Chapter 8

«Oh! loin de vous, je n'ai pas la crainte de vous déplaire et de vous offenser. Loin de vous, j'ose donner plus d'amour à ce que je me rappelle, que je n'ose vous en laisser voir à vous-même.»Dans l'ombre de la nuit, je reçois votre doux regard, et je le vois mieux que quand je suis auprès de vous, parce que j'ose le regarder. Je sens votre tête brûler la mienne. J'ai emporté un mouchoir avec lequel vous avez essuyé mes yeux; et ce mouchoir, du moins, j'ose lui donner des baisers que je ne pense qu'à modérer sur vos mains et sur vos genoux.»Mais pourquoi de si charmantes images m'oppressent-elles ainsi, et me serrent-elles le cœur?»Que je suis heureux de tout ce que je sens de noble et d'élevé dans mon âme, qui est votre temple! Comme je vous appartiens!»Mon hôtesse vient d'entrer dans ma chambre pour me demander pardon du bruit qu'on a fait toute la nuit dans la maison; elle m'assure que cela n'arrivera plus à l'avenir. Je lui ai dit que ce n'était rien; mais la vérité est que je n'ai absolument rien entendu, etque, cependant, je n'ai pas dormi un instant et ne me suis pas couché. Je suis entouré d'une atmosphère d'amour qui ne laisse rien arriver jusqu'à moi; toutes mes facultés, tous mes sens vous sont consacrés. Je ne vois que vous, et je vous vois toujours et partout. N'importe qui me parle, c'est votre douce voix que j'entends, et qui me redit quelques-unes de ces bonnes paroles que vous m'avez dites et que j'ai enfouies dans mon cœur, comme un avare son trésor dans la terre.»

«Oh! loin de vous, je n'ai pas la crainte de vous déplaire et de vous offenser. Loin de vous, j'ose donner plus d'amour à ce que je me rappelle, que je n'ose vous en laisser voir à vous-même.

»Dans l'ombre de la nuit, je reçois votre doux regard, et je le vois mieux que quand je suis auprès de vous, parce que j'ose le regarder. Je sens votre tête brûler la mienne. J'ai emporté un mouchoir avec lequel vous avez essuyé mes yeux; et ce mouchoir, du moins, j'ose lui donner des baisers que je ne pense qu'à modérer sur vos mains et sur vos genoux.

»Mais pourquoi de si charmantes images m'oppressent-elles ainsi, et me serrent-elles le cœur?

»Que je suis heureux de tout ce que je sens de noble et d'élevé dans mon âme, qui est votre temple! Comme je vous appartiens!

»Mon hôtesse vient d'entrer dans ma chambre pour me demander pardon du bruit qu'on a fait toute la nuit dans la maison; elle m'assure que cela n'arrivera plus à l'avenir. Je lui ai dit que ce n'était rien; mais la vérité est que je n'ai absolument rien entendu, etque, cependant, je n'ai pas dormi un instant et ne me suis pas couché. Je suis entouré d'une atmosphère d'amour qui ne laisse rien arriver jusqu'à moi; toutes mes facultés, tous mes sens vous sont consacrés. Je ne vois que vous, et je vous vois toujours et partout. N'importe qui me parle, c'est votre douce voix que j'entends, et qui me redit quelques-unes de ces bonnes paroles que vous m'avez dites et que j'ai enfouies dans mon cœur, comme un avare son trésor dans la terre.»

XLVIII

Le samedi, Tony Vatinel trouva Clotilde dans le jardin; elle le prit par la main et le conduisit dans sa chambre. «Vous voyez que je suis bonne, lui dit-elle; aussi dois-je espérer que vous serez plus raisonnable que l'autre soir; sans quoi, il me faudrait renoncer à vous voir tout à fait. Et qu'avez-vous, dit-elle en souriant, à me regarder ainsi?—Laissez-moi, répondit Tony. Quelque fidèle que soit mon imagination à vous représenter à moi, elle oublie toujours quelque chose, et, quoique je n'aie pas cessé un moment, depuis l'autre nuit, de vous avoir devant les yeux, il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vue. Tenez, il y a une impression que je n'ai pu retrouver, et pour un instant de laquelle je donnerais ma vie: c'est la douce odeur de votre peau. Quand, l'autrenuit, j'avais la bouche sur votre cou, j'aspirais ce parfum et j'en étais enivré.»

Clotilde sourit doucement, et pencha son cou, sur lequel Tony posa ses lèvres; mais, cette fois, ce baiser porta sur une partie du cou douée d'une grande sensibilité chez les femmes, et Clotilde tressaillit. «Enfin, dit Tony, ce n'est donc pas à une statue que s'adressent mes désirs et mes caresses; voilà la première fois que je te sens animée.—Tony, dit-elle, ne m'embrassez plus ainsi, je vous en prie.»

Tony, assis près de Clotilde, passa le bras autour de sa taille, et Clotilde, troublée au plus haut degré, laissa pencher sa tête sur la poitrine de Tony.

Elle paraissait endormie, bercée par les violents battements du cœur de Vatinel, qui n'osait faire un mouvement et posait doucement ses lèvres sur les cheveux de Clotilde.

Elle ne tarda pas à revenir à elle; elle releva la tête et regarda Vatinel; elle rencontra ses yeux si pleins d'amour, que, penchant sa tête vers lui, elle lui dit: «Ah! Tony, je vous aime!» Et ses lèvres s'unirent à celles de Tony, qui, ne pouvant résister à une semblable émotion, tomba sur le carreau sans connaissance.

Clotilde se jeta à genoux près de lui, l'appela des noms les plus tendres, dénoua sa cravate, lui fit respirer des sels; il ouvrit les yeux.

«Marie, dit-il, Marie, où es-tu?» Il se releva, regarda autour de lui pour reconnaître et pour se rappeler. «Est-ce un rêve? Oh! non; je sens mon cœurplein de bonheur, non, ce n'est pas un rêve. Marie, Marie, tu es à moi.» Et il l'enlaça dans ses bras; mais Clotilde s'échappa de ses bras comme un serpent, et, avec l'air très-effrayé, lui dit: «Tony, allez-vous-en, sauvez-vous, j'entends du bruit, je suis perdue!»

Tony s'enfuit, et, au lieu de passer par la porte, franchit une muraille du jardin et disparut dans la nuit.

XLIX

Clotilde, qui n'avait entendu aucun bruit, écoutait ses pas. Quand elle fut sûre qu'il était loin: «Mon Dieu, dit-elle, quel est ce trouble qui s'est emparé ainsi de mes sens? Ne suis-je donc qu'une femme vulgaire et semblable à toutes les autres? L'amour me fera-t-il tout oublier et ne me laissera-t-il ni penser, ni me souvenir?»

De ce jour, Clotilde, en garde contre elle-même, sut se conserver calme et froide au milieu des transports de Vatinel, tous les jours plus violents, quoiqu'il lui suffît d'un mot ou d'un regard pour le maintenir dans les limites qu'elle lui avait assignées d'avance.

Il n'y avait plus pour Vatinel ni repos ni sommeil, ses yeux caves lançaient de sombres éclairs. Ce n'était plus du sang, c'était de l'amour, c'était du feu qui circulait dans ses veines. Loin d'elle, il la voyait, il lui parlait, il couvrait de baisers quelques objets qui venaient d'elle. Il retrouvait dans un petit fichu de soiequ'elle avait mis sur son cou, ce parfum de la peau de Clotilde qui lui avait causé une si véhémente impression. Il s'étudiait à retrouver et à reproduire les inflexions de la voix de Clotilde, pour chacun des mots qu'elle lui avait dits et dont il n'avait pas oublié une syllabe. Il serrait ses bras sur sa poitrine, et il lui semblait encore étreindre Clotilde; mais ce baiser qu'elle lui avait donné, il n'y pouvait penser sans sentir au cœur une grande défaillance, comme s'il allait encore se trouver mal. Il fermait les yeux et il voyait la bouche de Clotilde, si petite, si finement dessinée, si dédaigneuse; ses lèvres si roses, si fraîches et ses dents si petites, si serrées et si bien de ce blanc chaud des perles! Et il ressentait sur ses lèvres à lui, et jusque dans son âme, l'humidité voluptueuse de cette bouche qui avait touché la sienne. Les idées les plus extravagantes traversaient sa tête et ne la quittaient que pour faire place à d'autres plus folles encore. Il avait envie de demander encore ou de prendre un baiser pareil et de se tuer ensuite. D'autres fois, c'était Clotilde qu'il voulait tuer, pour l'avoir tout à fait à lui. Puis il lui survenait des hallucinations bizarres; il pensait aux pieds de Clotilde, il les voyait devant lui, et, quoiqu'il regardât, il ne pouvait plus voir autre chose. Mais toujours il voyait en même temps les jambes dont il n'avait jamais aperçu tout au plus que la cheville; et, malgré tous ses efforts, il ne pouvait se représenter la robe tombant sur cette cheville et la couvrant. Les plus intimes révélations sefaisaient à sa pensée, et, quoi qu'il fît pour repousser ces images, elles se représentaient toujours plus nettes et plus circonstanciées. S'il trouvait, à force de fatigue, quelques instants de sommeil, il rêvait Clotilde dans ses bras, et il se réveillait en sursaut; puis il se disait que ses rêves et ses désirs le tueraient sans jamais se réaliser. Et il reprenait, pour un instant, ses idées sur Clotilde, à laquelle autrefois il ne supposait que vaguement un corps. «Marie n'est pas une femme, ce n'est pas une femme destinée à d'impures caresses.» Alors une horrible idée lui traversait le cœur. «Il y a un homme auquel elle appartient, auquel elle appartient tout entière, un homme pour lequel ce que j'ose à peine rêver est une réalité, un homme fatigué de ses baisers dont un seul a failli me tuer; un homme qui n'a rien à deviner d'elle et rien à désirer!...»

Et Tony sentait dans son cœur tout son amour s'aigrir en haine contre Arthur et contre Clotilde.

