour le mari. Ainsi il n'est aucun de vous qui n'ait vu quelquefois, dans une glace ou ailleurs, la sotte figure que fait un amoureux qui croit trouver la femme seule, et auquel le mari ouvre la porte; pour moi, je ne sais rien de si ridicule et de si bouffon.»
Clotilde, à ces paroles de son mari, eut besoin de toutes ses forces pour cacher son trouble. Tony sentit la fureur et la haine déborder de son cœur. Robert se hâta de prendre la parole et dit: «Moi, je sais quelque chose de plus bouffon et de plus ridicule; c'est le soin que prend un mari pour conserver sa femme, quand la plus honnête femme du monde fait par jour au moins cent cinquante infidélités à son mari.»
Clotilde, qui dans tout autre moment se fût contentée de sourire, se récria beaucoup; elle était embarrassée du silence qu'elle gardait.
«J'ai, dans le temps, dit Robert, commencé un livre dont je n'ai fait, à vrai dire, que le titre.—Et comment est le titre? demanda Clotilde.—Le voici, dit Robert:Histoire des trente-deux infidélités que fait àson mari une femme vertueuse en allant de sa maison à l'église.—Ne pourriez-vous nous en donner au moins le sommaire?—Très-volontiers.
XXXII
Histoire des trente-deux infidélités que fait à son mari une femme vertueuse en allant de sa maison à l'église.
1oEn s'habillant avant de sortir, Laure...—Nous appellerons la femme vertueuseLaure, si vous le voulez à moins que quelqu'un n'ait quelque souvenir qui l'empêche d'attacher à ce nom l'idée que je lui impose.
En s'habillant, Laure exagère ses hanches et sa gorge, c'est-à-dire qu'elle cherche à exciter des désirs par une exhibition extraordinaire de ses charmes secrets. Certes, ce n'est pas au mari qu'est destinée cette perfide amorce, puisque le mari sait parfaitement à quoi s'en tenir.
Je sais que les femmes ne placent l'infidélité que dans la dernière faveur. Mais je ne saurais pour moi considérer comme bien pure une femme qui, en offrant de telles choses aux yeux, excite l'imagination des passants à des investigations peu respectueuses. Les femmes ne savent pas assez qu'il suffit d'un désir d'un autre pour les souiller aux yeux d'un homme bien amoureux.
2oJe pourrais compter pour une infidélité chacundes soins que prend de s'embellir une femme qui va dans un endroit où elle ne verra pas son mari, qui reste à la maison.
3oEn traversant un prétendu ruisseau, Laure relève sa robe et montre, à deux commissionnaires qui fument, un petit pied étroit, une cheville mince et un bas de jambe d'une extrême finesse, avec un bas bien lisse et bien tiré.
4oDeux hommes passent près de Laure; l'un des deux la fait remarquer à l'autre. Laure sent un vif mouvement de plaisir.
5oLaure remarque que G***, qui passe, monte parfaitement à cheval.
6oEn entrant à l'église, elle ôte son gant pour prendre de l'eau bénite, et montre une main blanche et effilée et un charmant poignet, qu'elle incline de façon à le faire paraître avec tous ses avantages.
7oLaure, en s'asseyant, laisse voir son pied.
8oEn se mettant à genoux, elle se penche de façon à dessiner sa taille et à donner à ses reins la cambrure la plus agréable.
9oElle relève un peu les plis de sa robe.
10oElle tient son livre de façon à donner de la grâce à sa main.
Remarquez que le no2 me donnerait à lui seul, si je voulais, plus que les trente-deux infidélités dont j'ai besoin.
Je sais bien que les femmes diront que cela n'a pas le sens commun; mais je répondrai que toutcela a pour but d'être jolie et belle, et de le paraître et d'exciter des désirs. Je m'en rapporte aux hommes qui ont été amoureux. De quelles fureurs chacun de ces détails ne les a-t-il pas enflammés?
Les Orientaux considèrent une femme comme perdue et déshonorée, si un étranger a vu son visage.
Robert et Tony sortirent ensemble; ils restèrent à fumer et à boire du punch chez Robert jusqu'au moment où les chevaux vinrent le prendre. «Tony, lui dit-il en partant, je ne sais pourquoi, je te laisse ici avec une sorte de crainte; un sombre pressentiment me dit que cette femme te sera funeste; que de passions déjà elle a allumées dans ton sein! Tony, dit-il en lui serrant les mains, mon ami, je t'en prie, viens avec moi, c'est un voyage de trois mois; laisse-toi guider par moi, ou seulement sois indulgent pour la faiblesse de mon esprit; j'ai peur de te laisser ici. Viens avec moi, je t'amuserai, je te distrairai, et nous parlerons d'elle. Viens, mon Tony, je te le demande au nom de notre vieille amitié.—Robert, reprit Tony, je suis à Marie; l'air qu'elle ne respire pas m'étouffe. Laisse-moi suivre mon destin, je ne partirai pas.» Robert insista. Tony répéta les mêmes paroles. «Au moins, dit Robert, promets-moi de m'écrire souvent, de ne rien faire d'important sans que tu m'aies écrit et que je t'aie répondu, jure-le-moi.»
Tony fit la promesse que celui-ci demandait.
Robert partit; Tony fut effrayé de ne pas sentirdans son cœur ce chagrin que cause même un indifférent.
Avant de rentrer chez lui, il alla voir la lueur d'une veilleuse qui brûlait dans la chambre de Clotilde.
XXXIII
Clotilde à Tony Vatinel.
«Je pars, Tony, je pars triste et malheureuse; j'emporte cependant un espoir, mais tellement vague, que je n'ose vous le dire; si je réussis, vous pourrez juger de l'ardeur que j'ai mise à nous réunir. J'ai sollicité pour mon mari, sans qu'il le sache, et par des amis puissants, une sorte de mission honorifique qui l'enverrait pour trois mois en Italie. Ne trouvez-vous pas que M. de Sommery ferait un très-agréable chargé d'affaires auprès d'un gouvernement... étranger?»Soyez calme, je vous en prie, nous ne sommes pas tout à fait séparés; je prie un peu le ciel, et je l'aide beaucoup; n'est-ce pas d'ailleurs être un peu ensemble que de souffrir chacun de notre côté de la même absence, de former les mêmes vœux, d'évoquer les mêmes souvenirs?»Ah! Tony, pourquoi suis-je mariée! Mais jamais je ne serai à deux hommes à la fois.»
«Je pars, Tony, je pars triste et malheureuse; j'emporte cependant un espoir, mais tellement vague, que je n'ose vous le dire; si je réussis, vous pourrez juger de l'ardeur que j'ai mise à nous réunir. J'ai sollicité pour mon mari, sans qu'il le sache, et par des amis puissants, une sorte de mission honorifique qui l'enverrait pour trois mois en Italie. Ne trouvez-vous pas que M. de Sommery ferait un très-agréable chargé d'affaires auprès d'un gouvernement... étranger?
»Soyez calme, je vous en prie, nous ne sommes pas tout à fait séparés; je prie un peu le ciel, et je l'aide beaucoup; n'est-ce pas d'ailleurs être un peu ensemble que de souffrir chacun de notre côté de la même absence, de former les mêmes vœux, d'évoquer les mêmes souvenirs?
»Ah! Tony, pourquoi suis-je mariée! Mais jamais je ne serai à deux hommes à la fois.»
XXXIV
A Trouville.
Arthur et Clotilde retrouvèrent auchâteaude Trouville M. de Sommery dans la même redingote bleue, dans le même col en baleine, dans le même fauteuil, dans le même coin de la même cheminée, et madame de Sommery à l'autre coin; Baboun sur son même coussin de velours d'Utrecht vert. L'abbé Vorlèze vint le soir; il avait sa même redingote sans taille violet foncé.
Et on fit la partie d'échecs.
Il y a de ces existences uniformes et immobiles, dont la vue, après un intervalle, produit un singulier effet. Tous les personnages de Trouville étaient tellement semblables à ce qu'ils étaient quand Clotilde avait quitté le pays, qu'il semblait que, ce jour-là, ne pût être qu'hier, et que tout ce qui était arrivé à Clotilde ne fût qu'un rêve fait pendant la nuit qui avait séparé ces deux jours.
Clotilde, cependant, s'aperçut tristement bientôt qu'il n'y avait pas eu de rêve, à la manière dont elle fut reçue dans la maison.
