IV

IV

Les ténèbres épaisses qui couvrent le règne de Clodion et celui de Mérovée commencent à se dissiper au moment où nous abordons celui de leur successeur Childéric. L'histoire de ce prince ressemble à ces paysages de montagnes dont certaines parties sont baignées dans l'éclatante lumière du jour, tandis que d'autres disparaissent sous le voile d'un brouillard opaque. La moitié du tableau qui va passer devant nos yeux nous est garantie par le témoignage positif et contemporain des annalistes de la Gaule, reproduit de bonne heure par Grégoire de Tours, et offrant tous les caractères de certitude. L'autre, au contraire, est obscurcie par tant de fictions, qu'il est impossible d'y faire le départ de la légende et de la réalité. Ce sont deux domaines opposés, dont l'un appartient à l'histoire et l'autre à la poésie.

Malheureusement, comme il arrive d'ordinaire, le domaine qui reste à l'histoire est sec et aride, et ne contient que la mention sommaire de quelques faits d'ordre public.Celui de la légende, au contraire, est plein d'animation et de couleur; un intérêt dramatique en vivifie toutes les scènes, et l'éblouissante lumière de la fiction, versée à flots sur ses héros, concentre la curiosité et la sympathie sur leurs traits. Aussi, quoi d'étonnant si le Childéric de l'histoire est demeuré presque un inconnu, alors que celui de la légende, comme un prototype de Henri IV, est resté dans toutes les mémoires. Il peut y avoir de l'inconvénient à vouloir remanier un type arrêté, à ce qu'il paraît, dès le milieu du sixième siècle. Dans les traits qui constituent la physionomie du Childéric légendaire, il s'en trouve peut-être plus d'un qui aura été fourni par l'histoire; les biffer tous indistinctement serait une entreprise téméraire et décevante. D'ailleurs la légende elle-même méritera toujours, dans les récits les plus austères, une place proportionnée à l'intérêt que lui ont donné les siècles. Et lorsqu'elle nous apparaît, comme ici, à peu près contemporaine du héros qu'elle glorifie, n'a-t-elle pas droit à notre attention presque au même titre que l'histoire elle-même? Celle-ci nous fait connaître la réalité, celle-là nous montre l'impression que la réalité a produite en son temps sur l'âme des peuples, et les formes idéales dont l'a revêtue à la longue le travail inconscient de l'imagination nationale.

Le Childéric de la légende prendra donc place, dans notre récit, à côté du Childéric de l'histoire. Nous avons déjà rencontré le premier, dont les aventures extraordinaires commencent dès l'enfance. Tombé avec sa mère, nous dit la tradition[307], au pouvoir des redoutables cavaliers d'Attila, il avait vu de près les horreurs de la captivité et peut-être les apprêts de sa mort. Mais le dévouement d'un fidèle, auquel la tradition donne le nom de Wiomad,sauva les jours de l'enfant menacé. On ne nous dit pas de quelle manière eut lieu l'enlèvement: ce fut sans doute une de ces fuites dramatiques, savamment préparées et réalisées au travers des plus terribles dangers, comme l'histoire et l'épopée de ces époques nous en ont raconté plusieurs[308]. Mais les péripéties nous en sont restées ignorées, et nous sommes hors d'état de dire la part qui revient à l'histoire dans ce premier épisode de la carrière poétique du héros franc.

[307]V. ci-dessus, p. 191.

[307]V. ci-dessus, p. 191.

[308]J'ai reproduit le récit de quelques-unes dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, au chapitre intitulé:la Jeunesse de Childéric, pp. 161-178.

[308]J'ai reproduit le récit de quelques-unes dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, au chapitre intitulé:la Jeunesse de Childéric, pp. 161-178.

Au dire du chroniqueur du huitième siècle, c'est en 457 que Childéric succéda à son père[309]. Admettons cette date, bien que l'exactitude des calculs chronologiques de cet écrivain soit loin d'être établie. Toutefois le nom de Childéric n'est pas prononcé dans nos annales avant 463. Nous ignorons ce qu'il fit pendant les six premières années de son règne; mais la légende le sait, et elle nous en trace un récit des plus animés. Laissons donc ici la parole aux poètes populaires; le tour des annalistes viendra ensuite.

[309]Liber historiæ, c. 9.

[309]Liber historiæ, c. 9.

A peine monté sur le trône, le jeune prince se livra à tout l'ardeur d'un tempérament qui ne connaissait pas de frein. Indignés de lui voir débaucher leurs filles, les Francs le déposèrent et projetèrent même de le tuer. Ce fut encore une fois le fidèle Wiomad qui vint au secours de son maître: il lui conseilla de fuir, et promit de s'employer pendant son absence à lui ramener les cœurs de ses guerriers. «Emportez, lui dit-il, la moitié de cette pièce d'or que je viens de casser en deux; lorsque je vous enverrai celle que je garde, ce sera le signe que vous pourrez revenir en toute sécurité.» Childéric se retira en Thuringe,auprès du roi Basin et de la reine Basine[310]. Pendant ce temps, les Francs mettaient à leur tête le comte Ægidius, maître des milices de la Gaule.

[310]Plusieurs savants, en dernier lieu M. W. Schultze, o. c. p. 51, se demandent si nos sources entendent parler ici des Thuringiens cisrhénans, c'est-à-dire des Tongres (sur leur identité cf. ci-dessus p. 159) ou des Thuringiens d'Allemagne. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse de ces derniers, puisque ces mêmes sources nomment ici Basin ou Bisin, le roi historique et non légendaire de ce peuple.

