L'ILE SAINT-LOUIS

Si j'eusse été cette semaineVisiter la Samaritaine,J'eusse appris parmi les badaudsTout ce qui se passe...

Si j'eusse été cette semaineVisiter la Samaritaine,J'eusse appris parmi les badaudsTout ce qui se passe...

VUE DU PONT-NEUF, PRISE D'UN ŒIL-DE-BŒUF DE LA COLONNADE DU LOUVRE.Aquarelle de Nicolle. Musée Carnavalet.

VUE DU PONT-NEUF, PRISE D'UN ŒIL-DE-BŒUF DE LA COLONNADE DU LOUVRE.Aquarelle de Nicolle. Musée Carnavalet.

LE PETIT BRAS DE LA SEINE ET LE PONT-NEUF

LE PETIT BRAS DE LA SEINE ET LE PONT-NEUF

Dès leXVIIesiècle, on assure qu'il est impossible de traverser les douze arches de ce pont si populaire sanscroiser un moine, un cheval blanc et deux femmes aimables; c'est le passage officiel des processions Royales se rendant au Parlement, et c'est également le Pont-Neuf qu'envahissent en hurlant les émeutes populaires allant brûler en effigie, place Dauphine, lesPrésidents suspectés de rendre plus de services que d'arrêts; c'est enfin sur ce pont que le peuple contraint, en 1789, ceux qui mènent carrosses à s'arrêter et à saluer bien bas l'effigie du bon Roy Henri dont la statue, soutenue aux quatre angles par les quatre figures d'esclaves qu'y fit placer Richelieu, se dresse au milieu du terre-plein, ce terre-plein où se signeront, en 1792, les enrôlements volontaires, où retentira le canon d'alarme aux heures tragiques de la Révolution! Toute l'histoire de Paris est mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde entier, le chef-d'œuvre d'Androuet du Cerceau et de Germain Pilon; le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris.

C'est donc par la Cité qu'il convient de commencer nos promenades: nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce; on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts, derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui formaient cette antique défense provenaient des arènes construites par les Romains. Les gradins du cirque avaient contribué à arrêter l'invasion normande; le mur de Périclès à l'Acropole ne renferme-t-il pas des fragments brisés d'antiques statues de marbre!...

Mais la gloire de la Cité: c'est Notre-Dame! Suivons la tortueuse et si pittoresque rue Chanoinesse où le grand Balzac logeait Mmede la Chanterie, et, au nº 18, gravissons l'escalier branlant de la Tour Dagobert,vieux et précieux débris des constructions canoniales qui jadis enserraient la cathédrale de Paris: quelques dizaines de marches usées nous amèneront à une étroite plate-forme, d'où nous découvrirons un admirable spectacle[1]:

[1]Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l'an passé...G. C. (1909).

[1]Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l'an passé...

G. C. (1909).

ATELIERS ET TRAVAUX DES FONDATIONS DE LA CASERNE DE LA CITÉ EN 1864-1865.Photographie Richebourg, 29, quai de l'Horloge.

ATELIERS ET TRAVAUX DES FONDATIONS DE LA CASERNE DE LA CITÉ EN 1864-1865.Photographie Richebourg, 29, quai de l'Horloge.

Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de pierre, d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur l'horizon. Sous tous les caprices de l'heure ou de la lumière; que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d'or en fusion, ou que l'orage l'enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son incomparable splendeur. L'élégante flèche qui la termine se découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d'un éblouissement de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers, de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et finissent par se confondre à l'horizon dans une note imprécise; les bêtes d'Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçanteset narquoises sur ce grand Paris qui s'agite fiévreusement au-dessous d'elles! C'est un des plus nobles aspects de la Ville que viennent de refléter nos yeux enchantés.

De l'autre côté, c'est la Seine, traînée d'argent que sillonnent les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan, Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire duXVIesiècle, un des seuls qui gardent le charme intime de ces églises de province, où l'âme se sent, dans la pénombre des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de l'infini, à l'ombre des vitraux obscurcis par la poussière des siècles et la fumée des encens.

Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l'Hôtel-Dieu, on rencontrait autrefois, un peu avant d'arriver au Palais de Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes: la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre, la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens. D'humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame: Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où fut déposé d'Alembert.—L'Hôtel-Dieu s'ouvrait à droite de la cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame uncadre vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement, le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent être les repoussoirs naturels de cette gloire française: Notre-Dame-de-Paris.

VUE DE NOTRE-DAME.J.-C. Nattes,del

VUE DE NOTRE-DAME.J.-C. Nattes,del

Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a verdies, s'ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants où passe parfois la cornette blanche d'une sœur de charité; un vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV, dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette humble et provinciale maison, d'un aspect quasi monastique, qui se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l'Hôtel de Ville et de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd'hui tout le chevet de Notre-Dame, et l'antique «Motte-aux-Papelards», rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de regrettables—mais nécessaires—restaurations ont arrachés de la cathédrale.

Rue de la Colombe passait l'enceinte gallo-romaine de la Cité, près de la maison qu'habita Fulbert, l'oncle aux féroces arguments de l'infortunée Héloïse, l'amie d'Abélard. Rue des Ursins on retrouve encore, aunº 19, les restes d'une chapelle duXIIesiècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on. Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements: porteurs d'eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots, maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement la messe aux fidèles que n'effrayèrent jamais ni la guillotine, ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d'ordres des Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons, la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole, courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins, on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf!

LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAMEEau-forte de Meryon.

LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAMEEau-forte de Meryon.

Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus—(«Il les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)—l'abbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, n'avait-il pas organisé dans les prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands d'habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque sur le chemin de l'échafaud, les malheureuxque l'on menait au supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l'absolutionin extremis.

ANCIENNE PRÉFECTURE DE POLICE.Ancienne rue de Jérusalem. (Dessin de A. Maignan.)

ANCIENNE PRÉFECTURE DE POLICE.Ancienne rue de Jérusalem. (Dessin de A. Maignan.)

Traversons la place du Parvis-Notre-Dame, où s'élevaient autrefois l'Hôtel-Dieu et ses dépendances: là se trouvait le Tour aux enfants trouvés et les Cagnards, cet ancien repaire de débauche, dont Meryon nous a laissé de si impressionnantes eaux-fortes, et devant lesquels, tout enfant, nous nous arrêtions plein d'effroi, en suivant de l'œil les énormesrats qui y logeaient et y déambulaient en plein jour, mangeant les ordures accumulées.

Entre Notre-Dame et le Palais de Justice, un lacis de petites rues enserrait jadis la Sainte-Chapelle et la Préfecture de Police, dont les jardins s'avançaient presque jusqu'au bord de l'eau. A la hauteur du Pont Saint-Michel quelques vieilles bicoques subsistent encore qui virent passer les émeutes de 1793, de 1830 et de 1848; une entre autres est encore debout quai des Orfèvres, où travaillait le célèbre Sabra, dentiste populaire, qui modestement s'intitulait le «quenotier du peuple». C'est aujourd'hui un des coins bénis des bouquinistes en plein air et aussi des pêcheurs à la ligne qui peuvent, au soleil et loin des bateaux-mouches, s'y livrer à leur impassible sacerdoce.

Ce vieux «Coin de Paris» a été jeté bas il y a quelques mois, on édifie actuellement sur ses ruines les annexes du Palais de Justice (1909).

Avant de décrire la Conciergerie, traversons la Cour du Mai; là, devant le perron du Palais de Justice, à droite, chaque jour les sinistres charrettes venaient pendant la Terreur charger «à 4 heures de relevée» leur lugubre fournée de condamnés à mort, sous l'œil vigilant de Fouquier-Tinville qui, de la fenêtre de son bureau, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des victimes qui «allaient là-bas».

L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY ET LA PETITE PLACE EN FACE LE PALAIS DE JUSTICE.

L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY ET LA PETITE PLACE EN FACE LE PALAIS DE JUSTICE.

