III

III

Tout le sommeil de la maison se rentassa dans les coins, au petit cri de Josina ouvrant les yeux et palpant le vide du grand lit où n’était plus son cher Jasper. Un jour trouble indécisait aux oreillers un creux refroidi; elle vit dans la demi-teinte blafarde le fauteuil déblayé de ses habits.

«Encore une fois parti!» gémit-elle. C’était après tout une petite âme sans méchanceté, une âme fondante, comme un bonbon mou dans de la ouate. Un ennui tiède l’occupa un instant; elle se rappela le bon temps où, à ses côtés, il aimait prolonger les chaudes paresses sous l’édredon. Ah! oui, ils avaient eu longtemps ensemble un ménage, un ménage où c’était tous les jours la gaieté et le rayon de soleil des dimanches. La maison pourtant avait toujours son air de nid dans le duvet; rien ne semblait changé: il n’était survenu que cela... Mais cela, c’était justement le grain de sable dans un mécanisme, la petite poussière qui arrête les aiguilles sur un cadran de montre, l’atome logé entre les ressorts et qui en suspend le rythme.

Ainsi pensait Mme Joost, son clair regard de faïence bleue tourné vers la fenêtre, comme si elle eût tenté de percer les soyeux rideaux pour suivre là-bas, au cœur du dur hiver, un pauvre homme égaré qui peut-être un jour ne reviendrait plus. De légers soupirs dégonflèrent à la surface des draps comme des bulles d’eau sur un étang. Se pouvait-ilque Jasper encore une fois eût cédé à ses tristes entraînements? Mais presque aussitôt, comme rentrés d’un long voyage, ses yeux pâles, mal essuyés de sommeil, s’en allaient effleurer la commode ventrue aux cuivres torsés en lianes et où elle serrait ses bijoux, pour revenir mourir ensuite aux capitons des deux grands fauteuils de velours d’Utrecht, dans les retours de la cheminée. Une si tendre paix conjugale traînait aux pénombres mousses, comme de la vie stagnante et blottie! Tout y apparaissait si rond, si heureux, si bienveillant, si en correspondance avec son aimable petite personne beurrée et dodue, d’une chair de très jeune volaille nourrie au grain!

Une senteur de petits pains chauffant au four s’insinua par la porte; ses narines battirent: elle vit en pensée la table mise, la fumée blonde spiralant de la bouilloire, les tasses, la soucoupe aux anis et un spasme léger lui mourut à la bouche. Voilà qu’elle dépendait en hâte, dans la grande armoire à vantaux, la toilette du lever, un jupon de soie citron, le caraco mandarine et la petite capeline en vair fourrée, ainsi qu’il se voit chez les dames de Terburg et de Metzu. Les pieds vite glissés dans ses mules, elle trottait ensuite à petits claquements de talons le long des tapis de l’escalier. La Minerve, dans l’escalier, avait quitté sa tunique d’ombre; elle régnait toute blanche, à présent, jouant le marbre antique. Et d’en bas, avec la douce chaleur du calorifère, monta la chanson joyeuse de Fifi, le canari, qui, pour la saluer, se mettait à filigraner ses sons les plus longs et les plus ténus. Le bonheur et la vie s’éveillèrent devant Josina, comme devant la princesse d’un conte d’Andersen. Elle sourit à ses deux servantes qui arrivaient lui faire cortège. Poucke sur ses pas descendait en sautillant et agitant la queue.

Sur la nappe, quand elle entre, les deux tasses, l’une en face de l’autre, ont un air de bonne confiance mutuelle; elles se regardent presque avec des visages humains, comme deux êtres habitués à se rencontrer à la même heure pour un tranquille et grave devoir. Cependant ce n’est là qu’une apparence: personne, cette fois, ne viendra s’installer de l’autre côté de la table, devant l’autre tasse. Alors le frêle édifice de sa joie s’émiette; la bonne petite femme se sent un pincement au cœur pour l’illusion de ce tête-à-tête d’où l’un des deux si souvent déjà resta absent.