[310]Plusieurs savants, en dernier lieu M. W. Schultze, o. c. p. 51, se demandent si nos sources entendent parler ici des Thuringiens cisrhénans, c'est-à-dire des Tongres (sur leur identité cf. ci-dessus p. 159) ou des Thuringiens d'Allemagne. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse de ces derniers, puisque ces mêmes sources nomment ici Basin ou Bisin, le roi historique et non légendaire de ce peuple.

La domination d'Ægidius sur les Francs et l'exil du roi Childéric durèrent huit années. Wiomad les employa, avec une rare ténacité, à aigrir les Francs contre le maître qu'ils s'étaient donné. Pour cela il s'insinua dans sa confiance, et lorsqu'il s'en fut emparé complètement, il poussa le Romain à prendre des mesures qui devaient bientôt le rendre impopulaire. Un premier impôt d'un sou d'or par tête, qu'il leva sur eux, fut payé sans protestation. Alors, sur l'instigation de Wiomad, Ægidius tripla l'impôt. Les Francs s'exécutèrent encore et dirent entre eux: «Mieux vaut payer trois sous d'or que de supporter les vexations de Childéric.» Mais toujours poussé par l'homme qui s'était fait son mauvais génie, Ægidius alla plus loin: il fit arrêter un certain nombre de Francs, et les fit mettre à mort. «Ne vous suffisait-il pas, dit alors Wiomad au peuple, de payer des impôts écrasants, et laisserez-vous maintenant égorger les vôtres comme des troupeaux?—Non, lui répondirent-ils, et si nous savions où est Childéric, volontiers nous le replacerions à notre tête, car avec lui sans doute nous serions délivrés de ces tourments.» Wiomad n'attendait que cette parole: il renvoya aussitôt à Childéric la moitié de la pièce d'or qu'ils avaient partagée ensemble. Childéric comprit ce langage muet, et rentra dans son pays, où il fut reçu comme un libérateur[311].

[311]Grégoire de Tours,II, 12; Frédégaire,III, 11;Liber historiæ, 6-7. La combinaison que j'ai faite, dans le texte, du récit de ces trois auteurs, me semble représenter la version primitive de la légende. Pour la justification de ce point de vue, je renvoie à l'Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 179-187.

[311]Grégoire de Tours,II, 12; Frédégaire,III, 11;Liber historiæ, 6-7. La combinaison que j'ai faite, dans le texte, du récit de ces trois auteurs, me semble représenter la version primitive de la légende. Pour la justification de ce point de vue, je renvoie à l'Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 179-187.

A peine avait-il repris possession du trône de ses pères, qu'il reçut une visite inattendue. Basine, la reine de Thuringe, n'était pas restée insensible aux charmes qui avaient rendu autrefois Childéric si redoutable aux ménages de ses guerriers: entraînée par l'amour, elle quitta son mari et vint rejoindre l'hôte aimé. Celui-ci lui ayant témoigné son étonnement du long voyage qu'elle s'était imposé: «C'est, dit-elle, que je connais ta valeur. Sache que si j'en avais connu un plus vaillant qui demeurât outre-mer, je n'aurais pas hésité à faire la traversée pour aller demeurer avec lui.» Il n'y avait rien à répondre à de pareilles déclarations: Childéric en fut charmé, dit la légende, et fit de Basine sa femme[312].

[312]Grégoire de Tours,II, 12; Frédégaire,III, 12;Liber historiæ, c. 7.

[312]Grégoire de Tours,II, 12; Frédégaire,III, 12;Liber historiæ, c. 7.

C'était, chez les barbares germaniques, une croyance fort populaire que, si l'on passait dans la continence la nuit des noces, on avait des visions prophétiques de l'avenir. Basine, en digne sœur des devineresses de son pays, voulut plonger un regard dans les destinées mystérieuses de la dynastie qui devait sortir de ses flancs. «Cette nuit, dit-elle à son époux, nous nous abstiendrons de relations conjugales. Lève-toi en secret, et viens dire à ta servante ce que tu auras vu devant la porte du palais.» Childéric, s'étant levé, vit comme des lions, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. «Retourne voir encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que tu auras vu.» Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes comme des ours et des loups. Une troisième fois,Basine l'envoya avec le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille comme des chiens, avec d'autres animaux inférieurs, qui se roulaient et s'entre-déchiraient. Il raconta tout cela à Basine, et les deux époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu'ils se levèrent le lendemain, Basine dit à Childéric: «Ce que tu as vu représente des choses réelles, et en voici la signification. Il naîtra de nous un fils qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par la vigueur et par l'avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume; ils régneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en grand nombre se déchirer et se rouler sont l'emblème des peuples qui, ne craignant plus leurs rois, se détruiront mutuellement[313].»

[313]Frédégaire,III, 12.

[313]Frédégaire,III, 12.

Ainsi parla la reine Basine. Elle venait de tracer, en quelques lignes prophétiques, l'histoire de la grandeur et de la décadence de la maison mérovingienne, telle qu'elle apparaissait aux yeux du chroniqueur du septième siècle qui nous a conservé cet intéressant récit. Peu de temps après, la première partie de la vision de Childéric recevait son accomplissement. Basine donna le jour à un fils qui reçut le nom de Chlodovich, et que l'histoire connaît sous le nom de Clovis; ce fut, ajoute la légende, un grand roi et un puissant guerrier[314].

