IX

IX

Alain, pour se rendre au pachthof, prenait le chemin le plus court et s’en revenait par le chemin le plus long. Il pouvait ainsi songer tout à l’aise aux abeilles de Roselei. Il suivait d’abord le long ruban de chaussée qui, sous les grands ormes, avec ses larges pavés gris, s’en va vers la ville. Les poulains, quand il passait, arrivaient jusqu’à la barrière, avec leurs grosses têtes lourdes et leurs raides jambes en piquet, comme les chevaux de bois du carrousel, les jours de kermesse; et puis en lançant des ruades, ils repartaient téter les belles juments aux ventres polis et aux clairs yeux de bonnes nourrices.

Un petit fossé d’irrigation les séparait du pâturage des vaches, touffu et émaillé comme un tapis. Elles aussi, en balançant leurs fanons et soufflant des naseaux, arrivaient le regarder par-dessus la clôture, comme des femmes curieuses; et d’une petite tape il chassait les grappes de mouches pendues à leur flanc ou leur caressait le mufle; et un petit instant ils étaient là ensemble, comme une même humanité. Quelquefois il disait une parole qui se rapportait à l’immense bonté des bêtes et les vaches remuaient les oreilles comme si elles avaient compris. On peut bien dire que l’âme des Flandres alors tout entière passait dans le bon fils de la ferme desSix jeunes hommes. Et les chevaux, les belles vaches couleur de beurre et de lait, les prairies et par delà, toute la terre jusqu’à l’horizon appartenaient à Hugo Baesrode.

Il admirait dans sa simplicité, que cela fût ainsi puisque, aux mains d’un maître comme celui-là, une telle faveur se changeait en bénédictions pour tout le monde. Le pays aujourd’hui rapportait dix fois ce qu’il rapportait autrefois: de toute la contrée jusqu’à Bruges, il était le plus riche en cultures et en troupeaux. Quand Hugo passait à cheval sur la route, il pouvait jeter à droite et à gauche le coup d’œil du maître. Si quelque chose n’était pas à son goût, il entrait dans les fermes et disait ce qu’il avait à dire. Parfois il avançait au paysan l’argent nécessaire à l’achat des nouvelles machines. Là-bas, à la Chambre, il défendait la petite propriété contre la grande: celle-ci ne lui avait jamais pardonné. Il espérait sous la forme des syndicats, déterminer une ligue défensive des fermiers contre ce qu’il appelait la terre morte des seigneurs. Il disait que la terre est sacrée à la condition qu’ellevive et qu’elle appartienne à celui qui la cultive: il n’admettait d’autre droit sur elle que le travail.

Alain maintenant quittait la grand’route et s’engageait dans l’un des chemins de traverse qui desservent l’intérieur des terres. Sous les grands feuillages, derrière les haies taillées ras, étaient les petites fermes avenantes et fraîches avec leurs animaux, leurs cultures, leurs meules de foin et de paille, comme des paradis terrestres. Tout semblait repeint à neuf depuis les dernières pluies; il se disait qu’il n’y avait pas un endroit au monde où il faisait si bon vivre, et à voir le travail de chacun qui à la longue avait fait le sol fertile et gras, avec ses carrés de céréales et ses enclaves de pommes de terre, de fèves, de pois, d’oignons, de choux, il trouvait aussi, comme Baesrode, que la terre ainsi cultivée était de la chair vivante, la chair même du paysan, et que ce que celui-ci en tirait était comme les enfants sortis de lui. Il était un peu honteux alors de tout le temps qu’il passait à noircir du papier quand il n’y avait jamais assez de bras pour retourner les sillons. L’ombre, là où il passait, duvetait tièdement le sentier, semait des petites fleurs lilas sur le pis des vaches, ajourait d’un dessin de guipure l’échaudage des maisons. Il songeait: «Le seigle de Paridens sera mûr avant le nôtre.» Ou bien: «Le froment de Verriest n’a pas profité.» Et quelquefois il cassait un épi qu’il roulait dans sa paume et dont il mangeait le grain d’or. Et ensuite, tout doucement, sa pensée encore une fois s’en revenait vers Roselei.

Lui comme les autres, à présent était prêt pour la moisson: avant quinze jours le champ serait à couper si le bon temps continuait. Avec le valet et la servante comme au temps du père, il tâcherait de suffire à la peine. Mais les faucilles étaient ébréchées et vieilles, il lui faudrait aller se remonter à la ville; et on ne sait pas pourquoi il lui revenait là-dessus l’idée d’une petite chanson où les faucilles se mettaient à radoter entre elles comme de vieilles gens.