L

Tony arriva un soir près de Clotilde. Elle parut fort surprise, lui dit qu'elle ne l'attendait pas sitôt, et jeta à la hâte un châle sur ses épaules. Il y avait eu du monde chez M. de Sommery. Elle était fort décolletée; et, pour comble de désordre, lorsque Tony était entré, elle était en train d'ôter ses bas pour en mettre de pluschauds. Elle avait un pied entièrement nu. Jamais un sculpteur ne fit un aussi joli pied d'ivoire. Il était petit et étroit jusqu'à l'invraisemblance, et d'une blancheur éclatante; ses ongles était polis et de la couleur d'une rose pâle. Le cou-de-pied était très-élevé et d'un dessin charmant.

«C'est ainsi, dit Tony Vatinel, que je vous ai vue la première fois sur la plage par une marée basse. Laissez-moi voir ce pied que j'adore.» Il se mit à genoux, et prit dans sa main le pied de Clotilde, qu'il y enfermait tout entier, puis il se baissa et le baisa. Clotilde retira brusquement son pied. «Écoutez-moi, Tony, lui dit-elle; il faut, aujourd'hui, que je vous parle très-sérieusement. Il ne faut pas qu'il se renouvelle jamais entre nous une scène semblable à celle de samedi. Je vous aime, Tony; je n'ai pas cherché à vous le cacher; mais je ne serai jamais à vous. Je mourrais de honte rien que de penser que vous me pouvez croire capable de me donner à deux hommes. J'ai senti samedi que j'étais moins forte que je ne l'avais espéré; cependant je crois maintenant être sûre de moi. Mais vous n'avez pas, pour vous arrêter, des raisons aussi impérieuses que les miennes. Vous êtes parti samedi dans un état affreux. Tony, il faut être raisonnable; Il ne faut pas nous tuer en nous exposant à des dangers dont nous sommes forcés de sortir vainqueurs. Il faut ne plus nous voir. Aussi bien, mon mari ne tardera pas beaucoup à revenir; et plus nous prendrons l'habitude de nous voir ainsi, plus la séparation,que rien ne peut faire éviter, nous sera difficile et douloureuse.»

Pendant que Clotilde parlait, elle pouvait voir sur le visage amaigri de Tony Vatinel l'effet de chacune de ses paroles. Quand elle parla de son mari, quand il traduisit laséparation inévitablepar l'habitation dans la même chambre d'Arthur et desa femme, il y eut dans son regard tous les feux de l'enfer. Quand elle eut fini, il voulut parler, mais la voix fut quelque temps à sortir de sa bouche; les mots se pressaient et s'arrêtaient au passage. Enfin, après deux essais inutiles, il finit par articuler d'une voix basse et sourde, et cependant intelligible et solennelle: «Et moi aussi, Marie, je veux vous parler sérieusement. Je ne comprends pas la nécessité de se priver d'un bonheur aujourd'hui, parce qu'il ne peut pas durer toujours. Pourquoi ne pas tuer les enfants parce qu'ils doivent un jour mourir? Non, j'arracherai au sort tout le bonheur que je pourrai lui arracher. Et savez-vous, sais-je moi-même si je ne me tuerai pas le jour où ces entrevues finiront?—Tony, continua Clotilde, si jamais le hasard me rendait libre, je serais à vous et n'en serais pas moins heureuse que vous.—Ah! s'écria Vatinel, si tu partages mon amour et mes désirs, sois à moi et mourons!—Quelque prompte, interrompit Clotilde, que fût votre main à me donner la mort, il y aurait toujours entre mon crime et cette mort un instant pour la honte. Je me résignerais à la mort, mais à cette honte-là, jamais. Je vous le répète, Tony,je n'appartiendrai pas à vous tant que j'appartiendrai à Arthur de Sommery. Si vous voulez me revoir, vous allez me faire un serment, un serment sans lequel nous allons nous séparer pour toujours.—Parlez, dit Tony.—Eh bien, quoi qu'il arrive, quelque faiblesse que vous puissiez surprendre en moi, vous me jurez de n'en jamais abuser; vous jurez de ne pas essayer de prendre sur moi des droits qui appartiennent à un autre et ne peuvent appartenir à deux. Faites ce serment, Tony, parce que, si vous ne le faites pas, j'aurai la force de vous fuir; parce que, si vous le faites et si vous tentez d'y manquer, le mépris me donnera la force de vous résister et m'empêchera d'avoir peur de vous. Faites-le, parce que, si je succombais, je vous jure, moi, par tout ce qu'il y a de sacré sur la terre et dans le ciel, que je me tuerais et que je mourrais en vous maudissant. Et ne croyez pas que ceci soit une parole vaine, comme en disent les femmes. Si vous manquez à votre serment, je ne manquerai pas au mien. Si vous hésitez, vous me perdez, vous ne me reverrez jamais.»

Tony fit le serment qu'on lui demandait.

«Maintenant, dit Clotilde, je n'ai plus peur de vous ni de moi. Tony, n'es-tu pas content de ce que je te donne? Mon âme est à toi, je t'aime et je confie mon honneur au tien. Je n'ai plus peur de vous, maintenant, parce que vous me défendriez contre moi-même s'il en était besoin. Maintenant, regardez et baisez ce pied que vous aimez, parce que je suis sûre que nousne serons pas entraînés.» Et elle lui donna son pied nu, que Tony couvrit de baisers brûlants. «Marie, dit-il, vous avez été décolletée toute la soirée, et pour moi seul vous cachez ces épaules d'ivoire que vous n'avez cachées à personne.—Ah! dit Clotilde, c'est que vous... je vous aime. Mais j'oublie que je n'ai plus peur de vous.» Et elle laissa tomber le châle qu'elle avait mis sur ses épaules.

Elle avait une robe de soie d'un bleu sombre qui dessinait à ravir sa taille fine et souple. Elle laissait voir seulement l'origine de la gorge, mais assez pour qu'on pût en imaginer la forme, qui était d'une pureté inouïe. Clotilde, qui n'avait pas eu d'enfants, n'avait perdu de la jeune fille que l'indécision des formes et la maigreur; mais elle en avait gardé toute la fraîcheur et toute la naïveté. La séparation de sa gorge, sur laquelle sa robe était tendue, faisait supposer qu'un regard furtif pourrait découvrir une partie des beautés qu'on soupçonnait par induction. Ses épaules étaient beaucoup plus découvertes, et il y avait là de quoi rendre fou un homme bien moins disposé à le devenir que Tony Vatinel: c'étaient les formes et les contours les plus harmonieux et une peau d'un éclat à éblouir les yeux et le cœur. Tony retrouva alors cette douce odeur dont il avait gardé son âme toute parfumée.

A chaque visite, le pauvre Vatinel devenait plus amoureux. Ce qu'on lui avait promis à la visite précédente, s'obtenait à la nouvelle visite à peu prèssans difficultés, et il gagnait encore quelque chose, si c'est gagner que de gagner de nouveau feu pour dévorer ses entrailles. Ce jour-là, tous ses amours furent pour le pied de Clotilde; il s'était affaissé devant elle et il baisait ce divin petit pied, et il le réchauffait dans sa poitrine.

Je ne sais quel funeste hasard, et je ne sais surtout si c'était un hasard, lui versait toujours deux poisons à la fois. A chaque nouvelle faveur qui venait augmenter l'ardeur de ses transports, quelque nouvel indice venait aussi lui rappeler Arthur, Arthur, possesseur indifférent de Marie; et ce petit pied était aussi à Arthur, et ces épaules et cette gorge d'ivoire étaient à Arthur, tout était à Arthur, et bientôt il reviendrait en maître dans cette petite chambre, et il n'y aurait ni lutte, ni combats, ni résistance. Clotilde, soumise tout entière! A cette idée, il la serrait dans ses bras avec plus de haine que d'amour et plus de désir de l'étouffer que de l'embrasser; il ne comprenait pas, quand il y pensait, comment Clotilde, si pleine d'esprit, d'intelligence et de tact, ramenait si inopportunément le souvenir de son mari. C'était au milieu des transports les plus vifs de Vatinel qu'elle parlait d'une lettre qu'elle avait reçue d'Arthur ou de son retour prochain; et ce n'était pas pour calmer ses transports, car, l'instant d'après, elle lui permettait quelque chose qui leur donnait une nouvelle exaltation.

LI

Il faut croire que Clotilde avait ses raisons pour ne pas faire à Tony Vatinel un mensonge, que n'eût pas manqué de lui faire toute autre femme mariée. Quand on écoute ces dames, on ne saurait se figurer dans quelle innocence fraternelle et biblique vivent les ménages parisiens. Sur dix maris, il y en a... combien?... il y en a dix pour lesquels la chambre de leur femme est le temple de Vesta, un sanctuaire impénétrable. Il y a au moins trois ans que l'on n'a vu monsieur plus matin que le déjeuner, ni plus tard que le retour du théâtre ou du monde. Monsieur a toujours une santé délicate! que dis-je, détruite. Toutes les femmes mariées sont vierges et tous les maris impuissants. Je connais deux hommes qui se voient beaucoup dans le monde; chacun est l'amant de la femme de l'autre, ce qui n'empêche pas chacune des deux femmes de dénoncer son mari à son amant comme un homme fort abandonné du ciel. Par ce moyen, ni l'un ni l'autre ne s'avise d'être jaloux, ni comme amant, ni comme mari; et ils vivent en paix, se tenant l'un l'autre en grande pitié et commisération.

Pendant que je suis sur ce sujet, je me sens pris d'une disposition bienveillante à l'égard des femmes, et je vais leur rendre un signalé service en les éclairantsur un point fort obscur de leurs relations avec nous.

En général, les femmes sont fort portées à s'exagérer leur propre finesse et l'excès de leur adresse invincible. Deux choses les maintiennent misérablement dans cette pensée. La première est que la femme, attaquée presque toujours par un homme amoureux, avant d'être amoureuse elle-même, a sur lui tout l'avantage du sang-froid. La seconde consiste dans les plaintes qu'elles entendent les hommes bourdonner à leurs oreilles sur cette finesse prétendue. Cette adresse, les imbéciles y croient, les gens d'esprit la font croire: les premiers, parce que l'amour-propre se plaît toujours à s'exagérer la force de ce qui nous a vaincus; les seconds, parce qu'on ne saurait donner trop de confiance et de présomption à l'ennemi qu'on veut vaincre. Mais voici ce qui, surtout, donne et doit donner aux femmes en même temps une idée hyperbolique de la finesse de leur sexe et de la stupide crédulité du nôtre. Les femmes s'imaginent que nous avons dans le cœur, ou dans la tête, ou n'importe où, un type auquel il faut absolument ressembler pour être belles à nos yeux. Et il n'est sorte de déguisement, de mensonge qu'elles n'emploient pour arriver à cette ressemblance.