[314]Grégoire de Tours,II, 12: Hic fuit magnus et pugnator egregius.

[314]Grégoire de Tours,II, 12: Hic fuit magnus et pugnator egregius.

Nous n'avons pas voulu interrompre ni alanguir, par nos commentaires, le poétique récit des chroniqueurs; toutefois, avant de passer outre, il convient de le caractériser rapidement. Il se partage en deux parties assez distinctes,contenant l'une l'histoire politique, et l'autre l'histoire matrimoniale de Childéric. De cette dernière, il suffira de dire qu'elle est fabuleuse d'un bout à l'autre, et qu'elle renferme tout au plus un seul trait réel: c'est que la mère de Clovis s'appelait Basine. C'est d'ailleurs ce nom, identique à celui que portait le roi des Thuringiens, qui est devenu le point d'attache de toute la légende[315].

[315]Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 196 et suivantes.

[315]Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 196 et suivantes.

L'histoire de l'exil et du retour de Childéric contient peut-être un fond de vérité plus substantiel, mais il est bien de le déterminer. La royauté franque d'Ægidius, difficile dans les conditions où elle se présente, n'est peut-être que la forme poétique sous laquelle l'amour-propre national des Francs se sera résigné à raconter les événements qui ont forcé Childéric à fuir devant Ægidius, et qui ont ramené une dernière fois les aigles romaines sur les bords de l'Escaut. D'après cela, il faudrait croire que les Francs, qui, comme nous l'avons vu, s'étaient révoltés après la mort d'Aétius, avaient été mis à la raison par le maître des milices des Gaules, qui avait le gouvernement militaire du pays, et que Childéric lui avait fait sa soumission sous la forme ordinaire, c'est-à-dire en s'engageant à lui fournir des troupes en cas de guerre. Ces relations très naturelles, et que nous avons retrouvées à toutes les pages de l'histoire des Francs, auraient été altérées par la légende, qui, ne comprenant rien aux raisons politiques, et cherchant partout des mobiles individuels, aurait fait intervenir ici l'éternel mythe des femmes outragées, seule explication qu'elle donne, si je puis ainsi parler, de tous les problèmes de l'histoire[316]!

[316]Cf. Pétigny,Études, II, p. 129.

[316]Cf. Pétigny,Études, II, p. 129.

Voilà tout ce que l'on peut, à la rigueur, considérer comme historique dans la tradition relative à l'exil du roifranc: pour le reste, loin d'avoir chassé Ægidius des terres des Saliens, il fut, depuis 463 jusqu'à la mort de ce général, survenue peu après, le plus fidèle de ses alliés. La légende et l'histoire se contredisent donc ici de la manière la plus formelle. N'essayons pas de les concilier; mais, après avoir nettement séparé leurs domaines, hâtons-nous de mettre le pied sur le terrain plus solide de l'histoire.

On ne sait pas au juste en quelle année Childéric succéda à son père; mais, Mérovée étant mort jeune, son fils devait être jeune lui-même lorsqu'il devint roi des Francs de Tournai. Ses premières années nous sont entièrement inconnues, et nous n'entreprendrons pas d'en deviner l'emploi. Les annales qui nous ont gardé quelques rares souvenirs de cette époque ne jettent les yeux sur lui qu'à partir du jour où il se mêla, comme un acteur important, aux débats entre les peuples qui se disputaient alors la Gaule. Il y apparut en qualité d'allié de Rome, conformément à une tradition salienne que les exploits de Clodion et de Mérovée avaient interrompue sans l'éteindre, mais à laquelle, si nos conjectures sont fondées, Aétius et Ægidius n'avaient pas eu trop de peine à ramener les Francs.

La civilisation romaine était alors représentée par un homme dont le moment est venu de faire la connaissance. Ægidius appartenait à une grande famille de la Gaule orientale, peut-être à ces illustres Syagrius dont Lyon était la patrie[317]. Il avait l'âme romaine, et il sembleavoir pris à tâche de se faire en Gaule le continuateur d'Aétius, que la tradition populaire a plus d'une fois confondu avec lui. La conservation de ce qui restait du patrimoine de l'Empire, et le maintien de l'union de la Gaule avec l'Italie, centre du monde civilisé, telle semble avoir été la double cause à laquelle Ægidius consacra sa laborieuse carrière. Il y a dans l'unité de cette vie une grandeur indéniable. En un temps où chacun ne travaillait plus que pour soi, et où quiconque dépassait le niveau de la foule aspirait à ceindre le diadème impérial, un homme qui luttait pour une idée et non pour le pouvoir était une glorieuse exception. Ægidius eut d'ailleurs le bonheur de débuter sous un souverain qui était digne d'être égalé aux meilleurs, mais qui fut trahi par une époque incapable de supporter la vertu sur le trône: c'était Majorien. Pourquoi refuserait-on d'admettre, avec un historien, que c'est le prestige personnel de l'empereur qui a gagné Ægidius à la cause de l'Empire, et qui a fait de lui ce qu'il est resté jusqu'à la fin, le champion de la civilisation aux abois[318]? Devenu maître des milices, Ægidius se consacra tout entier à la Gaule, et nous le retrouvons partout où il s'agit de tenir tête aux barbares. En 459, il protège la ville d'Arles contre les Visigoths. En 460, il accompagne Majorien en Espagne pour prendre part à l'expédition projetée contre les Vandales. Lorsque, victime de toutes les trahisons, l'empereur eut succombé (460), Ægidius, dont le point d'appui était la Gaule, projeta d'aller le venger en Italie même. Et il l'aurait fait, si Ricimer n'avait eu l'art de jeter sur lui les Visigoths, qui l'occupèrent dansson propre pays. Ægidius leur tint vaillamment tête; mais un autre traître, le comte Agrippinus, de connivence peut-être avec Ricimer, leur livra la ville de Narbonne[319]. Ce fut un coup sensible pour le patriote romain. Il se vit obligé d'évacuer toute la Gaule méridionale, et de se retirer sur la Loire, laissant le Midi à l'influence barbare, et coupé de ses communications avec la Ville éternelle.

