II
Ah! que d’heures passées là autrefois, avant que cette chose lui fût venue! L’été, on ouvrait la porte qui communiquait avec la miniature de petite maison en verre qui était la serre. Celle-ci, toute large, prenait l’air et le soleil sur le jardin agrémenté de rocailles, prismatisé de boules de verre, égayé d’une minuscule girande bruissant en une vasque de marbre où l’or de quatre cyprins sinuait. Et il entrait des frissons parfumés, des effluves de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes, un vrai bouquet de petites âmes de fleurs dans une chaleur blonde, un vent joli de petits papillons vivants, beaux comme des éclats de jaspe. Jamais on n’en finissait desiroter son café, de saupoudrer ses beurrées de grains d’anis, de goûter aux trois fromages, de savourer les viandes fumées et les petits anchois dans leur tonnelet. Puis il grillait une pipette de tabac fin haché, et pendant des heures à se rien dire, demi-assoupis tous deux, près du miroir accroché au dehors et où de loin on voyait venir les passants, ils se croyaient vivre des bonheurs de caramel.
Vite M. Jasper décrocha son paletot; mais justement Liesje, la petite bonne, remontait de la cuisine. Elle le regarda drôlement, sans impolitesse, d’un air de le plaindre. Vraiment il faut qu’un homme ait perdu la tête pour songer à sortir à pareille heure et par un temps pareil, quand il y a là les trois fromages, les émincés de viande fumée, les biscottes aux grains d’anis et tout le bonheur de la vie en Hollande! Jasper ne connaissait plus la fierté. C’était une âme devenue humble et craintive comme celle d’un homme qui aurait quelque chose sur la conscience.
Il tira sur ses talons la porte de la rue, ou plutôt en douceur, d’une passe magnétique, de peur d’en faire tinter les vitres, il sembla l’inviter à se refermer sans bruit; il la referma comme un malfaiteur l’eût ouverte, d’une main secrète et sûre.
Toute une semaine de neige capitonnait le pavé, capuchonnait les toits, duvetait de plumes de cygnes les jardins; et le clocher de l’église, par-dessus les maisons en dentelles, avait un air de pierrot malade. Le bon petit rentier vit tout cela sans rien voir, les yeux errants et soupçonneux, pressé, content de quitter cette rue où il se figurait les voisins au guet derrière leurs fenêtres. Une petite honte lui coulait entre les épaules comme à un masque de carnaval surpris par le jour, comme à un père de famille rentrant de découcher. Les mains dans les poches, son collet relevé jusqu’aux oreilles, traînant le claquement spongieux de ses pantoufles (il avait oublié de passer ses bottines), et tout blême, le bleu du froid aux pommettes, le pauvre homme, en effet, semblait s’évader d’une débauche.
Le voilà qui débouche sur la place; les maisons, frileusement, se tassent sous leurs couettes de neige blanche, comme un dortoir de petites convalescentes pâles. Le beffroi, fruste, en moellons moussus, avec son campanile en pot à moutarde, grimace par le trou noir des abat-sons, mais tout cela estompé d’un reste d’ombre, dans la pâleur du jour hésitant, couleur de neige fondue. Même le bureau de police, au haut du grand escalier de l’Hôtel de Ville, garde encore de la lumière, trois fenêtres rouges comme des yeux qui ont trop veillé. Un petit trèfle, clair aussi, papillonne derrière la vitrine de l’apothicaire, requis sans doute pour une ordonnance pressante.
Cependant la carotte du débit de tabac, sous son pied de blanc, somnole encore au-dessus des volets clos. La mercière non plus, une bonne vieille dame en cornette, n’est levée, ni le quincaillier. Le haut commerce, qui tient ses assises sur la place, gras, renté, vivant dans un fromage, ne se décide à ouvrir un peu plus tôt que les mercredis et vendredis, jours de marché. Or, c’était jeudi; la vente ne viendrait que demain et tout ce petit monde, en attendant un profit gagné sans peine, s’accoissait au lit. Ceux-là s’entendaient à vivre.
Un frais petit saxe, en jaquette de jaconas à fleurs, les basques tuyautées, traversa tout à coup la place, portant un panier de cuivre au bras. Jasper, pour son malheur, reconnut la petite servante de l’oncle de sa femme, une futée au nez à l’évent. «Heu! aïe! pensa-t-il, toute la famille avant une heure sera informée.» Elle le salua d’un petit coup de tête familier en l’appelant par son prénom; il lui rendit son bonjour timidement, sans la regarder.
La vie ne croissait un peu sensiblement, que dans les ruelles d’autour du port; étroites et torves, elles ouvraient de minces fissures entre le resserrement des pignons, bordés de façades de guingois, de petits débits sales, de vitrines en carreaux cul-de-bouteille ajourant des corderies, des triperies, des chandelleries, des saboteries. A cause de la neige,les bruits avaient l’air de monter d’un tas de petites maisons mortuaires.
Il se jeta dans un étroit boyau au bout duquel enfin s’ouvrait le port, une petite marine sous les arbres poudrés à frimas et rayée par la toile d’araignée des cordages, tout blancs aussi, filigranés comme une orfèvrerie.
Aussitôt son cœur se gonfla comme du pain au four; il oubliait tout, dans la bonne pensée d’être là avec eux. Malheureusement, ce jour-là, à cause de la gelée, personne ne travaillait; les bateaux étaient emprisonnés dans les glaçons, et une solitude morne pesait comme un hiver des pôles. C’était pis encore que ce qu’il s’était imaginé en se levant.
—Hé! Jasper Joost!
Voilà que maintenant, du fond d’une des petites cantines où se vendaient du thé et diverses sortes de tord-boyaux, les sans-travail l’appelaient, venus là se cuire à la chaleur d’un brasero rouge. On lui tendait les mains, on était heureux et il faisait apporter un saladier de rhum chaud.
Ce n’était pas là tout de même une vie pour un homme de l’importance de M. Jasper Joost.
CE JOUR-LA, A CAUSE DE LA GELÉE, PERSONNE NE TRAVAILLAIT(P. 69).
CE JOUR-LA, A CAUSE DE LA GELÉE, PERSONNE NE TRAVAILLAIT(P. 69).
CE JOUR-LA, A CAUSE DE LA GELÉE, PERSONNE NE TRAVAILLAIT(P. 69).