C'est de cette cour sinistre que, par un jour brumeux de novembre 1793, partit pour l'échafaud, lescheveux coupés et les mains liées, la pauvre Manon Roland, dont la joyeuse enfance s'était écoulée dans la maison de briques roses et blanches qui faisait l'angle du quai de l'Horloge et du terre-plein du Pont-Neuf, à quelques mètres de la Conciergerie!

Ce paysage charmant où elle avait fait de si beaux rêves de gloire et de liberté, elle le revit une dernière fois, alors que, sous les huées des aboyeurs et des furies de guillotine, on la menait à l'échafaud. Sanson avait fait suivre à son horrible cortège le chemin accoutumé: le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie, la place des Trois-Marie; de là, tournant ses yeux vers l'autre rive de la Seine, la pauvre femme qui allait mourir put contempler une dernière fois le décor de ses années heureuses, que dominait la masse imposante du Panthéon français, c'était le nom nouveau de l'église Sainte-Geneviève, que la Convention venait de débaptiser et de vouer au culte de nos gloires nationales.....

La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple guichet, au fond de l'étroite et sinistre petite cour aux pavés verdis par l'humidité, qui s'étend à droite du grand escalier du Palais de Justice.

Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d'Hébert, le vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins,l'abbesse de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus misérables franchirent ce seuil sinistre.

Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet escalier, devant les charrettes.

Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant l'injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait l'arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des malheureux qu'on lui livrait.

Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes placées le long du mur supportaient les hardes laissées par les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre de l'arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les longues heures qui séparaient la condamnation de l'exécution; si bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et reconnaître les détenus, pendant que des amis,des parents, tâchaient d'obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles des êtres chers que renfermait la sinistre prison.

LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875.Eau-forte de Toussaint.

LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875.Eau-forte de Toussaint.

«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires, deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n'étaient pas altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils allaient être attachés et s'essayaient en des attitudes fermes et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi ce long supplice.

«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu'ils avaient pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles qu'ils avaient négligé d'éteindre repoussaient le jour pour n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre.»

Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui parurent dès la chute de Robespierre, ce qu'était l'existence des prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours. On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser d'adieu, les dernières tendresses.

Elle existe encore cette grille noire, sinistre, rouillée, grinçante comme autrefois, et il est facile d'évoquer les fantômes qui la franchirent. Madame Élisabeth, Madame Roland, Cécile Renaud, Lucile Desmoulins, Madame de Montmorency et Charlotte Corday l'ont frôlée de leurs robes, la Du Barry, une des rares femmes qui aient tremblé devant la mort—«Encore une minute, monsieur le Bourreau»—s'y est cramponnée!

Cette grille, la chapelle dite des Girondins, le couloir appelé «la rue de Paris», la petite infirmerie et le cachot de la Reine sont, avec la cellule grillagée où les femmes attendaient leur exécution, les seuls vestiges de l'ancienne prison; plus loin, un gros mur nouvellement élevé ne permet plus de suivre le lugubre parcours des condamnés, et ferme l'ancienne entrée du greffe de la Conciergerie.

Parcourons rapidement la Prison, hélas! modifiée et remaniée; arrêtons-nous toutefois devant la porte du cachot où, pendant les trente-cinq derniers jours qu'elle avait à vivre, fut enfermée Marie-Antoinette.

La Restauration, qui avait pris à tâche de faire disparaître bien des choses, a commencé par ce triste lieu. D'abominables verrières colorées (et de quel coloris!) ont remplacé la fenêtre aux trois quarts obstruée et soigneusement grillagée derrière laquelle la Reine, à qui l'humidité de la prison et le manque de soins avaient abîmé la vue, allait quêter un peu d'air et de jour.

DÉGAGEMENT DE LA PLACE DU PALAIS-DE-JUSTICE.Meunier,pinxit.

DÉGAGEMENT DE LA PLACE DU PALAIS-DE-JUSTICE.Meunier,pinxit.