A la ferme, il trouvait en rentrant la mère écrémant le lait ou nourrissant d’une bouillie de son ses veaux à l’engrais. C’était une vieille femme triste et qui pouvait dire, au temps qu’elle sentait dans les jambes, le temps qu’il ferait le lendemain. Elle avait été une des belles filles du pays; mais l’âge, les fatigues, le regret d’avoir perdu son mari, en la ridant et la fléchissant, ne lui avaient laissé que la beauté limpide des yeux, comme les bêtes au pré. Cependant elle était restée la bonne ouvrière mêlée dès l’aube à la vie de la maison et qui trouvait encore le moyen de bêcher son jardin et de soigner ses vaches quand elle avait fini avec les gens. Jamais on ne l’avait plus vu rire depuis la mort du fermier: son âme était une chambre aux volets clos où la joie du dehors n’entrait plus. Quand Alain était à la ferme, ils ne se disaient pas six mots de toute une journée, bien qu’il fût pour elle un vrai fils et qu’elle l’aimât comme si elle continuait de le porter en elle. Il avait, à côté de la sienne, une grande chambre sous le plancher du grenier et dont la fenêtre à petites vitres carrées s’encadrait du feuillage d’un poirier en espalier. Il trouvait toujours sur les planches de l’armoire son linge, ses camisoles et ses chaussettes en bon état. Elle veillait aussi à renouveler l’eau bénite dans le bénitier, sous la branche du dernier dimanche des Rameaux.

C’ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT(P. 112).

C’ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT(P. 112).

C’ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT(P. 112).

Au matin, en se levant, le bon garçon voyait une petite ombre trembloter sur ses draps de grosse toile; c’était le vol d’un ménage d’hirondelles qui depuis trois ans revenait nicher au-dessus du croisillon. Il entendait aussi les pigeons gratter et roucouler dans le pigeonnier au-dessus de sa tête. Les pigeons étaient une des passions du village: une fois un de ses colons était rentré le premier de Paris et avait eu le prix. Mais depuis qu’il faisait ses petits contes, il n’allait plus sur les routes, en bras de chemise, le nez en l’air, regardant s’ils auraient le bon vent. En ce temps aussi, il lui arrivait d’aller boire des petits verres au local de lasociété, avec les amis. Tout cela lui avait passé: il n’aimait plus que ses ruches. Le dimanche matin, après la messe où de loin il voyait doucement remuer le chapeau de Roselei, il restait une heure et plus planté devant ses abeilles, dans l’odeur vanillée du jardin. Elles entraient au cœur des grandes clochettes bleues, suçaient le chèvrefeuille, rebondissaient très haut par-dessus le toit de l’étable. Il les suivait longtemps des yeux, il s’imaginait qu’elles allaient là où allaient ses pensées. Et encore une fois, il lui venait le sujet d’une de ses petites histoires: il ne l’écrivait qu’après l’avoir longtemps roulée dans sa tête.

Une petite ferme comme la sienne vaut mieux pour la méditation que le bruit et l’affairement d’une grande exploitation comme celle des Baesrode. Du moins il le disait: il s’y sentait plus près de soi-même, dans la petite ruche silencieuse de l’âme. Roselei riait de l’entendre parler ainsi, disant, de son côté, que c’était après tout une question d’habitude: l’escargot va avec sa maison sur le dos, mais l’écureuil a besoin de toute la forêt pour vivre. A son tour il riait, lui toujours sérieux.

—C’est vrai, disait-il, je suis l’escargot, moi.

Un jour qu’il était dans le charril, fixant avec des clous la bande d’une roue de charrette, il entendit un grand vacarme dans la cour. Toute la poulaille apeurée battait de l’aile et fuyait devant le piaffement de Carlintje, la petite jument de Roselei, entrée en tempête avec sa maîtresse sans selle sur son dos. Elle lâchait la bride, le cheval s’arrêtait net et les cheveux dénoués et flottants, elle sautait bas, retombait sur la pointe de ses bottines, en petite amazone sauvage qu’elle était. Sa jument était à la fois pour elle un jeu, une camaraderie, une habitude, la chose vivante qu’elle sortait de l’écurie quand elle allait aux fermes visiter ses malades ou simplementqu’il lui passait la fantaisie de faire un petit temps de galop.

Carlintje, la bride pendante, se mettait à brouter une botte de foin tandis que Roselei entrait dans la cuisine et disait à Siska Rippers en train de peler des pommes de terre:

—Dag moederke (bonjour, petite mère).

C’était si insinuant et musical, avec le son de cuivre clair de sa voix!

