APOLOGIEDe la Coquetterie.Mademoiselle deScudéry, dans sesConversations morales, après avoir ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait venir le mot coquette de l'italiencivetta, chouette: elle prétend que la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient des adorateurs.
Mademoiselle deScudéry, dans sesConversations morales, après avoir ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait venir le mot coquette de l'italiencivetta, chouette: elle prétend que la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient des adorateurs.
Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquettedans le motcoq, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.
Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés. On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces réunions où le désir deparaître aimable porte chacun à faire valoir les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie: les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes adultères et déréglées, et des courtisanes.
Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs mœurs aucune trace de coquetterie.
Ce fut sous Catherine de Médicisseulement que la coquetterie prit naissance: c'était un caractère nouveau.
Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien encore à en voir quelques unes à cause deleurs qualités ou de leurs vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir, d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre n'eût également agi sur les cœurs: il porta les hommes à ne pas voir avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait poureux des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel, parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus deflatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant auxiliaire, la coquetterie.
Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes. Brantôme nous apprend dans lePanégyrique de Catherine de Médicis, que cette reine avait àsa suite trois cents filles ou dames d'honneur, dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France: «C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames de la cour lui révélaient les secrets des captifsqu'ellestenaient dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses aimables agens diplomatiques.
Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs, montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurschâteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter les courages et soumettre les cœurs.»
Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie dans l'acception véritable du mot.
La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une coquette doit inspirer de l'amoursans jamais l'éprouver; il faut qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux; son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc chose si facile que de soumettre les besoins du cœur aux jouissances de l'esprit?
Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux efforts constans que l'on tente pour toucher son cœur; il ne voit dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment les hommages,les flatteries, les petits soins: le monde n'attache pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.
A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens, nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»
Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du tempsde La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un amant.
Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire, qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de safortune.
Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours que Ninon étaitla reine des coquettes par des personnes qui ont ri du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.
Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les sensations aux sentimens,ils se lasseraient bientôt d'une coquette qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature: ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois, les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se faire un cercle dechevaliers de l'espérance, elles aient dédaigné un caractère qui ne leur pouvait réussir.
Combien nous devons regretterla coquetterie! si elle venait à s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos mœurs! Nos petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettesqui brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter l'oreille qu'à l'amour.
Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut, voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peutconcilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la laisser dégénérer en galanterie.
La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de l'esprit.
La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous donc en exprimant ce vœu du plus profond de notre cœur: Puissent les femmes devenir chaque jour plus coquettes!
MACÉDOINE D'APHORISMES,Pensées, Lieux Communs, etc.Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
Eprouve ton cœur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui n'est pas net.
M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc.le ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16 ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari: aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des droits de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient peindre!»
Remarque.Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le contrat d'union.
Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.—Les jeunes femmes agissent de même: elles sepiquentd'amour-propre.
Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le mondeest ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime. Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien qu'à soi-même.
«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail, chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout delisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)
L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la femme beaucoup trop restreint.
L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique elle-même.
Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!
En amour, quand ondivisedel'argent, on augmente l'amour; quand on endonne, on le tue.
Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aimeplus que la vie.
Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du cœur et de la capacité d'aimer.»
Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins.
Dans une société très avancée,l'amour-passionest aussi naturel que l'amour physique chez les sauvages.
«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne vivre point que de vivre d'aumône.»
Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une grande passion.
«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les douleurs plus aiguës, ni lesjoies plus véhémentes, ni de plus grandes extases et ravissemens d'esprit.»
C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans lessymposiaques, et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du philosophe.
Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière dont on envisage cet objet.
«J'appelleplaisirtoute perception que l'ame aime mieux éprouver que de ne pas éprouver.
»J'appellepeinetoute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver.[14]»
[14]Maupertuis.
[14]Maupertuis.
Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute, c'est unepeine: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines, car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus attrayantes.
«Il ne faut pas penser à gouverner un cœur tout d'un coup etsans aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable.» (Labruyère.)
On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant mieux qu'on ne voudrait.
La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur, ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle du public.
Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit pas, à cause de sa passion.
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime en lui prenant la main.
Il faut aussi parfois citer les géniespositifs: osons donc invoquer en faveur de la galanterie les paroles du graveLeibnitz. Ouvrez, Lecteur, le chapitre vingt du titre deux,sur les Progrès de l'Entendement humain: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'ondise, d'être détaché du bien propre.
Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit dansMademoiselle de Clermont: «Par la suite, l'expérience lui apprit que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»
La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
L'influence de l'éducation et desmœurs de l'enfance se fait toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux de toutes lesdamesqu'il rencontre, et pleure de ravissement parce que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami de Rousseau.
Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède, auquel la honte s'augmente et se publie surtout par lajalousie, duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit. Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le penser.»
Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise tête de sa femme.
«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandespassions forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)
Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un vice du cœur, la coquetterie un déréglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait haïr.
«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)
L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.
Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui nesont en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.
Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres, elles aiment l'amour.
Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des mœurs galantes si renommées du moyen-âge.
L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage de M. de Stendhal, offriraau lecteur de piquans contrastes, de singulières analogies et un piquant intérêt.
Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une époque beaucoup plus reculée.
Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre mariés?