[317]Lire sur Ægidius l'intéressante étude de Tamassia, intitulée:Egidio e Siagrio(Rivista storica italiana, t. II, 1882).—Rien ne prouve qu'il faille l'identifier, comme fait Pétigny, avec le Syagrius que Sidoine Apollinaire (Epist., v, 5) appelle le Solon des Burgondes, et qu'il félicite, en termes d'une ironie voilée, de la manière dont il sait la langue des barbares. Il y avait à cette époque plus d'un membre de la famille Syagrius; Sidoine lui-même (Epist.,VIII, 8) nous en fait connaître un, jeune encore, et auquel il reproche un goût trop exclusif pour la vie des champs.

[317]Lire sur Ægidius l'intéressante étude de Tamassia, intitulée:Egidio e Siagrio(Rivista storica italiana, t. II, 1882).—Rien ne prouve qu'il faille l'identifier, comme fait Pétigny, avec le Syagrius que Sidoine Apollinaire (Epist., v, 5) appelle le Solon des Burgondes, et qu'il félicite, en termes d'une ironie voilée, de la manière dont il sait la langue des barbares. Il y avait à cette époque plus d'un membre de la famille Syagrius; Sidoine lui-même (Epist.,VIII, 8) nous en fait connaître un, jeune encore, et auquel il reproche un goût trop exclusif pour la vie des champs.

[318]Sidoine Apollinaire,Carm., V, 553;Vita sancti Lupicinidans lesActa Sanctorumdes Bollandistes, 21 mars; Grégoire de Tours,II, 11; Idacius, 218 (Mommsen).

[318]Sidoine Apollinaire,Carm., V, 553;Vita sancti Lupicinidans lesActa Sanctorumdes Bollandistes, 21 mars; Grégoire de Tours,II, 11; Idacius, 218 (Mommsen).

[319]Idacius, 217 (Mommsen); Isidore,Chronicon Gothorum. Cf. leVita Lupicini.

[319]Idacius, 217 (Mommsen); Isidore,Chronicon Gothorum. Cf. leVita Lupicini.

Sa destinée était fixée désormais, et celle de la Gaule ultérieure également. Lui, il cessait d'être le général de Rome pour n'être plus que le défenseur d'une province. Celle-ci était définitivement détachée de l'Empire, et commençait, au travers de mille épreuves, le cours de son existence désormais séparée.

Ægidius ne resta pas longtemps en repos. Les Visigoths le poursuivirent jusque dans la vallée de la Loire, bien décidés, paraît-il, à en finir avec le seul homme qui mît obstacle à l'accomplissement de leurs plans. Mais le sort des armes leur fut contraire. Frédéric, le frère de leur roi, périt dans une sanglante défaite que lui infligea le général romain entre la Loire et le Loiret, en avant d'Orléans menacé[320]. Cette victoire assura pour une génération encore l'indépendance de la Gaule centrale, devenue au milieu du déluge de la barbarie le dernier îlot de la vie romaine.

[320]Idacius, 218 (Mommsen).

[320]Idacius, 218 (Mommsen).

Or, c'est dans la bataille d'Orléans que nous retrouvons Childéric, combattant à titre d'allié dans les rangs de l'armée d'Ægidius. Était-ce la première fois qu'il y apparaissait à la tête de son peuple, ou n'avait-il pas participé aux campagnes antérieures du général romain? Ce n'est certes pas sa jeunesse qui l'en eût empêché. Il n'avaitguère qu'une vingtaine d'années, mais l'âge de la majorité sonnait tôt pour les barbares, et chez les Saliens, dès douze ans on portait la framée. Ç'avait été un trait d'habileté d'Ægidius que d'attacher à sa fortune le jeune roi des Francs; en cela encore il continuait la tradition politique d'Aétius. Le secours de Childéric lui venait d'autant plus à point qu'un nouvel ennemi venait d'entrer en scène: c'étaient les Saxons.

