VIII
Maintenant Jasper vivement marchait le long des maisons, effritant avec ses talons le sucre blanc qui poudrait les petits klinkers du trottoir. Le froid pinçait, sec et dur, raidissait les poils de ses narines; mais il allait devant lui, insensible aux cinglades de la bise. Les dernières boutiques, avec leurs vitres claires, piquées de minces trèfles de lumière, projetaient des carrés orange sur les micas brillants du givre. Devant l’officine du pharmacien, la neige, enflammée par le reflet des bocaux contenant des liquides colorés, semblait se diaprer d’un grésil d’arc-en-ciel. Tout près, par delà les écrans en cœur des fenêtres, trois stores hermétiquement abaissés s’infusaient d’une clarté blonde, heureuse, évoquant des âmes tranquilles dans un nuage pâle de fumées de pipe.
BAISSANT LA TÊTE, LE DOS EN BOULE, IL MURMURA: «VOILA CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE»(P. 88).
BAISSANT LA TÊTE, LE DOS EN BOULE, IL MURMURA: «VOILA CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE»(P. 88).
BAISSANT LA TÊTE, LE DOS EN BOULE, IL MURMURA: «VOILA CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE»(P. 88).
C’était bien là cette cordiale taverne de l’Amicitia où dans le ronron du grand poêle de faïence, les pieds réchauffés par d’épais paillassons, en lampant des houblons frais, d’honnêtes notables comme lui, devisant ou jouant aux cartes, s’en venaient attendre les bénignes approches du sommeil...
Du même mouvement des doigts que par le passé, il fit jouer la gâchette. A travers la buée des pipes il reconnut le comptoir aux plaques de faïence émaillée, les archelles aux encoches garnies de fluettes pipes de terre, les peintures des murs déroulant des épisodes cynégétiques et sur les tables rondes, reluisantes comme des miroirs, les petits seaux de cuivre où se vident les culots. Il sembla qu’il était venu là la veille, qu’il n’avait jamais cessé d’occuper ponctuellement sa place à la large table ronde qui était la plus rapprochée du poêle. D’onctueux visages, mortifiés de paix, aux pâleurs jaunes et dodues de chapons patiemment engraissés, se considérèrent avec étonnement. Il y eut des gestes en déroute, les mains cessèrent de porter aux lèvres les longues pipes, comme pour l’apparition insolite d’un personnage auquel personne ne pensait plus. Mais lui, Jasper, doucement leur tirait son coup de chapeau avec gravité et simplicité, et les têtes maintenant s’inclinaient pour lui rendre son salut, mais sans bienveillance. Si dans ce moment M. Joost n’avait subi une force indépendante de sa volonté, et qui annulait en lui le pouvoir de la réflexion, il se fût avisé que son entrée brusquement dérangeait la bienfaisante torpeur de ces cerveaux oints d’opiats et macérés dans des baumes.
La stillation des paroles s’interrompit; une gêne visiblement régna et lui seul, M. Joost, n’était pas troublé. Il parut évident qu’il avait quelque chose à leur dire et que c’était pour cela qu’il était entré dans cette taverne. L’hôte, sans qu’il eût besoin de rien demander, posa devant lui, sur une rondelle de toile cirée, le verre de bière frangée d’écume qu’il avait coutume de boire autrefois. Cet homme rond et empressé fut visiblement, de tous ceux qui étaient présents, l’unique qui lui montrât de la cordialité. Un grand silence tomba; on n’entendit plus que le ronflement du poêle et le claquement léger des bouches humides autour des pipes.