—Ach! fait-elle en exhalant le vent léger d’un soupir de Hollande.

Liesje, en jaquette à basque longue d’une claire nuance fleur de pêcher, a monté le plateau de métal estampé aux dessins de givre. La théière contourne son col de cygne minuscule, le pot au lait s’arrondit à côté, d’une courbe de gros fruit. Il y a aussi le joli sucrier en Chine, une porcelaine azuline où vermillonnent des œillets aux pistils d’or. Et la bouilloire commence à glousser sur le réchaud tandis que mevrouw Joost s’assied aux plis de sa jolie jupe de soie citron, sans qu’on puisse dire à quoi elle rêve. L’accorte «meisje» alors met sa tête sur le côté et la regarde doucement, et les yeux de la dame remontent jusqu’aux belles joues peintes de la petite servante: ils s’emperlent de clarté humide, à moins que ce ne soit le reflet des argenteries qui se joue sur leurs orbes pareils à des boules de verre. Toutes deux à présent se dévisagent avec sympathie; la petite servante a un petit mouvement discret, la nuance d’un peu de pitié respectueuse, comme si entre sa maîtresse et elle existait un secret partagé, et Josina à son tour incline plusieurs fois la tête, d’un air de lui dire:

—Voilà, oui, après huit ans de mariage!

IL S’ASSIED AU BORD D’UNE CHAISE, DÉPOSE A TERRE SON CHAPEAU DE FORME DÉMODÉE(P. 73).

IL S’ASSIED AU BORD D’UNE CHAISE, DÉPOSE A TERRE SON CHAPEAU DE FORME DÉMODÉE(P. 73).

IL S’ASSIED AU BORD D’UNE CHAISE, DÉPOSE A TERRE SON CHAPEAU DE FORME DÉMODÉE(P. 73).

Cependant Fifi, avec le frétillement de sa queue en éventail, file sa musique de verre. Il habite une cage en cuivre dont les minces treillis s’ajourent sur les vitres de la serre qui encadrent le jardin tout blanc comme un petit paradis artificiel. L’aimable hiver, avec ses ramures d’arbres filigranés, ses délicats guillochages orfévrant les tamarix et les lauriers d’un air de petite forêt d’archal, s’avive au charme des jacinthes rose-clairet gris-perle; grâce à leur parfum frangipané, il règne un leurre doux de Floride et comme le riant mensonge d’un paradis de fleurs et d’oiseaux. Et le poêle de faïence blanche ronfle, fait une base aux ramages du canari; une vapeur s’effume du thé versé: le cristal des cloches à fromage se prismatise d’un arc-en-ciel de reflets où se brise, au gré des facettes, la perspective des verrières et du jardin.

Tout à présent s’anime d’un égoïsme subtil de moite vie au chaud. De fluides aériennes, consolantes images s’interposent dans la vision de la petite dame triste de tout à l’heure; elle n’a plus les mêmes yeux humides, ses yeux de fleurs du bord de l’eau, et les yeux de la «meisje» aussi ont changé, un rien de malice se joue en leur cristallin. C’est que quelque chose a passé qui les prédispose l’une et l’autre à l’oubli et à la mansuétude. Josina agite avec la cuiller les petits ronds de sucre dans sa tasse, souffle en enflant les joues sur la fumée blonde, puis de nouveau regarde Liesje et sourit en haussant légèrement les épaules. Aucune des deux n’a rien dit.

Elle lève ensuite une des cloches et se sert une mince découpure de gouda, transparente comme une feuille de mica.

—Un peu trop jeune, Liesje... fait-elle.

Encore un silence, un long silence ouaté où ne s’entend que le bruit léger de la déglutition. Et puis, d’une voix doucement morte, elle dit:

—Après tout, qui n’a rien à se reprocher?


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