Il s'en fallut de peu que ce peuple, prévenant les Francs ses rivaux, ne fit lui-même la conquête de la Gaule. A partir du troisième siècle, on les vit sur tous ses rivages, depuis l'Escaut jusqu'à la Seine, et on les y rencontrait si souvent, que la côte avait fini par s'appeler la côte saxonne (littus saxonicum). Un de leurs groupes s'était fixé de bonne heure, on l'a vu, dans le pays de Boulogne; un second avait pris possession des environs de Bayeux en Normandie; un troisième s'était emparé des îles boisées qui remplissaient le lit de la Loire, près de son embouchure[321]. Ils écumaient la mer, ils ravageaient la terre; ils étaient dès lors, pour la civilisation expirante, le fléau que furent les Normands pour la jeune société du neuvième siècle. Ce fut sans doute à l'instigation de Ricimer qu'ils vinrent se jeter dans les flancs d'Ægidius, et menacer, avec leur chef Odoacre, l'importante position d'Angers (463). Ægidius voulut parer le coup. Par-dessus la tête de Ricimer, il ouvrit des négociations avec Genséric, à qui sa situation exceptionnelle donnait dans tous les débats européens le rôle d'un arbitre tout-puissant. Il dut en coûter à l'ancien fidèle de Majorien de tendre la main àces mêmes ennemis qui avaient brisé le cœur de son maître avant qu'il succombât sous le poignard d'un assassin. Mais la politique a ses lois impérieuses, qui ne tiennent pas compte des sentiments. La mort, d'ailleurs, dispensa Ægidius d'aller jusqu'au bout de son sacrifice et de devenir l'ami de Genséric. Une maladie contagieuse, qui se déclara au milieu de ces contrées empestées par les champs de bataille, l'emporta au mois d'octobre de l'année 464, et quand ses ambassadeurs revinrent d'Afrique avec la réponse du roi des Vandales, ils ne le trouvèrent plus[322]. Les siens le pleurèrent: ils vantaient, avec ses talents militaires, sa piété et les bonnes œuvres qui le rendaient agréable à Dieu[323], et ils se souvenaient que saint Martin lui-même, invoqué par lui, était venu un jour mettre en fuite les ennemis qui l'assiégeaient[324].

[321]Sur l'emplacement de ces îles, voir Pétigny,Études, II, p. 237; Longnon,Géographie de la Gaule au VIesiècle, p. 173; Monod, p. 15, note 1 de sa traduction de Junghans. Ce dernier hésite; quant à Lœbell,Gregor von Tours, p. 548, il pense aux îles situées au sud de la Bretagne.

[321]Sur l'emplacement de ces îles, voir Pétigny,Études, II, p. 237; Longnon,Géographie de la Gaule au VIesiècle, p. 173; Monod, p. 15, note 1 de sa traduction de Junghans. Ce dernier hésite; quant à Lœbell,Gregor von Tours, p. 548, il pense aux îles situées au sud de la Bretagne.

[322]Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem Ægidius. Grégoire de Tours,II, 18.—Ægidius moritur, alii dicunt insidiis, alii veneno deceptus. Idacius, 228 (Mommsen). Il faut remarquer que Grégoire de Tours, qui probablement a reproduit ici desAnnales d'Angers, est beaucoup mieux renseigné qu'Idacius. Ce dernier écrit à distance et d'après la rumeur populaire; l'alternative même qu'il formule montre le vague de ses renseignements.

[322]Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem Ægidius. Grégoire de Tours,II, 18.—Ægidius moritur, alii dicunt insidiis, alii veneno deceptus. Idacius, 228 (Mommsen). Il faut remarquer que Grégoire de Tours, qui probablement a reproduit ici desAnnales d'Angers, est beaucoup mieux renseigné qu'Idacius. Ce dernier écrit à distance et d'après la rumeur populaire; l'alternative même qu'il formule montre le vague de ses renseignements.

[323]Idacius,Chronic., 218: virum et fama commendatum et Deo bonis operibus complacentem.

[323]Idacius,Chronic., 218: virum et fama commendatum et Deo bonis operibus complacentem.

[324]S. Paulin de Nole,Vita S. Martini,VI, 114, et d'après lui Grégoire de Tours,Virt. Mart.,I, 2.

[324]S. Paulin de Nole,Vita S. Martini,VI, 114, et d'après lui Grégoire de Tours,Virt. Mart.,I, 2.

On connaîtrait mal le rôle d'Ægidius et on se ferait une idée bien insuffisante de la situation, si on se le figurait comme le défenseur de la Gaule ralliée tout entière autour de lui. Il y avait longtemps que la Gaule était désabusée du rêve impérial. Tout le monde avait le sentiment qu'il ne fallait plus attendre de l'Empire le salut de ce pays. On revenait d'instinct au gouvernement local, à l'organisation spontanée de la défense des intérêts par les intéressés. Partout s'ébauchaient des états municipaux visant à l'indépendance,et qui semblaient devoir aboutir à une espèce de fédération défensive des provinces gauloises. Le mouvement séparatiste de 409, apaisé en 416, avait repris de plus belle en 435, à la voix d'un agitateur nommé Tibaton, qui avait ressuscité les jacqueries du troisième siècle[325]. Ce mouvement fut réprimé par la défaite et la mort de l'agitateur; mais, peu après, les cités du nord de la Loire recommencèrent à se remuer.

[325]Prosper.

[325]Prosper.