Les hommes, du reste, font de leur côté absolument la même chose. On se revêt, pour le combat de l'amour, chacun d'un personnage de son invention comme d'une cuirasse. Souvent on arrive à se déplairede part et d'autre sous ces traits d'emprunt qu'on a pris pour plaire davantage, tandis qu'on serait charmé réciproquement avec sa figure naturelle.

Si une femme s'aperçoit du mensonge de l'homme qui lui fait la cour, si un mouvement maladroit lui fait voir les cordons du masque, elle annonce triomphalement sa découverte, et l'homme est perdu. On comprend ici qu'elle retire de son adresse et de sa perspicacité un légitime orgueil. Mais, ce qui doit surtout l'accroître, c'est quand elle voit que l'homme ne paraît en rien s'apercevoir de ses déguisements, à elle qui a si bien vu les siens. Et, ici, son orgueil est moins légitime. Si une femme, en effet, voit qu'elle s'est trompée, que ce qu'elle se sentait disposée à aimer n'est qu'une fantasmagorie, une apparence, elle n'a plus rien à faire de l'homme sur lequel elle s'est trompée, et qui n'est pas ce qu'elle l'avait cru être, parce que la femme aime ou n'aime pas, sans rien d'intermédiaire à quoi elle puisse se prendre. L'homme, au contraire, séduit de loin par une apparence de femmeselon son cœur, s'approche de cette réalisation de ses rêves. De près, ce n'est plus cela: il s'est trompé ou on l'a trompé. Il ne fait pas alors comme la femme; il ne jette pas les hauts cris et il ne brise pas tout. Si la femme n'a pas à lui donner ce qu'il avait cru pouvoir en attendre, il lui demandera quelque autre chose; si elle n'a pas ce quelque autre chose, il descendra un peu plus bas encore. Il y a, pour un homme, mille degrés entre adorer une femme et la désirer; et toute femmequi a attiré l'attention est tout au moins désirée. D'ailleurs, il y a pour l'homme, dans la possession, une victoire, et conséquemment une vengeance; il n'a donc aucune raison d'abandonner la partie par mauvaise humeur d'avoir été trompé. Pour la femme, au contraire, il y a une défaite.

Mais, comme les gens qui se voient devinés se fâchent beaucoup plus que les gens qui devinent, l'homme qui a deviné la femme se garde bien de le lui laisser apercevoir. Quel que soit celui de ces mille degrés dont nous parlons, auquel il croie devoir tendre, fût-ce le dernier, il gardera, pour y arriver, toutes les apparences et toute la phraséologie de l'adoration. La femme alors s'encourage par l'apparente crédulité de son adversaire, et elle fait suivre chaque mensonge qui réussit d'un mensonge plus fort et plus audacieux qui réussit également; et, cependant, elle tombe dans une grande admiration d'elle-même, et dans un grand mépris pour notre sexe. Voilà ce que j'avais à dire sur ce sujet. Et je m'en rapporte pour ma récompense à la générosité des personnes.

LII

Tony avait emporté pour une semaine le souvenir de ses baisers sur les épaules et sur le pied de Clotilde, et l'appréhension du retour d'Arthur de Sommery. Il y a des gens qui n'imaginent rien de mieux contre l'amour que la retraite et la solitude. Autant enfermerun homme avec un tigre furieux que de le livrer ainsi seul à un amour non assouvi. Tout, dans celle situation, devient amour, jalousie et haine. Ce que l'on mange ne devient plus du chyle, mais de la jalousie, de la haine et de l'amour. Et aussi l'air qu'on respire. Tony Vatinel n'aimait plus ni le soleil, ni les arbres, ni les prairies, ni l'aspect de la mer. Il n'avait plus d'extatiques admirations en face d'un beau coucher de soleil. Le chant des oiseaux, les majestueuses harmonies du vent, ne lui causaient aucune impression; les parfums des prairies après l'orage, celui des bois de chênes, étaient éteints. Tous ses sens étaient émoussés, endormis; ses yeux ne pouvaient plus voir que Clotilde; ses oreilles n'entendaient que la voix de Clotilde; il n'y avait plus pour lui d'autre saveur, d'autres parfums que ses baisers sur le cou de Clotilde et le parfum de sa peau.

LIII

Le samedi suivant, Tony trouva Clotilde vêtue plus légèrement que de coutume. La chaleur avait été excessive tout le jour. Elle n'avait plus qu'une petite jupe de soie blanche et un petit châle pareil sur les épaules. Tony, à genoux devant elle, la regardait et s'enivrait de ses regards. Bientôt, saisissant ses genoux dans ses mains jointes par-dessous, il les couvrit debaisers, et il sentit que cette petite jupe était presque le seul vêtement de Clotilde, et que les baisers étaient bien plus près d'elle que d'ordinaire. Les genoux de Clotilde frémissaient sous ces baisers, qu'ils recevaient presque sans intermédiaire, et semblaient les rendre. «O Marie! lui disait-il, que tu es heureuse d'avoir tant de bonheur à donner!»

Et, quelques instants après, par une contradiction qui ne vous étonne pas, je l'espère, ô ma belle lectrice! il se roulait par terre en pleurant et en disant: «Marie! Marie! aie pitié de moi, Marie! aie pitié de moi!—Tony, répondait Clotilde, qu'avez-vous à me demander, et avez-vous oublié votre serment et le mien?»

Et Vatinel, sans l'entendre, répétait: «Marie! Marie! aie pitié de moi!—Tony, répéta à son tour Clotilde, avez-vous oublié le mien?—Eh! que me font ma mort et la tienne? Ai-je de la raison, ai-je de la mémoire, quand tu es si belle, quand je suis si amoureux? Ah! alors, ne me laisse pas te donner de si enivrantes caresses, ne me laisse pas être si près de toi. Tu me brûles, ton haleine me dévore. Repousse-moi. Chasse-moi. Je maudis le serment que tu m'as fait faire. Je te maudis de l'avoir exigé, je ne veux pas le tenir, je ne le tiendrai pas, ou renvoie-moi! Tiens, toi, tu ne sens rien, tu ne sais pas ce que c'est que ces baisers que je donne sur tes genoux!» Et il recommençait à embrasser les genoux de Clotilde.

«Tu ne sais pas ce que c'est, Marie, que ces baisers-là!—Vousavez raison, Vatinel, dit Clotilde, je ne dois plus permettre de semblables caresses, puisqu'elles ont pour résultat de vous empêcher de m'aimer, de me faire maudire par vous, de me demander ce que vous n'aurez jamais de moi, et ce qui, si j'avais jamais la faiblesse de vous l'accorder, serait, vous le savez, l'arrêt irrévocable de ma mort. Vous avez raison, nous sommes fous. Il faut vous en aller.» Et elle le repoussa.

«Il faut ne plus nous revoir, il faut nous dire adieu à jamais!—Ah! Marie, dit-il, ne m'écoutez pas, je suis fou! ne me rejetez pas du ciel, où je suis près de vous. Insensé que je suis, de demander quelque chose! N'ai-je pas plus de bonheur mille fois que Dieu n'a permis à l'homme d'en avoir? Le premier jour où j'ai baisé votre front, n'avais-je pas ressenti de plus célestes félicités, de plus pures délices qu'aucune femme n'en a jamais donné à son amant? Pardonnez-moi, ne m'écoutez pas, laissez-moi près de vous. N'écoutez pas mes plaintes insensées. Passer ma vie à tenir dans mes mains votre petit pied, et le baiser; passer ma vie à vous voir, à tremper mes mains dans les ondes de vos cheveux; ce serait trop de bonheur; je ne pourrais peut-être pas le supporter.» Et Tony s'était relevé, il s'était assis à côté de Clotilde, sur un divan, et il prenait des poignées de ses beaux cheveux, échappés au peigne, et il baisait ces cheveux, il les mordait avec frénésie. Le petit châle de soie tomba, et les lèvres de Tony descendirentsur les épaules et sur la gorge de sa belle maîtresse.

Puis il resta longtemps la tête sur l'épaule de Clotilde, semblable à un homme ivre qui finit par perdre connaissance.

LIV

Le samedi suivant, Tony Vatinel trouva Clotilde sans lumière. «On a remarqué, dit-elle, samedi dernier, que j'avais conservé de la lumière toute la nuit. J'ai prétexté une indisposition; mais la même remarque faite une seconde fois ne pourrait manquer d'éveiller des soupçons.» Cette nuit-là, Clotilde réserva bien peu de chose à son mari, mais cependant elle lui réserva quelque chose.

«Insensée, dit Tony Vatinel, crois-tu donc t'être conservée à ton mari. Ce que tu appelles un crime était commis la première fois que mes lèvres ont baisé ton front. La première fois que ma peau a touché la tienne, tu étais adultère, adultère de cœur et de corps! Au premier frisson que mes baisers t'ont causé, n'étais-tu pas entièrement à moi? A quoi sert cette résistance que tu opposes à mes désirs? Que produit-elle? Moins de bonheur sans plus de vertu; crime contre moi et contre lui. Marie, écoute-moi, tu n'auras pas de témoin de ce que tu appelles ta honte; sois à moi tout entière, et, en sortant de tes bras, j'irai me précipiter par-dessus la falaise. Marie! sois à moi,je donne ma vie pour quelques instants de ton amour; sois à moi, Marie, chère Marie! et ce serment-là, je le tiendrai!» Et Vatinel couvrit de baisers tout le corps de Clotilde; tout à coup il la saisit dans ses bras et l'emporta vers le fond de la chambre. Marie poussa un cri.