Jasper n’éprouvait presque pas de gêne; au contraire, il se fortifiait dans la pensée que le moment était venu de leur parler avec sincérité. C’étaient d’anciennes connaissances, des amis d’un commerce éprouvé et que jusqu’aux sacrements sans doute il eût continué à visiter, si depuis l’autre année il n’eût incliné à un genre de vie que leur honorabilité et leur position sociale n’avaient pu accepter. Il y avait là des marchands enrichis dans des trafics divers et quine croyaient pas avoir démérité de leur propre conscience ni de l’estime des gens de bien pour avoir vendu à faux poids ou altéré les denrées qu’ils débitaient. Jeffers, cet agent d’émigration, une juteuse canaille si on le jugeait au taux des primes moyennant lesquelles il envoyait de pauvres diables mourir au loin, était aussi de la petite tablée. Depuis vingt ans celui-là drainait les campagnes de leurs forces vives, mais jamais personne n’avait élevé la voix contre lui, et ses victimes n’étaient pas revenues dire de quelle mort elles avaient péri dans les bouillantes contrées paludéennes qu’elles étaient parties coloniser avec l’espoir d’y faire fortune. Et puis il y avait là encore ce vieil aigrefin de Katwyck, un personnage pharisaïque qui poussait à l’excès la rigueur des principes et dont la main s’était retrouvée dans toutes les entreprises véreuses du temps. Cependant personne non plus n’aurait osé lui cracher au visage et sans doute il s’acheminerait vers la mort du juste, honoré de la considération publique.
Jasper se serait bien gardé autrefois de nourrir de telles pensées à l’égard de ces hommes considérables. Mais à présent une taie lui tombait des yeux: il les voyait dans leur infamie, comme si tout à coup ils eussent été retournés, la peau en dedans et l’âme au dehors, leur vieille âme chargée d’iniquités. Et il songeait: «Ceux-là, avec leurs faces de moutons, sont pires que des chacals et des hyènes.» Justement il avait pris place à côté de l’homme en qui longtemps il avait eu une confiance pétrée. Hoefnaegel et lui s’étaient trouvés de moitié dans des affaires qui à tous deux leur avaient rapporté des profits enviables. C’était le principal bâtisseur de la ville; tout un quartier du côté du port lui appartenait,—près de trois cents maisons qu’il louait à la semaine et qu’habitait un ramas famélique. A force de pressurer ce pauvre monde, il en tirait l’or et le sang d’une immense vigne humaine. C’était chez lui un principe que l’humanité était pour le spéculateur sans préjugés un abondant et fructueux bétail dont la viande, à mesure dépecée, inépuisablement se reforme. Ce petit homme jovial et gras, aux bajoues de porc primé rabattues sur les épaules, d’une visqueuse couenne jaune picotée de poils de barbe rousse, développait ses arguments avec une bonne humeur homicide tout à fait amusante.
Jasper, gagné à ses idées, l’avait chargé de construire pour son compte les petites maisons qui lui permettaient chaque matin d’aller fumer sa pipe sur les travaux, comme un homme qui a vraiment quelque chose à faire ici-bas. Et puis était arrivé l’accident: une des petites maisons, toute fraîche encore d’un mortier gâché avec plus de sable que de chaux, s’éboulait sous le poids des pièces de charpente, estropiant pour la vie le maçon Tone, un jeune homme de vingt-deux ans.
M. Jasper, sur les conseils de Hoefnaegel, se refusait à indemniser le pâtira, prétextant que la maçonnerie était terminée au moment de l’accident: le pauvre Tone, revenu là pour chercher une truelle oubliée, ne pouvait être considéré comme une victime du travail. Un procès suivit et les juges encore une fois avaient donné raison au riche contre le pauvre.
C’est alors que tardivement la bonne conscience s’éveillait chez Jasper: sans doute il avait eu le droit pour lui, mais l’humanité? Et petit à petit il s’était mis à penser, sur les devoirs des hommes entre eux, autrement qu’il n’avait pensé jusque-là. On apprit un jour qu’il visitait régulièrement ce Tone, lui apportant des secours et, sitôt qu’il put quitter son grabat, l’aidant à se mouvoir en le soutenant sous les bras; un frère ne l’eût pas autrement fait pour un frère. Encore s’il s’était arrêté là! Mais bientôt il se mettait à fréquenter les petites gens de métier, les hommes du port, les sans-travail et ce qui pouvait être considéré comme la racaille de la ville.