On lui faisait volontiers une part abondante dans les cœurs, une place large au foyer, quand on les lui donnait; mais, aujourd'hui qu'elle revenait prendre enconquérant ce qu'on lui donnait autrefois, on opposait à son envahissement une force d'inertie, puissance invincible des vieillards et des femmes.
C'était aux longues sollicitations d'Arthur, et à sa menace de ne plus venir à Trouville, que M. de Sommery avait cédé quand il avait consenti à revoir Clotilde; mais on la traitait dans la maison comme une étrangère. On avait des égards pour son titre d'épouse d'Arthur de Sommery; mais on ne montrait aucune affection pour sa personne.
M. de Sommery avait dit: «Si je consens à paraître oublier le passé, il faut que je l'oublie tout à fait. Le souvenir de l'affection que nous avons portée à mademoiselle Belfast amènerait toujours avec lui le souvenir de son ingratitude et de ses menées ambitieuses.»
Ce ne fut qu'après une longue discussion qu'il consentit à ne pas l'appeler mademoiselle Belfast; il fut décidé qu'on la désignerait par le nom de madame Arthur, ce qui n'aurait l'air d'être fait que pour ne pas la confondre avec madame de Sommery la mère.
Madame de Sommery eût de bon cœur embrassé sa bru, mais elle n'osait en rien sortir des prescriptions de son mari; elle avait cependant beaucoup de peine à ne pas l'appeler «Clotilde» comme autrefois; quoiqu'elle lui sût fort mauvais gré de ne pas lui donner un petit-fils.
XXXV
Les gens qui font profession d'impiété négligent une observation assez facile à faire cependant, et que je considère comme étant parfaitement sans réplique.
Ils se font, contre la religion, une autre religion qui a ses pratiques, ses cérémonies et ses austérités; une autre religion beaucoup plus difficile à suivre que la première parce que, à cette religion, dite impiété, on n'apporte aucune infraction, tandis qu'on est loin d'être aussi rigoureux pour l'autre.
Ainsi madame de Sommery eût été bien moins fâchée de faire, par hasard, un dîner gras un vendredi que M. de Sommery de le faire maigre. En cela, la religion de M. de Sommery était, comme je le disais, plus difficile à suivre et lui imposait des privations. Dans les petits pays comme Trouville, et surtout dans les pays abondamment pourvus de poisson, les bouchers ne tuent qu'une fois par semaine, lesamedi. La viande se mange jusqu'au mardi ou jeudi, suivant la saison. Ce qui en reste le vendredi est précisément la moins fraîche qui se puisse manger.
Pour faire maigre le vendredi, madame de Sommery n'avait qu'à laisser faire; il n'y avait, à Trouville, que de mauvaise viande; le marché, c'est-à-dire le bord de la Touque, était couvert d'excellentspoissons et de légumes; M. de Sommery avait besoin chaque vendredi de s'occuper de son dîner.
Nous avons expliqué, au commencement de cette histoire, pourquoi M. de Sommery, non-seulement laissait toute liberté de conscience à sa femme, mais encore eût trouvé mauvais qu'elle ne suivît pas exactement les pratiques de la religion romaine. Cette impiété extérieure est un lustre qu'on veut se donner, lustre qui n'est éclatant que par le contraste; il faut avoir l'air de braver les choses les plus sérieuses et les plus formidables. Où est le mérite, si les femmes, les enfants et les servantes en font autant? Du reste, plus madame de Sommery attachait de prix à ces pratiques religieuses et plus elle en redoutait l'inobservation, plus elle ressentait une sorte de respect pour son mari, qui savait se mette au-dessus de ces craintes et de ces scrupules. Quoique souvent le dimanche, pendant la messe, par exemple, elle gémît de l'impiété de M. de Sommery, le reste de la semaine, elle en était un peu orgueilleuse. Madame de Sommery n'avait pas d'esprit, et ne possédait que peu d'intelligence; elle n'avait que les instincts de la femme. Et, quand la femme obéit à ses instincts, ce qu'elle aime le plus dans l'homme, c'est la force et l'audace.
M. Vorlèze était trop bonhomme, et d'ailleurs avait trop de savoir vivre inné pour porter à la table où on l'invitait la rigidité loquace d'un prédicateur; il avait à ce sujet une sévère réserve dont il ne se départait jamais que dans les grandes occasions.
Quand M. de Sommery était en gaieté, il s'efforçait, un jour de jeûne, en avançant une pendule, de faire déjeuner M. Vorlèze sept ou huit minutes avant midi. Puis, il amenait la conversation sur le jeûne; il en faisait longuement déduire à l'abbé les vertus et la nécessité; et, quand l'abbé avait fini, il lui disait: «Eh bien, monsieur Vorlèze, vous n'avez pas plus jeûné que moi. Nous nous sommes mis à table à midi moins un quart. Madame de Sommery, qui s'est doutée que la pendule avançait, a fait changer les assiettes, a demandé plusieurs choses inutiles, etc.; mais, malgré ces fraudes pieuses, vous n'en avez pas moins mâché et avalé votre première bouchée à midi moins quatre minutes.» Et M. de Sommery, triomphant, pendant tout le reste du déjeuner appelait l'abbé hérésiarque, impie et païen.
M. Vorlèze, qui était tombé deux fois dans le même piége, n'avait rien dit; mais il avait le soin, ces jours-là, d'avoir sa montre avec lui.
Un jeudi, M. de Sommery fit faire un pâté de poisson, que l'on devait manger le lendemain vendredi. Seulement, pour relever le goût du poisson, il y avait fait mêler un hachis de viande. «Je n'en mangerai pas, avait dit madame de Sommery.—Mais M. le curé en mangera, avait dit le colonel.—Il reconnaîtra bien le hachis de viande,» dit Arthur.
M. de Sommery réfléchit la moitié de la journée et dit:
«M. le curé en mangera et ne reconnaîtra pas le hachis de viande.»
Il descendit lui-même à la cuisine et donna des ordres secrets.
Le lendemain, on proposa du pâté à l'abbé. «L'abbé, du pâté au poisson?—Je n'en mangerai pas,» interrompit madame de Sommery, qui voyait avec peine le danger que courait M. Vorlèze.
L'abbé la regarda d'un œil interrogatif. Mais elle sentait que M. de Sommery la regardait également; elle baissa les yeux, et se contenta de réciter tout bas une phrase duPater:Ne nos inducas in tentationem.
L'abbé prit le pâté avec défiance, le regarda, le retourna, examina surtout le hachis.
«Qu'est ceci? demanda M. Vorlèze.—Parbleu! reprit M. de Sommery, c'est du hachis.—Mais de quoi?—De quoi?—Oui, je demande de quoi est fait ce hachis?—De poisson, parbleu!—Ah! de poisson,» dit l'abbé. Et il le coupa lentement et encore indécis avec sa fourchette.
Le hachis était rempli d'arêtes que M. de Sommery y avait fait mêler.
«Ah! ah! fit l'abbé.—Qu'est-ce que vous avez, l'abbé? dit M. de Sommery.—Rien.—Si fait bien, vous venez de faire entendre une exclamation de surprise.—Ah! c'est que... je vous avouerai que je... que je me défiais de ce côté et surtout de ce hachis... Mais j'ai découvert que c'est de vrai et bon poisson, et qui a des arêtes autant qu'un honnête poisson peut se le permettre.—Comment le trouvez-vous?—Excellent.—N'est-cepas?—Oui, il a une saveur!...—Vous n'aviez donc pas confiance en moi, l'abbé?—Franchement, non; vous m'aviez déjà rendu victime de plusieurs enfantillages de ce genre.—Quel excellent poisson!—Excellent! seulement, il a trop d'arêtes.» Ici, tout le monde sourit. «Qu'avez-vous à rire?—Rien; c'est que vous devenez plus sévère pour ce poisson à mesure que l'on en sert sur votre assiette. Vous commencez à lui trouver un défaut.—C'est que réellement il a considérablement d'arêtes.—Les poissons sont forcés d'avoir des arêtes. Voudriez-vous que celui-ci eût des os? Mais prenez-en donc encore.—Je le veux bien. Voyez un peu le grand malheur de faire maigre le vendredi! Il est clair que ce poisson-là vaut mieux que les côtelettes que vous mangiez tout à l'heure avec emphase.—Ah! mon cher ami, c'est qu'on ne trouve pas tous les jours du poisson comme celui-là.—Je ne sais pas si j'avais plus faim que de coutume, mais je lui trouve une saveur toute particulière.—J'espère, l'abbé, que vous viendrez demain finir le pâté avec nous à déjeuner; mais, voyons, l'abbé, pensez-vous réellement que nous ayons fait beaucoup de chagrin à Dieu en mangeant aujourd'hui quelques côtelettes, et vous croyez-vous un grand saint pour avoir mangé du pâté de poisson avec plus de sensualité, vous ne pourrez le nier, que nous n'avons mangé nos côtelettes?—Je n'examine jamais ces choses-là, dit l'abbé; j'aurais des doutes que je n'ai pas, dans le doute, je me conformerais à la règle.»