«Tony, dit-elle, laissez-moi, ou je crie, j'appelle; je ne reculerai devant rien pour me débarrasser de vous; je ne vous aime plus, je vous hais, je ne veux plus vous voir; allez-vous-en!» Et, débarrassée des bras de Tony, elle était allée se rasseoir sur le divan, et, la tête dans les mains, elle resta immobile. Tony se rapprocha d'elle.

«Oh! pardonnez-moi, Marie, soyez bonne et miséricordieuse, ayez pitié d'un pauvre homme bien malheureux, bien amoureux!» Il lui prit la main; cette main était glacée.

«Marie, Marie, dit-il plein d'épouvante. Marie, parle-moi, réponds-moi, pourquoi tes mains sont-elles froides comme les mains d'une morte?—Parce que je meurs de peur, dit Clotilde d'une voix étouffée, parce que je suis avec un homme que je hais et que je méprise; et que je suis presque à sa merci. Allez-vous-en, allez-vous-en! dit-elle d'une voix nerveuse, allez-vous-en, ou je me jette par la fenêtre!»

Tony Vatinel se mit à genoux, demanda pardon de mille manières, s'accusa de folie, de brutalité; et, en demandant pardon, il baisait ses mains, ses épaules, ses genoux, ses pieds; et il promettait de se contenterde ce qu'on lui donnait. Mais ces caresses, mêlées à ses paroles et à ses larmes, le remirent peu à peu de l'effroi que lui avait causé la frayeur et les cris de Clotilde. Sa tête redevenue brûlante, ses baisers devinrent plus âcres et plus précipités, et, sans s'en apercevoir, il se trouva en proie aux mêmes transports.

«Ah! dit Clotilde, je vous remercie, j'aurais été trop malheureuse si vous m'aviez laissée avec mon amour et mon estime pour vous; car nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. Arthur revient cette semaine.—Arthur!» s'écria Tony en se relevant et la repoussant. Et ses dents claquèrent les unes contre les autres. «Arthur!—Oui, dit Clotilde, Arthur revient cette semaine, et il me l'annonce dans une lettre que voici.»

Elle tendit la lettre à Tony Vatinel, qui la repoussa avec colère, puis se ravisa, la prit et lut.

LV

Arthur de Sommery à madame Clotilde de Sommery.

«Ma chère Clotilde, cette semaine je serai auprès de toi. Ce sera avec un grand plaisir que je me trouverai dansnotrechambre, et dans tes bras. Tout ce que j'ai vu de femmes n'a servi qu'à te rendre plus jolie à mon imagination, et j'ai amassé une foule debaisers que j'ai sur le cœur, et que je te porte. Attends-moi un des jours de cette semaine; arrange notre chambre toute blanche; je vais enfin reprendre ma place dans ce grand lit où tu dois être perdue.».....

«Ma chère Clotilde, cette semaine je serai auprès de toi. Ce sera avec un grand plaisir que je me trouverai dansnotrechambre, et dans tes bras. Tout ce que j'ai vu de femmes n'a servi qu'à te rendre plus jolie à mon imagination, et j'ai amassé une foule debaisers que j'ai sur le cœur, et que je te porte. Attends-moi un des jours de cette semaine; arrange notre chambre toute blanche; je vais enfin reprendre ma place dans ce grand lit où tu dois être perdue.».....

LVI

Tony Vatinel froissa la lettre et la jeta à terre. «Vous le voyez, Tony, dit Clotilde, c'est aujourd'hui notre dernière entrevue. Il faut nous dire adieu.»

Tony Vatinel était calme et silencieux. Il prit la main de Clotilde; il voulut parler, mais il ne trouva pas de voix.

Il regarda cette chambre dont parlait Arthur de Sommery, et ce lit... Son œil était hagard et plein d'un feu sombre. Il revint à Clotilde et lui dit: «Marie, il faut que je vous voie encore une fois.—Mais, dit Clotilde, c'est impossible, mon mari pourrait arriver précisément cette nuit-là.—Non, répondit Tony Vatinel, je ne partirai de Trouville qu'après que le dernier bateau et la dernière voiture seront arrivés.»

Et il partit en courant, car une lueur blanche à l'horizon annonçait que le jour n'allait pas tarder à paraître.

LVII

Robert Dimeux à Tony Vatinel.

«Voici que j'arriverai dimanche, mon cher Tony, à notre château de Fousseron. J'espère que tu auras mis à profit l'absence d'Arthur de Sommery et que tu es rentré dans les conditions de l'humanité et de la raison.»Peut-être vais-je te trouver au château de Fousseron, regrettant tes chagrins et cet amour qui te dévoraient le cœur, et qu'un instant de possession aura fait évanouir. Car ce sont précisément les amoureux de ta trempe, ces amoureux à passions surhumaines, qui s'arrangent le moins de la fidélité. Tu as été fidèle à l'espoir d'une femme; mais tu ne le seras pas à la femme elle-même. La possession t'aura montré sur quel pauvre canevas ton imagination avait fait de si riches broderies d'or et de soie.»Je suis à Paris depuis trois jours. Il y a des gens qui me plaignent fort de passer une grande partie de l'année à la campagne,en province.»Nous l'avons souvent remarqué ensemble, il y a singulièrement peu de gens qui voient les choses comme elles sont, et qui, même en présence d'un spectacle, puissent empêcher leur mémoire de tromper leurs yeux par de menteuses hallucinations.»J'y ai surtout pensé ce printemps quand j'entendais appeler le mois de mai lemois des roses, quoique, sous le ciel de presque toute la France, il n'y ait pas de roses dans le mois de mai.»On en croit plus les poëtes que ses propres yeux; les poëtes font les vers d'après les vers de poëtes plus anciens, leurs tableaux d'après de vieux tableaux, sans s'occuper de la nature. La poésie française est éclose dans la chaude Provence d'un germe apporté de la Grèce, où les lauriers-roses remplacent, sur les rives des fleuves, les saules bleuâtres de nos rivières.»Il y a des gens qui quittent leur famille, leur maison, leurs amis, leur chien et leur fauteuil accoutumé, pour aller voir la mer, font cent lieues dans une voiture infecte, et écrivent à leurs amis: «Je vous écris des bords de l'Océan,père des fleuves. L'Euruset leNotusbouleversent l'empire de Neptune; les vagues,hautes comme des montagnes, épouvantent lesrocherset brisent lescarènes.»»Tout cela est écrit et imprimé dans leur bibliothèque, qu'ils ont laissée à Paris. Ils n'ont rien vu, ils ont eu tort de se déranger. Ils auraient pu réciter cela chez eux tout aussi parfaitement.»Il est bien singulier qu'il soit plus facile d'apprendre les pensées des autres que de penser soi-même. Le plus grand nombre des hommes a, dans la tête, une sorte de casier étiqueté où il met, pour les retrouver au besoin, des idées, des opinions et des définitions toutes faites. C'est à cela qu'on doit tous ces lieuxcommuns sur laprovince, sur lacentralisationet sur ladécentralisation. Il y a, sur ces sujets, un certain nombre d'idées saugrenues que l'on se transmet de générations en générations, sans que, malheureusement, il s'en perde une seule, sans qu'il se rencontre jamais un homme qui s'avise de vérifier le titre de cette vieille monnaie fruste et effacée.»Prononcez le motprovincedevant dix personnes différentes, séparément. Chacune usera du même procédé.»Elle ouvrira dans sa tête le carton étiquetéProvince, et elle en retirera:»Province, pays barbare!»Il n'y a que Paris.»Elle a d'assez beaux yeux pour deux yeux de province.»Un provincial!»Une provinciale!!!»Huit, sur ces dix personnes, n'ont jamais commis de plus lointaine pérégrination qu'une promenade aux Tuileries ou au Luxembourg. Les autres sont allées regarder et n'ont pas vu. Elles ne jugent pas avec leurs impressions: elles n'en ont aucune; d'après leurs idées, elles en ont moins encore. Elles ont simplement ouvert la caseProvince; elles en ont tiré tout ce qui s'y trouve; après quoi, elles ont replié et renfermé soigneusement le tout pour s'en servir à la première occasion.»Cette proscription de la province est une sottise. Paris n'existe pas par lui-même. Paris n'est rien qu'un grand bazar, un immense caravansérail où l'on vient, de tous les points, vendre et acheter, où l'on vend, où l'on achète tout, même des choses qui ne devraient ni s'acheter ni se vendre.»Cette proscription de la province rappelle la bévue de ce magistrat sans-culotte qui, entendant dire que la France était menacée de perdre ses colonies, demanda à quoi servaient les colonies. «Mais, lui répondit-on, si on perdait les colonies, la France serait très-embarrassée pour avoir du sucre.—Eh! que nous importe? s'écria-t-il; n'avons-nous pas les raffineries d'Orléans?»»En effet, Paris consomme, mais Paris ne produit pas.»Paris est un gouffre où chaque jour entrent, pêle-mêle et entassés, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes.»Paris mange tout cela, et la province travaille sans cesse à produire des poëtes, des légumes, des bestiaux et du lait pour assouvir les voraces appétits du Gargantua affamé.»Car Paris ne produit pas plus de poëtes que d'autres choses. C'est à la province qu'appartiennent les horizons verts des hautes et silencieuses forêts où l'on marche sur la mousse parsemée de violettes, les prairies émaillées, les rivières bordées d'iris jaunes et demyosotis couleur du ciel. La province a de hautes montagnes sur le sommet desquelles l'homme, plus près du ciel, aspire à grands flots la poésie. La province a l'Océan avec ses magnifiques colères, son sable dont chaque grain est un petit rocher, et ses gigantesques hirondelles, ses mouettes grises et blanches qui jettent de sinistres éclats de rire en se jouant dans la tempête, et ces belles harmonies du vent qui brise les navires, déracine les maisons, tue les matelots, et n'arrive à Paris qu'avec la force nécessaire pour faire trembler aux Tuileries la dentelle des mantilles. La province a la Méditerranée, immense miroir dans lequel le ciel se regarde avec amour.»Les poëtes naissent en province et viennent mourir à Paris.»Il n'y a qu'une chose que l'on ne trouve guère à Paris: ce sont des Parisiens.»Je ne crois pas connaître un Parisien.»Je jette un regard autour de moi: mon domestique est Savoyard; ma cuisinière, Bretonne; mon cheval est Normand (je te prie de croire que son père est pur sang).»Cherchons ailleurs. Cherchons des Parisiens. Cherchons dans les poëtes.»M. Hugo est né en Franche-Comté.»M. Dumas, à Villers-Cotterets.»M. Méry, en Provence.»M. Janin, à Saint-Étienne.»M. de Balzac, en Touraine.»M. Jules Sandeau, en Touraine.»Madame Sand, en Touraine.»M. de Chateaubriand, en Bretagne.»M. de Lamartine, à Mâcon.»M. Casimir Delavigne, au Havre.»M. Frédéric Soulié, en Languedoc.»M. Eugène Sue, en Provence.»M. Théophile Gautier, est à peu près Espagnol.»Et M. Gozlan est né en pleine mer.»J'arriverai donc dimanche à mon château de Fousseron, et n'arriverai pas incognito pour jouir de l'empressement de mes vassaux. Convoque mes musiciens; donne des ordres au gros merle noir, mon maître de chapelle; commande un beau ciel et une belle nuit bien étoilée. Ordonne aux arbres de se parer de leurs plus beaux panaches verts; que la prairie se couvre de sa parure de perles blanches; charge les giroflées de parfumer l'air.»Si tu pouvais me donner un beau clair de lune, tu me ferais plaisir.»Tâche d'avoir une certaine petite fauvette à tête noire; elle est très-coquette, très-demandée, très-courue; tu auras peut-être un peu de peine. En un mot, prépare-moi une réception digne de le magnificence du sire de Fousseron.»Adieu.»Robert.»