Aétius, dans son désespoir de porter remède à ces troubles toujours renaissants, ne trouva rien de mieux que de confier la répression des rebelles aux Alains, peuplade féroce qu'il établit dans la vallée de la Loire, sur les confins de l'Anjou. On vit alors, à la voix du généralissime des Gaules, ces hordes barbares s'ébranler sous leur roi Eucharic pour le pillage et le massacre des populations gauloises. La terreur fut grande dans les villes menacées de l'Entre-Seine-et-Loire. Elles s'adressèrent à saint Germain d'Auxerre, qui jouissait d'un ascendant immense, et qui parvint à arrêter pour quelque temps la répression. On se souvint longtemps, en Gaule, de ce vieux prêtre qui traversa les rangs de la cavalerie alaine en marche pour sa mission sanglante, et qui alla saisir par la bride le cheval d'Eucharic. Le barbare céda aux supplications du saint vieillard, mais en réservant la ratification d'Aétius ou de l'empereur, et le pontife partit aussitôt pour aller chercher cette ratification à Ravenne. Mais, dans l'intervalle, un nouveau soulèvement des villes gauloises vint mettre fin aux bonnes dispositions qu'il avait rencontrées à la cour, et Germain mourut à Ravenne sans avoir eu la satisfaction de faire signer une paix durable (448)[326].

[326]Sur tout cet épisode, lire laVie de saint Germain d'Auxerre, écrite auVesiècle par le prêtre Constance; elle est dans les Bollandistes au t. VII de juillet (29 juillet); le passage que nous analysons se trouve pp. 216 et 217.

[326]Sur tout cet épisode, lire laVie de saint Germain d'Auxerre, écrite auVesiècle par le prêtre Constance; elle est dans les Bollandistes au t. VII de juillet (29 juillet); le passage que nous analysons se trouve pp. 216 et 217.

Le grand danger que la Gaule courut de la part d'Attila, en 451, ne put la rallier tout entière contre le roi des Huns. Peut-être même avait-il un parti parmi les Gaulois, car, vers cette époque, un médecin du nom d'Eudoxius, ayant ourdi un complot qui échoua (on ignore lequel), se réfugia chez les Huns[327]. Ce qui confirme cette supposition, c'est l'excommunication fulminée, en 453, par le concile d'Angers, contre tous ceux qui avaient livré des villes à l'ennemi[328]. Quel ennemi, si ce n'est Attila? quelles villes, si ce n'est celles qui jalonnaient son itinéraire de Metz jusqu'à Orléans, ou d'autres qui se levèrent pour l'appeler?

[327]Prosper Tiro.

[327]Prosper Tiro.

[328]Si qui tradendis vel capiendis civitatibus fuerint interfuisse detecti, non solum a communione habeantur alieni sed nec conviviorum admittantur esse participes. Sirmond,Concilia Galliæ, t. I, p. 117.

[328]Si qui tradendis vel capiendis civitatibus fuerint interfuisse detecti, non solum a communione habeantur alieni sed nec conviviorum admittantur esse participes. Sirmond,Concilia Galliæ, t. I, p. 117.

Ægidius lui-même, on l'a vu, avait rencontré la trahison sur son chemin, dans la personne de cet Agrippinus qui livra Narbonne aux Visigoths. Mais le plus étonnant symptôme de la décomposition n'était-il pas Arvandus, qui avait occupé la plus haute dignité civile de l'Empire, celle de préfet du prétoire, et qui écrivit à Euric pour lui proposer un partage de la Gaule entre les Visigoths et les Burgondes[329]? Qu'on le remarque bien: Arvandus ne rougissait pas de ces négociations, il les avouait hautement, et il avait plus d'un partisan dans les rangs de l'aristocratie gallo-romaine. On se tromperait gravement si l'on ne voulait voir dans ces hommes autre chose que des traîtres. Les contemporains eux-mêmes étaient loin de s'accorder sur cette question. Si les uns, légitimistes convaincus, identifiaient le patriotisme avec le culte del'empereur de Ravenne, les autres ne se croyaient pas moins bons patriotes en cherchant dans l'alliance ou dans l'amitié des barbares germaniques une protection qu'on ne pouvait plus attendre de l'Italie. Les prétendus traîtres étaient en réalité des désabusés qui ne croyaient plus à la félicité romaine: leur trahison consistait à dire tout haut ce qu'ils pensaient, et à agir conformément à leur opinion.

[329]Sidoine Apollinaire,Epist.,I, 7.

[329]Sidoine Apollinaire,Epist.,I, 7.

Si de pareilles dispositions se rencontraient dans la Viennoise et dans la Narbonnaise, terres que tout semblait rattacher à l'Italie, on peut bien penser qu'elles étaient plus prononcées encore outre Loire. Il y avait longtemps que les populations de ces contrées, tout en appréciant les bienfaits de la civilisation romaine, s'étaient persuadé que le gouvernement de cette civilisation ne devait pas nécessairement être fixé à Rome. L'empire gaulois de Postumus et de ses successeurs avait eu sa capitale à Cologne; plus tard, sous les princes de la maison flavienne, Trèves était devenue la capitale de tout l'empire d'Occident. Les Gallo-Romains étaient donc habitués à trouver dans leur propre pays le centre de leur vie politique, et ils regardaient avec défiance toutes les tentatives de le ramener à Rome ou en Italie. Aussi Ægidius eut-il à compter plus d'une fois avec les répugnances des populations parmi lesquelles il voulait maintenir l'autorité de l'Empire. Un écrivain du sixième siècle nous le montre assiégeant les habitants de la Touraine dans le château de Chinon, et saint Mesme, enfermé dans cette ville, obtenant par ses prières une pluie abondante qui soulagea les assiégés torturés par la soif. Ægidius fut obligé de se retirer, et le souvenir de cette libération miraculeuse vécut longtemps parmi les habitants de Chinon. Un siècle plus tard, ils racontaient encore à Grégoire de Tours comment ils avaient été débarrassés,par une protection surnaturelle, deleurs injustes ennemis[330].

