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QUELQUEFOIS IL DISAIT UNE PAROLE ET LES VACHES REMUAIENT LES OREILLES COMME SI ELLES L’AVAIENT COMPRIS(P. 113).

QUELQUEFOIS IL DISAIT UNE PAROLE ET LES VACHES REMUAIENT LES OREILLES COMME SI ELLES L’AVAIENT COMPRIS(P. 113).

QUELQUEFOIS IL DISAIT UNE PAROLE ET LES VACHES REMUAIENT LES OREILLES COMME SI ELLES L’AVAIENT COMPRIS(P. 113).

Baesrode commença d’abord: ses faucheurs étaient toujours les premiers à se mettre au travail. Comme il se servait d’engrais puissants, son blé était lourd et précoce: il avait les plus belles terres du pays. Elles s’étendaient à l’est de la ferme, alternées en seigles, en froments, en orges, en sarrasins et en avoines comme un torrent d’or, de vermillon et d’argent roulant jusqu’à l’horizon. Un matin les hommes, avec leurs pierres à battre le fer, les enclumettes et les faucilles, arrivèrent. L’énorme champ fumait sous la boule rouge du soleil, encore bas dans le ciel et aussitôt ils se mettaient à frapper devant eux. On était dans la grande chaleur d’août: la campagne brûlait; à midi de hautes flammes blanches pesaient, immobiles. Eux, à travers les blés, comme à travers le frissement des écumes d’une mer, poussaient droit, leur poitrine velue à nu sous les chemises, comme des nageurs. A chaque anhelée, tout l’espace en feu leur entrait dans les poumons: ils avalaient du soleil, de la braise et de la terre; leurs gorges étaient raclées par le chaume et la poussière du grain mûr. Cependant à peine ils relevaient la tête, maigres, secs, calcinés, tournoyant dans les remous vermeils toujours plus avant, avec le poids lourd de l’immense ciel sur leurs épaules. Comme du fond de grands trous de soleil, montait le crissement du fer battu et puis encore une fois les faucilles tapaient. Par avalanches, les torsades d’or et d’argent croulaient, jonchaient le sol partout où ils passaient. Ils marchaient, piétinaient la vie et la sève de l’été, éclaboussés à longs jets d’un sang de soleil, rouges des pieds à la tête comme des tueurs. Quand le soir arrivait, ils pouvaient enfin regarder: le sol sur un grand espace était mortderrière eux; et il semblait qu’une faible distance les séparait seulement de la grosse boule pourpre qui là-bas descendait. Encore une fois la terre fumait comme une chair immergée dans un bain; et alors, dans l’ombre claire où commençait à monter la lune, ils goûtaient la douceur de sentir le petit vent frais passer sur leurs peaux cuites. Ils comptaient qu’ils en auraient ainsi pour dix jours.

Maintenant la maison connaissait les grands jours et les courtes nuits. Maîtres et valets, levés à l’aube, se couchaient aux dernières clartés. Une odeur de blé et de sueur leur restait aux habits; il sentait bon le froment, le pain et la vie dans les chambres. L’âme chez tous était haute, légère, joyeuse: surtout aux premières heures, dans le matin frais, on était en paradis. La terre alors était encore humide, toute parfumée d’un arome de thym, de marjolaine, de lavande, comme à l’heure de l’angelus, quand le sacristain ouvre la porte pour tirer trois fois la petite cloche, il se répand au dehors une fraîche et sainte odeur de chasubles et de nappe communiale. Dans la campagne alors tintait le chant des faucilles comme la petite chanson d’or des grillons. D’un champ à l’autre tanguait, par-dessus les blés, le vaste chapeau de paille de Hugo Baesrode: son grand bai brun remuait ses pavillons d’oreille, aimant la musique claire du fer. A peine le jour était né; il sortait du même brouillard où il s’était en allé la veille et puis l’orient rosissait, on voyait tout à coup rouler la grosse boule rouge comme une tête coupée.

De plus en plus, sous la marche en avant des piqueurs, le champ diminuait: derrière eux les moyettes ressemblaient à de grosses poupées d’or et de rubis. On entendait chanter çà et là les filles embauchées pour la moisson. Baes Hugo arrêtait son cheval et du haut de sa selle disait une bonne parole; les gens en étaient contents. Il y avait aussi, pour les rafraîchir et les réconforter à mesure, les abondantes rations de café et de bière que des servantes apportaient de la maison. Chacun savait qu’une fois les derniers chars rentrés, on mangerait à la cuillère de pleines terrines de riz au lait. Tout allait donc pour le mieux et, par surcroît, on avait le bon Dieu avec soi.