«Voici que j'arriverai dimanche, mon cher Tony, à notre château de Fousseron. J'espère que tu auras mis à profit l'absence d'Arthur de Sommery et que tu es rentré dans les conditions de l'humanité et de la raison.

»Peut-être vais-je te trouver au château de Fousseron, regrettant tes chagrins et cet amour qui te dévoraient le cœur, et qu'un instant de possession aura fait évanouir. Car ce sont précisément les amoureux de ta trempe, ces amoureux à passions surhumaines, qui s'arrangent le moins de la fidélité. Tu as été fidèle à l'espoir d'une femme; mais tu ne le seras pas à la femme elle-même. La possession t'aura montré sur quel pauvre canevas ton imagination avait fait de si riches broderies d'or et de soie.

»Je suis à Paris depuis trois jours. Il y a des gens qui me plaignent fort de passer une grande partie de l'année à la campagne,en province.

»Nous l'avons souvent remarqué ensemble, il y a singulièrement peu de gens qui voient les choses comme elles sont, et qui, même en présence d'un spectacle, puissent empêcher leur mémoire de tromper leurs yeux par de menteuses hallucinations.

»J'y ai surtout pensé ce printemps quand j'entendais appeler le mois de mai lemois des roses, quoique, sous le ciel de presque toute la France, il n'y ait pas de roses dans le mois de mai.

»On en croit plus les poëtes que ses propres yeux; les poëtes font les vers d'après les vers de poëtes plus anciens, leurs tableaux d'après de vieux tableaux, sans s'occuper de la nature. La poésie française est éclose dans la chaude Provence d'un germe apporté de la Grèce, où les lauriers-roses remplacent, sur les rives des fleuves, les saules bleuâtres de nos rivières.

»Il y a des gens qui quittent leur famille, leur maison, leurs amis, leur chien et leur fauteuil accoutumé, pour aller voir la mer, font cent lieues dans une voiture infecte, et écrivent à leurs amis: «Je vous écris des bords de l'Océan,père des fleuves. L'Euruset leNotusbouleversent l'empire de Neptune; les vagues,hautes comme des montagnes, épouvantent lesrocherset brisent lescarènes.»

»Tout cela est écrit et imprimé dans leur bibliothèque, qu'ils ont laissée à Paris. Ils n'ont rien vu, ils ont eu tort de se déranger. Ils auraient pu réciter cela chez eux tout aussi parfaitement.

»Il est bien singulier qu'il soit plus facile d'apprendre les pensées des autres que de penser soi-même. Le plus grand nombre des hommes a, dans la tête, une sorte de casier étiqueté où il met, pour les retrouver au besoin, des idées, des opinions et des définitions toutes faites. C'est à cela qu'on doit tous ces lieuxcommuns sur laprovince, sur lacentralisationet sur ladécentralisation. Il y a, sur ces sujets, un certain nombre d'idées saugrenues que l'on se transmet de générations en générations, sans que, malheureusement, il s'en perde une seule, sans qu'il se rencontre jamais un homme qui s'avise de vérifier le titre de cette vieille monnaie fruste et effacée.

»Prononcez le motprovincedevant dix personnes différentes, séparément. Chacune usera du même procédé.

»Elle ouvrira dans sa tête le carton étiquetéProvince, et elle en retirera:

»Province, pays barbare!

»Il n'y a que Paris.

»Elle a d'assez beaux yeux pour deux yeux de province.

»Un provincial!

»Une provinciale!!!

»Huit, sur ces dix personnes, n'ont jamais commis de plus lointaine pérégrination qu'une promenade aux Tuileries ou au Luxembourg. Les autres sont allées regarder et n'ont pas vu. Elles ne jugent pas avec leurs impressions: elles n'en ont aucune; d'après leurs idées, elles en ont moins encore. Elles ont simplement ouvert la caseProvince; elles en ont tiré tout ce qui s'y trouve; après quoi, elles ont replié et renfermé soigneusement le tout pour s'en servir à la première occasion.

»Cette proscription de la province est une sottise. Paris n'existe pas par lui-même. Paris n'est rien qu'un grand bazar, un immense caravansérail où l'on vient, de tous les points, vendre et acheter, où l'on vend, où l'on achète tout, même des choses qui ne devraient ni s'acheter ni se vendre.

»Cette proscription de la province rappelle la bévue de ce magistrat sans-culotte qui, entendant dire que la France était menacée de perdre ses colonies, demanda à quoi servaient les colonies. «Mais, lui répondit-on, si on perdait les colonies, la France serait très-embarrassée pour avoir du sucre.—Eh! que nous importe? s'écria-t-il; n'avons-nous pas les raffineries d'Orléans?»

»En effet, Paris consomme, mais Paris ne produit pas.

»Paris est un gouffre où chaque jour entrent, pêle-mêle et entassés, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes.

»Paris mange tout cela, et la province travaille sans cesse à produire des poëtes, des légumes, des bestiaux et du lait pour assouvir les voraces appétits du Gargantua affamé.

»Car Paris ne produit pas plus de poëtes que d'autres choses. C'est à la province qu'appartiennent les horizons verts des hautes et silencieuses forêts où l'on marche sur la mousse parsemée de violettes, les prairies émaillées, les rivières bordées d'iris jaunes et demyosotis couleur du ciel. La province a de hautes montagnes sur le sommet desquelles l'homme, plus près du ciel, aspire à grands flots la poésie. La province a l'Océan avec ses magnifiques colères, son sable dont chaque grain est un petit rocher, et ses gigantesques hirondelles, ses mouettes grises et blanches qui jettent de sinistres éclats de rire en se jouant dans la tempête, et ces belles harmonies du vent qui brise les navires, déracine les maisons, tue les matelots, et n'arrive à Paris qu'avec la force nécessaire pour faire trembler aux Tuileries la dentelle des mantilles. La province a la Méditerranée, immense miroir dans lequel le ciel se regarde avec amour.

»Les poëtes naissent en province et viennent mourir à Paris.

»Il n'y a qu'une chose que l'on ne trouve guère à Paris: ce sont des Parisiens.

»Je ne crois pas connaître un Parisien.

»Je jette un regard autour de moi: mon domestique est Savoyard; ma cuisinière, Bretonne; mon cheval est Normand (je te prie de croire que son père est pur sang).

»Cherchons ailleurs. Cherchons des Parisiens. Cherchons dans les poëtes.

»M. Hugo est né en Franche-Comté.»M. Dumas, à Villers-Cotterets.»M. Méry, en Provence.»M. Janin, à Saint-Étienne.»M. de Balzac, en Touraine.»M. Jules Sandeau, en Touraine.»Madame Sand, en Touraine.»M. de Chateaubriand, en Bretagne.»M. de Lamartine, à Mâcon.»M. Casimir Delavigne, au Havre.»M. Frédéric Soulié, en Languedoc.»M. Eugène Sue, en Provence.»M. Théophile Gautier, est à peu près Espagnol.»Et M. Gozlan est né en pleine mer.

»J'arriverai donc dimanche à mon château de Fousseron, et n'arriverai pas incognito pour jouir de l'empressement de mes vassaux. Convoque mes musiciens; donne des ordres au gros merle noir, mon maître de chapelle; commande un beau ciel et une belle nuit bien étoilée. Ordonne aux arbres de se parer de leurs plus beaux panaches verts; que la prairie se couvre de sa parure de perles blanches; charge les giroflées de parfumer l'air.

»Si tu pouvais me donner un beau clair de lune, tu me ferais plaisir.

»Tâche d'avoir une certaine petite fauvette à tête noire; elle est très-coquette, très-demandée, très-courue; tu auras peut-être un peu de peine. En un mot, prépare-moi une réception digne de le magnificence du sire de Fousseron.

»Adieu.

»Robert.»

LVIII

Impression que produisit sur Tony Vatinel la lettre de son ami Robert.

Tony Vatinel ouvrit la lettre de Robert, la parcourut négligemment, et la jeta dans un coin sans en avoir compris un seul mot.

LIX

J'avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur l'effet que produiront certains chapitres du présent livre. Beaucoup de femmes me reprocheront peut-être l'impudeur que j'ai eue de décrire des choses qu'elles montrent si librement quand elles sont habillées.

Elles auront raison, selon moi, en cela qu'il est plus agréable de voir ces choses que d'en entendre parler.

J'ai été entraîné par le récit; en retrancher les circonstances, c'eût été le rendre inintelligible. Et, d'ailleurs, les portraits que je trace ne sont que trop ressemblants. Clotilde n'est pas précisément taillée sur le patron des Célimènes de théâtre; mais elle n'en est pas moins vraie pour cela, et, je vous l'ai déjà dit autre part, ma belle lectrice, la nature ne m'a douéd'aucune imagination. Je n'ai jamais rien inventé, et je suis un peu gêné quand je n'ai pas vu les choses que je raconte.