Le carrelage seul subsiste de cette pièce de troismètres sur cinq, qu'un bas paravent séparait de la chambre où se tenaient en permanence deux gendarmes geôliers; c'est là qu'agonisa lentement cette malheureuse femme, manquant du nécessaire, dévorée d'inquiétude, sans nouvelles des siens, réduite à emprunter à la charité de la concierge Richard le linge indispensable, et dont la dernière dame d'atours fut l'humble servante Rosalie Lamorlière, qui «sans oser lui faire une seule révérence, de peur de la compromettre ou de l'affliger», lui jeta sur les épaules un mouchoir de toile blanche, une heure avant le départ pour l'échafaud.

Contraste saisissant: ce cachot lugubre n'est séparé que par une mince cloison de la salle de pharmacie où Robespierre, la mâchoire fracassée, pendante, les bas rabattus sur les chevilles à cause de ses plaies variqueuses, encore vêtu de ce bel habit bleu qui faisait tant de jaloux, quelques semaines plus tôt, lors de la fête de l'Être suprême, souillé de sang et de boue, fut jeté comme un hideux paquet.

Sinistre, muet, ne donnant d'autre signe de vie que les soubresauts de douleur que lui arrachaient ses souffrances, impassible devant les insultes des lâches qui l'acclamaient la veille, l'Incorruptible y attendit qu'on vînt le prendre pour l'attacher, pantelant, aux ridelles de la charrette qui, sous les huées de tout un peuple, le traîna jusqu'à l'échafaud.

Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par unétroit escalier en pas de vis, se tenait l'audience publique du terrible Tribunal révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands drames se jouèrent.

Seul tableau de Boilly—Le Triomphe de Marat—figurant au musée de Lille, nous montre l'entrée du Tribunal Révolutionnaire.

«L'Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle d'aboyeurs et de fidèles!

Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d'un bas-relief représentant la Loi, s'ouvre une sorte d'avant-corps en planches, avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»—C'est là!

La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland s'appelaitsalle de la Liberté. Dans l'autre salle, ditesalle de l'Égalité, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann, Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de l'Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées ouvertes jusqu'à la foule anxieuse massée de l'autre côté de la Seine.

LE TRIOMPHE DE MARAT.Fragment d'un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)

LE TRIOMPHE DE MARAT.Fragment d'un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)

Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de cette unique issue de la Prisonoù il se fit de si terribles et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne subsiste aujourd'hui!

Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres fusains s'étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a vu tant d'illustres agonies!Immane nefas, répétait Paul-Louis Courier.

Derrière le Palais de Justice s'élevait autrefois la délicieuse place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques de la Jeunesse», composées d'œuvres d'artistes n'appartenant pas aux Académies officielles.—Le Musée Carnavalet possède un bien amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai 1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque de l'Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet, «lorsqu'il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence—dans la matinée—de soumettre leurs ouvrages au public; s'il pleuvait—et c'était le cas en 1783—la fête était remise au jeudi suivant: les tableaux étaient exposés dans l'angle nord de la place, sur des tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la façade de leurs boutiques, et l'exposition se prolongeait jusque sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de Troy,Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l'apport de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728, Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d'œuvre,la Raieetle Buffet, qui sont aujourd'hui deux des gloires de l'École française au Musée du Louvre.

Jusqu'à la Révolution, cette petite manifestation artistique passionna Paris. Quel joli spectacle devaient offrir la place Dauphine, les façades roses des deux maisons d'angle et le vieux Pont-Neuf—décor exquis, pittoresque et charmeur—encombrés d'amateurs, de badauds, de critiques, de belles dames, d'artistes, d'aimables modèles en claire toilette, se pressant affairés, babillards, enthousiastes, joyeux, par une douce matinée de mai, devant les toiles fraîches écloses des «Petits Exposants de la place Dauphine!»

PLACE DAUPHINE EN 1780.Dessin de Duché de Vancy. «L'Exposition de la Jeunesse». (Musée Carnavalet.)

PLACE DAUPHINE EN 1780.Dessin de Duché de Vancy. «L'Exposition de la Jeunesse». (Musée Carnavalet.)

L'Ile Saint-Louis est en quelque sorte le prolongement de la Cité. C'est une manière de province dans Paris. Les rues y sont silencieuses et désertes; pas de boutiques, pas de promeneurs, pas de commerce; quelques vieux hôtels aristocratiques avec leurs hautes façades, leurs frontons blasonnés et leur architecture sévère disent seuls le glorieux passé de ce noble quartier.