Le soir, l'abbé Vorlèze perdit constamment aux échecs.
«C'est singulier, dit-il, j'ai un malheur obstiné aujourd'hui.—L'abbé, la main de Dieu s'est retirée de vous.—Quatre parties de suite!—C'est une fin terrible et due à vos forfaits.—Je demande une dernière partie.—Je le veux bien, mais vous la perdrez comme les autres.—Nous allons voir.—Dentes inimici in ore perfringam: Dieu brisera vos dents dans votre mâchoire!—Voyons, jouez, colonel.—Un homme qui s'est gorgé de viande un vendredi.—Jouez donc.—Oui, l'abbé, vous avez mangé du hachis de viande dans le pâté.—N'ayant pas pu me faire faire la faute, vous voulez me faire croire que je l'ai commise. Je vous avertis d'avance que cela n'aura pas le moindre succès.—Je vous jure, l'abbé, que ce que vous avez mangé, et à trois reprises, ce n'est pas pour vous le reprocher, n'est autre chose que du hachis de viande.—Ceci serait bon si je n'avais pas vu les arêtes, colonel.—Si vous venez dîner demain, l'abbé, je vous ferai manger un gigot aux arêtes.—Comment!... il serait vrai?...—Que je vous ai servi un plat de ma façon, que j'ai fait mettre des arêtes dans le hachis; et vous avez vu qu'on ne les avait pas ménagées.—En effet, ce poisson avait un goût singulier.—N'est-ce pas, l'abbé?—Ma foi, monsieur de Sommery, je vous déclare que je ne charge pas ma conscience de ce péché-là, et que vous voudrez bien le joindre aux vôtres, qui sont, hélas! assez nombreux sans cela.»
Et l'abbé sortit un peu fâché en serrant la main de madame de Sommery, qui avait poussé le courage jusqu'à l'audace pour lui donner un avertissement qu'il n'avait pas assez écouté. Ce qui faisait qu'au fond du cœur il ne se croyait pas tout à fait aussi innocent qu'il venait de le dire à M. de Sommery.
XXXVI
A Jules Janin.
«Je te vois rire d'ici, mon cher Jules, en lisant ce chapitre; toi qui m'as fait manger du veau que je prétendais avoir en horreur, sous divers noms, pendant tout un dîner.
»O Janin! toi qui, à la campagne, tu sais, là où notre ami a tant de si beaux rosiers, toi qui as mangé un écureuil pour du saumon!»
XXXVII
Tony Vatinel à Robert Dimeux de Fousseron.
«Tu m'adresseras tes lettres à Honfleur, mon cher Robert. C'est là que je vais rester probablement toute la saison. Je suis là bien plus près d'elle, et puis, s'il arrivait que quelque circonstance me permît d'aller lajoindre, c'est un trajet de quelques heures. D'ailleurs, cela me procure une foule de petits bonheurs. Avant-hier, le vent soufflait de l'ouest et je contemplais avec ravissement les nuages qui avaient passé sur sa tête avant d'arriver à Honfleur. Quoique je ne puisse guère aller à Trouville, c'est son avis du moins, rien ne m'empêche de suivre la route qui y conduit.»Hier, j'ai eu une journée délicieuse. Je suis parti le matin de bonne heure. La nuit, le matin et le soir appartiennent au poëte, à la pensée, à l'amour; le reste du jour est pour le travail. J'ai pris tout le long de la falaise; chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une transparente perle de rosée, les unes blanches, les autres rouges comme des rubis, d'autres vertes comme des émeraudes; puis à chaque instant l'émeraude devient rubis, le rubis devient émeraude ou saphir. C'est une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, qui la prête à la terre pour une demi-heure, et que le soleil remporte au ciel sur ses premiers rayons. Il y avait de loin en loin, sur le bord de la mer, des buissons d'ajoncs chargés de fleurs jaunes. Quand on regarde la mer par-dessus cette petite haie verte et jaune, elle paraît du bleu le plus pur. Des bergeronnettes marchaient dans l'herbe, secouant fièrement leur petite tête grise. Sur la plus haute branche d'une haie d'aubépine, une fauvette jetait au vent quelques notes d'une joyeuse mélancolie; les plumes qui forment son petit chaperon noir se dressaient sur sa tête, et on voyait sa voix rouler dans songosier frémissant. Je me suis arrêté pour ne pas effaroucher la fauvette avant qu'elle eût fini sa chanson.»Plus loin, c'était une cabane de douanier, une hutte creusée dans la terre entre des bouleaux; les branches des bouleaux étaient enlacées toutes vivantes pour former le toit, et les intervalles des branches étaient remplis par de la terre délayée. Le douanier, à l'affût avec son fusil, essayait de tuer quelques goëlands. Il n'avait pas de tabac, je lui en donnai un peu, et il me donna du feu pour allumer mon cigare.»J'entrais alors dans une grande prairie; et l'herbe était haute presque jusqu'à la ceinture. C'était comme un immense châle d'Orient à fond vert, bordé de fleurs de toutes couleurs; c'était un beau cachemire vivant. Il y avait de grandes marguerites blanches, et des boutons d'or, et du sainfoin aux épis roses, et des scabieuses sauvages d'un lilas pâle qui sentent le miel; on voyait commencer à fleurir quelques sauges à épis d'un bleu foncé; et, dans quelques places où l'herbe était basse, de petites campanules d'un bleu pâle, dont les bourgeois mangent les racines en salade sous le nom deraiponces.»D'espace en espace, presque entièrement caché dans l'herbe, un gros bœuf roux était couché, les jambes de devant étendues et les autres ployées sous lui; il me regardait fixement sans cesser d'agiter transversalement ses mâchoires avec un bruit sourd et mesuré.»Je faisais un détour, en m'enfonçant dans les terres, pour éviter les deux ou trois petits hameaux qui entourent les postes de douane de Honfleur à Trouville.»J'eus bientôt un vive émotion en rencontrant une touffe de phlox, qui n'est pas encore en fleurs; mais il me rappelait Trouville, dont la plage en est couverte. Je m'arrêtai au dernier de ces hameaux, qu'on appelle Vierville, et j'y fis un repas avec du pain de seigle, des maquereaux frais et du gros cidre. Il était quatre heures, j'avais mis dix heures à faire quatre lieues, tant j'avais joui de toutes les magnificences de la nature. Combien de demi-heures j'avais passées assis ou couché dans l'herbe, à ruminer ma vie et mes souvenirs, comme les gros bœufs tachetés ruminaient la luzerne fleurie!»A la nuit je marchai jusqu'à laniche de la Vierge; je m'y assis et j'y restai longtemps. Par-dessus les buissons et par-dessous les arbres, à travers des fenêtres de verdure, on voyait la mer toute bleue et l'horizon empourpré par le soleil couchant.»J'aspirai l'air avec une volupté inouïe: il y avait de son haleine dans cet air; je ne me remis en route que très-avant dans la nuit; quand je rentrai à Honfleur, il faisait presque jour; j'ai dormi quelques heures, et je t'écris.»Tony.»
«Tu m'adresseras tes lettres à Honfleur, mon cher Robert. C'est là que je vais rester probablement toute la saison. Je suis là bien plus près d'elle, et puis, s'il arrivait que quelque circonstance me permît d'aller lajoindre, c'est un trajet de quelques heures. D'ailleurs, cela me procure une foule de petits bonheurs. Avant-hier, le vent soufflait de l'ouest et je contemplais avec ravissement les nuages qui avaient passé sur sa tête avant d'arriver à Honfleur. Quoique je ne puisse guère aller à Trouville, c'est son avis du moins, rien ne m'empêche de suivre la route qui y conduit.
