IX
Une bouffée de tabac tout à coup tournoya, parfuma l’air derrière elle. Elle se retourna; c’était Jean Fauche qui était sorti de sa maison et à pas légers dans ses pantoufles, venait jusqu’au débarcadère.
—Tiens, m’sieur Fauche, vous voilà donc rentré? disait-elle.
Il la regarda de côté comme si elle aussi allait avoir le rire sournois des femmes qui sur le seuil des portes, faisaient danser leur savate au bout de l’orteil quand, rentrant de la ville, il passait dans les ruelles.
Il fut surpris de la voir toute sérieuse, les yeux posés droits sur les siens avec honnêteté. Il tira sur sa pipe; il était un peu gêné, les paupières plissées, et maintenant il avuait vers l’autre rive.
—Bien oui... On va, on revient, dit-il.
Il parlait comme un homme qui n’attache pas plus d’importance à la réponse qu’à la question.
Le grand silence bleu du matin les enveloppait; une voix dans la montagne semblait descendre du ciel. Chez Hollemechette la pendule sonna dix coups.
Il eût bien voulu lui dire quelque chose à son tour, mais il ne trouvait pas les mots. Il regardait monter du fond les goujons qui arrivaient piquer au pain. Comme elle se penchait un peu, la clarté rose de son visage sous le grand chapeau de paille tremblait en longs vermicelles dans l’eau. Le frétillement d’argent des poissons ensuite glissait sur son image, et ressemblait au rire de ses dents. Après tout mieux valait peut-être se taire: il n’aimait bavarder qu’avec son ami Cortise. Celui-là, d’ailleurs, savait parler pour trois.
M. Fauche serait resté ainsi longtemps à observer le manège des poissons si tout de même à la longue il ne s’était senti devenir ridicule. Une onde de sang lui courut sous la peau. Il retira sa pipe de sa bouche.
—Ça ferait déjà une friture, dit-il enfin, en riant timidement.
D’un tour de bras, elle jetait très loin un dernier morceau de croûte, et elle disait:
—Oh! moi, je n’aurais pas le courage. C’est bien trop joli en vie.
La croûte plongea.
—C’est un chevenne, fit Jean Fauche, je reconnais la touche. Mais le pain, ça n’est pas de son goût. Lui faut de l’avoine, du sang caillé ou du fruit, n’importe quel fruit, cerise, groseille, raisin.
Maintenant il ne tarissait plus: il aurait discouru pendant des heures sur les diverses manières de capturer le poisson. Il amorçait avec du pain de chènevis s’il s’agissait du barbeau. Mais tout de même le barbeau est têtu: à l’arrière-saison, quand l’eau se froidit, il ne mord plus au chènevis: alors le ver est préférable. Le goujon, lui, se pêche sur fin gravier à 50 ou 60 centimètres d’eau. On gratte un peu le gravier. C’est des vers aussi qu’il lui faut.
Quant au brochet, on l’amorce au poisson mort; on descend au milieu du fleuve; on tape à droite et à gauche. Le brochet a des yeux d’homme pour voir au-dessus de l’eau. Il faut lui donner confiance, pas de ligne trop grosse, un fin crin marin, ou un fil de cuivre mou, bien recuit. Une fois, par un temps de grand vent, il en avait pris un de vingt-cinq livres. Il avait déroulé trente mètres de ligne. Pendant plus d’une heure il avait dû travailler à l’amuser et à le flatter pour le noyer.
—Noyer le poisson? fit Noémie.
LA LESSIVE FRAICHE TOUTE AZURÉE DE CIEL(P. 22).
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—Ça se dit. On noie le poisson àforce de le lasser. Mais allez! il sait se défendre: c’est une vraie lutte à qui aura le dernier mot. Et quelquefois c’est le pêcheur qui se noie... Il y a là-dessus des histoires. Tout le monde vous contera celle de Jean le Châlé, le plus vieux pêcheur du pays et qui connaissait tous les tours. Le Châlé n’avait jamais moins de cent livres de poisson dans sa bannette. Il se levait à trois heures du matin l’été, au petit jour l’hiver; y avait personne pour attraper comme lui des brochets. Eh bien! une fois, c’est le brochet qui a tiré le plus fort. On a vu au matin la barque filer à la dérive. Quand on repêcha le Châlé dans la journée, il était enficelé dans ses trente mètres de ligne.
Noémie l’écoutait parler, les sourcils hauts.
—M. Fauche, dit-elle singulièrement, est-ce que le vieux Châlé aussi allait porter son poisson à la ville dans un petit panier?
Elle était sans ironie; un pli lui fronçait les sourcils, une légère ride d’impatience, comme si elle se vengeait d’avoir été jouée par lui.
—Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.
—Parce qu’alors il y a peut-être quelqu’un qui l’aura regretté.
Elle partit en sautant sur un pied, puis sur l’autre. Sa robe rose se gonflait comme un petit nuage au matin. Son chapeau de paille lui était tombé dans la nuque, rond comme un soleil. Quand elle fut un peu loin, elle se retourna et cria dans ses mains, en traînant la voix.
—Au revoir, monsieur Fauche... Bien du plaisir.
Elle avait une grâce gamine et envolée de petite fille en vacances. Son rire sonnait la gaîté du merle dans les pommiers.
Et, à son tour, avec la main, il la saluait, ennuyé que la vieille Hollemechette se fût avancée sur sa porte pour mieux les voir l’un et l’autre. «Quelle sotte idée j’ai eue de lui envoyer des roses, songeait-il. A présent elle se moque de moi.»
Il remonta vers sa maison et comme là-haut il ouvrait la fenêtre de son atelier, il entendit la petite chanson qu’elle chantait en tournoyant aux lacets de la montagne. Il ne comprenait pas les paroles de la chanson.