ART. 4.Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette femme dont la vue seule arrête le battement de votre cœur.
Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette femme dont la vue seule arrête le battement de votre cœur.
Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne peut aider à la supporter.
Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
ART. 7.Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour qu'il prendrait pour elle.
Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour qu'il prendrait pour elle.
Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu alors devient réalité.
On ne saurait définir les effets de la jalousied'un homme sur le cœur de lafemmequi l'aime; mais de la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,» disait madame de Coulanges.
La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
ART. 12.Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et de mépris de soi-même.
Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et de mépris de soi-même.
La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons,en vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas l'espérer.» (Montaigne.)
Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant peut s'amuser à chercher du soulagement en lisantOthello. Il y apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
Trifles light as airSeem to the jealous, confirmations strongAs proofs from holy writ.Othello, Acte 3[9].[9]Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint Evangile.
Trifles light as airSeem to the jealous, confirmations strongAs proofs from holy writ.Othello, Acte 3[9].
Trifles light as airSeem to the jealous, confirmations strongAs proofs from holy writ.
Trifles light as air
Seem to the jealous, confirmations strong
As proofs from holy writ.
[9]Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint Evangile.
[9]Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint Evangile.
CHAPITRE II.Brouille.ARTICLE PREMIER.La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique, de désœuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
La brouille vient presque toujours ducôté de la femme. Elle se fâche d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son imagination, d'inquiéter son cœur, d'y faire naître les soupçons et tous les petits doutes de l'amour heureux.
Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse, ce qui est impossible à un homme.
ART. 5.Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale dès le premier mois du mariage.
La différence entre la brouille d'amour-propreet la brouille de jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites, vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait impossible.
CHAPITRE III.Du Raccommodement.ARTICLE PREMIER.«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations, mais encore aux réalités.
Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
[10]Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
[10]Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
ART. 4.C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quittépour la vie, qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de voir trop tôt le dénoûment.
C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quittépour la vie, qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de voir trop tôt le dénoûment.
Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille. Ainsi une femme ne doit jamais direouià l'amant qu'elle a trompé.[11]
[11]On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.»
[11]On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.»
CHAPITRE IV.De la Séparation.ARTICLE PREMIER.Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes, c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la séparation est le seul recours d'un cœur trahi.
Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes, c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la séparation est le seul recours d'un cœur trahi.
Une fois qu'on est bien convenu avecsoi-même de la nécessité de la séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable, c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés, qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux et bien plus fait pour donner le bonheur.
Applications.Applications
LA DÉCLARATION.La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit.Elle, tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit.Elle, tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui permettent pas de seméprendre entre l'expression d'un amour vrai et la feinte d'une grande passion.
Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui peindre l'état de son cœur.
Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame, exerce une telle puissance sur un cœur de femme que souvent elle parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles préventions.
Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au cœur: un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque sorte imprégnée.
Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisseplacer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide éloquemment votre cause.
Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres: dictées par le cœur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire des lettres amoureuses.
Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras. Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans l'adresse.
On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant toujours un compliment à labouche et une déclaration en poche; cetteclassetout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le mépris.
En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles détestent par unedéclaration de principes; à celle de l'indifférent, par unedéclaration deneutralité; c'est pour l'homme qu'elles aiment qu'elles réserventla déclaration de guerre.
DES FEMMES, FILLES ET VEUVES.Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de cours de l'art de conter fleurette,et ceux que le ciel, à défaut d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes! objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux mortels que l'élémentoù on l'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près d'une romanesque.
Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de cours de l'art de conter fleurette,et ceux que le ciel, à défaut d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes! objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux mortels que l'élémentoù on l'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près d'une romanesque.
Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour et de l'innocence semble être le paradis surla terre: c'est le bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand sur ses joues timides, son cœur tressaille, ses longues paupières se baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours d'étouffercette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un charme si puissant.
Mais si l'on fait habilement germer dans son cœur une tendre confiance; si, moins timide, son œil ose interroger le regard de celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.
Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un cœur novice!L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.
L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous unvain prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de son brillant, et les rapportssociaux deviendraient plus sûrs et plus agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.
Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunesfilles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai: «Qui dit amateur, dit ignorant.»
Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le plus commundes hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit, fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées inculquées dès la jeunesse?
Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinqans est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou par son amant.
Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les talens purement agréables, maisencore de tous les talens utiles à l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans sur les jeunes provinciaux de leur âge.
D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.
Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon cœurqui partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui.
Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme, si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors unseul objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens.
Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmesactuelles de mourir à cinquante ans[12].
[12]M. deStendhal.
[12]M. deStendhal.
Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force m'est de revenir sur mes pas.
C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de ses avantages, elle se tient toujours sur unqui viveque justifie sa hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans,une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres; son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.
Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune ou vieille, belle ou laide, toute femme est charméequ'on lui adresse de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.
THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES.«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»(Boiste, Dict.)«Toi dont le cœur est fait pour la tendresse,Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:Il veut des soins ingénieux, constans;Cherche, étudie et les lieux et les temps,Compare, oppose, et voit d'un œil austèreL'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»(Bernard.)C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leurparlerphysionomieetsympathie; et cependant il n'est aucun de ceux à qui ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace, n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier son sourire,cette attention mélangée d'espérance et de curiosité, n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?