»Hier, j'ai eu une journée délicieuse. Je suis parti le matin de bonne heure. La nuit, le matin et le soir appartiennent au poëte, à la pensée, à l'amour; le reste du jour est pour le travail. J'ai pris tout le long de la falaise; chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une transparente perle de rosée, les unes blanches, les autres rouges comme des rubis, d'autres vertes comme des émeraudes; puis à chaque instant l'émeraude devient rubis, le rubis devient émeraude ou saphir. C'est une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, qui la prête à la terre pour une demi-heure, et que le soleil remporte au ciel sur ses premiers rayons. Il y avait de loin en loin, sur le bord de la mer, des buissons d'ajoncs chargés de fleurs jaunes. Quand on regarde la mer par-dessus cette petite haie verte et jaune, elle paraît du bleu le plus pur. Des bergeronnettes marchaient dans l'herbe, secouant fièrement leur petite tête grise. Sur la plus haute branche d'une haie d'aubépine, une fauvette jetait au vent quelques notes d'une joyeuse mélancolie; les plumes qui forment son petit chaperon noir se dressaient sur sa tête, et on voyait sa voix rouler dans songosier frémissant. Je me suis arrêté pour ne pas effaroucher la fauvette avant qu'elle eût fini sa chanson.
»Plus loin, c'était une cabane de douanier, une hutte creusée dans la terre entre des bouleaux; les branches des bouleaux étaient enlacées toutes vivantes pour former le toit, et les intervalles des branches étaient remplis par de la terre délayée. Le douanier, à l'affût avec son fusil, essayait de tuer quelques goëlands. Il n'avait pas de tabac, je lui en donnai un peu, et il me donna du feu pour allumer mon cigare.
»J'entrais alors dans une grande prairie; et l'herbe était haute presque jusqu'à la ceinture. C'était comme un immense châle d'Orient à fond vert, bordé de fleurs de toutes couleurs; c'était un beau cachemire vivant. Il y avait de grandes marguerites blanches, et des boutons d'or, et du sainfoin aux épis roses, et des scabieuses sauvages d'un lilas pâle qui sentent le miel; on voyait commencer à fleurir quelques sauges à épis d'un bleu foncé; et, dans quelques places où l'herbe était basse, de petites campanules d'un bleu pâle, dont les bourgeois mangent les racines en salade sous le nom deraiponces.
»D'espace en espace, presque entièrement caché dans l'herbe, un gros bœuf roux était couché, les jambes de devant étendues et les autres ployées sous lui; il me regardait fixement sans cesser d'agiter transversalement ses mâchoires avec un bruit sourd et mesuré.
»Je faisais un détour, en m'enfonçant dans les terres, pour éviter les deux ou trois petits hameaux qui entourent les postes de douane de Honfleur à Trouville.
»J'eus bientôt un vive émotion en rencontrant une touffe de phlox, qui n'est pas encore en fleurs; mais il me rappelait Trouville, dont la plage en est couverte. Je m'arrêtai au dernier de ces hameaux, qu'on appelle Vierville, et j'y fis un repas avec du pain de seigle, des maquereaux frais et du gros cidre. Il était quatre heures, j'avais mis dix heures à faire quatre lieues, tant j'avais joui de toutes les magnificences de la nature. Combien de demi-heures j'avais passées assis ou couché dans l'herbe, à ruminer ma vie et mes souvenirs, comme les gros bœufs tachetés ruminaient la luzerne fleurie!
»A la nuit je marchai jusqu'à laniche de la Vierge; je m'y assis et j'y restai longtemps. Par-dessus les buissons et par-dessous les arbres, à travers des fenêtres de verdure, on voyait la mer toute bleue et l'horizon empourpré par le soleil couchant.
»J'aspirai l'air avec une volupté inouïe: il y avait de son haleine dans cet air; je ne me remis en route que très-avant dans la nuit; quand je rentrai à Honfleur, il faisait presque jour; j'ai dormi quelques heures, et je t'écris.
»Tony.»
XXXVIII
Tony Vatinel à Robert Dimeux.
«Je suis retourné à Trouville. Comme l'autre jour, je me suis arrêté sous laniche de la Vierge, et j'ai regardé se coucher le soleil à travers les fenêtres vertes formées par les haies et les arbres.»A l'horizon, à l'endroit où venait de disparaître le soleil, il y avait une place sans nuages; c'était un petit lac de feu; au-dessus s'étendaient de longues bandes de nuages noirs et de nuages gris; mais les noirs étaient couverts d'une sorte de vapeur ou de fumée violette; sur les gris, cette vapeur était amarante; plus loin, au-dessus des nuages, la couleur de feu se dégradait et passait de l'orange à des tons gris-jaune et presque verdâtres.»Les arbres et les haies étaient devenus noirs, et à travers les ogives qu'ils formaient je vis passer un berger avec ses chiens et ses moutons; ils marchaient sur une partie de falaise qui est entre les arbres et la mer; cette partie est assez étendue pour que je pusse les voir tout entiers; le berger, les chiens et les moutons semblaient des silhouettes noires sur le ciel enflammé.»La nuit vint; j'attendis encore, et, quand je pensai que tout le monde dormait dans Trouville, j'ydescendis et j'allai devant le château; j'ignorais quelle était la chambre de Marie; deux pièces étaient éclairées encore; je m'en retournai, et je lui écrivis le lendemain. Maintenant, je sais bien où est sa chambre; je vais plier ta lettre et me remettre en route.»Te rappelles-tu, près de la niche de la Vierge, à un carrefour, une boîte aux lettres est attachée à un gros arbre; c'est là que je mettrai ta lettre.»Tony.»
«Je suis retourné à Trouville. Comme l'autre jour, je me suis arrêté sous laniche de la Vierge, et j'ai regardé se coucher le soleil à travers les fenêtres vertes formées par les haies et les arbres.
»A l'horizon, à l'endroit où venait de disparaître le soleil, il y avait une place sans nuages; c'était un petit lac de feu; au-dessus s'étendaient de longues bandes de nuages noirs et de nuages gris; mais les noirs étaient couverts d'une sorte de vapeur ou de fumée violette; sur les gris, cette vapeur était amarante; plus loin, au-dessus des nuages, la couleur de feu se dégradait et passait de l'orange à des tons gris-jaune et presque verdâtres.
»Les arbres et les haies étaient devenus noirs, et à travers les ogives qu'ils formaient je vis passer un berger avec ses chiens et ses moutons; ils marchaient sur une partie de falaise qui est entre les arbres et la mer; cette partie est assez étendue pour que je pusse les voir tout entiers; le berger, les chiens et les moutons semblaient des silhouettes noires sur le ciel enflammé.
»La nuit vint; j'attendis encore, et, quand je pensai que tout le monde dormait dans Trouville, j'ydescendis et j'allai devant le château; j'ignorais quelle était la chambre de Marie; deux pièces étaient éclairées encore; je m'en retournai, et je lui écrivis le lendemain. Maintenant, je sais bien où est sa chambre; je vais plier ta lettre et me remettre en route.
»Te rappelles-tu, près de la niche de la Vierge, à un carrefour, une boîte aux lettres est attachée à un gros arbre; c'est là que je mettrai ta lettre.
»Tony.»
XXXIX
Tony Vatinel à Robert Dimeux.
«On ne saurait croire ce qu'on se donne de peine pour se procurer des chagrins qui ne manqueraient guère de venir eux-mêmes, et qu'on ne court pas grand risque de perdre. Je suis retourné à Trouville, et, grâce aux indications que m'a données Marie, j'ai parfaitement trouvé sa fenêtre. Ses jalousies, à travers lesquelles brillaient des bougies, me semblaient rayées transversalement de lumière et d'ombre. Et parfois la lumière interrompue me faisait voir que quelqu'un marchait entre les bougies et la croisée: on n'était pas couché. Je m'assis sur une pierre, et, la tête dans mes deux mains, les coudes sur mes genoux, je restai les yeux fixés sur cette chambre où Clotilde était avec son mari; là, si près de moi, tout ce que je hais et tout ce que j'aime dans le monde! Il vint unmoment où on ne passa plus devant la lumière, qui finit par s'éteindre. Oh! Robert, je n'essayerai pas de te peindre les alternatives de fureur et de désespoir qui me déchiraient l'âme;onétait couché;on, c'est-à-dire elle et lui.Elledans ses bras,elledans ce lit avec lui,elleavec ce dernier vêtement si mince,elle... Oh! alors je les haïssais tous deux, et tous deux autant l'un que l'autre. Si tu savais ce que l'imagination présente de tableaux affreux; comme l'on voudrait voir dans cette chambre, y entrer, y être, et comme alors l'idée des plus douces extases de l'amour ne présente rien de comparable à la volupté de les tuer tous les deux; mais de les tuer avec les mains, sans aucune de ces armes qui séparent de toute leur longueur le meurtrier de son ennemi et de la sensation physique de la vengeance.»Tony.»
