COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).LA MAISON QUI DORTI
COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).
COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).
COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).
Dans le grand silence matinal, il entendit sonner l’horloge du vestibule, un son discret, voilé, comme assourdi du regret d’avoir à rappeler le temps dans une maison où le temps comptait si peu.
«Six heures! ils sont déjà tous au travail», songea-t-il avec un réel chagrin.
C’était, dans cette petite ville aux maisons comme des joujoux peints, un logis d’heureuses gens, clair, vernissé et chaud, un vrai œuf de Pâques en ouate et en sucre. Comme tout le monde dans le quartier se levait tard, les fumées ménagères étaient lentes à monter des toits. Discrètement ensuite, les portes s’ouvraient pour la petite promenade des chiens; ils étaient bien élevés et couraient tout de suite au ruisseau, sans aboyer. On était là comme en paradis, avec des rêves doux sous la couette. Même, les jours de marché, les maraîchers faisaient un détour pour ne pas déranger le sommeil des habitants: ils entraient par l’ancienne porte des remparts, longeaient la distillerie de Pietersen en Zoon, passaient par la grand’rue, puis débouchaient sous le jaquemart du beffroi, devant les halles.
«Poucke dort dans une corbeille ouatée, pensa encore le bon M. Jasper Joost, mais eux ont passé la nuit sur des grabatsmisérables, dans des logis sans feu. S’il y avait une justice, ce serait à nous, les riches, à souffrir un peu à leur place.»
C’était une chose qui lui était venue il y a près d’un an, comme il vient des petites plantes vertes sur l’eau. Et Dieu sait si la maison, la coite et benoîte maison en avait été troublée! Vingt fois il avait promis à sa femme de s’amender; c’était une si douce et si tendre petite femme! Il fallait vraiment avoir l’âme endurcie pour lui faire de la peine. Mais voilà , c’était entré chez Jasper et maintenant cela ne voulait plus sortir.
Il retira lentement la jambe gauche de dessous l’édredon; la droite en même temps évitait le contact de Josina. Selon le patriarcal usage, ils partageaient fidèlement la même couche, un grand lit recourbé, ample comme un carrosse, avec l’allégorie, sur les panneaux, d’une couple de petits amours joufflus tenant le flambeau d’hyménée. C’était un don de la mère de Mme Joost; elle leur avait remis aussi l’acquit du peintre, un vieux maître à dessiner des écoles de la ville qui, moyennant une somme d’argent et une cuvelle de beurre, s’était chargé des quatre peintures. La chair rose des Amours, d’un ton un peu frêle, s’était partiellement dégradée; mais les torches continuaient à brûler d’un vermillon intégral, comme un symbole de leur affection sans nuages.
Un laborieux effort enfin extirpa des draps, trop bien rentrés, l’orteil du pied gauche. Celui-ci palpa la couche d’air légèrement réfrigéré de la chambre où, pendant le jour seulement, entraient les souffles chauds du calorifère. Une petite peur lâche du froid un instant le laissait hésitant; la quarantaine, non moins qu’un durable bien-être, l’avait rendu douillet. Mais encore une fois il pensa au port là -bas, où maintenant les plus heureux déchargeaient les bateaux, passant et repassant par la passerelle glissante, des sacs de charbon aux épaules, où les autres, les sans-travail et sans-paye, le nez rouge et les mains dans les poches, tassés l’un contre l’autre comme des moutons, battaient la semelle contre un sol gelé.
A cette idée, le bon Jasper Joost résolument allongea toute la jambe; d’une secousse ensuite, il coula ses reins jusqu’au bord du lit.
Josina, sentant refluer insolitement les molles et élastiques laines du matelas, étendit la main, mais si faiblement, si languissamment! En minutes lentes, lourdes, subitement, la demie s’ébruita, métallique, de la caisse de l’horloge. Oh! comme il se mettait alors à soupirer! Chaque fois, c’était pour lui le même regret d’avoir à déjouer la confiance de son aimable femme. Les sommeils de celle-ci heureusement étaient comme des naufrages: la vague tôt se refermait sur ses éveils furtifs; elle replongeait en l’immense et total vertige du dormir, comme coulée bas en une petite mort heureuse. Cependant, là -bas, dans les chantiers, les maillets tapaient dans le plein du bois; les bons garçons ne savaient pas quels verrous, plus durs à ouvrir que des serrures de prison, sont les bras d’une femme.