[330]Grégoire de Tours,De Gloria Confessorum, 22. Quod castrum cum ab Egidio obsederetur, et populus pagi illius ibidem esset inclusus... Cum antedictus Dei famulus, qui tunc cum reliquis infra castri munitionem conclusus erat..., videret populum consumi sitis injuria, orationem nocte tota fudit ad Dominum, ut respiciens populum hostes improbos effugaret.—Ce passage montre à suffisance l'erreur d'A. de Valois,Rerum FrancicarumI, p. 195, et de Pétigny,Études, II, p. 194, qui se sont persuadé que les ennemis assiégés par Ægidius à Chinon étaient des Visigoths. Dubos, II, p. 72, a établi l'inanité de cette opinion.

[330]Grégoire de Tours,De Gloria Confessorum, 22. Quod castrum cum ab Egidio obsederetur, et populus pagi illius ibidem esset inclusus... Cum antedictus Dei famulus, qui tunc cum reliquis infra castri munitionem conclusus erat..., videret populum consumi sitis injuria, orationem nocte tota fudit ad Dominum, ut respiciens populum hostes improbos effugaret.—Ce passage montre à suffisance l'erreur d'A. de Valois,Rerum FrancicarumI, p. 195, et de Pétigny,Études, II, p. 194, qui se sont persuadé que les ennemis assiégés par Ægidius à Chinon étaient des Visigoths. Dubos, II, p. 72, a établi l'inanité de cette opinion.

Ce n'est donc pas la Gaule entière qui pleura Ægidius; c'est le parti romain, c'est son armée, ce sont ses alliés. Sa disparition fut un coup dont ne se releva plus la cause de l'Empire: elle découragea les fidèles, elle enhardit les ennemis. Dès qu'il eut fermé les yeux, les Goths se jetèrent sur les provinces, sur la deuxième Aquitaine en particulier. Plusieurs villes s'émancipèrent dans l'Entre-Loire-et-Seine. Angers, qui paraît avoir résisté jusque-là aux Saxons, se hâta de leur livrer des otages[331]. La situation des derniers défenseurs de l'Empire fut donc amoindrie encore. Ils tinrent bon cependant, et Ægidius eut un continuateur de sa tâche. Ce ne fut pas son fils, mais un certain comte Paul, que l'histoire ne désigne pas autrement, et qui apparaît à la tête de la résistance à partir de 462[332]. De même qu'Ægidius avait été une réduction d'Aétius, de même Paul fut comme un Ægidius en raccourci. Les proportions des acteurs diminuaient avec celles de leur théâtre, à moins qu'il ne faille croire que celui-ci leur prêtait les siennes.

[331]Grégoire de Tours,II, 18; Wietersheim,Geschichte der Voelkerwanderung, II, p. 314.

[331]Grégoire de Tours,II, 18; Wietersheim,Geschichte der Voelkerwanderung, II, p. 314.

[332]Grégoire de Tours,II, 18.

[332]Grégoire de Tours,II, 18.

Paul n'hérita pas de la dignité de maître des milices qu'avait eue son prédécesseur, et l'on ne sait pas en quelle qualité au juste il prit en mains la conduite de la guerre.On voit du moins qu'il ne resta pas inactif. Il sut conserver l'alliance des Francs, malgré l'intérêt manifeste qu'ils avaient à conquérir pour leur propre compte, et il est probable que sa main est dans les négociations qui permirent à Rome de jeter sur les Visigoths les Bretons campés près de Bourges. Ces insulaires y avaient été établis au nombre de douze mille sous leur chef Riothamus, par l'empereur Anthémius, avec la mission principale de défendre le pays contre les Visigoths. Euric ne dédaigna pas de les combattre lui-même: il leur infligea à Déols une défaite qui fut un véritable désastre pour Rome (469)[333]. Paul, de son côté, remporta quelques succès. Grâce à un annaliste de cette époque qui vivait à Angers, et qui nous a rapporté les faits les plus mémorables dont sa ville avait été le théâtre depuis un demi-siècle[334], nous sommes en état d'apporter un peu de précision dans le récit de ces événements.

[333]Sur cette colonie militaire de Bretons, voir Jordanes, c. 44 et 45; Grégoire de Tours,II, 13. Sur Riothamus, v. Sidoine Apollinaire,Epist.,III, 9.

[333]Sur cette colonie militaire de Bretons, voir Jordanes, c. 44 et 45; Grégoire de Tours,II, 13. Sur Riothamus, v. Sidoine Apollinaire,Epist.,III, 9.

[334]Sur cet annaliste, voir l'Appendice.

[334]Sur cet annaliste, voir l'Appendice.

C'est à cette occasion aussi que nous retrouvons le roi Childéric, dont nous avions perdu les traces depuis longtemps. En 468, comme en 463, il est au service des généraux romains, et il remplit consciencieusement son devoir d'allié. Vainqueurs des Visigoths, les Romains avaient cru pouvoir tourner leurs armes contre les Saxons. Leur chef Odoacre, apprenant qu'il était menacé, était accouru à Angers, pour défendre cette ville qui lui servait d'avant-poste. Mais Childéric y arriva sur ses pas dès le lendemain, et peu après le comte Paul fit sa jonction avec son allié barbare. Il s'engagea alors, sous les murs et jusque dans les rues d'Angers, un combat opiniâtre dans lequelun incendie, allumé on ne sait par laquelle des deux armées, consuma l'église de la ville. Le comte Paul succomba dans la lutte, mais Childéric la continua et resta maître du terrain[335].