«On ne saurait croire ce qu'on se donne de peine pour se procurer des chagrins qui ne manqueraient guère de venir eux-mêmes, et qu'on ne court pas grand risque de perdre. Je suis retourné à Trouville, et, grâce aux indications que m'a données Marie, j'ai parfaitement trouvé sa fenêtre. Ses jalousies, à travers lesquelles brillaient des bougies, me semblaient rayées transversalement de lumière et d'ombre. Et parfois la lumière interrompue me faisait voir que quelqu'un marchait entre les bougies et la croisée: on n'était pas couché. Je m'assis sur une pierre, et, la tête dans mes deux mains, les coudes sur mes genoux, je restai les yeux fixés sur cette chambre où Clotilde était avec son mari; là, si près de moi, tout ce que je hais et tout ce que j'aime dans le monde! Il vint unmoment où on ne passa plus devant la lumière, qui finit par s'éteindre. Oh! Robert, je n'essayerai pas de te peindre les alternatives de fureur et de désespoir qui me déchiraient l'âme;onétait couché;on, c'est-à-dire elle et lui.Elledans ses bras,elledans ce lit avec lui,elleavec ce dernier vêtement si mince,elle... Oh! alors je les haïssais tous deux, et tous deux autant l'un que l'autre. Si tu savais ce que l'imagination présente de tableaux affreux; comme l'on voudrait voir dans cette chambre, y entrer, y être, et comme alors l'idée des plus douces extases de l'amour ne présente rien de comparable à la volupté de les tuer tous les deux; mais de les tuer avec les mains, sans aucune de ces armes qui séparent de toute leur longueur le meurtrier de son ennemi et de la sensation physique de la vengeance.
»Tony.»
XL
Tony Vatinel à Clotilde de Sommery.
«Que faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l'amour, avec ses puissants instincts, doit-il être toujours sacrifié aux lois et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son existence tout entière, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce qu'il exige des autres?»Ne semble-t-il pas que des gens habiles n'ont imposétant de privations aux gens crédules que pour se réserver à eux, par l'abstinence de ceux-ci, une plus grande part de ces bonheurs qu'ils défendent aux autres et qu'ils appellent crimes; à peu près comme les parents avares persuadent aux enfants que les friandises qu'ils aiment sont un poison qui leur ôtera la vie?»Et encore si, par un noble effort, on arrivait à pratiquer sévèrement et intégralement ces devoirs que la société impose, j'admirerais le sacrifice dans ses résultats.»Si la vertu conservait une femme intacte à son mari; si la vertu pouvait chasser du cœur toutes les pensées adultères, je la comprendrais encore.»Mais la lutte perpétuelle, lutte qui n'amène jamais que des résultats négatifs, n'est-elle pas aussi coupable que le crime?»Pour ne pas être à son amant, croyez-vous qu'une femme soit à son mari?»Elle garde, il est vrai, son corps pour un seul; mais elle donne sans scrupule son âme et son cœur à un autre.»Et elle ne place le crime que dans l'adultère du corps.»Le corps est-il donc tellement au-dessus de l'âme?»Et la vertu n'a-t-elle d'autre effet que de rendre, une femme coupable envers deux hommes à la fois, de faire de l'amour un supplice et du mariage une prostitution?»Croyez-vous, donc, que vous ne le trompez pas, cet homme auquel vous vous livrez sans amour et avec dégoût? Tout ce que vous ôtez à votre bonheur et au mien, les combats, les sacrifices, réussissent-ils à l'ajouter au bonheur d'un autre?»Cette nuit, j'ai rêvé que nous nous étions enfuis, que nous étions allés cacher dans le fond d'un désert notre amour et notre félicité; nous avions brisé tous les obstacles; nous avions sacrifié les conventions et les lois qui viennent des hommes à l'amour qui vient de Dieu; et vous étiez à moi, sans autre regret que de n'avoir pas plus à me donner encore que vous-même tout entière...»Je me suis réveillé plein de douloureuses pensées. Il n'est rien de plus triste qu'un songe heureux.»Puis j'ai repassé dans mon esprit tous ces endroits que j'ai vus dans mes voyages, tous ces nids où j'ai tant désiré cacher vous, et mon amour, et ma vie.»J'ai rappelé tous ces projets que je vous ai dits quelquefois et que vous traitiez de folies.»Ah! Marie, peut-être le saurons-nous plus tard et aussi trop tard: la folie est de n'en faire que des projets.»Tony.»
«Que faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l'amour, avec ses puissants instincts, doit-il être toujours sacrifié aux lois et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son existence tout entière, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce qu'il exige des autres?
»Ne semble-t-il pas que des gens habiles n'ont imposétant de privations aux gens crédules que pour se réserver à eux, par l'abstinence de ceux-ci, une plus grande part de ces bonheurs qu'ils défendent aux autres et qu'ils appellent crimes; à peu près comme les parents avares persuadent aux enfants que les friandises qu'ils aiment sont un poison qui leur ôtera la vie?
»Et encore si, par un noble effort, on arrivait à pratiquer sévèrement et intégralement ces devoirs que la société impose, j'admirerais le sacrifice dans ses résultats.
»Si la vertu conservait une femme intacte à son mari; si la vertu pouvait chasser du cœur toutes les pensées adultères, je la comprendrais encore.
»Mais la lutte perpétuelle, lutte qui n'amène jamais que des résultats négatifs, n'est-elle pas aussi coupable que le crime?
»Pour ne pas être à son amant, croyez-vous qu'une femme soit à son mari?
»Elle garde, il est vrai, son corps pour un seul; mais elle donne sans scrupule son âme et son cœur à un autre.
»Et elle ne place le crime que dans l'adultère du corps.
»Le corps est-il donc tellement au-dessus de l'âme?
»Et la vertu n'a-t-elle d'autre effet que de rendre, une femme coupable envers deux hommes à la fois, de faire de l'amour un supplice et du mariage une prostitution?
»Croyez-vous, donc, que vous ne le trompez pas, cet homme auquel vous vous livrez sans amour et avec dégoût? Tout ce que vous ôtez à votre bonheur et au mien, les combats, les sacrifices, réussissent-ils à l'ajouter au bonheur d'un autre?
»Cette nuit, j'ai rêvé que nous nous étions enfuis, que nous étions allés cacher dans le fond d'un désert notre amour et notre félicité; nous avions brisé tous les obstacles; nous avions sacrifié les conventions et les lois qui viennent des hommes à l'amour qui vient de Dieu; et vous étiez à moi, sans autre regret que de n'avoir pas plus à me donner encore que vous-même tout entière...
»Je me suis réveillé plein de douloureuses pensées. Il n'est rien de plus triste qu'un songe heureux.
»Puis j'ai repassé dans mon esprit tous ces endroits que j'ai vus dans mes voyages, tous ces nids où j'ai tant désiré cacher vous, et mon amour, et ma vie.
»J'ai rappelé tous ces projets que je vous ai dits quelquefois et que vous traitiez de folies.
»Ah! Marie, peut-être le saurons-nous plus tard et aussi trop tard: la folie est de n'en faire que des projets.
»Tony.»
XLI
Madame Alida Meunier, née de Sommery, à M. le colonel de Sommery.