Du bout du pied, Jasper put enfin frôler les touffes pileuses de la peau d’ours: du talon il prit son point d’appui. Hélas! des bruits déjà circulaient par les escaliers; des pas, comme en rêve, refoulaient le silence vers leur chambre, ce dernier refuge de la paix muette de la maison, ce havre de torpeur où la vie, avant d’ouvrir ses voiles, encore un instant se raccrochait aux amarres du sommeil. Jasper Joost entendit la voix étouffée des servantes, messagères de la vie.
IL CRAIGNIT D’AVOIR PARLÉ TOUT HAUT(P. 67).
IL CRAIGNIT D’AVOIR PARLÉ TOUT HAUT(P. 67).
IL CRAIGNIT D’AVOIR PARLÉ TOUT HAUT(P. 67).
A peine une clarté transparaissait à travers les doubles stores, comme le petit feu sourd d’une veilleuse derrière un écran. A tâtons il s’appliqua à ne pas heurter le corbillon de Poucke et, étant allé à la fenêtre, il vit une petite solitude vierge, feutrée de neige, à travers le givre léger qui guipurait les vitres. Un peu à droite, un saule, par-dessus une clôture, ressemblait à la pluie d’un jet d’eau filigrané par le gel. C’était très doux et immatériel comme, en mai, la floraison d’un champ de tulipes blanches,à Haarlem. Mais encore une fois, M. Jasper repensait à cette chair d’humanité qui, sur les rives du fleuve, peinait dans le matin glacé. «Oh! qu’ils sont malheureux! songeait-il. L’onglée leur déchire les doigts comme des épines; ils traînent des pieds morts dans leurs sabots!» Il craignit d’avoir parlé tout haut, soudain transi de peur, son gilet dans ses mains figées. Le rythme d’un souffle égal montait du rebord des draps où s’évasait, au bout du pelotonnement de son quiet sommeil, la bouche en cœur de pomme de la grosse petite dame. Il respira, ouvrit, avec quelles précautions! la porte, et seulement sur le palier, passa les manches de sa jaquette.
Un larmoiement de jour, filtré par le lanterneau le long de la rampe de chêne ciré, s’égouttait sur le velours ras du tapis des marches. Du sommeil d’honnêtes gens restait blotti dans les angles et modelait la sage Minerve en sa niche, au tournant de l’escalier; c’était un legs de mynheer Douwe, le père de Mme Josina, «pharmacien de son vivant,» ainsi qu’elle-même disait en évoquant l’officine de son enfance, froide et luisante comme une salle de bains. Une seconde il éprouva le regret subtil de la bonne nuit encore attardée sous les plafonds. Une voix en lui l’objurguait: «Rentre donc, pauvre fol, regagne l’édredon sous lequel Josina, ta bonne petite femme en sucre, si confiante, si heureuse, dégage un si enviable calorique!»
Mais surtout l’arôme du café, volatilisé de la cuisine, manqua l’amollir. Café, baume suave et nerveux! cordial du monde! joie et stimulant du déjeuner matinal! Aussitôt il eut un remords: est-ce qu’ils déjeunaient là -bas? est-ce déjeuner que de casser à coups de dents un croûton fossile, qu’on poivre d’une gorgée de genièvre frelaté? Déjà , en bas, la table était mise: sur le napperon festonné, fleuri de broderies délicates, les trois fromages coiffés de leurs cloches, les deux tasses à lettrines d’or, la panetière en paille tressée, les argenteries bleuies de reflets froids et dans les petites bouteilles de cristal les cyclamens, les tulipes, les jacinthes, ornaient un petit écrin de joies gourmandes, d’intimités douillettes et reposées où dans un ronron finissait la terre.