LX

Quelle nuit!

Le soleil s'est couché dans des nuées noires et épaisses sur lesquelles il jetait à peine un reflet d'un violet sombre.

Quand le soleil a été couché, on a commencé à entendre des bruits de tonnerre lointain, puis de pâles éclairs ont sillonné les nuages.

Puis, sans qu'on sentît le vent sur la terre, au-dessous des nuages gris qui formaient un dôme de plomb, couraient, roulaient rapidement, légers comme de la fumée ou de l'écume, des nuages verdâtres qui, de loin, semblaient raser le sol, et, de près, ne paraissaient qu'à quelques toises des maisons.

Les feuilles des haies ont frissonné d'elles-mêmes. Aucun oiseau n'a osé élever la voix. Les grenouilles n'ont pas coassé dans les joncs de la Touque.

Il fait une chaleur accablante; l'air est lourd et ne semble pas assez pur pour être respiré; la poitrine haletante le renouvelle plus fréquemment.

Toutes les barques sont rentrées dans la Touque, et on les a amarrées avec plus de soin que de coutume.

Les goëlands eux-mêmes, qui ont coutume de sejouer dans la tempête en poussant des cris de joie, ont quitté la mer à tire-d'ailes et sont venus silencieusement se cacher dans les trous de la falaise.

Après de sourds roulements, on entend des claquements clairs et précipités, et l'éclair qui déchire le nuage montre, par la fente de la nuée, que, sous cette nuée grise qui nous écrase, le ciel n'est qu'une fournaise ardente, une plaine de feu et de lave. Dans les étables, les troupeaux se serrent les uns contre les autres.

La mer commence à faire entendre au loin ses mugissements; elle s'agite dans ses profondeurs sans qu'aucune émotion vienne rider sa surface; elle roule dans son sein des galets qui font un bruit de chaînes; elle se gonfle et se balance; puis elle blanchit à l'horizon et commence à courir sur la plage, qu'elle semble devoir couvrir une demi-lieue par-dessus les maisons.

Le vent commence à se faire entendre, tantôt en sifflements aigus, tantôt avec des voix graves et basses. Sur la terre, il enlève, en tourbillonnant, la poussière des champs; il déracine les arbres; il émiette dans l'air le chaume des maisons; dans le cimetière, il renverse les croix et fait ployer les cyprès jusqu'à terre avec de funèbres gémissements.

Les lames qui arrivent de la pleine mer, arrêtées par les plages, s'élèvent et retombent avec un bruit immense et courent au loin dans la plaine.

Dans les moments où le ciel s'ouvre, une sinistreclarté montre pendant un instant la terre et la mer bouleversées. Le ciel se referme, et on retombe dans une nuit profonde.

Quelle nuit!

Les sifflements du vent semblent par moments les gémissements de tous ceux que l'Océan a engloutis dans ses abîmes depuis le commencement des temps. Il semble qu'ils crient, qu'ils appellent et qu'ils demandent des prières.

LXI

Pendant ce temps, Clotilde, seule dans sa chambre, pâle et agitée, écoutait le vent qui secouait ses fenêtres, comme quelqu'un qui eût voulu entrer. Elle avait fini par se coucher; mais elle ne pouvait dormir. Dans les grands coups de tonnerre qui se succédaient, elle cachait sa tête dans son lit en tenant sa couverture convulsivement serrée dans ses mains. Mais tout à coup elle entend un autre bruit se mêler à celui du vent, qui semble vouloir déraciner la maison. On a frappé doucement à sa porte, et une voix l'appelle tout bas; elle frémit, elle retient son haleine; mais son cœur bat si fort, qu'il l'empêche d'entendre.

On frappe encore et on appelle. Ah! on appelle Marie! C'est Tony Vatinel.

Clotilde se précipite à bas de son lit et va ouvrir sa porte. C'est Tony Vatinel, c'est quelqu'un: elle n'aura plus peur.

Avant que Tony fût entré, elle s'était replongée dans son lit.

Un éclair remplit la chambre d'une lueur bleuâtre.

Elle voit Tony, pâle comme un mort, les yeux étincelants comme des charbons ardents et fixes d'une manière effrayante. «Quelle imprudence, mon Tony, lui dit-elle, de venir par une pareille nuit! Combien j'aurais souffert si je vous avais soupçonné en route par un temps si effrayant!»

Tony ne répondit pas. «Tony, continua-t-elle, je n'ai pas besoin que vous fassiez de semblables extravagances pour être persuadée de votre amour. Mais je ne me plains pas, puisque vous êtes là. J'avais bien peur. Je suis heureuse de vous voir, de vous voir là, près de moi. Tout ce qui se passe d'horrible au dehors semble me rendre plus heureuse votre présence ici.»

A ce moment, un violent coup de tonnerre se fit entendre. Par un mouvement involontaire, Clotilde saisit les mains de Vatinel et les serra avec force. Tony, assis près du lit de Clotilde, pencha sa tête et la plaça sur l'oreiller à côté de la tête de Clotilde, couchée sur le bras étendu de Vatinel.

Leurs bouches voisines se partageaient, pour respirer, le peu d'air qui les séparait, et s'envoyaient l'une à l'autre leur haleine qui les enivrait.

De douces pensées s'emparèrent alors du cœur de Clotilde. Elle aimait Tony Vatinel, et elle se l'avouait; elle l'aimait avec passion, et elle sentait que l'amourest dans l'âme comme ces arbres à l'ombre desquels meurt toute végétation. Elle aimait Vatinel, et non-seulement elle ne pouvait aimer que lui, mais il lui semblait qu'elle ne pourrait plus rien éprouver que pour lui, fût-ce même de la haine; le reste lui devenait tout à fait indifférent. Elle chercha dans son cœur sa haine si profonde pour Arthur de Sommery, son ardeur de vengeance si adroitement dissimulée, et elle trouva que les injures et les outrages d'Arthur de Sommery n'avaient plus sur elle aucune prise, qu'elle ne le haïssait plus que parce qu'il la séparait de l'homme qu'elle adorait.

Elle frémit alors des projets qu'elle avait si longtemps cachés et nourris dans son cœur, qu'elle avait conduits avec une si terrible habileté; elle frémit, non par crainte ni par pitié pour Arthur, mais parce qu'elle aimait Tony Vatinel, tel qu'il était, avec sa belle et naïve loyauté; parce qu'elle ne voulait pas que Tony Vatinel commît un crime.

Leurs deux bouches, toujours sur l'oreiller, s'étaient encore rapprochées. «Marie! Marie! dit Vatinel, je t'aime, je t'aime, je t'adore! aujourd'hui, tu seras à moi.»

Et, appuyant ses lèvres sur les lèvres de Clotilde, et la serrant en même temps contre lui du bras qu'il avait porté sous le corps de la femme d'Arthur, il lui donna un baiser; et elle sentit qu'il aspirait tout son sang, qui s'échappait de ses veines; toute son âme, qui s'exhalait de sa poitrine. «Tony! Tony! dit-elle,je vous en prie, laissez-moi; Tony! ayez pitié de moi!»

Mais Vatinel n'écoutait plus que la frénésie de sa passion. La bouche de Clotilde, qui se plaignait et qui demandait grâce, ne pouvait s'empêcher de répondre par une douce pression aux baisers de Tony; elle l'étreignait et le repoussait; elle le maudissait et rendait un baiser. «Laissez-moi! disait-elle, laissez-moi! Oh! Tony, je t'en prie, laisse-moi!—Marie, dit-il, aujourd'hui, tu seras à moi. Je ne peux plus vivre sans toi; tu ne sais pas ce que j'ai souffert, à quels horribles supplices l'amour m'a condamné. Marie, comme tu es belle!»

Un coup de tonnerre se fit entendre si voisin, que la maison en trembla sur sa base. «Tenez, dit Clotilde, entendez-vous?—Ah! reprit Vatinel, si la mort doit nous frapper, qu'elle nous frappe dans les bras l'un de l'autre, qu'elle nous frappe heureux! Moi, je veux bien mourir pour payer un instant de bonheur dans tes bras, je veux bien souffrir à jamais dans l'autre vie tous les supplices réservés aux damnés.—Tony! disait Marie, Tony! je t'en prie, laisse-moi!».....

Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas résister à tant de félicité; il resta près de Clotilde, sans connaissance, sa tête pâle, renversée et baignée dans ses cheveux noirs épars sur l'oreiller. Clotilde, les yeux mouillés de larmes voluptueuses, eut peur etmit la main sur le cœur de Vatinel; elle le sentit battre, et baisa légèrement le beau front de son amant. «Ah! oui, je l'aime, se disait-elle, et cet amour a purifié mon cœur. Je n'y sens plus de haine. Je n'ai plus qu'un désir, c'est d'aller au loin avec Tony Vatinel cacher un bonheur que nous avons acheté par tant de combats.»

Le tonnerre continuait à gronder, et des éclairs venaient de temps en temps éclairer la chambre.

Clotilde baisa encore le front de Vatinel. «J'ai donc un amant!» dit-elle.

Et son orgueil éleva un moment la voix dans son cœur contre Vatinel; mais elle ne tarda pas à ajouter: «O le plus beau, le plus noble des hommes! mon Tony! comme je suis aimée!»

Tony Vatinel ouvrit les yeux. «Marie, dit-il, où es-tu? Viens dans mes bras, viens sur mon cœur, viens me dire que je ne me trompe pas, que tout ce qui s'est passé cette nuit n'est pas un rêve, un horrible, un charmant rêve.—Ah! Vatinel, dit Clotilde, et moi qui avais juré...—Vous n'avez pas trahi votre serment, répondit Tony Vatinel. Clotilde, votre mari est mort!»