«Par quelle fatalité, mon cher père, cette petite Clotilde, ce serpent que vous avez réchauffé dans votre sein, s'est-il introduit dans notre famille?»Je viens de voir Arthur; il a passé par ici et est resté vingt-quatre heures à Paris avant de se mettre en route pour l'Italie. Il n'est pas heureux; il regrette amèrement l'étourderie qui lui a fait faire ce ridicule mariage. Certes, mon pauvre frère, avec son nom, sa figure, son esprit et sa fortune, pouvait prétendre aux plus brillants partis.»Je ne pense qu'à ce pauvre Arthur; j'ai consulté ici des hommes d'affaires habiles; ils m'ont dit qu'un mariage contracté en Angleterre entre des Français sans publications en France était nulet de toute nullité; que, si on pouvait obtenir d'Arthur un moment d'énergie, il n'y aurait rien de si facile que de le faire casser. J'en ai parlé à Arthur; il en a bien envie, mais il n'ose ni le faire ni l'avouer.»Ne pourrait-on bien persuader à mademoiselle Belfast que jamais elle ne sera admise dans la famille sérieusement, et l'amener par l'ennui et de petits désagréments (elle qui ne nous en a épargné d'aucun genre) à donner les mains à cette séparation?»Nous pourrons bientôt, mon cher père, parler librement de tout cela.»M. Meunier passera l'été à Paris pour ses affaires; moi, je partirai dans trois jours pour aller vous demander l'hospitalité à Trouville.»Alida Meunier, néede Sommery.»
«Par quelle fatalité, mon cher père, cette petite Clotilde, ce serpent que vous avez réchauffé dans votre sein, s'est-il introduit dans notre famille?
»Je viens de voir Arthur; il a passé par ici et est resté vingt-quatre heures à Paris avant de se mettre en route pour l'Italie. Il n'est pas heureux; il regrette amèrement l'étourderie qui lui a fait faire ce ridicule mariage. Certes, mon pauvre frère, avec son nom, sa figure, son esprit et sa fortune, pouvait prétendre aux plus brillants partis.
»Je ne pense qu'à ce pauvre Arthur; j'ai consulté ici des hommes d'affaires habiles; ils m'ont dit qu'un mariage contracté en Angleterre entre des Français sans publications en France était nulet de toute nullité; que, si on pouvait obtenir d'Arthur un moment d'énergie, il n'y aurait rien de si facile que de le faire casser. J'en ai parlé à Arthur; il en a bien envie, mais il n'ose ni le faire ni l'avouer.
»Ne pourrait-on bien persuader à mademoiselle Belfast que jamais elle ne sera admise dans la famille sérieusement, et l'amener par l'ennui et de petits désagréments (elle qui ne nous en a épargné d'aucun genre) à donner les mains à cette séparation?
»Nous pourrons bientôt, mon cher père, parler librement de tout cela.
»M. Meunier passera l'été à Paris pour ses affaires; moi, je partirai dans trois jours pour aller vous demander l'hospitalité à Trouville.
»Alida Meunier, néede Sommery.»
XLII
La lettre d'Alida tomba entre les mains de Clotilde. «Ah! dit-elle, ce qu'on veut exiger d'Arthur, c'est un courage de lâche: il l'aura.»
Puis elle pensa qu'elle avait trois mois encore avant le retour de son mari; qu'elle ne céderait pas à cette conjuration formée contre elle; que cette lettre et les projets qu'elle trahissait étaient quelque chose dont elle devait se réjouir, puisque cela justifiait à ses propres yeux toute l'ardeur de vengeance qu'elle avait conçue depuis la nuit du bal de l'Opéra.
Elle continua à ne manifester que de bons sentiments pour Arthur et la plus grande déférence pour M. de Sommery. Quand Alida arriva à Trouville, Clotilde lui fit un excellent accueil. Alida ne pouvait pas toujours s'empêcher d'avoir un peu de fierté avec Clotilde, qui, elle l'espérait bien, ne tarderait pas, par la cassation de son mariage, à n'avoir été qu'une concubine et une fille entretenue; et, sauf le ton sévère et froid que gardait M. de Sommery à l'égard de Clotilde,on aurait pu se croire à l'époque qui avait précédé le funeste mariage. L'abbé Vorlèze venait tous les soirs faire sa partie d'échecs. Madame de Sommery était assise de la même manière dans son même fauteuil, et jouait au loto avec Clotilde et Alida. On pouvait remarquer cependant que le caractère de Baboun s'aigrissait de plus en plus.
On peut appliquer aux chiens ce qu'un écrivain a dit des hommes:Homines, ut merum, annis acres vel meliores.
XLIII
Clotilde de Sommery à Tony Vatinel.
«Avant tout, mon cher ami, il faut que je vous recommande de ne plus vous servir, en guise de poudre, pour vos lettres, de cet affreux sable rose; cela a pour moi de graves inconvénients.»Il y a eu hier à dîner, à la maison, quelques voisins de campagne; j'étais habillée, à peu de chose près, quand on m'a remis votre lettre. Je l'ai trouvée si douce, si ravissante de grâce et d'amour, que, ne pouvant la lire qu'une fois, je n'ai pas voulu m'en séparer.»Je l'ai mise précipitamment dans mon sein, et je suis descendue.»Je n'ai pas tardé à sentir d'affreuses démangeaisons, puis des piqûres, et enfin un supplice qui m'adonné une idée parfaitement complète de ce que devaient éprouver les martyrs que l'on écorchait vifs.»Il m'a fallu supporter cela sans rien dire tout le temps qu'a duré le dîner, et vous savez combien de temps dure un dîner en province. Enfin je suis remontée à mon appartement, et j'ai trouvé dans votre lettre encore quelques grains de ce sable.»On n'a pas, mon cher ami, la peau aussi dure que vos pêcheuses d'équilles. Je suis très-petite, et je vous prie de croire que la nature ne m'a pas construite avec plus de négligence qu'une autre.»Je ne suis pas simplement, comme on pourrait le croire,un peu moins de femme qu'une autre; tout en moi a plus de délicatesse; mes cheveux sont plus fins et ma peau plus mince; sans cela, ma petite taille serait une difformité.»Or, chacun des grains de sable de votre lettre a fait sa blessure; j'ai la poitrine entièrement tatouée.»Heureusement qu'il n'y a ici personne qui ait le droit de s'en apercevoir. Et voici la seconde chose que j'ai à vous faire savoir; vous vous expliquerez, par la crainte que j'ai de toute douleur, la préoccupation qui m'a empêchée de commencer par celle-ci.»M. Arthur de Sommery est parti il y a deux jours. Il ne reviendra pas avant trois mois d'ici.»Je ne sais s'il faut que vous veniez à Trouville, chez votre père, ou si nous ne pourrions pas trouver un autre moyen de nous voir. Il ne faut pas penser ici à ces soirées que nous savions nous faire à Paris;et, si l'on vous sait à Trouville, nous serons fort observés. Berthe au grand pied, ma médiocrement belle-sœur, est arrivée ici. C'est une ennemie vigilante.»Venez cette nuit à Trouville, mais n'entrez dans le parc qu'à onze heures. Soyez au bas de mes fenêtres.»Clotilde.»
«Avant tout, mon cher ami, il faut que je vous recommande de ne plus vous servir, en guise de poudre, pour vos lettres, de cet affreux sable rose; cela a pour moi de graves inconvénients.
»Il y a eu hier à dîner, à la maison, quelques voisins de campagne; j'étais habillée, à peu de chose près, quand on m'a remis votre lettre. Je l'ai trouvée si douce, si ravissante de grâce et d'amour, que, ne pouvant la lire qu'une fois, je n'ai pas voulu m'en séparer.
»Je l'ai mise précipitamment dans mon sein, et je suis descendue.
»Je n'ai pas tardé à sentir d'affreuses démangeaisons, puis des piqûres, et enfin un supplice qui m'adonné une idée parfaitement complète de ce que devaient éprouver les martyrs que l'on écorchait vifs.
»Il m'a fallu supporter cela sans rien dire tout le temps qu'a duré le dîner, et vous savez combien de temps dure un dîner en province. Enfin je suis remontée à mon appartement, et j'ai trouvé dans votre lettre encore quelques grains de ce sable.
»On n'a pas, mon cher ami, la peau aussi dure que vos pêcheuses d'équilles. Je suis très-petite, et je vous prie de croire que la nature ne m'a pas construite avec plus de négligence qu'une autre.
»Je ne suis pas simplement, comme on pourrait le croire,un peu moins de femme qu'une autre; tout en moi a plus de délicatesse; mes cheveux sont plus fins et ma peau plus mince; sans cela, ma petite taille serait une difformité.
»Or, chacun des grains de sable de votre lettre a fait sa blessure; j'ai la poitrine entièrement tatouée.