A Alain qui là-dessus arrivait les rejoindre, elle faisait part ensuite de la grande nouvelle. La petite baronne Tols et son cousin le lieutenant étaient venus la veille lui demander de représenter une des princesses de la cour dans la figuration d’un cortège où se voyait Philippe le Bon faisant sa joyeuse entrée dans Bruges: son père prêtait les plus belles bêtes du haras: elle-même monterait une des grandes juments primées: mais il lui fallait un servant d’armes qui se tiendrait à la tête du cheval, en habits de parade comme elle-même; et elle lui demandait:

—N’est-ce pas, Alain, que vous ferez bien cela pour moi?

Alain tout à coup se trouva très loin de ses abeilles: il était devenu très rouge; il se sentait un peu honteux à l’idée de paraître en public sous des ors et des chamarrures, lui le paysan, le fils desSix jeunes hommes. Mais enfin, puisqu’elle le voulait... Ce qui lui rendait aussi quelque assurance, c’est que rien ne pressait: la fête serait pour septembre: on avait devant soi plus de deux mois. La «moederke», elle, n’avait encore rien dit et, assise sur une petite chaise basse, elle passait les mains l’une sur l’autre avec un bruit de râpe.

—C’est que... fit-elle enfin.

Et seulement un peu après, elle achevait sa pensée:

—Est-ce qu’il nous faudra payer sur notre pauvre argent ce riche costume?

Roselei ne riait pas comme l’eussent fait les autres filles riches. Elle savait quel travail représente la moindre dépense pour les gens de la campagne. Elle dit simplement que la petite mère pouvait être bien tranquille à cet égard. Et elle les regardait l’un et l’autre de ses yeux droits, les narines encore un peu agitées par le petit vertige de la galopée. Peut-être elle pensait qu’elle eût été aussi bien dans cette petite ferme fraîche, sentant le bon lait, que dans leur grande maison de seigneur. Roselei était une fille comme cela.

Elle conta qu’un marchand était venu le matin et avait acheté six pouliches. Un autre avait fait marché pour les veaux. Le père allait essayer une nouvelle baratteuse. On n’avait plus revu les Van Pède depuis l’autre jour, mais le baron Dierens était revenu avec son fils. Là-dessus elle riait, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter quelque chose, mais ses yeux rencontrèrent ceux d’Alain et elle ne disait plus rien. Et puis une demi-heure passa: quelquefois il entrait une guêpe qui se mettait à piquer des cerises sur l’armoire.

Moederke, pour ne point rester à rien faire, était allée prendre une paire de bas qu’elle reprisait à la boule, près de la fenêtre. Mais tout à coup Alain dit à Roselei qu’une des ruches était en humeur depuis que la nouvelle petite reine était partie. Ils se levèrent et entrèrent au jardin; au bout se trouvait le rucher sous son toit de tuiles. Toutes les abeilles étaient dehors et fluctuaient en longs remous, comme un fait civique vide à la rue les maisons d’une ville: l’odeur du miel fermentait plus fort; et elles échangeaient des nouvelles, d’un long bourdonnement comme le bruit du vent dans les peupliers. Il n’eut pas besoin de siffler sa chanson, cette fois, tant elles étaient occupées d’elles-mêmes. Il était content: depuis un peu de temps, les mâles consommaient tout le miel; la reine, en les entraînant dans son vol, en avait débarrassé la ruche.

—Oh! fit-elle, j’avais quelque chose à vous dire, Alain. Hier encore le baron est venu: son fils aîné l’accompagnait... Devinez un peu pourquoi.

Alain d’abord haussait les épaules et soudain devenait très pâle et ses lèvres tremblaient. Elle vit ainsi qu’il avait deviné.

—Oh! Alain! fit-elle, le fils Van Pèdeaussi aurait voulu... Est-ce croyable?

Et sans cause, elle avait envie de pleurer.

Alain, lui, était demeuré sans rien dire, et il regardait devant lui, très loin. Il ne pensait plus à ses abeilles.

—C’est mère qui me l’a dit, fit-elle, et elle m’a demandé ce que je pensais de ce jeune homme. «Rien», ai-je répondu. Et elle a ri en disant: «Il n’y a pas autre chose à en penser».

Encore une fois passait un petit silence et Alain disait faiblement:

—Il faudra bien que cela arrive une fois ou l’autre, Roselei.

Comment cette parole avait pu passer par ses lèvres, il s’en étonnait maintenant; et elle se mettait à effeuiller les pétales d’une rose à demi fanée, en disant:

—Jamais je ne me marierai, Alain.

Il sentait se gonfler son cœur et il était heureux.


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