Le grand poêle de faïence ronflait, puissamment chargé de houille. Quelquefois le petit claquement sec d’un ongle au fourneau des pipes faisait tomberles cendres dans les seaux de cuivre. Des salives jutaient au sable des crachoirs. Chaque fois qu’un des buveurs portait le verre à ses lèvres, un léger grésillement de mousse bruissait, le frissement d’une écume de neige qui fond au soleil. Et le silence était sourd, feutré, comme dans les lieux de dévotion, un silence où les derniers bruits du dehors s’émoussaient, vagues, tout de suite éteints; des voix semblaient parler dans le ciel, très loin.
IL SAUTILLE ENTRE SES BÉQUILLES COMME UN FAUCHEUX SUR SES TROIS PATTES(P. 90).
IL SAUTILLE ENTRE SES BÉQUILLES COMME UN FAUCHEUX SUR SES TROIS PATTES(P. 90).
IL SAUTILLE ENTRE SES BÉQUILLES COMME UN FAUCHEUX SUR SES TROIS PATTES(P. 90).
Tout à coup, dans la volière de bronze du beffroi, les oiseaux du carillon gazouillèrent. Un floconnement de notes rouillées frileusement tourbillonna dans la petite mort blanche de la place. Puis, du bout de sa niche, le jaquemart avec son épée d’or frappa dix coups. L’heure tomba lente, lourde sur la ville comme au fond d’un puits. Alors Jasper, un peu affaissé sur lui-même, leva soudain la tête comme s’il eût ouï une voix surnaturelle qui lui commandait de parler.
—Je voulais vous dire quelque chose, fit-il, c’est pour cela que je suis entré. Voilà, oui, l’un va à droite, et l’autre va à gauche. Ainsi l’on se perd de vue. Cependant tous les chemins ne sont pas bons. Il y a toujours quelqu’un qui marche avant les autres dans la voie de la vérité. J’ai été longtemps un homme qui faisait le mal et qui se croyait en paix avec sa conscience. Mais alors je n’avais pas de conscience. Je vivais d’une vie machinale et pour moi seul. Et c’est seulement à présent que je commence à voir les choses comme elles sont.
Il y avait tant de temps que son cœur lourd se taisait! tant de temps qu’il acceptait d’être la fable des bonnes gens sans se plaindre! Mais l’heure avait sonné là-haut, les dix coups du jaquemart, comme l’avertissement d’un personnage fatidique. Et maintenant les paroles lui venaient, pressées, faciles, sans qu’il eût besoin de les chercher, lui dont la voix péniblement remontait du fond de son habituelle taciturnité, comme le renâclement rouillé des chaînes d’une vieille horloge quand on tire les poids.
—Oui, fit hypocritement Hoefnaegel près de lui, c’est seulement à présent qu’il commence à voir les choses telles qu’elles sont.
M. Jasper but une gorgée à son verre et puis, regardant le petit homme rond, il lui dit sans colère:
—Moi aussi, dans le temps, je me serais moqué de celui qui aurait parlé comme je le fais à présent. Je ne croyais pas alors qu’il pût y avoir pour des gens comme vous et moi, autre chose que le plaisir de boire, de manger et de gagner de l’argent. Mais quand le toit est tombé sur le pauvre Tone, j’ai compris que le riche avait une part dans les malheurs du monde. Et dès ce moment d’autres idées me sont venues.
Hoefnaegel retira de ses dents la longue pipe de terre qu’il tenait par le milieu avec un gestedélicat, laissa couler à ses pieds un jet de salive et dit tranquillement:
—C’est une affaire jugée. Le maçon n’avait pas besoin d’entrer dans la maison. C’est sa faute s’il a reçu la charpente dans le dos.
—Mais la maison, monsieur Hoefnaegel, était la mienne. Il y avait laissé une truelle, et cette truelle, elle avait servi dans ses mains à élever les murs. C’était comme une petite chose de son travail et de sa vie qui était restée là à votre service et au mien. Les juges ne sont pas toute la justice.
—Il est bien hardi, celui qui ose se mettre au-dessus de la justice, opina sévèrement le vieux Katwyck, cet homme juste qui, dans ses plus scabreux trafics, s’était toujours arrangé de manière à ne pas franchir les marges du Code.