»Heureusement qu'il n'y a ici personne qui ait le droit de s'en apercevoir. Et voici la seconde chose que j'ai à vous faire savoir; vous vous expliquerez, par la crainte que j'ai de toute douleur, la préoccupation qui m'a empêchée de commencer par celle-ci.
»M. Arthur de Sommery est parti il y a deux jours. Il ne reviendra pas avant trois mois d'ici.
»Je ne sais s'il faut que vous veniez à Trouville, chez votre père, ou si nous ne pourrions pas trouver un autre moyen de nous voir. Il ne faut pas penser ici à ces soirées que nous savions nous faire à Paris;et, si l'on vous sait à Trouville, nous serons fort observés. Berthe au grand pied, ma médiocrement belle-sœur, est arrivée ici. C'est une ennemie vigilante.
»Venez cette nuit à Trouville, mais n'entrez dans le parc qu'à onze heures. Soyez au bas de mes fenêtres.
»Clotilde.»
XLIV
Tony Vatinel fut incroyablement ému de cette lettre. Ces mentions desa peauque faisait Clotilde, ces détails qu'elle donnait sur elle-même, excitaient en lui des transports qu'une phrase ne tardait pas à changer en transports de haine; c'était celle où elle se félicitait qu'Arthur fût absent, et où elle faisait plus qu'une allusion à ses droits de mari.
Enfin, il n'était pas là, il allait la voir, lui parler, respirer son haleine, et il pensait encore à cette peau si fine égratignée par le sable rose.
A onze heures, il était sous la fenêtre de Clotilde; elle lui jeta la clef du jardin, où elle alla l'attendre.
Oh! qui pourrait peindre le ravissement de Tony quand il lui tendit la main! C'était une émotion tellement céleste, qu'il serra cette main sur son cœur sans songer à la presser sur ses lèvres.
C'était une belle et douce nuit; tous deux s'assirentsous une tonnelle de chèvrefeuille; à travers les mailles fleuries de la tonnelle, on voyait scintiller quelques étoiles.
Par la porte en arceau, on sentait plus qu'on ne voyait un horizon vague et profond; mais bientôt, à l'extrémité de cet horizon, une lueur blanche monta et frangea d'argent de gros nuages enroulés et comme flottant sur la mer. On vit alors un beau et solennel tableau, à travers le cadre de feuilles et de fleurs que faisait la porte de la tonnelle, noires tout à l'heure, mais maintenant reprenant, sous celle molle clarté, un pâle souvenir de leur couleur de jour.
Des nuages noirs sortit une ligne mince d'un feu rouge comme celui d'une fournaise, puis cette ligne étroite devint le sommet du disque de la lune, large à l'horizon dix fois comme elle l'est au zénith; et elle monta lentement, sortant des nuées comme d'un océan noir.
Tout se taisait. Il n'y avait pas un chant d'oiseau, pas un murmure de feuillage.
Mais, bientôt, on entendit les premiers accents d'un rossignol, ces trois sons graves et pleins sur la même note par lesquels il commence toujours son hymne à la nuit et à l'amour.
LE ROSSIGNOL.La lune monte au ciel en silence. Le travail, l'ambition, la fortune sont endormis; ne les réveillons pas: ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches,arrosez la terre de vos douces odeurs! Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le jour qu'avec avarice, exhalez-le de vos corolles, comme les âmes exhalent leur parfum, qui est l'amour! La lune ne donne qu'une lumière si pâle, que l'amant ne sait la rougeur de l'amante qu'en sentant sa joue brûler la sienne. Les lucioles brillent dans l'herbe; il semble voir des amours d'étoiles tombées du ciel. Au milieu de cette fête si belle que donne aux amants une nuit d'été, entendez-vous là-bas, à longs intervalles, la triste voix de la chouette? Je ne veux pas mêler ma voix à la sienne.
LA CHOUETTE.Il n'y a, dans l'année, que quelques nuits comme celle-ci. Il n'y a que quelques étés dans la jeunesse; et il n'y a qu'un amour dans le cœur. Tout est envieux de l'amour, et le ciel lui-même, car il n'a pas de félicité égale à donner à ses élus. Le malheur veille et cherche: cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Tout bonheur se compose de deux sensations tristes; le souvenir de la privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l'avenir.
LE ROSSIGNOL.Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs! Chèvrefeuilles, vigne folle, jasmins, cachez sous vos enlacements plus serrés les amants qui vous ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums!
LA CHOUETTE.Le malheur veille et cherche; cachezvotre bonheur, soyez heureux tout bas. Soyez heureux bien vite; car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides. Et toi, l'amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.
LE ROSSIGNOL.Qu'est-ce que le passé? Qu'est-ce que l'avenir? Les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour. Mille ans de supplices pour un baiser!
LA CHOUETTE.Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez avares. Et vous la cacherez dans votre cœur, comme si vous enfouissiez de l'or. Vos mains sèches se toucheront sans faire tressaillir votre cœur, et vous ne vous rappellerez cette nuit d'aujourd'hui que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de l'idée que vous auriez pu vous enrhumer. Puis vous mourrez.
LE ROSSIGNOL.Oui, nous mourrons. Mais la mort n'est qu'une transformation. Nous ressortirons de la terre, fécondée par nos corps, roses et tubéreuses, et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits comme celle-ci. Et nos parfums, ce sera encore de l'amour. Et toi, chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse dans les ruines et dans les tombeaux? Mais la lune descend, je cesse de chanter; car, moi aussi, j'ai des baisers à donner. Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches arrosez la terre de vos douces odeurs!
Clotilde et Tony, assis sous la tonnelle, respiraient le parfum et le chant du rossignol, et les molles clartés de la lune. Leurs mains se touchaient par les paumes et se serraient. Il n'y avait rien d'humain dans l'extase où étaient leurs cœurs. La tête de Clotilde tomba sur l'épaule de Tony. Tony prit ses beaux cheveux blonds et les pressa sur ses lèvres.
Tout à coup Clotilde se leva et lui dit: «Oh! mon Dieu! il va faire bientôt jour; revenez demain à la même heure.» Et elle disparut.
XLV
Le lendemain, il y avait grande rumeur dans Trouville.
Le garde champêtre demanda à parler au colonel.
«Monsieur de Sommery, dit-il, le maire Vatinel vient de me dire que je n'étais plus garde champêtre.—Et pourquoi cela, Moïse? demanda M. de Sommery.—Parce que, répondit Moïse, il m'avait donné des ordres, et que j'ai fait tout juste le contraire.—Ah! ah!—Il m'avait dit de faire un procès-verbal contre vous.—Et pourquoi cela, donc?—Parce que votre jardinier a tué les pigeons du voisin Remy.—C'est moi qui ai ordonné à Antoine de tuer les pigeons.—C'est justement pour cela que Vatinel le maire m'a ordonné de faire un procès-verbal. Et moi, je ne l'ai pas fait. Et voilà que je ne suis plus garde champêtre.—J'iraivoir le maire et j'arrangerai ton affaire.»
M. de Sommery alla, en effet, voir Vatinel le maire; mais il ne put rien en obtenir. Il rentra chez lui extrêmement irrité. Et, quand l'abbé Vorlèze arriva, M. de Sommery lui raconta le fait.
«Mais, dit l'abbé, il paraît que voilà plusieurs fois que Moïse désobéit à Vatinel?—Moïse, reprit M. de Sommery, ne doit pas une obéissance passive à Vatinel; en fait de droits et de liberté, il faut prendre garde de croire que les droits et la liberté des petits sont peu de chose.—Je suis bien de votre avis, dit M. Vorlèze.—Eh bien, continua M. de Sommery, Moïse est un fonctionnaire public aussi bien que Vatinel, et, selon les principes constitutionnels, un fonctionnaire reste citoyen et n'abdique pas sa conscience et ses opinions. Le règne de ces principes a consacré l'indépendance des fonctionnaires.—Comme l'intelligence des baïonnettes, dit l'abbé.—Certainement, répliqua M. de Sommery; les soldats ne sont plus des machines stupides sans volonté, sans pensée, sans conscience de ce qu'ils font.—Eh bien, dit l'abbé, je me trompe peut-être, mais il me semble que les principes constitutionnels ont consacré là les deux plus grosses sottises que j'aie jamais entendues.—Oui-da! dit M. de Sommery.—Oui, certes, répondit l'abbé; si Vatinel le maire croit donner un ordre utile, il doit exiger que Moïse, son subordonné, le remplisse scrupuleusement. Agir autrement, ce serait une prévarication et une trahison. Je ne comprends pas une machinedans laquelle on permettrait à un des rouages de tourner à contre-sens.—Alors, dit M. de Sommery, nous en revenons aux temps de la féodalité et du bon plaisir.—Aimeriez-vous mieux, dit l'abbé, que Vatinel le maire eût dit à Moïse: «Moïse, mon bon ami, je me reconnais une si grande buse, un être si malintentionné contre les intérêts de la commune, que je ne saurais trop te féliciter de l'énergie et de la sainte obstination avec laquelle tu contrecarres tout ce que je veux faire. Tu me permettras bien d'élever tes appointements, etc?»