«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»(Boiste, Dict.)«Toi dont le cœur est fait pour la tendresse,Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:Il veut des soins ingénieux, constans;Cherche, étudie et les lieux et les temps,Compare, oppose, et voit d'un œil austèreL'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»(Bernard.)
«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»
«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»
(Boiste, Dict.)
«Toi dont le cœur est fait pour la tendresse,Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:Il veut des soins ingénieux, constans;Cherche, étudie et les lieux et les temps,Compare, oppose, et voit d'un œil austèreL'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»
«Toi dont le cœur est fait pour la tendresse,Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:Il veut des soins ingénieux, constans;Cherche, étudie et les lieux et les temps,Compare, oppose, et voit d'un œil austèreL'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»
«Toi dont le cœur est fait pour la tendresse,
Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:
Il veut des soins ingénieux, constans;
Cherche, étudie et les lieux et les temps,
Compare, oppose, et voit d'un œil austère
L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»
(Bernard.)
C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leurparlerphysionomieetsympathie; et cependant il n'est aucun de ceux à qui ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace, n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier son sourire,cette attention mélangée d'espérance et de curiosité, n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?
Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée; aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées, d'habitudes et demœurs pouvait assurer le bonheur d'une union durable.
Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon, l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis, à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des passions,parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même les fait tourner à son avantage.
Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeursdisent que les règles se confirment par l'exception.
On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et enfin l'aspect de leur personne.
Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres parties: en effet, tout le corpshumain est un, et chaque symétrie a sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.
Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaireset uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la science physiognomonique.
Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace: elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi lesinductions physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous placerons donc au premier rangla tournure.
La tournure et les diversmouvemensdu corps chez les femmes, lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la double connaissance du physique et du moral.
Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère dissimulé un fond d'égoïsme;celles, au contraire, qui marchent franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles, généreuses et sincères.
La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassierstrottent-menu; une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère trompeur, untempéramentparesseux.
Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, ladiscrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins d'accord.
On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûrchoisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse, au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de l'esprit et dans la nature du caractère.
Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plusgraves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière. Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité des caractères et des mœurs. En appliquant cette observation avec discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve encore assez sensible pour révélerquelque qualité, quelque travers. Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la forme d'unecollerette, la manière de draper un châle, tout doit préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on veut deviner avant de chercher à lui plaire.
A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit deviner le rang et la fortunede la famille à laquelle chaque jeune fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise et de la beauté.
Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance, une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent effacer ni l'éducationni le changement de situation. Il suffit d'une bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de l'artiste.
Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution; enfin la voix cassée témoigne chez les femmesqu'elles sont privées de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.
Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et haut, sont des signes également caractéristiques.
Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis, précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une conséquence de la pesanteur de l'esprit.
Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère; celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes;celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont égoïstes et intéressées.
On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec la voix dont elle les prononce.
Rien n'indique mieux la dispositionintérieure de la femme et son plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le rhythme musical auxquelselleaccorde la préférence. Ainsi, celles qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.
Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent, dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent, inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui de cette observation la préférence que les grandes damesdu noble faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck, vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.
Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière; au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit etl'empreint de ses sensations et de ses sentimens.
La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un tempérament sain et robuste.
Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les cœurssimples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent avec les vieillards.
L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de la peinture et des fleurs.
Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de préjugés.
Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des occupations propres à développer la force et les passions; un esprit faible ne fera jamais que des poupées.
De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens maigres et végétaux.
Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des passions tendres.
L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé vers la volupté.
On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui, dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les juger dans ces momensoù l'abandon fait percer le naturel et le dégage de feinte et d'apprêts.
Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»[13]On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique, spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme decaractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son caractère, on saisit sa physionomie.
[13]Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César écrivait du même style dont il combattait.»
[13]Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César écrivait du même style dont il combattait.»
On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses, des exagérations d'une lettrede femme, l'endroit où elle se trahit et dévoile son caractère avec sa pensée.
C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actionsquotidiennesde la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignentles goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une capacité.
La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la dissipation.
Les mœurs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les penchans qui ont été comprimésse développent. A ce moment, l'amour des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé; celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame. Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres, rangées, studieuses, naturellement réfléchieset concentrées en elles-mêmes.
Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.
La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention, ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté noir comme luisans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier d'affection.
Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions, savoir:
1oLes yeux et le front.
Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.
2oLes joues et le nez.
Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la douleur et de la volupté.
3oLa bouche et le menton.
Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes, trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.
C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans l'expressiondes regards que se font lire les sentimens, que se peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat, l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front, heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitationsauxquelles leur cœur est en proie.
Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le front.
Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également, quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues et des coins de la bouche.
Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement,renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à peindre au vif les affections de la femme.
Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action vertueuse ou vicieuse, ellesen saisissent l'air sans y penser, et cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le cœur d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent extérieurement sur elle.
Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont portées à l'extérieur.
Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, levisage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.
Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres se raidissent, le sang bouillonne.
Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le cœur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.
Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives aux individus, ne peuventêtre continuelles et sont inhérentes à celles-ci.
Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.
La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennentà un esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et vulgaire; un œil noir, vif et animé indique un tempérament ardent et irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une ame tendre, douce et craintive.
Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un juge observateuret physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes; l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider la question.
De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto,le lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeud'enfant, on pourrait dire que la physiognomoniedonne barresur le beau sexe, mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.