VIII

VIII

Le bon Alain, à quelque temps de là, aurait eu fort à faire s’il lui avait fallu regarder passer les nuages dans les claires prunelles de la fille des Baesrode. Il en était venu un si grand nombre que c’était comme si toutes les barques de la mer s’étaient mises à naviguer par le vaste ciel de pluie. Chaque fois qu’on regardait au-dessus de soi, c’étaient de grandes voiles grises qui battaient, ou bien un steamer avait l’air de vomir des tourbillons de fumée par ses cheminées; d’autres fois, c’était la mer tout entière qui, d’une fois, semblait passer là-haut, avec ses vagues, ses écumes, ses navires et ses poissons. Les gens de fermes, eux, arrivaient sur le pas des portes et regardaient pleuvoir. Il y avait tout de même trop longtemps que la terre avait soif: le bon Dieu avait écouté la prière des cloches et les petits anges avaient ouvert les robinets, comme ils disaient. Maintenant chaque goutte d’eau était une pièce de cent sous pour les champs; les épis aussi de leur côté regardaient là-bas à l’horizon si cela durerait un peu de temps encore; ils ne demandaient qu’une petite semaine, après quoi ils feraient tout seuls l’effort pour arriver à maturité. Tout le monde en était content, les bêtes au pâturage, les chevaux par les routes, les coquelicots et les bleuets qui se préparaient pour le reposoir de la procession, le jour de la Fête-Dieu. Il n’y avait que les abeilles qui se plaignaient; la terre sentait bon le thym, le mélilot, la tanaisie, l’orpin et toutes les bonnes essences douce-amères, comme si une grande bouche de là-haut s’était mise à souffler sur les petites braises parfumées des cassolettes. Et elles étaient là sur les seuils, dans leurs robes d’or, se troussant, mais n’osant sortir. Quelquefois une se risquait, piquait droit dans l’air pour juger de l’état du ciel, mais presque aussitôt elle était obligée d’entrer dans l’une ou l’autre corolle pour attendreque le gros de l’ondée eût passé. Les fleurs, avec des soins bienfaisants, doucement la séchaient, lui faisaient une écharpe de pollen et garnissaient ses petits paniers avant de la renvoyer à la ruche. Le pis, c’est qu’il arrivait parfois un gros moine de bourdon goulu qui ronflait dès l’entrée pour annoncer qu’on lui mît la table. Un papillon en habit de nankin alors arrivait regarder du balcon d’une feuille et se mettait à rire en remuant ses antennes. Quand Alain contait cela dans ses petites histoires, il avait l’air d’être lui-même de la maison.

Il plut ainsi pendant dix jours: l’ondée pénétrait jusqu’au cœur de la terre; la petite forêt ligneuse des racines sous le sol gras s’étirait comme des enfants au bain. Et puis le chat à pattes de velours commença à traverser la cour; on sut ainsi que le beau temps allait revenir. Un peu de soleil vint d’abord et puis un peu d’ombre, comme femme et mari. Si Alain avait regardé dans les yeux de Roselei, il aurait vu s’en aller les derniers nuages. Toutes les barques du ciel encore une fois étaient reparties pour là-bas, pour la vraie mer, et d’invisibles mains s’employaient à repeindre le grand ciel en bleu. Jamais le pays n’avait été aussi beau: les petites arches de Noé du bord des routes, avec leurs murs au lait de chaux et leurs volets verts ou bleus, avaient l’air de grosses touffes de fleurs. C’étaient les petits jardins qui étaient heureux! Les grands pavots blancs disaient bonjour comme les petites sœurs de l’école quand elles passent, les mains dans leurs manches, en inclinant leurs cornettes.


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