Soit sur des cas particuliersque les amans leur soumettaient[15].
[15]André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni, d'Arétin.
[15]André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni, d'Arétin.
Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence, cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois l'opinion eût soutenu cette institution.
André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les cours d'amour
André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.
Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.
Jean de Nostradamus,Vie des poètes provençaux, dit, page 15:
«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder,il les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière àSigneetPierrefeu, ou àRomaninou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts qu'on nommaitlous arrêts d'amours.»
Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe:Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence;Adalarie, vicomtesse d'Avignon;Alalète, dame d'Ongle;Hermyssende, dame de Posquières;Bertrane, dame d'Urgon;Mabille, dame d'Yères;La comtesse de Dye;Rostangue, dame de Pierrefeu;Bertrane, dame de Signe;Jausserande de Claustral[16].»[16]Nostradamus, page 27.
Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours d'amour de Pierrefeu et de Signe:
[16]Nostradamus, page 27.
[16]Nostradamus, page 27.
Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance de Toulon et de Brignoles.
Dans laVie de Bertrand d'Alamanon, Nostradamus dit:
«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette deRomanin, dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»
A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle,suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les œuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estait estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs..... dames illustres et généreuses[17]deProvence, qui fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres tenans cour d'amour ouverte, et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées.....
[17]«Jehanne, dame de Baulx;»Huguette de Forcalquier, dame de Trects;»Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;»Mabille de Villeneuve, dame de Vence;»Béatrix d'Agoult, dame de Sault;»Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;»Anne, vicomtesse de Tallard;»Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;»Doulce de Monstiers, dame Clumane;»Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;»Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;»Rixende de Puyverd, dame de Trans.»Nostradamus, page 217.
[17]
«Jehanne, dame de Baulx;»Huguette de Forcalquier, dame de Trects;»Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;»Mabille de Villeneuve, dame de Vence;»Béatrix d'Agoult, dame de Sault;»Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;»Anne, vicomtesse de Tallard;»Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;»Doulce de Monstiers, dame Clumane;»Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;»Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;»Rixende de Puyverd, dame de Trans.»
Nostradamus, page 217.
»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grandrenom, estant venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels, esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de leur amour.»
Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.
Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:
«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentementdetoute la cour, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»
La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:
«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»
On trouve dans un autre jugement:
«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames.
»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce jugement, etc.»
André, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre de dames et de chevaliers.
André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question:Le véritable amour peut-il exister entre époux?
Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissaitpas aux arrêts des cours d'amour?
Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.
Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours d'amour?
Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire commandée par l'honneur?
Je ne trouve rien dansAndréou dans Nostradamus qui me mette à même de résoudre cette question.
Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral?»
Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement, recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin[18].
[18]Nostradamus, page 131.
[18]Nostradamus, page 131.
La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunauxjudiciaires de cette époque.
Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon et de Marseille.
N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en 1174 qu'en 1822?
Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur les règles du code d'amour.
Ce code d'amour se trouve enentier dans l'ouvrage d'André, le chapelain.
Il y a trente et un articles. Les voici:
CODE D'AMOURDU XIIeSIÈCLE.1.L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre l'amour.
L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre l'amour.
Qui ne sait céler ne sait aimer.
Personne ne peut se donner à deux amours.
L'amour peut toujours croître ou diminuer.
N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.
Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.
On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une viduité de deux années.
Personne, sans raison plus quesuffisante, ne doit être privé de son droit en amour.
Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion d'amour (par l'espoir d'être aimé).
L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.
Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer en mariage.
L'amour véritable n'a désir decaresses que venant de celle qu'il aime.
Amour divulgué est rarement de durée.
Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les obstacles lui donnent du prix.
Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.
A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.
Nouvel amour chasse l'ancien.
Le mérite seul rend digne d'amour.
L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.
L'amoureux est toujours craintif.
Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.
Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection d'amour.
Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.
Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.
L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire à ce qu'il aime.
L'amour ne peut rien refuser à l'amour.
L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.
Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses sinistres de ce qu'il aime.
L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de l'amour.
Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elleaime assidûment et sans interruption.
Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme par deux femmes[19].
[19]Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta.Qui non celat, amare non potest.Nemo duplici potest amore ligari.Semper amorem minui vel crescere constat.Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit amplexus.Amor rarò consuevit durare vulgatus.Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum parùm facit haberi.Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.Novus amor veterem compellit abire.Probitas sola quemcumque dignum facit amore.Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.Amorosus semper est timorosus.Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus crescit amandi.Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti placere.Amor nihil posset amori denegare.Amans coamantis solatiis satiari non potest.Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine detinetur.Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus mulieribus unum.Fol. 103.
[19]
Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta.Qui non celat, amare non potest.Nemo duplici potest amore ligari.Semper amorem minui vel crescere constat.Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit amplexus.Amor rarò consuevit durare vulgatus.Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum parùm facit haberi.Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.Novus amor veterem compellit abire.Probitas sola quemcumque dignum facit amore.Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.Amorosus semper est timorosus.Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus crescit amandi.Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti placere.Amor nihil posset amori denegare.Amans coamantis solatiis satiari non potest.Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine detinetur.Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus mulieribus unum.
Fol. 103.
Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour.
Question: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»
Jugementde la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et gratuitement,sansêtre contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....
»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3ejour des calendes de mai, indiction VIIe[20].»