LXII

«Mort! mort! s'écria Clotilde épouvantée. Mort! et comment est-il mort?—Marie, dit Vatinel sans lui répondre, maintenant, tu es à moi. Veux-tu renoncer àtout, à ta position, à ta fortune, à ta réputation? Veux-tu t'enfuir avec moi? Je n'ai à te donner pour tout cela que mon amour et ma vie.—Mais répondez-moi donc, continua Clotilde. Est-ce donc vrai, ce que vous dites, qu'Arthur est mort? Et comment cela se fait-il? On l'a donc tué? Mais qu'avez-vous donc à la main? Tony, qu'avez-vous? vous êtes blessé?—Arthur est mort, reprit Tony Vatinel. Marie, veux-tu maintenant être à moi? veux-tu me donner ta vie, comme je t'ai, depuis longtemps, donné la mienne?...veux-tu?...—Mais c'est impossible, vous me trompez. Comment le savez-vous?—Arthur est mort, répéta encore une fois Vatinel. Ordonne maintenant de notre sort à tous deux.—Ma tête est perdue en ce moment, je ne comprends rien, je ne veux rien, je ne sais rien, répondait Clotilde, qui n'osait plus faire de nouvelles questions, et qui ne regardait Vatinel qu'avec effroi. Laissez-moi le temps de penser, de réfléchir, de savoir. Allez-vous-en, voici le jour. Au nom du ciel, allez-vous-en! je me meurs...»

Vatinel regarda Clotilde d'un regard triste et solennel, et sortit sans parler.

La force abandonna alors Clotilde, que l'on trouva évanouie dans son lit.

Quand elle revint à elle, elle ne se rappelait rien, qu'une impression confuse de choses charmantes et terribles. Elle pensait avoir rêvé, tant elle trouvait d'incohérence dans les souvenirs qui se réveillaient un à un dans son esprit.

Au déjeuner, on dit: «Arthur arrivera aujourd'huiou demain. Quel bonheur qu'il n'ait pas été en route par cet affreux ouragan de cette nuit!—Non, non, se disait Clotilde, ce n'est pas vrai, c'est l'orage qui m'a épouvantée. Oh! cependant Tony, ses caresses, ses baisers, sa voix... Non, je me rappelle... il m'a bien dit... Mais c'est impossible! il m'a trompée... Comment faire?... comment le voir?... Je ne puis lui écrire de semblables choses... Je ne pourrai supporter cette situation encore une journée sans devenir folle. Comment se fait-il que cette vengeance que j'ai tant désirée, que j'ai tout fait pour amener, m'inspire tant d'effroi? Quelle lâcheté y a-t-il dans mon cœur?»

Et, chaque fois que quelqu'un frappait à la porte, elle se sentait froide et pâle. Si on parlait un peu haut au dehors, elle s'attendait à entendre la terrible nouvelle. Il y avait dans la maison une gaieté qui lui faisait horriblement mal. Madame de Sommery donnait des ordres pour un approvisionnement extraordinaire. «Il faut tuer des pigeons, disait-elle; Arthur les aime beaucoup.»

Clotilde sentait que son profond abattement à elle contrastait avec le mouvement du reste de la maison. Une ou deux fois, on remarqua tout haut qu'elle était triste.

Toute la journée se passa sans qu'on entendît parler de rien. «Allons, dit-elle, Tony m'a trompée. Mais cette blessure, ce visage si pâle quand il est arrivé.»

Et elle expliquait tout par l'orage, par un accident. Et, d'ailleurs, ne l'avait-elle pas vu bien des fois aussi pâle et aussi agité, parce qu'elle avait dit un mot qui ne lui plaisait pas, ou qu'elle était un peu plus décolletée que de coutume?

On frappa précipitamment à la porte. Les idées de Clotilde avaient pris une telle direction, qu'elle s'attendait à voir entrer Arthur. C'était l'abbé Vorlèze qui demandait à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.

LXIII

Comme je l'ai dit, depuis sa brouille avec M. de Sommery, l'abbé Vorlèze allait presque tous les soirs passer, à se promener au bord de la mer, le temps consacré, avant la brouille, à jouer aux échecs. Ce jour-là, l'abbé était allé voir les traces de l'ouragan.

Le vent était tombé comme de lassitude; mais la mer avait reçu un si fort ébranlement jusque dans ses profondeurs, qu'elle se balançait encore tout entière. Des algues, des varechs et une foule d'herbes marines de toute sorte avaient été jetés sur la plage à une distance où la mer n'arrive jamais; ce qui donnait la mesure de la fureur avec laquelle elle avait lancé ses lames sur la terre, comme pour l'engloutir.

Ce bouleversement était encore attesté par cela que, parmi ces herbes marines, il y en avait d'entièrement étrangères à la côte de Trouville, qui avaient évidemment été arrachées fort loin, et emportées par la mer furieuse. Il y avait aussi des poissons morts et des pièces de bois.

Le soleil était pâle et comme malade; il se couchait dans un ciel calme et pur, qu'il sablait d'or.

La mer descendait, mais son reflux était presque insensible. On eût dit qu'elle était fatiguée. L'abbé Vorlèze regarda le soleil disparaître dans la mer, et resta assis sur une roche, où la nuit le surprit plongé dans ses méditations.

D'abord il avait remercié Dieu des bornes infranchissables qu'il a imposées à la mer: puis il avait songé combien, depuis qu'il était à Trouville, il avait assisté de fois à de semblables tempêtes, et combien de malheureux avaient été engloutis par l'Océan. «Mon Dieu, dit-il, ayez pitié d'eux! La mort du noyé est une mort terrible; ce n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la vie par le sommeil de chaque jour; ce n'est plus cette mort qui consiste à s'endormir une fois de plus sur l'oreiller où l'on s'endormait chaque soir depuis cinquante ans. C'est une mort mêlée de rage, de lutte, de désespoir, de blasphèmes. On n'est pas préparé par l'affaiblissement successif des organes; on n'arrive pas à n'être plus par des transitions imperceptibles. Ce n'est pas un dernier fil qui se brise, ce sont tous les liens qui se rompent à la fois. Onmeurt au milieu de la force, de la santé: on meurt tout vivant!»

Et l'abbé Vorlèze pria pour tous ces morts sans sépulture, sans croix pour marquer la place où ils sont, sans parents et sans amis qui vinssent pleurer et prier sur eux. «O mon Dieu! continua-t-il, ayez pitié d'eux! dans cette mort violente que vous leur avez infligée, ils n'ont eu auprès d'eux ni amis pour les consoler, ni prêtres pour les réconcilier avec vous. Dans ces immenses solitudes de l'Océan, ils ont poussé des cris de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête n'a pas empêchés d'arriver jusqu'à vous, ô mon Dieu!»

Et l'abbé passa deux ou trois fois la main sur son visage; il ne pouvait écarter l'image de ces corps pâles et roides des noyés. La lune montait lentement derrière les maisons de Trouville et ne jetait encore qu'une faible lueur qui restait au ciel. C'était l'heure où tout prend, dans la nature, des formes bizarres, l'heure où il semble que tous les objets se déguisent pour aller à quelque bal infernal et fantastique, où les peupliers deviennent des fantômes noirs, et chaque pierre du cimetière un corps mort avec son linceul. C'est l'heure des hallucinations, c'est l'heure où l'on croirait que ces figures bizarres et ces aventures étranges que nous voyons dans nos rêves se montrent et se passent réellement pendant que nous dormons.

Des pointes de roche dépouillées semblaient à l'abbé Vorlèze des cadavres étendus. Il pria encore pourchasser ces visions, et ne put y réussir. Loin de là: les prestiges et les illusions augmentèrent à un tel degré, qu'il finit par assister à un spectacle horrible. Il vit un mouvement dans les longues algues qui flottaient à la surface de l'eau, puis il parut une tête, une jeune tête blonde d'enfant; d'une petite main livide, il écarta les herbes et rejeta en arrière ses cheveux, qui retombaient appesantis par l'eau sur sa figure pâle. L'abbé reconnut cet enfant, il s'était noyé peu de mois auparavant en allant aux équilles. L'enfant dit, d'une voix douce: «La mort n'a pas été un mal pour moi; elle m'a pris dans l'enfance, c'est-à-dire dans l'ignorance, sans que j'aie eu rien à regretter de ce que je laissais dans le passé, puisque je n'avais pas de passé, ni rien de ce que m'eût promis l'avenir, auquel je n'avais encore rien demandé. Cherche dans ta vie combien il y a de tes jours que tu voudrais recommencer et pense que mon avenir aurait été ton passé. Je n'ai pas besoin de tes prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici? T'es-tu, hier, noyé comme moi?»

Et d'un autre point du rivage un corps plus grand sortit des algues. L'abbé Vorlèze se rappela qu'auparavant une femme s'était, par un désespoir d'amour jetée à la mer en cet endroit. Elle écarta les herbes, sortit de l'eau jusqu'à la ceinture, rejeta ses cheveux en arrière et dit: «Samuel Aubry ne m'a-t-il jamais vue quand, la nuit, je vais appliquer mon visage pâleaux vitres de sa chambre? ou suis-je si changée qu'il ne me puisse plus reconnaître? Je n'ai pas besoin de tes prières. Dis seulement à Samuel de me regarder quand je vais la nuit derrière ses vitres. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que fais-tu ici la nuit? T'es-tu, hier, noyé comme moi?»

Et ce corps pâle sortit de l'eau et se dirigea vers la maison de Samuel Aubry.

Un autre corps, d'une force athlétique, sortit de l'herbe non loin de celui-là; il écarta les herbes, rejeta ses cheveux en arrière et dit: «A-t-il péri du monde cette nuit? Je suis André Méhom. J'ai été enfant de chœur du curé de Trouville, et je me suis noyé en allant au secours d'un bâtiment naufragé. Je n'ai pas besoin de prières. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu, hier, noyé comme nous?»