M. de Sommery fut très-piqué de cette plaisanterie de l'abbé. Et, quand celui-ci apporta sa chaise pour jouer aux échecs, le colonel lui dit sèchement qu'il ne jouerait pas.
Le lendemain, même mauvaise humeur; le surlendemain également. L'abbé cessa de venir, et M. de Sommery consacra pendant quelque temps les heures auxquelles il jouait aux échecs avec l'abbé à déclamer contre l'Église et le pouvoir. Mais bientôt il s'ennuya. On risqua une démarche auprès de l'abbé. L'abbé répondit qu'il était fâché; qu'il n'était pas assez certain de ne pas montrer un peu d'aigreur contre M. de Sommery pour ne pas en éviter l'occasion; qu'il croyait devoir attendre encore un peu, et qu'il reviendrait quand son esprit aurait repris tout le calme qu'il n'aurait jamais dû perdre; que, du reste, il était plein de reconnaissance de la démarche du colonel. «Et moi, plein de regrets, dit M. de Sommery. L'abbé peutbien ne jamais revenir, si cela lui convient. Bien plus, je ne veux plus qu'il revienne. Si l'abbé se présente ici, on lui dira que je n'y suis pas, qu'il n'y a personne.»
M. de Sommery mourait d'envie de prier Clotilde de jouer aux échecs avec lui; mais il aurait craint de manquer à la contenance digne qu'il s'était imposée. Il crut cependant ne pas sortir de ses limites en disant commeà la cantonade: «Si Arthur était ici, il sait à peine la marche, il est vrai, mais je lui rendrais unetour, uncavalieret unfou.—Si M. de Sommery veut me faire le même avantage, dit Clotilde.—Oh! mais vous, Clot..., madame Arthur, vous êtes plus forte que mon fils, et je ne vous rendrai qu'unetouret uncavalier.—Je vais essayer.»
XLVI
Quand Tony Vatinel se remit en route pour venir à Trouville, il ne s'amusa plus à admirer la nature sur la route; tout lui était délai, obstacle et distraction. Il marchait et ne s'arrêtait à rien, ne regardait rien, ne voyait rien; le temps était lourd et chargé de nuages. Il entra dans le jardin et y trouva Clotilde assise; il se jeta à genoux devant elle, et baisa ses mains avec passion; puis il resta sans parler, la tête sur les mains de Clotilde appuyées sur ses genoux.
Elle le releva et lui fit signe de s'asseoir.
«O Tony! lui dit-elle, pourquoi n'ai-je pu être à vous? Que notre sort eût été différent à tous deux!—Marie, reprit Vatinel, sens-tu bien réellement ce regret dans ton cœur? Comprends-tu ce que je t'offrais, quand, une nuit, je t'offrais de vivre seuls, séparés du monde et du bruit, dans une obscure retraite?
A ce moment-là, le feuillage des arbres frissonna sans qu'on sentît le vent.
Et bientôt un tonnerre lointain se fit entendre, et un éclair égratigna les nuages, puis quelques larges gouttes de pluie tombèrent bruyamment sur le feuillage de la tonnelle.
Clotilde se serra contre Tony.
«Il pleut, dit-elle, comment allez-vous vous en aller?—Je ne me plaindrai de la pluie que si elle me fait partir plus tôt, dit Tony.—Mais... c'est que je ne puis pas vous faire entrer dans ma chambre.—Est-elle donc si peu séparée, qu'on puisse nous entendre?—Oh! ce n'est pas cela; on pourrait y faire tout le bruit possible sans réveiller personne; mais...—Qui vous empêche alors de m'y revoir?—Mais... l'ardeur avec laquelle vous paraissez le désirer. Si vous recevoir dans ma chambre n'était pas quelque chose de plus que de vous voir ici, vos yeux ne brilleraient pas de cet éclat, votre voix ne serait pas tremblante.—Me craignez-vous, Marie? répondit Vatinel, et n'êtes-vous donc pas assez certaine de mon respect et de ma soumission?—Mais pourquoi, reprit Clotilde, désirez-vous tant y venir, si vous n'y attachez pasquelque idée bizarre que je ne comprends pas?—C'est que, dans votre chambre, répondit Tony, il y a plus de vous qu'ici, il y a le fauteuil dans lequel vous vous êtes assise hier, il y a les vêtements que vous avez quittés aujourd'hui. J'y trouverai, outre les instants que vous me donnez, tous ceux que vous avez passés loin de moi.—Mais, Tony, si je vous reçois dans ma chambre...—Ne me connaissez-vous donc pas, Marie? Avez-vous donc oublié que d'un regard, d'un geste, vous me feriez jeter dans un gouffre sans fond?—Eh bien, venez.»
Tony suivit Clotilde, tremblant et ému à un degré inexplicable; son cœur battait avec violence; ils entrèrent dans la chambre de Clotilde. Là, il s'appuya sur un meuble, étourdi et ne voyant plus clair. Puis bientôt il se jeta à genoux, baisa le tapis sur lequel elle avait marché, l'oreiller sur lequel avait posé sa tête; il trouva par terre ses petites mules de velours vert, et il les couvrit de baisers. «O Marie, Marie! dit-il d'une voix étouffée, à genoux devant elle, et le visage sur ses genoux à elle, Marie, je t'aime!» Et un ruisseau de larmes s'échappa de ses yeux. «Relevez-vous, Tony,» lui dit-elle.
Mais Tony couvrait ses genoux de baisers et de larmes, et il les serrait convulsivement dans ses bras; elle voulut le repousser avec les mains, mais il se saisit de ses mains, et les baisa avec une nouvelle ardeur. Elle les retira, et lui dit: «Tony, levez-vous, je le veux.» Alors Tony se leva et se cacha le visage dansses deux mains pour étouffer ses sanglots. «Allons, mon pauvre enfant, lui dit-elle, je ne veux pas que vous pleuriez ainsi; venez vous asseoir auprès de moi.»
Tony obéit sans presque savoir ce qu'il faisait.
«Allons, allons, dit Clotilde, êtes-vous donc bien malheureux, et trouvez-vous que je ne fais pas assez pour vous?»
Tony, abattu par l'excès de son émotion, laissa tomber sa tête sur le cou nu de Clotilde, et resta ainsi le cœur assoupi, la bouche sur ce cou blanc et parfumé.
Clotilde était rêveuse et le laissait; mais elle voulut bientôt se dérober à l'impression de cette haleine brûlante.
«Tony, lui dit-elle, asseyez-vous en face de moi sur ce fauteuil; il faut que je vous parle sérieusement. Écoutez-moi,» dit-elle. Quand Vatinel lui eut obéi: «Je ne vous recevrai plus ici: vous ne tenez pas vos promesses, et vous n'êtes pas raisonnable.—Pardonnez-moi, Marie, répondit Vatinel, une émotion à laquelle je ne m'attendais pas et qui m'a surpris.—J'en suis fâchée, ajouta Clotilde, parce que nous sommes ici plus en sûreté que dans le jardin.—Soyez sûre..., dit Vatinel.—Vous me disiez cela au jardin; mais ce n'est pas là seulement ce que je voulais vous dire. Le meilleur jour pour nous voir est le samedi, parce que, le dimanche, les pêcheurs ne travaillent pas et se lèvent plus tard, tandis que, toutautre jour, il n'y a pas d'heure à laquelle vous ne puissiez être rencontré. Partez, allez-vous-en; je vous attends samedi.»
XLVII
Tony Vatinel à madame Clotilde de Sommery.