La flèche ajourée de l'église Saint-Louis-en-l'Ile met sa note élégante dans cet ensemble un peu triste. Les quais d'Orléans et de Béthune contiennent de vastes logis de fière allure. Rue Saint-Louis, se dresse l'admirable hôtel Lambert, ce chef-d'œuvre de l'architecte Le Vau,que perdit au jeu, en une nuit, M. Dupin de Chenonceaux, cet élève ingrat de J.-J. Rousseau. Le Brun y peignit la galerie des Fêtes et Le Sueur le salon des Muses.

C'était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l'hôtel Lambert rayonnait sur Paris ébloui.

Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d'œuvre de Le Sueur furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l'œuvre de ce grand peintre il ne reste guère à l'hôtel Lambert qu'une grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux répartis çà et là.

Enfin—déchéance suprême—l'hôtel fut occupé par des fournisseurs de lits militaires: les fines sculptures, les peintures somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël, des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de femmes se mirent à coudre des toiles grossières.

Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la sauva de la ruine.

LA POMPE NOTRE-DAME.Meryon.

LA POMPE NOTRE-DAME.Meryon.

En aval de l'hôtel Lambert, s'élève le pont Marie, au pied duquel atterrissait le fameux coche d'eau d'où descendit pour la première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds sur l'horizon de l'immense Ville: c'était Bonaparte, élève de l'école de Brienne, qui venait continuer ses études à l'École militaire,et la première vision que le futur César eut de ce grand Paris qui devait l'acclamer, fut le chevet de Notre-Dame, la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s'y déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence!

On rencontre enfin, quai d'Anjou, un des plus beaux hôtels de l'ancien Paris, l'hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du Conseil municipal sauva de la destruction, l'hôtel Lauzun avec ses incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé, et qui est destiné à devenir le musée duXVIIesiècle[2].

[2]Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron Pichon, fils du collectionneur célèbre.

[2]Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron Pichon, fils du collectionneur célèbre.

Dans ce vieux quartier de l'île Saint-Louis, au confluent des deux bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier, y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint ses séances à l'hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond de sa niche, à l'angle de la rue Le-Regrattier,—jadis rue de la Femme-sans-Tête,—a vu défiler toute la Pléiade romantique, continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les amoureux du Paris d'autrefois.

C'est enfin du quai Bourbon qu'il faut se donner lajoie de contempler l'un des plus beaux spectacles du monde: un coucher de soleil sur Paris.

La grande masse violacée de Notre-Dame profile son imposante et superbe silhouette sur l'or empourpré du ciel en feu. Toute la ville disparaît sous un poudroiement de lumière rose, pendant que les grands toits du Louvre, la flèche de la Sainte-Chapelle, les poivrières de la Conciergerie, la tour Saint-Jacques et les campaniles de l'Hôtel de Ville, tout ce paysage chargé d'histoire, s'illumine des derniers éclats du soleil à son déclin: La Seine charrie de l'or en fusion.

C'est une sublime apparition.

LE SAINT-LOUIS.Aquarelle de Houbron. Collection Georges Cain.

LE SAINT-LOUIS.Aquarelle de Houbron. Collection Georges Cain.

Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle de Saint-Aubin.)Musée Carnavalet.

Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle de Saint-Aubin.)Musée Carnavalet.

Non moins que la Cité, la rive gauche est riche de souvenirs. C'est là que l'occupation romaine a laissé les traces les plus profondes. On y trouve les arènes de Lutèce, et surtout les Thermes de Julien, sauvés de la destruction par le goût et l'initiative de Du Sommerard, alors que ces ruines grandioses, servant de magasins à des tonneliers, allaient être abattues, entraînant dans leur chute le merveilleux hôtel de Cluny, ce bijou duXVesiècle. Des restes de substructions romaines ont été, tout récemment, signalés par la Commission du Vieux Paris, prèsdu Collège de France, rue Saint-Jacques et boulevard Saint-Michel, mais la gloire de la rive gauche, c'était surtout l'Université et la Sorbonne.