Et alors, de toutes parts, l'abbé vit sortir de l'eau et des algues des hommes, des femmes et des enfants, tous pâles, tous écartant les herbes pour passer, et rejetant leurs cheveux en arrière. Ils se firent gravement entre eux des signes d'intelligence, et tous se mirent à parler d'une voix étrange qu'on sentait plus qu'on ne l'entendait, car tous parlaient à la fois, et, cependant, ne diminuaient rien du silence morne et froid qui régnait dans la nature, et voilà ce qu'ils murmuraient: «Les morts ne perdent que les jours, etles nuits sont à eux, et cette lune qui se lève est leur soleil. Quelle différence fais-tu entre les vivants qui dorment la nuit et nous qui dormons le jour sur des lits d'algues et de varechs, au fond des mers? Voici l'heure où les morts du cimetière sortent de leurs tombeaux, comme nous, et se promènent sous les berceaux de chèvrefeuilles que leur font les vivants. Voici que nous allons visiter ceux qui nous ont aimés, et qui nous prennent pour des rêves. Nous jouissons d'un calme et d'une paix éternels; nous nous appelons vivants et nous vous appelons morts, car votre vie à vous n'est qu'un combat et une agonie. Sois le bienvenu! Nous attendions du monde cette nuit après la tempête d'hier. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont à eux et cette lune qui se lève est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu donc, hier, noyé comme nous?»

Et de nouveaux corps paraissaient sur les eaux, et ils devinrent nombreux comme le galet de la mer.

L'abbé Vorlèze hâta le pas pour échapper, par le mouvement, à ces prestiges qui lui faisaient dresser les cheveux sur la tête, et il se mit à marcher à pas précipités. Mais, tout à coup, ses pieds heurtèrent à quelque chose; il frémit et il lui sembla qu'un vêtement de glace descendait depuis sa tête jusqu'à ses pieds; tout le rêve s'évanouit devant une réalité. Ce que l'abbé Vorlèze avait touché du pied, ce n'était pas une pierre, c'était un corps, c'était un cadavre!

Le premier mouvement de l'abbé fut de se releverbrusquement, puis il revint, se pencha sur le corps, chercha si son cœur battait encore; il était froid et roidi par la mort.

La lune, qui avait monté, éclaira le corps; et l'abbé se redressa en s'écriant: «Ah! mon Dieu! Mais c'est impossible! dit-il. Il devait revenir par terre.»

Il se pencha encore, se mit à genoux, écarta les cheveux du mort. «Oh! mon Dieu! dit-il, c'est bien lui! Aidez-moi, mon Dieu, dans les tristes devoirs que j'ai à remplir.»

Alors il traîna le corps jusqu'au pied de la falaise, pour que la mer, en remontant, ne vînt pas l'entraîner; il fit une courte prière et se dirigea vers le château, où il demanda à parler à M. de Sommery, et l'emmena dans le jardin.

LXIV

L'abbé avait, tout le long du chemin, préparé son discours et ses précautions oratoires; mais, quand il fut au fond du jardin avec M. de Sommery, il se prit à pleurer et lui dit: «Mon cher monsieur de Sommery, il faut du courage pour ce que j'ai à vous apprendre. Il vous est arrivé un grand malheur.—Qu'est-ce? dit le colonel.—O mon Dieu! dit l'abbé, donnez à ce pauvre père la force et le courage, car toute force vient de vous.—Arthur! s'écria M. de Sommery, où est Arthur?

L'abbé baissa la tête sans répondre.

«Parlez! parlez! s'écria M. de Sommery; il est malade, n'est-ce pas, il est blessé?—Il est mort! dit l'abbé.—Mon fils! s'écria M. de Sommery d'une voix forte et éclatante qui résonna dans toute la maison, mon fils Arthur est mort! O mon Dieu! ayez pitié de moi!» Et le vieux soldat tomba sur un banc et se mit à pleurer.

Au cri du colonel, tout le monde accourut au jardin.

LXV

Excepté cependant Clotilde. Tony Vatinel était auprès d'elle et lui disait: «Marie, veux-tu me suivre?—Éloignez-vous, sauvez-vous! disait Clotilde; entendez-vous ce tumulte dans la maison? Sauvez-vous!—Marie, veux-tu me suivre? répéta Tony froid et impassible.—Au nom du ciel, fuyez! répondit Clotilde.—Marie, dit une troisième fois Tony Vatinel, veux-tu me suivre?—Allez-vous-en! répondit encore Clotilde.—Adieu donc, Marie,» dit Tony Vatinel.

Et il s'en alla.

LXVI

On fit rentrer M. de Sommery dans la maison, et alors il fut entouré de toute sa famille. Par l'ordre de l'abbé, des domestiques, avec une lanterne et une civière,vinrent avec lui relever le corps d'Arthur de Sommery, que l'on rapporta tristement dans la maison, dans cette maison préparée pour la fête de son retour, dans cette maison toute pleine des petits soins industrieux de sa mère.

Le matin, le maire Vatinel vintconstater le décès. L'abbé Vorlèze dit à M. de Sommery: «Mon ami, mon pauvre ami! frappé par Dieu, reconnaissez sa puissance, et demandez-lui le secours et la force dont vous avez besoin. Ce n'est qu'à l'homme présomptueux, qui se croit assez fort sans sa divine assistance, qu'il laisse arriver des malheurs plus grands qu'il ne peut les supporter.—Monsieur de Sommery, dit Vatinel le maire, quelles sont vos intentions pour l'enterrement?—Mon cher ami...» dit l'abbé Vorlèze.

LXVII

Mais, comme l'abbé Vorlèze allait parler, le médecin de la commune arriva; l'abbé ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder le coup qu'il avait à porter.

Le médecin constata qu'Arthur de Sommery était mort d'une balle de pistolet qui avait traversé la région du cœur.

On se perdit en conjectures; on ne connaissait pas d'ennemis à Arthur, du moins dans le pays, et ontrouvait encore sur lui une montre et plusieurs pièces d'or. Le maire fit son procès-verbal.

Clotilde s'était retirée et renfermée dans sa chambre.

«Mon bon ami, mon cher colonel, dit le curé, vous ne serez, n'est-ce pas, aujourd'hui, ni orgueilleux ni incrédule? La vanité de ne pas paraître changer d'opinion n'osera pas élever la voix dans le cœur d'un père qui vient d'être privé de son fils?—Que voulez-vous dire, monsieur Vorlèze? dit M. de Sommery d'un ton sévère.—Rien qui puisse vous blesser, mon pauvre ami; je sais la puissance et l'obstination de certaines idées, hélas! bien répandues aujourd'hui. Mais je vous connais, vous avez un bon et noble cœur. Toutes ces phrases de fausse philosophie dont vous vous servez habituellement ne sont pas dans votre cœur: c'est une malheureuse vanité qui vous les fait prononcer, mais vous n'en pensez pas un mot.»

Le pauvre abbé avait tort quand il prétendait connaître M. de Sommery; il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas réussir dans ce qu'il désirait.

S'il avait parlé à part, ou s'il avait dit au colonel: «Vous avez vos idées, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser des gens plus faibles que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne vous mêlez de rien, laissez faire;» certes, le colonel se fût rendu à ce qui était peut-être son désir secret à lui-même.

Mais, attaqué aussi maladroitement, il répondit:«Mon fils, victime d'un lâche attentat, peut paraître devant Dieu, comme j'y paraîtrai moi-même; croyez-vous, monsieur Vorlèze, que Dieu attende votre messe de demain pour savoir ce qu'il a à faire?»

Malheureusement, le médecin de la commune partageait les idées de M. de Sommery; c'était lui qui envoyait au journal du département lesabus de pouvoirdu garde champêtre, suspect de tendre à l'absolutisme.

Il applaudit M. de Sommery d'un mouvement de tête. Dès ce moment, M. de Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un théâtre, et rentra dans son rôle philosophique.

L'abbé parla, menaça, prit tous les moyens. M. de Sommery refusa de rien écouter; le pauvre abbé se retira triste et confus auprès de madame de Sommery et d'Alida Meunier. «Eh bien, dit madame de Sommery, monsieur l'abbé, qu'avez-vous obtenu?—Hélas! madame, rien, absolument rien.—Quoi! mon fils ne sera pas porté à l'église?—Non, madame.—Mais c'est affreux! c'est impossible!—M. de Sommery n'a rien voulu entendre, madame.—Ah! monsieur Vorlèze, je vous en prie, ne vous découragez pas.—Je reviendrai ce soir, madame; la triste cérémonie n'est que pour demain matin.—Ah! oui, monsieur l'abbé, je vous en prie, venez.—Et vous, madame, ne tenterez-vous aucun effort?—Si vous échouez encore, monsieur l'abbé, je crois... je sens que j'aurai un courage que je n'ai jamais eu une seule fois dans toute mavie. Je parlerai à M. de Sommery; mais je n'espère rien de moi; jamais je n'ai exercé sur lui la moindre influence, même pour les choses sans importance.—Je reviendrai ce soir, quoique j'aie déjà employé toutes les ressources que me donnent mon expérience et maconnaissance des hommes.»

Pauvre abbé!

LXVIII

Le soir, l'abbé crut inventer quelque chose de miraculeux en amenant trois ou quatre personnes pour lesquelles M. de Sommery avait quelque déférence. Il ne s'apercevait pas que c'était encoreun publicqu'il amenait, et que le colonel ne pourrait quitter le rôle commencé. Il échoua complétement, et s'attira même quelques paroles dures de M. de Sommery.

Il rentra auprès de madame de Sommery et lui rendit compte du mauvais succès de sa nouvelle démarche. «Quoi! dit madame de Sommery, il a encore refusé? Oh! cette fois, j'aurai de la force et du courage; je ne laisserai pas mon enfant sans les secours de la religion; je vais lui dire que je le v...»

LXIX

A ce moment entra M. de Sommery; il avait congédié les personnes amenées par l'abbé. Madame deSommery fut atterrée et ne trouva plus de voix pour achever le mot commencé; seulement, elle joignit les mains et tomba à genoux devant son mari. Le colonel se sentit ému, et s'irrita de son émotion. «Monsieur Vorlèze, s'écria-t-il, voulez-vous donc mettre le trouble et la désunion dans ma maison? Les prêtres n'ont-ils donc de respect pour rien? et ne se mêlent-ils à nos infortunes les plus cruelles que pour nous dominer?» L'abbé voulut recommencer un discours. «Monsieur Vorlèze, dit M. de Sommery en l'interrompant, vous me permettrez de ne pas faire aujourd'hui de controverse avec vous, n'est-ce pas? et vous comprenez que nous avons besoin de silence et de solitude.»


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