[335]Dubos, l. III, ch.XI, essaye en vain d'établir que c'est Odoacre qui est resté maître de la ville; ses raisonnements sont ingénieux, mais ne prouvent rien. L'interprétation correcte du passage de Grégoire est dans Pétigny,Études, II, p. 236. Je ne saurais me rallier aux conclusions présentées par M. Lair (Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de Francet. XXXV, 1898.) qui soumet à un nouvel examen les chapitres 18 et 19 du livre II de Grégoire de Tours et qui a la mauvaise idée de vouloir interpréter cet auteur par Frédégaire, par leLiber Historiæ, par Aimoin et même par Roricon «trop décrié par les critiques modernes!»

[335]Dubos, l. III, ch.XI, essaye en vain d'établir que c'est Odoacre qui est resté maître de la ville; ses raisonnements sont ingénieux, mais ne prouvent rien. L'interprétation correcte du passage de Grégoire est dans Pétigny,Études, II, p. 236. Je ne saurais me rallier aux conclusions présentées par M. Lair (Annuaire-bulletin de la Société de l'Histoire de Francet. XXXV, 1898.) qui soumet à un nouvel examen les chapitres 18 et 19 du livre II de Grégoire de Tours et qui a la mauvaise idée de vouloir interpréter cet auteur par Frédégaire, par leLiber Historiæ, par Aimoin et même par Roricon «trop décrié par les critiques modernes!»

Les vainqueurs ne perdirent pas de temps, et surent tirer parti de leur victoire. Sous la conduite de Childéric,—du moins les annales ne nomment que lui,—Romains et Francs poursuivirent les Saxons l'épée dans les reins, en massacrèrent un grand nombre, et leur donnèrent la chasse jusque dans leurs îles[336]. Cette difficile conquête affranchissait la navigation romaine sur la Loire, et mettait les Romains de la Gaule en possession exclusive d'une ligne de défense de premier ordre. Le roi franc avait eu seul la gloire d'un si grand résultat. Continuateur d'Aétius, d'Ægidius et de Paul, il était légitime qu'il finît quelque jour par être leur héritier.

[336]Sur ces îles, voir p. 207.

[336]Sur ces îles, voir p. 207.

Combien il serait important, pour l'intelligence de l'histoire franque, de pouvoir suivre Childéric pendant les années qui vont de ses combats sur la Loire jusqu'à sa mort! C'est là qu'on surprendrait le secret des origines de la royauté gauloise de Clovis. Malheureusement l'annaliste d'Angers perd de vue Childéric à partir de 467: son horizon s'arrête aux murs de sa ville, et quand les héros l'ont quittée, ils disparaissent de son regard. Tout au plus peut-il encore nous apprendre que, réconcilié avec Odoacreet ses Saxons, il alla, de concert avec eux, subjuguer les Alamans qui venaient de piller l'Italie[337].

[337]Grégoire de Tours,II, 19.

[337]Grégoire de Tours,II, 19.

Ce dernier renseignement est trop vague pour que l'histoire en puisse tirer quelque chose. Faut-il croire que les deux rois barbares passèrent les Alpes pour aller combattre leurs compatriotes germaniques, et qu'ils tombèrent sur eux au moment où ceux-ci revenaient de leur expédition? Ou bien la guerre eut-elle lieu aux confins de la première Belgique, où les barbares avaient déjà pris plusieurs villes, et où ils devenaient des ennemis redoutables pour le reste de la Gaule? Nous sommes réduits à n'en rien savoir[338].

[338]Wietersheim,Geschichte der Voelkerwanderung, II, p. 15, pense qu'il faut corrigerAlamanorumenAlanorumdans le texte de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie à la date de 464 (Cf. Marcellin, Cassiodore, Jordanes, c. 45). Il est certain que la confusion des deux nomsAlamannietAlaniest un fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.

[338]Wietersheim,Geschichte der Voelkerwanderung, II, p. 15, pense qu'il faut corrigerAlamanorumenAlanorumdans le texte de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie à la date de 464 (Cf. Marcellin, Cassiodore, Jordanes, c. 45). Il est certain que la confusion des deux nomsAlamannietAlaniest un fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.

Tout fait supposer cependant qu'après la mort d'Ægidius et de Paul, Childéric, entouré de l'éclat de la victoire et disposant d'une armée éprouvée, garda assez longtemps dans la Gaule romaine une situation prépondérante. Y exerça-t-il les importantes fonctions de maître des milices[339], qui mettaient dans la main de leur titulaire toute la force publique, ou tenait-il simplement de son épée une autorité de fait, reconnue à l'égal d'une mission officielle? Il n'est pas facile de le dire. Mais, si le doute est possible quant à la modalité de son pouvoir, on ne peut pas en contesterl'existence. Non seulement les vraisemblances historiques la supposent, mais les témoignages de l'historiographie civile et religieuse l'affirment. Nous voyons le roi Euric traiter avec ce barbare du Wahal comme avec le vrai monarque de la Gaule septentrionale[340], et un hagiographe, confirmant ces données d'un contemporain, nous le montre commandant en souverain dans la ville de Paris[341].


Back to IndexNext