Il en reste peu de choses aujourd'hui, de ces vieux murs, mais, il y a quelque dix ans, la montagne Sainte-Geneviève gardait encore beaucoup du pittoresque de jadis.

Ici la rue Saint-Jacques, avec ses bouquinistes et ses maisons duXVIIesiècle, et surtout—terrible souvenir—la porte aux lourds battants du lycée Louis-le-Grand, où Robespierre, Camille Desmoulins et le futur maréchal Brune avaient fait leurs études sous la direction du bon abbé Berardier. Il était bien noir, bien triste aussi, j'en conviens, le Louis-le-Grand de notre jeunesse avec ses cours verdâtres, ses salles enfumées, ses chambres d'arrêts, perchées sous les toits, où l'on gelait si fort en hiver, et où l'on étouffait si bien en été, ces arrêts où la tradition rapporte que fut enfermé Saint-Huruge; tout près du cul-de-sac Saint-Jacques où des Auvergnats vendaient de si beaux bibelots, et de la petite rue Cujas remplie du bruit—qui nous rendait rêveurs—fait par les étudiants tapageurs.

COLLÈGE LOUIS-LE-GRAND.H. Saffray,sculp.

COLLÈGE LOUIS-LE-GRAND.H. Saffray,sculp.

Plus loin la Sorbonne, avec sa cour dallée, où nous attendions pâles, fiévreux, anxieux, l'apparition de la petite affiche blanche portant les noms de «ceux de MM. les aspirants au baccalauréat admis à subir leurs épreuves orales», et l'on mourait de peur à l'idée de comparoir devant le terrible M. Bernès, comme on bénissaitles dieux d'avoir pour examinateur l'indulgent et spirituel M. Mézières, qui, lui du moins, n'a pas vieilli.

COUR INTÉRIEURE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.Eau-forte de Martial.

COUR INTÉRIEURE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.Eau-forte de Martial.

A quelques mètres, derrière Sainte-Barbe, se rencontre la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, si vivante,si grouillante avec ses vieux hôtels convertis en dispensaires ou en locaux industriels, ses petits métiers, ses bals-musette et enfin sa célèbre École polytechnique, chère à tous les Parisiens, et qui met dans ce quartier un peu sombre sa note de joyeuse gaieté.

Tout proche, voici la rue Clovis, où s'élevait autrefois l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore et fait regretter le reste; la rue Clovis où l'on retrouve décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses, un gros pan de mur d'aspect sauvage, un reste de l'enceinte de Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes s'entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L'église Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres de la rue Clovis. D'illustres morts y furent inhumés: Pascal, Racine, Boileau. Un crime s'y commit:

Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des chapelles latérales de l'église, des cris affreux retentirent. «On vient d'assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné par des agents qui venaient de l'arrêter. Il se nommait Verger; la juridiction épiscopale lui avait interdit d'exercer plus longtemps sonministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque de Paris!

RUE CLOVIS EN 1867.Dessin de A. Maignan.

RUE CLOVIS EN 1867.Dessin de A. Maignan.

C'est aux premiers jours de janvier qu'il faut venir voir cette charmante église:

Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le porche.—Toute une librairie liturgique se débite sous des parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands d'oranges,—Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints, Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des médailles, des scapulaires—malheureusement ces objets valent plus par le sentiment qui s'y rattache que par leur valeur artistique.—Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des plus jolis décors de la grande Ville.

Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à deux pas du collège des Écossais,—actuellement «Institution Chevallier»,—converti, comme la plupart des maisons d'éducation, en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent l'y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue Couthon, enfermé au Port-Libre (l'ancien couvent de Port-Royal). L'on se représente facilement, sur cespentes raides de la rue Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que faisait mouvoir fiévreusement, à l'aide de manivelles, l'impotent Couthon, se rendant à l'Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les clameurs, l'appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des trombes d'eau, en plein orage,—cet orage qui, dispersant les bandes Robespierristes campées autour de l'Hôtel de Ville, permit aux troupes de la Convention d'envahir sans résistance la Maison Commune.

Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas d'ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu'au parapet du quai, «il faisait le mort». «—Jetons-le à l'eau, hurlèrent des voix féroces.—Pardon, citoyens, murmura Couthon, mais je vis encore». Alors on le réserva pour l'échafaud.

Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l'abside de l'église et qui renferme d'admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés», vitrail à trois compartiments, un chef-d'œuvre, qui décore la chapelle du Crucifix,«92 livres 10 sous, y compris l'armature et le treillage en fer».

C'est un des refuges de poésie et de recueillement, si fréquents et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s'enfoncer dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie, et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du peuple et de l'armée, un comédien du théâtre de l'Odéon, Éric Besnard, replaçait l'inscriptionAux grands hommes la Patrie reconnaissantesur le beau temple édifié par Soufflot, que la Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève.

Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à la suite d'un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les jardins dépendant de l'antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut construit à l'aide d'une partie des fonds provenant des trois loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris.

Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit ses travaux en 1755; vers 1764, l'édifice commence à se dessiner, et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses constructions qui modifient l'antique silhouette de leur cité. Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent; une folleterreur succède à l'émerveillement: «Le monument va s'écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de la Sorbonne».—On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire; mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son œuvre.

En 1791, l'Assemblée constituante voue au «Culte des Grands Hommes» l'église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l'époque.

Saint-Aubin,del.LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.

Saint-Aubin,del.LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.

Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon—c'était le nom nouveau de l'église désaffectée—qu'un court séjour, car le 27 novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après avoir étudié les pièces trouvées dans l'armoire de fer, pièces qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte de Mirabeau», la Convention, «considérant qu'il n'y a pas de grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça Mirabeau,—pas pour longtemps, toutefois,—car, quelques mois plus tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire et Rousseau connurent plus tard les honneursdu triomphe. Le corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de la Bastille, avait étéamené au Panthéon sur un char triomphal, escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l'antique par les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en costumes de scène. Les filles et la veuve de l'infortuné Calas marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout prévu, sauf le temps. Un affreux orage s'abattit sur le cortège: Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la Politique, des Arts et de l'Agriculture, trempés jusqu'aux os, crottés et lamentables, durent s'empiler dans des fiacres ou s'abriter sous des parapluies.

C'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au Panthéon!

PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE.Meunier,fecit. Musée Carnavalet.

PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE.Meunier,fecit. Musée Carnavalet.

J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794; son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et «l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement voué l'édifice au culte des grands hommes, c'est là que par une journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugofut amené, dans l'humble corbillard des pauvres, aux acclamations d'un peuple immense, après avoir passé une nuit d'apothéose sous l'Arc de Triomphe qu'il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin, le Président Carnot, La Tour-d'Auvergne, Émile Zola, y furent inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole. Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d'art, évoqué, sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux cavaliers de la République et de l'Empire tendant vers l'image rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur indomptable héroïsme.

Autour du Panthéon c'était, et c'est encore, un dédale de petites rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne.

La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé, avec ses maisons dont les murs branlants s'étayent les uns contre les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés; et puis, par-ci par-là, les restes d'une splendeur disparue, l'entrée de deux importants collèges, mués aujourd'hui en repaires de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs délavées par les orages, flétries par la poussièreet le vent; et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons noires, d'hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et fine de Notre-Dame qui se profile à l'horizon sur le ciel clair.

Ce fut à l'angle de cette rue des Carmes et de la rue des Sept-Voies, non loin de l'église Sainte-Geneviève, que Georges Cadoudal sauta—à sept heures du soir, le 9 mars 1804—dans le cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé, toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur lui, à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de l'Observance. Il en tue un d'un coup de pistolet au front et blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez le commissaire de police. Son calme, la dignité, l'esprit de ses réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d'avoir tué un agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu'il eut reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque gravée sur la lame n'était pas le contrôle anglais. «Je l'ignore, répondit-il, maisje puis assurer que je ne l'ai pas fait contrôler en France!»


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