C’était plaisir quand Roselei accourait sur sa jument et venait voir où ils en étaient: les piqueurs aimaient qu’une belle fille comme elle prêtât attention à leur travail. Les faucilles sonnaient joyeusement jusqu’au fond des champs; il arrivait aussi que l’un ou l’autre bottelait une touffe de coquelicots et de bleuets et s’en venait la lui offrir. Elle-même et eux se sentaient d’une humanité pareille, dans cette grande fête heureuse de la terre. Avec sa voix chaude, elle alors, comme son père, disait une chose qui leur allait au cœur: les plus jeunes un court moment s’arrêtaient de taper dans les blés pour la regarder, mouillée de sueur comme eux sous ses cheveux au vent. Du reste, une même ivresse de soleil et de sève la grisait, elle aussi. Elle ouvrait toutes larges ses narines et aspirait l’odeur du blé dans le vent. Elle pensait que peut-être, là-bas, Alain faisait comme elle.

Ils se mettaient à leur tour à la moisson chez les Rippers quand déjà le blé de Baesrode était coupé. Tous maintenant travaillaient ferme. Alain lui-même à côté de ses hommes donnait le coup de collier. S’il pensait encore à ses petites histoires, il n’était plus là pour le dire à Roselei. Depuis le jour où elle lui avait confié la chose qui l’avait bouleversé, il n’avait plus qu’une fois porté à Mme Baesrode ses œufs frais dans le petit panier. Une étrange réserve lui était venue: il n’aurait pu dire ce qui se passait en lui. Jamais il ne l’avait appelée dans sa pensée d’aucun autre nom fleuri de jeune fille, et loin de lui dire comme à Van Pède fils qu’elle n’était pas une jeune fille comme les autres, avec lui elle avait toujours été une vraie fille plutôt qu’une garçonne. C’était si doux autrefois quand ils étaient seuls et qu’ils se promenaient la main dans la main comme des enfants!

Alain, tout en faisant volter sa faucille,soupirait, s’efforçait de ne plus songer à rien; mais quelquefois ses idées se pressaient, si tumultueuses qu’il ne pouvait plus travailler et qu’il laissait les hommes prendre du champ sur lui. «Moederke» était étonnée du changement d’humeur survenue chez son fils. Une idée l’obsédait, toujours la même, et qui se formulait ainsi: il faudrait bien, un jour, que Roselei se mariât. Qu’elle lui eût dit dans un élan sincère: «Jamais je ne me marierai», il y aurait tout de même des raisons qui en décideraient autrement. Il détestait maintenant les Dierens de Dierendonck: il avait bien peur de détester tous les hommes.

Chez les Baesrode, il n’y avait plus de polo, ni de tennis, ni de football et les garçons des grandes fermes ne venaient plus, eux aussi retenus par les travaux de la moisson. C’était le temps de l’année où tous n’ont plus qu’une même pensée unique et où cette pensée est pour la terre. Les hommes, dans la fournaise des jours, se desséchaient, rugueux et torves comme des ceps. Quand les chars rentraient, c’était au tour des chevaux de souffler avec de grands creux au ventre sous leurs filets. Toute la campagne toujours un peu plus se dépouillait. Dans le soir, quand la lune montait, on pouvait voir courir les lièvres.

LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT(P. 119).

LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT(P. 119).

LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT(P. 119).

Et puis tout le monde s’y mettant à la fois, les meules une à une se dressèrent; il y en avait qui allaient par rang de taille comme une famille, les plus grandes en avant, les autres toujours plus petites à la file. C’était déjà fini au pachthof, quand, à la ferme desSix jeunes hommeset ailleurs, on gerbait encore les moyettes. Ils avaient pu boire et manger tant qu’ils avaient voulu, à la rentrée des dernières charrettes. On n’était pas fâché de pouvoir enfin se reposer un peu; les chevaux, nourris de doubles rations d’avoine tout le temps de la campagne, furent lâchés au vert. Jamais la vaste maison et ses dépendances n’avaient eu une vie plus heureuse qu’en ces jours d’abondance où tout regorgeait de force, de joie et de santé, les poulains déjà hauts sur pattes, les veaux bien en point et le mufle luisant, les granges et les greniers pleins. La grande terre des blés, après avoir, elle aussi, travaillé à l’œuvre commune, maintenant dormait là dans ses fructifications, jusqu’aux prochains labours. Si seulement il avait pu se remettre à pleuvoir un peu...


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